INTRODUCTION
Dans tout ce que j’aurai à dire sur les sociétés secrètes, je prendrai pour guides, et ma propre expérience, et le rapport de la commission d’enquête sur les faits qui ont précédé l’événement de décembre
En parlant de moi-même, je le ferai avec la plus grande franchise; je ne dirai que la vérité. Si elle m’est favorable , tant mieux pnur moi; si elle m’est contraire , cela ne m’empêchera pas de la confesser.
Si j’étais en Russie, ou que j’eusse à répondre devant un tribunal russe, il me serait sans doute permis d’employer tous les moyens possibles pour me discul-
per d’une accusation par suite de laquelle j’ai été condamné; mais, dans la position que les l.ommes et les circonstances m’ont faite ; affranchi, comme je le suis, de toute dépendance; sans crainte de qui que ce soit, sans espoir en qui que ce soit,, libre; enfin, de parler ou de garder le silence, il \ aurait de la faiblesse, de la lâcheté même à vouloir taire ou dissimuler la vérité.
Quant aux opinions que j’ai pu professer durant mon séjour en Russie , je n’ai assurément rien à y changer. Si mes convictions n’étaient plus les mêmes, je n’hésiterais pas à l’avouer, adoptant pour ma part ces belles paroles de l’auteur de Lélia : « Si re- » connaître une erreur passée ou confesser une foi » nouvelle est un devoir, nier cette erreur ou ladissi- » muler, pour rattacher gauchement les parties dis- » loquées de l'édifice de sa vie, est une apostasie non » moins coupable et plus digne de mépris que les au- » très. »
D’ailleurs, j’ai beau examiner avec une attention sévère toute ma conduite pendant les huit années de mon dernier séjour en Russie, je ne vois pas qu’aucun motif personnel, aucune préoccupation criminelle, l’ait jamais inspirée ou dirigée : je désirais le bien pour tous, et ne voulais le mal pour personne. Quand je reporte ma pensée vers ce temps, passé au service des autres et de mon pays, au milieu d’efforts à peu près impuissants , mais toujours renouvelés dans des
sens divers, efforts qui, sans abattre mon courage, ont fini par épuiser mes forces physiques, alors je ne puis que rendre grâce à la Providence, qui m’a ménagé la douce consolation de n’t'tre arrivé à la proscription qu’en suivant le chemin do l’abnégation et du dévouement, sans m’étre jamais heurté à rien d impur, à rien de suspect.
Ma vie et mes actions sont là , exposées à la clarté du jour. Aucun doute n’est possible sur les motifs de ces actions. Le résultat.... c’est la proscription. Qu’on ne dise pas, oepcndant, qu’avec les meilleures intentions du monde, avec une entière bonne foi, on peut contrevenir à des lois positives, et attirer ainsi sur sa tête la vindicte des hommes, sinon celle de Dieu. Non, à mon égard cette supposition n’est pas admissible. Aucune de mes actions ne pouvait être considérée comme contraire à la loi , comme justiciable de quelque tribunal ; on n’a pas même tenté de l’établir, cela était impossible : une longue absence m’avait déjà totalement séparé de mon pays , quand , à mon insu, eurent lieu les événements par suite desquels j’ai été condamné.