‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 46 sur 58 · Sergent de villOé · texte numérisé non relu

Sergent de villOé

voiture bariolée d'annonces est presque vide. — Nous enfilons une rue tirée au cordeau ; le Russe qui m'accompagne se détourne vivement et crache ' : nous venons de croiser un pope en belle soutane bleu-grenat sur laquelle brille une chaîne d'or. Ses cheveux sont pommadés et ses mains gantées; il appartient évidemment à la nouvelle école et doit savoir faire le bel esprit quand il cause avec une grande dame ou un jeune noble incrédule et sceptique. Plus loin, nous voyons un ramoneur, noir comme un nègre, en chapeau gibus; et une petite religieuse plus crottée qu'un barbet, sortant d'un traktir de mauvaise apparence, où elle est allée quêter.

La rue que nous suivons a cependant un certain cachet aristocratique, mais comme toutes les rues de Moscou, elle est disparate, composite, et à côté dfis constructions les plus somptueuses, on aperçoit des cabanes, des isbas rustiques avec leurs petites fenêtres sans rideaux ; puis ce sont de longues clôtures en planches posées transversalement et peintes en jaune; et de nouveau des isbas et des hôtels eri briques.

La vraie maison russe, celle qui convient au climat, est la maison de bois. Mais que d'artifices on emploie pour simuler la pierre ! Car le grand luxe est d'avoir une maison à l'européenne. — Ceux qui sont assez

1. Rencontrer un pope est un mauvais présage, le Russe crache peur le conjurer.

riches pour se «onstruire des hôtels particuliers en font de véritables palais. Un large perron, recouvert d'une marquise, conduit à une porte vitrée qui s'ouvre sur un magnifique vestibule où des domestiques en livrée attendent le visiteur pour le débarrasser de sa pelisse et de ses galoches. Un escalier qu'ornent des fleurs et des plantes rares, et au pied duquel se tient debout un ours empaillé, vous conduit dans des salons étincelants de dorures, décorés de fresques et de tableaux signés des grands maîtres de l'art moderne. Et que de bibelots ! On se croirait dans un musée. — Ces barbares sont plus civilisés et plus raffinés que nous! Ce sont des jouisseurs gourmets et savants, des € extracteurs de quintessence. »

J'ai vu un jour dans le salon d'un de ces boïars moscovites une Diane couchée, mystérieusement exposée dans une sorte de chapelle où brûlait une lampe d'argent. Des divans recouverts de tapis orientaux garnissaient ce sanctuaire dédié à l'amour et à la beauté. — Et les boudoirs de certaines « honnestes et grandes dames » ! On les dirait calqués sur les fantaisies à outrance de la Vie Parisienne. Une lumière discrète, filtrant à travers les filaments nacrés et soyeux d'un rideau d'amiante, ajoute à leur caractère intime et nuptial. Et ces divans de peluche bleue, drapés de soie comme des lits, ces peaux d'ours blancs qui étendent leur chaude mollesse sous vos pieds, ces portières d'Orient à demi fermées, ces murs tendus d'étoffes de Boukara ou du Caucase, ces

images de vierges orthodoxes et ces statues de déesses païennes, ces brûle-parfums chinois dont l'odeur vous trouble et vous enivre ; comme tout ce luxe asiatique, arrangé avec un bon goût tout parisien, justifie ce qu'on a dit de la femme russe : « Une Parisienne greffée sur une Orientale ! »

Dans ces salons, l'hiver est un véritable printemps d'amour !... L'hiver, en Russie, c'est la saison des fleurs, la saison des jolies femmes au teint mat comme la neige, aux yeux noirs comme le jais, aux lèvres rouges comme le corail. — 0 belles filles du Nord, que vous êtes blanches, et comme l'hiver, en meltant' autour de vous son grand cadre d'argent, fait ressortir votre blancheur de lis et votre grâce de cygne sauvage ! L'hiver russe n'est pas ce vieillard maussade et cacochyme qui nous visite et vient pleurer dans nos gouttières, tousser au coin de nos cheminées, souffler dans nos chambres le chaud et le froid. L'hiver russe est d'une trempe vigoureuse. C'est un jeune homme plein de sève et d'entrain, à qui il faut les fêtes, les bals, les dîners, les réceptions. Et c'est en hiver que sous ces zones d'apparence glacée, chante et fleurit le doux printemps d'amour ! Dans les corsages de dentelles aussi blancs que les pommiers en fleurs, les cœurs gazouillent comme les oiseaux dans les nids printaniers. Dos camélias, des palmiers, des arbustes à l'arôme subtil, ombragent les divans des salons; les chambres deviennent des serres et des jardins. Tandis qu'au dehors, tout est engourdi, tout

semble mort, ici, dans ces chauds intérieurs, tout bourgeonne, verdit et s'épanouit, et les fenêtres se drapent de plantes grimpantes. Dans les plus pauvres auberges de campagne, on trouve des fleurs. La chambre oii couchent les voyageurs est souvent tapissée de lierre cultivé dans des pots, et avant de s'endormir, les voyageurs peuvent répéter avec le poète : « 0 enchantement aux doux frissons ! L'hiver se transforme en mois de mai, la neige se change en fleurs printanières, et le cœur aime de nouveau ! »

Noire traîneau nous a transportés hors des barrières ; nous avons laissé derrière nous la Moskwa gelée et le pont Borodinski ; nous sommes dans je ne sais quel faubourg, sur le chemin d'un cimetière et des abattoirs.

A la porte du cimetière, nous rejoignons un enterrement. — Le triste et funèbre convoi ! D'un pauvre traîneau de paysans deux femmes vêtues de noir sont descendues, et elles suivent en sanglotant la bière accrochée à deux perches que quatre hommes soutiennent sur leurs épaules. Le cercueil est découvert. Un moujik marchant devant, précédé de quelques enfants avec des images saintes, porte le couvercle de la bière. Ce cimetière, vaste et gazouillante forêt en été, montre ses allées d'arbres chauves et dépouillés qui ressemblent à de grands squelettes. Le cortège s'avance en mettant sur la neige comme une décou pure grossière de figures noires , et les quatre por-

leurs, qui sont ivres, trébuchent et risquent de tomber à chaque pas avec le mort. La scène est poignante. Je verrai toujours, dans ce cimetière enseveli sous la neige, ces arbres sans feuilles se dreser lugubres comme des arbres de gibet, parmi ces tombes en ruine; ces quatre hommes ivres, aux cheveux dépeignés sur le front, vaciller dans leur marche sous le double faix du cercueil et de leur ivresse, et ces deux pauvres femmes ratatinées sous leur mantille, pleurant; et ces voraces corbeaux qui tourbillonnaient en croassant au-dessus de ce mort, qui semblait grimacer d'effroi dans sa bière ouverte !

Au bout du cimetière, dans un enclos, un troupeau de bœufs blancs et maigres, la tête inquiète et tendue vers l'horizon, meuglent effarés, tandis que sur les toits de deux ou trois hangars peints en roug e, de gros corbeaux de Sibérie, à la collerette grise, le bec teint de sang, leur répondent par des cris rauques et féroces.

Ces hangars sont les abattoirs.

Pour les bien peindre, il faudrait l'art de Goya. Ils ont cette laideur repoussante, cet aspect sinistre d'éccrcheries sauvages, qu'aimait le peintre espagnol. On y arrive par un chemin construit sur pilotis. Une barrière à claire-voie s'ouvre en criant comme une bête qu'on écorche vive ; et une puanteur pestilentielle vous enveloppe et vous étouffe. Les bouchers à barbe rousse, dans leur chemise et leurs pantalons

de toile cirée, leur grand tablier de cuir tout gluant de taches et d'éclaboussures rouges, ont des figures bourrues de tortionnaires. Les bœufs sont amenés l'un après l'autre ; on lie fortement leur tête, par les cornes, à un anneau de ferscellé dans une dalle. Alors ces inexorables tueurs tirent à la courte paille pour savoir lequel d'entre eux commencera la série. Celui que le sort a désigné s'arme de son long kandjar et en frappe l'animal dans la nuque ; un flot de sang jaillit, et le bœuf s'affaisse lourdement comme une masse. En un tour de main sa tête est détachée du tronc, en moins de cinq minutes, il est écorché, et bientôt un autre cadavre tombe à côté du sien.

En revenant par la barrière Sietounska, nous passâmes devant plusieurs couvents de femmes. La plupart sont entourés, comme le Kremlin, de murailles dentelées à l'asiatique et flanquées de tours polychromes; mais que ces remparts ont l'air peu rébarbatifs et qu'ils sont de galantes couleurs! On entre en passant sous la grande porte d'un haut campanile égayé de clochers et de clochetons bulbeux, argentés ou dorés. En hiver, c'est par un joli chemin ouaté de neige; en été, par une allée d'arbres ombreux, qu'on arrive à l'église dont le porche de bois, décoré d'enluminures, s'ouvre ordinairement au haut d'un escalier sur les marches duquel se tiennent des mendiants et des estropiés. Tout autour de l'égHse, une multitude de tombes, comme des barques démâtées qui se Dresseraient autour d'un phare.

On sait que les Russes aiment à se faire enterrer dans l'enceinte protectrice des monastères, et que ceux-ci se font de belles rentes en vendant des concessions aux riches marchands et aux familles de l'aristocratie.

Les religieuses orthodoxes ne vivent pas tout à fait en commun comme les religieuses catholiques : chacune d'elles a sa petite maison ou son petit appartement. Les novices servent de domestiques aux sœurs. Pas de vie cloîtrée. Les religieuses sortent quand bon leur semble et reçoivent chez elles qui elles veulent.

Une femme qui désire se retirer du monde donne une fois pour toutes cinq cents à mille roubles à un couvent, eî, en échange, le monastère lui assure le logement jusqu'à la fin de ses jours ; mais elle devra se nourrir et s'habiller elle-même. Aussi, presque toutes les religieuses exercent-elles un petit métier : elles peignent des images saintes, elles fabriquent des chapelets, elles brodent des pantoufles, des essuie-mains; il y en a aussi qui écrivent et font des traductions de livres moraux à l'usage de la jeunesse. Dans le nombre, on rencontre quelques esprits cultivés. Les supérieures de tous les couvents que j'ai visités étaient des dames très distinguées.

On chante fort bien dans les monastères de femmes. Il y en a plusieurs où les chœurs sont composés de cent à cent cinquante novices. Ces jeunes nonnes toutes roses et toutes fraîches dans leur longue robe noire, coiffée» de leur bonnet conique qui rappelle l'ancien bonnet

persan, ont un air vraiment gentil et des allures si naturelles et si franches, qu'on se sent bien vite à l'aise avec elles. La vue de l'homme ne les effarouche pas comme la vue d'un corbeau effarouche des colombes.

Un jour, dans un couvent de Moscou, je m'étais «vancé jusqu'à la porté du réfectoire où les novices déjeunaient : je les regardais en curieux. Aussitôt l'une d'eîles vint m'offrir lo pain et le sel, et m'invita gracieusement à partager leur repas. Une autre fois, comme j'enirais accompagné de la supérieure dans la salle où étaient réunies une centaine de jeunes novices, elles entonnèrent un chant de bienvenue en l'honneur du gospodine étranger.

Dans la rue Varvarka, notre traîneau s'arrêta un instant devant la maison des boïars Romanoff, entièrement reconstruite en 1856. Cette restitution archéologique est fort curieuse et donne une idée de ce qu'étaient au XVP siècle les maisons des seigneurs moscovites. Les pièces sont étroites comme des cabanons, éclairées de petites fenêtres en forme de soupirail; les portes sont si basses qu'il faut se plier en deux pour passer.

En revenant du côté du Kremlin, nous dûmes nous arrêter pour laisser passer une grande procession qui défilait en chantant, avec ses bannières, ses images saintes, ses reliques portées au bout de grandes perches par des moujiks à barbe de capucins et à prestance de sapeurs. La rue était pleine de gens qui se signaient et s'inclinaient dévotement.

— En l'honneur de quel saint fait-on cette procession? demandai-je à mon compagnon.

— Vous ne devinerez jamais!... En l'honneur des saints et des madones miraculeuses qui ont à délivré Moscou de l'occupation française.

— Alors, ces vieux drapeaux déchirés ou à demi brûlés...

-— Sont des drapeaux qui datent de 1812.

En tête du pieux défilé s'avançaient des femmes en pelisse, les mains cachées dans un manchon; puis venaient les bannières, les oriflammes et les saintes images données aux églises du Kremlin en commémoration de la défaite des Français. Plus de trois cents popes et diacres marchaient ensuite, tête chevelue, longue barbe, raides et solennels dans leurs chasubles de velours galonnées d'or, un cierge à la main; quelques-uns portaient une image sainte pendue au dos, comme une grande affiche enluminée. Un groupe de moujiks soutenait une tapisserie ancienne représentant la Vierge entourée d'anges. Précédés d'enfants de chœur en rouge, venaient ensuite les archimandrites, les évêques avec leurs crosses et leurs mitres scintillantes de perles et de pierreries, quelques fonctionnaires, et la foule composée tout entière d'hommes à barbe, de marchands du vieux type et de moujiks des villes, de metehaiié, ou petits bourgeois. — Les cloches du KremHn sonnaient dans une allégresse joyeuse, et les prêtres et le peuple, mêlant leurs voix à ces voix qui semblaient descendre du ciel, exaltaient la victoire de

la sainte orthodoxie sur les hérétiques de l'Occident.

Dans ce grand décor d'hiver, en face de ce Kremlin dont les murs couverts de neige semblaient tendus de draps blancs, cette longue procession de prêtres à barbe, en chasuble d'or, d'évê (ues aux mitres élincelantes, de moujiks tenant des bannières et des images dorées, semblait transporter dans une capitale de l'Asie la vieille pompe de Rome et de Byzance

— Il est onze heures, me dit mon compagnon, allons voir la cuisine populaire sur la place Salienka.

Nous prenons une rue à gauche et nous sortons de la Kitaï-Gorod * par une porte fortifiée près de laquelle stationnaient en longue file des traîneaux-omnibus attelés de deux chevaux, avec la douga arrondie en auréole au-dessus de leur tête. Peintulurés de diverses couleurs, ces véhicules ressemblent à de vieilles barques. Pour la modique somme de dix kopecks ils vous conduisent d'une extrémité de la ville à l'autre.

Sur la place Salienka s'élève un pavillon avec une galerie couverte qui circule tout autour : c'est la cuisine populaire. Cette galerie et l'escalier qui y donne accès étaient encombrés de pauvres diables aux vêtements en loques, aux chapeaux défoncés, aux pieds lamentablement enveloppés de vieux linges ligotés

1. C'est-à-dire Ville chinoise ; mais il ne faut pas prendre ce nom dans son sens propre. Les Russes appellent la Chine : Kitaï, centre ; et la ville chinoise de Moscou, où jamais n'a habité un Chinois, n'est pas autre chose que la « cité » ou centre de la ville.

avec des ficelles, quelques-uns avaient des pantalons de toile pardouzedegres.de froid ! Dans ce pâle et maigre troupeau d'affamés, on voyait aussi des soldats en capote déchirée, la médaille militaire accrochée sur la poitrine, dans une attitude encore martiale, comme au port d'armes; tandis qu'à côté d'eux des femmes en robe d'indienne déteinte et sale, la figure bouffie, fripée de vice et hébétée d'alcool, laissaient couler sur la balustrade une masse de chair molle, un paquet de peau flasque et rougeâtre que leur corsage usé ne pouvait plus ni soutenir ni retenir. Tous ces gens attendaient qu'au coup de midi les portes du réfectoire s'ouvrissent. — On nous fit entrer par la cuisine, grande pièpe où flottait une vague obscurité éclairée seulement par de petites fenêtres aux vitres troubles ; deux énormes chaudières y bouillaient sur un feu de bois. Une cuisinière en robe rose, la gorge décolletée, les bras nus, le tablier bleu coquettement retenu par des bretelles rouges, de longues boucles d'or aux oreilles et un joli bonnet de mousseline blanche sur la tête, nous offrit une soudatchik : vase en ferblanc divisé en deux compartiments contenant l'un la soupe, l'autre le cacha. — La portion avec un gros morceau de pain coûte 12 kopecks (40 centimes). L'année dernière, la cuisine populaire a distribué 58,189 dîners gratuits. Comme nous étions là, deux marchands du Gostinoï-dvor payèrent les 100 .portions de 12 kopecks qu'ils avaient fait servir la veille aux pauvres. Un peu plus loin, sur une autre place surnommée le

Hitri-Rynok (marché de la tromperie) sont installés également, parmi de petites échoppes oii l'on vendtoutei sortes d'objets, des restaurants et des cuisines populaires en plein vent. C'est au Hitri-Rynok que s'assemblent les ouvriers sans travail, les bonnes et les domestiques sans place. Avez-vous besoin d'une cuisinière, d'un valet de pied ou d'un cocher pour la j ournée ? Vous les trouverez au milieu de cette foule qui grouille là commeun troupeau sur un champ de foire. Ces femmes qui portent un paquet de hardes enveloppées dans un mouchoir sont des bonnes qui iront, la nuit venue, coucher dans les asiles, et qui reviendront ici chaque matin, attendant un engagement. Ce gros homme barbu, en pelisse de peau de mouton, est un« loueur » d'ouvriers : il en emmène chaque jour des escouades qu'il emploie à divers travaux exécutés à forfait.

Nous entrons dans un des traktirs qui bordent cette place. Ce restaurant est dans une cave. Une odeur nauséabonde nous prend à la gorge, une buée humide et chaude de bain de vapeur nous enveloppe ; dans le demi-jour blafard, dans l'effacement brouillé delà lumière à demi éteinte qui traîne dans ce trou, nous distinguons vaguement des têtes d'hommes et de femmes, des barbes rousses, des figures blêmes, des yeux hagards. L'atmosphère est suffocante , elle nous oblige à sortir.

Nous allons visiter un autre traktirau premier étage. L'entrée en est humide et dégoûtante. Les escaliers sont gras de boue. Les salles ornées d'images saintes,

se succèdent en longue enfilade. Autour de petites tables, des groupes d'hommes en chemise rouge et de femmes en robe de cotonnade bleue à fleurs, boivent des « paires de thé ». Ici on mène un grand tapage, on chante, on rit; mais dès qu'on s'aperçoit que nous jetons à droite et à gauche des regards investigateurs et curieux, tout le monde se tait : on nous prend évidemment pour des gens de la police. — Une religieuse tenant un livre *, recouvert d'une serviette noire, avec une croix d'argent brodée au milieu, quête de table en table pour une église de Nijni-Novgorod. Elle vante fort habilement la puissance miraculeuse des saintes images doi is nouvelle église, et promet leur protection spéciale à tous les pieux donateurs. La religieuse est à peine sortie qu'un autre quêteur se présente ; c'estun beau et solide moujik en cafetan, portant suspendu à son cou le plan de l'église pour la construction de laquelle il sollicite le concours des âmes dévotes et charitables.

Nous revenons sur nos pas et, après avoir déjeuné aux sons d'un orgue mécanique dans un restaurant russe, dans un traktir qui, celui-là, ne le cède ni comme luxe ni comme cuisine à nos premiers restaurants parisiens, nous allons au quartier tartare, en attendant l'heure qui nous a été fixée pour visiter l'hospice des enfants trouvés.

La Tatarskaïa (rue tartaré) ne diffère pas beaucoup

i. Ce livre renferme l'autorisation de quêter ; les donateurs peuvent aussi y inscrire leur nom et la somme donnée.

des autres rues. Elle est large comme une grande route, et les maisons en sont espacées comme des maisons de campagne : d'apparence modeste, en bois, on ne se douterait pas qu'elles sont habitées par des négociants millionnaires, et que chacune d'elles est un comptoir oii se brassent des affaires colossales avec l'Europe et l'Asie.

Voici la maison d'une richissime marchand, nommé Ersine; entrons. Nous sommes porteurs d'une lettre d'introduction de notre excellent ami Huot, de la maison David et Huot, qui achète chaque année à ce Tartare pour plusieurs millions de cachemire de laine et de bourre de soie. Ersine est en communication directe avec la Mantchourie, le Tibet, Kaboul et Boukhara; ses caravanes parcourent le Tinkestan, des' flottilles de bateaux-transports sont à ses ordres sur le Volga. — Ersine est un ancien dvornik. Il y a vingt ans, il montait la garde sur les trottoirs, vêtu d'une touloupe déchirée, et gagnait à peine dix roubles par mois. Aujourd'hui, il pourrait se promener en équipage à six chevaux ; sa fortune est évaluée à douze milhons de roubles. C'est un des plus gros négociants de la Tatarskaïa.

Il nous reçoit dans son comptoir, une petite pièce où trois employés travaillent derrière des tables de bois blanc, et où un immense coffre-fort corrige singulièremenlla modestie, jedevrais dire la pauvreté de l'ameublement.

Ersine est un homme de taille moyenne, large d'épaules, la figure ovale le nez droit et fin, les yeux

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très vifs et très noirs, les pommettes saillantes, la barbe clairsemée. Une petite calotte brodée recouvre sa tête entièrement rasée. Il porte un vêtement très ample à la mode orientale, un khalat sur lequel flotte une camisole de soie sans manches ; ses bottes ont des talons verts. Sa fortune lui permettrait d'entretenir un harem, mais il n'a qu'une femme ; il est vrai qu'elle en vaut une demi-douzaine, puisqu'elle lui a coûté 60 mille roubles. Ceux qui ont eu le bonheur de la contempler affirment qu'elle représente cette grosse somme, car elle est énorme. Et puis elle est princesse ; ce qui renchérit aussi bien les femmes tartares que les femmes européennes.

Ersine nous fait voir un magnifique étalon kirghis logé dans une épouvantable écurie : figurez-vous Pégase dans une étable à porcs. Il nous promène ensuite dans d'énormes magasins bondés de ballots de lain,e de chameau : il y en là pour plus de trois millions de roubles. Une cigarette jetée négligemment suffirait pour détruire toutes ces baraques de bois !

Ersine est un père complet, car Ersine a un fils et une fille ; celle-ci est à la veille d'épouser un riche Tartare de Kazan. Les préparatifs de la noce ont déjà commencé. Ersine a fait meubler ses appartements à l'européenne; il a acheté des chaises, des canapés recouverts de reps, des taJsles et une pendule.

Le mariage, chez les Tartares, se conclut ordinairement avec l'dide d'une entremetteuse. La loi défend au fiancé de voir sa future avant qu'elle soit sa femme ; ce-

pendant cette prescription n'est pas rigoureusement observée, et une entremetteuse un peu habile s'entend toujours à ménager une entrevue préalable aux deux fiancés. A la première visite du futur après sa demande, on convient du prix (kalym) qu'il donnera de sa femme. La moitié de la somme est abandonnée à l'épouse pour s'acheter un trousseau, et l'autre moitié reste entre les mains des parents, en cas de divorce. — Après la lecture de divers passages du Coran et la bénédiction nuptiale donnée par le mollah (prêtre), les époux se retirent dans la pièce qui leur a été préparée et y restent trois jours sans sortir. Il faut bien faire connaissance!...

Les femmes tartares aisées vivent tout à fait à l'orientale ; elles passent leur journée accroupies sur les tapis de leur appartement, .occupées à fumer, à boire du thé etàcroquer des sucreries. Grâce à ce régime, elles deviennent d'un embonpoint de potiche. Les plus jolies se défigurent encore par l'usage du fard : elles se peignent les sourcils et les cils, se noircissent les dents et se teignent les ongles en jaune. Les femmes riches sont très coquettes; elles portent des turbans de soie et de velours, entrelacent les nattes de leurs cheveux de pièces d'or ou d'argent, se couvrent de bracelets, de colliers, de bijoux et de pierres précieuses : chacun de leurs doigts est orné d'une bague et elles portent, dans la petite gaine brodée de perles, attachée à leur épaule gauche, une édition en miniature du Coran. Leur vêtement habituel se compose d'une longue che-

mise de soie, d'un corsage chamarré de broderies et de petites pièces de monnaie en argent, et d'un voile jeté sur la tête.

L'esprit d'économie est si inné chez les Tartares, que cet Ersine archimillionnaire ne se permet que de temps en temps, comme la plus folle de ses dépenses, une soirée au Cirque! Mais Ersine sait cependant se montrer magnifique quand il s'agit de glorifier le prophète. C'est luiquiafait construire la nouvelle mosquée du quartier tartare. Elle élève presque en face de ses fenêtres son minaret blanc et sa coupole d'or. Chez les Tartares, il n'y a pas de mosquée sans école ; le mollah est à la fois prêtre et instituteur; et sous le rapport de l'instruction les Tartares sont bien plus avancés que les Russes : tous savent lire.

Gomme ies juifs du vieux type, les Tartares sont de fidèles observateurs de la loi. Leur grand jeûne, pendant lequel ils ne prennent pas de nourriture avant le coucher du soleil, dure quatre semaines. Et dg même que les juifs orthodoxes, ils ont su garder jusqu'ici leur caractère particulier. Ils vivent à l'écart des Russes et des autres races, conservant leurs mœurs, leurs usages et leurs anciennes traditions. Ils sont encore au nombre de 1,500,000, dispersés en Crimée, dans les steppes de l'est, dans les montagnes du sud-est ; dans le gouvernement de Kazan, ils forment un groupe de près de 45,000 âmes. Ces petits-fils de Gengis-Khan se vouent généralement au commerce A Moscou, tous les colporteurs qu'on

rencontre courbés sous leur balle, les dvorniks qui veillent à la porte des maisons et les garçons qui servent en costume de moujik dans les traktirs russes, sont des Tartares. On les recherche beaucoup à cause de leur sobriété, de leur intelligence et de leur probité.

La plupart des grandes familles nobles de Moscou sont d'origine tartare. L'empereur Paul demandait un jour au comte Rostopschine pourquoi, étant d'origine tartare comme le prince Jouzoupoff, il n'avait pas le titre de prince. « Quand un chef tartare se faisait chrétien, répondit-il, le tzar lui donnait à choisir entre une pelisse d'honneur et le titre de prince; mon grand-père vint en hiver, il aima mieux la pelisse. »

La maison des enfants trouvés, fondée par Catherine II, est un immense édifice où sont logés côte à côte des bâtards, des demoiselles nobles et des femmes en couches. Hospice, pensionnat et maternité, cette construction grandiose, qui a quelque ressemblance avec la caserne de la place du Ghâteau-d'Eau, est tout cela à la fois.

Dans le vestibule, deux suisses en tenue de parade nous débarrassent de nos pehsses. Nous montons un large escalier de pierre et nous sommes reçus par la sous-directrice de l'établissement.

Elle nous fait d'abord visiter la crèche. Nous traversons une longue enfilade de vastes salles, hautes et bien aérées, aux larges fenêtres claires, au parquet de

chêne ciré, frotté, luisant comme une glace. Dans cette propreté exquise et souriante, au milieu de cette lumière gaie, des petits berceaux voilés de rideaux d'une blancheur d'ailes d'anges sont rangés à la file, comme les tentes d'un camp lilliputien. Une petite carte, verte pour les garçons et rose pour les filles, accrochée en haut de la couchette, indique le nom de baptême, le jour de naissance et la date de l'arrivée à l'hospice, ainsi que le poids de l'enfant. Dans cette immense cage de babys, pas un cri, pas un gazouillement ! Un silence de cloitre. On ne se croirait jamais dans une maison de nouveau-nés. Il est vrai que nous arrivons à l'heure de la sieste, et qu'ils dorment tous paisiblement! A travers les transparences de la mousseUne, on n'aperçoit que leurs petites frimousses qui ressemblent, dans les blanches barcelonnettes, â des boutons de roses sur la neige .

Les nourrices, au nombre de six cents, se tiennent alignées devant les berceaux, comme des soldats au port d'armes.

Ce sont de robustes et fraîches campagnardes, au teint fleuri, pleines de vigueur et de jeunesse, grandes, bien faites, à la poitrine superbe gonflée de lait, charmantes sous leurs coiffes rouges ou jaunes, sous leur kakochnik, et dans leur belle chemise aux manches bouffantes, avec leur corsage rouge à bretelles et leur jupe brodée. Autour du cou, retombant sur la gorge, un coUier de grosses perles fausses au ton mat ; sans ce collier, la niania^ la nourrice russe, ne

serait pas complète. Ce costume est si coquet, si joli, qu'il semble donner de la beauté même à celles qui n'en ont pas. Ces nourrices sont à demeure *, elles nourrissent toutes deux enfants à la fois et couchent à terre, entre les berceaux de leurs nourrissons.

Quand le baby a trois semaines, on l'envoie à la campagne ; si c'est un garçon il revient à l'âge de dix ans à Moscou et on lui apprend un métier ; si c'est une fille on lui donne une dot de 60 roubles et on la marie à un paysan.

Mais nous voici dans la section des enfants nés avant terme ; que de soins ingénieux, que d'efforts pour leur conserver la vie ! Il y en a qui sont enveloppés dans de chaudes feuilles d'ouate; d'autres, couchés dans des chaudières, sont maintenus dans une sorte de bain-marie à une température de 33 degrés. On nous montre trois enfants nés à la fois et qui se portent très bien. Le même cas s'est présenté trois fois en quatre ans.

Les enfants de parents nobles morts sans fortune sont aussi recueillis dans l'établissement, qui les garde jusqu'à l'âge de six ans ; puis on les place dans les gymnases de l'État. Nous en avons vu une centaine, de ces petits garçons, tout à fait gentils dans leur blouse rouge et leurs pantalons blancs. Mais au fond de leur regard, il y avait je ne sais quelle tristesse vague, quel souvenir lointain ! Leurs yeux inquiets et

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