SA.M
suivit la résolution d'agir ; nous le désignerons sous ce chiffre en transcrivant le texte du rapport :
<( 50 Daas la »Qirée du 1^, leur réunion fut moins » nombreuse (nous avons vu que le 1 2 il y avait w dix-sept personnes) , et accompagnée du même H désordre. Tous pariaient, presque aucun n*écou- » tait. » (Page 102.)
Ici encore est-ce une société qui agit?
(( Au milieu de ces colloques, de ces débals, de )» ces exclamations , se firent entendre de nouveau » des propositions horribles. On parla, mais, d'après » ce qu'assurent les conjurés, seulement en pas- » sant, de l'extermination de toute la famille im- )> périale. RyléefT termina les débats en disant que » les circonstances montreraient ce qu'il y aurait )) à faire. Les conspirateurs savaient déjà positive- )> ment que le lendemain, l/i décembre, devait pa- » rattre le manifeste do Y. M. sur son avènement » au trône. » (Page 106.)
Nous arrivons maintenant à un fait qui précise davantage les moyens adoptés par les conjurés pour faire éclater Tinsurrection. Nous sommes loin de vouloir le contester en lui-même , mais nous dirons que, pas plus ici qu'ailleurs , le rapporteur ne se pique d'exactitude et de bonne foi. Voici ce fait, que nous reproduirons sous le chiffre 6 , et sur lequel nous ferons nos observations :
<( 6« Les principaux agents avaient déjà commu-
» nique leurs intentions aux simples membres de la » société. )) (Page 106.)
Ici renvoi à une note ainsi conçue :
« La veille, là décembre , s'étaient réunis cbez » le prince Obolensky, où se trouvait égale- » ment Byléeff, des officiers de différents régi- » ments de la garde. (Suivent leurs noms, neuf » présents en tout.) Le prince Obolensky leur an- )> nonça que, par ordre du dictateur et du direc- )> toire y ils devaient s'efforcer , le jour qui serait i> fixé pour la prestation du serment, de soulever )) et de conduire sur la place du Sénat autant de )> soldats de leurs régiments que faire se pourrait } )> et que , s'ils ne réussissaient pas , ils devaient se » rendre sur les lieux au moins de leur personne. » (Page 107.)
Le texte reprend :
(i II fut résolu qu'on disposerait les soldats k Fa ]> révolte en exprimant des doutes sur la renoncia- » lion de monseigneur le Cezarevitch^ 'qu'avec le ]» premier régiment qui se refuserait à prêter ser- » ment on irait rejoindre le régiment le plus rapj) procbé, et ainsi de suite, en les entraînant tous n l'un après l'autre. — (( On devrait aussi battre le )» tambour , pour attirer le peuple » , dit le prince » Troubetzkoy. Il fut résolu , en outre , qu'on réu- » nirait devant le palais du sénat toutes les troupe» n qu'on aurait gagnées , et que, dans cette position, u on attendrait les mesures qui seraient adoptées
» par le gouvernement. Les conjurés , et surtout i) le prince Troubetzkoy , qui l'affirme lui-même , Il pensaient que Votre Majesté, loin d^employerla )> force contre les rebelles , renoncerait aussitôt à » ses droits de souveraineté , et entrerait en négo- )) ciation avec eux. Alors ils auraient manifesté les » vœux suivants. (1). » (Page 108.)
Avant d'aller plus loin , arrêtons-nous sur ce sixième fait constaté par le rapport. Il consiste en ce qu'il fut pris une résolution sur la manière d'effectuer l'insurrection- Deux réunions eurent lieu : la première chez Ryléeff, la seconde chez le prince Obolensky , mais toutes les deux le même jour , le 12 décembre, et à peu près entre les mômes personnes , car, des dix citées comme ayant assisté à la seconde , six avaient déjà pris part à la première , et quatre seulement étaient des individus nouveaux (2). Ayant ainsi
(1) Ces vœux trouveront leur place dans l'appréciation du but de rinsurrection.
(2) Le 12, chez Ryléeff: 1*» Ryléeff, S» Steinheil (Fauteur de la déclaration) j 3® Troubetzkoy^ 4*, 5% 6® les Bestoujeff (Nicolas, Alexandre et Michel) ; ?<> Obolensky; S"" Kahofsky ; 9« Arbousoff; 10*" Repine; 11* le comte Konownitzine ; 12* le prince Odoievsky j 13'>Sulhoff; i 4* Ponstchine j 15» Baten^^ koff; 16o Jacoubovitch; l?» le prince Stchepine-Rostofsky.
Le 12, chez Obolensky : !• Obolensky (l)j 2«» Ryléeff (2) 3* Sulhoff (3); Ix* Kojevnikoff (1); 5° baron Rosen (2) 6« prince Odoievsky (4); 7» Arzibacheff (3); 8» Annenkoff (4) 90 Arbousoff (5) j et page 108 , lO*» Troubetzkoy (6).
précisé les nombres , les individualités et les dates , je demande ce que signifient ces paroles du rapport : « que les principaux agents avaient déjà communiqué » leurs intentions àuii simples membres de la société? » Le nombre de ces simples membres se réduit, comme on vient de le voir, à quatre , tandis que le nombre des membres ou agents principaux est de six ou de dix-sept. N'est-il pas évident que cette prétendue communication aux simples membres ne figure ici que dans l'intention de rappeler l'existence delà société, que l'accusation a tant besoin de chercher à établir ? C'est dans le même but que la note fait parler le prince Obolensky au nom du dictateur et du directoire, k quoi bon un directoire, quand on a un dictateur?
Il suffit d'un peu de bon sens pour voir qu'il n'y a ici ni société ni membres, simples ou principaux. Une vingtaine d'individus , voyant la question de succession au trône indécise , veulent profiter de cette indécision ; ils se communiquent leurs vues , prennent une résolution et l'exécutent immédiatement. Le tout, c'est-à-dire la première idée , le concert , la résolution, l'exécution , le tout, dis-je, a lieu dans l'espace de deux jours, du 12 au 14 décembre. Voilà les faits dans leur simple vérité ; le reste est de pure invention.
Continuons de suivre le rapport.
n Quelques-uns des conjurés imaginèrent de trans- » mettre dans d'autres lieux la nouYelle de leur }> entreprise. J. P. écrivit une lettre k S. , qui se » trouvait à Moscou. — <( Nous aurions justement )> mérité, y disait-il, le nom de lâches, si nous » avions laissé échapper Toccasîon actuelle , qui est » unique Lorsque tu recevras la présente , tout » sera fini. Nous sommes ici 60 , et nous pouvons » compter sur 1,500 soldats, auxquels on persua* » dera que le Cezarevitch a*a pas renoncé au trône. )> Adieu! donne-nous une larme si ... » (Pageltl.)
Est-ce un membre d'une société qui parle ainsi à un autre membre? N'est-ce pas plutôt la letti^e d'un ami à un ami qu'il suppose devoir partager ses vues? Le nombre des conjurés est d'ailleurs un peu exagéré ici , et le rapport , dans ses différentes énumératîons, n'est jamais arrivé à un nombre pareiL
Nous allons maintenant assister au dénouement.
(( Malgré les incertitudes et les terreurs qui Ta- » gitaient , le prince Troubetzkoy ne renonça pas )> ouvertement à Texercice de son pouvoir dictato- » rialy et il fut arrêté qu'il se porterait le iende- » main sur la place du Sénat , pour se rendre à la » tête des troupes qui refuseraient de prêter ser- )> ment à V. M. Le capitaine Jacoubovitch et le co- )> lonel Boulatoff devaient commander sous ses or- 1) dres. BoulatofT , homme feible et non dépravé , n ignorait y peu de jours auparavant, jusqu'à l'exi- » stence d'une société secrète, » (Page il/i .)
Voilà deux personnages qui, sous les ordres du dictateur, devaient diriger l'insurrection . L'un n'était arrivé à Pétersbourg qu'en 1825 , et était étranger à la société ; l'autre en ignorait même l'existence quelques jours avant l'événement. Et cependant c'est loujoursde la société, de cette société qui ne cesse d'échapper aux investigations du rapporteur, que l'insurrection est l'ouvrage !
Au surplus , en racontant la manière dont Boulatoff fut gagné aux conjurés dès le 6 décembre , le rapport cite de lui des paroles qui prouvent complètement qu'il ne s'agissait nullement d'affiliation à une société, mais seulement d'initiation aux plans tout récemment conçus. Voici comment s'exprime le rapport :
<( RyléefT lui révéla leurs projets. BoulatofTne M cessait de demander : a Mais où donc est le bien )> de la patrie? Je ne Tois qu'un changement de » gouvernement', au lieu d'un empereur, vous voulez » avoir un dictateur dans la personne du prince » Troubetzkoy. » (Page 115.)
Ce passage ne rend-il pas tout à fait inadmissible l'idée d'une société telle que le rapport nous l'a décrite antérieurement? En s'associant un nouveau complice , les conjurés ne lui parlent que des plans et des résolutions qu'ils venaient d'arrêter seulement quelques jours auparavant. Ici le rapporteur, selon sa coutume , réfute encore tout ce qu'il a dit pour prou-
ver l'existence d'une société et Taffiliation des membres,
(( Pour commencer les opérations, Ryléeff en- » voya aux casernes du balaillon de marine de la » garde le lieutenant Ârbousoff. Le 13 décembre, » en sortant de chez RyléefT, il alla directement )> chez les frères Belajefi, tous deux enseignes; là )) il trouva les deux Bodisco, Divoff et Goudinoff, » du régiment des gardes Ismaîlovsky. — « Mes- » sieurs, leur dit-il, connaissant votre façon de » penser, je crois pouvoir vous parler sans détour. )> Demain on nous demandera notre serment; /*e- )) fusez-le, et préparez vos compagnies k suivre vo- )) tre exemple. » — Il sortit sans avoir reçu la pro- )> messe qu'il désirait. Ce fut alors que ces jeunes » officiers se décidèrent tout à coup à prendre part » à l'insurrection. » (Page 116 et 117)
Citer n'est pas raconter. Quand le rapport raconte, on croit voir une société faisant des prosélytes ; quand il cite , cette société disparaît , on ne voit plus que des individus qui s'adressent à d'autres individus dont ils connaissent les opinions. La preuve en est sensible ici: le rapporteur a cité, il n'a pas raconté. Est-ce la société , à laquelle ils n'appartenaient pas , qui a décidé les personnes dont il vient d'être question à prendre part au mouvement insurrectionnel?
i( Ces officiers, et plusieurs autres, vinrent, dans » la matinée du 1^ décembre, trouver les mate-
)> loU.... A Tarrivée du général-major Schipofr,
» chef de la brigade, les matelots, déjà égarés par
>» leurs officiers j refusèrent de prêter serment. Le
)» général fit arrêter les commandants de c^mpa-
» gnies ; mais Bestoujeff engagea les Belajeff , Bo-
» disco, Divoff et Speier à délivrer ces ofBciers.
» Dans cet instant un cri part : Soldats, entendez-
h vous ces décharges ? ce sont vos camarades que
» l'on massacre! Et le bataillon entier s*élance hors
0 des casernes. Les officiers, qui n*avaient jus-
» qu'alors pris aucune part au désordre , marché-
>i rent h la suite du bataillon quand il fut sorti. »
» (Page 119.;
Le hasard semble prendre plaisir à confondre la perfidie du rapporteuç, qui attribue Tinsurrection à une société. Voici le preniier acte de Tinsurrection , le premier du moins raconté par le rapporteur. Eh bien! les personnes qui y figurent, qui ont déterminé ce mouvement de% matelots, sont les mêmes auxquelles on s'était adressé la veille à raison de leur façon de penser j et ces personnes ne faisaient partie d'aucune société.
(f Dans le régiment de Moscou , la rébellion )) commença de meilleure heure. Le prince Stché- )) pine-Rostofsky, N. Bestoujeff , son frère Alexan- » dre et deux autres officiers du même régiment , )> parcoururent les compagnies , s'efforçant d'égarer » les soldats , les détournant de prêter serment à
)) y. M., leur retpétant sans cesse: u On nous )) trompe, etc. )> (Page 119.) Le prince Stchépine » se précipita , lé sabre à la main j sur le général- » major Frédricks^ le blessa à la tète et le fit tom- )> ber sans connaissance \ il se jeta également sur » le géâiéral major Schencfaîne^ lui fit une profonde )) blessure^ et, à terre, il continua long-temps en- » core à le sabrer ; ensuite il donna plusieurs coups » au colonel K., au grenadier K., au sous-officier )> M. y et y criant aux soldats: « Je vous tuerai » tous )> y il parvint enfin à s'emparer du drapeau » et à mettre ^es compagnies mutinées en mouve* » ment vers la place du Sénat. Au sortir des caser- » nés, il dit h Alexandre Bestoujeff : a Au diable la » constitution! n*est-ce p^s ^ » (Page 120.)
<( La révolte s'opéra par les mêmes moyens dans )> le régiment des grenadiers du corps. Quand les )) soldats sortirent pour prêter serment , le sous- )) lieutenant KojevnikofT s*approcha d'eux... Il leur )> demanda : a Pourquoi oubliez -vous le serment » que vous avez prêté à Fempereur Constantin ?. .. » Tout ce qu'on vous dit est faux. » (Page 121 .)
« Cependant Tordre ne fut pas troublé par ces )> interpellations; la prestation du serment s'efTecn tua , et les soldats se mirent à table pour dîner. » Alors le lieutenant SuthofT^ qui avait aussi prêté » serment 9 vint trouver sa compagnie et dit : « Mes » amis y nous avons eu tort d'obéir; les autres ré- » giments se sont refusés au serment , et sont réu- » nls sur la place du Sénat Habillez-vous, chargez » vos armes., suivez- moi, ne m'abandonnez pas! )> » Sur ces entrefaites , un autre lieutenant, nommé
» Panoff, courait de compagnie en compagnie , ex- » citait les soldats , les assarait qu^on les avait troai- H pés. Voyant qu*nn grand nombre de soldats ajou- » taient foi à ses discours y il se précipita au milieu )» de la colonne y donna le signal de la révolte par )> le cri de : Hourra ! et se mit à la tête de plusieurs )> compagnies y qu'il conduisit en désordre vers la » place du Sénat. En passant devant le palais d'hi- » ver, PanofT fit un mouvement pour entrer dans la )> cour avec une partie des grenadiers du corps ; » mais, s*apercevant que ce poste était occupé par » les sapeurs , il s*écria : (( Ils ne sont pas des nô- » très ! » et ressortit . . . Les mesures prises arrêtéï> rent bientôt les progrès de la révolte. »
Enfin, nous voici parvenus au bout.
Nous avons vu que Tidée de l'insurrection avait pris naissance après l'abdication du grand-duc Constantin; que rinsurrection fut décidée le 12, exécutée le 14. Nous avons fait observer que, sur un des trois points où elle éclata , elle fut effectuée par des personnes qui n'appartenaient à aucune société secrète , et sur les deux autres points par des individus qui n'étaient entrés en communication avec Ryléeff , celui qui pouvait tout arrêter, que dans le courant ou vers la fin de 1825. Le rapport en fait foi, p. 80 (1).
(1) Il dit^iue Ryléef et BestoojefT affilièrent à la société en 1825 : Nicolas, Michelet Pierre BestoujefT^ Suthoff, PanofT,
Quel homme de bon sens , après les preuves que nous avons données du contraire , pourra dire , avec le rapporteur, qu'il y eut une ancienne société secrète qui effectua l'insurrection ?
BUT DE l'iNSCRBBCTIOW.
Parvenu ainsi au dénouement du drame qui se passa à Pétersbourg , dans le mois de décembre , nous croyons qu'il n'est pas inutile de préciser, autant que possible, le but que se proposaient les insurgés. Le rapport de la commission d'enquête , nous avons eu plusieurs fois l'occasion de le voir, fait des efforts continuels pour rattacher à l'insurrection du 14 décembre des pensées de régicide et des idées républicaines ; il s'empare de toutqs les paroles que les personnes impliquées dans le procès ont pu prononcer pendant les dix années qui la précédèrent , paroles tantôt rétractées, tantôt contredites, quelquefois considérées comme des fanfaronnades par ceux qui les ont proférées ; il recueille tout ce qu'il croit pouvoir servir à soutenir cette thèse favorite , qu'il y avait des
Kojevnikoff^ le prince Odôevsky, le prince Stchépine-Rostofsky, Kuchelbecker; Torson^ Arbousoff.
idées républicaines et des ioten tiens de régicide. Cependant, quand il arrive au dénouement, à peine fait-il meation du régicide , et il n'est plus aucunement question d'idées républicaines. Et. quand il se trouve forcé d'exposer les faits, de citer, nous le voyons établir bien clairement que les conjurés, etf entreprenant Tinsurrection , se proposaient d'obtenir pour la Russie une forme de gouvernement constitutionnelle représentative, avec une monarchie; que leur intention était même d'abandonner l'établissement du nouveau gouvernementaux députés de toute la nation , qui devaient être convoqués à cet effet immédiatement après la réussite de l'insurrection. Les preuves que telles éta^ient leurs vues ne nous manquent pas.
A la page 97 , le rapport cite le plan adopté par le prince Troubelzkoy et par Batenkoff, d'après lequel le gouvernement provisoire devait ordonner dans les provinces la formation de chambres chargées d'élire des dépulés, et où il est question de deux chambres législatives.
A la page 4 08, il dit que les insurgés avaient l'intention de manifester à l'empereur le vœu que des députés fussent convoqués de tcutes les provinces, et qu'ils eussent à voter de nouvelles lois organiques pour le gouvernement de l'empire.
A la page 109, que les conjurés espéraient éviter l'effusion du sang, et obtenir, par l'entremise du
sénat, coDtraiût d'appuyer leurs vœux, Tadhésion de l'empereur Nicalas ou de Monseigneur le Cezarevitch à une convocation de dé[Hités chargés de désigner lesouverain et d'établir un gouvamemaoït représentatif.
 la page lli enfin, que le prince Troubetzkoy nota sur un papier, trouvé chez lui dans la soirée du 14 décembre, les points principaux d'un manifeste qui devait annoncer, au nom du sénat, la dissolution de l'ancien gouvernement et l'institution d'un gouvernement provisoire chargé de convoquer des députés de toutes les provinces de Russie.
Les mêmes intentions éclatent jusque dans les allocutions adressées, le 13 décembre, à ceux que l'on entraînait dans l'insurrection. » Nous obligerons, » disait Arbousoff aux officiers dont il réclamait la » coopération , nous obligerons le sénat à sanctionner M un projet de constitution préparé depuis long- » temps pour mettre des bornes à l'autorité de Tem- )» pereur. » (Page 116.)
On voit qu'il ne s'agissait là ni de république , ta de régicide.
Le but de Tinsurrection était donc d'obtenir un régime constitutionnel. Mais , autant ce but était clair, autant on a cherché à l'obscurcir, à le cacher sous un amas d'absurdités, d'horreurs, de mensonges, entassés les uns sur les autres sans discernement et sans pudeur.
Si nous envisageons les moyens adoptés par les conjurés , nous devons reconnaître qu'ils étaient fondés sur une déception , à moins toutefois que le rapport ne soit pas plus véridique sur ce point que sur tant d'autres. Certes , il n'est ni moral ni raisonnable de chercher dans un mensonge la réussite d'une pareille entreprise; mais ce moyen était si facile, il promettait un succès si prompt, qu'il devait naturellement séduire les conjurés. Voulant probablemeut s*épargner la peine d'expUquer aux soldats leurs vues quant à une constitution représentative , explications qui leur auraient fait perdre un temps précieux , ils jugèrent à propos de prendre une voie plus directe et de s'assurer d'eux par ces seuls mots : Respectez votre serment.
Je ne prétends pas ici blâmer l'acte qui proclama empereur le grand-duc Constantin , ni celui par lequel ce prince renonça à la couronne ; mais enfin , il faut bien le dire , quoique Tordre de successibilité ait souvent en Russie été très incertain et très peu régulier, on croyait généralement qu'il avait été définitivement réglé par l'empereur Paul P^ et que le monarque régnant ne pouvait plus désigner son successeur selon son bon plaisir et au mépris du droit de primogéniture. Cependant, le rapport nous apprend qu'un manifeste avait été publié , qui constatait que l'empereur Alexandre avait désigné pour son successeur un autre que celui à qui le trône revenait naturelle-
• 369 — • mcnt.]j(V. p. 93. ) Cette complication devait encourager encore ceux qui voulaient profiler de Tincertitude où Ton était sur le successeur définitif de Tempereur Alexandre.
Après avoir raconté les événements de Pétersbourg , le rapport de la commission d'enquête arrive à ce qui se passa ailleurs.
(( Dans le midi , Tarrestation des principaux con- » spirateurs s'effectua d*après les ordres apportés de » Taganrog par Taide-de-camp général Tchernl- }> cheff, et provoqués par la dénonciation du capi- » taine Mayboroda. En apprenant que leurs trames )) étaient découvertes, la rage des autres conjurés )> s'exhala en vains propos (A\ )> (Pag. 130.)
(( Dès le 29 décembre ^ Serge et Mathieu Moura- » vieff avaient été arrêtés par le chef du premier , le » lieutenant' colonel G (B). Dans la nuit même, )) plusieurs officiers, qui appartenaient à la société » des Slaves réunis, pénétrèrent dans Kappartement )) où les Mouravieff étaient enfermés , les déliyrè- )) rent , blessèrent le lieutenant-colonel G., et s'em- » parèrent de lui et d'un officier de gendarmerie )> qui raccompagnait. Ce ne fut qu'alors que Serge » Mouravieff conçut, k ce qu'il affirme, le projet » d'insurger le régiment de TcbernigofT. » (Page 132.)
f( Le 31 décembre , avant qu'il se mit en marche, » l'aumônier du régiment consentit , pour une som- )) me de 500 roubles , h célébrer l'office divin, ainsi T. I. 24
1) qu'à lire à la troupe un catéchisme composé par )) S. Mouravieff et Bestoujeff-Rumîne, dans lequel^ )> en donnant à quelques passages détachés de Tan- » cien Testament une interprétation arbitraire ^ ils )) avaient voulu démontrer que la démocratie était » la seule forme de gouvernement agréable à » l'ieu. Mais^ suivant la déclaration de Mouravieff , )) ce catéchisme mensonger |>ro(ft/m/ sur les soldats » une impression défavorable à ses vues, et il fut )) contraint d'invoquer de nouveau le nom de mon- » seigneur le Cezarevilch et d'assurer les rebelle» )> que S. A. l. n'avait pas renoncé h la couronne. )» (Pag. t3/i.)
(t Après quelques marche» et contre-marches , h )} la tète de plusieurs compagnies y Mouravieff ren- » contra^ dit le rapporteur (pag. 1 35), le détachement » de hussards du générai Geismar, qui avait été » envoyé à sa poursuite, n Je fis ranger mes compa- )) gnies en bataille , dit- il y je leur commandai de se )) porter sur les canons avec les officiers qui resr talent , sans tirer un coup de fusil. Les soldats me » suivaient y lorsque je tombai sans connaissance , » blessé d'un coup de mitraille. Quand je repris i> mes sens , j'aperçus les miens en désordre : je » voulus les rallier -y mais loin de m 'obéir y ils se )> saisirent de Bestoujeff et de moi y etnons livrèrent » au chef d'escadron du régiment qui nous avait » chargés. »> — Mathieu Mouravieff et. tous les autres » officiers furent également faits prisonniers ^ à l'ex- » ception d'un troisième frère Mouravieff (Hippo- » lyte) tué dans l'action , et du lieutenant S., qui se n sauva et qui fut arrêté plus tard. K., un des ofTi-
» ciers pris dans cette affaire, se bfûla la cervelle le )) jour même, en présence des deux Mouravieff , h avec lesquels il était enfermé (C), » (Pag. 186.)
(A) « ïl est digne de remarque que les principaux d'entr<^ »eux, et nommément le colonel Pestel, ont été arrêtés précisé^ » ment le 14 décembre. »
(B)« Quelques jours auparavant, Serge Mouravieff, ayant » appris à Gitomir les événements du f 4 décembre , conçut Th » dée d'exiger des directeurs de la société secrète de Pologne » l'assassinat de Mgr le Gesarevitch. *- <i J'espérais, dit-il , qu'a- » près avoir commis cet acte , la société de Varsovie se verrait » obligée de commencer une révolution, dont nous aurions tiré » partie » Mais on ne se chargea pas de la lettre qu'il voulait en^ » voyer à ce sujet à Varsovie , et qui date de l'année 1824. »
(C) « Parmi ces officiers, S , C , S , et M ont été
» traduits devant le conseil de guerre de la première armée. » Hippolyte Mouravieff avait rejoint inopinément ses frères } il » était resté avec eux malgré toutes leurs instances , et particu- » culièrement malgré celles de Mathieu, qui prévoyait le résul-* » tat de leur coupable entreprise, » (Page 137. )
Ici se termine le récit de ce qui s'est passé 4ans le midi.
Y a-t-il moyen de rattacher ces événements, tels que nous venons de les voir racontés, à une société secrète?
Nous avons vu plus haut que tes personnes qui roulaient dans leur tête des projets de changements, d'insurrection, de révolte, même de régicide, finirent par y renoncer de fait; car comment voir autre chose dans leur résolution de tout remettre à Tannée 1826, c'est-à-dire à un avenir incertain? Les paroles que le rapport met dans la bouche de plusieurs inculpés prouvent assez qu'ils avaient tout abandonné.
isurtout les paroles de Peslel , les dernières qu'il prononça avant son arrestation. Même au moment où cette arrestation eut lieu , on ne songeait pas à s'insurger; Pestel n'y provoqua pas; il dit, au contraire : « Ne craignez rien; sauvez seulement mon code russe ; pour ma part, je ne ferai aucune révélation. » (V* pag. 151 .) — D'après les faits exposés par le rapport, il demeure constant que l'insurrection, dans la seconde armée , ne fut amenée que par l'arrestation de celui qui en fut l'auteur. Le rapport fait mention de quelques officiers qui y prirent part , et qui passèrent devant un conseil de guerre ; on les sépara des autres, que l'on accusait d'appartenir à des sociétés secrètes. Mais , dans les faits imputés à ceux que Ton traduisit devant le tribunal suprême à Pétersbourg, y a-t-il quelque chose qui montre l'action d'une société quelconque? Tous les inculpés, lés uns comme les autres, n'avaient à répondre que d'un seul et même fait : Tinsurrection.
Le rapport se termine ainsi :
a Après avoir signalé le caractère , les vues et le» }) actes des associations conspiratrices décoavertes )> en Russie , il ne reste à la commission que d'ap- )) peler l'attention de Y. M. sur la part qu'ont per- » sonnellement prise à ces conspirations et h ces )> actes les individus interrogés dans te cours des >» enquêtes, et en général tous les prévenus, tant ceux » qui se trouvent nommés dans ce rapport , que ceux
)) qui ont joué uo rôle moins éminent dans les corn- )> plots y quoique plusieurs aient participé aux plus )) criminels. Dans des notices séparées sur chacun i> des accusés y la commission s'est efforcée d'établir )> le degré de leur culpabilité respective avec la plus }) scrupuleuse exactitude; elle a indiqué leurs pro- )) près aveux y les dépositions des témoins à leur )> sujet, les nouvelles réponses qu'ils ont faites à la )) suite de ces dépositions , et les éclaircissements )> qu'elles ont fournis. Ces notices , ainsi que les pro- » cès-verbaux de tous les interrogatoires , et d'aur }> très pièces plus ou moins importantes , accompa- )> gnent le pissent rapport de la commission , qui a » l'honneur de les mettre sous les yeux de Y. M. Le » 30 mai 1826. )>
Nous ne dirons rien sur cette conclusi(m du rapport; après la lecture de nos observations, on saura à quoi s'en tenir. Nous nous bornerons à appeler Fattention sur deux expressions du rapporteur : quand il prétend avoir signalé les actes des associations conspiratrices^ puis quand il vante la scrupvleme exactitude de Tenquéte,
RÉSUMÉ RËBL DE l'aCTE d'aCCDSATION.
Si nous récapitulons maintenant les résultats réels de l'enquête, tels qu'ils ressortent du rapport que
nous venons d'examiner, nous verrons qu'ils se bornent aux faits suivants :
1^ Dans le cours de l'année 4817, quelques personnes tentèrent , mais sans succès, d'établir des associations secrètes.
2° En 1818, il fut enfin établi une association de ce genre, sous le nom d'' Union du bien public.
5° Cette Union du bien public avait un règlement contre lequel l'enquête n'a rien trouvé à dire, sinon qu'il ne reniermait que des choses banales de philanthropie.
Le but de cette société, tel que l'indiquait le règlement, était le bien de la patrie. La société se proposait surtout de servir d'auxiliaire au gouvernement dans tout ce qu'il pourrait entreprendre pour la répression des abus et pour l'utilité générale. Aucun autre but ne saurait, même d'après le rapport, lui être attribué ; encore moins peut-on lui imputer la révolte, puisque le rapport suppose que l'idée de révolte ne surgit qu'en 1821, et que cette société fut dissoute au mois de février de cette année.
Le caractère du secret s'explique par la nécessité de soustraire les travaux de la société aux interprétations de la malveillance et de la haine.
4® L'action de cette société était nulle , et , bientôt après son organisation , elle se trouvait , de l'aveu même de l'enquête, en complète décadence.
5^ L'enquête reconnaît même que , s'il y eut des délibérations dans le sein de la société , ce ne furent
que de simples conversations , chose très ordinaire et fort peu criminelle.
6^ Cette société ftit dissoute , par ses membres euxmêmes, au commencement de l'année 1821.
11 n'est peut-être pas superflu de rappeler ici que la prohibition dont le gouvernement russe frappa les loges maçonniques et les sociétés secrètes en général est postérieure à la dissolution de Y Union du bien public.
V Les idées criminelles émises par quelques individus, soit avant l'organisation de cette société, soit pendant qu'elle existait, soit enfin après sa dissolution , ne l'ayant été que hors de son sein , comme il appert de l'enquête elle-même , ne peuvent lui être attribuées.
8° La dissolution de Y Union du bien public ne fut pas acceptée par quelques uns de ses ex-membres.
9* Ceux-ci néanmoins , considérant l'ancienne société comme dissoute de fait, firent des efforts soit pour la réorganiser, soit pour en établir une nouvelle.
10® Malgré tous ces efforts, malgré les assertions de l'enquête , malgré même les déclarations que le rapport met dans la bouche de plusieurs des inculpés, rien ne prouve d'une manière certaine qu'il ait jamais été établi aucune société pareille à celle qui avait été dissoute; du moins l'enquête n'a-t-elle pu fournir aucune trace soit d'un règlement, soit d'une action quelque peu formelle depuis 1821.
dl° Tout ce que le rapport produit à cet égard de plus saillant, ce sont quelques conciliabules dans le midi de l'empire , tenus par un petit nombre d'individus qui ne voulaient pas reconnaître la dissolution de l'ancienne société.
12° Tous les efforts de ces individus, tous leurs plans, tous les propos furieusement extravagants qu'ils disent avoir tenus à cette époque , n'ont eu aucune suite , n'ont abouti à rien. Ils finirent par abandonner leurs projets , puisqu'ils en renvoyèrent l'exécution à un avenir incertain.
13° Même en admettant qu'une société quelconque ait été réorganisée à Pétersbourg , l'action de cette société , de l'aveu de l'enquête , est demeurée complètement nulle jusqu'à la fin de 1824.
14° Pendant l'année qui s'écoula depuis cette dernière époque jusqu'en décembre 1825, l'enquête ne produit rien contre la société, si ce ne sont les efforts de deux de ses membres pour en recruter d'autres . Dans la réalité , il y eut deux hommes qui cherchèrent à faire des prosélytes à leurs opinions.
15° D'après les déclarations de l'un d'eux , la société était nulle et ses travaux considérés comme un simple passe-temps ^ et l'on songea enfin à dissoudre . ce simulacre de société.
16° A la nouvelle de la mort de l'empereîïr Alexandre , ou plutôt à la nouvelle de l'abdication du grandduc Constantin, l'idée vint de faire un mouvement in-
surrectionnel , dans le but d'amener l'étàblisseniént d'un ordre de choses constitutionnel eu Russie. Cette idée fut conçue et adoptée indistinctement et par des personnes qui avaient appartenu aux associations secrètes , et par d'autres qui y étaient restées constamment étrangères.
17° La résolution d'agir ayant été prise le 12 décembre , on s'adressa, pour l'exécution , à ceux que Ton croyait disposés à seconder le mouvement, et cela à raison de leurs opinions , et non à raison de leur affiliation à des sociétés secrètes. A l'exception de deux individus, tous ceux qui ont pris part à l'insurrection , soit en la préparant , soit en Teffectuant , n'avaient , d'après l'enquête même , appartenu avant i 825 à aucune société secrète , ou n'en ont fait partie ni avant ni après , et ces derniers sont les plus nombreux .
Je conclus de ce résumé que ceux qui prirent une part quelconque à l'insurrection de décembre 1825 en étaient seuls responsables aux yeux de la loi , et que les personnes qui n'ont rien su et ne pouvaient rien savoir de cette insurrection ne devaient être , en aucune façon ^ impliquées dans ce procès. J'en dirai autant-dès événements du midi , où l'idée de s'insurger ne naquit que le 29 ou le 30 décembre, après l'arrestation et la délivrance de l'auteur même de l'insurrection.
Pour ce qui me regarde personnellement , l'en-
quête n'a établi ni même avancé rien de positif , $i ce n'est que j'avais fait partie (Je cette association secrète connue sous le nom d'Union du bien public ^ association que je contribuai à dissoudre en 1821 .
Quant aux faits postérieurs, mes expticatious ont démontré que, loin d'avoir. été affilié à quelque société nouvelle, je n'ai eu, jusqu'à l'époque de mon départ de Russie, en avril 1824, aucune raison de supposer qu'il y eût une association secrète quelconque établie ; je suis encore aujourd'hui , comme alors, convaincu du conti^iire.
Gomme le but de YVnUm du bien publie , indiqué dans le règlement de cette société , n'offrait rien dont on pût avoir à répondre devant la loi , ma participation à cette société ne pouvait faire peser sur moi aucune responsabilité.
Tous les faits qui me sont reprochés par l'enquête, depuis mon entrée dans l'association du Bien public , jusqu'à sa dissolution, se réduisent à ces mots : « Un président sans phrases. » Cette in<!ulpatien était tellement absurde, que la commission d'enquête ellemême ne l'avait pas admise ; elle aurait donc dû , en vertu de ce qui est prescrit par une loi formelle , être considérée comme nulle et non avenue.
Pour ce qui est des faits dont on m'accuse de m'être rendu coupable postérieurement à la dissolution de V Union du bien public^ le rapport de la commission d'enquête en signale deux :
l*" Ma participation au rétablissement de la so ciété en 1822.
Mes explications ont montré que cette inculpation était réfutée par le récit mêrne du rapport ; en effet , on y désigne par leurs noms, et dans Tordre chronologique , tous les chefs de cette prétendue société , et mon nom à moi ne s'y trouve pas. D'ailleurs > celui qui m'avait cité comme en ayant été un des fondateurs se rétracta autant qu'il fut en son pouvoir de le faire. Rien, dans le rapport, ne prouve ni ne fait même supposer que j'aie participé à cette société.
2<> Mon adbésicHi à la déportation de i'eitip^^'eur, donnée dans une séance qui eut lien a Pétersbourg en 1825.
J'ai dit que j'avais quitté Pétersbourg en 1824.
Il demeure donc démontré que , depuis là dissolulion de la société du Bien publie jusqu'à mon départ de Russie , l'enquête n'a pu trouver à m'inculper de quoique ce fut.
Mais , outre le rapport , il y avait une Notice particulière sur moi , comme il y en avait sur les autres prévenus. Ces notices n'auraient naturellement dû être que des extraits du rapport, seule base de l'accusation ; la commission d'enquête se vante de les avoir rédigées avec la plus scrupuleuse exactitude ; néanmoins, Ton trouve dans la Notice qui me concerne des inculpations que l'on chercherait vainement dans
le rapport. Comment se fait-il que l'une me charge plus que l'autre ?
Quoi qu'il en soit , j'ai réfuté plus haut cette notice, en tant que ses accusations portaient sur les faits contenus dans le rapport de la commission. C'est ainsi que j'ai prouvé que non seulement il y avait confusion dans ces deux chefs d'accusation , V établissement de la société et son rétablissement^ mais aussi que les déclarations sur lesquelles la notice fonde ses inculpations venaient de personnes qui matériellement ne pouvaient rien témoigner à cet égard. J'ai de même prouvé, quant à l'affiliation de nouveaux membres, que je n'ai jamais affilié personne à aucune société , et que je ne puis même pas l'avoir fait , puisqu'à Tépoque où il est question de ces affiliations de ma part, c'est-à-dire depuis la dissolution de V Union du bien jpwè/ic jusqu'à son prétendu réiablissement en 1822, il n'a existé, de l'aveu même du rapport, aucune société.
Si , par impossible , on voulait reporter cette affiliation à la société de 1822, je répondrais par la déposition de celui qui me nomma comme ayant été un des fondateurs de cette société, laquelle déposition porte que je m'abstenais de recevoir de nouveaux membres. (P. 39.)
A la suite de ces chefs d'accusation, la notice contient celui de participation à l'intention d'introduire le ré,i?ime républicain; et cette fois, à l'appui de la
déclaration de Pestel sur le « président sans phrases », elle en cite une autre qui ne se trouve point dans le rapport de la commission d'enquête. Voici cette nouvelle déclaration, et comment elle a été amenée :
(( A cette question faite h Bestoujeif- Rumine : )) Lesquels des prévenus ont le plus contribué, par )) leurs paroles, leurs actions, leurs écrits , etc., à j) propager les opinions républicaines ? il répondit : )) N. Tourgueneff dans le nord, et Pestel dans le » midi. »
La commission d'enquête ignorait peut-être qu'il existe des questions qu'en langage de droit on appelle insidieuses , et que la loi défend d^en adresser de ce genre aux prévenus. Mais, sans m'arrêter ni à la question , ni à la réponse , je me bornerai à dire que je n'ai jamais connu , jamais vu Bestoujeff , et que la lecture du rapport de la commission d'enquête m'a seule révélé son existence.
Sans doute cette déclaration n^a pas été admise par la commission d'enquête. Il n'en est pas moins vrai qu'elle a contribué beaucoup à me faire condamner et à opposer à mes explications des difficultés insurmontables. C'était sans doute le but des inquisiteurs , qui peut-être ne voulaient que produire contre moi une impression défavorable.
Il parait d'ailleurs que tous les inculpés sans exception, ceux qui me connaissaient comme ceux aux-
quels j'ayais toujoura été étranger, furent particulier rement questionnés sur mon oompte; mais il paraît aussi qu'on n'a consigné dana le rapport de la com-mission d'enquête que le» réponses qui m'étaient défavorables. J'ai appris, entre autres choses, qu'un des fondateurs de la société du Bien public^ quoique non . impliqué dans le procès, avait été interrogea mon sujet d'une façon très minutieuse et très sévère, d'abord par un des membres de la commission , ensuite par un autre, et enfin par le grand-duc Michel luimême. On employa tous les moyens de persuasion pour savoir de lui quelle part j'avais prise aux sociétés secrètes. Ce fut «a vain. Quoiqu'il exposât dans le plus grand détail fout ce qu'il savait sur ces sociétés, il n'avait rien à dire dont l'accusation eût pu tirer parti contre mot ; toutes ses réponses, au contraire, tendaient à me dîscniper complètement. Aussi ne figurent-elles pas dans le rapport (1). Je dois dire d'ailleurs que je ne connaissais pas cette personne , ni comme affiliée à la société secrète ni autrement. Ici une question se préseaite : cet homme âurait*il fait
(1) Ce n'est que par un. pur hasard que j'ai eu connaissance des interrogatoires subis h mon égard par la personne dont il est ici question. Nul doute qu'il n'y ait eu bien d'autres déclarations pareilles qui m'ont été favorables ; mais on n'avait besoin que d€ celles qui pouvaient me compromettre , et , comme on Ta vu , on n'a pos été scrupaleox dans le eboix.
les mêmes réponses si , au lieu d'être interrc^é à peu près comme témoin , il l'avait été comme inculpé , et qu'on l'eût par conséquent traité comme les autres prévenus?
On m'a dit, et cela esl très probable, que les membres de la commission d'enquête , en leur qualité d'aides-de-camp généraux de l'empereur, étaient désespérés de ne voir que des militaires impliqués dans le procès ; ils voulaient à toute force faire tremper dans les conspirations qu'ils disaient avoir découvertes des personnes appartenant à Tordre civil , et, surtout en mettre au nombre des chefs. Cette manie puérile de chercher à dissimuler ce qui était évident pour tout le monde n'a pas peu contribué à l'inique obstination du rapporteur à citer mon nom à tout propos , et presque toujours à tort et à travers.
Ayant dit plus haut que les deux inculpations principales dirigées contre moi avaient été écartées par la commission d'enquête e.Uef-même, je crois devoir citer ici le passage de la notice à ce sujet. La commission, en résumant les déclarations faites contre moi , dit ce qui suit :
(( Par conséquent il ne reste que deux déposi- )) .tions : celle de Pestel (sur le président sans phra- » ses), et celle de Ryléeff (sur la déportation de )) Tcnipereur), et encore sur des objets différents. )> La commission , trouvant dangereux de les ad- )) mettre comme suffisant h Taccusation dans un
)> crinne aussi grave, croit juste de s'en rapportera » la sagesse du tribunal suprême (1) ».
RtCAPITOLATlON DES CHEFS d'aCCOSATIQH QUI ONT MOtIVÉ