A. Rambaud, L& Russie épique
qui vient avec toutes ses religieuses au-devant de Marfa Matféevna. L'abbesse et les religieuses prennent la tzarine par ses mains blanches et la conduisent dans sa cellule, « non pour une heure, non pour un jour, dit la chanson, mais pour le reste de sa vie... »
Sortir du Térem pour aller visiter le Palais-Neuf ou le Grand-Palais, c'est passer de la Russie moscovite dans la Russie européenne, c'est quitter Moscou pour Saint-Pétersbourg.
La façade classique et bourgeoise du Palais-Neuf, construit de 1838 à 1848 par ordre de Nicolas, détonne et jure au milieu de ces édifices et de ces églises, de ces tours et de ces clochers, de ces portes et de ces remparts si pittoresquement asiatiques du Kremlin. , On croirait avoir devant soi l'honnête et tranquille palais d'un roi à parapluie et à bonnet de coton. Mais ceux qui aiment les beaux marbres polis et neufs, les belles dorures, les beaux parquets luisants, les grandes fenêtres claires, seront séduits et enchantés. En traversant ces enfilades de salles, de chambres, de salons, ils pourront admirer des tentures en damas broché, des tables en lapis-lazuli ou en argent massif, de grandes cheminées en malachite, des meubles recouverts de brocart, et des pendules, oh! de superbes pendules — comme s'ils étaient à Berlin.
L'escalier d'honneur, tout en marbre, est coupé par cinq plates-formes, et orné d'un tableau d'Ivon : la bataille de Koulikovski, gagnée sur les Tartares par
le tzar Dmitri. La salle Saint-Georges, la plus vaste du palais, est entièrement tapissée de plaques de marbre sur lesquelles resplendissent, gravés en grandes lettres, les noms de tous les chevaliers de Saint- Georges, avec la date de leur admission. Le livre de l'ordre est enfermé dans un coffret de bronze posé sur un socle de marbre blanc ; et sur dix-huit autres colonnes de marbre se dressent des figures allégoriques, rappelant des victoires et des conquêtes de l'armée russe.
Dans la salle Saint-André, bleu et or, au-dessus du trône impérial en or massif, on voit un aigle aux ailes déployées, et un œil entouré de rayons, comme celui du Père Éternel dans les églises.
- Le trône de l'impératrice se trouve dans la salle Sainte-Catherine. On sait que l'ordre de Sainte-Catherine, fondé en 1714, n'est composé que de dames. La tzarine en est la grahde-maîtresse.
Toutes ces salles sont séparées par des portes de cuivre doré et ciselé, véritables merveilles de l'orfèvrerie russe.
Après son couronnement, pour se conformer à une vieille coutume, le tzar donne au Palais-Neuf un grand bal populaire appelé « mascarade ». Toutes les classes de la société, les nobles comme les moujiks, sont admis ce soir-là dans ces- salles et ces salons brillamment illuminés. Aux fêtes du sacre d'Alexandre II, plus de vingt mille personnes circulèrent sous les yeux du couple impérial et de la cour.
iï CLOCHER D'IVAN VELIKOI
Et maintenant, si nous voulons avoir une vue générale de Moscou, montons sur un clocher d'Ivan Velikoï au pied duquel on a placé, depuis qu'on l'a retirée des fossés du Kremlin, la fameuse tzar Kolokol, la reine des cloches. Toute blanche de neige, on dirait la coupole de marbre d'un temple effondré. La cloche géante mesure plus de 20 pieds de haut. Elle pèse 150,000 kilogrammes. Un jour, on y donna, comme sous une tente, un repas de vingt couverts. Des gens qui avaient déjà dîné dans un canon pouvaient bien dîner sous une cloche.
Que de légendes ont couru sur la tzar Kolokol! Si elle n'a jamais sonné, elle n'en a pas moins rempli le monde de bruit. Les moujiks se signent quand ils approchent d'elle : ils lui attribuent une origine sainte et l'appellent « la cloche éternelle ». On raconte qu'au moment de sa fonte, en 1733, sous l'impératrice Anne, les boïars jetèrent toute leur vaisselle plate dans le four-
fieau de fusion, de sorte que la cloche d'airain a des muscles d'argent et des veines d'or. Élevé en souvenir des calamités nationales qui attristèrent le règne de Boris Godounof, le campanile d'Ivan Velikoï est un des plus hauts clochers de l'Europe.
Avec une hardiesse superbe, il s'élance dans les airs et porte jusqu'aux nues ses trois étages d'arcatures aux cloches de bronze suspendues et groupées en lourdes grappes.
Parmi ces cloches se trouve, pauvre oiseau prisonnier, l'ancien beffroi de la ville républicaine de Novgorod. Il n'appelle plus les citoyens à leurs libres léunions ! Jadis, quand il sonnait, les bourgeois quittaient hâtivement leurs affaires et s'assemblaient en conseil. A Novgorod, les décisions importantes ne pouvaient être prises qu'en assemblée générale de tous les habitants.
A mesure que l'on monte, la vue se déroule plus splendide, plus féerique, le panorama se développe, prenant des proportions plus vastes, plus grandioses. Moscou, à vos pieds, entasse et étale ses magnificences et ses merveilles. Il semble qu'on s'élève lentement audessus de la ville, comme dans un ballon captif. Du haut de la dernière plate-forme, l'œil plane sur l'immense capitale, élargie et superbement assise sur les gradins en amphithéâtre de ses sept collines. L'imagination d'un poète n'a jamais rêvé tableau plus merveilleux, spectacle plus magnifique, décor plus original. De toutes parts, par centaines, par milliers, sous la traînée d'or