‹ La Russie et les russesChapitre 12 sur 23 · PRÉAMBULE · texte numérisé non relu

PRÉAMBULE

Dans les jours qui suivirent la mort de l’empereur Alexandre, arrivée à Taganrog, pendant que la question de savoir auquel de ses frères appartiendrait sa succession tenait les esprits en suspens, un mouvement insurrectionnel eut lieu à Saint-Pétersbourg (1). Les insurgés se proposaient d’obtenir l’établissement d’un gouvernement représentatif. Leur tentative fut réprimée.

Une autre insurrection militaire éclata, à la môme époque , dans le midi de l’empire , au sein de la deuxième armée : elle eut pour cause l'arrestation de quelques officiers supérieurs par suite de dénonciations faites à l’empereur Alexandre.

Entre ces deux insurrections , entre leurs chefs respectifs, il n’y eut rien de commun, rien de concerté.

Après celle du \ \ décembre 1 82o (vieux style) , le gouvernement russe crut devoir recourir à des mesu-

(1) Le 15 décembre 1825.

res extraordinaires pour en poursuivre les auteurs et leurs complices. On improvisa des règlements tout exprès. L’instruction du procès fut confiée à une commission d’enquête composée de 6ix aides-de-eamp généraux de l’empereur , et du directeur général des postes, ancien ministre des cultes et de l’instruction publique. Le grand duc Michel, frère de l’empereur, fit également partie de ce comité, auquel un conseiller d’état, ancien diplomate, fut adjoint comme secrétaire.

11 est sans doute peu régulier d’investir des militaires de fonctions administratives et judiciaires ; mais ce qui dans des pays plus civilisés paraîtrait une anomalie monstrueuse n’a en Russie rien de choquant; on ne peut offrir que ce que l’on possède , et à l’impossible nul n’est tenu. Néanmoins, dans cette circonstance, le gouvernement russe se surpassa luimême et mit toute décence de côté. Malgré la confusion qui existe dans le partage par spécialités des fonctions publiques , malgré le peu de capacité d’un grand nombre de magistrats et de juges, quelques corps cependant, quelques tribunaux ont fini par acquérir , à force de routine , une certaine expérience qui permet de compter sur une procédure tant soit peu régulière. Tel est surtout le sénat. Non seulement il apporte, en général, plus de régularité dans les jugements, mais il ose quelquefois imposer des limites à l’arbitraire des autorités administratives ,

qui , profitant de la confusion des pouvoirs et fortes de l’appui des ministres, ne sont que trop portées à violer les formes légales et les principes judiciaires. Le gouvernement aurait donc pu, tout en instituant une commission spéciale, y placer quelques sénateurs expérimentés, qui du moins y eussent apporté certaines traditions de justice légale. Quant à l’adjonction à cette commission du frère de l’empereur, je n’en dirai rien : en Russie elle a pu ne causer aucun étonnement; partout ailleurs elle a dù paraître inconcevable.

A côté de cette commission on improvisa un tribunal suprême, composé de plusieurs membres du conseil d’état et du sénat, d’aides-de-camp de l’empereur, d’archevêques, etc. Conformément aux règles établies, c’est le sénat qui aurait dù juger l’affaire; mais, quelque peu de garantie morale qu’offrît ce corps, le gouvernement trouva sans doute qu’il en offrait encore trop. Il voulut pousser l'abitraire jusqu’au bout. L’instruction, le jugement, tout devait suivre une marche inaccoutumée, extra-légale; et l’on couronna dignement l’œuvre par l’application de la peine de mort, que depuis près d’un siècle la Russie a rayée de son code criminel.

La commission d’enquête instruisit le procès. Le résultat de ses recherches fut consigné dans un rapport à l’empereur, qui tint lieu d’acte d’accusation.

Cette circonstance , que le rapport de la commis-

sion d’enquête fut la seule et unique pièce produite au procès, est importante pour la tâche que j’entreprends ici. Mes observations sur le procès auront d’autant plus de poids, qu’elles seront basées sur cette pièce fondamentale.

Quant à moi personnellement, je ne me suis de même servi pour ma justification que du texte de ce rapport. On verra que ma non-culpabilité pouvait èlre établie par le simple rapprochement des faits et des dates , sans que j'eusse aucunement besoin de comparaître devant le tribunal pour me défendre.

Le rapport de la commission ne ressemble guère , comme on aura occasion de le voir, à une pièce judiciaire : c’est tout au plus un récit historique, qui parait dicté par la passion et écrit dans les intérêts d’un parti plutôt que dans ceux de la vérité. Son auteur s’est proposé un but, et pour arriver à ce but tous les moyens lui ont paru bons. Hien ne l’arrête. S’il se heurte à une contradiction , s’il tombe dans l’obscurité , il se relève bien vite en s’accrochant à quelque perfidie , et poursuit sa roule sans regarder en arrière. 11 est clair que l’ensemble de son œuvre devait se ressentir de ce zèle ignoble : aussi les contradictions y fourmillent-elles ; les faits établis d’abord ne tardent pas à s’annibilcrd’eux-mêmes, ou sont bientôt suivis d’autres faits qui viennent les dé mentir.

Pour faire mes observations, j’ai dâ citer des passages du rapport. J’ai tâché de rendre ces citations

aussi courtes , aussi peu nombreuses que possible ; cependant il m’a souvent fallu , pour ne rien omettre des diverses accusations , en consigner quelques unes auxquelles le manque de preuves et même de vraisemblance semblerait enlever toute importance, mais sur l’effet moral desquelles le rapporteur comptait sans doute beaucoup.

J’ai conservé pour ces citations l’ordre dans lequel elles se suivent dans le rapport. Après chacune d’elles viennent mes observations , qui ont trait d’abord à la société secrète dont je faisais partie , et ensuite à moi-même. Cette méthode nous exposera sans doute à des redites, mais le rapport revenant à chaque page à ses odieuses insinuations , il nous fallait bien le prendre corps à corps, et aux mêmes perfidies sans cesse reproduites nous ne pouvions opposer qu’une seule et même arme, la vérité.

Les citations sont faites d'après la traduction officielle en langue française publiée à Saint-Pélcrbourg , in-8°. Elles suffiront pour donner une juste idée de l’ensemble du rapport, qu’il serait inulilede reproduire en entier. En tout cas , j’affirme que je n’ai rien omis de cc qu’il contient d’essentiel , rien non plus de ce qu’il contient de défavorable à la cause que je défends.

Le rapport de la commission d’enquête commence ainsi :

« Des dénonciations avertirent l’empereur Ale - » xandre, en juin 1K24 et en décembre 1825, n que des individus dans l'armée tramaient le renii versement de l’ordre établi dans l’état. ( Page 5 « du rapport.) Plusieurs individus dans la deuxième » armée furent arrêtés. Cependant leurs complices » h Pétersbourg, soit dans la conviction que le gou- » vernement avait déjà connaissance de leurs proii jets , soit dans l’impatience de les exécuter, entreii prirent de tromper une partie des régiments de la n garde , à l'occasion du serment qu'ils devaient » prêtera Votre Majesté, et excitèrent le mouve- » ment dont les habitants de la capitale furent té- » moins le 14 décembre. (Page 6.) Dans la soirée •> du même jour iis étaient presque tous au pouvoir » du gouvernement, et leurs dépositions vinrent éii claircir et compléter les informations reçues tou — » chant l’existence d’un complot.

» De celle époque datent les travaux de la com- » mission.

» De l’ensemble des faits il résulte : qu’en 1817 » s'organisa une première société secrète , sous le » titre A' Union du lalut , ou des vrais et fidèles » enfants de la patrie.

n Dès l’origine, le but de cette association fut le » changement des institutions existantes de l'cra- » pire. » (Page 1 1.)

<■ Elle ne fit aucun progrès »

Tout ce que je puis dire concernant cette société , c’est que je n’cn ai jamais connu l’existence , et que son nom même ne m’a été révélé que par le rapport de la commission d’enquéte.

Le rapport parle ici de membres primitifs , de membres nouveaux , puis encore de quelques uns, et immédiatement après il dit aussi que la société ne se t composait que de dix ou même sept membres! Voilà de l’exactitude judiciaire! (V. page 10.)

A propos des discussions qui eurent lieu à Moscou entre quelques individus , membres ou non de cette société , le rapport signale des conversations tenues par eux sur le régicide, et fait observer:

» Que ce fut lors de ces discussions que naquit » l'affreuse idée du régicide ». (Page 13.)

Par cette curieuse observation, le rapport veut donner à entendre que cette idée ne Ht que grandir et se propager depuis. Mais où la trouvera-l-on dans les associations secrètes ?

« A la même époque , le général M . Orloff s’oe- » cupail, avec le comte MamonolT et N. Tourgue-

» ncIT, de la formation d'une autre société

» Toutefois ses plans n'eurent aucune suite, et » l'association dont il avait con^u l'idée ne se forma » point.» ( Page 19.)

(Quelque temps après mon retour à Saint-Pétersbourg, je rencontrai le général M. OrlofT, que j’avais connu à l’étranger et particulièrement à Nancy , où il se trouvait en 1815 comme chef d’état-major du corps d’armée russe stationné dans ces contrées. Ce général unissait à beaucoup d’esprit naturel un caractère noble, élevé. En fait d’instruction, il possédait à un haut degré celle que possèdent généralement les gens du monde. Comme tous les esprits vifs et ardents à qui il manque des idées stables basées sur des connaissances solides, il s’attachait à tout ce qui frappait son imagination. Cela ne l'empêchait pas de penser à l’utile et au positif. Ayant été nommé commandant d’une division de la deuxième armée, il mit le plus grand zèle à établir et à propager des écoles lancaslriennes , non seulement dans sa division, pour les nombreux enfants de troupe et pour les soldats , mais aussi pour les enfants des villes dans lesquelles sa division était cantonnée. Il y consacra le traitement de son grade et même une notable partie de sa fortune. Ses soins produisirent bientôt des résultats très satisfaisants; mais à la fin ils tournèrent à son détriment, comme au détriment de ceux en faveur de qui ces nobles efforts avaient été tentés. Tant il est vrai qu’il est à peu près impossible en Russie de faire le bien, le bien même le plus pur et le plus simple, sans être exposé à devenir soi-même victime de son zèle et à compromettre ceux qu’on veut obli-

ger. A présent, m’a-t-on dit, le général s’occupe d’intéréts matériels, de fabriques; il écrit des livres sur les finances. Il parait que ma destinée est de le contredire toujours, car je suis tout aussi opposé à ses théories financières et manufacturières que je l’étais à ses théories guerrières et conquérantes. Au reste, j’aime à me le représenter encore tel que je l’ai connu autrefois, noble, généreux, dévoué au bien public.

Lorsque je le rencontrai à Saint-Pétersbourg, toutes ses idées étaient tournées vers la franc-maçonnerie ; il avait conçu le projet de rétablir celte institution telle qu’elle existait sous Catherine II, et de lui donner quelque but politique, ou plutôt pratique. Il avait pour associé dans cette entreprise le comte Mamonoiï, qui parait avoir eu une grande prédilection pour l’ancienne maçonnerie russe. Je n’ai jamais connu personnellement ce dernier, mais, dans une circonstance critique , son nom a été trop illustré pour ne pas commander le respect (I).

(I) Voici la belle action à laquelle je fais allusion. En 1812, à l 'époque de l'invasion du pays par les années de Napoléon, l'empereur Alexandre vint h Moscou , pour y être témoin des élans et des preuves de patriotisme qui éclataient de toutes parts Quelques personnes connues par leurs grandes richesses offrirent des sommes d'argent considérables pour subvenir aux frais de la guerre ; d’autres entreprirent de former et d’é-

Le comte Mainonolï avait été initié , à ce qu’il parait, à un des grades supérieurs de l’ancienne francmaçonnerie ; le général OrlofT, ayant eu connaissance du grade et de la formule de l’initiation , y apporta quelques modifications en harmonie avec les idées du temps, mais en conservant la forme mystique qui dominait dans l’ancien rite. Il me montra son projet, en m’engageant à le communiquer à quelques francsmaçons de ma connaissance, afin qu’ils tâchassent de l’introduire dans leurs loges respectives. Je donnai ce règlement, ou ce cérémonial de réception, à une personne qui présidait une loge, et qui fut enchantée d’avoir quelque symbole de l’ancienne maçonnerie russe, si célèbre autrefois. En même temps, le générai Orloflf me dit qu'il venait de former le noyau d’une association basée sur cette espèce de re-

quiper à leurs frais des régiments tout entiers. Le comte MamonofT les surpassa tous par la grandeur de ses sacrifices : non content d'offrir à l'empereur plusieurs millions de roubles qui étaient placés dans les établissements de crédit de la couronne, et des diamants pour une valeur non moins importante, il mit h la disposition d'Alexandre ses biens immobiliers, valant aussi plusieurs millions. L’empereur, tout en reconnaissant le zèle généreux du patriote, refusa cependaotd’accepter le don dans toute son étendue; il se contenta de laisser te comte former h ses frais un régiment de cavalerie, et hii conféra le grade de général de brigade.

lique. Il me nomma ses adhérents : c’étaient deux

aides-de-camp de l’empereur, le général P. M

etMr B Je voyais quelquefois ces Messieurs,

mais je ne me suis jamais entretenu avec eux de leur association. Une fois seulement, le dernier, en parlant de Y Union du bien publie , à laquelle on avait proposé de réunir la société ébauchée par le général OrlolT, me dit qu’ils n’avaient pas jugé nécessaire de fondre ensemble les deux associations ; qu’il fallait voir agir celle du Bien public , et profiter de ses bons comme de ses mauvais succès. C’étaient donc des « politiques » que ces messieurs-là.

Les fondateurs de l’association du Bien public eurent, en clîet, quelques entrevues avec le général OrlolT, mais ils ne purent s’entendre. Ces pourparlers d’ailleurs avaient eu lieu avant ma rencontre avec le général. Plus tard , celui-ci, ayant tout à fait abandonné son projet de société semi-maçonnique, entra dans l'association du Bien public, dont il cessa de faire partie quelques jours avant sa dissolution , comme je l’ai dit précédemment.

On voit par ces explications que la tentative du général OrlolT ne produisit aucun résultat appréciable. Le gouvernement , ou la commission d’enquête , fit cependant venir à Saint-Pétersbourg la personne à laquelle j’avais communiqué le projet du général OrlofT; mais, comme on ne trouva rien de suspect dans cet écrit, toute poursuite à cet égard fut abandonnée.

Le rapport ne contient pas là dessus autre chose que ce que j’en ai cité; il n’en est plus question par la suite. On voit que je ne me suis nullement occupé avec le général OrlolT de la formation d’une société , en même temps que d’autres s’occupaient à former la société du Salut, puisque celui-ci ne me parla de son projet qu’après des négociations infructueuses avec les fondateurs, non de Y Union du salut, mais de YUnion du bien public, c’est-à-dire beaucoup plus tard.

« Celle société (celle üe l'Union du salut ) prit le » litre (l'Union du bien publie, cl adopta un nou- » veau réglement. » (Page 16.)

Ce fut donc une société nouvelle , qui s’établit à la place de l’ancienne. D’après les dates indiquées dans le rapport , cette nouvelle société dut être formée au commencement de 1818.

I. FAITS RELATIFS A L’ETABLISSEMENT ET A LA DISSOLUTION DE LA SOCIÉTÉ Dlï BIEN PUBLIC.

« Les principales dispositions du Code de \'U- » nion du bien public , la division des matières, les » idées les plus remarquables, et jusqu’au style » même, y font voir une imitation et, en grande » partie, une traduction de l’allemand. Les auteurs » déclarent que le bien de la patrie est leur seul but ; » que ce but ne saurait avoir rien de contraire aux u vœux du gouvernement; que , malgré sa puissan- » te influence , le gouvernement avait besoin du » concours des particuliers ; que la société lui servi- » rait d'auxiliaire pour faire le bien, et que. sans ca- » cher ses intentions aux citoyens dignes de les par » tager, elle ne poursuivrait ses travaux en secret » que pour les soustraire aux interprétations de la » malveillance et de la haine. » ( Page 17.)

« Plusieurs membres proposèrent de solliciter » l'assentiment de feu l'empereur b l'établissement » de cette société. » ( Page 18.)

Qu’on remarque bien ceci : cette proposition fut faite au sein même de la société , et par plusieurs de ses membres. Voilà, il faut l’avouer, de singuliers régicides !

I.e rapport entre ici dans des details sur l’organisation de la société :

» Les fondateurs , y est-il dit, formaient l'Union h centrale. — Tous les quatre mois, deux des as- » sesseurs sortaient du conseil et étaient remplacés » par d'autres. — Le conseil central exerçait le pouw voir exécutif ; la direction exerçait le pouvoir légisi> latif, formait le tribunal suprême, et avait le pou- » voir de nommer une chambre temporaire de légis- » lation , etc. , etc. »

Ne dirait-on pas, en lisant ce passage, que tout cela a été réellement accompli? Il n’en est rien cependant. C’élaient là des dispositions du règlement, et nous verrons plus tard que le règlement de la société cité par le rapport n’a jamais été mis à exécution.

« Le gouvernement suprême de l'Union ne pou- » vail être établi qu'à l'époque où l’ Union serait » definitivement constituée. »

Oit trouvera-t-on , je ne dirai pas des preuves , mais les indices les plus légers de celle constitution définitive? l e rapport n’en fournit aucun. Cette société n’a donc jamais été véritablement constituée ; elle est morte en naissant, et lors de sa dissolution il y avait déjà long temps qu’elle n’existait plus de fait.

« ün se ménagea une occasion de découvrir un

a jour aux membres de la société les véritables in- » tentions de ses fondateurs. »

Quelles étaient ces véritables intentions? I.e rapport ne le dit pas , mais il renvoie à une note ainsi conçue :

<( Ces intentions ne restèrent pas long-temps se- » crêtes. Dans l’origine . dit le secrétaire de la socié-

» té, S -, ses principaux membres étaient les

a seuls h savoir qu'elle eût pour but de changer les » institutions de l’état. Par la suite, les autres ruem- » bres pénétrèrent ce projet. Pour son exécution , » comme pour l'arromplisscment des vues dévelop- » pées dans le règlement, on croyait également né- » cessaire de propager les connaissances politiques » et de s'emparer de l’opinion. »

Ainsi c’est dans une note que le rapport place le fait le plus important de l’enquête , c’est-à-dire la découverte du but de la société. Et, selon lui, quel était ce but ? — « Le changement des institutions de l’état ». — Par quels moyens espérait-on y parvenir? — « Par la propagation des connaissances politiques. » Tout le crime se réduit donc à vouloir des changements , — on ne dit pas lesquels, — et la propagation des connaissances politiques. Et l'on tient cela d’un seul homme , et sa déposition se trouve jetée dans une note !

« Il y eut deux directions formées à Moscou. » L’uneet l'autre ne sesoutinrentquepeudctemps » (Page 23.)

« Il y en eut aussi deux h Pétcrsbourg Des

» société» libres , presque indépendantes de V Union » du bien public, se formèrent également à Péters-

u bourg Il en fut établi deux dans le régiment

h Ismailowsky, dont l'une par le prince E. O., Jac- » ques Tolstoy et T » (Page 23.)

Tout cela eut lieu avant mon entrée dans la société, comme je le prouve par les dates. Je n’en parle ici que pour faire observer que J. Tolstoy, qu’on m’accuse d’avoir aflilié à la société long-temps après , paraît en avoir fait partie avant moi.

<i Ces sociétés libres n'existèrent pas plus de trois » mois. » (Page 23.)

« I. 'objet principal de l’activité de cette association h secrète était de multiplier le nombre des membres. » Cependant , s'il faut en croire des données parti - » culières , qui n’ont pas été conGrmécs par les a- « veux des prévenus , les membres de la direction n se préparaient aussi à agir sur l'opinion publique » par le moyen d'un journal peu coûteux, dechan- » sons, de caricatures, etc. » (Page 25.)

Ici le rapport renvoie à une note ainsi conçue :

« C'est ce qui est déclaré dans une notice trou-

» véc dans les papiers de feu l'empereur Alexan- » dre, et dont l'auteur était , à ce qu'il paraît , nient - « bre de V Union du bien public. Le conseiller d'état M TourguenefT s’était chargé de la publication du » journal. » ( Page 25. )

Voilà donc enfin une dénonciation en forme contre la société secrète, faite par un de ses membres à l’empereur. Et que résulte-t-il de cette dénonciation ? Que la société avait l’ intention de publier un journal; rien de plus. Certes, s’il y avait eu autre chose à dire, le dénonciateur l’aurait dit. Le fait est que j’eus un jour, comme je l’ai dit, l’idée de publier un journal ; mais cette idée venait de moi seul , et je n’avais pris à cet égard aucun engagement envers la société; je m’adressai, pour avoir des articles, à quelques personnes qui lui étaient tout à fait étrangères , et j’eus même lieu d’espérer que le rédacteur de ce rapport m’en enverrait quelques uns. On sait d’ailleurs qu’en Russie rien ne se publie sans avoir été soumis à la censure; ainsi donc ni mon journal, ni mon intention de le publier, ne pouvaient donner lieu contre moi à un grief légal.

C’esprit dans lequel le rapport est rédigé se trouverait suffisamment caractérisé dans les lignes suivantes , qui terminent la note que je viens de citer :

» Il existe quelques chansons séditieuses conipo- « sées 5 cette époque , et qui peul élre furent dis—

» tribuées ; mais que cela ait eu lieu d'après les or- » dres de la société , c'est ce qu'on ne saurait af- » firmer. »

In dubio obstiné , dit un vieil axiome de droit. Dans le cas dont il s’agit, un homme loyal et consciencieux se serait gardé de lancer contre la société une insinuation aussi perfide que maladroite. Mais il y a dans cette méchanceté du rapporteur, sans parler de sa naïveté, quelque chose d’assez plaisant: c’est que lui- même s’était fait connaître par des vers , des bons mots, par des épigrammes dans lesquelles le gouvernement n’était pas épargné, et qui valent bien les chansons les plus séditieuses. Qu’on en juge par le propos suivant , que je prends au hasard parmi plusieurs dont je me souviens encore. Un jour, à mon retour de l’étranger, je témoignais ma surprise de voir des régiments de la garde porter les noms de régiment de Finlande et de régiment de Lithuanie. — « Nous avons bien , me répondit-il , un régiment d’IsmailolT, quoique la ville d’Ismailofî ne nous appartienne pas; comme bientôt nous n’aurons plus ni la Lithuanie ni la Finlande, il est juste qu’en compensation nous ayons au moins des régiments qui portent les noms de ces provinces. » Or, nous étions alors à la veille de la guerre de 1812.

De tout ce que nous avons extrait jusqu’ici du rapport sur les associations secrètes, il résulte :

1° Qu’une première association fut formée et bientôt dissoute.

2° Qu’on tenta d’en former une autre, mais sans

succès.

3" Qu’une troisième s’établit, sous le titre (l'Union du bien public.

4° Que le but de cette société répondait parfaitement à son titre ; que ses statuts, cités dans le rapport, n’ofTraient rien de contraire aux lois, et qu’enlin plusieurs des associés proposèrent de demander pour elle l’autorisation de l’empereur. Quant à un but secret, que le rapport mentionne dans une note sans le préciser, ce n’est qu’une assertion qui ne sam ail fournir matière à accusation.

5° Que cette société secrète fut dénoncée à l’empereur par un de ses membres, qui sc borna à dire qu’elle avait l’intention de publier un journal. Or, publier un journal ne constitue ni un crime , ni un délit; encore moins l’intention de le publier.

Après avoir épuisé la liste de ses griefs contre la société secrète de l’ Union du bien public , le rapporteur, comme s'il sentait iui-méme tout ce qu’ils ont de vague , vient à parler de faits qui , scion lui , sont avérés. On verra jusqu’à quel point ils le sont.

« lin fait avéré (1) , c'est qu'il y eut entre eux ,

(t) Donc le reste ne l'est pas?

» sur les divers roodes'de gouvernement, des conver- » salions'' l ; et des débats que beaucoup de membres » de l'Union purent considérer comme des délibé-

» rations formelles Selon Peslel , il y eut h

» Saint-Pétersbourg, au commencement de l'année » 1820, une séance de la direction centrale, dans >• laquelle Pestel lit l'énumération des avantages et » des inconvénients du régime monarchique et du » régime républicain. Après beaucoup de discus- » sions, on alla aux voix. — Tous, dit le même » prévenu , déclarèrent qu'ils préféraient le régime » républicain ( N. Tourgucneff entre autres ) , en » ces termes : Un président sans phrases (A). Le » colonel Glinka fut seul d’un avis différent : il » prit la défense du régime monarchique, et proposa » d’offrir la couronne à l'impératrice Elisabeth. — » Peslel assure en outre qu'il fut résolu que la déci- » sion de la Direction centrale qui adoptait les a formes républicaines serait transmise à toutes les » autres directions, et qu'en effet il la communiqua « lui-même à celle de Toultcbin. « A dater de celte » époque, ajouta-t-il, les idées républicaines préii valurent sur les idées monarchiques i> , quoique » plusieurs membres assurassent encore que, si l'em- » pereur Alexandre donnait à la Russie de bonnes h lois fselon leurs opinions), ils seraient ses sujets i> dévoués et ses défenseurs Néanmoins , les dépoli silions du colonel Pestel ne sont pas toutes conflr h mées parles autres accusés. Un d’eux, Glinka,

(!) Ce mot est souligné dans l’original.

» prétend que tout ce qui a été rapporté plus haut » se passa , non dans une délibération formelle des » membres de la Direction centrale, mais dans une » simple conversation sur différents objets polili- » qucs. Von der Briggcn soutient que la majeure » partie des membres présents n 'étaient préparés ni » à une discussion de ce genre, ni b l’émission d'un » vote définitif quelconque ; qu'entre autres, Glinka » et lui refusèrent d'en émettre un; queTourgneneff, » au lieu des paroles qu'on lui attribue, avait dit » simplement : — « Un gouvernement républicain » avec un président est fort bon ; mais , en général, » tout dépend de la manière dont est composée la

» représentation nationale. » — S (le secrétaire

» de la société) ajoute qu'il n’v eut aucune décision » de prise, et que la délibération se termina par » une discussion dans laquelle le colonel Glinka s’efn força de démontrer qu’il ne pouvait exister en » Russie qu’un gouvernement monarchique. Enfin, » aucun des prévenus ne fait mention de la proposi- » tion relative à l'impératrice Elisabeth. Au demeun rant, toutes les circonstances de ce conciliabule » n'eurent, suivant les dépositions de N. M., au- » cunc influence sur la généralité des membres de » l'association, et ne motivèrent nul ordre aux di- » reniions, celle de Toultchin exceptée 'B). Dans plu - )• sieurs séances subséquentes , il ne fut plus ques- » tion de gouvernement républicain , et l'on ne disn cuta que des changements d’organisation et de » marche pour T Union du bien public. Pestel lui-mé- » me dépose que, non seulement, depuis la fondation n de cette Union jusqn’b sa dissolution, il n'y eut

» pas un seul principe Axe d'adopté, mais que , dans » plus d'une occasion, ce qui avait été unanimement » résolu était quelques heures plus tard unanitneii ment changé. Il est à observer toutefois que, bien* » tôt après la délibération ou conversation dont » nous venons de rendre compte , plusieurs des in- H dividus qui y avaient pris part eurent une autre » réunion, fortuite h ce que dit Peste), et que là, i> continuant leurs précédentes discussions, l'un » d’eux (C) émit l'idée d’attenter aux jours de l'em- » pereur Alexandre. N. M. affirme qu’à l'exeepii lion de lui-mémc et de Pcstel , tous repoussèrent » celte proposition comme criminelle, que tous sou- » tinrent que la première conséquence d'un tel for- » fait serait une désastreuse anarchie; et que, Pcstel h ayant répliqué qu'il serait facile de la prévenir » par l'établissement d’un gouvernement provisoire, » composé de membres de la société, tous s'élevèn rent contre lui avec chaleur. Mais, s'il faut en » croire la déposition du seul S. M . , cette horrible » proposition , renouvelée dans une séance posté- » ricure , fut adoptée à la pluralité des voix. Parmi » ceux qui y assistèrent, il ne se rappelle que lui— » même, N. M., et Pcstel » (Pag 29.)

(A) Ceux qui prêteraient le régime monarchique étaient tenus de dire qu’ils voulaient un monarque.

(B) N. M. et quelques autres ( V. d. B., K., S. ) ont con- Ormé ce tait dans leur controntaUon avec Pestel.

(Cl Pestel et Serge MouravlefT déclarent que ce lut Nlkita MouravielT, et celui-ci assure que ce fut Pestel.

Avant d’examiner les accusations portées, dans ce passage du rapport , contre la société secrète et les

individus qui en faisaient partie, je ne puis m'empêcher de faire remarquer les contradictions qui régnent entre les dépositions des accusés , et l’inconcevable aisance avec laquelle ils s’accusent des opinions et des pensées les plus horribles. Sur le même fait, chacun dépose différemment, et cela non pour se disculper, mais souvent pour fournir à l’accusation de nouveaux griefs contre soi-même. Le rapport de la commission d’enquête abonde en dépositions pareilles, par lesquelles les accusés semblent vouloir forcer leurs juges à les condamner; ils vont jusqu’il s’accuser de crimes imaginaires, dont l’ensemble de la procédure vient elle-même démentir l’existence.

Certes, jamais, dans l’Europe civilisée, procès criminel ne présenta de telles circonstances. Les accusés russes seraient-ils donc autrement faits que les accusés des autres pays? S’il n’en est pas ainsi, il faut nécessairement admettre que ce n’est qu’à l’aide de la torture que leurs accusateurs et les instructeurs du procès ont pu leur arracher de tels aveux ; chacun de ces inconcevables aveux porte l’empreinte de la violence qui l’a obtenu. Dans les enquêtes et les procès instruits sous les règnes précédents par la chancellerie secrète, d’odieuse mémoire, la torture était avouée. Les procès-verbaux des interrogatoires ne manquent jamais de mentionner après quelle espèce de torture telle ou telle réponse a été faite par

l’accusé. Eh bien ! les réponses et les déclarations des accusés de 1826 ressemblent trop à celles que la torture arrachait jadis, pour ne pas avoir été dues à des moyens analogues. Seulement, on ne voit pas la même franchise dans la rédaction des procès-verbaux; tout en présentant les résultats, on se tait sur les causes qui les ont amenés.

Les renseignements que j’ai pu recueillir sur la manière d’interroger les accusés en 1826 rendent celte supposition de la torture plus que vraisemblable , mais n’ajoutent rien à l’évidence logique des faits. Ils apprennent qu’on forçait chaque accusé en particulier, soit à écrire ses aveux sur un morceau de papier, soit à signer des déclarations préparées d’avance, soit à dicter sa déposition. A cet effet, des aides-de-camp parcouraient les cachots, où les accusés étaient renfermés chacun isolément , et communiquaient ensuite tous ces chiffons de papier au rédacteur du rapport , qui en consignait le contenu dans son œuvre, en arrangeant le tout à sa manière.

lin des prévenus, après avoir fait sa déclaration par écrit, fut, deux jours après, requis de signer un papier qu’on lui disait être une copie de cette déclaration; mais il trouva, lui, que c’était tout autre chose, ce papier contenant des aveux et des dénonciations contraires à la vérité et qu'il n’avait jamais pensé à faire. Il refusa d’abord de signer; mais enlin il fut forcé de mettre son nom au bas de cette décla-

ration mensongère. Dans une entrevue qu’il eut quelque temps après avec son père, il trouva moyen de lui glisser un petit billet dans lequel il lui expliquait la circonstance que je viens de décrire. J’en parle, parce que tous les deux sont morts depuis long-temps.

Voici ce que j’appris plus tard , d’une source très peu suspecte , sur la manière dont on traita quelques uns des prévenus. Le ministre de la guerre ayant été informé qu'on venait d’amener à Saint-Pétersbourg le colonel Peslcl, les premières paroles qui sortirent de sa bouche furent l’ordre de le soumettre à la torture. J’emploie ici l’expression vague, ne voulant point, par plus de précision, ajouter le dégoûta l’horreur.

Quant aux autres accusés, on ne connaît pas bien précisément tous les moyens violents dont on se servit pour leur arracher des aveux et des déclarations; mais on suppose, et non sans raison, qu’il en fut employé plusieurs des plus odieux. Ce qu’on suit positivement, c’est que quelques uns des prévenus furent chargés de chaînes d’un poids énorme, qu’à d’autres on lit souffrir les tourments de la faim; il y en eut que l’on mit en présence de prc'tres qui les exhortaient à s’accuser, à plusieurs on promettait le pardon, s’ils voulaient faire des aveux ou des révélations.

On m’a dit aussi qu’un grand nombre des prévenus furent interrogés par l’empereur lui-méme. Il parait

que RyléelT, BestoujetTet quelques autres montrèrent pendant ccs interrogatoires beaucoup de franchise, de modération, et surtout d’abnégation personnelle. Ils dirent que ce n’était pas à la personne de l’empereur, mais à son pouvoir qu’on en voulait. Le premier, quand on lui parla du régicide , repoussa cette idée avec indignation ; il désapprouva avec la même énergie ceux qui, dans une entreprise toute de patriotisme et de dévouement, avaient pu penser à satisfaire quelque ambition personnelle. Pestel, présent à l’interrogatoire, crut, dit-on, voir dans ces paroles de Rjléclï une allusion dirigée contre lui; il en fut blessé, et répondit avec eha!cur, accusant Ry léelT de faiblesse et d’irrésolution. En général, la conduite de Pestel passe pour avoir été très ferme , et même plus que ferme. L’énergie de son caractère ne se démentit jamais, malgré les traitements aussi atroces qu’humiliants qu’on lui lit subir. Il en donna surtout des preuves éclatantes dans ses réponses à l’empereur.

Passons maintenant à l’accusation.

Le rapporteur, après avoir fait l’historique de la société de Y Union du bien public , et s’étre dédommagé de n’y rien avoir découvert de tant soit peu criminel , en lançant quelques insinuations aussi perfides qu’insignifiantes aux yeux de la loi et de la raison, et qu’il a eu toutefois la pudeur de rejeter dans une note, le rapporteur arrive enfin à ce qu’il appelle un fait

avéré. Et ce fait avéré se réduit, dès le principe , à des conversations sur diverses formes de gouvernement! Le rapporteur ne peut pas s’empêcher de reconnaître lui-même qu’il ne s’agit pas d’autre chose. Voulant sans doute jeter une couleur odieuse sur toutes ces conversations, il en cite une tenue fortuitement, dit-il, entre trois des accusés, lesquels déclarent tantôt avoir émis des idées de régicide, tantôt avoir combattu de semblables idées. Mais cette conversation particulière entre trois personnes ne doit pas être confondue avec le fait avéré (pie le rapport a entrepris d’exposer, et qui seul peut regarder la société. D’ailleurs, dans les déclarations de ces trois personnes, qui se contredisent les unes les autres, le rapport lui-même ne prétend pas voir quelque chose d 'avéré. Voyons donc de plus près ce qu’il appelle ainsi.

Selon un accusé (P.), il y eut une séance où tous les assistants, à l’exception d’un seul, votèrent le régime républicain en ces termes : un président sans phrases.

C’est apparemment pour expliquer autant que possible ce vole très peu clair, que le rapport ajoute, dans une note, que » ceux qui préféraient le régime monarchique étaient tenus de dire qu’ils voulaient un monarque. » Cette malencontreuse note n’explique , comme on le voit, absolument rien ; car il est certain que ceux qui veulent une monarchie veulent aussi

un monarque. Mais le rapporteur voulait à toute force donner un sens quelconque aux paroles citées; de là sa note, qui n’a servi qu’à faire ressortir sa méchanceté maladroite.

En bonne logique, le vote ainsi formulé : un président sci7is phrase , ou sans phrases, signifie que l’on préfère un président sans phrases à un président avec des phrases. Une question qui nécessiterait une pareille réponse n’aurait pas le sens commun. S’il s’agissait de voter soit pour un monarque, soit pour un président, on ne peut admettre que deux suppositions : ou le vote n’était qu’une énonciation de l’opinion il priori pour le régime monarchique ou le régime républicain, et alors l’accusation tombe d’elleméme, car on ne peut faire un crime à personne de préférer en théorie une forme de gouvernement à une autre; ou bien le vole impliquait soit l'abolition du régime monarchique et l’établissement du régime républicain en Russie, soit la conservation du premier. Or, pour voter l’établissement d’un nouveau gouvernement, il faut d’abord avoir au moins volé le renversement de l’ancien. Le rapport ne dit rien à ce sujet. Il n’attribue pas les pensées de régicide à la société , ni même aux membres qui se trouvaient présents à celte séance. Enfin , d’après ses propres paroles, il est clair qu’il ne pouvait être question là que d’une discussion àpmri, car il dit expressément que les membres déclarèrent préférer un régime à un aut. i. lü

tre. Voilà donc le crime! En vérité, il fallait avoir abjuré toute pudeur pour s'appesantir sur une pareille circonstance, et la décorer pompeusement du nom de fait avéré.

Quant aux termes dans lesquels le rapporteur prétend que la déclaration fut faite , ils ne rendent pas ses incriminations plus précises ni son fait avéré plus concluant. Il a pu paraître piquant au rédacteur de prêter à cette pauvre société un mot fameux, qui, du reste, n’a même jamais été prononcé ; à défaut de raisons solides, ou tout au moins plausibles, il a dû se trouver heureux de pouvoir lancer contre les associations secrètes cette espèce d’épigramme. Ce trait s’adressait à la foule des juges ignorants, inattentifs et prévenus , il s’adressait encore à cette foule tout aussi peu éclairée qui constitue ce qu’on appelle le public : on voulait , en évoquant , à propos des événements malheureux qui venaient d’avoir lieu , les souvenirs sanglants de la révolution française , frapper les esprits d’une sainte horreur. Tout cela devait sans doute , dans la pensée du rapporteur . produire beaucoup d’effet ; mais son fait avéré n’en acquiert pas plus de consistance et de réalité.

Jusqu’ici je me suis borné à suivre l’accusation telle que le rapport la présente. Mon nom s’y trouve intercalé entre les mots : Tous déclarèrent qu’ils préféraient le régime républicain , et ceux-ci : En ces tenues : un président sans phrases y on y lit, entre

parenthèses : (N. TourguenelT entre autres). On devrait nécessairement conclure de cet arrangement de la phrase que cette réponse m’avait été commune avec d’autres ; mais quelques lignes plus bas on lit que, d’après la déposition d’un des témoins, « TourguenefT, au lieu des paroles qu’on lui attribue, avait dit, etc. » C’est donc à moi individuellement, et non collectivement à tous, que ces paroles étaient attribuées. Mais qui me les imputait? Pcstel, dont on cite la déclaration, les rapporte comme l’expression d’un vole unanime ; le témoin qui dit qu’on les mettait sur mon compte nie que je les aie prononcées. N’a-t-on pas voulu absolument avoir quelqu’un à qui les attribuer individuellement? N’a-t-on pas insisté, en me

nommant, pour savoir si elles m’appartenaient? Je l’ignore ; mais il est permis de supposer qu’on sentit tout ce qu’il y aurait d’absurde à mettre une pareille réponse dans la bouche de tous, et qu 'alors on se décida à la prêter à un seul. On aurait au moins dû la lier à quelque chose ; toute réponse doit s’accorder avec la question qui la provoque, et celle-ci ne s’accorde avec rien de ce qui précède.

Quoi qu’il en soit, ce prêt qui me fut fait si généreusement, je ne sais par qui, paraît avoir eu un plein succès. J’ai appris que, si quelqu’un, pendant ou après le procès, ouvrait la bouche en ma faveur, on lui répondait aussitôt, avec une vertueuse indignation : « Comment ! lui qui a voté pour le président sans

phrases! » On m'a dit même qu’un des membres da tribunal suprême , ancien émigré français et général de cavalerie, formula en ces termes son vote, quand il s'agit de prononcer sur mon sort : Im mort sam phrases. Permis à un pauvre dragon métamorphosé en juge de trouver le mot piquant et spirituel.

A cette occasion, je dirai que je me suis souvent demandé à quoi une imputation pareille pouvait se rattacher, comment on avait pu tirer cette phrase de nos modestes entretiens et finir par me l’attribuer. C’est ce qu’il m’est impossible de m’expliquer. Je me rappelle pourtant avoir souvent entendu dire dans la conversation : « Mais ce sont des phrases! c’est un régiment de phrases! etc. » Ne peut-on pas avoir répondu à quelqu’un qui parlait de président : Ce sont des phrases que vous faites là? avoir dit à celui qui présidait la séance , et qui se taisait : Vous restez muet, vous êtes un président sans phrases! Je ne fais toutes ces suppositions que pour ma satisfaction personnelle, car aucun homme tant soit peu judicieux ne songera à tirer la moindre induction d’une accusation pareille ; le tribunal suprême de Saint-Pétersbourg pouvait seul la trouver suffisante pour motiver une condamnation à mort.

Dans une notice spéciale (1), rédigée par la com-

(1) Je n'ai pas en ce moment cette notice il ma disposi-

mission d'enquête sur chacun des accusés , il esl dit que deux d’entre eux confirmèrent la déclaration de Pestel relative aux paroles qui m’ont été attribuées, tandis que quatre prétendirent que je ne les avais pas dites. Par cette raison, la commission d’enquête s’abstint d’admettre ce fait comme chef d’accusation contre moi. Le tribunal aurait dû suivre son exemple, d’autant plus qu’une loi expresse lui défendait de prendre connaissance de faits autres que ceux établis par l’enquête ; en admettant ces paroles pour base de ma condamnation , il a donc péché à la fois contre le sens commun et contre une loi formelle.

On voit que jusqu’à présent , malgré le fait avéré de conversations sur les diverses formes de gouvernement, le rapport de la commission d’enquête n’a absolument rien établi de sérieux contre la société secrète de l 'Union du bien public. La mention des pensées de régicide, qu’il fait comme en passant, n’est pas assez précise pour qu’on puisse la discuter , et encore moins la combattre. Dans tous les cas ces pensées ne sauraient être attribuées à la société; le rapporteur luimême ne songe pas à l’en charger , il se contente, par esprit de charité, d’en parler à l’occasion de quelques séances, dans lesquelles cependant il ne fut

lion , et je puise mon observation dans un de mes précédents mémoires.

question de rien de pareil. En effet, c’est toujours à Pestel qu’il impute ces idées, en nommant chaque fois à côté de lui les mêmes deux ou trois individus.

A ce sujet, on ne peut s'empêcher d’être surpris de l’insistance du rapport à vouloir faire prendre au sérieux ces pensées de régicide. On sait bien que le régicide n’est malheureusement pas inconnu en llussie ; mais on sait aussi que ce ne sont pas des associations secrétes qui s’y sont rendues coupables de ce crime. S’il y avait une réflexion à faire, une circonstance à signaler à propos de ce procès, ce serait celle-ci : que pour la première fois, dans ce pays , des hommes entreprenant de changer violemment l’ordre de choses établi ont débuté par arborer publiquement le drapeau de l’insurrection, au lieu de s’attaquer, dans l’ombre de la nuit, à la personne du souverain. Il est évident que les insurgés de 1825 ont voulu abandonner les anciennes traditions russes ; le fait seul de l’insurrection le prouve suffisamment : éclatant en plein jour, elle ne saurait, malgré la peine que le rapport se donne pour l’en accuser, vouloir le régicide. Ceux qui la tentaient savaient certainement à quoi ils s’exposaient; ayant échoué, ils ne pouvaient s’en prendre qu’à eux-mêmes et se soumettre aux conséquences de leur entreprise. Si donc la justice humaine se fût bornée à les frapper légalement, personne n’aurait rien à dire , et il est probable que les victimes n’auraient pas regretté , même en face

de l’échafaud, d’avoir préféré ce moyen à celui qui avait été employé jusque là, quoique les régicides d’autrefois eussent obtenu , pour prix de leur crime, des richesses et des grandeurs.

Le gouvernement russe n’a point compris, ou plutôt a feint de ne point comprendre la différence qu’il y a entre l’insurrection et le régicide. 11 ne s’est pas contenté de frapper les insurgés , il s’est plu à leur imputer des crimes , ou plutôt des paroles criminelles, non seulement indépendantes de l’acte de l’insurrection, mais même incompatibles avec cet acte. Il semble avoir eu à cœur de prouver que la race des régicides n’était pas éteinte. Ce n’était pas assez encore : il a prétendu persuader que l’insurrection de 1825 était le fait non seulement des insurgés, mais de sociétés ou d’associations entières et nombreuses, et il l’a rattachée à la société de l’ Union du bien public. Une grande partie de ceux qui gémissent encore en Sibérie n’y ont été exilés que pour avoir été membres de cette association.

Que résulte-t-il de la politique qui a été adoptée dans cette circonstance ?

Faire mourir sur l’échafaud , avec les hommes qui avaient pris une part active à l’insurrection , ceux qui pouvaient l’avoir désirée ou seulement en avoir parlé , c’était dire que l’on rendrait passibles de la même peine les personnes qui se borneraient à parler d’une révolte et celles qui la feraient.

Frapper de mort civile, condamner à un exil perpétuel les membres d’associations dont aucune n’avait à répondre de quoi que ce fût devant la loi , c’était avertir tous ceux qui voudraient concourir ensemble à un but, même utile et désirable, que le seul fait d’association non expressément autorisée par le gouvernement les exposerait à des périls non moins grands que la participation avouée à une conspiration véritable; c’était montrer qu’on courait autant de dangers en s’associant pour chercher des remèdes moraux et pacifiques aux maux de son pays, qu’en conspirant et en attaquant le gouvernement à main armée ; c’était en un mol encourager autant qu’il était en soi les conspirations et les insurrections , et les faire prévaloir sur des associations secrètes inoffensives.

Tels sont les enseignements donnés par le procès de 1820. Je ne parle pas de la peine de mort appliquée à cinq des condamnés, quoique cette peine soit formellement abolie par les lois russes, parce que l’exil en Sibérie, dont on a frappé les autres condamnés, n’est pas moins terrible que la mort.

Il n’y aurait qu’un seul argument à produire en faveur de cette politique , ce serait de dire qu’elle effraiera, et que par conséquent elle préviendra à l’avenir le retour de pareilles tentatives. Cela peut paraître vrai jusqu’à un certain point; mais l'histoire du monde, la nature du cœur humain sont là pour

réduire cel argument à sa juste valeur. Si l’on ne peut nier qu’un gouvernement parvienne ainsi a intimider, il faut reconnaître aussi qu’il ne parvient pas toujours à prévenir. La liberté a eu ses martyrs, comme la religion, et elle en aura encore.

Quant au soin pris par le rapport de la commission d’enquête , et par le gouvernement lui-même , de faire peser sur les accusés toutes sortes d’imputations odieuses, indépendamment des faits dont ils avaient à répondre devant la loi , de jeter sur leur moralité un jour défavorable , de leur prêter des aveux indignes d’hommes qui se respectent , tout cela ne doit guère surprendre : dans d’autres pays plus avancés que la Russie, on a, dans des circonstances semblables, eu recours aux mêmes moyens. 11 parait que c’est là une jurisprudence presque généralement reçue. Mais nulle part, du moins, on n’a, comme en Russie, poussé l’infamie jusqu’à dénigrer des accusés sans défense. 11 est vrai que c’est particulièrement au rédacteur du rapport que revient l’honneur d’avoir eu ce triste courage, le seul sans doute dont il lui fût possible de faire preuve.

Revenons au rapport.

Malgré l’inutilité de ses efforts pour chercher à établir une preuve quelconque contre la société , il ne consent pas à lâcher prise , et continue ainsi scs accusations :

« Cependant, V Union du bien public continuait m il recruter de nouveaux membres. Les uns se lais— » saient séduire par les maximes ( du reste assez » banales; de philanthropie et de patriotisme qui se » trouvaient répandues dans la première partie du » règlement ; d autres cédaient il des sentiments » aveugles d'amitié et de confiance, ou h l'impulsion h de la mode : car il est aussi une mode pour les i> opinions. » (Page 29.)

Ici l’inconséquence du raisonnement n’est surpassée que par l’inconvenance du langage. On éprouve une sorte de dégoût en pensant qu’une pièce d’où se trouve bannie à ce point toute dignité, et même toute pudeur, a servi de base à un procès aussi calamiteux.

Des maximes banales de philanthropie et de patriotisme peuvent ne pas être du goût du rapporteur, mais pour être banales elles n’en sont pas moins bonnes. « La banalité d’une maxime, comme l’a dit le rédacteur de la note française rédigée pour ma défense, loin de rien prouver contre cette maxime, prouve au contraire qu’elle est dans presque toutes les bouches, que presque tous les esprits en sont pénétrés, comme cela arrive surtout à celles qui sont assez claires pour être comprises et approuvées par le simple sens commun.- » Quant à l’épigramme sur la mode en fait d’opinions, on ne sait vraiment pas ce que l’on pourrait en dire, il faut avoir le cœur

placé d’une manière toute particulière pour oser parler de mode , alors que cette mode montrait à ses partisans l’échafaud en perspective. Le rapporteur est mauvais légiste. Avec un peu de loyauté , de droiture, il pouvait encore se tirer honorablement de la mission qu’on lui avait imposée ; mais son penchant pour le sarcasme a pris le dessus , et , à défaut d’arguments, il a eu recours à d’ignobles plaisanteries.

Quoi qu’il en soit , dire de la société qu’elle professait des maximes banales, ce n’est certes rien ajouter à sa culpabilité. Je ne vois donc pas, jusqu’ici, de quoi l’on peut raisonnablement l’accuser. Et voilà que, d’après le rapport, elle tombe déjà en décadence ! car, immédiatement après la spirituelle sortie contre la mode des opinions, il dit :

« l’n des membres (Alexandre Mouravicff) quitta » la société en 1819, priant et suppliant les autres » membres de suivre son exemple et de renoncer h b toute entreprise eommeh toute idée contraire aux b lois existantes. Il lui fut répondu par l'assurance b que l'on partageait sa manière de penser , et que b la société avait été dissoute. Cette assurance b était fausse ; mais il parait qu'en efTet , b cette b époque, la société tombait en décadence, au moins b à Saint-Pétersbourg ; ceux qui n'avaient pas le b courage d'y renoncer publiquement s'en éloib gnaient. b (Page 31.)

Nous voilà donc arrivés à la décadence de la so-

eiété , sans avoir assisté à sa grandeur. Si l’on avait répondu , à cette occasion , que la société tombait en dissolution (et rien ne prouve que ce ne soit pas eu effet cela qu’on a répondu), on n’aurait dit que la vérité (1): le rapport lui-méme en convient. Mais ici encore il a recours à une note, pour insinuer que cette réponse n’était que de la dissimulation, de l’hypocrisie. 11 met dans la bouche d’un des accusés la déclaration suivante :

« Dès qu'un des membres commençait à montrer » de la tiédeur, on s'efforçait de lui faire accroire » qu'il n’était pas le seul , que tous les autres avaient » changé d'opinion ; que la société tombait en rui- » nés et avait, pour ainsi dire , cessé d’exister. » (Page SI.)

Mais quelle est donc cette société , que l’on dit si dangereuse, si redoutable, et dont l’existence est problématique pour ceux-là même qui en font partie? Quelle est-elle , si quelques uns de ses membres peu-

(1) Il eût été absurde de répondre b un homme qui venait de quitter l'association, dont il était un des fondateurs , qu'elle avait été dissoute , car il se trouvait encore à même d'en juger ; tout ce qu'on a pu dire, c'est que la société tombait en dissolution. Le reproche de fausseté ne peut donc être adressé b la société, mais bien au rapporteur, qui lui attribue une réponse impossible

vent persuader à d’autres membres tantôt qu’elle existe , tantôt qu’elle est en dissolution , tantôt qu’elle est dissoute ?

Le fait est que le rapporteur, contre sa bienveillante intention, confirme lui-môme cette vérité , qui à son insu ressort partout de son récit, à savoir que la société n’a jamais vécu d’une vie certaine et réelle. Forcé par l’évidence, il dit en propres termes qu’elle tombait en décadence : vérité banale pour tous les associés, et qu’on n’avait pas besoin de leur faire accroire. Si, tout en admettant la décadence , il voulait insinuer que les assertions des associés à cet égard n’étaient qu’une feinte habile, il aurait dô, pour être logique, citer des faits prouvant que la société prospérait et que les membres déployaient quelque activité; mais il n’en cite aucun. Donc, en accusant les membres de la société de dissimulation, après avoir lui-même parlé de sa décadence , le rapporteur se contredit.

Quant à moi personnellement , ce passage ne m’intéresse qu’en ce qu’il indique l’année 1819 comme l’époque à laquelle A. Mou ravietT quitta la société. Je n’y entrai qu’après la sortie de ce membre.

Mais voici une circonstance qui, à mes yeux, prouve évidemment que les déclarations des inculpés ont été étrangement défigurées , ou qu’elles n’ont été obtenues que par la violence. D’après le rapport, c’est Nikita MouravielT qui déclara que « dès qu’un

membre commençait à montrer de la tiédeur, on s’efforçait de lui faire croire que la société tombait en ruines, etc. » Eh bien ! je me rappelle qu’ayant un jour demandé «à ce même N. MouravielTcombicn depersonnes avaient été affiliées à la société, il me répondit qu’on en comptait à peu près 200, mais que plusieurs s’en étaient éloignées, et entre autre le général P...., que je connaissais; il ajouta, en plaisantant, que lui-mémc et d’autres qui avaient reçu la signature de cc dernier, s’amusaient quelquefois à lui faire peur. Le général voulant retirer sa signature, ils lui répondaient que les statuts de l’Union s’y opposaient , et en même temps ils lui faisaient entendre que la société continuait à prospérer, à s’étendre , etc., etc. Et le général sentait redoubler son effroi.

Quant à la renonciation à la société, je ne sache pas qu’on l’ait jamais faite publiquement ; la renonciation par écrit du membre que cite ici le rapport ne m’a été révélée que par le rapport même. Ce membre étant un des fondateurs de la société , il a pu vouloir abandonner formellement son œuvre; mais les autres, ù quoi donc auraient-ils eu à renoncer? L’association ne donnait aucun signe de vie, elle n’a même jamais été organisée. Voici ce qu’il faudrait dire pour être exact : des personnes avaient cherché à former une société ; n’ayant pu y réussir, elles se retirèrent peu à peu , et des scrupules de loyauté les engagèrent à la fin à procéder

— *2dS —

à une dissolution formelle. On a vu plus haut que ce fut à l’imitation des sociétés secrètes d’Allemagne que quelques personnes , mues par des motifs certes très peu criminels, rédigèrent les statuts de la société. On montrait ces statuts presque «à tous ceux que l’on rencontrait ; à moi-méme ils furent apportés par un homme que je connaissais à peine de nom. On les lisait, on ne trouvait rien à y objecter, on disait qu’on s’associerait volontiers à des personnes dont l’intention était de travailler pour le bien public ; les uns prenaient des engagements par écrit , les autres verbalement; — moi, je n’en pris d’aucune sorte; — puis, s’apercevant que la société ne faisait rien , que ses membres ne se voyaient qu’autant que cela leur convenait, on finissait par n’y plus penser. Voilà comment on s’en éloignait. On y était admis facilement, on en sortait de même.

Arrivé à cette époque de décadence de la société , le rapporteur, fatigué de s’escrimer contre des moulins à venta Saint-Pétersbourg, passe à Toultchin, et va chercher dans la deuxième armée des preuves plus concluantes de la culpabilité de l’association.

<( l)uns le midi, Peste! réussit h faire beaucoup h de prosélytes , auxquels il montrait la première » partie du règlement de l 'Union du bien public. » (Page 32.)

Comme ce règlement, d’après l’aveu même du

rapporteur, ne contenait rien qui fût répréhensible aux yeux de la loi , il s’ensuit que la société ne prêtait pas plus à l'accusation dans le midi qu’à Saint- Pétersbourg.

■( Cependant, en 1 820, il commença à se mani- » tester, interne parmi les membres des directions » du midi , de la froideur, de la dissidence Pour u mettre un terme aux dissensions , on convint que » les députés de l'Union s’assembleraient à Moscou » pour définir, d'une manière plus précise , le but » de la société et le mode de ses opérations. » (Page 33.)

Dans ce passage , le rapport ne fait que répéter en d’autres termes ce qu’il a dit plus haut de la société de Saint-Pétersbourg : à Toultchin, comme à Saint-Pétersbourg , la société était en décadence , et cela des l’année 1820. Cette date est à remarquer, car c’est dans cette même année 1820 que, scion le rapport, on vola le régime républicain. Après un vote pareil , il semble que l’on devait considérer le but de la société comme bien déterminé ; point : c’est à Moscou , dit le rapporteur, que ce but et les moyens pour y arriver devaient être définis.

Le rapporteur de la commission d’enquête ne présente rien d’explicite sur le point important, sur le but que se proposait la société ; on pourrait même, à la rigueur, comprendre qu’il admet que ce but

n’était autre que celui indiqué dans les statuts. Néanmoins, après quelques insinuations, glissées dans des notes, sur le but réel de la société, qui, selon lui , était le changement des institutions de l’état , il finit par en parler comme de chose prouvée et incontestable. Les condamnations qui ont eu lieu contiennent toujours ces mots : « Société secrète ayant pour but la révolte. » C’est par suite de ces monstrueuses inexactitudes que je suis obligé de revenir à chaque pas sur la fausseté d’une telle imputation , qui , contrairement aux faits exposés dans le rapport, se trouve ainsi reproduite dans les considérants des condamnations.

Tout cela ne prouve-t-il pas qu’on ne peut, jusqu’à présent, reconnaître à la société en général d’autre but que celui indiqué par le règlement; qu’en supposant même que quelques membres aient désiré lui en assigner un autre, ce changement n’eut pas lieu avant la réunion de Moscou, réunion dans laquelle la société fut dissoute? Autrement, pourquoi, à la veille d’une dissolution, aurait-on pris des décisions tendant à déterminer le but que devait se proposer la société, et les moyens de l’atteindre?

Les moyens n’étaient pas plus changés que le but; l’incertitude où l’on était encore sur ce point essentiel prouve d’ailleurs mieux que toute autre chose la complète inaction de la société : car, si elle avait agi d’une manière quelconque, on aurait pu savoir au t. i. 17

moins quels étaient ses moyens. Ici, au contraire, le rapport ne parle que d’une délibération sur un rendez-vous proposé à l’elTet de les préciser.

Après ce fait, constaté par le rapport même de la commission d’enquête, comment doit-on qualifier toutes les insinuations que se permet le rapporteur sur ces prétendus projets , dénoncés dans des notes obscures? I.es faits qu’il expose ici parlent bien plus haut que quelques déclarations isolées, arrachées peut-être par la violence, mais en tout cas dénuées de toute probabilité, de toute vraisemblance, et que d’autres déclarations viennent contredire. Le rapporteur a beau dire, dans ces notes, qu’à telle époque l’idée du régicide fut conçue , qu’à telle autre le but de la société était le renversement de l’ordre de choses établi, les faits qu’il expose dans le texte, les faits historiques, se succédant dans leur ordre chronologique, détruisent ces insinuations, aussi bien que les déclarations vagues et invraisemblables de quelques prévenus.

C’est ainsi que le rapporteur prend soin d’abattre lui-même le monstrueux échafaudage qu’il avait élevé avec tant d’elforts sur la prétendue déclaration d’un des accusés, déclaration que d’autres contredisent et démentent. Il parle plus haut d’un fait avéré : le passage que nous venons de citer, et qui représente Pestel et d’autres membres de l’association songeant à se réunir pour déterminer le but de la société et le

mode de se s opérations ne prouve-t-il pas jusqu’à Fèvidence que ce fait avéré n’est et ne peut être qu’une conversation tenue par quelques uns des associés sur les diverses formes de gouvernement? Toute autre signification qu’on lui donnerait ne serait-elle pas en contradiction avec les faits réels énoncés dans le rapport?

On pourrait faire observer ici que le rapport, en présentant tantôt des déclarations des accusés, tantôt des faits qui les contredisent , ne fait que consigner ce que les accusés ont dit. Sans doute, c’était là le devoir et le droit du rapporteur; mais, en supposant ces déclarations réelles, il aurait dô se borner à les présenter, sans en tirer des conclusions à sa manière, sans chercher à les lier à des faits qui ne s’y rapportent nullement, sans insister sur celles qui lui paraissaient favorables à l’accusation, tandis qu’il négligeait celles dont la défense aurait pu s’emparer. En un mot, il aurait dû dérouler l’enquête telle qu’elle se présentait, laissant aux faits et aux aveux des accusés toute leur incohérence, et non s'efforcer d’en présenter le résultat comme un tout complet et logique , en arrangeant à sa manière les causes, et en en faisant découler les effets qu’il lui importait d’établir. Dans tous les cas, et cette observation s’applique en général à tout le travail du rapporteur, il aurait dû , en l’élaborant, avoir toujours présent à la pensée que les prévenus qu’il attaquait étaient privés de tout

moyen de défense , et que cette circonstance imposait nécessairement à l’accusateur non seulement l’obligation d’une parfaite impartialité, mais aussi le devoir impérieux de mettre au grand jour tout ce qui pouvait s’offrir de favorable aux accusés pendant la procédure. Le rapporteur connaît l’Angleterre; il a été attaché comme conseiller à l’ambassade rusce à Londres; il se disait l’ami de lord John Russel et d’autres personnages éminents de ce pays ; il a vu la procédure criminelle en Angleterre : il n’a pu lui échapper que les prévenus n’ont pas d’avocats pour plaider lenr cause, et que c’est le juge lui-méme qui sert véritablement de défenseur à l’accusé. Quels enseignements a-t-il tirés de son séjour dans un pays civilisé?

Quoi qu’il en soit, le rapport de la commission d’enquéte ne contient rien autre chose sur les actes de la société du Bien public à Toultchin ou dans la 2" armée. Immédiatement après, il y est dit :

« Le général major V .... alla h Saint-Pétersbourg » pour demander un envoi de députés , et N Tour- » gtieneff, ainsique G., se rendirent en conséquence » à Moscou. » (Page ,"3.) - « Plusieurs conférences » curent lieu. Enfin, dans les derniers jours du mois » de février 182t ,il fut convenu, dans une réunion h générale, de dissoudre V Union , et Tourgueneir, » en sa qualité de président , annonça , au nom de » tous les députés réunis, que la société était coni- » plétemcntet irrévocablement dissoute. » (Page 3 S.)

Arrivé à la dissolution de Y Union du bien public, récapitulons en peu de mots les faits que le rapport de la commission d’enquête constate au sujet de cette société.

1° Elle fut établie en 1818.

2° Ses statuts, que le rapport examine en détail, ne contenaient absolument rien que la loi put condamner.

3° Elle n’a jamais eu d’autre but que celui énoncé dans ses statuts.

4° L’organisation indiquée dans les statuts n’a jamais existé en réalité, et la société fut dissoute au commencement de 1 821 , sans laisser aucune trace de son existence.

5“ Le seul et unique fait avéré mis par le rapport à la charge de cette société se borne à une conversation entre quelques uns de ses membres sur diverses formes de gouvernement.

Voilà, réduits à leur plus simple expression, les griefs articulés contre la société, comme société.

Il est évident qu’on ne peut établir aucune accusation contre une association pareille.

laissant de côté la société du Bien public, comme société , le rapport s’attaque à quelques uns de ses membres, dont il croit faire rejaillir les torts ou la culpabilité individuelle sur la société elle-même. A cet effet, il dénonce :

1' L'organisation, en 1817, U 'une société secrète par quelques uns des membres de l'Union du Lien public , société dissoute bientôt après. Elle avait pour but , selon le rapporteur, le changement des institutions de l’empire

Celte société ayant été dissoute dans l’année où elle avait été formée, on ne pouvait porter contre elle aucune accusation , lors même qu’on eût regardé comme un crime son désir d’un changement, qui du reste n’est nullement défini ni caractérisé.

2* Des idées de régicide émises, et aussitôt abandonnées , par quelques membres de cette première société , en 1817 , c'est-à-dire avant rétablissement de celle du Bien public.

Quelque criminelles que pussent être ces idées, dès qu’elles ont été abandonnées aussitôt qu’émises, elles ne peuvent servir de chef d’accusation à propos de faits qui ont eu lieu en 1825, c’est-à-dire huit ans plus tard. Le droit commun, dans tous les pays, n’admet le délit que quand il y a à la fois intention criminelle et action coupable. Dans tous les cas, on ne peut rendre responsables de ces idées ni la société de l 'Union du bien public , ni ceux de ses membres qui sont restés étrangers à leur manifestation.

3° Encore des idées de régicide , émises celle fois par deux ou trois personnes, non dans une séance de la société, mais dans une rencontre fortuite.

Ces idées , attribuées tantôt à Pestel , tantôt à un autre , le rapport dit lui-nu'me qu’elles furent repoussées. Encore une fois, quelque détestables que soient des idées de cette nature , comme elles n’ont eu aucune suite , elles ne peuvent servir de chef d’accusation contre personne, et encore moins contre la société , qui n’en avait pas connaissance.

U" La déclaration d'un membre de l 'Union du bien public , qui aurait avancé que le but de celte société était « de changer les institutions de l’état », — et que , pourarriver à ce but, — « on croyait nécessaire de propager les connaissances politiques et de s'emparer de. l'opinion. »

Ce but et ces raoy ens , eussent-ils été réellement ceux de la société, ne pouvaient fournir matière à la moindre accusation. Mais celte déclaration individuelle , déjà si vague et si insignifiante , se trouve encore démentie par les faits mômes consignés dans le rapport , et d’où il résulte, que jusqu’à la dissolution le but de la société avait constamment été celui indiqué dans ses statuts; que ce fut pour le préciser, pour le changer si l’on veut, qu’eut lieu le rendezvous à Moscou , où la société fut dissoute.

Ce qu’il y a de sérieux dans ces dénonciations du rapport contre quelques individus inculpés , ce sont ces idées de régicide qu’il les accuse d’avoir émises en 1817. Quoique ces idées fussent antérieures à la

naissance de notre société , et qu’on ne les eût émises que pour les abandonner aussitôt , néanmoins leur seule mention ne pouvait manquer d’en faire rejaillir l’odieux sur l’association même, dans laquelle les individus qu’on en accusait étaient entrés plus tard. Les prétendus régicides ont expié leur crime. Mais ce crime, quel était-il? Dans quel pays civilisé les cùl-on condamnés pour avoir, huit ans auparavant , sous le règne d’un autre monarque, émis des idées de régicide aussitôt abandonnées? Quelle liaison existait-il entre leurs paroles de 1847 et l’insurrection de 1823? Et ici l’on se trouve naturellement amené à poser cette question : comment les accusés sont-ils venus à parler en 1826 des intentions qu’ils avaient pu manifester eu 1 8 1 7 ? S’accuser soi-méme d’intentions criminelles, sans en avoir été accusé préalablement par l’organe de la loi ; se dénoncer , s’avouer coupable d’un crime qui n’a aucun rapport avec celui qu’on est prévenu d’avoir commis : cela se conçoit de la part des personnes déjà jugées, qui avant de mourir veulent soulager leur conscience ! Les accusés russes se sont-ils crus déjà condamnés par cela seul qu’on les avait mis en accusation ? ou bien leurs déclarations ont-elles été arrachées par la torture ? Ni l’une ni l’autre de ces suppositions n’est à l’honneur de la procédure employée en cette occasion.

En nous arrêtant ici à la dissolution de Y Union du

bien public, terminons notre résumé par une observation qui ressort de tous les faits que nous avons examinés jusqu’à présent, à savoir, que cette association fut formée par des personnes sans doute honorables et bien intentionnées, mais peu sérieuses. — La preuve, c’est que par la suite les unes d’entre elles se sont adonnées à une dévotion puérile, et les autres ont su se rapprocher du gouvernement et mériter toutes ses faveurs. — Mais des hommes sérieux sont entrés ensuite dans la société, et ceux-ci n’ont pas tardé à être convaincus que , telle qu’ils la voyaient et même telle qu’elle pourrait être dans les cas les plus favorables, l’association ne serait toujours qu’une chimère, qu’une illusion.

li. FAITS POSTÉRIEURS A LA DISSOLUTION DE LA SOCIÉTÉ DU BIEN PUBLIC.

Après avoir prouvé, l’acte d’accusatiou en main, qu’il n’y avait pas plus de motifs pour attaquer l’ Union du bien public qu’il n’y en avait pour m’attaquer moi-méme, j’aborde l’examen des faits qui eurent lieu après la dissolution de cette société.

Jusqu'ici le rapport a été clair en comparaison de ce que nous le verrons par la suite. Le rapporteur avait devant lui au moins quelque simulacre d’association, qui pouvait servir d’objet à ses investigations ; maintenant il va s’épuiser en efforts pour chercher à établir l’existence d’une ou même de plusieurs nouvelles sociétés secrètes. Mais tous ses efforts seront en pure perte, car il est impossible de prouver qu’une autre association ait jamais remplacé celle qui fut dissoute en 1821. En parlant de cette dernière , le rapport en cite les statuts, le règlement; il établit, tant bien que mal, qu’il y avait eu des réunions, des délibérations depuis le commencement jusqu’à la fin de la société ; mais des indices suffisants de l’existence d’une autre association , il n’en offre aucun. 11 dit bien que l’on voulut en former une ou plusieurs, et qu’on y travailla ; mais il ne rapporte aucun fait , aucune circonstance d’où l’on puisse induire que ces inten-

lions aient été suivies d’effets. II parle de délibérations qui ont eu lieu entre différentes personnes ; mais si dans ces délibérations il s’est agi de projets d’association , si des discussions ont pu s’élever sur des sujets soit politiques, soit de toute autre nature, du moins rien ne fait voir que ces personnes fussent attachées les unes aux autres par les liens d’une association , par une communauté de vues, par un plan de conduite qu’elles auraient adopté et suivi. Le rapport ne néglige pas ici sa banale ressource des idées de régicide , il y a même recours plus fréquemment que dans la première partie ; mais si ces idées, réelles ou supposées , jettent de l’odieux sur quelques individus et, si l'on veut, les inculpent jusqu’à un certain point , comment peuvent-elles démontrer l’existence et l’organisation d’une association quelconque? Comment y trouver la preuve que les événements de 1 825 ont été provoqués par une société secrète ?

Quant à moi personnellement, dans cette deuxième partie du rapport je suis accusé de bien des choses ; mais ces accusations sont si vagues et se contredisent tellement, que j’ai long-temps hésité avant d’en entreprendre la réfutation. C’est un soin que j’aurais abandonné au rapport lui -même , si je n’avais pensé que personne ne tenterait d’aller chercher la vérité dans cet obscur et inextricable dédale , quoiqu’elle s’y trouve pourtant, en dépit de tous les efforts

de la haine pour la faire disparaître. Je la tirerai de ce document qui a servi à me condamner. Je prouverai que je ne pouvais répondre d’aucune autre chose que de ma participation à V Union du bien public; que je n’ai jamais appartenu à aucune autre association , que je n’en ai connu aucune ; enfin que rien n’autorise à croire qu’une société quelconque ait été réellement organisée, et encore moins, je le répète, qu’elle ait produit l’insurrection de 1825.

Je continue à citer le rapport.

Après avoir raconté la dissolution de la société du bien public, il s’exprime ainsi :

<( Mais les véritables motifs qui provoquèrent celte » déclaration ostensible furent, d'après le ténioi- » gnage de trois accusés , d'abord la conviction que » la définition trop vague du but de la société , » dans ses statuts, avait contribué h paralyser son » action; en second lieu , le désir d écarter les ment- » bres dont le zèle selait déjà refroidi pour ce but, » ou qui , sam le connaître encore , ne paraissaient » pas propres à devenir utiles. » (Page 36.)

On ne peut ici qu’admirer la facilité avec laquelle le rapporteur décide , dès le principe , que la dissolution de la société ne fut qu 'ostensible. Il ne s’aperçoit pas qu’en cherchant à soutenir cette assertion , il détruit tout ce que. plus haut il s’était efforcé d’établir pour prouver la culpabilité de cetlc association.

En effet, les témoignages par lui cités disent que la définition du but de l’ancienne société était trop vague , tandis que dans ses investigations precedentes il admettait , lui , que ce but était clair, déterminé; même il ne craignait pas de laisser supposer qu’il s’agissait de régicide. En outre , il commet une inadvertance quand il dit que ce but était inconnu de quelques uns des membres, puisqu'il a commencé par dire que dans les statuts on en donnait, quoique vaguement, la définition r il était donc impossible que tous les membres n’en eussent point connaissance. Le rapporteur , voulant à toute force que ce but fût la révolte , tente charitablement de donner la même signification aux déclarations des accusés sur le but défini dans les statuts, but qui , s’il était vaguement déterminé , ne pouvait du moins se prêter d’aucune manière à une interprétation semblable.

Après avoir déclaré que la dissolution de la société ne fut qu 'ostensible, il va sans doute dire qu’en réalité la société avait continué d’exister ? Point du tout. Voici comment il poursuit son récit :

<( Ceux des chefs qui se trouvaient h Moscou » prirent, dès lors , la résolution (deux des accu- » sès l’affirment) de former avec le temps , une » nouvelle société (1) , de la diviser en deux clas-

(l) Ayant quitté Moscou bientôt après la dissolution de la

h ses, cl de poser en principe i|uc les membres qui h faisaient partie de la première connaîtraient seuls » le vrai but , qui serait de préparer la Russie h un >■ changement des lois organiques de l'Etat. ... Uu » de ces accuses assure que cette nouvelle société » secrète fut organisée dès cette époque , et qu'on » lui donna , outre un règlement spécial , un nom » qu'il ne peut plus se rappeler. L'autre accusé » prétend , au contraire , que tout sc borna à de » vains projets, et qu on reconnut, à plus d'une » reprise, que jamais le but ne peut justifier les » moyens. Le premier ajoute que le projet d'établir h des sections à Moscou et h Smolensk ne fut pas » mis à exécution. » (Page 36.)

société , pour aller h Simhirsk . où des affaires particulières m’appelaient, je ne puis dire ce qui s'y passa ensuite. Je continuerai à réfuter le rapport par le rapport lui-mérae.

Je crois , d'ailleurs , devoir faire observer qu'aux noms des deux témoins cités ici , le rapport en ajoute un troisième , celui de Nikitn Mouravieff. Or, ce dernier, ne se trouvant pas il Moscou à cette époque , n’a rien pu témoigner sur la dissolution de la société. Cette mention gratuite et infidèle du nom de N. Mouravieff montre l'usage que le rapporteur apufaircdece nom dans d'autres circonstances. Ceci devient important pour ma défense , attendu que le nom de ce témoin a , par la suite , été employé pour établir contre moi un fait totalement faux , et qui est resté incompréhensible pour moi jusqu'à ce que des protestations sincères de la part de N, Mouravieff soient venues me donner le mot de l'énigme.

Voilà des témoignages bien propres à servir de base à une accusation ! Ne voit-on pas qu’ils ne contiennent rien que de négatif? L’un des déposants ne se rappelle même pas le nom de la société déjà organisée, tandis que l’autre dit que tout se borna à de vains projets. L’un d'eux, tout en affirmant que l’on avait résolu de former avec le temps une nouvelle société , assure aussi que celte société fut organisée dès cette époque.

Mais admettons pour un moment que cette prétendue résolution de former une nouvelle société ait été réelle : que voulait-on ?

« Former, avec le temps , une nouvelle société , » dans le but de préparer la Russie b des ebange- » mcnls politiques. »

Eh bien ! Qu’y a-t-il à dire à des gens qui manifestent l’intention de former une société, et qui ne la forment pas ; de former une société afin de préparer à des changements politiques , et qui , n’ayant point formé de société , ont encore moins préparé à ces changements, dont le caractère ne se trouve d’ailleurs ni expliqué , ni même indiqué ?

« L’autre accusé prétend , au contraire , dit le » rapport , que tout se borna i» de vains projets. »

Je demanderai si l’affirmation que la dissolution de

l’ancienne société ne fut qu’ostensible se trouve bien fortifiée par ces deux déclarations ? Non , certainement. Mais le rapporteur avait ses raisons pour ré-

péter à chaque page qu’il y avait eu en Russie des sociétés secrétes , soit constituées , soit projetées ; qu’elles avaient pour but d’amener des changements, n’importe lesquels, dans l’ordre de choses établi ; et il l’a fait, à la vérité, avec une impudeur inouïe, mais aussi avec succès, puisqu’il y eut condamnation.

(juant à ce qu’ajoute un des accusés, — « que l’on reconnut à plus d’une reprise que jamais le but ne pourrait justifier les moyens », — on ne peut bien saisir l’à-propos d’une pareille déclaration, car il ne parait pas qu’il ait été question de moyens d’aucune espèce. Mais ces seules paroles me disent quel est celui qui les a prononcées : c’est le général major Von Viesen, que j’ai connu et pour qui je professais la plus grande estime. C'était un homme loyal , pur, un homme vertueux dans toute la force du terme. Ces paroles lui étaient familières: elles allaient si bien à son caractère honnête ! 11 est probable que, dans ses déclarations devant la justice, il invoqua son principe favori en se voyant accusé de forfaits dont l’idée a dû toujours être si éloignée de lui. I.e rapporteur, n’osant pas écarter tout à fait des paroles qui pouvaient être justificatives ou du moins atténuantes, les a placées de manière à ce qu’elles perdissent toute leur valeur.

<i A la réception à Toullchin de la nouvelle de la » dissolution de la société , Pestel et quelques autres » (au nombre de dix) ne voulurent pas adhérer à » cette dissolution , et prirent la dénomination de » Boyards c/e l'Union. » (Page 38.)

Le rapport ne dit d’ailleurs rien ni sur le but ni sur les moyens adoptés par cette nouvelle association ; de sorte qu’elle non plus ne pouvait donner lieu à aucune poursuite (1). On observera seulement que le rapport prouve , par ce passage comme par tant d’aulres , que la dissolution de la société fut bien réelle , et non pas ostensible , comme il voudrait le faire croire.

Le rapport poursuit ainsi :

« Ils élurent présidents ou directeurs Pestel et » Y...ky, et leur associèrent d'abord Nikila Mou- » ravieff , croyant que, comme il n’avait pas non » plus assisté à la réunion de Moscou (2), il re-

(1) Tout ce qui se passa b Toultchin m’est resté complètement inconnu, jusqu’aux noms même de presque tous ceux dont le rapport fait mentiou b cette occasion. Je me bornerai , ici comme ailleurs , b combattre le rapport avec ses propres armes.

(2) Lb se trouve la preuve que N. MouravicIT n’a pas été à Moscou, cl qu’il n’a, par conséquent, rien pu témoigner sur la dissolution de la société , comme je l’ai fait observer plus haut, dans l’intérêt de ma défense ultérieure.

» fuserait avec eux d'adhérer à la dissolution de la » société. Mais Nikita Mouravicff assure qu'à Pé- » tersbourg ta société se trouvait pour le moins enu fièrement désorganisée. »

Peut-on se persuader , à la lecture de ce passage, qu’on a sous les yeux une pièce de procédure criminelle , un acte d’accusation qui a eu pour résultat un grand nombre de condamnations capitales ? Le rapport , après avoir dit que quelques personnes à Toultchin s’en associèrent une autre, N. M., ajoute: "Mais celui-ci assure que la société à Pétersbourg était bien dissoute » . Comment ce mais sert-il de liaison avec les paroles précédentes ? A quel propos Toultcbin et Saint-Pétersbourg se trouvent-ils confondus? Cette absence de logique n’empêche pourtant pas de pénétrer les intentions du rapporteur. Ayant découvert que la dissolution de la société n’avait pas été consentie par quelques uns à Toultcbin, et qu’ils s’attendaient à voir leur opinion partagée à Pétersbourg par N. M., il lâche d’insinuer qu’à Pétersbourg aussi la dissolution ne fut pas reconnue par tout le monde, et que par conséquent l’ancienne société continuait d’y exister. On questionne N. M.; mais sa réponse , consignée dans le rapport, ne donne pas beaucoup de force à cette insinuation , car « au moins une entière désorganisation » équivaut bien à une dissolution. Le rapporteur cependant ne se tient pas pour battu, et, comme à son ordinaire et toujours avec

la môme bonne foi , il se lire d’alTaire par une petite note qui lui servira à lier les traditions des sociétés secrètes à Pétersbourg de manière à ce qu’aucune interruption , aucune solution de continuité ne vienne compromettre la régularité et l’exactitude de son récit. Voici cette note , qui suit immédiatement l’aflirmation de N. M. quant à la dissolution de la société à Pétersbourg.

« Un des accusés (S.) a déclaré que N. Tourgue- » nefî, à son retour de Moscou, en 1821, s'oc- » cupa à former une autre société secrète des dé- » bris de celle qui venait d’étre dissoute, et enga- » gea d'anciens membres, tels que le prince Ob ..ky, » le colonel Nar....ne et lui , S., à en faire partie ; » il y affilia, en outre, le colonel Milkoff, Toisloy et » Miklachefsky. La garde impériale ayant , peu de » temps après, quitté la capitale, les opérations de » la société furent suspendues. S. ignore si elle fut » soumise à un règlement particulier, mais il ajoute » que ni Tourguencff ni les autres membres de » cette société n’ont jamais énoncé devant lui d’in- » tentions criminelles contre la famille impériale. »

' Pages 38 et 39.)

Ainsi, d’après cette déclaration, les opérations du fondateur de cette nouvelle société se bornèrent à l’affiliation de trois personnes et à la proposition faite à trois autres de s’y adjoindre. Quelle était cette société ? Quel but se proposait-elle ? Quels moyens

avait-elle adoptés? Le rapport ne dit pas un mot là dessus. La seule personne dont il cite le témoignage ignore même s’il y avait un réglement. Nulle mention ultérieure de cette société dans le reste du rapport. Tout se réduisait donc, en tenant celte déclaration pour vraie ou réelle , à une tentative infructueuse d’établir une société , dont on ne sait rien , dont on ne dit rien. Est-il possible de bâtir là dessus la moindre accusation ?

Il ne faut pas d’ailleurs négliger l’observation qui termine cette curieuse déclaration , et qui consiste à dire que les personnes dont il est question n’ont jamais énoncé d’intentions criminelles contre la famille impériale. »

A quel propos le déclarant ajouta-t-il cette observation ? Rien de ce qui précède dans sa déclaration ne pouvait faire présumer une conclusion pareille. Les noms mentionnés n’ont pas jusqu’à présent été cités dans les récits du rapport sur les idées de régicide. On voit très bien que celle observation au moins , sinon toute la déclaration , a été provoquée par des questions faites au déclarant. L’accusation voulait avoir quelque chose à dire à l’appui de son assertion que l’ancienne société n’avait été dissoute qu’ostensiblement , et encore que le caractère propre de toute société était la révolte et le régicide. C’est en ce sens qu’elle a dù poser ses questions ; mais les réponses, quoique mensongères, sont encore bien

loin d’être ce qu’elle aurait voulu qu’elles fussent.

Voici ce qui a pu donner lieu à cette déclaration. Après mon retour à Pétersbourg, le secrétaire de l’ancienne société (S.), celui-là même de qui vient cette déclaration , me dit un jour que quelques uns de scs amis, que je ne connaissais d’ailleurs que fort peu , membres ou non de celte société , lui avaient demandé pour quelles raisons la société avait été dissoute, et s’il fallait renoncer à tout. Peu contents des explications qu’il leur avait données, ils désiraient me parler pour savoir de moi à quoi s’en tenir. Je répondis que je m’empresserais de les voir et de leur faire part de ce qui avait été fait à Moscou. Je me rendis en elfet chez un de ces messieurs, où je vis trois personnes outre S. : c’était Ob...ky, J. Tolstov et Miklachefsky. Je leur communiquai la décision prise à Moscou , et leur exposai verbalement mes convictions sur l’impossiblité absolue de travailler en Russie au bien public à l’aide d’associations secrètes. J’insistai sur les efforts individuels , et recommandai surtout que l’on s’occupât de l’émancipation des serfs , objet pour lequel ces elïorts ou le concours de deux ou trois amis devaient suffire, et qui, par sa nature même , était incompatible avec le secret. Toutes mes relations avec ces messieurs se bornèrent à cette seule entrevue.

Deux des personnes auxquelles , d’après la déclaration, j’aurais proposé de s’associer avec moi se sont

lues à cet égard ; du moins le rapport ne leur fait rien dire. Deux autres, dit la notice annexée au rapport, auraient au contraire déclaré avoir été reçues par moi dans la société.

Pour ce qui regarde une de ces personnes , le colonel MitkofT, il y a évidemment confusion de la part du rapporteur. Le colonel Mitkoff a fait partie de l’ancienne société. Plusieurs de ses amis lui en ayant parlé, il désira en voir les statuts ; ne les trouvant pas chez d’autres, il s’adressa un jour à moi. Je ne les avais pas non plus , mais je me les procurai et lui en donnai communication. Il est plus que probable que, sommé de dire par qui il avait été introduit dans la société, il ne trouva pas de meilleure réponse à faire que de nommer celui qui lui en avait montré le règlement. La notice ne pouvait attribuer l’aililiation du colonel MitkofT à aucune autre société qu’à celle du Bien public, et cette prétendue afliliation n’était pas de nature à légitimer une accusation contre moi, puisque la société , d’ailleurs elle-même non répréhensible, avait été dissoute.

Quant à la déclaration de la deuxième personne , qui dit avoir été reçue par moi dans la nouvelle société, puisque, d’après le rapport lui-méme, cette société n’avait rien fait , n’avait même pas été formée définitivement , l’affiliation de cette personne ne pouvait pas non plus m’être imputée à crime.

Le fait est que je n’ai jamais reçu personne dans

aucune société. Il est évident que, voulant à toute force prouver que l’ancienne société n’avait été dissoute qu 'ostensiblement , le rapporteur s’est emparé de la communication que j’avais faite à quelques personnes en particulier de la décision de Moscou , et l’a transformée en une intention de rétablir l’ancienne société ou d’en établir une nouvelle. D’ailleurs il est possible, cela est même probable, que les personnes citées ici aient eu le désir de former une association

quelconque, et qu’elles en aient causé avec S , le

déclarant, qui était l’intermédiaire ordinaire entre les différents membres de l’ancienne société. Celui-ci ayant , soit spontanément, soit pressé par ses juges, représenté mon entrevue avec ces messieurs comme une tentative pour former une nouvelle société , qu’il dit pourtant n’avoir jamais été formée définitivement,

les autres, ou plutôt un d’entre eux M ky, dont

l’affirmation demeure seule incompréhensible pour moi, a pu être amené à confirmer la déclaration de

S d’abord parce qu’elle était insignifiante en

elle-même , ensuite parce qu’il lui fallait reporter ses souvenirs sur un événement qui avait eu lieu cinq ans auparavant.

Pour ce qui est de la troisième personne présente à mon entrevue , M. J. Tolstoy , sa réponse n’est pas consignée dans le rapport. M. Tolstoyse trouvait en France lors de l'insurrection de 1823: quand on s’occupa à Paris de rédiger pour moi un mémoire justificatif , on

crut devoir lui demander des éclaircissements sur cette circonstance. Il répondit, et j’ai encore sa lettre entre mes mains, que « la proposition d’entrer dans une société secrète lui avait été faite , non par M . N.

Tourgucneff, mais par M. S ( celui qui a fait la

déclaration en question ), et que la société dans laquelle on lui avait proposé d’entrer n’était autre que l’ancienne société de X Union du bien public. » Tout ce que je viens de dire fait voir que la déclaration de S ne pouvait raisonnablement donner

lieu à aucune investigation judiciaire. Mais, je le répète, elle était nécessaire au rapporteur pour lier les traditions des sociétés secrètes. S’il l’a, malgré lui, rejetée dans une note, il se dédommage de ce sacrifice dans le texte , où il continue d’admettre comme chose prouvée que l’ancienne société n’avait été dissoute que pour faire place à d’autres associations. Son récit devient plus confus, les contradictions s’y multiplient, les mensonges s’y montrent plus évidents à mesure qu’il redouble d’efforts pour soutenir sa thèse favorite, à savoir qu’il existait toujours et partout des associations secrètes ayant pour but la révolte : thèse acceptée sans doute par les juges , mais qu’il réfute lui-méme à tout moment. Mes explications sur celte partie du rapport pourront paraître moins claires que celles que j’ai données sur la partie précédente ; c’est qu’on est toujours embarrassé pour expliquer ce qu’on ne comprend qu’à

moitié, ou que l’on ne comprend pas du tout. Il n’cst pas déjà très facile de répondre à des accusations qui n’ont rien de précis ni dans leur teneur ni dans les circonstances qui les accompagnent ; il l’est encore moins de répondre à des accusations que l’on n’avait aucune raison de prévoir, que l’on n’aurait jamais soupçonné pouvoir être portées contre vous. Je continuerai pourtant à suivre le rapport , je rétablirai les faits, mais dans l’intérét de la vérité seulement; car, pour moi personnellement , j’avouerai que je n’y tiens pas beaucoup , encore moins puis-je tenir à les altérer.

Aprèsavoir citéle témoignage de N. MouraviefT sur la dissolution réelle de la société, le rapport continue en ces termes :

« Ce ne fui qu'à la fin de 1822 que celte société » de Pétcrsbourg , ou du Nord , parvint b se réor- » ganiser. u (Page 39.)

Ici il renvoie à une note ainsi conçue :

« Les fondateurs principaux , ou plutôt les réor- » ganisatcurs de la société nouvelle, étaient, au dire » de N. Mouravieff, lui le premier, le prince Obo- » lensky et N. TourguencIT, qui s'abstenait toutei> fois de recevoir de nouveaux membres. »

Suit un récit sur l’organisation de cette société , dans lequel on lit, entre autres choses :

« On disait à tous ceux qui devaient servir d'a- » veugles instruments que leur affaire serait de » combattre les armes à la main... Apres la réor- » ganisalion de cette société secrète, le seul chef » reconnu pendant quelque temps fut Nikita Mou- » ravieff ; plus lard , on résolut de lui adjoindre , » vers la fin de 182:1, le prince S. Troubetzkoy, » récemment revenu des pays étrangers, et le prince » Eugène Übolensky. Un an après , le prince Trou » betzkov se rendit à Kief, etc.» (Page 41.)

Ici , encore un renvoi à une autre note , où il est

dit:

« La place de directeur avait été offerte à N. » Tourgucneff , qui s'y refusa , alléguant le mauvais » état de sa santé, la multiplicité de ses autres oc- » cupalions , et le mauvais succès de sa présidence » ii Moscou »

A ce passage du rapport j’ajouterai les paroles suivantes, qu’il contient plus bas, p. 79.

« Cependant la société de Pétersbourg déployait » aussi une inquiète activité . qui allait croissant » depuis que Rvléeff avait remplacé le prince S. » Troubetzkoy au directoire (c’est-a-dirc vers la » fin de 1824, comme on le voit à la page 4t) »

Toutes les données contenues dans ces passages sont basées sur des dépositions isolées de différents individus. Itien dans le rapport n’indique le moins du

monde qu’il y eût un règlement , des statuts d’une nouvelle société quelconque. On ne pouvait donc raisonnablement s’attaquer à une association, mais seulement à des individus , et cela afin qu’ils prissent la responsabilité des intentions illégales ou criminelles qu’eux-mémes avouaient avoir eues, si toutefois on est répréhensible aux yeux de la loi pour des intentions, quelles qu’elles soient, qui n’ont jamais été mises à exécution. Cette non-existence d’une société organisée, ou réorganisée, comme dit le rapport, est d’autant plus évidente que les dépositions sur lesquelles le rapport se fonde disent expressément que :

« Toutes les règles (comme on le voit plus haulj » étaient loin d'être strictement observées. » (Page AO.)

En réalité, tout doit être réduit à des efforts tentés pour établir une association secrète, par ceux qui n’avaient pas été satisfaits de la dissolution de la société à Moscou.

Si l’on ne trouve dans le rapport , à propos de cette nouvelle société, aucune trace d’un règlement, on n’y trouve rien non plus qui indique qu’elle ait agi, délibéré. Il dit bien que :

« L’une cl l'autre société (celle du Midi et celle « du Nord nouvellement organisée) avaient le » même but, le renversement de l'ordre de choses

» existant, et s'occupaient déjà de la rédaction des » lois qui devaient réformer la Russie. » (Page 42.)

Mais il ne contient rien qui prouve que tel fût réellement le but de la société , ni qu’elle ait décidé soit la rédaction , soit l’adoption d’un projet de constitution, qu’il cite en l’attribuant à M. Mouravieff individuellement, non plus que d’un autre projet, attribué à Pestel. Si ccs projets étaient criminels, c’était à leurs rédacteurs à en répondre.

Enfin, le rapporteur convient lui-même que eette nouvelle société ne déploya quelque activité qu’après que Ryléeff en fut devenu un des directeurs, vers la fin de 1824. Jusque là du moins la société aurait dû être considérée comme n’existant pas.

Pour ce qui me regarde personnellement, il est assez étonnant que le rapporteur, qui s’efforce continuellement de produire contre moi des accusations non seulement mal fondées , mais encore invraisemblables, n’ait pas mélé mon nom aux projets de constitution dont il parle ici. On savait pourtant que je rédigeais des projets de différents codes , soit pour le conseil d’état, soit pour la commission de législation. 11 était tout simple que la société , s’occupant de projets de constitution , m’en chargeât , ou du moins me consultât. Eh bien ! non ; la société fut assez ingrate pour laisser un de ses fondateurs dans une complète

ignorance de ses faits et gestes. Il est vrai qu’une note , à ia page 66 du rapport , indique que le projet de constitution de N. MouraviefTne fut jamais terminé. Quant à celui rédigé par Pestel , je trouve à la page 6t du rapport une note d’après laquelle un des accusés , représenté par le rapport comme un véritable séide de Pestel , aurait déclaré n’avoir lu que de très courts fragments de ce projet et en ignorer complètement les dispositions principales. On voit aussi que d’autres accusés, qui, dit le rapport , page 61 , dévoués à Pestel, voulaient tout immoler pour établir la forme de gouvernement qu’il proposerait dans son projet, ne connaissaient même pas ce projet. Voilà donc les lois de réforme dont s’occupaient les sociétés selon le rapport !

Quoi qu’il en soit, voici ce qui me concerne dans ce passage du rapport :

La société fut réorganisée en 1 822 ; les réorganisateurs furent, au dire de N. M. lui-même, le prince Obolensky et moi .

Un peu plus bas , le rapport s’exprime ainsi :

» Après la réorganisation de la société, en 1822, » N. Mouravieff en fut le seul chef.

» En 182.'!, on lui adjoignit deux autres direc- » leurs : le prince S. TroubeUkoy cl le prince Euii gène Obolensky. »

Une note dit ici que l’on m’offrit la place de direc-

leur, mais que je refusai. Il n’cst pas dit par qui celle déposition fut faite (1 .

« Vers la fin de 1824, Troubctzkoy fut rem- » placé par RyléefT »

Comment concilier ensemble ces passages, d’après lesquels la société, après sa réorganisation en 1822, aurait eu pour chef N. MouravielT tout seul, puis lui et deux autres jusqu’à la fin de 1824, et moi en même temps ? Est-ce pour détruire ce non -sens que le rapporteur jette dans une note une déclaration anonyme, à l’aide de laquelle il voudrait peutêtre donner à entendre qu’après avoir réorganisé la société je suis rentré dans l’obscurité, renonçant au pouvoir et à tous ses attraits? Mais la déclaration de N. MouravielT ne saurait donner lieu à cctle hypothèse , car il dit seulement que je m’abstenais de recevoir de nouveaux membres : j’étais donc resté avec lui à la tête de la société, continuant à remplir tous mes devoirs, mais ne cherchant pas à faire des prosélytes.

Si le rapport adopte cette version, il doit rejeter celles qui donnent à N. MouravielT d’autres collègues ;

(1 ) Si elle doit être attribuée au prince Obolensky , que l'on cite avant le renvoi b lu note, alors ce qu'avait dit sur mon compte l’un des directeurs sc trouve contredit par ce qu'a dit l'autre.

si, au contraire, c’est à celles-ci qu’il s’arrête, il doit reconnaître la première pour fausse. S’il faut absolument choisir entre les deux versions, on préférera le texte du rapport à ses notes. Dans le texte il cite les faits par ordre chronologique, et indique un certain nombre de personnes et, de dates , tandis que les notes ne se rattachent à rien et ne font simplement que contredire le texte en ce qui me concerne. Le texte et les notes sont d’accord sur l’autre associé de N. MouravielT.

Mais le rapporteur a cru pouvoir s’épargner la peine de préciser, de distinguer ; il a préféré mêler ensemble le possible et l’impossible, content quand il peut énoncer contre un des accusés un grief de plus, tout absurde qu’il puisse être, et ne s’apercevant pas que souvent une accusation hasardée, portée contre un des prévenus, invalide celles qu’il lance contre les autres.

Je ne puis d’ailleurs me dispenser de faire remarquer que le rapport parle bien ici de ce que je n’ai pas fait : il dit que je n'afïiliais personne à la société, que je refusais les fonctions qu’on m’offrait; mais il ne dit pas un mot de ce que j’ai pu faire.

Il demeure donc constaté que la déclaration , d’ailleurs isolée, de N. MouravielT, d’après laquelle j'aurais participé à la réorganisation de la société, se trouve infirmée par la suite même des faits et des dates que le rapport indique à cette occasion. Le rap-

port cite les noms de tous ceux qui ont été à la tête de la société depuis 1822 jusqu’en 1824, et le mien n’y ligure pas.

Lorsque furent rédigés mes précédents mémoires justificatifs, j’avais peine à comprendre comment N. Mouravieff avait pu faire contre moi une déclaration aussi peu vraie ; je ne pus que la nier, et pour cela je m’appuyai , comme je le fais ici , sur l’actc d’accusation lui-méme.

Mais quelques années plus tard tout me fut expliqué. J’ai appris que N. Mouravielf, au moment de partir pour l’exil perpétuel auquel on l’avait condamné, et prenant congé de sa vieille mère, lui jura que jamais il n’avait fait contre moi , malgré tout cc que dit le rapport, aucune dénonciation, aucune déclaration. Voici l’extrait d’une lettre qui a été écrite à cc sujet à mon frère :

« 11 y a bien long-temps que Mme Mouravielf m’avait chargé de vous faire une communication. Elle m’a prié , les larmes aux yeux , de vous faire savoir que son fils , aussitôt après le procès , lui a juré que jamais il n’avait rien déclaré contre votre frère , comme cela se trouve dit dans le rapport de la commission d’enquête. Le mensonge étouffait cette pauvre femme , et maintes fois elle me supplia de vous faire connaître la vérité. »

La femme de N. Mouravieff, qui , comme tant d’aures femmes héroïques , voulut partager l’exil de son

mari , et qui a succombé à la peine , témoigna qu’il lui avait souvent répété la même chose.

La notice annexée au rapport cite trois autres personnes comme m’ayant accusé du rétablissement de la société.

Ce sont :

1" Le général OrlofT, dont la déposition ne peut évidemment se rattacher qu’à la société qu’il est censé avoir essayé d’établir avec le comte Mamonoff et moi. Or, j’ai montré plus haut ce que c’était que cette société , que le rapport abandonne après en avoir fait seulement une mention insignifiante. O’était d’ailleurs un établissement , et non un rétablissement de société. La déposition du général OrlofT ne peut se rattacher au rétablissement de la société en 1822, puisqu’il ne m'a plus revu depuis 1821 , et que je n’ai pas été par la suite en correspondance avec lui.

2° Le prince Troubetzkoy. Il se trouvait à l’étranger en 1822 , lorsque la société fut rétablie au dire du rapport : donc il n’a pu déposer que j’en avais été un des fondateurs ou réorganisateurs.

3" Quant à la troisième personne , Mathieu Mouravielï, on voit , par le procès, qu’il a fait constamment partie des associations secrètes du midi , et qu’il ne vint à l’étersbourg qu’à des époques autres que

Le rapport de la commission d’enquête ne fait aucune mention des dépositions de ces trois personnes t i 19

contre moi relativement au rétablissement de la société en 1822.

Il est assez curieux d’ailleurs de voir la notice , pour soutenir la déclaration de N. MouraviefF, faire choix de personnes qui évidemment n’étaient ni en mesure ni en position de rien dire sur cette déclaration. Comment se fait-il qu’aucun des membres de la prétendue société réorganisée de Pétersbourg ne me mette au nombre de scs prétendus réorganisateurs?

Dans cette même notice , outre le chef d’accusation dont je viens de parler, et qui est désigné sous le titre de * participation au rétablissement de la société », il s’en trouve un autre, distinct, sous celui de « participation à l’établissement de la société », et à l’appui duquel on cite les déclarations de trois accusés :

1° Le même prince Troubetzkoy, qui, comme on l’a vu , ne pouvait faire aucune déclaration sur ce qui s’était passé en 1822 (si toutefois on veut confondre ce chef d’accusation avec le précédent). Il ne pouvait pas non plus dire que j’avais participé à l’établissement de l’ancienne société en 1818, puisque ce fut lui qui me proposa d’y entrer.

2“ Le même Mathieu Mouravieff, qui, comme le précédent accusé et par les mêmes motifs, ne pouvait rien déposer contre moi relativement à aucune des deux époques de 1818 et de 1822.

3° SemenolT. Sa déclaration, qui se rapporte à 1821 et que j’ai réfutée plus haut, ne parle que

d’une tentative infructueuse pour établir une société quelconque.

On prétend que la notice a été extraite du rapport; nous venons de voir comment elle l’a été. C’est néanmoins cette notice qui servit de base aux considérants du jugement du tribunal suprême.

Il ne faut pas perdre de vue que l’acte d’accusation, en fixant à 1822 l’époque de l’établissement d’une nouvelle société, abandonne ainsi tout ce qu’il avait dit sur les efforts tentés pour en établir une en 1821., soit à Moscou , immédiatement après la dissolution de l’ancienne, soit à Pétersbourg, sous mon instigation. Il faut donc mettre tout à fait de côté et regarder comme non avenu tout ce qui a pu avoir lieu depuis la dissolution de la société, en février 1821 , jusqu’à sa prétendue réorganisation en 1822.

J’ai démontré l’impossibilité d’établir aucun grief contre l’ancienne société ; je viens de faire voir que le rapport , tout en posant comme un fait incontestable sa réorganisation en 1 822 , est loin de prouver qu’elle aiteu une existence réelle, puisqu’il n’indique rien qui fasse supposer des délibérations, une action quelconque , rien même qui ait trait à un règlement.

Tout cela n’cmpêcbe pourtant pas le rapporteur de dire que cette société de Pétersbourg, comme celle de Toultcbin, s’appuyait sur la révolte militaire. Il remonte même plus haut : il désigne l’année 1821 comme l'époque probable où l’idée d’une insurrection

militaire fui conçue pour la première fois, et suppose que cette idée fut suggérée par les révolutions d’Espagne, de iVaples et de Piémont.

11 n’est pas étonnant que ces événements aient eu du retentissement dans l’armée russe ; il ne l’est pas davantage qu’ils y aient trouvé quelque sympathie. I.e rapport ne se serait pas autant écarté de la vérité s’il avait constaté le changement qu’une telle sympathie indiquait dans les idées des Russes sur les révolutions. Jusque là on n’avait connu en Russie que des révolutions de palais, et l’on ne sait malheureusement que trop ce que c’était que ces révolutions; mais alors les Russes paraissaient donner la préférence aux révolutions faites à la clarté du jour. Voilà ce qu’aurait pu dire le rapporteur , s’il voulait absolument mêler les événements d’Espagne et d’Italie à ceux qui eurent lieu en 1825 à Pétersbourg et dans la deuxième armée. Tout cela cependant ne l'aurait pas encore autorisé à affirmer que •

« Dès IS22, les deux sociélés , la société réor- » ganisée du Nord et celle du midi , voulaient em- » ployer la force armée pour remplir leur commun » objet. » Page !iâ.)

Dans ce qu’il raconte de la société de Pétersbourg , depuis 1822 jusqu’à 1824, il n’indique rien qui put autoriser une pareille supposition. Celte société ,

même en admettant qu’elle ait été réorganisée, a été sans consistance jusqu’à cette dernière époque; le rapport en convient, comme nous l’avons vu plus haut (V. page 19 du rapport).

D’ailleurs, l’époque que le rapport désigne comme celle où l’idée d’une insurrection militaire fut conçue pour la première fois, et qu’il fixe à l’année 1821 , cette époque, dis-je, parait assez maladroitement choisie. L’année 1821 est précisément celle où les événements concernant les sociétés secrètes sont le plus abondants dans le rapport : c’est l’année où la société fut dissoute à Moscou ; l’année où , d’après le rapport, on fut dans l’intention de la rétablir à Toultchin ; c’est encore l’année où la société de Pétersbou rg était « pour le moins entièrement désorganisée ■< ; l’année enfin qui constitue l’intervalle entre la dissolution de la société et sa prétendue réorganisation. C’était donc pour les sociétés une époque d’entière décadence et de complète nullité. Le rapport , en faisant le récit de ce qui se passa à Moscou ou à Pétersbourg dans le courant de 1821, et mêmeàToultchin, ne dit rien qui puisse faire soupçonner que l’idée d’une révolte militaire ait pu surgir alors. Ce choix malencontreux de l’époque montre assez quelle foi il faut ajouter à ses assertions.

Et que l’on ne dise pas qu’il importe peu que l’idée de l’insurrection soit venue en 1821 ou plus tard, qu’il suffit de savoir que l’insurrection a eu lieu , et

que, par conséquent, l’idée en a été conçue. Si, comme tout le prouve, elle ne l’a été qu’immédiatement avant sa mise à exécution, soit par une association, soit par des individus, c’était seulement à cette association ou à ces individus à en répondre.

Pour ma part, je dois tenir à voir exactement fixée l’époque où fut conçue l’idée de l’insurrection ; car alors, en admettant toutes les accusations portées contre moi par le rapport , le seul fait de mon départ de Russie au commencement de 1824 suffirait pour me mettre à l’abri de toute accusation au sujet des événements de 1825.

Voyons maintenant ce que le rapport contient sur les individus appartenant à la société du Midi.

« C'est la surtout que les conspirateurs travail- » laient à préparer dos moyens de cette nature » (l’emploi de la force armée). » (Page /i3.)

Ici, il faut s’armer de courage pour parcourir le récit des stupides horreurs que le rapporteur semble prendre plaisir à décrire (1).

Il parle d'abord des moyens qu'employaient le

(1) Rien de ce qui a pu se passer b Toultcliin ne saurait me concerner personnellement. Néanmoins, quoique mon départ pour l'étranger ait précédé la plupart des événements décrits par le rapporteur en cet endroit de son récit, je suis obligé ,

colonel l'estel et le colonel Serge Mouravieff . soit pour irriter les soldats coutrc l'empereur, soit pour les familiariser avec l’idée d’un changement général. (Page h 5.)

■ En 1823, les chefs, au nombre de sis , Pestel, » Youscbnefsky , Davidoff, prince S. Volkonsky, » Mouravieff et fiesloujeff, eurent une réunion à » Kief, où l’on fit la lecture de quelques fragments » du projet de constitution de Pestel, qui émit en- » suite l’avis de l'extermination de la famille ira- » périale. Quelques-uns y adhérèrent , d’autres - le combattirent , et l’on conclut qu’une pareille » question ne pouvait être décidée par six indivi- » dus. » (Page 66.)

« En 1826, Bestoujeff, un de ces six, adressa » b Varsovie une lettre (qui ne fut pas expédiée) » pour demander aux membres de la société de » Pologne la mort du grand-duc Constantin. » (Page 67.)

Suit le récit des négociations entre ces chefs et quelques membres des sociétés secrétes en Pologne. Le rapport ajoute , à celle occasion , que :

« Ces relations avec la société de Pologne ne pa- » raissent pas avoir eu d’autres suites. On convint » pourtant d’une entrevue b Kief, fixée au 1er jau- » vier 1826. » (Page 50.j

pour suivre le rapport , d’en parler ici , anticipant ainsi sur l’exposition des faits qui eurent lieu à Saint-Pétersbourg après mon départ.

« Peu avant cette époque, deux de ces chefs » (Mouravicf et Bestoujeff) préparaient un soulè- » vcment dans la 9* division. Ils avaient l'intention » de s'emparer de la personne de l'empereur , qui h venait y passer une revue, de soulever les trou- » pes et de marcher sur Moscou , entraînant à la » révolte les autres troupes stationnées sur la route.

h Mais ces deux chefs , après avoir médité l’in- » surrection de tout un corps d'armée , virent bicn- » tôt qu'ils ne pouvaient compter que sur deux » complices : le colonel Schweikowsky et le colonel » NorolT. Ils s'adressèrent il deux individus à Mos- » cou , en les engageant à coopérer h leurs plans ; i> mais ceux-ci se refusèrent à toute coopération , « et de ces coupables projets il ne leur resta que la » honte de les avoir conçus.

Au mois d'avril 1824 . une tentative plus criminelle encore fut tramée entre Peslel , Bestoujeff- Rumine , S Mouravieff, Ravidoff (tous cités plus haut) , les deux frères Poggio et Schweikowsky. Ils décidèrent d'ôter la vie h l'empereur, que l'on disait devoir arriver pour passer la revue du troisème corps d'armée. « Mais la revue n'eut pas lieu , et u il ne fut même, ajoute le rapport, fait de pro- » positions ni aux officiers ni aux soldats choisis » pour assassins , et qui peut-être n'étaient pas nés » pour le crime.

» Mais l'accomplissement de ces affreuses inten- » lions ne fut qu'ajourné; il fut constamment ( une » foule de dépositions en font foi ) la pensée domi- « nante des directeurs de la société du Sud. Dès u l’année 1821 , dit un accusé, h une assemblée

» qui eut lieu après le renouvellement de l'Union » dans le midi , et à laquelle assistèrent Pestel et » sept autres (1) , il fut proclamé solennellement » que le but des individus réunis était de changer, » à tout prix , l'ordre de choses établi dans l'Etal, « voulant , non seulement renverser le trône , mais » exterminer tous ceux qui pourraient y prétendre. » Les moyens furent laissés à l’estel et il Yousch- » nefsky, investis, h cet effet, d'un pouvoir dis- » crétionnaire. Dans une autre assemblée, où sié- » geaient quelques unes des mêmes personnes , i> Pestel demanda la confirmation du plan qu'il avait » coni;ii d'introduire en Russie le régime républi- » cain , il l’aide de la force armée, et d'éliminer la « maison régnante. Les membres présents approu- » vèrent ce double projet. Dans le courant de l'ann née , une de ces personnes , en affiliant il la so- » ciélé le eoloncl Fallenberg , lui fit prêter serment n de se dévouer à tout , et même d'attenter aux » jours de l’empereur. En 1823, Poggio, a son » entrée à l’ Union, trouva qu’on s'y proposait pour » but l’établissement d'une république. » (Page 550 « En 182-1 , ce même Poggio vit une lettre de » Pestel à N. Mouravieff. Pestel y demandait à » celui-ci le nombre des membres , les forces , les » progrès de l'association du Nord , et si tout était » prêt à Pétersbourg pour un soulèvement. Les » demi-mesures , ajoutait-il, ne valent rien; ici,

(1) Le nombre de toutes les personnes citées dans cette partie du récit du rapport se monte h 19.

» nous voulons avoir maison nette. — Comment! u s'écria N. Mouravieff; Dieu tait ce qu'ilt ont » tramé là-bas ; Us veulent les exterminer tous » (les membres de la famille impériale)! Pressé de » donner une réponse positive, il dit i|ue son in- » lention était de commencer par la propagande. »

Ici le rapport, abandonnant la société du Midi, parle de quelques individus résidant à Pétersbourg.

u Parmi ceux qui , h Pétersbourg , désiraient des mesures promptes, sans être effrayés d’un attentat, le même Poggio nomme Mitkoff, qui, dans une entrevue avec Obolensky, lui dit : Je partage entièrement et jusqu’au fond votre manière de voir ( sur l’extermination de la famille impériale) ,A); le prince V. Galitzin, qui répéta les paroles de MitkolT (B ; Ryléeff , qui était plein de courage , selon l’expression du même témoin, mais qui voulait de plus agir sur les esprits par des chansons séditieuses et par la publication d'un Catéchisme de l'homme libre (G); enfin, Mathieu Mouravieff (ü), que Poggio représente comme un des chauds partisans de Peste! et du régime républicain , prêt à porter un arrêt de mort contre toute la famille régnante.

« (A) MitkolT est convenu de ce fait dans sa confrontation avec » Poggio; il l'a nié ensuite.»

« (B) Le prince V. Galitzin u'en convient pas. »

« (C) Ryléeff ne voulait que terminer ce Catéchisme de rhum - » me libre , commencé par N. Mouravieff; mais il n’en eut pas le

»> tonips. Il convient aussi d'avoir composé des pièces de vers et » des chansons séditieuses (l). »

« (D) Mathieu Mouravieff affirme lui-méme que beaucoup de » membres de la société du Nord partageaient l’intention ti’exter- » miner la famille impériale. Plusieurs ont reconnu l’exactitude » de cette déposition. Quant à d'autres, Mouravieff déclara plus » tard qu'il n'avait jamais discuté avec eux ce projet, qui était, » à ce qu'il dit , combattu par le prince Troubetzkoy, par N. » Mouravieff. U cite les paroles de ce dernier : « Je vaù dire a » cet mettieurt que la famille impériale e»l tacréê fi). »

Nous ferons observer ici que le texte même du rapport établit, d’une manière incontestable, que les idées de régicide n’appartenaient et ne pouvaient appartenir, à Pétersbourg, à aucune société, et que, si quelques individus les partageaient, c’était de leur propre mouvement. Comme membres d’une société , ils ne pouvaient que se borner à adopter les règles prescrites par cette société , ou l’abandonner. D’ailleurs, des individus dénoncés ici, les uns nient la dénonciation , faite par une personne venue du midi , où , à en croire le rapport , on était plus familiarisé

(1) Le rapporteur découvre ici l'auteur des chansons séditieuses ; pourquoi donc en parle-t-il plus haut, à propos d’un journal que j’avais l'intention de publier?

(2) On peut remarquer ici que la première fois M Mouravieff dit que beaucoup de membres à Pétersbourg partageaient les intentions régicides j et ensuite , dans une antre déclaration sur la même circonstance, il n’en nomme expressément que deux, et encore l’un et l’autre désapprouvaient-ils ces intentions!

avec les idées de ce genre ; les autres sont représentés , par le rapport même, comme repoussant ees idées avec une certaine énergie. 11 n’y a donc rien à établir de positif, non seulement contre la société de Pétersbourg, mais même contre les individus qui pouvaient en faire partie.

Nous voici arrives à un passage du rapport qui ne peut manquer d’attirer l'attention de tout lecteur judicieux. Après avoir cité la déposition de Poggio contre Mathieu Mouravieff, il continue ainsi :

« Mais ces dispositions de Mathieu Mouravieff » éprouvèrent un notable changement dans le cours » de l'année suivante. Il adressa , le S novembre » 182!i , à son frère une lettre trouvée parmi les i> papiers de celui-ci , lettre qui fait voir du discer- » nement , et où , s'efforçant de détourner son » frère de toute entreprise , il lui en démontre si- » non le caractère illégal, du moins la folie. — « L'esprit de la garde , écrit-il , et en général l’esii prit des troupes et de la nation, n’est nullement » tel que nous nous l’étions imaginé. L’empereur » et les grands-ducs sont aimés; à l’autorité ils » joignent les moyens de gagner l’affection par des » bienfaits. El nous, que pouvons-nous offrir à la » place des rangs, de l’argent et de la tranquillité ? n Des abstractions politiques , et des enseignes de » vingt aus pour gouverner l’empire. Parmi les n membres de Pétersbourg , les plus sensés com- » menccnt h s’apercevoir que nous nous sommes ■■ trompes et que nous nous trompons l’un l’autre.

» A Moscou, je n'ai trouvé que deux membres, qui » m’ont dit : On ne fait rien ici , et il n’y a rien h » faire. » (Page 59.)

La lecture de cette lettre n’a-t-elle pas dû inspirer au rapporteur et aux juges cette simple réflexion , que, si les lois humaines s’abstiennent de sévir coDtre les intentions, c’est surtout parce que les intentions, quelque criminelles qu’elles soient, peuvent être librement abandonnées, n’importe par quel motif? Lorsqu’une intention, quelle qu’elle puisse être, est abandonnée avant l’exécution , la loi n’a rien à y voir. Ce principe est assez clair, assez généralement reconnu , pour arrêter la verve de l’inquisiteur le plus zélé ; et cependant il a été sans autorité sur notre rapporteur. Celui-ci n’a rien trouvé à dire à propos de la lettre de Mathieu Mouravieff, si ce n’est qu'elle montre du discernement , et il s’est borné à en chicaner l’auteur sur la nature du motif qui la lui a inspirée.

Nous verrons, dans la suite, que le principe que nous venons de citer n’a pas profité davantage à beaucoup d’autres accusés , auxquels l’enquête ne pouvait reprocher que des intentions, intentions qui ne s’étaient révélées par aucun acte quelconque, et qui ne ressortaient que des déclarations des accusés euxmêmes. Qu’on juge, après cela, de l’équité qui a présidé à la procédure.

D ailleurs , comme pour effacer l’impression que

fait naturellement naître cette lettre en faveur de celui qui l’a tracée, comme pour détourner les réflexions qu’elle peut éveiller, le rapporteur joint à son texte une note dans laquelle il revient sur les idées de régicide manifestées, dans un accès de désespoir, par l’auteur de la lettre, avant qu’elle fût écrite. Il y rattache une accusation pareille contre :

« un autre individu ( Vatkofsky ) , qui songea à » employer comme arme , pour commettre le régi- « eide, un fusil à vent, et proposa ensuite d'assas- » siner l'empereur et toute In famille impériale à » quelque bal de la cour, et de proclamer aussitôt » la république ; proposition que deux des préten- >• dus complices trouvèrent insensée et prirent pour » une plaisanterie. >» (Page 59.)

Le rapport , en continuant, expose que les membres de la société s'exagéraient réciproquement le nombre des adhérents et l'importance de leurs forces h Ils ne se faisaient aucun scrupule de selromi> per les uns les antres... C'est ainsi que, dans la a société du midi , l'on répétait que les principales » forces étaient concentrées dans le nord , et à Péii lersbourg que tout était prêt dans le midi ; on a assurait que Moscou déciderait l'affaire , tandis » qu'à Moscou il n'y avait plus de direction et à i> peine quelques membres , qui , presque tous , a avaient abandonné VU nion (1 } ; on ajoutait enfin,

(I) Cela n'a pas empêché le pouvoir de les envoyer tout en Sibérie !

» et toujours avec une égale fausseté, qu'il existait » des sociétés secrétes au Caucase et à Kharkoff. » Mais ce même amour-propre ne permettait aux n conjurés, ni de s'offenser de ces mensonges, ni » de convenir que leur manière de voir était chan- » gée. Mathieu MouraviefT, après avoir écrit it son » frère la lettre que nous avons citée , et y avoir » énoncé , en outre , une opinion très défavorable » sur Peste! , après avoir parlé dans le même sens » au major Lorer, recommença tout à coup à assu- » rer l’estel de son attachement et de son zèle pour a le succès de ses plans , cédant , dit-il , aux instan- » ces de son frère. » (Pages 60, 61.)

Ce passage prouve , mieux que tout ce que je pourrais dire, qu’il n’y eut jamais, au moins jusqu’en 1824, de société secrète effectivement organisée, dont le but ait été la révolte militaire, et qui surtout ait pu amener l’insurrection de 1825 , comme le prétend le rapporteur. En effet , que faut-il entendre par ces paroles du rapport, sinon que les associations secrètes, jusqu’à la fin de 1824, se réduisaient à rien? Il y avait des individus qui voulaient se faire accroire les uns aux autres qu’elles offraient quelque consistance ; mais ils se trompaient réciproquement, dit le rapport. Je laisse de côté l’accusation de mensonge, qui n’a pu élrc qu’une illusion , et m’en tiens au fait, que le rapport lui-même reconnaît. 11 parait que, dans son désir charitable de faire peser sur les accusés une

charge de plus, le rapporteur ne s’est | as aperçu que, si c’était de leur part un mensonge de prétendre que les associations secrètes avaient quelque importance, il faisait, lui aussi, un mensonge en répétant à son tour, et à plusieurs reprises, la même assertion. C’est donc sur un mensonge , reconnu comme tel par l’enquête elle-même, qu'a été basée la condamnation prononcée contre tous ceux qui n’avaient pas participé activement, ou comme complices, à l’insurrection de 1825!

Ayant été conduit , quoique à son insu peut-être, à reconnaître que les sociétés secrètes n’étaient qu un fantôme , le rapport rend à chaque pas cette vérité plus sensible , tout en s’efforçant d’attribuer aux individus les intentions les plus criminelles. C’est ainsi qu’il décrit :

les moyens de séduction employés par Pestel pour gagner des prosélytes h ses plans de régicide. Il raconte un entretien qu'il eut avec Poggio, et dont il sortit avec la conviction qu'il fallait immoler jusqu’à 13 membres de la famille impériale, tout en reconnaissant que c'était terrible! > Pag. 62.) « Il voulait pour lui-méme au moins le pouvoir impérial, dit son complice cl son accusateur. >• (Pag. 03.) line note dans laquelle un troisième accusé est associé b ces plans assure que Pestel convient d’avoir eu avec ce dernier la conversation rapportée pag. 6b.

a En aveuglant ainsi, dans la sphère de son arli- » vité immédiate, les hommes d'un esprit faible,. ..

» Pcstcl s'efforçait aussi , continue le rapport , d’é- » tendre son influence surla société du nord. » (Page 64).

Le rapport cite un exemple des tentatives de Peste! pour gagner à son opinion Ryléeff , alors nouvellement initié ; mais la tentative ne parait pas avoir réussi.

On ne peut s’empêcher de faire encore une fois observer, à propos de cette accusation , que, s’il y avait eu, comme le rapport le prétend, un but commun de révolte attribuable aux deux sociétés ayant une organisation quelconque, ces efforts d’un des chefs pour gagner d’autres chefs ou membres seraient vraiment inconcevables. Qu’a-t-on besoin d’employer la persuasion ou son influence personnelle quand les lois d’une société organisée obligent, sans exception, tous ceux qui en font partie ?

Le rapport continue

« Trois des amis de Pestel (1) vinrent à Pélcrs-

(1) Parmi ces trois personnes, le rapport cite M. Davidoff, qui, dit-il, venait ii Pétersbourg pour affaires de l'association. Si j'avais fait partie de l'association h cette époque, j'aurais nécessairement dû voir ce personnage ; or, je ne l'ai jamais vu de ma vie. Si je voyais dans ce temps-lh les autres individus dont il est question ici, c’est que je les connaissais, en dehors d e toute société secrète ; je les voyais comme on voit les personnes que l'on rencontre dans le monde. Cette seule circon- T. i, 20

» bourg avec la proposition de réunir les deux so- « ciétés, d’agir de concert, de se diriger vers un » seul et même but détermine par les conjurés du » midi. En 1824, Pestel y vint lui-même, et, à son » retour dans le sud, il assurait qu'il avait réussi.» (Page 65.)

Nous voici arrivésà 1824, elle rapport nous initie aux efforts de la société du midi pour se réunir à celle du nord et lui faire adopter le même but. Cependant, à la page 43, le rapport prétendait que toutes les deux « s’accordaient sur les moyens à mettre en œuvre pour atteindre leur commun objet , et que l’une et l’autre voulaient employer, dans cette vue , la force armée. »

Encore une fois, si ce moyen , la révolte , avait déjà été adopté antérieurement , à Toultchin comme à Pétersbourg, ainsi que le prétend le rapport, à quoi bon ce voyage de Pcstcl et de scs amis à Pétersbourg en 1824 , pour l’y proposer, pour faire agir les deux sociétés de concert? Le rapporteur ne s’était jamais contredit d’une manière plus étrange , et l’on ne sait ce dont on doit s’étonner le plus , de sa maladresse ,

stance, qu’un des chefs de la société n’ait pas vu un homme délégué pour traiter des affaires de celte société, suffirait pour faire apprécier l’exactitude de ces assertions qui continuent h mêler mon nom h des faits auxquels je suis resté complètement étranger.

ou de sa persévérance à vouloir construire un échafaudage de mensonges qui s’écroule à tous moments. Il devient clair que, dès qu’il sort des généralités, dès qu’il cite quelque fait à l’appui de ses assertions , ces assertions , au lieu d’étre confirmées, se trouvent réfutées ou contredites. Dans cette occasion , après avoir hautement déclaré que les deux sociétés marchaient au même but, il est amené, en citant les faits , à dire qu’en 1824 on en était encore, à Pélersbourg, à faire adopter ce but, et que même alors on ne parut pas y avoir réussi. On trouvera dans la suite de son récit de nouvelles preuves de cette coupable inexactitude.

« Cependant les assertions des membres de la So- » ciélé de Pétersbourg sont toutes différentes Ry- » lécff affirme qu'ils n'avaient l’intention de se réu- » nir b la société du midi que pour surveiller Pestel » et pour agir contre lui; mais qu'à leur regret, » ils n'avaient pu y réussir. Suivant N. Mouravieff, » Pestel, à son arrivée à Pétersbourg, dans une » réunion à laquelle assistaient le prince Troubetz- » koy, Obolensky, N. Tourgueneff, Ryléeff et Mali thieii Mouravieff, après s'élre plaint du l'inaction w de la société du nord, du manque d'union et de h principes fixes, proposa de fondre les deux socié- » tés en une. La proposition fut agréée , d’après ce » que le prince Troubetzkoy dit à N. Mouravieff, » qui n’avait pas été présent à cette séance.» (Page 60.)

La déclaration de Ry léeff montre que l’on était loin, à Pétersbourg , de partager les principes ou les vues de la société du midi. L’autre accusé, N. MouravicIT, se borne à dire qu’on lui rapporta que la proposition de Pestel, de réunir les deux sociétés, avait été agréée. Ce consentement à la réunion des deux sociétés se trouve contredit quelques lignes plus bas , où il est dit :

« Ce même N. Mouravielï, qui ne voulait pas de » réunion, avant, dans une autre séance, développé » son opinion , Pestel fut obligé de consentir h lais— » ser les choses dans leur ancien état jusqu’en 1826, u et h réunir alors une assemblée générale. » (Page 68.)

Parmi les motifs de MouraviefT contre la réunion des deux sociétés, était celui-ci : « que, dans le » nord, chacun suivait ses opinions, tandis qu'il n lui revenait que. dans le midi, personne n’osait » contredire Pestel. » (Page 67.)

Tout ce qu’on peut raisonnablement conclure de ce passage, c’est que : 1° les deux sociétés n’ont jamais été réunies, 2° que celle de Pétersbourg ne présentait pas véritablement le caractère d’une société, chaque membre y suivant sa propre opinion.

Quant à la mention de mon nom dans ce passage , elle doit être regardée comme non avenue , celui qui me cite comme ayant assisté à crtte séance disant qu’il n’y a pas assisté lui-méme. Les témoignages

par ouï-dire ne sont admis par aucune législation. D’ailleurs, il n’est pas inutile de faire remarquer que la personne dont il est ici question est la même à qui l’on attribue le témoignage qui m’implique dans la réorganisation de la société. Nous avons vu ce qu’elle déclara, après le procès, sur ces prétendus témoignages.

En fait , je n’ai assisté à aucune espèce de séance depuis la dissolution de la société à Moscou. Quant au reste, Pestel, qui, comme je l’ai raconté plus haut, vint me voir à Pétersbourg quelque temps avant mon départ pour l’étranger, me parut plus préoccupé de ses systèmes sociaux que de la réorganisation de la société à Pétersbourg, ou de la réunion de la société du nord à celle du midi. 11 témoigna plutôt des regrets de voir qu’aucune association ne pouvait se former; et, comme pour me prouver que même à Toultchin, d’où il venait, la société était nulle, il me cita ce fait, que j’ai bien retenu, et qui contraste singulièrement avec les récits du rapport, que dans la deuxième armée l’association se réduisait à cinq ou six personnes. Quel intérêt Pestel aurait-il eu à étaler sa faiblesse devant moi?

D’ailleurs , je ne sais si c’est à l’époque où Pestel me fit la visite dont je parle (commencement de 1824) qu’il faut placer tout ce que le rapport raconte ici de ses efforts pour réunir les deux sociétés.

C’est donc à tort, je le répète, que mon nom se

trouve cité ici, à propos d’une délibération sans importance. Mais ccttc obstination du rapporteur à le mêler à tout ne fait que révéler plus clairement le but que l’on se proposait en accumulant ainsi les accusations contre moi. Il y en a de toutes les espèces. Une seule cependant a été oubliée, et celle-là, toute ma vie a été employée à la mériter : c’est l’idée de l’émancipation des serfs. Voilà mon seul crime réel ; et quoique mes accusateurs n’en aient pas dit un seul mot, c’est là pourtant, et là seulement, qu’il faut chercher le motif de 1’aeharncment qu’on a mis à me représenter comme un des fauteurs principaux de l’insurrection de 1825. Mais ce motif, on a cru prudent de ne pas le divulguer.

Dans sa déclaration, N. Mouravicff raconte aussi que :

« Pestel lui dit, entre autres, qu'il fallait avant » tout sc défaire de la famille impériale. — » Je » trouvai , ajouta Mouravieff, ce plan tout b fait » barbare et inexécutable.» (Page 66.)

Voilà encore une preuve de la communauté d’objet qui, au dire du rapport, existait entre les deux sociétés !

Cette déclaration se termine par les paroles suivantes :

« Depuis ce moment, les principaux membres de

» 1 association de Pétersbourg remarquèrent en lui » (Pestel) un refroidissement visible (I). Il ne leur » témoignait plus de confiance, et, quoiqu'il leur » eût promis de communiquer son projet de consti- » tution, il ne l'envoya point, et ne fournit aucun » éclaircissement sur les lois ni sur la composition » de la société du sud (2). » (Page f>8.)

Nous voici certes bien loin de cette union des deux sociétés que le rapporteur a proclamée plus haut ; nous assistons ici, comme on le voit, à quelque chose de tout opposé, c’est-à-dire à une rupture , après de vains efforts pour opérer ccttc réunion. Que deviennent aussi ce but et ces moyens violents, qui étaient communs aux deux sociétés?

(1) Je trouve ici la confirmation de ce que j'ai dit plus haut sur l'indifférence de Pestel au sujet des sociétés secrètes , indifférence que je crus remarquer en lui lors de la visite qu’il me fit au commencement de 1824. Je ne pense pas qu'elle provint de l'insuccès de ses démarches auprès de ses amis b Pétersbourg, mais bien de la conviction qu'il avait acquise, comme on le voit même dans le récit du rapport , que les sociétés secrètes ne pouvaient mener h rien.

(2) Par la raison toute simple qu'il n’avait rien à communiquer, sa société se réduisant b 5 ou 6 personnes! Le rapporteur a beau arranger les déclarations des accusés selon ses vues b lui , la vérité perce toujours plus ou moins. Ici la vérité est que les personnes qui se trouvaient a Saint-Pétersbourg n'avaient eu aucun renseignement sur la société du midi.

On voit même , par le témoignage de la personne que le rapport présente comme un des réorganisateurs de la société de Pétersbourg, comme celui qui en fut toujours le chef, ou au moins l’un des chefs, que cette société de Pétersbourg n’avait aucune conliance dans le chef principal de la société du midi , qu’elle ne connaissait pas son projet de constitution et n’avait aucun éclaircissement sur l’organisation et le nombre des membres de cette société.

Ce passage ne détruit-il pas de fond en comble tout ce que le rapport s’est péniblement efforcé d’établir sur l’union des deux sociétés, sur l’identité de leurs vues, de leurs plans? N’avais-je pas raison de dire que, quoique étranger moi-méme à tout ce que le rapport contient sur les associations secrètes, depuis 1821, je parviendrais à le réfuter par luimême?

Si, laissant pour un moment de côté Pestcl et la société du midi, nous récapitulons tout ce que dit le rapport sur la société de Pétersbourg depuis 1822 jusqu’à 1824, nous verrons clairement que, malgré les déclarations de quelques accusés, ou plutôt à cause de la nature de ces déclarations , on ne peut nullement admettre qu’une société quelconque ait été soit réorganisée, soit établie à Pétersbourg pendant cette période. Ces déclarations, même en admettant qu’elles soient réelles, qu’on les ait recueillies légalement dans l’enquête et qu’elles aient été reproduites

pendant le procès, devant les juges, ce qui est loin d’avoir été le cas (l), ne prouveraient tout au plus que des efforts tentés, toujours inutilement, par quelques individus , pour établir une association à Pétersbourg.

Quant aux projets de régicide , le rapport les groupe presque tous autour de Pestel; c’est presque toujours aux mêmes personnages, plus ou moins liés avec Pestel , qu’ils sont attribués. Les accusés de Pétersbourg sont , d’après le rapport, loin de les avoir partagés.

Abandonnant le récit de ce qui s’est passé à Pétersbourg pendant le séjour de Pestel , le rapport revient à la société du midi.

a Un des comités de In société du midi entra en » rapport avec une autre société secrète , celle des « Slaves réunis, qui n'était ni très nombreuse, ni » remarquable par la position sociale ou les talents » de ses membres. Elle ne compta que deux années » d'existence.» (Pag. 69.)

Malgré la mince opinion que le rapport semble

(1) Toutes les déclarations des accusés datent des interrogatoires qu'ils ont subis pendant l’enquête ; aucune n’a été reproduite par eux devant le tribunal. Ils n'ont pas été interrogés par le tribunal, ils n'ont pas assisté aux débats.

avoir de cette nouvelle société , il n’en parle pas moins d’une manière assez détaillée. 11 dit que :

«la premii‘rc idée en fut conçue, en 182.1, » par le sons-lientenant d'artillerie V. » — Il cite le serment , il reproduit des passages du catéchisme, n’oubliant pas d'intercaler entre les lignes des clichés graves, représentant des poignards, à peu près comme le fait le Charivari. Il prétend que le but de cette société était de lier, par un lien fédératif et par un même régime républicain, huit contrées slaves, et ajoute que, « jusqu'au bout, il ne fut imaginé » aucun moyen de réaliser ce projet.» Page 70.) Il indique de même le nombre des membres de celte société, ainsi que leurs noms « Quand les membres » de cette société, dit-il page 71, firent connaissance » avec S. Mouravicff et Bestoujeff (c'est-à-dire » quand ils entrèrent en relations avee la société du ■> midi), ils étaient au nombre de .10, la plupart » jeunes officiers d'artillerie.

« Bestoujeff engagea les membres de celte société à gagner les soldats , et les prévint de se tenir prêts à opérer un soulèvement pas plus tard qu'au mois d’aotU 1820. — Dans leurs réunions, S. Mouravieff et Bestoujeff insinuaient d'abord, et proclamèrent ensuite en termes clairs et précis la nécessité d'attenter aux jours de l’empereur Alexandre, d'exterminer toute sa dynastie »

Ainsi le rapport révèle ici l’existence d’une nouvelle association secrète , dont il indique avec précision l’époque du premier établissement; une asso-

ciation qui a eu son fondateur, clairement désigné, un serment , un catéchisme dont il est donné des extraits, enfin un but précis et déterminé. U cite le nombre des membres et leurs noms. 11 est vrai que cette société ne put jamais imaginer aucun moyen pour réaliser son projet. Néanmoins les données sur son existence ne manquent ni de clarté, ni de précision. Que l’on se rappelle maintenant comment le rapport établit l'existence de toutes les autres sociétés secrètes dont il parle ; quelle précision, quelle clarté il met dans ses données sur les époques de la fondation , sur les noms des fondateurs , sur le but, sur les moyens de toutes ces sociétés. Il n’y en a qu’une seule dont les statuts lui aient été connus : c’est celle du bien public ; a t il n’a lien trouvé à dire contre ces statuts, si ce n’est qu’ils renfermaient des banalités. Aucune des autres, et celle qu’il prétend avoir été organisée à Pétcrsbourg en 1822 moins que toute autre, n’offre rien de pareil à ce qu’il dit ici de la société des Slaves. Si donc il n’a trouvé ni preuves, ni traces quelconques de l’existence d’une véritable société à Pétcrsbourg, de 1822 à 1824, quand les traces d’une société quelconque sont si faciles à découvrir, de quel droit prétend-il établir que l’ancienne société fut réorganisée à Pétersbourg en 1822? Ne réfute-t-il pas lui-méme son assertion relative à la société de Pétersbourg, en donnant ici des preuves d’une autre association qui exista réellement? Si

l’existence de la société de Pétersbourg eût été réelle, on en aurait trouvé des traces dans le rapport tout autant que pour la société des Slaves.

Après avoir fait mention de cette nouvelle société , qui se réunit à un des comités de celle du midi , le rapport continue de raconter minutieusement toutes les horreurs qui ont pu passer par la tète des membres de ce comité.

Ainsi :

« Peu s'cn fallut, est-il dit page 76, que les u membres de ce comité ne levassent immcdiale- » ment l'étendard de la révolte h la nouvelle qu’un » de leurs complices (Schweykofsky) venait de per- » dre son régiment. Dans un premier moment de » fureur, ils résolurent de soulever le troisième » corps d'armée. Ils voulurent aussi envoyer des » assassins h Taganrog , et le colonel Artamon » Mouravicff s'offrit. Bestoujeff déclara que , pour » accomplir ce forfait, il trouverait jusqu’à quinze » individus parmi les Slave* et d’autres qui n'apn partenaient pas à la société , mais dont les prin- » cipes et le caractère autorisaient une pleine con- » fiance. »

Ici il est parlé indistinctement de membres d’une société et de personnes qui ne faisaient partie d’aucune , mais dont les principes et le caractère autorisaient une pleine confiance. Ne serait-il pas naturel et juste de conclure que les projets de révolte et de régicide dont parle le rapport n’étaient nullement le

fait des sociétés secrètes, mais bien d’individus isolés qui étaient capables de concevoir de tels desseins?

« Cependant, les conjurés ne lardèrent pas à » abandonner ce projet. » (Page 75.)

Voilà encore un forfait auquel on renonce aussitôt après l’avoir conçu.

Si, comme la justice l’exige, on met de côté tous les plans conçus , puis abandonnés par les accusés , il restera bien peu de chose de cet acte d’accusation si volumineux ; tout se réduira au plan formé et exécuté au mois de décembre 1825.

« Ils se donnèrent pourtant parole de commencer » immanquablement en 1826. C’était alors que, » par le meurtre de l'empereur Alexandre , ils vou- » laient donner le signal d’unè explosion générale, » et forcer le sénat il promulguer la constitution » qu'ils auraient choisie » (Page 76-)

lis n’avaient donc pas encore choisi de constitution? Et cela au dernier moment, en 1825! Que deviennent alors les affirmations du rapport sur le régime républicain adopté et sur les projets de constitution rédigés par les sociétés?

« Tous ces plans leur paraissaient d’une exécu- » tion facile ; mais un d’eux leur disait : Commen-

» cer dans un an! à ptine le pourriez-vous dans u dix. n (Page 70.)

Cette fois encore il y a absence d’unanimité parmi les conspirateurs, qui sont cependant des plus forcenés. C’est une nouvelle preuve de la véracité du rapport quand il parle de la constance et de la similitude de vues des associations secrètes.

« Pesiel affirme qu’il était loin d'approuver leurs » plans (ceux du comité dont on vient de parler), » et qu'il prévoyait que, même en 1SÜ6, on ne » pourrait rien entreprendre de décisif.. . Plusieurs « des prévenus (deux. V . la note' et des témoins u (un, qui était le dénonciateur de Pesiel) déclarent u qu'alors les principaux conspirateurs avaient déjà » résolu que le 1" janvier de la présente année » (1826), époque où le régiment de Vialka, dont u Pesiel était colonel, devait se trouver à Toultcbin » pour y fournir la garde . ils arrêteraient le com- » mandant en chef de la deuxième armée , avec son » chef d'élal-major, et feraient éclater une insur- » reclion générale , lorsq; e les révé ations du rapi- « laine M. (le témoin ci -dessus désigné) constalè- » rent l'existence de la société spcrète , dévoilèrent » tous ses plans et provoquèrent l'arrestation de » Pesiel. » 'Page 79.)

Le rapport passe ici de la société du midi à celle du nord. Avant de le suivre, arrêtons-nous un moment pour préciser quelle était , à celte époque , la

situation de la société du raidi et celle de son chef Pestel , dont toute l’action cessa nécessairement à son arrestation .

Peut-on dire maintenant qu’il existait à cette époque , dans le midi , une association secrète régulière, ayant un but reconnu , une action suivie , reconnaissant au moins quelques principes, ou professant quelques opinions lixes , à défaut de statut ou de règles quelconques?

Non, certes. Tout ce que l’on peut reconnaître, en admettant comme vraies toutes les assertions du rapport , c’est que quelques individus , dans leurs conversations intimes, énonçaient des pensées tantôt sur la révolte, tantôt sur le régicide; les opinions de ceux-ci étaient contredites par ceux-là; ils se considéraient eux-mémes les uns les autres comme des fanfarons de crime (p. 77). Leurs intentions, toutes coupables qu’elles aient pu être , non seulement n’ont jamais été suivies d’un commencement d’exécution ; mais ils les ont toutes abandonnées d’eux-mêmes, les unes apres les autres. Les efforts de quelques-uns d’entre eux, soit pour faire des prosélytes parmi lessousofliciers et les soldats (p. 77 et 78), soit pour s’unir avec quelques personnes à Pétersbourg et à Moscou , sont toujours demeurés sans le moindre succès; les projets de constitution attribués à un d’eux sont restés incomplets , et presque inconnus aux autres.

Si quelques uns des inculpés de la deuxième ar-

mée avaient à répondre d’autres faits, quels qu’ils fussent, postérieurs à cette époque, c’est ce que nous n’avons pas à examiner ici.

Voyons aussi dans quelle situation le rapport nous montre Pestel au moment de son arrestation. 11 contient sur son compte bien des inculpations horribles; il lui prête des déclarations qui semblent légitimer ces inculpations; mais, — c’est peut-être l’effet de quelque inspiration providentielle , — la dernière des manifestations de Pestel, la dernière que cite de lui le rapport (1), est bien propre à affaiblir l’impression défavorable que les précédentes auraient pu produire contre lui : elle porte que Pestel était loin d’approuver les plans du comité (plans de révolte et de régicide, dont il est parlé plus haut), et qu’il prévoyait que, même en 1826, on ne pourrait rien entreprendre de décisif.

Est-ce, oui ou non, abandonner une intention que de reconnaître que l’exécution en est impossible? Et qu’on ne dise pas que Pestel ne trouvait impossible à exécuter que l'idée du comité; car cette idée, qui conduisait à la révolte et au régicide , n’était autre que celle que le rapport impute à Pestel lui-méme. Voilà donc Pestel qui trouve enfin, d’après le rapport.

( I ) La dernière cilée , elle se trouve aussi être la dernière dans l'ordre des temps, car bientôt après Pestel fut arrêté.

que la révolte, le régicide sont impossibles, et impossibles non seulement dans le moment où il parle , mais encore dans l’avenir. C’est dans cet état de culpabilité qu’il fut arrêté ; il mourut sur l’échafaud sans avoir commis d’autre crime. Il serait à désirer que quelque criminaliste européen voulût bien examiner et dire jusqu’à quel point un homme dans la position de l’estel peut mériter la peine de mort. Je me soumettrai à toute décision claire et basée sur les lois de quelque pays civilisé que ce soit. Jusque là je ne puis considérer la condamnation de Pestcl que comme contraire à toute justice.

Page 1