‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 49 sur 58 · Elle n'était que de 40 en · texte numérisé non relu

Elle n'était que de 40 en

arrive quelquefois qu'elles ont la chance de le ravoir et d'être payées pour le nourrir.

Dans l'aile gauche de l'hospice se trouve le pensionnat des demoiselles nobles fondé par Nicolas ; et dans l'aile droite, la Maternité, avec une section secrète où les jeunes filles de famille, les veuves, peuvent venir accoucher clandestinement sans se faire connaitre. De l'hôpital, l'enfant passe à l'hospice.

Il est trois heures. Hâtons-nous d'aller voir sur la Strétinka le singulier et intéressant marché qui s'y lient chaque dimanche.

En chemin, nous croisons un grand caresse doré dont les quatre chevaux sont conduits par un cocher tête nue; deux laquais se tiennent derrière, le front découvert ; et tout le monde, au passage de la voiture, se découvre, se signe et s'incline. C'est l'équipage terrestre de la Vierge d'Iverski qui se rend, moyennant finance, au domicile des particuUers qui veulent faire bénir leur maison. A l'arrivée et au départ de l'image miraculeuse, on voit les servantes et les domestiques se jeter à plat ventre pour que l'icone passe sur leur corps. Deux moines en vêtements sacerdotaux accompagnent la sainte image, tout étincelante d'or et de pierreries.

La chapelle de la Vierge d'Iverski est adossée à une des portes du Kremlin. En arrivant à Moscou, le tzar va tout d'abord se prosterner devant la célèbre icône. Toute la journée, qu'il neige au qu'il pleuve,

une foule compacte de fidèles assiège la porte du sanctuaire brillamment illuminé et sur les marches duquel se tiennent continuellement sur deux rangs, des religieuses quêteuses juchées sur des coussins pour n'avoir pas les pieds gelés. De toutes les madones orthodoxes, celle d'Iverski est celle qui rapporte le plus. Et comme les bons moines n'entendent pas que la sainte image et la piété du peuple chôment un instant, quand la Vierge véritable va en ville, ils la remplacent par une copie, qui opère les mêmes miracles sur les poches des pauvres moujiks. — Cette icône est une source de revenus pour tous les moines, a moinant de moinerie ». Un couvent s'est-il endetté, ou ses images saintes ne vont-elles plus, le métropolitain lui abandonne pendant un mois, deux mois, suivant les besoins de la caisse, les recettes des deux vierges d'Iverski, et le monastère est bientôt remis à flot *. Celui qui n'a pas flâné dans les rues de Moscou ne comprendra jamais la Russie. Tout y est contraste, comme dans les costumes, dans les mœurs et l'histoire du peuple russe. L'Asie s'y rencontre en face de l'Europe, et souvent les éléments européen et asiatique se confondent et se mélangent. Une misérable téléga couverte de paille, conduite par un homme à longue barbe, vêtu d'une peau de bête, barre le passage à un élégant traîneau aux chevaux superbes, aux

1. La sainte image ne se déplace pas à moins de 40 francs. Oq la rencontre tout le jour courant las rues et le cachet.

harnais sortant des premiers ateliers de sellerie parisienne. Une boutique où se débite du pain noir, du kwass et des oignons, étale la saleté repoussante de sa devanture à côté d'un magasin aux grandes glaces claires, derrière lesquelles se montre, dans toute sa gloire de pacotille, l'article de Paris.

Les rues elles-mêmes, avec leurs irrégularités, leurs contours bizarres, leurs zigzags et leur horreur de la ligne droite, leurs maisons qui se débandent et jouent à l'école buissonnière au milieu de cours qui sont des jardins et de jardins qui sont des parcs, ont conservé leur ancien caractère moscovite. On rencontre bien çà et là une grande maison qui avance sa façade à deux ou trois étages, mais cinquante pas plus loin, vous découvrez une isba, une cabane de bois qui se cache derrière une haie de planches et qui « semble avoir été apportée là de la campagne à dos d'homme ». La description du prince de Ligne est encore rigoureusement vraie aujourd'hui : « Moscou n'est pas une ville, écrivait-il, c'est un assemblage de quatre à cinq cents châteaux, entourés de leurs jardins et de leurs villages. » Avant l'émancipation, il y a à peine vingt ans, les seigneurs vivaient encore ici comme autant de petits princes dans leurs propres États. L'égUse,les isbas des moujiks et des serfs dont ils avaient fait des artisans, formaient les dépendances de leur « palais ». Quelquesuns avaient leurs musiciens, leurs peintres, et jusqu'à leurs avocats. Et tout riche boïar qui se respectait possédait son orchestre particulier, sa troupe de comtf-

diens ordinaires et son corps de ballet, choisis parmi ses serfs et ses serves. Les théâtres les plus célèbres étaient ceux des comtes Chérémétieff, Mamonoff, Basounofsky et Apraxine. Ce dernier en avait deux, l'un dans sa propriété d'Olgowo, l'autre à Moscou, à la Snameka. On y jouait même l'opéra italien. Les théâtres du comte Chérémétieff étaient publics. A l'entrée d'un de ses châteaux, il avait fait placer une colonne en pierre avec cette inscription : « Que chacun entre et s'amuse ici comme il lui plaira ! » Ces anciens seigneurs étaient hospitaliers jusqu'à l'extravagance. Le comte Basounofsky n'ouvrait pas seulement son théâtre au pubhc, mais encore sa salle à manger. Deux fois par semaine on pouvait venir s'attabler et manger chez lui comme à l'auberge. Ghépelef, ce marchand anobli par Catherine II, avait aussi son théâtre; et tout étranger qui arrivait à Moscou trouvait dans son palais une royale hospitalité. Mais si par malheur cet hôle s'avisait de faire les yeux doux à une dame du corps de ballet, Ghépelef le faisait, dit-on, murer la nuit dans sa chambre, et le laissait mourir de faim.

Presque tous ces hommes de l'ancienne noblesse étaient de haute stature et doués d'une force extraordinaire. Ils pliaient sans effort, entre le pouce et l'index, une pièce d'un rouble en argent. Le comte Panine allait à la chasse à l'ours armé d'un simple coutelas. Merline tranchait d'un Qoup de sabre le cou d'un gros veau. Galochvastoff et Bachmaninoff maintenaient deux

chevaux poméraniens qu'ils faisaient fouetter jusqu'au sang.

Ces Hercules ne filaient guère le parfait amour aux pieds des Omphales russes. Ils entretenaient de nombreuses concubines dans des maisons spéciales, faisant partie des dépendances de leurs palais. Le vieux Imaïloff, célèbre dans toute la Russie pour sa cruauté envers ses serfs, s'était choisi dix-sept maîtresses parmi les plus johes filles de ses paysans. Mais son harem de Moscou ne lui suffisait pas : quand il partait pour ses terres, on devait, à chaque relais, faire défiler devant lui, toutes nues, les plus belles filles des environs. Le prince Nicolas Jouzoupoff avait plus de trois cents concubines, dont on peut voir les portraits dans son ancien château d'Arkangelskoïe, à 30 verstes de Moscou. Ce prince était fort instruit. Il entretenait des relations suivies avec Joseph II, le vieux Frédéric et Voltaire, qu'il alla visiter deux fois à Ferney. C'était un des plus gros richards de la Russie. Il avait 40 mille paysans, 64 millions en or, et il possédait le fameux diamant» l'étoile du Nord», ainsi que la célèbre perle « Pérégrina », ayant coûté plus de 800,000 francs. Les Jouzoupoff descendaient d'un prince kalmouk qui s'était fait chrétien et avait reçu en récompense des richesses considérables. Cependant il faillit les perdre pour avoir offert à un archevêque et avoir mangé lui-même de l'oie un jour maigre.

Le vieux Bakmetieff, qui n'avait pas dans ses terres de maison à part pour loger ses concubines, se faisait

garder chaque nuit par deux des plus belles filles ou des plus belles femmes du village. L'une restait avec lui, et l'autre veillait ; à une certaine heure, elles changeaient de rôle ; et en moins de trois mois tout le beau sexe du village y avait passé.

Aujourd'hui, de toutes ces folies, il ne reste que le souvenir ! Elles ont disparu aussi, ces belles voitures de gala, tout en or, tapissées de velours rouge, dans lesquelles les anciens boïars fainéants se prélassaient comme des rois gras et paresseux ! L'attelage se composait de six chevaux harnachés à l'anglaise, avec un grand panache sur la tête. Les jours extraordinaires, on plaçait le « bouquet » derrière la voiture. Le «f bouquet » consistait en trois laquais : le valet de pied en livrée aux couleurs du blason de son maître, poudré, en catogan et portant le tricorne ; un heiduque tout de rouge habillé ; et un nègre vêtu aux couleurs de la livrée, ayant un châle turc autour des reins et un turban blanc sur la tête. Deux coureurs en livrée et coiffés de chapeaux en forme de pain de sucre retenus par une grande visière, précédaient l'équipage.

Mais n'oublions pas que notre traîneau nous conduit dans la direction de la Stretinka. Nous y voici. La tour Souharef, avec sa façade violette, se dresse devant nous. Sur la grande place, où se tient le marché dominical de bric-à-brac de Moscou, à perte de vue, se succèdent les étalages. — Quel entassement d'objets les plus disparates et les plus divers, depuis les fruits confits, les bottes, les foulards, jusqu'aui

nattes de faux cheveux et aux tabatières enrichies de brillants et ornées de miniatures ! Voici les bouqui-nistes : Voltaire écrase Bossuet sous la pile de ses quatre-vingts volumes ; La Fontaine bâille à côté de Buffon, 7'^r/c?'ay/22ersetrouveàcôtéde VArt d'accommoder les restes. Que de trouvailles les amateurs de beaux livres et d'éditions rares ont faites en parcourant les bancs de cette morgue littéraire et artistique ! M. Gautier, l'excellent libraire français de Moscou, ne manque jamais de faire, chaque dimanche matin, sa petite tournée sur la Strelinka, Il y a recueilli une bibliothèque qui renferme des trésors, et une collection de tabatières qui feraient la gloire d'un musée. — C'était autrefois, chez les seigneurs russes, un luxe obligé d'avoir une de ces tabatières diplomatiques encadrant d'une couronne de diamants, une miniature de Petitot ou de Largillière, portrait d'une coquette et souriante marquise de la cour de France, ou d'une grave et impérieuse princesse d'une cour du Nord.

Quel tableau mouvementé et joli que celui de cet Hôtel des ventes en plein vent ! Le soleil, qui semble se fondre et se dissoudre dans un ciel devenu subitement opaque, accroche encore quelques paillettes d'or à ces mille bibelots artistiques qui font l'orgueil des étalages et la joie des amateurs : tabatières, bonbonnières, statuettes de saxe e.t de bronze, chandeliers de cuivre ciselé, pendules de boudoir surmontées de colombes aux becs enlacés ou de petits Amours s'appuyant, fatigués, sur leur arc '"f'^ndu. Et, sous un der-

nier rayon, les faïences anciennes épanouissent leurs belles fleurs rouges. On dirait que la pâte dure et luisante de ces encriers en vieux Rouen, en forme de cœur, s'attendrit ! — Par centaines, les samovars sont rangés à terre, comme des urnes de toutes les dimentions. Autour d'eux, que de familles se sont réunies dans le rire ou dans les larmes ! Ici s'entassent des matelas, — les lits défaits du plaisir ou de la douleur ; là, ce sont d'antiques ferrailles, des coffres, des tapis, des bouteilles, de vieilles lampes et des empilements d'objets sans nom, ramassés dans les caisses aux ordures, on ne sait oii. Plus loin, c'est la vente lamentable des gilets, des redingotes, des fourrures, des robes d'indienne et des robes de soie, des jupons de toile et des peignoirs de dentelles. Fosse commune de la richesse et de la pauvreté, de la laideur et de la beauté 1 Cimetière où viennent finir toutes les vanités humaines! Quelle mélancolie, quelle tristesse, se dégage de toutes ces défroques, toilettes fanées dont quelques-unes ont peut-être paré des femmes que vous avez adorées ! Les poètes de Rome l'on dit : les choses ont leurs sourires et leurs larmes. Toutes ces robes de bal, ces robes de soirée, ces robes de cour et ces robes de noce, semblent pleurer quelque chose, — des illusions perdues ou des souvenirs !

La foule chemine à petits pas, traînaillant son humeur de badauderie devant tous les étalages divers, bavardant et discutant, examinant d'un œil allumé la

chose convoitée, et reprenant, après s'être tàté les poches, sa tranquille promenade du dimanche. Lentement, la nuit tombe comme une grise poussière qui couvrirait et ensevelirait les objets. Les vendeurs commencent à rassembler et à remporter leurs marchandises. La foule s'écoule dans les traktirs, les maisons de thé, ou disparaît dans les rues adjacentes. Nous descendons vers le boulevard des Fleurs, sorte de Champs-Elysées et de Prater où quelques baraques de saltimbanques, des ménageries de perroquets et de

^ crocodiles empaillés, des panoramas attroupent le peuple, qui n'a pour ses plaisirs ni les musiques militaires, ni les fêtes aux environs, ni même la danse dans les bals de banlieue. Le peuple russe ne se divertit vraiment qu'une fois dans l'année, à Pâques, Alors les places se couvrent de théâtres populaires et l'eau-de-vie et la joie coulent à flots. Ce peuple est si facile à amuser ! Ses sensations sont encore si neuves qu'il trahit publiquement par ses cris ou ses larmes sa satisfaction ou son émotion. En passant dans une rue, nous découvrons sur la façade d'une maison rose cette enseigne en français : Bain pour les deux sexes. — Chaque samedi, et la veille des fêtes, tout Russe orthodoxe qui ne va pas prendre son bain purificateur commet un péché. Autrefois, hommes, femmes, enfants se mélangeaient dans la même salle, comme de purs espriis. Aujourd'hui la police exige (}ue ceux qui

"tiennent à se laver en famille se retirent dans des cabine U particuliers. Un voyageur français, Le May^

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qui parcourut la Russie en 1829, raconte que lorsqu'on se présentait dans une maison de bains à Saint-Pétersbourg, sans être accompagné d'un domestique, on vous demandait de quel sexe et de quel prix vous vouliez la personne qui devait vous frotter. Ce Le May, qui n'était pas un tartufe, donne bien d'autres détails : il affirme que si la jeune fille qu'on allait chercher dans la maison de prostitution voisine ne vous convenait pas, « les valets de l'établissement s'empressaient de vous offrir leurs femmes ».

Un bain populaire russe est un spectacle curieux et plein de couleur locale. Dans une atmosphère étouffante, à demi cachés par la buée bleue de la vapeur, s'agitent des centaines d'hommes et d'enfants tout nus, qui se fouettent le corps avec de petits balais de branches de bouleau et se livrent à des frictions mutuelles. — En été, les bains se prennent en rivière et en commun. On voit le samedi soir, au coucher du soîieil, le village entier qui barbote comme une troupe de canards. Les jeunes filles font la planche, mythologiquement escortées par les jeunes gens aux têtes chevelues de tritons. — Les grandes dames qui vont à la rivière sont accompagnées par leurs domestiques mâles qui leur tendent le linge et les essuyent quand elles sortent de l'eau, aussi peu voilées que Vénus sortant de l'onde amère.

En face du boulevard des Fleurs se dresse une grande maison blanche, avec une enseigne en lettres slavonnos : c'est l'Ermitage, le Café Américain, le Bré-

bant et le pavillon d'Armenonville de Moscou. Ce restaurant fameux est tenu par un Français, M. Olivier, — le Moltke de la cuisine française en Russie. Secondé par Marins, chef aussi habile et audacieux que le vainqueur des Gimbres et des Teutons, M. Olivier fait chaque jour des merveilles comme l'ancien chassepot, seulement ses merveilles ne tuent pas, elles conservent et engraissent. En ville, dans un salon, on reconnaît à première vue à son leint fleuri , à son ventre prospère, à sa bonne humeur et à sa bonne santé, un habitué de l'Ermitage. Il semble que tout a été combiné dans ce restaurant modèle dans un double but de plaisir et d'hygiène. Pendant que vous mangez, un orgue qui ne rappelle pas trop sa Barbarie, vous réjouit ou vous calme l'àme en exécutant les mélodies les plus suaves, ou les sérénades les plus entraînantes. Cet orgue a coûté soixante-dix mille francs. Mais c'est une bagatelle pour un restaurateur comme M. Olivier qui vous sert un thé de trente sous dans trois cents francs d'argenterie, et qui paye un service de quatre-vingts couverts quatre-vingt mille francs *. Le matériel seul du restaurant de l'Ermitage est estimé un million cinquante mille francs. — Le service est fait par des garçons habillés à la russe, larges pantalons blancs et chemise blanche en forme de blouse, serrée à la taille. Ce costume

1. Chaque assiette représente le portrait d'une femme célèbre de l'Histoire de Franco. Ce service a appartenu, je crois, a Napoléon III.

d'une propreté immaculée est des plus appétissants. Au milieu des nuages bleuâtres et embaumés des Havanes authentiques, on se croirait servis par des anges du Seigneur revêtus de leur longue tunique de lin. Et pour jouir de toutes ces magnificences, il en coûte à peine un écu : M. Olivier a trouvé le moyen de faire oublier le souvenir de Balthazar avec des dîners à prix fixes : quatre francs ou huit francs par tête.

Et l'Ermitage est vraiment un ermitage : les grandes dames qui veulent se soustraire aux yeux du grand monde, et les petites dames qui désirent se retirer du demi-monde pour passer une soirée ou une nuit dans la méditation et l'abstinence, trouvent ici de charmantes grottes particulières avec piscines purificatrices, chambres à coucher et salle à manger, où elles peuvent prendre des poses aussi abandonnés et aussi charmantes que celles de la Madeleine à la grotte du Corrège. Hôtel et établissement de bains au rez-de-chaussée, l'Ermitage répond à tous les raffinement des Russes à barbe et sans barbe. Cette partie du restaurant n'est peut-être pas la plus morale, mais c'est assurément la plus productive.

>.E PONT DES MARÉCHAUX. — LA PRISON DE DEPOT POUR LA SIBÉRIE. — LE BAGNE DE KARA

Que de choses nous aurions encore à dire sur Moscou, sur ses musées, sur ses théâtres, sur ses écoles, sur ses institutions charitables *, sur la vie des rues et des salons! — Moscou est le miroir de la Russie, comme Paris est le miroir du monde. Mais un livre a ses limites, et le vieux Boileau l'a dit même avant M. Sarcey :

Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire !

J'aurais voulu pour votre plaisir peut-être, pour le mien certainement, vous promener une semaine de plus à travers ce Moscou qui transporte le Parisien dans un monde si nouveau et si original. On vous a

1. Elles sont très nombreuses. J'ai pu les visiter en détail et les étudier de près, grâce à une femme d'autant de cœur que "o-sprit. M°»' Strekaloff.

dit que la Russie est un pays fermé; n'en croyez pas un mot. Je n'en sais pas de plus hospitalier et de plus ouvert. Tout ce que j'ai désiré voir, je l'ai vu; et on m'en a même montré beaucoup plus que je n'en demandais.

J'ai employé les dernières journées de mon séjour à visiter les prisons. La plus intéressante est celle qui sert de dépôt aux condamnés à la déportation. Je vais, si vous le voulez bien, vous y conduire, puisque j'en connais le chemin. N'ayez peur, je ne vous y laisserai pas.

Le Grand-Théâtre, dont les dimensions rappellent San Carlo et la Scala, est déjà loin derrière nous. Nous voici dans la rue des Maréchaux. C'est la rue parisienne et européenne; la plus vivante et la plus élégante de Moscou; la rue des riches et des heureux qui s'y croisent dans leurs fringants équipages. Les femmes qu'on y rencontre ont un air de haute distinction et d'aristocratie; quelques-unes, « belles d'indolence », se tiennent comme renversées au milieu du voluptueux chiffonnage des chaudes fourrures de leur traîneau. Aux devantures des magasins s'étale le uxe des civilisations vieillies et fatiguées : les meubles à forme molle et lascive, les chaises longues, les divans moelleux, et tout ce bric-à-brac d'inutilités et de futilités d'un jour, qui se fane et passe si vite aux capricieux et changeants étalages de la mode ! Les piétons qui suivent les trottoirs semblent tous avoir du foin dans leurs bottes : ils ne marchent point de

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