De cent à cent cinquante francs la pièce
leur encadrement d'argent tout en relief. — Nous passons dans des rues où l'on ne vend que des bonnets de nourrice, des berceaux en forme de hamac qui se suspendent au plafond des isbas, des châles, des tapis aux vives couleurs que les istvoschiks jettent sur leurs chevaux en guise de couverture, des coffres de bois peints en rouge, plaqués d'ornements argentés, dans lesquels les paysannes mettent leur trousseau de noce. Nous nous arrêtons un instant dans une buvette sombre et sale, pour regarder des marchands barbus groupés autour de petites tables et mangeant des piroghi ou pâtés chauds à la viande et aux choux. La vente des liqueurs spiritueuses est interdite dans le Gostinoïdvor. On nous sert une bouteille de kistlichi, boisson rafraîchissante, point du tout désagréable, fabriquée avec de la farine fermentée, et qui mousse et pétille comme de la hmonade.
Des marchands d'épongés, des quêteurs d'église, tête nue, aux cheveux tombant sur le front, en cafetan bleu de ciel, circulent autour de nous. — Les (quêteurs, aussi bien que les marchands ambulants, doiven acheter un « diplôme ». Il y a des centaines de quêteurs d'église dans les rues de Moscou, sans compter les religieuses que les couvents envoient mendier dans les lieux publics, dansles restaunnts populaires et de bas étage, oii elles inspirent tout autre chose que le respect.
Nous reprenons notre promenade. Après avoir traversé la rue des samovars, des casseroles, des clous, ;
de la ferraille, dos chaussures et des harnais, nous voici dans la « ligne » la plus curieuse de l'immense bazar : celle des marchands d'icônes, de hogs, de panagiae, c'est-à-dire d'images saintes. Ces noires boutiques, qui ressemblent à des antres creusés dans la muraille, resplendissent comme des iconostases. Il y a là, pieusement exposées aux yeux des passants, des images de tous le» prix, depuis 2 roubles jusqu'à 500 roubles : ces dernières incrustées de pierres précieuses, étoilées de topaze et de rubis. Les figures diffèrent aussi par le plus ou le moins de finesse de l'exécution; mais toutes sont invariablement peintes d'après le même modèle et selon les immuables traditions byzantines du mont Athos. On dirait des vierges du xv* siècle, et cependant elles datent d'hier. — Dans le fond de ces boutiques on vend en secret, aux vieux-croyants et aux sectaires, les images saintes qu'ils emploient dans leur culte domestique. La Vierge à trois mains {Mater Bejya troie-routschiiza) est à demi nue; une main forte et robuste sort de son nombril, et, de chaque côté, deux mains minces et fines s'allongent dans un geste de bénédiction. Ces trois mains de forme bouddhique symbolisent la Trinité. — Une Vierge plus difficile à se procurer s'appelle en russe Davozvadouyetsa mladienietz vo tschreve tvoyom (que l'enfant se réjouisse dans ton sein!) Elle représente la Mère de Dieu, le ventre ouvert ; ses entrailles sortent sous la forme d'un nuage, au milieu duquel le petit Jésu« danse, un pied en l'air et un violon à la main.
Dans les mêmes boutiques on peut acheter clandestinement une image en grande vénération dans les maisons de prostitution : le saint Pélican rouge {Sriataya Jar ptitza). Sa tête ressemble à une tête de femme échevelée; de son nez terminé en bec d'oiseau il déchire ses flancs, et trois petits pélicans, également à figures de femmes, boivent son sang à la gloire de la sainte Trinité.
A côté des marchands d'images saintes se tiennent les marchands d'étoffes tissées d'or et d'argent, employées pour les ornements sacerdotaux, et qui se fabriquent spécialement dans les environs de Moscou. En Perse, ces mêmes étoffes servent à faire des pantalons de femmes.
Plus loin, on voit les boutiques de soieries et de cachemires, de tapis du Caucase et de Perse, aux teintes vives et aux tons chauds. Ici, un marchand déballe des broderies arméniennes; là, un autre étale des broderies russes, des essuie-mains d'une fantaisie charmante, avec des dessins de fleurs qui rappellent les ornementations indoues, des coqs, des oiseaux, et des devises de ce genre : « Plus tu te laveras, plus tu seras jolie! »
Si, dans tout le bazar, on ne trouve pas une seule femme qui vende, en revanche on en rencontre beaucoup qui achètent. L'après-midi, le Gostinoï-dvor est la promenade favorite des belles oisives, qui s'en vont de magasin en magasin flâner devant les étalages.
Les marchands russes sont d'humeur complaisante;
ils prennent plaisir à faire admirer leurs marchandises de prix, à vous montrer les richesses qu'ils tiennent dans l'ombre, entassées sur les rayons ou cachées au fond des coffres.
Que d'heures intéressantes on peut passer dans ces « lignes », à étudier les produits de l'industrie locale 1 Et quand on a assez des marchandises, on regarde les marchands. Quels types originaux et curieux ! La tête coiffée d'une casquette, la longue chevelure coupée en rond sur la nuque et dégageant le cou, la barbe élalée sur la poitrine, vêtus d'une longue redingote bleue ou d'un cafetan, ils jouent gravement aux dames et boivent du thé, tandis que leur commis se promène devant la boutique, guettant le client. Dès que celui-c^. se montre, c'est avec mille gestes empressés , avec des révérences , des pajal's * pleins d'insinuation, qu'on l'invite à s'arrêter et à acheter.
Le patron interrompt alors sa partie et vous sert lui-même, en vantant sa marchandise dont il exagère la valeur, dont il enfle le prix d'une façon tout orientale. Quand il demande dix roubles, offrez-lui en cinq ; il vous dira qu'il se ruine à vendre si bon marché, mais c'est en vendant ainsi qu'il s'enrichit. Les marchands qui gagnent 100,000 francs par an à se ruiner chaque jour ne sont pas rares dans le Gostinoï-dvor. Chaque marchand a à coté de lui 6a « planche à cal-