Secle professant la stricte observance
prières. — Ils croient se rendre agréables à Dieu en ne changeant ni de vêtement, ni de chaussures, ni de linge avant que leur costume tout entier tombe en loques. Quand ils rencontrent un chrétien, ils se détournent à sa vue. Et quand un chrétien a mangé dans un-e de leurs assiettes, ils la brisent.
Le Talmud blâme le célibat à tout âge de la vie. C'est pourquoi les juifs orthodoxes se marient à seize ans au plus tard. Avant la promulgation d'un oukase ' du tzar Nicolas, qui voulait empêcher la trop grande et trop rapide reproduction de l'espèce, ils épousaient à douze ans des filleltes de dix ans. — Le mari trop jeune pour gagner sa vie est entretenu avec sa femme par son beau-père ; la plupart du temps, l'habitation et la table sont communes. A l'époque de la conscription, le jeune juif a déjà deux ou trois marmots. Ainsi s'explique sa répugnance pour la carrière des armes. On ne trouve pas de plus mauvais soldat que le talmudiste russe et polonais. Sur une scène populaire, la présence d'un conscrit juif est toujours un élément comique d'un succès assuré.
Les unions précoces jointes aux longs jeûnes, abâtardissent et étiolent la race, la rendent incapable de tout travail demandant un effort soutenu, exigeant une dépense de force musculaire. Aussi les juifs de ces contrées ne sont-ils réellement aptes qu'à la spéculation et au négoce.
A Berditschew, les mariages se célèbrent à la porte de la synagogue. Le couple est obligé de s'y rendre à
pied, entre dix et onze heures du soir, souvent par une pluie battante, à la lueur des torches et aux sons d'une musique infernale. Le mari est ensuite ramené au domicile de sa femme, et la musique qui se répandait un instant auparavant en notes joyeuses, ne joue plus que des airs tristes et funèbres. Le lendemain, on rase la tête de l'épouse et on la coiffe d'une horrible perruque dont les faux cheveux mêmes sont faux.
A la naissance d'un fils il y a de grandes réjouissances, et l'on suspend durant tout un mois au-dessus du iit de la mère et de l'enfant divers écriteaux sur lesquels sont tracées en lettres hébraïques des sentences et des maximes de ce genre : « Dieu garde Israël par le ministère des anges, et te protège de tout malheur. » Au bout des trente jours, l'enfant est « racheté, » si c'est un premier-né, car d'après l'ancienne loi tous les premiers nés devaient être consacrés au Seigneur. On appelle un kahan, c'est-à-dire un descendant de prêtre, et on lui donne 6 à 8 roubles pour qu'il libère l'enfant et le rende à ses parents ; ensuite le petit juif est élevé dans le cheider, c'est-àdire dans l'école bibhque et talmudique.
Les cérémonies de la mort ne sont pas moins curieuses que celles du mariage et de la naissance. Dès que le moribond a rendu l'âme on rassemble précipitamment tout ce qui est nécessaire à Vensevelissement de son corps. Puis les" fossoyeurs arrivent, prennent une planche qu'ils attachent tant bien que mal à deux perches, placent le cadavre sur ce brancard im-
provisé, et l'emportent. Mainte fois il est arrivé que le mort mal assujetti a roulé en chemin dans le ruisseau ou dans la boue.
Les juifs orthodoxes de Berditschew^, comme ceux de Pologne et de Galicie, reconnaissent pour chef suprême le rabbin de Sadagora, auprès duquel ils se rendent fréquemment en pèlerinage et qu'ils vont consulter, s'ils en ont les moyens, dans les circonstances difficiles. Ce rabin a le don de prophétie et le pouvoir de faire des miracles. — Il y a d'autres rabbins encore, jeunes et robustes, auxquels on attribue des dons surnaturels ; on les appelle « rabbins de femmes », parce qu'ils accaparent à leur profit la dévotion du beau sexe, qu'ils prétendent guérir de la stériUté.
Ces juifs de l'ancien type, conservateurs et orthodoxes, vivant dans une sainte ignorance du temps qui marche et du progrès qui s'accomplit, forment encore les deux tiers du peuple hébreu, mais ils ne se rencontrent plus qu'en Russie, en Pologne et en Galicie.
Ils s'assemblent dans de sombres synagogues aux murs dégradés et humides, ou dans de sordides chapelles installées dans des maisons particulières. Là on les entend se livrer à un effroyable charivari ; e quand la lune se montre dans son plein, ils viennent jusque dans la rue la saluer, en aboyant à sa face, affu lés d'un costume étrange et cabalistique. — Ils se partagent en une infinité de sectes. A Berditschew, on en comote une trentaine. Chacune d'elles se prétend
la plus sainte et la plus agréable au Seigneur. Tous ces juifs ne connaissaient qu'un livre, le Talmud, et condamnent les autres livres comme des œuvres impies et sacrilèges. Ils ne savent pas d'autre alphabet que l'alphabet hébraïque, et écrasent de leur mépris ceux de leurs coreligionnaires qui s'écartent du texte mosaïque, du formalisme des prières, des cérémonies primitives du culte. C'est à ces derniers, aux juifs réformés ou émancipés que nous avons appUqué le nom plus poli d'Israélites.
On peut dire qu'en Angleterre, en France, en Suisse, en Italie, il n'y a plus, aujourd'hui, que des Israélites se distinguant des vrais juifs par leur cosmopolitisme, leurs vues extrêmement libérales, ne se faisant pas scrupule de laisser leur magasin ou leur comptoir ouverts le jour du sabbat ni de s'attabler dans le premier restaurant venu, sans s'inquiéter si la viande qu'on leur sert provient d'un animal tué selon le rite hébraïque. Un écrivain juif a dit, avec raison, qu'il y a maintenant des milliers de familles oii le judaïsme commence à la circoncision et s'arrête là.
En Russie et en Pologne on peut faire aussi, mais sur une toute petite échelle, la même observation ; la jeune génération Israélite qui fréquente les universités se détache peu à peu du judaïsme des rabbins, néghgp es prescriptions étroites d'un culte surchargé de pratiques extérieures, dépouille la vieille défroque des talmudistes et des orthodoxes, et revient chez elle, ses études achevées, la tête farcie d'idées et de croyances
nouvelles, de doctrines matérialistes, athées et nihilistes.
La contagion a gagné les femmes. Parmi les jeunes juives de Berditschew, on m'en a cité plusieurs qui sont d'ardentes révolutionnaires, des « propagandistes » qui finiront peut-être un jour comme Jessa Hoffmann et tant d'autres de leurs coreligionnaires, en ce moment en prison et dans les mines.
— Expliquez-moi, disait un procureur à un vieux juif dont le fils avait été arrêté avec des nihilistes, pourquoi on trouve tant de révçlutionnaires parmi vous * ? Ce ne sont pas les pauvres diables, ce sont les riches surtout qui se mettent là dedans. On dit que les juifs aiment à amasser. Eh bien, ces garçons- là donnent leur argent pour faire de la propagande ; ils donnent le sang et la sueur de leurs pères ; ils prêchentcontre la propriété, contre le capital et les capitalistes, contre les fabricants, les propriétaires d'usine; et parmi ces fabricants, ces propriétaires, ces capitalistes, il y a tant d'Israélites qu'on ne les compte plus, surtout dans notre région. Vos enfants combattent contre vous. Gomment exphquer ce fait ?
— La cause de cette situation, c'est à la fois nous et vous... Oui, c'est notre faute, à nous autres parents, si nos enfants sont sous les verrous. Nous sommes restés croyants, eux ne le sont plus. Notre foi n'est plus la leur. Ils ne prient plus avec nos prières, et
1. Israélites et Nibilisies, récits d'après nature. [Traduit par la Revue politique et littéraire.)
ils n'ont pas davantage vos croyances... Quand mon fils est revenu dans sa famille, après avoir terminé ses études à l'université, tout lui était étranger, notre religion, nos habitudes, nos affaires, nos idées, tout, même notre argent, notre fortune, cet argent qui donne au juif une situation et une force... Lui, l'Israélite, c'est le collège qui l'a séparé de la société dans laquelle il vivait auparavant et il ne lui en a point
donné une nouvelle Ses camarades chrétiens ont
devant eux une carrière tout ouverte, lui n'en a pas. L'État ne veut pas de juifs parmi ses serviteurs ; il ne fait d'exception que pour les grands savants et les grands artistes. Aussi les autres, la masse, ceux qu\ n'ont ni une grosse fortune, ni un grand talent, ni une science hors ligne, au sortir des écoles se trouvent comme dans un endroit sans chemins : pas de retour possible vers les leurs, pas de route qui les conduise vers d'autres. Il faut vivre cependant et vivre avec un but. Le jeune homme est intelligent, il a dans la tète comme un tourbillon d'idées, il est instruit, plus instruit
que ses camarades chrétiens Alors il cherche
quelque chose à faire ; il cherche avec sa tête et il cherche avec son cœur, et il sent, dans ce cœur, comme un affront de ce qu'il est un étranger partout, au milieu des siens et parmi les chrétiens. De son affront à lui, il passe par la pensée aux affronts des autres, aux affronts de quiconque, sur cette terre, se croit blessé et outragé. Alors, il lui semble qu'il est de son devoir de réparer tous ces affronts-là, de se
lever pour lui-même et pour ceux des siens qui ont reçu des outrages et pour tous les outragés. Mais un homme isolé ne peut rien faire ; on ne peut pas combattre à soi tout seul. Avec qui mettre ses idées en commun? Avec qui travailler? Avec qui vivre? Je vous ai dit, monsieur le procureur, qu'il n'avait pas de possibilité de retour vers les siens, pas de chemin vers les vôtres ; alors il va vers les autres, vers eux... Chez les nihilistes, que l'on soit Israélite, Russe, Polonais, Allemand, c'est tout un. Vous êtes de la religion de Moïse, ça ne fait rien. Vous n'avez pas de religion du tout, ça ne fait rien. Les nihilistes ne s'occupent pas de tout ça. Nos enfants sont intelligents, ils ont de l'éducation et de l'argent : chez les nihilistes, ils ne sont pas seulement les égaux des autres, ils sont les premiers; on ne les met pas à la porte, on ne leur tourne pas' le dos, on ne leur fait pas sentir qu'ils ne sont que tolérés : on les recherche, on les aime, ils sont les premiers Monsieur, mettez tout cela ensemble, ajoutez-y leur jeunesse et vous comprendrez pourquoi ils sont avec les socialistes...
La religion juive, comme les religions catholique et musulmane, n'est pas reconnue en Russie, elle n'est que tolérée et doit se plier à tous les caprices bureaucratiques du gouvernement le plus bureaucratique de l'Europe et de l'Asie ; elle est soumise à la direction des cultes à Saint-Pétersbourg auprès de laquelle elle est tenue d'avoir un représentant.
LES 4UIFS 9^
Les classes dirigeantes ont conservé en Russie, visà-vis du juif, les anciens préjugés des peuples superstitieux du moyen-âge. Pour elles, le juif est c l'homme immonde », l'homme d'outrage, l'homme sur lequel tout le monde crache, le bourreau qui planta la croix sur le Golgotha. Toutes les portes lui sont fermées, à moins qu'il ne fasse sonner et briller dans ses mains aux ongles crochus, une poignée d'or. Il lui est défendu d'avoir des chrétiens à son service. Dans l'armée, il n'a aucun avancement à espérer. Un jour, à Sébastopol, Nicolas passait en revue la flotte de la mer Noire ; frappé de la précision des exercices de deux matelots, il ordonna de les faire passer officiers. On lui répondit qu'ils étaient juifs. « Demandez-leur, dit le tzar, s'ils veulent changer de religion ». L'aidede-camp leur transmit ces paroles comme un ordre. Les deux jeunes gens s'embrassèrent, puis se précipitèrent ensemble dans les flots, aimant mieux mourir que trahir leur foi.
Pendant l'insurrection de Pologne, les juifs s'étaient surnommés : t les Polonais de la loi de Moïse ».
Les Russes leur reprochent leur cupidité excessive, leur indifférence hostile pour le pays et le peuple qui leur donnent asile, leur obstination à faire bande à part, à former une nation dans la nation, à vivre comme des étrangers, des parasites et des exploiteurs. Partout oii ils s'abattent, le paysan est démoralisé et ruiné. — Parcourez, ajoutent les Russes, parcourez nos campagnes des provinces du sud, péné-
100 LA RUSSIIÎ ET LES RUSSEf
trez, si vous en avez le courage, dans cette masure malpropre, au toit de chaume pourri, qui s'élève à côté d'une mare puante, au milieu du village et au bord de la route : entre ses quatre murs froids et nus vous trouverez le juif, retranché avec sa nichée derrière un treillage de bois, vendant jour et nuit, à travers un petit guichet, de l'eau-de-vie frelatée à des femmes et à des enfants. Il a recours à tous les moyens pour augmenter sa clientèle et grossir les dépenses. Une scène du Gil Blas russe donne une idée exacte de la manière dont les juifs procèdent avec les villageois.
Il s'agit d'un règlement de compte entre Mowscha, le débitant isràélite, et un riche paysan arrivé la veille du marché avec deux voies de froment et d'orge, et deux vaches qu'il veut vendre.
Comme le juif remarque que le paysan se dispose à souper très sobrement avec un de ses compagnons, il s'avance gracieusement vers lui et le prie d'accepter un petit verre de sa meilleure eau-de-vie.
— Excellente ! s'écrie le paysan. Et le juif s'empresse do faire remplir une seconde fois son verre.
L'eau-de-vie est très forte. La tête du paysan commence à se troubler : — Apporte-nous, dit-il au juif, un quart de la même, mais cette fois, c'est moi qui paye.
Le juif apporte le quart demandé : puis il va dans !e village chercher les plus robustes buveurs et les amène pour qu'ils se régalent avec le paysan. Les « quarts » succèdent aux « quarts, » et les idées se
brouillent, et les langues s'épaississent ; l'eau-de-vie devient de plus en plus faible, et les buveurs s'en plaignent, mais le juif demeure sourd aux réclamations, essuyant avec résignation toutes les injures dont on l'accable. Enfin les buveurs roulent les uns après les autres à terre, et s'endorment. Le lendemain, le juif prend le riche paysan à part et lui dit : — Il serait temps de régler notre petit compte ; il date de quelques mois et commence à s'élever un peu haut.
— Ah ! pas aujourd'hui... Remettons ça à une autre fois... Votre eau-de-vie m'a donné une si violente migraine que je n'y vois plus.
— Non, non, les bons comptes font les bons amio. Un compte réglé est un compte réglé. On est bien plus tranquille après, insiste le juif qui se refuse à tout délai et veut profiter de l'état de son client encore tout brouillé d'ivresse. Il ouvre son livre de comptes, rédigé en hébreu, le feuillette d'une main tandis que de l'autre il tient un morceau de craie.
— Te souviens-tu d'avoir logé trois jours avant la Saint-Nicolas d'été ?
— Parfaitement.
— Le matin, tu pris un demi-quart d'eau-de-vie, n'est-ce pas ?
— Oui.
— - Regarde si je marque, dit le juif, et il trace un petit trait blanc sur la table.
— Puis ton gendre étant venu avec Rikita, tu pris un second quart.
Sur quoi le juif crayonne un autre trait.
— A dîner tu pris encore deux huitièmes.
Ici encore deux traits, sans distinction de mesures.
— Après le repas
Mais le paysan qui n'a cessé de se gratter les oreilles et de se frapper le front, interrompt le juif...
— Pann arender*, je n'y tiens plus vaisemblablement ; fais apporter de l'eau-de-vie, la tête me fend.
Le, juif qui en est oii il voulait en venir, crie d'une voix éclatante :
— Hé ! Sarka ! Rifka, de l'eau-de-vie pour le hospodar 2.
Le paysan vide un grand verre en se trémoussant et en faisant une grimace affreuse; et l'affaire prend aussitôt une autre tournure.
— Après le repas donc, tu demandas un demi-quart.
— Oui.
Un trait.
— Et à l'arrivée d'Ivan, un autre quart.
. — Ce n'est pas moi qui l'ai demandé, c'est Ivan.
— Bien.
Un autre trait, rangé sous les autres.
— Le soir, tu pris un demi-quart?
— Oui.
Nouveau trait.
— Et le lendemain matin pris-tu quelque chose ?