‹ La Russie et les Russes; indiscrétions de voyageChapitre 50 sur 58 · LE PONT DES MARÉCHAUX · texte numérisé non relu

LE PONT DES MARÉCHAUX

ce pas accéléré des hommes d'affaires, ils vont de cette allure lente et douce du flâneur et du promeneur. Ils s'arrêtent devant les boutiques, en face des cols, des cravates, des tournures, des bas de soie de couleur déployés en arcs-en-ciel ; et, de tous leurs yeux, ils regardent les étoiles filantes de nos théâtres parisiens, épinglées là, en plein Moscou, comme si elles étaient des étoiles du Nord ! La Madone de l'opérette, la « Vierge des choses grivoises », Judic prend un petit air candide et choqué vis-à-vis de la Génine qui agrafe ou peut-être dégrafe sa jarretière. M""» Samary montre les dents, avec une grâce mutine, comme Amarillys fuyant derrière les pommiers défendus ; et, sans crainte du froid, bravant l'hiver et le respect des nations, la Ghinnassi montre bien autre chose dans un corsage adorablement décolleté. En jupe de gaze, la légère et gracieuse Sangalli pirouette sur la pointe de son pied mignon, en jetant de ses lèvres, prodigues de tendresses, des baisers à tous les boïars qui la contemplent. Théo, en jupe courte, l'œil ouvert, le geste hardi, a l'air d'une petite bergère qui n'aurait pas peur de garder des ours, fussent-ils moins blancs et plus gros que ses moutons. Parmi ces jolies Parisiennes venues jusqu'ici pour dégeler le pôle et dont le portrait est signé Nadar, Mulnier ou Valéry, on voit les photographies russes de plusieurs artistes françaises, présentement en train de signer un pacte d'alliance avec la Russie, pacte dont la portée politique n'échappera à personne. Une d'elles, en ce moment à

Moscou, M'^^ Adèle, l'écuyère sans peur et sans reproche, est même en train de conquérir pour son pays, au galop de son cheval, l'admh'ation et la sympathie des Vieux-Russes les plus obstinés. — La France, dit-on, n'a plus d'hommes. Heureusement qu'elle aura toujours des femmes!

Et quel gai bariolage d'enseignes sur les façades de toutes ces maisons ! Sous ces grandes lettres slavonnes qui s'entrecroisent comme des jambes de danseuses, quantité de noms en caractères latins indiquent des tailleurs, des coiffeurs, des modistes, des chapeliers, des fabricants de parapluies et de chocolat français. — La colonie française, très nombreuse à Moscou, est estimée et aimée de la population russe. Le négociant et le commerçant français ont à l'étranger une réputation d'honnêteté et de loyauté qui les distingue entrd tous *.

L'Église de la colonie française est à quelques pas de la rue des Maréchaux, et, tout à côté, s'élève l'école, dirigée par un homme de caractère, d'expérience et de savoir, M. Dousse. A' la tète de cette petite France moscovite, on trouve M. Ed. de Lagrené, le plus

1. Beaucoup de militaires faits prisonniers lors de la guerre de Crimée sont restés dans le pays, se sont établis et sont devenus cuisiniers ou professeurs de français. Les étrangers sont en Russie favorisés sous bien des rapports. Pour ne parler que des impôts, ils n'y sont astreints que s'ils sont marchands ou propriétaires de maisons. En ce cas, ils sont traités comme les Russes ; dans toute autre position, professeurs, artisans, etc., ils ne payent aucun impôt.

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