‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 45 sur 58 · Restaurant · texte numérisé non relu

Restaurant

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fait une bonne affaire avec un étranger ou un Russe d'une autre partie de l'empire ; il appelait le polovoï, le gil'flaifc et lui crachait à la figure ! Le garçon souffrait ces insultes sans mot dire. Alors le marchand tirait de sa poche un billet de 25 ou de 50 roubles, le lui jetait et s'en allait en éclatant de rire. — En ce temps-là, on voyait aussi de malheureux employés de la Couronne qui s'attachaient comme de faméliques courtisans à la personne de ces marchands enrichis, mais sans éducation. Ils se prêtaient à tous leurs caprices, essuyaient tous leurs affronts. Le marchand crachait dans sa tasse et la passait à son familier, qui la buvait sans sourciller. Il lui donnait aussi des taloches ou le bout de sa botte à baiser. Ces honnêtes marchands appelaient ces jeux de despotes asiatiques, a amuser leur âme » raspotechit swoiou doucbenkan !

De même que les juifs, les marchands russes se divisent en deux groupes principaux, en deux classes : ceux qui n'ont pas bougé dans leurs habitudes, qui sont restés fidèles aux vieilles traditions familiales, qui sont encore rivés à leur ancien costume et à leurs idées d'iî y a cent ans, et ceux qui se sont émancipés et cirilisés tout à fait en se modelant sur l'Europe.

Au coucher du soleil, vers les trois ou quatre heures en hiver, le marchand du vieux type ferme son magasin du Gostinoï-dvor * et rentre dans un quartier qui ne

1 II est défendu d'ï avoir de la lumière.

s'anime un peu qu'en ce moment. La longue rue de la Taganka, avec ses vastes cours etses jardins, esthabitée tout entière par les « marchands à barbe ». Aussitôt chez lui, Vassili Sokolof se met à table. Il a bon appétit, car pendant toute la journée, dans sa boutique, il n'a pris que du thé et des piroghis ; il mange de plusieurs soupes : du tscJhi, du lapscha, dn borsch, et on lui sert deux ou trois sortes de viandes. Les jours maigres, le potage aux champignons est de rigueur, ainsi que le poisson frit à l'huile de tournesol. Quand Vassili a copieusement dîné, il fait lâcher les chiens, de sorte qu'en hiver à sept heures et en été à dix heures il n'est plus possible de pénétrer chez lui. Dans toute la rue, on n'entend que des aboiements formidables, et l'on n'aperçoit pas l'ombre d'un passant. Vassili Sokolof, comme tous les marchands de l'ancien type, appartient à la secte des c vieux croyants »; il ne fume pas, il fuit les divertissements, les théâtres, les jardins publics et les jeux de quilles, qu'il appelle des lieux de damnation éternelle. Quand il a mangé, il se couche. Il ne soi t de chez lui, le soir, que la veille des grandes fêtes, pour aller à l'église avec toute sa famille. Le lendemain, il y retourne, puis il passe le reste de la journée dans sa chambre, à méditer des plans pour tromper son prochain, car s'il a beaucoup de religion, il a bien peu de probité. Pierre le Grand savait ce qu'il disait en répondant aux juifs qui lui demandaient le droit de cité à Moscou et à Saint-Pétersbourg : « J'ai déjà mes juifs, ce sont mes marchands »; et il savait ce qu'il faisait en

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interdisant à ses Russes la profession de pharmacien.

Le marchand du vieux type tient à la fois de l'Oriental et du moujik. Il règne dans sa famille comme un petit tyran dans ses États. Quand il a parlé, personne n'a le droit de réplique. Si par malheur sa femme dit un mot, il la bat impitoyablement; ce qui ne l'empêche point de l'appeler son a petit oiseau » et son «petit pigeon ». Il traite ses fils en mineurs jusqu'à l'âge de trente à quarante ans ; et si l'un d'eux lui désobéit il l'envoie dans quelque régiment, ce qui était une punition des plus humiliantes avant le service militaire obligatoire. Quant à ses filles, elles sont une marchandise encombrante dont il a hâte de se débarrasser. Il remue ciel et terre pour leur trouver un mari. Une fille de marchand ne voit souvent son fiancé que le jour de la noce.

Le gendre a une si grande confiance en son beaupère qu'il ne manque jamais de faire, avant la cérémonie nuptiale, une revision très minutieuse du trousseau de sa future. Il est arrivé plus d'une fois que le dessus des piles de linge seulement était marqué aux initiales de l'épouse; tout le reste avait été empruntée des connaissances et à des amies. Un fiancé sérieux ne consentira jamais à marcher à l'église avant d'avoir palpé la dot. La précaution n'est point superflue ; le marchand russe est gascon de sa nature : pour lui, promettre et tenir sont deux.-

Une fois mariée, la femme est reléguée dans sa chambre, qui ne devient pas même pour elle une cnge dorée, car tout y est assez malpropre. Elle sort peu,

donne son temps aux soins domestiques et à ses dévouions; et emploie ses loisirs à broder des images saintes pour sa paroisse. On ne la voit jamais dans la boutique de son mari ; et quand celui-ci reçoit des étrangers chez lui, elle ne se montre pas. Aux heures de revers et de malheur, cette femme qui se cache, qu'on ignore, fait cependant preuve d'énergie et de vaillance. Si l'exil frappe son époux, elle saura l'accompagner courageusement en Sibérie. Elle pourrait rester chez elle, se remarier ; mais elle serait montrée au doigt, et l'on ne manquerait pas de dire qu'elle s'est débarrassée ellemême de son mari pour légitimer une liaison coupable.

Les femmes ont en Russie une incontestable supériorité sur les hommes. Elles possèdent plus de force et de fermeté de caractère, elles montrent plus d'activité, de patience, d'ahnégaiion; elles sont capables de pousser le dévouement et le courage jusqu'à l'héroïsme.

Lee fils et les petits-fils de ces pères arriérés et avares, à longue chevelure, à longue barbe et à grandes bottes, forment la classe *«ute nouvelle des marchands modernes. Gomplètemeu. détachés des vieilles traditions de famille, ni orthodoxes farouches, ni sectaires fanatiques, s'ils vont encore à l'éghse et baisent les saintes images, c'est par un reste de superstition ; ils n'ont conservé ni les idées, ni le costume du marchand du Gostinoï-dvor ; il se rasent le menton, se lavent tous les jours, portent des vêtements à l'européenne, vont à la Bourse, ont une maîtresse^ une écurie et une mai-

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son du dernier confortable dans le Zamoskwo retchié^ ou quartier situé au delà de la rivière. Le soir on les rencontre en habit noir au théâtre, on les entrevoit dans les loges à demi fermées des Variétés, où ils boivent du Champagne avec des chanteuses viennoises ou des danseuses espagnoles ; on les trouve dans les cercles, assis à une table de jeu chargée de banknotes, et à Strelna au milieu d'un harem de Bohémiennes. Au gros de l'hiver, ils poussent souvent une pointe hors des frontières ; et on peut les voir, sceptiques et blasés, promener leur ennui sur le bitume humide de nos boulevards ou sous les orangers de Monte- Carlo. Une couronne à fleurons princiers surmonte leur nom de moujik, et ils étonnent Nice ou Paris par leur folle prodigalité. Ils déjeunent d'un bifteck de cent sous et d'une bouteille de vin de Champagne, et donnent cent francs de pourboire au garçon ! Ils entretiennent sur un pied royal une actrice parisienne qui ne recevra pas même chaque année leur visite pendant quinze jours ! L'ostentation, l'amour de la montre et de l'apparat, ce défaut général des Russes, n'est nulle part plus développé que dans cette classe de marchands qui se croient civilisés parce qu'ils ont adopté toutes nos mauvaises mœurs. L'argent des € vieux » coule entre leurs doigts comme de l'eau. Ils dissipent en quelques années tout l'avoir paternel, fruit d'une vie entière de fourberie, de travail et d« sordide économie. Un jour que Nicolas recevait au Kremlin une depu-

tation de ces néo-marchands, il leur reprocha durement leur goût pour le luxe, la dépense et les modes nouvelles : « Vous coupez vos barbes, leur dit-il, vous vous habillez à la française, vos femmes reçoivent le Journal des Modes, vous vous promenez dans de belles calèches, vous allez au théâtre, vous buvez du vin de Champagne ; si vous étiez comme vos pères, économes, modestes, tranquilles, il n'y aurait pas tant de banqueroutes ! »

Mais entre ces deux types il y en a un autre, un type intermédiaire, véritable personnage de comédie. C'est le négociant enrichi, le marchand parvenu qui veut se donner des airs fie civilisé, d'Européen, et dont la vanilé et l'amotu' du. luxe ne sont que grotesques et bouffons. Il achète le palais d'un noble ruiné ou se fait construire un hôtel somptueux qu'il remplit d'un bricà-brac de mauvais goût. Ses salons sont dorés comme des chapelles et encombrés de canapés, de fauteuils, de pianos comme un garde-meuble; mais il n'ouvre ces appartements de luxe qu'une ou deux fois par an, aux grandes occasions, pour un mariage ou un décès dans la famille, pour la fête de son patron ou pour celle de sa femme. Tout le reste de l'année, il vit au rez-de-chaussée, dans des pièces oii les nobles ont l'habitude de loger leurs laquais. Il se couche encore tout habillé sur un divan. Un voyageur anglais, M. Herbert Barry, raconte qu'un jour un de ces marchands enrichis mais mal dégrossis, lui faisait voir sa maison et admirer son coûteux mobilier. Enfin il l'iatroduisit

dans sa chambre à coucher, ornée d'un lit magnifique. — « Gomment trouvez-vous cela? » demanda-t-il à l'Anglais. Herbert Barry s'exclama ; le lit était superbe, recouvert de soie bleue et de dentelles blanches. — « Gela coûte cher, ajouta le marchand en clignant de l'œil comme les Russes seuls savent le faire; aussi je ne couche pas sur ce Ht; je couche dessous! »

Ges marchands-là poussent le goût du luxe jusqu'au ridicule. Donnent-ils un dîner ? Ils dépensent des sommes folles pour se procurer, en plein hiver, toutes les primeurs des pays du soleil. Au mois de janvier, on voit chez eux des coupes garnies de grappes de raisin, d'ananas, de pèches, d'abricots. Et que de fleurs! On se croirait dans les jardins du Caire ou de Naples. Leur femme et leur filles étincellent de diamants et de bijoux, comme des images saintes. Et pour éblouir leurs invités, pour leur faire croire qu'ils sont en relation d'intimité avec les tout-puissants du pouvoir, ils louent des « généraux * » qui viennent, en grand uniforme, avec leurs plaques et leurs cordons, parader à leur table et dans leur salon. Mais, dans ces dîners d'apparat et de luxe, il n'est pas rare de voir maîtres et serviteurs rire et parler ensemble Dernièrement, un de ces parvenus du négoce a donné dans un restaurant de Moscou, qu'il a loué tout entier pour la circonstance, une fête qui lui a coûté plus de

1. C'est-à-dire des personnages officiels ayant ce rang dans le tchiae.

20,000 francs. Pendant tout le souper, des chœurs d« chanteuses russes ont alterné avec des chœurs dé Bohémiennes et un orchestre allemand ; la salle avaiî été transformée en serre, et des hommes costumés en nègres, placés sur le marbre de la cheminée, tenaient des flambeaux.

La chronique scandaleuse de Moscou en sait long sur les galantes aventures des femmes de ces marchands. Vaniteuses et coquettes, elles cherchent à se faire remarquer en singeant les femmes du monde dans leurs modes et leurs toilettes. Mais elles forcent la note, et leurs costumes sont extravagants et criards. Les magasins qui ont la spécialité d'habiller ces marchandes font venir de l'étranger les étoffes les plus vives à l'œil. — Dans ces ménages, l'éducation des enfants est confiée à des bonnes et à des précepteurs étrangers. — Le précepteur d'une de ces familles me disait un jour que le père d'un jeune homme de quinze ans lui avait remis un soir une forte somme, pour conduire son fils s'amuser dans une maison de joie. Plus tard, ces jeunes marchands se livrent aux orgies les plus extravagantes et les plus grossières. Quand ils vont dîner hors de Moscou, ils louent le restaurant tout entier pour eux seuls; s'il y a déjà des consommateurs, on leur offre une' indemnité pour qu'ils se retirent. A la fin de ces « parties » très peu fines il est de bon ton de tout briser : la vaisselle, les verres, les bouteilles, les glaces, les chaises et les meubles. On débat et on paye le pri^ de la casse d'avance. J'ai vu

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un soir, à Strelna, un de ces jeunes marchands appeler « le patron » et lui demander ce que coûtait i.ia de ses palmiers.

•— Trois cents roubles, fit celui-ci.

— C'est bien, répondit le marchand... les voici... Et il demanda une hache pour abattre le palmier I

Pendant cg temps, tout le monde s'était groupé autour de lui; on riait ; les femmes trouvaient « ça très drôle et très chic». Amour de la destruction ? Non. Amour de l'ostentation.

Un marchand donnera 25 roubles à un pauvre s'il voit qu'on le regarde ; il le chasserait brutalement s'il était seul dans la rue.

En sortant du Gastinoï-dvor par une des « lignes » qui mènent du côté de la Bourse, on voit, dans de petites échoppes, de gros hommes ventrus, sans barbe ni moustaches, les joues gonflées de graisse, jaunis et ridés, assis derrière des tas de pièces d'arg'ent, d'or, et des liasses de banknotes de toutes couleurs. Ce sont des changeurs. Si vous leur adressez la parole, vous êtes tout surpris d'entendre une voix fluette d'enfant ou de femme sortir de ces colosses de chair. — Presque tous ces changeurs appartiennent à la secte des skopskis, c'est-à-dire des mutilés. Le premier propagateur russe de cette secte, qui remonte à Origône, fut, dit-on, un certain Koudratii Sélivanof qui prêcha sa doctrine vers 1757. Ses adeptes lui donnèrent tour à tour les noms de Dieu, de Christel de Pierre 111. — Les skopskis ne renoncent à leur virilité qu'aprè .

avoir eu un premier enfant, et comme l'argent devient alors leur seul mobile et leur unique passion, ils sont pour la plupart fort riches, et payent très cher leur^î prosélytes.

On dirait vraiment que dans ces immenses plaines vides de la Grande-Russie souffle un vent de folie qui détraque les cervelles. On connaît une vingtaine de sectes, sans compter les nouvelles qui se fondent chaque jour. Parmi ces sectes, il y en a d'horribles, d'abominables, de sanguinaires, de monstrueuses. Celles-ci adorent la Vierge sous la forme d'une jeune fille toute nue, qui descend ensuite de son autel pour distribuer publiquement ses faveurs ; celles-là se flagellent, sautent et se trémoussent : quand la surexcitation est arrivée à son paroxysme, le chef déclare qu'il « entend chanter les anges », et c'est alors dans la forêt oii ils se réunissent l'été, ou dans le hangar où ils s'assemblent l'hiver, des scènes de lubricité qui ne peuvent se décrire. Il y a aussi les Vagabonds qui ne meurent qu'en plein air, les Molokani, dont l'organisation est calquée sur celle de l'église primitive, les Khlysti, qui se regardent tous comme des dieux, les Snokhary, dont la secte a plusieurs rapports avec certaines sectes mystérieuses de l'Inde. Dans cette dernière les pères obligent leurs fils à se marier à l'âge de douze et quatorze ans avec des jeunes filles de dix-huit à vingt, et ils vivent avec leurs brus. Les Kalystovschiny forment une secte de pleureurs qui inondent la terre de leurs larmes pour y effacer le

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péché, et qui se fustigent jusqu'à rendre l'âme. Jfo ont hoi'reur du sel, et n'en mettent jamais dans leurs aliments. De son vivant déjà, le chef de famille achète son cercueil, et y dort pour s'habituer à sa dernière demeure. Ces gens-là ont inventé les enterrements civils bien longtemps avant nous. On ne transporte jamais leurs morts à l'église et aucun prêtre ne suit le convoi. Dans quelques sectes, ce sont les femmes qui remplissent les fonctions sacerdotales et lisent les prières *.

Les sectaires qui se rapprochent le plus de l'église orthodoxe sont les vieux ritualistes ou vieux croyai.is. Il n'y en a pas moins de sept miUions. Les autres sectes que nous avons rapidement énumérées comptent de trois à quatre millions d'adhérents, appartenant non seulement à la classe populaire, mais aussi à la classe bourgeoise et marchande. Les Kosaks du Don, les Kosaks de l'Oural sont presque tous dissidents. — Ces sectes sont naturellement hostiles au gouvernement, qui les a toujours persécutées. — Alexandre essaya de les ramener au bercail par la douceur et la clémence, mais sa tentative échoua. La résistance que les sectaires opposent à l'Etat est passive, systématique ; et

1. Le cadre restreint de ce livre m'oblige à renvoyer à ua autre volume les détails inédits, et curieux que j'ai recueillis sur toutes ces sectes, de la bouche même d'un agent du gouvernement qui a passé trente ans de sa vie à les étudier. — Ce second volume ne paraîtra qu'après un nouve.'m voyage que je compte faire en Russie.

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les doctrines qu'ils pr':^f<?ssent, auspi bien que leur opposition aux autorités civiles et ecclésiastiques, font d'eux les auxiliaires inconscients de la révoluuon : leurs croyances sont une sorte de nihilisme religieux.

Ce matin, un ami est venu me prendre pour me conduire en traîneau à travers les rues de Moscou. Il s'agit d'un vrai voyage d'exploration. Nous allons y consacrer toute la journée, et peut-être une partie d(l9 nuit. Pour un touriste à la recherche du pittoresque comme moi, cette excursion en pays inconnu est une petite fête qui fait battre mon cœur.

Il est huit heures. Le ciel est d'un bleu tendre, un peu pâle, avec de petites rougeurs nacrées à l'horizon, indiquant la place où le soleil va se mettre bientôt à la fenêtre... Oh! ce soleil d'hiver, a-t-il l'air assez perruque, assez bourgeois? A le voir, on dirait un vieux célibataire coiffé d'un bonnet de coton et portant une large mentonnière...

Autour des coupoles et des campaniles dorés des églises, des pigeons volent en couronne et se détachent sur les profondeurs claires et azurées du ciel comme des guirlandes de roses trémièïes emportées car ie

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vent. Les cloches sqnnent d'un air joyeux, elles chantent dans leur haute cage de pierre la gaie chanson du dimanche. Celles des couvents d'hommes font la basse, tandis que celles de?'; monastères de femmes, argentines et douces, ont uue voix d'ange, un gazouillis d'oiseau.

Un caissier eu vue de la Belgique ne va pas plus vite que notre traîneau. Rossinantes endormies et paresseuses de nos véhicules parisiens, que ne vous envoie-t-on à l'école de diligence de ces chevaux russes pour apprendre à courir ? Ils vous donneraient aussi des leçons de belles manières. Les chevaux russes savent se tenir comme des gens bien élevés; ils ont de fières et grandes allures qui leur donnent quelque chose de noble, d'aristocratique. Quant à notre istvoschik, c'est un petit amour d'istvoschik avec des joues roses, des yeux bleus, des cheveux blonds. Il n'a pasquinzeans, ilest joli à croquer... sur un album, avec son cafetan bleu serré aux hanches par une écharpe rou^e qui flotte, et son haut bonnet d'astrakan.

C'est un plaisir de circuler dans ces belles rues larges de Moscou, où dix traîneaux pourraient marcher de front. Dans une ville russe, notre avenue de l'Opéra risquerait de passer pour une ruelle. Et dans ces rues, que d'imprévu encore 1 Que de costumes caractéristiques et origmaux ! A Saint-Pétersbourg, les tailleurs français et allemands ont fait d'horribles ravages : ils achèvent leur œuvre de destruction. Voilà ceux qu'i faudrait expulser et non pas ces pauvres juifs, si pit-

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toresques dans leur costume du moyen âge ! Les moujiks de Moscou sont, heureusement, réfractaires aux grâces du gilet en cœur et du veston pet-en-I'air, Ils ne comprennent rien à la beauté de l'habit noir qu'ils regardent comme le costume du diable. Dans les fresques des églises, messire Satanas est toujours habillé à « l'allemande », car l'Allemagne, dans l'esprit du peuple, c'est « le pays d'oii vient le mal ». — Quelle joie pour l'œil de l'artiste de rencontrer encore à chaque pas ces moujiks barbus et chevelus, enveloppés dans leur touloupe graisseuse, coiffés de leur bonnet de peau de mouton, chaussés de leurs grandes bottes ! Ils ont l'air du Bonhomme Hiver des légendes. Leurs yeux bleu faïence ont une douceur particulière, et leurs dents sont solides et blanches comme celles des fortes races. Le costume des femmes, gracieux en été, est un peu lourd en hiver et ne diffère pas beaucoup de celui des liommes. Il se compose d'une pelisse en peau de mouton ou d'une redingote courte, ouverte par devant et garnie de fourrure; d'une jupe d'indienne et de hautes bottes. La coiffure nationale, le kakolchnik, ne se voit plus guère dans les villes; les femmes le remplacent par un mouchoir de couleur noué autour de la tête, et cachant la chevelure. Des deux côtés, la rue est bordée de petits trottoirs, mais les passants sont rares. Rien qui rappelle l'animation pleine d'entrain et si charmante de mignardise du trottoir parisien, avec ses johes modistes et autres jeunes princesses de l'aiguille et du comptoir, trottant

menu, la robe coquettement i-elevée sur le bas bien tiré et labottine bien cambrée. Le beau sexe qu'on voit défiler ici, à cette heure matinale, est emmitouflé dans des pelisses et chaussé d'énormes galoches. — Un gardavoï *, les yeux brouillés de sommeil, la tête encapuchonnée dans son bacheUk en poil de chameau, se tient immobile comme le mur contre lequel il est appuyé. Près de lui, un ouvrier en tablier répand avec une petite pelle de fer du sable sur la neige glacée. — Nous voici sur la place de rAi"t)at, où se tient chaque matin un marché. Des vendeurs de saucisses chaudes, de harengs, de pommes, de citrons, des marchands de mitaines et de bas de couleur, de chapelets, de casquettes, circulent lentement parmi la foule. Un jeune garçon porte sur sa tête, entassés sur une planche, des pieds de veau et des pieds de bœuf. Des cuisinières croquent des carottes, comme nous croquerions des pommes. Un vieux soldat en capote militaire, mendie des navets. — Huit ou dix rues viennent déboucher sur cette place, et de tous côtés l'œil découvre, dans les perspectives bleuâtres et aplanies de l'hiver, des dômes d'or, des clochers bulbeux, des croix dont la neige transforme les chaînes de métal en longues dentelles blanches ou en filigranes d'argent.

Un carillon retentit à notre droite : c'est le tramway qui arrive. D'une main, le conducteur tient les rênes de ses chevaux, et de l'autre il agite une cloche. La grande

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