IIL FAITS POSTÉRIEURS A MON DÉPART DE RUSSIE
Nous allons maintenant suivre le rapport dans le récit de ce qui se passa à Pétersbourg depuis Tépoque où Ryléeff devint un des directeurs de la société, vers la fin de 1824 (p. 41) [1], jusqu'au jour de l'insurrection, 14 décembre 182S. Notre argumentation^ consistant à prouver que cette insurrection ne peut être attribuée à aucune société secrète, loin d'être affaiblie par les faits et les événements que raconte le rapport , en recevra au contraire une nouvelle force; car le rapporteur , ayant à constater des faits et des événements patents , est par là même obligé de rester plus ou moins dans la vérité. Les suppositions , les imputations, les inductions de tout genre, dont il est si prodigue là où les faits manquent , ne sont plus possibles ici ; du moins ne peuvent-elles plus se produire avec autant d'injustice et d'impudeur. Désormais la vérité ne ressortira plus, comme elle le faisait d'abwd , du manque absolu de preuves et même de vraisemblance ; elle va jaillir de faits positifs, que le rappor-
(i) Cette période commence , comme Ton voit, après moD départ de Russie , qui eut lieu au commencement de 1824.
leur, en dépit de tous ses efforts, n'a pu parvenir à dénaturer.
Dans cette partie de son récit il faut distinguer deux époques , indiquées par la nature même des choses la première comprend le temps qui précéda la détermination d'agir par la révolte ; la seconde va depuis le moment de cette détermination jusqu'au jour où elle fut réalisée. Pendant la première de ces époques , le rapport nous montre la société du nord tout aussi peu sérieuse que par le passé ; nous voyons qu'elle était en décadence , et qu'on parlait même de la dissoudre.
En passant à la seconde époque, nous trouverons que l'idée de l'insurrection ne surgit qu'au moment où, par le refus du grand duc Constantin, la succession au trône devint incertaine. Ce n'était donc pas un but fixé d'avance par une société : Tinsurrection fut le produit d'un événement tout exceptionnel, tout particulier, d'un événement bien fait d'ailleurs, on ne pourra le nier, pour inspirer l'idée de s'insurger à ceux qui étaient mécontents de l'ordre établi. Cela est si vrai , qu'à Paris l'on s'attendait à quelque événement de cette nature quand on sut que les deux grands-ducs paraissaient se disputer à qui ne monterait pas sur le trône. A la nouvelle de l'insurrection, un personnage politique des plus éminents me dit qu'il n'en était nullement étonné, et qu'il eût été difiicile qu'il en fût autrement dans l'état d'incertitude
où l'on se trouvait à Tégard de la suceession au trône. - Une circonstance bien propre à fortifier mon argumentation et à démontrer que l'insurrection fut le fait spontané de quelques individus, et non un événement préparé par une société, c'est qu'à l'exception du prince Troubetzkoy, on ne trouve parmi les insurgés aucun ancien membre de la société : les uns avaient été affiliés tout récemment à ce simulacre d'association du nord dont parle le rapport; les autres n'ont jamais appartenu à aucune société secrète , et ils n'agirent, comme les premiers, que par l'efiet de leur volonté individuelle.
Le rapport n'en continue pas moins à mettre dans la bouche des inculpés, pour en tirer parti, les mots d'affiliation , de séances , de comités ; mais toute cette fantasmagorie s'évanouit devant la réalité , devant la simplicité des faits patents , qu'il ne peut plus réussir à défigurer.
Il est évident que l'idée de l'insurrection naquit dans un moment certain , bien déteripiné par le rapporteur lui-même, et qu'aussitôt le projet de révolte arrêté, ceux qui l'avaient conçu se mirent à en préparer l'exécution. Ils s'adressèrent pour cela à des hommes qui partageaient leurs opinions, qu'ils fussent ou non membres de la prétendue société, et nous voyons même, aux pages 116 et 117 du rapport, oue la veille de l'insurrection , le 13 décembre, on faisait encore des tentatives pour entraîner dans le
mouvememenl différentes personnes que l'on supposait devoir y prendre part, à raison de leur façon de penser.
On peut çncore moins lier l'insurrection à Texistence de sociétés secrètes , soit à Toultchin , soit à Moscou. Le tout fut décidé et exécuté à Pétersbourg par une trentaine d'individus. Les sociétés secrètes , dont le rapport énumère les ramifications , dont il signale l'inquiète activité , étaient-elles donc réduites à un si petit nombre d'adhérents?
Abordons le rapport.
t( Cependant, la société de Pétersbourg déployait )) aussi une inquiète activité^ qui allait croissant )> depuis que Ryléeff avait remplacé le prince Serge » Troubetzkoy au directoire. » (Page 79.)
Nous avons vu, pages 40 et 41 du rapport, que ce remplacement eut lieu à la fin de 1824.
(( Ryléeff, ainsi qu'Alexandre Bestoujeff, qu'il )) avait initié et qui faisait partie de la section supé- )) rieure depuis le mois d'avril 1825 , njontraient le n plus d'ardeur h propager leurs principes et à aug* » menter le nombre de leurs complices , bien que » Bestoujeff prétende avoir reconnu , dès sa pre- )> mière séance dans la section des croyants^ la nul- )> lité de leurs forces. Il déclare que depuis lors î) jusqu'au 27 novembre, regardant les travaux de i> la société comme un simple passe-temps, il avait
)) même songé à la quitter.... Lai et Ryléeff affilië- )) rent h la société beaucoup de membres , entre au- » très Torson (page 81) et ArbouzofF. C'était par » ce dernier que Ryléeff agissait sur Tesprit de » quelques jeunes officiers de ce bataillon (des ma- » rins de la garde) ^ qui n'étaient membres ni de la » société du Nord ni de celle du Midi , et qui n'en )) formaient pas non plus une particulière , mais qui » se plaisaient à se réunir, d'ailleurs peu fréquem- » ment, pour censurer avec amertume , dans leurs » entretiens, la marche du gouvernement, pour » exalter la constitution des Etats-Unis d'Amé- )> rique , et pour se livrer à la vaine chimère de » rétablissement d'une république en Russie, n (Page 81 .)
Arrêtons-nous un moment sur ce curieux passage du rapport. Soit retour involontaire à la justice et à la loyauté, soit oubli du rôle qu'il s'est imposé dans tout le cours de son récit, ce que le rapporteur dit ici des réunions de ces jeunes officiers de la marine porte évidemment le cachet de la vérité. Il aurait dû en dire autant de toutes les associations secrètes; alors, et alors seulement , il serait resté dans le vrai ou du moins dans le vraisemblable. Mais non ! il insiste toujours sur l'existence d'une société organisée et déployant une inquiète activité^ quoique ici comnïe ailleurs , dès qu'il rapporte quelque chose de positif, le fantôme de société nç; manque pas de s'évanouir. C'est ainsi qu'en parlant de l'activité d'un des hommes les
BÎ"*JJ*'"«""WBa
p]us compromis dans l'iasurrectioii (BestoujefT) , et qui , avec RyléefiF, « montrait le plus d'ardeur à pro-^ pagér leurs principes et à augmenter le nombre de leurs complices » , il cite les paroles de cet accusé , lesquelles nous apprennent que celui-ci regardait les travaux de la société comme un simple passe-temps! Ne voilà-t-il pas des expressions qui donnent une haute .idée de Timportance de la société, et qui surtout en indiquent bien Yinquiète activité! Et en quoi , même d'après le rapport^ cette activité de la société consistait-elle? A propager ses principes, et à augmenter le nombre de ses complices. Mais quels étaient donc ces principes? Et ces complices , de quoi étaient-ils complices? La seule réponse vraie , la seule vraisemblable , la seule logique , est dans les paroles ci-dessus citées : tout ce qui avait rapport à la société n'était qu'un passe-temps.
Remarquons aussi la date que Bestoujeff désigne comme celle jusqu'à laquelle il avait considéré les travaux de la société comme un simple passe-temps : c'est le 27 novembre , jour où Ton connut à Pétersbourg la mort de l'empereur Alexandre (p. 93). Alors seulement, Bestoujeff et d'autres commencèrent a penser sérieusement à faire quelque chose. Son témoignage vient donc confirmer ce que nous avons dit , que l'insurrection ne pouvait être attribuée qu'à des individus , qui s'y résolurent peu de jours avant de l'exé-
cuter. Nous trouverons plus tard d'autres preuves de cette vérité.
A ToecasioD des réunions des officiers de marine, le rapport fait mention des statuts d'un ordre mys^ térieux et universel de la restauration, qu'un de ces officiers dit avoir rédigés et portés à la connaissance de l'empereur Alexandre. <( Il n'en trouvait » pas moins quB le grand obstacle aux changements » qu'il avait projetés serait dans l'empereur et la n famille impériale. Aussi penchait- il d'abord pour )) leur déportation ; mais ensuite, lui et un autre » accusé déclarèrent qu'il valait mieux les extermi- » ner tous. Cette idée commença par épouvanter » les autres ; peu à peu cependant ils s'habituèrent )) à l'envisager de sang-froid. C'est ainsi qu'on les )> préparait à devenir les instruments d'une société )> qu'ils connaissaient à peine ) du moins ArbouzofY )) ne leur en avait parlé que d'une manière très 1) vague. » (Page 82.)
Ici reparaît le système du rapporteur, de mêler aux niaiseries qu'il raconte avec le plus grand sérieux quelques horreurs bien dégoûtantes , sans doute afin de faire lijLsser les unes à la faveur des autres. Mais l'absurdité de l'accusation saute ici aux yeux. Voilà des jeunes gens qui prennent la résolution d'exterminer toute la famille impériale , parce que Tempereur n'a pas cru devoir agréer les statuts d'un ordre mystérietix et universel de la restauration! S'il n'y a qu'un
pas du sublime au ridicule , il n*y a qu'un pas également du méchant à Tabsurde.
Il y a encore une observation à faire sur ce passage. Le rapporteur le termine en disant que ceux qui avaient résolu d'exterminer toute la famille impériale s'étaient préparés ainsi à devenir les instruments d'une société qu'ils connaissaient à peine et dont on ne leur avait parlé que d'une manière très vague. A quoi donc la société avait-elle à préparer des hom- \ mes qui venaient de résoudre le régicide et l'envisageaient de sang-froid ? Qu'avait-elle à cacher à de pareils hommes ? Pourquoi se manifestait-elle à peine à eux ? Pourquoi ses agents ne leur en avaient-ils parlé que très vaguement "f A quoi bon prendre des précautions, des ménagements, à quoi bon user de réticences avec des individus pour le moins aussi avancés dans l'idée du crime qu'aucune société pût l'être ?
Cependant, ici comme ailleurs, la vérité se fait jour. On conçoit que des hommes désirant quelques changements , violents ou non , n'importe , se soient
communiqué réciproquement leur désir. Etant quelques uns, ils purent chercher à être beaucoup. On agissait nécessairement en secret, et, en proposant à d'autr.es de venir grossir les rangs , on dut naturellement, de part et d'autre, parler d'association. Mais une fois les opinions mutuelles connues, une fois les relations établies, il ne fut plus question d'aucune
société secrète ; tous agirent sous rinspiration de volontés mises en commun.
Lorsqu après l'événement les inculpés furent interrogés sur l'existence de sociétéis secrètes, ils purent
.. être amenés à répondre qu'ils en avaient fait partie ; mais, dès qu'il fallut dire quels en étaient la nature et
- le caractère, ils déclarèrent tout naturellement qu'ils
i^l ne connaissaient qu'imparfaitement la société en question , et que ce n'était que d'une manière vague qu'on leur en avait parlé. Le sens réel de pareilles déclarations, c'est que les inculpés s'étaient associés ensem*
\1 ble par suite de la conformité de leurs opinions; que l'unique lien qui les unissait était cette conformité d'o- , pinion , et non une véritable association , ayant ses règles constantes , ses pnncipes fixes; rien d'ailleurs dans la procédure n'autorisait à supposer raisonnablement l'existence d'une pareille association. De ces aveux ressort encore clairement celte vérité que , si les personnes dont il s'agit n'ont connu qu'à peine la société, si on ne leur en a parlé que très vaguement, c'est que réellement il n'y avait rien de déterminé , de précis à connaître, rien dont il y eût à parler avec détail, d'une manière claire et certaine; autrement, je le répète , pourquoi aurait-on fait mystère de quoi que ce fut à des hommes auxquels il n'y avait nul besoin de rien taire, de rien cacher? Ainsi donc les inculpations même les plus graves contre des indivi* dus contribuent à prouver la non-existence de socié-
téslelles que se plaît à les créer rimaginatio» du rapporteur.
Le rapport continue :
(( Ce fut à l[)eu près vers la même époque, c'est- )) à-^ire dans le courant de 18*2 5 /que les membres )) du directoire du nord firent la connaissance du )> capitaine Jaeouliovitcfa. Al. BesfoujefT lui dévoila » Texistence de la société secrète et lui proposa )) d*en faire partie , proposition que Jacoubovitch » ne parut pas entièremetit agréer. — h Je'ne veux » appartenir à aucune société « dit-il , car je n'aime » pas à me faire conduire par les autres, Je frap- » perai mon coup, vous en profiterez comme vous )) Tentendrez. » — Par ces mots/Jacoubovitcfa en- M tendait le meurtre de l'empereur Alexandre. Ëx^ )) clu d'uo ré^ment des g^rrdes en 1817 pour la )) part qu'il avait prise à un . duel malheureux, il 0 donnait son exclusion pour motif à cette incroya- )> ble perversité. Dans ses aveux , il prétend n'a- )) voir jamais sérieusement songé h assassiner feu )) l'empereur, et n'avoir voulu qu'étonner ses, com- )) plioes par un acharnement sans exemple et une )» audace sans bornes. Mais ceux-ci étaient loin de » mettra ses intentions en doute , et ils s'efforce- » rent de le détourner d'un acte inutile et même )) préjudiciable» » (Page 85.)
Le rapporteur a beau souligner ces derniers mots, il n'en demeure pas moins constant , d'après ses propres paroles, que ces autres , loin de partager l'idée
du régicide , tâchèrent au contraire d'en détourner l'homme qui d'ailleurs ne voulait « que les étonner par son audace » .
Dans le cas même où ce dernier ne les aurait pas expliquées ainsi , l'accusation n'eût pas dû se prévaloir de ces paroles , sans doute atroces , quoique peu sincères, contre ceux qui avaient pu les entendre proférer, et encore moins contre ceux qui ne les connaissaient que par ouï-dire. Il y a plus : ces paroles ne pouvaient pas, en bonne justice, constituer une charge , comme chef capital , contre Jacoubovitch lui-même. Il y a dans le droit criminel une règle constante , et qui a passé en principe dans la législation de tous les pays , sans en excepter la Russie (V. la procédure criminelle introduite par Pierre I") : c'est que l'aveu même de l'accusé doit être conforme à la vérité , doit être prouvé à son tour. Un homme, en effet, par suite d'une aberration d'esprit, peut s'accuser d'un crime qu'il n'a jamais commis. Ici , nous voyons un homme qui déclare vouloir tuer l'empereur parce qu'on Ta envoyé dans un régiment de ligne ; on nous le montre encore (note p. 85) regrettant, à la mort de l'empereur Alexandre, que^ ce monarque ait ainsi échappé à sa vengeance. Quel juge au monde consentira à reconnaître qu'il y avait ici la moindre vraisemblance qu'un crime pareil pût être commis pour un motif aussi insignifiant ? Néanmoins le rapporteur insiste , et a le courage de nom-
mer cette boutade un projet ! Il cite , parmi ceux qui ont pu avoir connaissance des paroles de Jacoubovitch, un homme avec lequel j'ai été lié d'amitié, que j'estimais, que j'estime encore profondément,, dont je connaissais parfaitement toutes les opinions^ et qui avait encore moins foi que moi , si cela est possible , dans les sociétés secrètes , pour lesquelles il avait même une certaine aversion, et dont il ne parlait jamais qu'avec dédain : c'est Von der Briggen. Lors de l'insurrection , Von der Briggen n'était pas à Pétersbourg. Tout ce que je trouve à sa charge dans le rapport se borne à la circonstance dont je parle ici, c'est-à-dire qu'il a entendu parler des paroles de Jacoubovitch citées plus haut , qu'il les a connues par oui-dire ; eh bien ! il est en Sibérie pour le reste de ses jours ! Voici d'ailleurs le texte du rapport :
<( Son projet (les paroles de /acoobovitch ci- )i dessusr citées) était connu même hors de Péters- )) bourg ; vers la Gn de septembre 1825, N Mou- )) ravieff Tavait révélé , h Moscou , aux généraux- » majors Von Viesen et Michel Orloff. Ceux-ci , et » Mouravieff lui-même, s'accordaient à penser qu'il )> fallait employer tous les moyens possibles pour )i empêcher Jacoubovitch de lexécuter, et, dans » le cas extrême , le dénoncer au gouvernement. )) Orloff semblait, d'ailleurs, ajouter peu de foi à )> cet avis. La nouvelle du dessein de Jacoubovitch )) fut communiquée au prince S. Troubetzkoy à )) Kief par le colonel Von Briggen. -(Page '^6.)
On ne sait vraiment de quoi l'on doit s'étonner le plus ici , de la mauvaise foi du rapporteur , on de son initie. Ayant cru nécessaire d'insérer dans son ré* quisitoire les paroles insensées de Jacoubovitch , il est afflieBé , par la force des (Aoses , à établir que pas un seui de ceux qui en ont e» connaissance ne les a approuvées ; que les uns voulaient employer , en cas de besoin y tous les moyens possibles , jusqu'à la dénonciation , pour empêcher Jacmibovitch d'accomplir son criminel dessein; que les autres n'y ajoutaient que peu de foi, et par conséqueut n'attachaient à ces paroles aucune importance ; que celui même qui les avait proférées ne l'avait fait que pour leur imposer à tous par son audace. Êh bien ! malgré ces diverses circonstances , qui , comme nous l'avons dit , réduisent toute l'aBaire à une boutade ignoble, le rapporteur y voit, lui, un projet j connu dans différents endroits, révélé à telles et telles personnes. Et des escobarderiçs pareilles ont servi de motifs à des condamnations capitales contre des hommes à l'égard desquels on ne trouve dans le rapport aucune autre charge sérieuse !
Le rapport continue ainsi à raconter ce qui se passa dans l'année 1825, dont la fin vit éclater l'insurrection :
il Pendant rautomne de eette même année 1825, » un autre persennaf^e (le iieuteuaDl-colonel Ba-
)} teukoif)^ d'tti> earaetère lout différent, mais )> é(rauger, comme Jacoubovitch , k la société du » Nord , quoiqa« au fait des vues de ceux qui la » dirigeaieqt, contracta aeeîdentellement des re- )) lations d*amitié avec RyléefT et BestoujeiT. )> (Page 86.)
Ici encore , la société échappe aux investigations du rapporteur. Ici encore on voit un homme (auquel bientôt on fera jouer un rôle assez actif) paraître sur la scène à raison de ses opinions individuelles , de sa propre volonté, et sans y être aucunement poussé par une société quelconque. Sans doute le rapport, fidèle à son système , ne pouvait pas manquer de dire que ce nouveau personnage , quoique n'appartenant à aucune société., était au fait des vues de ceux qui dirigeaient la société en question. Or , Tun de ces directeurs , au dire du rapport , Bestoujeff, est te même qui ne considérait les travaux de la société que comme un passe-temps. N'aurait-il pas été plus simple , plus juste , pkrs loyal de dire tout bonnement que Batenkoff , trouvant à Ryléeff et à Bestoujeff des vues conformes aux siennes , se lia avec eux ? La sooiélé n'avait rien à faire ici ; la suite le prouve encore davantage.
u Bestoujeff, causant un jour avec BatenkofTde » ee qui pourrait se faire en Russie sous une autre )> fojme de gouveinement , ajouta : — Il e?riste 20
» à 30 bommes résolus qui seraient prêts à tout pour » assurer un changement de celte nature. — Je me » croirais indigne du nom de Russe y répliqua Ba* » tenkoff, si jene m'unissais pas à eux. » (Pag. 87.)
En rapprochant ces paroles de Bestoujeff de celles par lesquelles il exprime sa façon de penser sur la société , qui , pour lui , n'était qu'un poss^-temps , on voit évidemment que ce n'est pas de cette société qu'il attendait le changemrat objet de son désir. Il en était pourtant un des chefs , suivant le rapport. La mention même de 20 ou de 30 hommes indique bien qu'il ne s'agissait pas d'une société, mais d'individus ayant des opinions communes ou à peu près. J'insiste sur ce passage , parce qu'il montre que celui qu'on dit avoir été un des chefs les plus actiifs de la société , déclare d'abord qu'il ne la regardait que comme un passe-temps, et prouve ensuite la réalité ou du moins la sincérité de cette opinion en ne parlant que d'individus , abstraction faite de toute société, pour amener des changements violents.
Pour faire ressortir davantage encore la scandaleuse légèreté , la coupable inexactitude qui régnent tant dans les interrogatoires de la commission que dans les réponses attribuées aux accusés, ainsi que le peu de disceraement et l'aveuglement haineux qui ont présidé à la rédaction du rapport , je recommanderai à l'attention du lecteur les passages qui vont
Le rapport , faisant le récit d'une discussion sur l'opportunité de la déportation de la famille impériale,
roAAntA n.a miî ciiîf ■
raconte ce qui suit :
u Mais quand on en vint (déposition d^Alexandre » BestoujefT) à la question de savoir ce que l'on fe- » rait au cas que Tempereur rejetât les conditions )> qui lui seraient .proposées, et si l'on pouvait , d'à- » près Tantécédent de FËspagne, se fier à un con- » sentement arraché par la force , RyléefT repartit : )) — <( Ceux du midi ne veulent pas de monarchie y » leur opinion est également la nôtre ; ils se char- » gent, de plus, de se défaire de l'empereur h la » première occasion. » (Pag. 91.)
a Les dépositions de Torson sont à peu près les )) mêmes; mais dans le nombre de ces faits ^ il en )) est dont Ryléeffne convient pas. Il ne connaissait )> même pas avec certitude , assure-t-il, la résolu- » tion prise par la société du midi de faire périr )) l'empereur Alexandre et son auguste famille; il » regardait, en effet , le gouvernement des Etats- )) Unis d'Amérique comme préférable à tous les au- )) très y mais son intenlion était de conserver pour )) un temps les formes monarchiques k la Russie. » Il n'accordait d'ailleurs à la société que le droit de » détruire l'ordre de choses existant , et non celui » d'en créer un nouveau sans le concours des repré-
» sentants de la nation Enfin, à la question :
)) Que faire , si Vempereur n^accepte pas nos con- }) dilions? il avait répondu : (( Ne pourrait-on pas » le déporter? » Et cette opinion ayant été partagée T. I. 22
» par Troubetzkoy, Nikîta et Mathîea MooraViefT, I» Obolensky et N* Tourgaeneff, il avait été person-» )> nellement chargé, par le Dirtctoire, de préparer, » h l'aide de quelques officiers de marine affidés y le» )> moyens de faire servir à la déportation la flotte de n Cronstadt. Ryléeff parla de cette commission à wTorson. » (Pag. 93.)
Le rapport, comme on le voit, cite les déclarations de trois des accusés sur la question de savoir ce que l'on ferait de l'empereur : celle de Bestoujeff, celle de Torson et celle de Ryléeff.
Établissons Tépoque à laquelle cette discussion eut lieu , selon le rapport.
Elle eut lieu en présence de Batenkoff(p. 91;. Or, celui-ci fit connaissance avec Ryléeff et Bestoujeff dans l'automne de 1825 (p. 86).
Elle eut lieu en présence de Torson , qui en témoigne. Or, Torson entra dans la société en 1825 fp. 81).
Ryléeff, ayant été chargé , dans celte discussion , de préparer la flotte , en parla à ce même Torson , entré dans la société, comme nous l'avons vu, en
En précisant ainsi les dates , il demeure établi que celui qui avait quitté la Russie au printemps de 1824 n'a pas pu assister à cette discussion. Le rapport, cependant , ne se contente pas de dire que Ryléeff me nomma comme avant été présent ; il fait encore, dans
la notice, constater ma présence par un autre inculpé, M. Mouravieff. Il est vrai que ce dernier rétracta depuis son affirmation ; mais comment? Ce fut quand on le questionna une seconde fois sur cette même discussion, non certes pour connaîtrela vérité à mon égard, mais pour un autre motif; de sorte que cette rétractation lui échappa par hasard ou comme en passant. Cette inculpation contre moi a bien été écartée par la commission d* enquête ; mais elle n'en paraît pas moins avoir trouvé place dans les considérants du jugement. Quelques personnes avaient cru devoir faire dés démarches pour prouver que c'était à tort qu'on m'avait impliqué dans le procès. Voyant que le rapport, entre autres inexactitudes , m'accusait d'avoir voté la déportation de l'empereur à Tépoque où je me trouvais à l'étranger (1), une de ces personnes en fit l'observation au rapporteur, et, pour lui donner la preuve la plus claire de mon alibi , elle lui montra , dans le rapport, la date de l'entrée de Torson dans la société secrète. Cette date est celle de 1825. Or, le rapporteur lui-même savait très bien que j'avais quitté Saint- Pétersbourg en 1824, et il devait se rappeler qu'il m'avait vu souvent, dans l'automne de cette même année , à Marienbad en Bohême , où nous nous étions
(1) A Naples^ dans Thiver de 1824-1825^ k Paris, dans rhiverde 1825-1826.
rencontrés. — « Ohl répondit ce consciencieux personnage à celui qui lui indiquait son erreur, pour ce qui regarde Torson , la désignation de Tannée 1825 est une faute d^mpression qui s'est glissée dans l'édition in-8° du rapport en langue russe , et qu'on a corrigée dans l'édition in-folio. » La personne qui avait fait l'observation sur mon alibi n'insista pas davantage ; elle ne supposait pas la perversité humaine capable d'aller jusqu'à vouloir excuser une étourderie par un mensonge, dans une accusation capitale. Je n'ai pas vu cette édition in-folio , mais on m'a dit que toutes les éditions et toutes les traductions étaient conformes à celle que je possède. Au surplus, il est évident qu'il n'y a place pour aucune erreur de ce genre dans ce passage du rapport. La date de 1825 est indiquée non seulement par l'affiliation de Torson à la société , mais aussi par l'entrée en relations de Batenkoff avec Ryléeff , avec celui qu'on dit m'avoir nommé. Et, à défaut de ces dates, mon alibi serait encore prouvé par l'ensemble du récit du rapport sur cette circonstance de la procédure, récit qui démontre clairement que les faits rapportés n'ont pu avoir lieu qu'en 1825.
Comment qualifier cette réponse du rapporteur? Loin de reconnaître la légèreté qui paraît lui être familière , soit qu'il nie., soit qu'il affirme, il a tout aussi légèrement recours à un véritable mensonge, et cela pour priver un homme d'une des preuves les plus
claires de sou .innocence ! Pour ce qui me concerne personnellement , je pourrais n'avoir que de Tindifférence à l'égard de tous ceux qui m'ont fait ou ont cru me faire du mal. Si le rapporteur n'avait été si lâchement, si misérablement coupable qu'envers moi, je n'aurais peut-être pas plus pensé à lui qu'à tant d'autres. Mais , non content d'exagérer outre mesure la culpabilité des accusés , de dénaturer et leurs actes et leurs paroles, il a, au mépris de toute convensince, parlé d'eux comme il aurait parlé de ses adversaires littéraires, il a poussé l'impudeur jusqu'à dénigrer ceux qu'il accusait, des hommes qui depuis sont morts sur Téchafaud ou qui traînent leurs fers dans les mines de la Sibérie ! Partout on a vu des hommes généreux se perdre par suite de leur dévoûment au bien public ou à leurs principes ; il était réservé à la Russie d'en voir périr au bruit des plaisanteries et des épigrammes de ceux qui les envoyaient à la mort ! Étrange hasard! Le nom de Fhomme dont il est ici question (Bloudoff) fut infligé comme sobriquet à un de ses ancêtres pour une infamie dont il s'était rendu coupable (d) et ce sobriquet, transmis de génération en génération, est devenu à tout jamais le nom de la
(1) Bloud signifie proprement fornication^ et, en général, action mauvaise y infâme.
Vers la fin du X*" siècle, pendant les luttes intestines entre
famille. L'arrière-petit-fils s'est montré digne du fon-dateur de la race.
Au souvenir de tant de turpitudes, je sens le besoin de reposer ma pensée sur la conduite bien différente d'un des accusés. Von 4er Briggen, me voyant , moi absent, sous le poids d'une imputation monstrueuse, prit courageusement ma défense , en niant et en expliquant cette imputation que, malgré son absurdité, le rapporteur n'avait pas craint de consigner dans son réquisitoire. Ainsi, de ces deux hommes, l'un, à la veille d'être condamné, se fait l'avocat d'un ami absent ; l'autre , convaincu d'avoir commis une étourderie, et pressé de le reconnaître, se tire d'affaire par un mensonge , afin de confirmer une calomnie contre ce même absent. Aujourd'hui Von der Briggen est dans les fers , Bloudoff s'est vu élever successivement aux premières charges de l'état. De ces deux destinées diverses, laquelle est la plus digne d'envie?
Nous voici arrivés à la fin d'une des époques que nous avons indiquées plus haut, celle qui commence à l'entrée de Ryléeff au Directoire , et se termine au 27 novenibre, jour où l'on apprit la mort de l'empereur Alexandre. Le rapport, en abordant cette époque, avait dit (pag. 79) :
les successeurs de Svîatoslaf, un d'eux, Jaropolk, d'après le CQnseil de son favori Bloud, se livra à son frère Wladimir, qui le fit mourir iuimédiatement. Le conseil était une trahison.
ti La société de Pélersbourg déployait une inquiète » activité^ qui allait croissant depuis Tentrée de Ry- » léeff. »
Nous venons de voir quelle était cette activité ; nous venons de voir que toiit ce que dit à cette occasion le rapport concerne deux personnages récemment admis dans la société , Ryléeff et Bestoujeff, deux autres qui n'en ont jamais fait partie, Jacoubovitch et Batenkoff, et des officiers de marine qui y étaieiit tout aussi étrangers. Où est donc ici la société? Que sont devenus ses anciens membres? A l'exception d'un seul, le prince Troubetzkoy, il n'est question d'aucun d'eux pendant toute cette période de temps. Les deux membres ci-dessus nommés, Ryléeff et Bestoujeff, font part de leurs vues à d'autres ; ceuxci les adoptent ou les rejettent, suivant leurs sentiments individuels. Il n'y a là rien qui indique une société. Vous parlez bien d'une séance qui aurait été tenue, mais votre récit contient un anachronisme frappant. Existe-t-il au moins quelques faits tant soit peu saisissables, par lesquels l'existence de la société se manifeste? Non. D'après vous, c'est cette société quia produit la révolte, et pourtant elle échappe à toute recherche, on ne peut en faire voir aucune trace.
Vous croyez les accusés quand ils vous disent : « Nous sommes entrés tel jour dans la société; — il
y a eu telle et telle séance, telle discussion; telles opinions ont été émises » ; et vous vous emparez bien vite de ces déclarations, parce qu'elles prêtent un corps au fantôme que vous évoquez sans cesse, parce qu'elles semblent établir que votre prétendue société était en effet, comme vous vous obstinez à le dire, une société organisée et agissante. Mais pourquoi ne les croyez-vous plus , ces mêmes accusés, quand ils vous disent que la société n'était rien du tout , qu^ils ne regardaient ses travaux que comme un simple passetemps? Vous auriez dû, avant tout, vous rendre à l'évidence des faits qui viennent, les uns après les autres, prouver que , s'il y a eu des sociétés, ces sociétés sont restées impuissantes pour le bien comme pour le mal, qu'elles n'ont rien fait, rien produit; que les hommes qui par la suite ont agi n'ont obéi qu'à leur volonté individuelle, et que leur participation , présente ou passée , à une société quelconque , n'a été pour rien dans la conduite qu'ils ont tenue , dans la détermination qu'ils ont prise. Avouez plutôt que, si les sociétés pouvaient avoir quelque influence sur les individus , elles ne s'en seraient servies que pour les modérer, pour les retenir. Avouez que toutes les paroles audacieuses, hasardées, criminelles, qui ont été proférées , ne l'ont pas été dans une séance de société , mais dans des conversations particulières entre amis. Au lieu db rattacher l'insurrection à l'existence de sociétés secrètes , tout porte , au con-
traire , à dire ^ en parodiant un mot célèbre ^ qu'elle eut lieu non parce que il y avait des sociétés secrètes, mais quoiqu'i] y en eût.
Nous allons voir encore une fois dans quel état se trouvait , d'après le témoignage même du rapport , la société du nord vers la fin de cette époque et au commencement de Tépoque suivante, qui se termina à Tinsurrection du 14 décembre.
« La nouvelle qui (dit le rapport, pag 93) pion- )) gea dans la douleur tous les bons Russes et tous » les hommes bien pensants en Europe produisit sur )) les conspirateurs un effet différent, mais sans » leur inspirer de joie, car Tévénement sur lequel » ils fondaient leur espoir ne servit qu'à démontrer » leur impuissance. Ils apprirent tout ensemble (le 9 27 novembre), et la mort de feu Tempereur, et » le manifeste par lequel S. M. avait désigné Thé- )) ritier du trône , et la prestation du serment de fi- » délité à Monseigneur le grand-duc Constantin par n tous les habitants de la capitale (A). Les conjurés x> ne cachèrent pas dans leurs réunions le profond n dépit qu1ls en éprouvaient En parlant aux deux )> Bestoujeff ^ Batenkoff s'exprima en ces fermes : (( L'occasion qui nous a écbappé ne se représentera )> plus d ici à 50 ans. S*il y avait eu de bonnes têtes » au Conseil d'état , la Russie aurait à la fois prêté » serment à un nouveau souverain et à des lois nou- )) velles. Maintenant tout est perdu pour nous, et » sans retour (B) ». Au dépit vint se joindre la crainte
» de voir la société détruite. Troubetzkoy avait d'a-^ » bord dit : « Ce n*est point un si grand malheur ; )) il faut seulement se préparer à seconder ceux du » midi, s'ils se soulèvent. » Cependant, avec les )) autres membres principaux y il opina pour la sup- » pression de la société jusqu'à des temps plus opa portuns. « (Pag. 94.)
« Les directeurs de Tassociation du Nord, Ryléeff, n le prince Troubetzkoy, le prince Obol^nsky et » leurs plus intimes conseillers , ne s'arrêtèrent pas » long-temps à Tidée de la suppression définitive, ni )) même temporaire , de la société. Ils ne tardèrent )» pas à apprendre que Monseigneur le Cezarevitch » était inébranlable dans sa résolution de ne point » accepter la couronne , et cette nouvelle ranima » leurs espérances. » (Pag. 95.)
(A) « Le prince Obolensky envoya demander le même jour à » Alexandre Mouravieff , enseigne au régiment des chevaliers- » gardes , si l'on pouvait compter sur son régiment pour une » révolte. Mouraviefif répondit que c'était un projet insensé. »
. (B) « n répéta depuis à peu prés les mêmes paroles à SteiihccheiL »
Nous retrouvons ici la dernière société du Nord dans le même état où le rapport nous a montré toutes les sociétés précédentes , à toutes les époques, possibles , c'est-à-dire dans un état de complète impuissance et prête à s'éeîx>uler ; de ses membres , les uns disent que tout est perdu sans retour, les autres parlent de la supprimer. Que voit-on au fond de tout cela, et à travers les efforts du rapporteur pour mettre sans cesse
en ayant une société conspiratrice? Toujours la même chose j c-est-à-dire qu'il n'y a jamais eu aucune société, du moins aucune société quelque peu organisée, marchant tant bien que mal^ agissant par ses propres forces , réunissant un <3ertain nombre d'individus dans le même but, et leur faisant adopter les mêmes moyens. Ceux qui voulaient des changements et qui pouvaient être naturellement amenés à parler d'association, et partant de sociétés secrètes, p^aissentici, comme partout ailleurs, fatigués de s'agiter dans le vide ; craignant peut-être de se compromettre à propos de rien , ils se montrent désireux ^ mettre tin à leur stérile agitation. En déclarant que leur simulacre d'association était supprimé , ils espéraient probablement en faire disparaître jusqu'aux moindres traces , pour rassurer ainsi les personnes qui avaient pu partager leuis opinions, comme pour se préserver de toute recherche de la part d'un pouvoir nouveau que l'on pouvait soupçonner ombrageux.
Tout à coup survient un évéoen^ent inattendu, qui, selon le rapport, r^mm^ leurs espérances* 11 eût été plus juste de dire qu'il leur en inspira de nouvelles, car ils conçurent alors un {rfan tout uoaveau, et tel qu'ils n'auraient jamais pu le concevoir auparavant. Nous en parlerons plus tard. Pour le moment, nous nous bornerons à constater, avec le le rapport, que la société du nord est restée impuissante pendant tout le temps de sa précaire et débile
existence. Et maintenant, je le demande, peut-on de bonne foi attribuer rinsurrectidn à une société qui la' veille même de cette insurrection donnait à peine signe de vie? Les insurgés , quelques jours avant d'agir, étaient sur le point d'abandonner leurs projets; la société , que le rapport accuse de les avoir inspirés , d'avoir armé leurs bras , n'avait pas assez de pouvoir pour les faire changer de résolution. Pourquoi donc en ont-ils changé? Quelle cause les à ramenés du découragement à l'espérance , et, d'inactifs qu'ils voulaient être , les a décidés à agir ! Est-ce à la société qu'il faut demander compte de ce revirement subit? Nullement : les auteurs de l'insurrection se sont décidés à la faire en voyant l'incertitude qui venait de se manifester au sujet de la succession au trône. A la question : Pourquoi les meneurs ne s'arrétèrent-ils pas à l'idée de la suppression de la société ? le rapport a soin de répondre lui-même : Parce que le grand-duc Constantin, auquel, en sa qualité de successeur immédiat au trône , on venait de prêter serment, persistait à refuser la couronne.
C'est à cette époque, — tous les faits constatés par le rapport le prouvent , — qu'on songea à la révolte et qu'elle fut résolue. Elle n'eut point d'autre source, point d'autre cause.
En effet , après avoir montré les individus en question inspirés par des espérances toutes nouvelles , le rapport ajoute aussitôt :
i( Ils se flattèrent de tromper une partie des trouj> pes et du peuple , en leur persuadant que le grande )) duc Constantin n'avait pas renoncé au trône , de » les soulever sous ce prétexte , et de ren verser , h » la faveur de cette insurrection y le gouvernement » et Tordre établis. » (Pag. 95.)
Voilà une résolution qui entraîne une responsabilité , puisqu'elle a été suivie d'exécution ; mais sur qui cette responsabilité doit-elle peser? Sans doute sur ceux par qui la résolution a été prise , sur ceux qui ont contribué à Taccoinplir. L'exécution a suivi la résolution de si près , que celle-ci n'a pu être connue que de ceux qui se trouvaient sur les lieux ; les absents , les personnes qui étaient ailleurs , ne peuvent être accusés de complicité dans cette affaire, car ils ne prévoyaient ni la renonciation du grand-duc Constantin , ni l'effet qu'elle produirait à Pétersbourg sur quelques individus. Ignorant nécessairement tout, ils ne devaient avoir à répondre de rien. Néanmoins tous , sans distinction , présents et absents , furent impliqués dans le procès. Pour pouvoir le faire, il fallait un prétexte quelconque : on le chercha dans l'existence d'associations secrètes. L'enquête n'a rien trouvé à dire sur ces associations, comme telles; mais elle a ramassé de tous côtés des paroles prononcées , elle a rattaché le tout à des sociétés secrètes , €t celles-ci à l'insurrection. Les faits ont beau démontrer ce qu'il y a d'inexact, d'injuste et d'absurde
dans une pareille manière d'établir la culpabilité des individus : le même pouvoir qui a instruit le procès a aussi jugé, puis condamné, puis exécuté la condamnation ; il a , pour combler la mesure , refusé d'écouter les protestations et les plaintes des victimes. Après avoir ainsi fixé l'époque à laquelle tout se rattache dans le reste du rapport , nous allons le suivre pas à pas , en continuant de rechercher s'il y existe quelque trace d'une société quelconque, ou si le dénouement n'a été anaené que par les efforts spontanés et individuels des auteurs du drame dont ii est <Iuestion .
<( Pour concilier les opinions , — c'est Ryléeff » qui parle, — nqus résolûmes (moi, Obolensky, )). Alexandre Bestonjeff et Kahofsky, en leur propre » nom et en celui de tous les membres de leurs sec- » tioDs) de nommer le prince Troubetzkoy chef ab- )> solu ou dicta teur^ quoique Tun de nous, Alexan- )) dre Bestoujeff , trouvât ce titre ridicule. Dès ce )> moment, le prince Troubetzkoy seul dirigea tou- » tes les mesures. Mais le prince Troubetzkoy as- )) sure; au contraire, que Ryléeff était Tâme de la » conspiration, qu'il réglait tous les projets, toutes )) les opérations de ses complices, et. qu'il se bornait )) à employer le nom du prétendu dictateur. » (Page 96.)
Ici le rapport renvoie à une note ainsi conçue :
(( Ryléeff a déclaré, dans ses derniers interroga-
)> liNres , qiie cette assertion n'était pas tout à fiiit w exacte; que le prince Troubetzkoy avmt pris rîoi* » tiative sur plusieurs points, et que, s*j1 le surpas- » sait (lui Ryléeff) en prudence, il régalait en acti- )) vite pour les intérêts de la conspiration. — « Au j) surplus, ajoute Ryléeff, je me reconnais pour )) Fauteur principal des événements du i& décem- )) bre ^ je pouvais tout arrêter^ et j'ai donné aux au- }) très le fatal exemple d*une criminelle ardeur. Si )> quelqu'un a mérité un supplice qu'exige peut-être )) le bien futur de la Russie , c'est moi , malgré mon )) repentir et le changement absolu qui s'est opéré » dans ma manière devoir. » (Noie , pag, 96.)
Nous voyons ici que, la résolution d'agir ayant été prise , on nomma un dictateur. Cette nomination fut faite par quatre personnes. Il est p^r trop absurde de faire intervenir des sections dans cette circonstance. La nomination d'un dictateur suivit immédiatement la résolution de tromper une partie des troupes et du peuple^ etc. , il était donc matériellement impossible de consulter là dessus tous les membres des sections. Évidemment, ces sections ne figurent ici que pour rappeler l'idée d'une société qui , dans ce moment décisif, échappe plus que jamais à Taccusation. La dernière déclaration de Ryléeff , consignée dans la note , ne permet aucun doute à cet égard : il ne fait mention d'aucune société , il nomme les choses par leur nom » il parle de conspirateurs ; tels étaient certainement ceux qui prirent la résolution d'agir. Ry-
léeff ajoute , et ce furent là ses dernières paroles , qu*il pouvait à lui seul tout arrêter. Après cela , ne serait-ce pas faire preuve d'une étrange aberration d'esprit que de voir encore au fond de ces choses une société quelconque?
Le rapport continue :
a Cependant Troubetzkoy n'en agissait pas moins » de son côté. Le 8 décembre , il tint conseil avec )) Batenkoff sur les moyens h prendre pour aecom< » plir une révolution ^ et sur le mode de gouverne- » ment futur de l'état. Ils adoptèrent à cet effet le » plan qui suit^ proposé par Batenkoff. » (Pag. 96.)
Voilà un fait positif. Il n^est plus question ici de société ; tout se passe entre deux individus , dont l'un, celui qui propose le plan , n^a fait partie d'aucune société. Nous répéterons l'observation que nous avons déjà faite si souvent, c'est-à-dire que, dès que le rapport vient à parler de quelque chose de positif, son simulacre de société s'évanouit aussitôt. On va voir s'évanouir également , en présence des faits qui dénouèrent le drame, ces intentions de régicide, ces idées républicaines que le rapport aime tant à signaler.
(( Les factieux devaient profiter de Toccasion : M l® Pour établir un gouvernement provisoire, 2) qui aurait ordonné dans les provinces la formation )> de chambres chargées d'élire des députés.
» 2° Pour travailler à l'établissement de deux » chambres législatives , dont l'une y la chambre » haute , devait être composée de membres à vie. » (fiatenkoff avait désiré les rendre héréditaires.)
» 3« Pour faire servir à Texéculion de ces des- » seins les troupes qui refuseraient de prêter ser- » ment h Votre Majesté.
» Plus tard , et pour donner des garanties à la » monarchie constitutionnelle^ il devait être procédé » etc., etc. » (Pag. 97.)
» Après avoir développé ces vues, Batenkoff fit
» observer h. Troubetzkoy Troubetzkoy répon-
» dit Jtfais^tout eu concertant entre eux ces
» plans subversifs , ils ne s'entendaient pas , ou ils )) se trompaient l'un l'autre sur beaucoup de points. » » (Pag. 99.)
<( Déjà, néanmoins, d'autres en préparaient Texé- » cution. Chez RyléelT arrivaient de toutes parts des )> conjurés avec des plans ^ des propositions, ou » pour prendre les ordres des directeurs, » (Page 100.)
Ici le rapport cherche encore à rattacher Tinsurrection à une société , en disant que l'on venait chez Ryléeff pour prendre les ordres des directeurs , car c'est , sans nul doute , des directeurs de la société qu'il veut parler. Mais sa tentative échoue d'ellemême. Puisqu'il y avait un dictateur, il ne pouvait plus y avoir de directeurs y et le rapporteur , pour être
logique, aurait dû s'épargner cette supercherie. T. I. 23
H Le iâ décembre, se rendirent clicz Ryléeff le » prince Troubetzkoy , les BestoujefT, BatenkofT, » ete y etc., au nombre de dix-sept en tout, mais » pas too9 ensemble ; les uns entraient , d'autres D sortaient. Les ans répondaient de leurs soldats ^ » d'autres (le prince Odoiev8ky)s*éeriaient : «Nous » mourrons -y avec quelle ^oire nous mourrons ! n » Alexandre Bestoujefî et Kabofsky se montraient » ardents terroristes. Le premier avoue ces paroles z M Je passe le Rubicon^ et je sabre tout sur mon » passage. » — Kabofsky s'écriait : a Nous ne fe- » tons rien avec ces philanthropes ; il s'agit simple - » ment ici de massacre^ voilà tout. » (Page 101)
Y a-t-il encore là le moindre indice d'une société? Mais laissons de côté cette chimère du rapporteur, et récapitulons les faits constants et positifs , tels que lui-même nous les présente.
!• Bientôt après le 27 novembre, la résolution d'agir est prise.
2° Immédiatement après , un dictateur est nommé.
3® Le 8 décembre , un plan sur l'objet de Tinsurrection est débattu entre le dictateur et l'auteur de ce plan .
4^ Le 12 décembre , dix-sept personnes, les unes après les autres , discutent les moyens d'exécution ; quelques-unes répondent de Tefficacité de ces moyens.
La date de cette discussion est importante ; elle eut lieu deux jours avant l'insurrection. Le rapport continue en exposant ce qui se passa le 13 décembre. Le sujet de son récit forme ainsi le cinquième fait qui
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