‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 5 sur 58 · Pelltos boucles de cheveux frisés · texte numérisé non relu

Pelltos boucles de cheveux frisés

3. Presque tous les jeunes juifs qui en ont les moyens émigrent, à rage do dix-sept à vingt ans, de Russie en Allemagne ou en Amérique, pour écliapper au service militaire obligatoire.

fit enlever de force. Et ils se débattaient comme de beaux diables, aux sons d'une musique au rhythme drolatique comme leurs contorsions.

Au second acte, les fils d'Israël, tondus, rasés, nettoyés, sanglés dans un uniforme militaire, apprennent le maniement du fusil sous le commandement d'un officier de l'armée roumaine. Quand on leur crie : « à gauche », ils vont à droite. Soudain des ran plan plan belliqueux retentissent à la cantonade : c'est la générale qui bat. L'ennemi entre dans la ville. Une panique folle s'empare des conscrits, leurs mains tremblant de frayeur laissent tomber leurs armes ; ils se jettent tous à plat ventre. Des coups de feu partent autour d'eux. Les soldats ennemis arrivent sur la scène, mais à la vue des cadavres qui jonchent le sol, ils se dirigent d'un autre côté.

Les héroïques descendants de Gédéon, qu'on aurait pu assomnier comme de vulgaires Philistins, à coups de mâchoire d'âne, ne sont cependant pas morts.

Au troisième acte, ils se relèvent en se tâtant, pendant que l'orchestre joue en sourdine. L'officier, convaincu qu'il ne fera jamais d'eux des soldats sérieux, les renvoie et les chasse à grand renfort de taloches. Dans le transport de leur allégresse, les juifs exécutent alors une espèce de cancan final, sur un air de valse affolé et délirant. Les juifs de la vieille croyance ne dansent jamais avec les femmes ; ils se livrent seuls ou deux à deux, en se tenant par les épaules, à des sauts et à des gambades plus ou moins excentriques.

Cette opérette, lourde et indigeste , sans l'ombre d'intrigue, n'était qu'une farce mise en musique ; ce qui la rendait intéressante et comique, c'était son cachet « national », le charabia hébraïco-allemand dans lequel elle était jouée ; c'était la mimique des acteurs qui faisaient, avec la fidélité d'un miroir grossissant, la charge de ces juifs orthodoxes et talmudistes, vivant en dehors de leur époque, figés dans leur long talare^j momifiés dans leurs antiques mœurs et leurs anciens préjugés.

La seconde pièce, les Allumettes, fut égayée par la présence de trois jolies juives. La scène se passait dans une auberge. — Coiffée de son diadème de soie enrichi de perles, la belle cabaretière se tient debout derrière son comptoir, et reçoit avec un malicieux sourire les amoureux qui arrivent à tire d'aile lui déclarer leur flamme. Entendant au dehors une voiture qui s'arrête, elle invite ses soupirants à se cacher derrière une haute armoire.

Un gros juif, à l'air de nabab, entre bientôt tout essoufflé, la bedaine ronde, décorée de chaînes en or, la figure fleurie, l'œil égrillard. Les deux filles de l'auberge, rieuses et agaçantes, l'escortent, chargées de son portemanteau, de sa canne, de son parapluie et de sa valise. Il se fait donner un siège et s'installe

1. Le talare est la longue robe noire, en forme de sovtane, que portent les juifs fidèles à l'ancien costume que leur avaient imposé les rois de Pologne.

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en face ae la belle cabaretière, qui lui verse un verre de tokai parfumé.

Est-ce un effet de ce vin capiteux ? Le gros juif se met aussitôt à conter fleurette à la fille de l'aubergiste. La nuit s'avance, il est temps d'aller se coucher. Le riche marchand tire sa bourse pleine d'espèces sonnantes et prie la belle cabaretière de venir lui montrer où est sa chambre. Il s'échauffe, joue des mains et, d'un geste hardi, cherche à enlacer sa taille. A ce moment, un des amoureux remue le meuble qui le cache. « Ah! mon Dieu, on vient, je suis perdue! » s'écrie la nouvelle Suzanne; et, d'un geste significatif, elle indique au galantin un meuble dei'rière lequel il court se blottir.

Alors, en tapinois, les autres juifs sortent de leur cachette, éteignent les lumières et rouent de coups le gros richard trop entreprenant, qui court affolé dans les ténèbres en demandant des allumettes.

La pièce finie, les applaudissements ébranlèrent h baraque ; on rappela les acteurs et l'auteur, puis la salle se vida, avec uâ bruissement de vagues, dans le silence de la nuit.

Berditschew est le quartier général, la ville sainte des juifs de l'Ukraine, de laPodolie et de k Kyovie. Ûà pourrait-on mieux étudier cotte race étrange qui est restée,. dans cette partie de l'Europe, ce qu'elle était en Italie, en France et en Allemagne au treizième siècle, et qui, en ce moment, attire de nouveau sur elle, de la part des Russes, les malédictions et les persécutions du moyen âge chrétien?

En tenant compte de la population flottante, ou évalue à cent mille le nombre des habitants juifs de Berditschew. C'est ici que tous les colporteurs qui s'en vont, haletants, le dos courbé sous leur balle, battre les grands chemins de la Pologne, de la Bessarabie et de la Galicie, viennent faire leurs emplettes de bijoux, de colliers d'ambre et de corail, de dentelles, de mouchoirs, de savons et d'eau de senteur. Malgré la répugnance du juif pour tout travail manuel, on en rencontre cependant, à Berditschew, qui sont orfèvres

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bijoutiers, couteliers, ferblantiers ; mais la majorité ne fait œuvre de ses dix doigts que pour vendre et pour compter. Jadis, à l'époque florissante des grandes foires qui se tenaient dans cette ville, on voyait sortir des anciennes grottes préhistoriques qui longent la rivière et servent de magasins et d'entrepôts aux commerçants israélites, des richesses aussi merveilleuses que celles entassées dans la caverne fabuleuse d'Ali-Baba. La contrebande, plus facile, était alors très active. Le héros du Gil Blas russe, Ivan Wuishiguin, engagé au service d'un juif, nous raconte comment les choses se passaient.

Un matin, son patron attela trois chevaux à une bristchka recouverte de toile et garnie à l'intérieur d'oreillers, de coussins, de caisses de toutes les formes et de toutes les dimensions. Après trois jours de voyage, on arriva devant une méchante auberge, à l'entrée d'un pauvre hameau composé de misérables cabanes. Le cabaretier témoigna beaucoup de joie de l'arrivée du juif, son coreligionnaire, et dépêcha immédiatement dans une direction inconnue trois paysans avec des lettres. A la nuit, plusieurs juifs arrivèrent, les uns à cheval, les autres en char. Ils furent bientôt une vingtaine. Des paysans étaient venus s'attabler dans l'auberge, selon leur habitude, pour fumer des pipes, boire de l'eau-de-vie à crédit, manger du poisson séché et gloser, à la lueur vacillante d'une loutchina *,

1. Espèce de copeau qui, dans les campagnes, tient lieu de chandelle.

sur leur seigneur et son intendant. Les juifs, ayant à s'entretenir de choses particulières, se retirèrent dans une pièce à côté et eurent une longue et bruyante conférence oii la plupart du temps ils parlaient tous ensemble. A minuit, sous le prétexte qu'il devait dresser le lit de ses hôtes dans la salle à boire, l'aubergiste mit les paysans à la porte. Ceux-ci voulurent protester, mais on les calma en leur donnant du tabac et de l'eau-de-vie pour la route. Ils s'en retournèrent chez eux en chantant.

Peu après leur départ, le galop d'un cheval lancé à bride abattue, retentit au dehors. Le cheval s'arrêta devant l'auberge et l'inconnu qui descendit resta une demi-heure avec Mowscha, le patron du petit Ivan Wuishiguin, qui les entendit débattre le chiffre d'une somme d'argent. Puis l'étranger rentra dans la salle commune, vida un verre de wodka à la santé de l'honorable société, alluma sa pipe, remonta à cheval et repartit aussi vite qu'il était venu, dans la direction de la forêt.

Mowscha et ses compagnons se jetèrent tout habillés sur les matelas que l'aubergiste avait étendus à terre.

^ Avant l'aube, toute la bande se dispersa, et Mowscha, accompagné de quatre de ses associés et de deux chariots attelés chacun d'un cheval, prit le chemin de la forêt. — Le jour se levait lorsqu'un bruit de roues et de jurons se fit entendre. Mowscha sourit dans sa barbe rousse, et pressa le pas. Il rejoignit bientôt un

convoi chargé de barriques de potasse et de goudron. Les conducteurs étaient tous des paysans, à l'exception d'un seul, un vieux juif avo-" qui Mowscha échangea à l'oreille quelques brèves paroles. Après une marche de deux heures, on arriva en présence d'un détachement de gardes-frontières kosaques parmi lesquels se trouvait l'inconnu qui était venu, la nuit, à l'auberge. Aussitôt qu'il aperçut Mow^scha, il s'éloigna du détachement et s'approcha des chariots avec l'officier de Kosaks.

— Que conduisez-vous là ? demanda-t-il.

— De la potasse, et du goudron, répondit le vieux juif.

— Est-ce toi qui en es le propriétaire ?

— Non, noble seigneur, lit le juif en montrant Mowsoha qui s'avançait son bonnet à la main, l'échiné courbée.

— Goquhis que vous êtes ! Vous conduisez sûrement de la contrebande, s'écria le monsieur en habit bourgeois.

— Oh! Votre Honneur, de la contrebande! Dieu nous en garde! Les honnêtes gens ne font pas ce trafic-là. Nous sommes de pauvres juifs qui essayons de tirer profit d'un petit commerce de goudron et de potasse... Ayez l'obligeance de vous en assurer vousmême.

Le monsieur descendit de cheval, détacha de su selle une petite tige de fer pointue, tira un couteau d'un sac de cuir et se mit à frapper sur les barriques

en prêtant l'oreille ; il introduisit ensuite sa petite sonde dans l'intérieur des tonneaux, puis il fouilla le fond des voitures et les poches des paysans.

— Rien ! allez au diable, s'écria-t-il d'un air de dépit affecté.

Les petits yeux de Mowscha brillèrent de joie. A peine les Kosaks furent-ils hors de portée, il fit claquer ses doigts en riant.

— Attrapés ! attrapés I répétait-il en clignant ses grosses paupières d'un air malin.

Le convoi arriva sans encombre à l'auberge d'oii l'on était parti le matin.

Les barriques furent roulées dans la grange, et les paysans congédiés après qu'on leur eut payé leur salaire en eau-de-vie, en tabac et en harengs.

A la nuit, Mowsclia s'enferma dans la grange avec le cabaretier et ses quatre associés et procéda à l'ouverture des tonneaux, qui ne contenaient du goudron et de la potasse qu'au milieu, car leurs deux bouts étaient bondés de marchandises de prix : dentelles, toiles de batiste, pièces de soie, rubans et bijouterie. Ils emballèrent tout cela dans des caisses, firent fondre du plomb dans un réchaud et, pendant que le petit Ivan attisait la braise, Mowscha marquait les marchandises et plombait les coUs aussi exactement qu'on 'eût fait dans les bureaux de la douane russe.

Avant le jour, des juifs débouchèrent de toutes parts avec des chariots et enlevèrent rapidement cette contrebande, puis Mowscha remonta sur sa bri-

tschkaet reprit, léger et joyeux, le chemin du logis.

Pour mettre un terme à la contrebande juive, l'empereur Nicolas fit raser toutes les forêts voisines des frontières, sur une étendue de cinquante verstes.

Ce tzar énergique fut dur aux enfants d'Israël. Il leur interdit le costume polonais, la longue robe, les boucles de cheveux frisés : les peïsséf et le bonnet carré en peau de renard, dont ils se coiffent encore le jour du sabbat en Galicie. Ceux qui se montraient dans les rues en talare étaient arrêtés, conduits chez le chef de police ; là, d'un coup de ciseaux on raccourcissait leur cafetan; et on les tondait comme des chiens s'ils avaient l'imprudence de porter des papilotes.

Ce qui était plus cruel, c'était le procédé employé alors pour le recrutement des soldats parmi la population juive. Les agents recruteurs arrivaient à l'improviste dans une ville ou un village, et se saisissaient de tous les jeunes gens qu'ils rencontraient dans la rue. Dans ces razzias se trouvaient souvent des enfants de huit à dix ans. On les faisait entrer dans une école militaire et on les convertissait à la religion orthodoxe. Une fois, on en baptisa 300 ensemble, dans la Neva, et on leur donna à tous le nom de Jean (Ivan) .

Nicolas contraignit les juifs à prendre des noms de famille, à rédiger leurs actes légaux en langue russe et à se soumettre, comme les autres sujets de l'empire, aux lois du pays. Il leur défendit de s'administrer par eux-mêmes et de rendre la justice d'après les

prescriptions du Talmud ; mais le Kahal n'en est pas moins resté secrètement debout, et il n'est pas un juif russe un peu orthodoxe, qui ne soit soumis à ce gouvernement occulte, formé du conseil supérieur de la communauté. Le Kahal exerce des pouvoirs civils et religieux, il inflige des amendes, il lance des excommunications et fulmine des anathèmes*.

Pour empêcher les juifs de vagabonder en tziganes à travers l'empire ou d'émigrer comme ils le font, par familles, Nicolas leur défendit de séjourner ailleurs que dans les provinces du midi. Il avait encore une autre pensée : il espérait tourner leur activité vers les travaux agricoles.

Le juif qui avait obtenu la permission de voyager dans l'intérieur n'avait pas le droit de passer la nuit

1. En Galicie, le Kahal prononce fréquemment l'anathème contre un propriétaire chrétien. Le malheureux ne peut plus alors vendre son blé. Il est mis en interdit. Pas un marchand Juif ne fait d'affaires avec lui. Qu'on juge de sa situation dans un pays où tout le commerce est entre les mains des juifs.

On trouve dans les nouvelles et les romans de deux écrivains Israélites galiciens, MM. Sacher-Masoch et Franzoz, les détails les plus curieux sur les mœurs absolument inconnues de ces juifs lalmudistes et orthodoxes, dont beaucoup d'Israélites français ignorent même l'existence. Enchaînés par des lois religieuses surannées, sans émancipation morale, condamnés à l'immobilité par la stricte observance de l'Ancien Testament qui confond le spirituel avec le temporel, ces juifs forment un monde à part; ils ne ressemblent d'aucune façon aux autres Israélites qui ont abandonné les étroites prescriptions ritualistes, et qui, en Russie comme en Pologne, se donnent eux-mêmes le nom de « Juifs civilisés » [civilisirte Juden).

dans les murs d'une ville russe; au coucher du soleil, il devait se retirer du côté des faul'yourgs sous peine de punitions sévères.

Aujourd'hui la loi s'est humanisée. Tout juif qui a un grade universitaire, qui est admis dans une gilde de marchands ou fait partie d'une corporation d'artisans, peut s'établir où bon lui semble, à Pétersbourg comme à Moscou. Mais sur les deux millions trois cent mille Israélites qui vivent en Russie, il y en a encore deux millions, isolés et parqués comme dans un immense ghetto, dans les provinces de la Petite- Russie et de l'ancien royaume de Pologne.

Refoulé vers les confins de l'empire, séparé du reste de la nation, isolé et solitaire au milieu de ceux qui l'entourent, le juif russe a conservé non seulement la pureté de son sang, mais l'inviolabilité de son caractère. Gomme tous les humiliés et les persécutés, il vit en dedans, concentré en lui-même, fidèlement attaché à ses souvenirs, à sa langue; fanatique pour tout ce qui touche à ses habitudes et à ses traditions religieuses, il a conservé, dans sa puissante individualité, une haine cachée et profonde de l'étranger. La civilisation ne l'a pas atteint ; il a su, avec une obstination acharnée, se tenir en dehors de ses influences et de ses contagions. Tel il était au treizième siècle, tel on le retrouve aujourd'hui, portant le même costume, la même barbe, ne connaissant pas d'autre livre de prières et dé lois que le Talmud ; pour se conformer aux préceptes de vet évangile sévère, le juif ortho-

doxe ne mange qu'une fois dans la journée, un peu avant le coucher du soleil, et presque toujours son repas se compose de mets froids, de radis, de concombres, de harengs, de pois chiches. Ceux d'entre eux qui observent les préceptes talmudiques dans toute leur rigueur, n'&pprochent jamais de leurs lèvres ni eau ni bière. On sait que le Talmud attribue à l'eau des influences malfaisantes. Il ordonne cependant aux juifs de se baigner fréquemment. Mais il faut voir les ignobles piscines oii ceux-ci se livrent à leurs ablutions! Souvent la baignoire est représentée par un tonneau enfoui à niveau du sol, au fond d'une cave. A la file, l'un après l'autre, tout nus, jeunes et vieux s'y plongent quelques minutes et en ressortent plus sales et plus crasseux qu'ils n'y sont entrés.

Les hadjidimes * s'imposent des jeûnes à côté desquels le carême des chartreux est un festin. Ils se soumettent à une pénitence volontaire appelée téchouba gakana, qui consiste à ne prendre pendant six années consécutives presque aucune nourriture d'un samedi à l'autre. Les hadjidimes i-estent quelquefois vingtquatre heures de suite, leur Talmud sur les genoux, à prier et méditer. A ce régime-là la plupart crachent le sang , sont épuisés d'anémie ou rongés par quelque maladie cutanée. Pâles, défaits, déguenillés, ils errent comme des fantômes dans l'étroite et infecte ruelle qui conduit de leur misérable logis à la maison de

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