EPILOGUE
Parvenu à cette période de mon récit , il me restait à exposer ce qui se rapporte à l’événement qui m’a exilé pour toujours du pays où je suis né. 11 m’a fallu nécessairement retremper mes souvenirs dans la lecture des différents écrits que j’ai composés, il y a à peu près quinze ans, sur la cond imnation portée contre moi , et j’ai apporté dans cette lecture, comme dans celle du rapport de la commission d’enquête , une sorte d’indifférence qu’explique assez bien tout ce que j'ai dit jusqu’ici sur moi-méme ainsi que sur les circonstances dans lesquelles je me suis trouvé placé en Russie. Eh bien ! à présent, après quinze ans d’une vie toute différente, avec des idées, des habitudes toutes nouvelles, je comprends encore moins que je ne le faisais alors pourquoi j’ai été condamné, l a légèreté des accusations portées contre moi , l’incohé-
rence de ces accusations , la confusion des époques et des dates , surpassent , en effet , toute croyance.
Discutant un à un ces griefs, je crois être parvenu, dans mes mémoires justificatifs, à prouver jusqu’à l’évidence qu’ils ne pouvaient fournir contre moi le moindre motif de condamnation. Le premier de ces mémoires, que je rédigeai avant de connaître le rapport de la commission d’enquête, et qui n’était puisé que dans mes souvenirs, contient déjà une réfutation complète et anticipée de tout ce qui a été produit contre moi par la suite. En l’écrivant, j’avais confiance dans la bonne foi de ceux qui devaient le lire. J’étais alors intimement persuadé qu’il expliquerait suffisamment toute ma conduite, et que personne ne penserait, après l’avoir lu, qu'aucune espèce d’accusation légale put être portée contre moi. Cependant, loin de là, il parait que ce mémoire ne fît qu’irriter mes juges; et la cause de ce courroux, c’est que j’y disais et y prouvais que l’association secrète à laquelle j’avais appartenu n’avait eu ni signification , ni portée.
Par la suite je rédigeai encore deux autres mémoires, un en russe et un en français. J’y suivis pas à pas l’accusation contenue dans le rapport de la commission d’enquête, et j’en démontrai la fausseté. Ces mémoires, le dernier surtout, n’étaient destinés ni à être présentés à qui que ce fût, ni à être publiés de mon vivant; je voulais seulement consigner toute la vérité sur ce qui pouvait me concerner dans les évé-
nements dont Saint-Pétersbourg fut le théâtre en 1825 et 1820.
Enfin, un savant jurisconsulte français rédigea aussi , dans le temps , un mémoire justificatif en ma faveur. Il eut le courage et la patience de discuter, dans tous leurs détails, les accusations portées contre moi. Les inconséquences, le décousu, la frivolité des charges, qui rendent le rapport de la commission d’enquétc aussi ridicule que monstrueux , ne paraissent avoir ni effrayé , ni fatigué , le zèle généreux de cet I omme distingué. 11 examina tout, réfuta tout, avec la science d’un jurisconsulte et le talent d’un homme d’esprit. L’intérét de curiosité et la nouveauté l’ont probablement soutenu dans un travail si propre à le rebuter; car, assurément, un jurisconsulte français devait , en pénétrant dans ce dédale fangeux de la justice russe, se trouver en pays inconnu.
Si, sous l’empire des premières impressions, quelques uns de mes juges ont pu de bonne foi croire à ma culpabilité, il est impossible qu’aucun d’eux, après avoir lu mes mémoires (si toutefois ils les ont lus), ait conservé cette conviction. Et ici je ne parle que de ceux qui , par incapacité ou par inexpérience de ces sortes de procédures, n’ont examiné l’allaire que superficiellement, et ont, pour ainsi dire, formé leur opinion à la volée; car ceux qui ont pénétré au fond des choses n’ont pu me croire un seul instant cou pable.
I.a persistance dans l’hostilité qui s’cst manifestée contre moi ne pouvait donc venir que de la haine dont on poursuivait les idées et les principes que j’étais censé professer, tout autant du moins que de la difficulté de revenir sur le passé.
Quant à ceux dont la position était telle qu’ils ne pouvaient être touchés que faiblement de mes opinions sur quelques sujets irritants, comme l’émancipation des serfs, par exemple, la source de leur acharnement contre moi fut mon refus de comparaître, refus dont ils se trouvaient blessés (1 ).
Mais, outre ces causes de prévention de la part des uns , et d’abandon de la part des autres , il y a ce grand secret du cœur humain qui explique tant de choses, inexplicables de toute autre manière : c’est qu’on ne pardonne jamais aux autres les torts qu’on a eus soi-méme envers eux. Ceux qui ont prononcé sur mon sort, ayant vu et senti leur iniquité, loin d’étre disposés à la reconnaître , ont été au contraire portés à y persévérer , à chercher des prétextes, des
(l)Notbing is more implacable than a sovereign when li»finds bis calculation of buman baseness fruslrated hy virlue being unexpectcdlv found , where il was liltle expoclrd. ( I. Brougham , Biogranhic de I afnyellc ).
Je ne fais celle citation que pour en indiquer l'idée; il est inutile de dire que je n'ai pas l'intention de m’appliquer de telles paroles
excuses pour leur propre conscience , et surtout des motifs tels quels, mais propres à dire jetés aux yeux du monde pour l’aveugler. Quand il y a quelque offense à pardonner, l’homme, en général , n’est pas assez méchant pour refuser toujours de le faire : il pardonne par vanité , sinon par vertu ; si ce n’est pas le sentiment du devoir, si ce n’est pas un principe qui le fait agir, il pardonne pour se procurer la jouissance que donne l'accomplissement d’une bonne œuvre. Mais quand il n’y a rien à pardonner , quand il s’agit, au contraire, de réparer son propre méfait envers celui qui en a été victime, oh ! alors le sacrifice devient trop grand , et il n’y a que les âmes bien humbles, bien pénétrées de l’extrême faiblesse de notre nature, ou des âmes fortement trempées, qui puissent s’y prêter et l’accomplir franchement. « 11 n’y a que les grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être bon », a dit Fénélon.
Après tout, il y a peut-être une cause plus directe, plus efficiente encore de l’injustice exercée envers moi, ainsi que de la persévérance qu’on y a mise, et celte cause, il faudrait la voir dans le peu de civilisation du pays etdes individus. Le sauvage ne comprend pas pourquoi, dans les états bien organisés, on entoure l’exercice de la justice de tant de formes et lesaccusés de tant de garanties ; la procédure la plus simple et la plus expéditive lui parait toujours la meilleure : le mépris de la vie humaine est le caractère propre du bar-
bare. Quand à un état incomplet de civilisation viennent se joindre des mœurs et des habitudes façonnées à l’esclavage , comme c’est le cas en Russie , on conçoit la difficulté et même l’impossibilié pour les idées justes et vraies de se faire jour, de s'implanter et de prévaloir.
Chez un peuple long-temps opprimé par tous les genres de despotismes, une certaine civilisation peut faire des progrès ; elle peut , sous quelques rapports, atteindre à un degré assez élevé, grâce à l’aptitude de l’homme à apprendre et à imiter ; mais la civilisation véritable, a des nuances délicates qui en sont comme le complément , et qui ne viennent qu’après tout le reste. On peut dire de ces nuances ce que lord Erskine a dit un jour de la liberté , que c’est le plus grand et le dernier des bienfaits que Dieu accorde aux hommes. La plus précieuse est le sentiment de la justice, de l’équité , le respect pour la \ie et la dignité de l’homme. Si l’on y réfléchit avec attention, on verra que ce sont surtout ces sentiments qui distinguent la véritable civilisation de la barbarie, tout ornée, façonnée, lustrée, vernie qu’elle puisse être. Tout peut être appris , imité , hors ces sentiments.
Il est difficile de s’imaginer jusqu’où va l’absence de ces perfections sociales en Russie, même parmi les gens qui se croient civilisés et qui le sont en effet sous quelques rapports. Les idées de justice et d’équité y sont à peine connues ; le mépris de tous les
droits naturels y remplace le respect pour la dignité, pour la vie même de l’homme. Le manque de véritable civilisation est tel, que des personnes d’ailleurs honnêtes, bienveillantes pour leurs semblables, chaleureuses même dans l’exercice de quelques bonnes œuvres, commettent souvent, sans s’en douter, des fautes graves et des délits qui ailleurs révolteraient toute àme bien née. Kl quant a celte désapprobation , tacite ou patente , qu’attire toute bassesse, toute action infâme, commise n’importe par qui et contre qui, n’importe dansquellescirconstances; quanta ce blâme public si écrasant qui souvent, dans un pays civilisé, pousse au suicide celui qui en est l’objet ; quant à cette réprobation universelle, gage si sévère et si salutaire à la fois de la morale publique, tout cela est complètement inconnu en Hussie. La dépravation, la cruauté, l'infamie même, passent inaperçues, ou trouvent toujours des excuses , de l’indulgence. Un honnête homme, un homme vertueux , incapable de se dégrader sciemment par rien de pareil, non seulement fera taire l’indignation que doit lui causer l’étre coupable de toutes ces turpitudes, mais même il ne rougira pas de continuer avec lui des relations d’amitié. Iæ vertu peut-elle être en grande estime là où le vice n’est pas en grand mépris ?
A la suite de ces tristes vérités, il m’est doux de pouvoir citer quelques faits qui prouvent que le manque de véritable civilisation n’emp ’che pas, en Hussie
comme ailleurs, les nobles qualités de l’âme humaine de se manifester quelquefois dans tout leur éclat. Les actes de vertu sont d’autant plus méritoires alors, d’autant plus sublimes , qu’ils sont moins appréciés par ceux aux yeux desquels ils se produisent.
De nombreuses familles ont été éprouvées, et bien cruellement, par les événements malheureux que je viens de rappeler : leur voix, pas plus que celle des condamnés, n’a pu se faire entendre; mais elles ont protesté par leurs actes, par leur noble dévouement, contre les sévérités du pouvoir. Ce sont les femmes surtout qui, dans cette circonstance comme toujours, ont agi le plus éloquemment.
Une d’entre elles, belle et accomplie, appartenant à une famille illustre, et nouvellement mariée à un
des condamnés, N. M n’hésita pas un moment à
le suivre en Sibérie, où son propre frère fut aussi envoyé. Là elle donna le jour à un enfant. La rigueur du climat, dans l’endroit où elle se trouvait, était très défavorable à cette pauvre créature et à la mère elle-même. Pendant long-temps on sollicita pour cette famille la faveur d’étre envoyée ailleurs, même dans cette affreuse Sibérie; ce fut toujours en vain, l a mort vint mettre un terme aux souffrances de celte femme héroïque.
Une autre, la jeune et riche épouse du prince Tr... ., au moment où l’arrêt qui condamnait son mari lui fut connu, déclara qu’ellele suivrait, et accomplit sa
résolution, malgré l’opposition de ses parents, qui n’étaient que des courtisans. Un vieux serviteur de la maison s’offrit pour l’accompagner. Un jeune Français, qui se trouvait attaché comme secrétaire particulier au comte I , père de Mm' Tr...., pensant aux dif-
ficultés qu’aurait pour elle un pareil voyage, l’accompagna également; il revint bientôt en France, et put donner quelques renseignements sur la position des exilés. Lorsqu’elle fut arrivée à sa destination, on dit à la princesse Tr.... que, son mari devant rester prisonnier, elle pourrait se loger dans une maison particulière , et qu’elle aurait la permission de le voir une ou deux fois par semaine . Elle persista à vouloir entrer clle-môme en prison pour être toujours auprès de lui. On lui représenta vainement que, dans ce cas, elle ne pourrait conserver auprès d’elle personne pour la servir. Elle accepta toutes ces conditions, et continua long-temps à remplir elle-même les pénibles devoirs d’un ménage de prison.
La belle et spirituelle femme du prince V.......
n’avait pu réussir dans le dessein qu’elle avait formé d’accompagner son mari quand il partit pour la Sibérie , et elle était demeurée auprès de ses parents. Au bout de quelque temps , elle pria ceux-ci de lui permettre d’aller voir le pauvre prisonnier, et ils y consentirent; mais bientôt après ils en reçurent une lettre dans laquelle elle leur demandait pardon de les avoir trompés pour la première fois de sa vie, sa ré-
solution bien formelle, quand elle était partie, étant de ne jamais revenir.
Une jeune femme, dont le frère se trouvait au nombre des exilés, ne pouvant obtenir la permission d’aller le voir, résolut de faire le voyage en secret , et elle y réussit. Elle alla trouver son frère au fond de la Sibérie, et lui porter des consolations, sinon des espérances.
Une autre, une jeune Française, d’une rare beauté, après s’étre trouvée comme gouvernante dans une maison honorable, s’élait retirée chez ses parents à Moscou. Une maladie de langueur l’y consumait; personne, pas même sa mère, n’avait pu deviner la cause de son dépérissement. Tout à coup une condamnation à l’exil et aux travaux des mines frappe le fils de la famille dans laquelle elle vivait naguère. Ce n’est qu’alors qu’elle prie sa mère de faire des démarches auprès des parents du condamné, et de leur d mander s’ils consentiraient au mariage de leur fils infortuné avec el'e. Il parait que l’inclination était mutuelle, mais que les jeunes gens, s’en étant aperçus eux-mêmes les premiers, n’avaient pas voulu s’y abandonner, et, par ménagement pour la famille du jeune homme , avaient à l'instant même résolu de se séparer. Les parents , enchantés de procurer un tel adoucissement au sort de leur fils, acceptèrent avec gratitude le sacrifice de la noble jeune femme. Elle partit pour la Sibérie, épousa le condamné, et
vécut quelques années, après avoir donné le jour à trois enfants. Elle y mourut. Son mari la suivit bientôt au tombeau. Lejeune homme, qui était mon parent et que j’avais connu dès sa première jeunesse, était d’ailleurs digne , sous tous les rapports , du dévouement dont il était l’objet (1). Sa mère disait souvent qu’elle se croirait encore heureuse si on lui permettait d’aller vivre auprès de son fils. Une autre femme, qui avait et a encore en Sibérie tout ce qui lui est le plus cher au monde, ses deux fils, a longtemps sollicité la permission d’aller vivre avec eux. L’une est morte sans avoir revu son enfant; l’autre vit, et je ne sais si elle espère encore.
C’est ainsi que , quand des événements inattendus, extraordinaires, surviennent tout à coup , l’âme humaine éclate, pour ainsi dire, tout entière. Alors, si l’on voit d’un côté les passions mauvaises se traduire en tyrannie, de l’autre on voit surgir les sublimes vertus, surtout cette noble vertu du dévouement. Toujours et partout, à côté des colères
(I) La littérature moderne s'empare de tout. Un autre épisode du drame de 1S2G a servi de sujet à un roman ( le Maître d’arme » ) . Je ne connais pas tous les détails , toutes les circonstances des événements qui y sont décrits j mais , en le lisant , j'ai souvent pensé h la vertu si pure et si modeste de la jeune personne dont je viens de parler.
aveugles et inexorables, apparaissent des sacrifices héroïques. Si ce n’est pas là une compensation, c’est du moins une consolation. On en a besoin pour croire à la justice divine et à la perfectibilité humaine.