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du soleil, comme des rubis , des saphirs ou des diamants , les clochers luisent rouges , bleus, argentés ; ils montent et s'épanouissent comme des œillets tachetés, comme des tulipes, comme des dahlias, ou éclatent en longues fusées multicolores. Et, dans le champ du regard, plus de trois cent cinquante éghses arrondissent leurs dômes, qui miroitent et brillent comme des fragments d'or détachés du soleil. Dans des lointains de brume rose, des tours se profUent légèrement avec des blancheurs et des sveltesses de minarets. Et les maisons ! quelle gaieté bariolée de façades peintes, oii se mêlent toutes les couleurs et tous les reflets de l'arc-en-ciel, depuis le violet nacré jusqu'au jaune pâle. Cela rappelle la bigarrure charmante des palais de Venise. La neige qui décore les toits de ses grandes draperies blanches à franges d'argent fait encore mieux ressortir, par son opposition tranchée, ce bruyant coloriage de ville asiatique et byzantine.
Et les jours de grande fête, toutes les cloches de ces milliers de clochers tintent, sonnent, carillonnent, s'appellent et se répondent, et chantent à la fois. Le signal part du haut de la tour d'Ivan Velikoï. Toutes les autres cloches, qui attendent et qui sont prêtes, ouvrent en même temps leur bouche de bronze et entonnent leur chant aérien. C'est un concert splendide, qu'on croirait exécuté par d'invisibles esprits dont les légions planeraient sur la ville sainte. Il semble que sur toutes ces égUses, ces campaniles et ces tours qui tressaillent,
passe un ouragan d'harmonie allant se perdre au loin, dans l'immensité des déserts, comme ces grandes vagues que soulève la tempête et qui vont expirer doucement sur des plages inconnues. Et à Pâques, comme un écho qui se répercute à l'infmi, toutes les cloches de l'empire sonnent dès que celles du Kremlin et de Moscou ont entonné leur hymne de résurrection. De la Moskwa, du Don au Dniepr et au Dniestr ; de la Moskwa au Volga, à la Dvina, à la Petchora et à l'Obi, c'est une envolée joyeuse de cloches, une vibration grossissante qui court de clocher en clocher, allumant un feu d'artifice de sonneries argentines, qui remplit bientôt la Russie d'un bout à l'autre ! Et quand les bras des sonneurs tombent de fatigue, ce sont les gamins et les passants qui les remplacent et se suspendent aux cordes, heureux de faire volter et danser les cloches, de faire battre leur langue de fer contre leur palais de bi'onze.
La journée était belle à souhait. Le ciel bleu et profond avait une douceur rayonnante, une jeunesse gaie de printemps. Dans les pays froids, en plein novembre, le soleil vous fait de ces surprises. Éclairée par cette lumière de fête, la terre ne semble plus pâle de neige, mais toute blanche de fleurs d'amandiers et d'orangers. Et l'on dirait que, timide épouse, elle se cache sous sa couronne effeuillée et sous les dentelles de son lit défait. — Dans les évanouissements bleuâtres de l'horizon, de jolis nuages lilas, couleur de chair, s'envolaient
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comme des couples de petits amours échappés des plis des grands rideaux neigeux suspendus par l'hiver à l'entrée des parcs et des jardins.
Quand on se penche pour regarder au-dessous de soi, le Kremlin apparaît comme au fond d'un précipice ; et l'on a quelque peine à se reconnaître au milieu de ces éghseSjde ces clochers et de toutes ces tours qui jaillissent du sol comme les arbres d'une forêt enchantée. Avec ses murs roses, coiffée de son toit vert, la porte du Sauveur elle-même ressemble à un château de conte fantastique. Et au delà de ce merveilleux rempart du Kremlin, qui étincelle comme une ceinture de pierreries et qu'on dirait taillé par des ciseaux mauresques, la bizarre et singulière église de Vassili Blagenoï, rapetissée par la distance, vous fait l'effet d'une chinoiserie d'étagère, d'un palais dekobold, d'un château de roi de Lilliput. On songe au mariage de nains qui eut heu sous le règne de Nathalie, sœur de Pierre I" : on convia pour la circonstance tous les homoncules de l'empire ; on les affubla d'habits de cérémonie et on les conduisit à travers toute la ville dans quinze caresses microscopiques, escortés de grenadiers géants. Et à ce souvenir, on se demande si cette église baroque, cette pagode en miniature, toute en pointes et toute en bosses, n'a pas été construite pour servir de palais à ce peuple de nains.
Sur la place Rouge, l'animation est grande : au milieu des blancheurs de la neige, les passants se dessinent ea noir comme de petites ombres cbAnoises ; et les traî-
neciix qui défilent et se croisent ressemblent à des coquilles de noix attelées de sauterelles.
Au delà de la Moskwa figée dans sa robe de glace, le dôme du temple du Sauveur resplendit comme une montagne d'or. Plus loin, dans les arrière-plans estompés et fondus, se montrent des casernes rouge sang encapuchonnées d'un blanc burnous de neige ; des fabriques aux murailles enfumées dressent leurs hautes cheminées, raides et prosaïques comme des colonnes déchiffres; puis des couvents déploient leur vaste enceinte crénelée, flanquée de tours étranges, aux toits verts et aux jolis béguins de neige posés sur le côté, « à la folle » ; derrière ce rempart guerrier, se dressent des clochers et des campaniles de différentes couleurs aux renflements bulbeux pointillés d'étoiles, des églises enlumimées de fresques et coiffées de dômes dorés, comme de tiares resplendissantes. Et des bâtiments aux lignes correctes, des maisons et des maisonnettes où les moines vivent en un isolement de cellule, s'éparpillent dans la vaste enceinte où des arbres, tout chargés de givre, vous donnent l'illusion charmante de buissons d'aubépine en fleurs. Plus loin, au fond du tableau, dans les derniers reculements du ciel, oa voit comme un grand amas de roses blanches : c'est la montagne des Moineaux d'où l'on embrasse un des dIus beaux panoramas du monde. Quand le pèlerin usse découvre tout à coup de ce haut belvédère la vi'lo de « pierre blanche », le Kremlin, et la croix d'or du clocher d'Ivan Velikoï, il se prosterne, tombe à ge-
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DOUX, et trois fois, il frappe le sol de son front. Un saint respect emplit son âme, et son cœur tout ému d'amour ressemble à une coupe qui déborde.
Ce fut de cette hauteur que l'armée française, venant de Smolensk, aperçut pour la première fois la capitale sainte. A la vue de tous ces dômes flamboyant comme des fournaises , de tous ces clochers aux orbes bleus scintillant de constellations, de ces tours dressant leur pyramide rose, violette, blanche, de cette ville immense aux toits veris, aux maisons bariolées, entrecoupées de grands espaces vides, de jardins et de vergers, d'étangs et de parcs, de ces rues ébauchées, de ces chapelles aux formes tourmentées et contournées de chimères, à l'aspect de ce tableau bizarre et grandiose, ils durent se demander si , marchant sur les traces d'Alexandre, Napoléon ne les avait pas conduits à la conquête de l'Inde. Cette capitale qui venait de surgir à leurs yeux étonnés et éblouis ne pouvait appartenir à l'Europe; ce Kremlin qu'ils avaient à leurs pieds, c'était, bien sûr, la citadelle de quelque despote asiatique...
En se tournant vers l'Occident, on a devant soi sur la colUne enneigée qui lui fait comme un piédestal de marbre, la Maison Paschkoff dont la belle colonnade se déploie avec la majesté tranquille d'un portique de temple grec. Ce palais est aujourd'hui un musée*
1. Ce beau musée renferme une bibliothèque de 200,000 volumes, environ 4,000 anciens manuscrits, un salon de lecture ouvert gratuitement, une riche collection d'objets d'art, et la
Le manège où les troupes font l'exercice en hiver, les Archives avec leur façade monumentale *, puis une quantité d'églises, de monastères, reculent, avec d'admirables gradations de teintes, dans les lointains vagues de l'horizon, et s'évanouissent graduellement comme des images de fantasmagorie.
Au nord-est, on aperçoit la frise du Grand-Théâtre; et au delà, au miHeu d'un papillonnement de couleurs, d'un fouillis de dômes, de clochers, la tour de Souhareff superpose ses étages en autel gothique, ses galeries aériennes qui se découpent sur le ciel. Au sommet de sa haute tour octogone, l'aigle russe fait palpiter dans le soleil ses larges ailes d'or. La tour de Souhareff est toute violette. On dirait d'un palais d'améthyste ou de porcelaine. Construit de 1692 à 1695, en mémoire de la fidéhté de stréiitz du stolnik Souhareff, cet édifice sert maintenant de réservoir d'eau.
De la plate-forme du clocher d'Ivan Vélikoï, on embrasse d'un seul coup d'œil les différentes phases de développement et d'agrandissement de Moscou. La ville s'abrita d'abord tout entière derrière les murailles du Kremlin ; puis, peu à peu, la ruche mère essaima, des maisons allèrent coquettement se mirer dans la ri-
si curieuse galerie ethnographique qui figura à Paris, en 1867, dans la section russe de l'Exposition.
1. La bibliothèque des Archives se compose de plus do 25,000 volumes et d'un millier de manuscrits très rares Magnifique collection d'elzévirs. Salles de lecture et de travail pour les Tisileurs.
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vi3re, le long des berg-es de la Moskwa. Une nouvelle enceinte fut alors nécessaire pour protéger la nouvelle ville, le Kitaï-fforod, la Ville du Refuge. Mais bientôt cette ceinture de pierre devint trop étroite, les maisons débordèrent dans la campagne et formèrent une troisième ville, le Béloï-gorod, la Ville Blanche. Un siècle plus tard, les maisons avaient de nouveau franchi les murs du Béloï-gorod, et formaient une quatrième ville qu'on appela le Zemlenoï-gorod, la Ville de terre, tirant son nom du rempart de terre qui l'entourait et qui avait été élevé en 1591, après l'invasion des Tartares de Grimée. Enfin, au siècle dernier, de grands faubourgs s'allongèrent au dehors de la Ville de terre; Catherine II les fit entourer d'un rempart.
Moscou s'étend sur une superficie de 100 kilomètres carrés; mais aujourd'hui encore la dixième partie delà ville est occupée par des jardins et des étangs.
Et cependant, l'aspect générai de cette ville, vuà vol d'oiseau du clocher d'ivan Velikoï ou du sommet de la montagne des Moineaux, tient du rêve et de la féerie. Ceux qui ont été à Gonstantinople assurent même que le panorama de Stamboul, tant vanté, n'est pas plus beau.
Par un coucher de soleil d'automne ou d'hiver, alors que tous ses dômes pailletés de frissonnements d'éclairs s'illuminent de flamboiements, que les croix de ses clochers apparaissent comme dans un nimbe miraculeux, que ses églises resplendissent comme de co-
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lossales mosaïques de marbre, et qu'au loin la mer houleuse des toitures, couvertes de neige comme d'une frange d'écume, se perd dans une poussière de pourpre violacée, alors MoscT-u est vraiment la grande capitale russe, la Jéruscuem sainte de la terre slave, la « mère », la Moskwa Matouchka chantée par les anciennes épopées, la glorieuse « ville de pierre blanche » oii le tzar blanc, le tzar orthodoxe règne joyeux, entouré de ses fidèles boïars à longue barbe, armés de grands sabres et coiffés de toques de zibeline .
Au moment où j'allais quitter la tour d'Ivan Velikoï, il y eut dans l'air, autour de moi, comme une tombée subite de neige, une descente serrée et palpitante de larges flocons blancs qui tourbillonnèrent et s'abattirent sur les clochers et les dômes du Kremlin.
C'était un vol immense de pigeons.
A Moscou, ils sont plus nombreux encore qu'à Venise; aux yeux du Russe, le pigeon est un oiseau sacré : c'est l' emblème vivant du Saint-Esprit.
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A quelques pas du Kremlin, parallèlement à la place Rouge, le grand bazar de Moscou, le Gostinoï-dvor, entasse ses milliers de pittoresques boutiques. Une ville à part aussi, mais qui n'a rien de monumental dans son aspect plein d'originalité. Figurez-vous une agglomération babylonienne de baraques , une immense foire couverte oii un enchevêtrement de rues et de ruelles, de « lignes », comme on les appelle en russe, se croisent et s'entrecroisent, se coupent, se nouent et se dénouent en un véritable lacis de labyrinthe.
Chaque rue a sa spéciaUté. Nous voici dans la « ligne » des lapidaires et des joailliers. Quel amas fantastique de richesses, quel ruissellement de pierreries éblouissantes ! Ces jolis petits cristaux que vous voyez là empilés dans des sébiles de bois, sont des diamants
1. C'est-à-dire la cour des étrangers. — Jadis, tous les marchands qui venaient en Russie étaient des étrangers.
de Sibérie. Il semble que dans ces boutiques on doive les remuer à la pelle. Et ces turquoises, d'un bleu vague et chatoyant comme l'œil des ayinphes marines, ne méritent-elles toute votre admiration? Nulle part vous n'en trouverez d'aussi belles. Les marchands tartares vont les chercher et les choisir en Perse. Quant à ces grands blocs aux nœuds miroitants, ce sont, des malachites; et ces pierres rouges à l'état brut, des porphyres. Et que de coUiers, de boucles d'oreilles, de bracelets, de chaînes d'or I L'art du joaillier russe est bien encore un peu gauche, un peu lourd, mais comme son travail est soUde! Les bijoux qui sortent de sa main sont des bijoux de famille ; ils sont faits pour être transmis de génération en génération.
Une odeur pénétrante, une odeur de fauve qui vous transporte en pleine forêt sibérienne, vous avertit que vous entrez dans la rue des pelleteries et des fourrures. La plupart viennent d'Jakoutsk, où se tient chaque année une grande foire. Jakoutsk est le centre commercial du nord de la Sibérie. Dès que la Lena est débarrassée de ses glaces, les marchands d'Irkoutsk s'embarquent avec des cargaisons de tabac, de thé, de sucre, d'eau-de-vie, d'étoffes chinoises, d'ustensiles en cuivre et en fer, qu'ils viennent échanger contre les peaux de petits-gris, les peaux de martres, de renards polaires (isatis), d'hermines, de putois, de muscs, de zibelines, tués par les chasseurs jakoutes sur les rives boisées de la Kolyma et dans les déserts de neige qui se
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déroulent jusqu'à la Mer Glaciale et au. détroit de Behring. — La peau du renard bleu est de toutes la plus recherchée et la plus chère *. Des voyageurs ont encontre des femmes jakoutes qui nourrissaient à la mamelle des petits renards pris au terrier. Les Russes ne se servent que de la partie de la peau qui recouvre les pattes ; et ce qui fait la valeur de ces fourrures, c'est l'énorme quantité de peaux qu'il faut pour une pelisse. Les quatre pattes d'un renard bleu valent autant que la peau de l'animal tout entier.
Les pelletiers russes sont, disons-le en passant, les plus habiles gens du monde. Ils ont poussé la falsification des fourrures beaucoup plus loin que M. de Bismarck n'a poussé celle des pièces diplomatiques. Ils vous vendent aujourd'hui une peau de martre ou de castor; et un an après, vous vous apercevez que c'est une peau de singe ou de lapin merveilleusement teinte. Ils poussent la supercherie jusqu'à inventer des fourrures d'animaux qui n'existent pas ; et comme ces animaux sont d'autant plus rares, ils en vendent la peau d'autant plus cher!
Les rues du Gostinoï-dvor sont couvertes d'une toiture en verre munie de gros entonnoirs par lesquels la pluie se déverse sur le sol. A chaque carrefour, ou devant, la boutique des marchands qui doivent des grâces particulières au ciel, sont suspendues de grandes images saintes : des madones raideset archaïques dans