‹ La Russie et les russesChapitre 13 sur 23 · III. FAITS POSTÉRIEURS A MON DÉPART DE RUSSIC · texte numérisé non relu

III. FAITS POSTÉRIEURS A MON DÉPART DE RUSSIC

Nous allons maintenant suivre le rapport dans le récit de ce qui se. passa à Pétersbourg depuis l’époque où RyléelT devint un des directeurs de la société, vers la fin de 1824 (p. 41) [1], jusqu’au jour de l’insurrection, 14 décembre 182o. Notre argumentation, consistant à prouver que cette insurrection ne peut être attribuée à aucune société secrète, loin d’étre affaiblie par les faits et les événements que raconte le rapport , en recevra au contraire une nouvelle force; car le rapporteur , ayant à constater des faits et des événements patents, est par là même obligé de rester plus ou moins dans la vérité. Les suppositions , les imputations, les inductions de tout genre, dont il est si prodigue là où les faits manquent, ne sont plus possibles ici ; du moins ne peuvent-elles plus se produire avec autant d’injustice et d’impudeur. Désormais la vérité ne ressortira plus, comme elle le faisait d’abord , du manque absolu de preuves et même de vraisemblance ; elle va jaillir de faits positifs , que le rappor-

ts Cette période commence , comme l'on voit, après mon départ de Russie , qui eut lieu au commencement de 185à.

teur, en dépit de tous ses efforts, n’a pu parvenir à dénaturer.

Dans cette partie de son récit il faut distinguer deux époques, indiquées par la nature même des choses la première comprend le temps qui précéda la détermination d’agir par la révolte ; la seconde va depuis le moment de cette détermination jusqu’au jour où elle fut réalisée. Pendant la première de ces époques, le rapport nous montre la société du nord tout aussi peu sérieuse que par le passé; nous voyons qu’elle était en décadence , et qu’on parlait même de la dissoudre.

En passant à la seconde époque, nous trouverons que l'idée de l'insurrection ne surgit qu’au moment où, par le refus du grand due Constantin, la succession au trône devint incertaine. Ce n’était donc pas un but fixé d’avance par une société : l’insurrection fut le produit d’un événement tout exceptionnel, tout particulier, d’un événement bien fait d’ailleurs, on ne pourra le nier, pour inspirer l’idée de s’insurger à ceux qui étaient mécontents de l’ordre établi. Cela est si vrai , qu’à Paris l’on s’attendait à quelque événement de cette nature quand on sut que les deux grands-ducs paraissaient se disputer à qui ne monterait pas sur le trône. A la nouvelle de l’insurrection, un personnage politique des plus éminents me dit qu’il n’en était nullement étonné, et qu’il eût été difficile qu’il en fût autrement dans l’état d’incertitude

où l’on se trouvait a l’égard de la succession au trône.

Une circonstance bien propre à fortifier mon argumentation et à démontrer que l'insurrection fut le fait spontané de quelques individus, et non un événement préparé par une société, c’est qu’à l’exception du prince Troubelzkoy, on ne trouve parmi les insurgés aucun ancien membre de la société : les uns avaient été affiliés tout récemment à ce simulacre d’association du nord dont parle le rapport; les autres n'ont jamais appartenu à aucune société secrète , et ils n’agirent, comme les premiers, que par l’effet de leur volonté individuelle.

Le rapport n'en continue pas moins à mettre dans la bouche des inculpés, pour en tirer parti, les mots d’affiliation, de séances, de comités; mais toute cette fantasmagorie s’évanouit devant la réalité, devant la simplicité des faits patents, qu’il ne peut plus réussir à défigurer.

Il est évident que l’idée de l’insurrection naquit dans un moment certain , bien déterminé par le rapporteur lui-méme, et qu’aussitôt le projet de révolte arrêté, ceux qui l’avaient conçu se mirent à en préparer l’exécution. Ils s'adressèrent pour cela à des hommes qui partageaient leurs opinions, qu’ils fussent ou non membres de la prétendue société, et nous voyons môme, aux pages HO et 117 du rapport, oue la veille de l’insurrection, le 13 décembre, on iaisait encore des tentatives pour entraîner dans le

motivememenl différentes personnes que l’on supposait devoir y prendre part, à raison de leur façon de penser.

On peut encore moins lier l’insurrection à l'existence de sociétés secrètes, soit à Toultchin, soit à Moscou. Le tout fut décidé et exécuté à Pétersbourg par une trentaine d’individus. Les sociétés secrètes , dont le rapport énumère les ramifications , dont il signale l’inquiète activité, étaient-elles donc réduites à un si petit nombre d’adhérents?

Abordons le rapport.

« Cependant, la société de Pétersbourg déployait » aussi une inquiète activité, qui allait croissant h depuis que RyléefT avait remplacé le prince Serge » Troubctzkoy au directoire. » ,Pagc 70.)

Nous avons vu, pages 40 et 41 du rapport, que ce remplacement eut lieu à la fin de 1824.

« Ryléeff, ainsi qu'. Alexandre BestoujefT. qu’il » avait initié et qui faisait partie de la section supéii rieure depuis le mois d'avril 1 82 â , montraient le » plus d'ardeur h propager leurs principes et h aug- » menter le nombre de leurs complices, bien que « BestoujefT prétende avoir reconnu , dès sa pre- » mière séance dans la section des croyants , la nul- » lité de leurs forces. Il déclare que depuis lors » jusqu'au 27 novembre, regardant les travaux de « la société comme un simple passe-temps , il avait

» même songé à la quitter ... Lui et Rylécff affilié- » rcnt h la société beaucoup de membres, entre an—

» très Torson (page 81) et ArbouiofT. Celait par » ce dernier que Ryléeff agissait sur l'esprit de » quelques jeunes officiers de ce bataillon (des rna- » rins de la garde), qui n'étaient membres ni de la » société du Nord ni de celle du Midi , et qui n'en » formaient pas non plus une particulière, mais qui » se plaisaient h se réunir, d’ailleurs peu fréquem- » ment, pour censurer avec amertume , dans leurs » entreliens, la marche du gouvernement, pour » exalter la constitution des Etats-Unis d'Amé- » rique , et pour se livrer à la vaine chimère de » l'établissement d une république en Russie. » (Page 81.)

Arrêtons-nous un moment sur ce curieux passage du rapport. Soit retour involontaire à la justice et à la loyauté, soit oubli du rôle qu’il s’est imposé dans tout le cours de son récit, ce que le rapporteur dit ici des réunions de ces jeunes officiers de la marine porte évidemment le cachet de la vérité. 11 aurait dô en dire autant de toutes les associations secrètes; alors, et alors seulement, il serait resté dans le vrai ou du moins dans le vraisemblable. Mais non! il insiste toujours sur l’existence d’une société organisée et déployant une inquiète activité, quoique ici comme ailleurs , dès qu’il rapporte quelque chose de positif, le fantôme de société ne manque pas de s’évanouir. C’est ainsi qu’en parlant de l’activité d’un des hommes les

plus compromis dans l’insurrection (BestoujclT) , et qui, avec RyléelT, « montrait le plus d’ardeur à propager leurs principes et à augmenter le nombre de leurs complices » , il cite les paroles de cet accusé , lesquelles nous apprennent que celui-ci regardait les travaux de la société comme un simple passe-temps! Ne voilà-t-il pas des expressions qui donnent une haute idée de l’importance de la société, et qui surtout en indiquent bien Vinquiète activité! Et en quoi , même d’après le rapport , cette activité de la société consistait-elle? A propager ses principes, et à augmenter le nombre de ses complices. Mais quels étaient donc ces principes? Et ces complices , de quoi étaient-ils complices? La seule réponse vraie, la seule vraisemblable , la seule logique , est dans les paroles ci-dessus citées : tout ce qui avait rapport à la société n’était qu’un passe-temps.

Remarquons aussi la date queBestoujeff désigne comme celle jusqu’à laquelle il avait considéré les travaux de la société comme un simple passe-temps : c’est le 27 novembre, jour où l’on connut à Pétersbourg la mort de l’empereur Alexandre (p. 93). Alors seulement, Bestoujeiïet d’autres commencèrent a penser sérieusement à faire quelque chose. Son témoignage vient donc conlirmer ce que nous avons dit , que l’insurrection ne pouvait être attribuée qu’à des individus, qui s’y résolurent peu de jours avant de l’exé-

cuter. Nous trouverons plus tard d’autres preuves de cette vérité.

A l'occasion des réunions des officiers de marine, le rapport fait mention des statuts d'un ordre mystérieux et universel de la restauration , qu'un de ces officiers dit avoir rédiges et portés à la connaissance de l'empereur Alexandre, a II n'en trouvait » pas moins que le grand obstacle aux changements » qu'il avait projetés serait dans l’empereur et la » famille impériale. Aussi penchait il d'abord pour » leur déportation ; mais ensuite, lui et un autre i> accusé déclarèrent qu'il valait mieux les exlermi- » ner tous. Cette idée commença par épouvanter » les autres; peu a peu cependant ils s'habituèrent » h l'envisager de sang-froid. C'est ainsi qu'on les h préparait b devenir les instruments d'une société » qu’ils connaissaient à peine ; du moins Arbouzoff » ne leur en avait parlé que d une manière très » vague. » (Page 82.)

Ici reparaît le système du rapporteur, de mêler aux niaiseries qu’il raconte avec le plus grand sérieux quelques horreurs bien dégoûtantes, sans doute alin de faire passer les unes à la faveur des autres. Mais l’absurdité de l’accusation saute ici aux yeux. Voilà des jeunes gens qui prennent la résolution d’exterminer toute la famille impériale , parce que l’empereur n’a pas cru devoir agréer les statuts d’un ordre mystérieux et universel de la restauration! S’il n’y a qu’un

pas du sublime au ridicule , il n’y a qu’un pas égale* ment du méchant à l’absurde.

Il y a encore une observation à faire sur ce passage. Le rapporteur le termine en disant que ceux qui avaient résolu d’exterminer toute la famille impériale s’étaient préparés ainsi à devenir les instruments d’une société qu’ils connaissaient à peine et dont on ne leur avait parlé que d’une manière très vague. A quoi donc la société avait-elle à préparer des hommes qui venaient de résoudre le régicide et l’envisageaient de sang-froid ? Qu’avait-elle à cacher à de pareils hommes 1 Pourquoi se manifestait-elle à peine à eux ? Pourquoi ses agents ne leur en avaient-ils parlé que très vaguement ? A quoi bon prendre des précautions, des ménagements, à quoi bon user de réticences avec des individus pour le moins aussi avancés dans l’idée du crime qu’aucune société pùt l’étre ?

Cependant, ici comme ailleurs, la vérité se fait jour. On conçoit que des hommes désirant quelques changements, violents ou non, n’importe , se soient communiqué réciproquement leur désir. Étant quelques uns, ils purent chercher à être beaucoup. On agissait nécessairement en secret, et, en proposant à d’autres de venir grossir les rangs, on dut naturellement, de part et d’autre, parler d’association. Mais une fois les opinions mutuelles connues, une fois les relations établies, il ne fut plus question d'aucune

société secrète ; tous agirent sous l’inspiration de volontés mises en commun.

Lorsqu’après l’événement les inculpés furent interrogés sur l’existence de sociétés secrètes , ils purent être amenés à répondre qu’ils en avaient fait partie ; mais, dès qu’il fallut dire quels en étaient la nature et le caractère, ils déclarèrent tout naturellement qu’ils ne connaissaient qu’iinparfaitement la société en question , et que ce n’était que d’une manière vague qu’on leur en avait parlé. Le sens réel de pareilles déclarations, c’est que les inculpés s’étaient associés ensemble par suite de la conformité de leurs opinions ; que l’unique lien qui les unissait était cette conformité d’opinion , et non une véritable association , ayant ses règles constantes , ses principes fixes; lien d’ailleurs dans la procédure n’autorisait à supposer raisonnablement l’existence d’une pareille association. De ces aveux ressort encore clairement celte vérité que , si les personnes dont il s’agit n’ont connu qu’à peine la société, si on ne leur en a parlé que très vaguement , c’est que réellement il n’y avait rien de déterminé , de précis à connaître , rien dont il y eût à parler avec détail , d’une manière claire et certaine ; autrement , je le répète , pourquoi aurait-on fait mystère de quoi que ce fût à des hommes auxquels il n’y avait nul besoin de rien taire, de rien cacher? Ainsi donc les inculpations même les plus graves contre des individus contribuent à prouver la non -existence de socié-

tés telles que se-.pkH àr les créer l’imagination du rapporteur.

Le rapport continue :

« Ce fut ii peu près vers la même époque, c'est- » a -dire dans le courant de 1 825, que les membres » du directoire du nord firent la connaissance du a capitaine Jacoubovitch. Al. Bestoujeff lui dévoila » l'existence de la société secrète et lui proposa » d'en faire partie, proposition que Jacoubovitch h ne parut pas entièrement agréer. — « Je ne veux n appartenir à aucune société , dit-il , car je n’aime » pas à me faire conduire par les autres. Je frap- » perai mon coup, vous en profiterez comme vous » l’entendrez. » — Par ces mots, 'Jacoubovitch en- » tendait le meurtre de l’empereur Alexandre. Exii clu d’un régiment des gardes en 1817 pour la » part qu’il avait prise à un duel malheureux, il » donnait son exclusion pour motif à cette incroya- » ble perversité. Dans scs aveux , il prétend n'a- » voir jamais sérieusement songé h assassiner feu » l’empereur, et n’avoir voulu qu’étonner ses corail plices par un acharnement sans exemple et une n audace sans bornes. Mais ceux-ci étaient loin de » mettre ses intentions en doute , et ils s'efforcè- » rent de le détourner d on acte inutile et même » préjudiciable, n (Page 85.)

Le rapporteur a beau souligner ces derniers mois, il n’en demeure pas moins constant , d’après ses propres paroles, que ces autres, loin de partager l’idée

du régicide, tâchèrent au contraire d’en détourner l’homme qui d’ailleurs ne voulait « que les étonner par son audace » .

Dans le cas même où ce dernier ne les aurait pas expliquées ainsi , l’accusation n’eût pas dû se prévaloir de ces paroles , sans doute atroces , quoique peu sincères, contre ceux qui avaient pu les entendre proférer, et encore moins contre ceux qui ne les connaissaient que par ouï-dire. Il y a plus : ces paroles ne pouvaient pas, en bonne justice, constituer une charge , comme chef capital , contre Jacoubovitch lui-même. Il y a dans le droit criminel une règle constante , et qui a passé en principe dans la législation de tous les pays , sans en excepter la Russie (V. la procédure criminelle introduite par Pierre Pr) : c’est que l’aveu même de l’accusé doit être conforme à la vérité , doit être prouvé à son tour. Un homme, en eflet, par suite d’une aberration d’esprit, peut s’accuser d’un crime qu’il n’a jamais commis. Ici , nous voyons un homme qui déclare vouloir tuer l’empereur parce qu’on l'a envoyé dans un régiment de ligne ; on nous le montre encore (note p. 83) regrettant, à la mort de l’empereur Alexandre, que ce monarque ait ainsi échappé à sa vengeance. Quel juge au monde consentira à reconnaître qu’il y avait ici la moindre vraisemblance qu’un crime pareil pût être commis pour un motif aussi insignifiant ? Néanmoins le rapporteur insiste , et a le courage de nom-

mer cette boutade un projet ! il cite , parmi ceux qui ont pu avoir connaissance des paroles de Jacoubovitch, un homme avec lequel j’ai été lié d’amitié, que j’estimais , que j’estime encore profondément, dont je connaissais parfaitement toutes les opinions, et qui avait encore moins foi que moi , si cela est possible , dans les sociétés secrètes , pour lesquelles il avait môme une certaine aversion, et dont il ne parlait jamais qu’avec dédain : c’est Von der Briggen. Lors de l’insurrection, Von der Briggen n’était pas à Pélersbourg. Tout ce que je trouve à sa charge dans le rapport se borne à la circonstance dont je parle ici, c’est-à-dire qu’il a entendu parler des paroles de Jacoubovitch citées plus haut , qu’il les a connues par oui-dire ; eh bien ! il est en Sibérie pour le reste de ses jours ! Voici d’ailleurs le texte du rapport :

« Son projet (les paroles de Jacoubovitch ci- » dessus citées) était connu même hors de l’éters- » bourg ; vers la fin de septembre 1K2.Î, N Mou- » ravieff l'avait révélé , à Moscou , aux généraux- » majors Von Vicsen et Michel Orloff. Ceux-ci , et » MouraviefT lui même, s’accordaient h penser qu’il » fallait employer tous les moyens possibles pour » empêcher Jacoubovitch de l’exécuter , et , dans » le cas extrême , le dénoncer au gouvernement. » Orloff semblait , d ailleurs . ajouter peu de foi à » cet avis. La nouvelle du dessein de Jacoubovitch » fut communiquée au prince S. Troubelzkoy à » Kief par le colonel Von Briggen. - (Page > 6.)

On ne sait vraiment de quoi l’on doit s’étonner le plus ici, de la mauvaise foi du rapporteur, ou de son ineptie. Ayant cru nécessaire d’insérer dans son réquisitoire les paroles insensées de Jacoubovitch , il est amené, par la force des choses, à établir que pas un seul de ceux qui en ont eu connaissance ne les a approuvées ; que les uns voulaient employer, en cas de besoin, tous les moyens possibles , jusqu’à la dénonciation, pour empêcher Jacoubovitch d’accomplir son criminel dessein; que les autres n’y ajoutaient que peu de foi , et par conséquent n’attachaient à ces paroles aucune importance ; que celui même qui les avait proférées ne l’avait fait que pour leur imposer à tous par son audace. Eh bien ! malgré ccs diverses circonstances , qui , comme nous l’avons dit , réduisent toute l’affaire à une boutade ignoble , le rapporteur y voit, lui, un projet, connu dans différents endroits, révélé à telles et telles personnes. Et des escobarderies pareilles ont servi de motifs à des condamnations capitales contre des hommes à l’égard desquels on ne trouve dans le rapport aucune autre charge sérieuse !

Le rapport continue ainsi à raconter ce qui se passa dans l’année 1825, dont la fin vit éclater l’insurrection :

« Pendant l'automne de celte même année 1825, » un autre personnage (le lieutenant-colonel Ba-

» teukuff), d'un caractère lout différent, mais » étranger, comme Jacoubovitch , h la société du > » Nord , quoique au fait des vues de ceux qui la

» dirigeaient, contracta accidentellement des re- » lations d'amitié avec RyléefT et BestoujelT. » (Page ,86.)

Ici encore, la société échappe aux investigations du rapporteur. Ici encore on voit un homme (auquel bientôt on fera jouer un rôle assez actif) paraître sur la scène à raison de ses opinions individuelles , de sa propre volonté, et sans y être aucunement poussé par une société quelconque. Sans doute le rapport, fidèle à son système , ne pouvait pas manquer de dire que ce nouveau personnage , quoique n’appartenant à aucune société , était au fait des vues de ceux qui dirigeaient la société en question. Or , l’un de ccs directeurs , au dire du rapport, BestoujelT, est le même qui ne considérait les travaux de la société que comme un passe-temps. N’aurait-il pas été plus simple , plus juste , plus loyal de dire tout bonnement que BatenkolT, trouvant à Ryléefï et à BestoujefT des vues conformes aux siennes , se lia avec eux ? La société n’avait rien à faire ici ; la suite le prouve encore davantage.

« BestoujefT, causant un jour avec BatenkolT de » ce qui pourrait se faire en Russie sous une autre » forme de gouvernement , ajouta : — Il existe 20

» h 30 hommes résolus qui seraient prftls à tout pour » assurer un changement de cette nature. — Je me h croirais indigne du noin de Russe, répliqua Ba*- » tonkoff, si je ne m'unissais pas à eux. » Pag. 87.)

En rapprochant ces paroles de BestoujelT de celles par lesquelles il exprime sa façon de penser sur la société , qui , pour lui , n’était qu’un passe-temps , on voit évidemment que ce n’est pas de cette société qu'il attendait le changement objet de son désir. Il en était pourtant un des chefs , suivant le rapport. La mention même de 20 ou de 30 hommes indique bien qu’il ne s’agissait pas d’une société , mais d’individus ayant des opinions communes ou à peu près. J’insiste sur ce passage , parce qu’il montre que celui qu’on dit avoir été un des chefs les plus actifs de la société , déclare d’abord qu’il ne la regardait que comme un passe-temps, et prouve ensuite la réalité ou du moins la sincérité de cette opinion en ne parlant que d’individus , abstraction faite de toute société, pour amener des changements violents.

Pour faire ressortir davantage encore la scandaleuse légèreté , la coupable inexactitude qui régnent tant dans les interrogatoires de la commission que dans les réponses attribuées aux accusés , ainsi que le peu de discernement et l’aveuglement haineux qui ont présidé à la rédaction du rapport , je recommanderai à l’attention du lecteur les passages qui vont

Le rapport , faisant le récit d’une discussion sur l’opportunité de la déportation de la famille impériale, raconte ce qui suit :

u Mais quand on un vint (déposition d'Alexandre » Bestoujeff} à la question de savoir ce que l'on fe- » rail au cas que l’empereur rejetât les conditions » qui lui seraient proposées, et si l’on pouvait, d’a- » près l'antécédent de l'Espagne, se fier â un con- » seulement arraché par la force, Ryléeff repartit : » — « Ceux du midi ne veulent pas de monarchie , » leur opinion est également la nôtre; ils se char- » gent, de plus, de se défaire de l'empereur à la » première occasion » (Pag. 91.)

<i Les dépositions de Torson sont à peu près les » mêmes ; mais dans le nombre de ces faits , il eu » est dont Ryléeff ne convient pas. Il ne connaissait » même pas avec certitude , assure-t-il , la résolu- » tion prise par la société du midi de faire périr » l’empereur Alexandre et son auguste famille; il » regardait, en effet, le gouvernement des Étals- » Unis d’Amérique comme préférable à tous les au- » très , mais son intention était de conserver pour » un temps les formes monarchiques à la Russie. » Il n'accordait d'ailleurs â la société que le droit de » détruire l’ordre de choses existant, et non celui » d'en créer un nouveau sans le concours des repré-

)> sentants de la nation Enfin, à la question ••

» Que faire , si Pempereur n’accepte pas nos con- » dilions? il avait répondu : « Aie pourrait-on pas >• le déporter? » Et cette opinion ayant été partagée T. i. 22

» par Troubetzkoy, Nikila el Mathieu Mouravieflf, » Obolensky et N. Tourguencff, il avait été persou- » nellement chargé , par le Directoire, de préparer, » h l’aide de quelques officiers de marine affidés, les » moyens de faire servir h la déportation la flotte de » (Kronstadt. Kyléeff parla de cette commission à » Torsnn. » (Pag. 98.)

Le rapport, comme on le voit, cite les déclarations de trois des accusés sur la question de savoir ce que l’on ferait de l’empereur : celle de BestoujelT, celle de Torson et celle de RyléelT.

Établissons l'époque à laquelle cette discussion eut lieu , selon le rapport.

Elle eut lieu en présence de BatenkofT(p. 91;. Or, celui-ci lit connaissance avec RyléelT et BestoujelT dans l’automne de 1825 (p. 86).

Elle eut lieu en présence de Torson, qui en témoigne. Or, Torson entra dans la société en 1825 (P- «»)•

RyléelT, ayant été chargé , dans celte discussion, de préparer la flotte , en parla à ce même Torson , entré dans la société, comme nous l’avons vu, en

En précisant ainsi les dates , il demeure établi que celui qui avait quitté la Russie au printemps de 1824 n’a pas pu assister à celte discussion. Le rapport, cependant , ne se contente pas de dire que RyléelT me nomma comme ayant été présent ; il fait encore, dans

la notice, constater ma présence par un autre inculpé, M. MouraviefT. Il est vrai que ce dernier rétracta depuis son affirmation ; mais comment? Ce fut quand on le questionna une seconde fois sur cette même discussion, non certes pour connaître la vérité à mon égard, mais pour un autre motif; de sorte que cette rétractation lui échappa par hasard ou comme en passant. Cette inculpation contre moi a bien été écartée par la commission d’enquête ; mais elle n’en paraitpas moins avoir trouvé place dans les considérants du jugement.

Quelques personnes avaient cru devoir faire des démarches pour prouver que c’était à tort qu’on m’avait impliqué dans le procès. Voyant que le rapport, entre autres inexactitudes, m’accusait d’avoir voté la déportation de l’empereur à l’époque où je me trouvais à l’étranger (1), une de ces personnes en fit l’observation au rapporteur, et, pour lui donner la preuve la plus claire de mon alibi, elle lui montra, dans le rapport, la date de l’entrée de Torson dans la société secrète. Cette date est celle de 1825. Or, le rapporteur lui-même savait très bien que j’avais quitté Saint- Pétersbourg en 1824, et il devait se rappeler qu’il m’avait vu souvent, dans l’automne de cette même année , à Maricnbad en Bohême , où nous nous étions

(1) A Naples, dans l'hiver de 1824-1825} h Paris, dans l’hiver de 1825-1826.

rencontrés. — « Oh! répondit ce consciencieux personnage à celui qui lui indiquait son erreur, pour ce qui regarde Torson, la désignation de l’année 1823 est une faute d’impression qui s’est glissée dans l’édition in-8° du rapport en langue russe , et qu'on a corrigée dans l’édition in-folio. » La personne qui avait fait l’observation sur mon alibi n’insista pas davantage ; elle ne supposait pas la perversité humaine capable d’aller jusqu’à vouloir excuser une étourderie par un mensonge , dans une accusation capitale. Je n’ai pas vu cette édition in-folio, mais on m’a dit que toutes les éditions et toutes les traductions étaient conformes à celle que je possède. Au surplus, il est évident qu’il n’y a place pour aueune erreur de ce genre dans ce passage du rapport. La date de 1825 est indiquée non seulement par l’affiliation de Torson à la société, mais aussi par l’entrée en relations de BatenkofT avec Ryléeff, avec celui qu’on dit m’avoir nommé. Et, à défaut de ces dates, mon alibi serait encore prouvé par l’ensemble du récit du rapport sur cette circonstance de la procédure, récit qui démontre clairement que les faits rapportés n’ont pu avoir lieu qu’en 1825.

Comment qualifier cette réponse du rapporteur? Loin de reconnaître la légèreté qui paraît lui être familière, soit qu’il nie, soit qu’il aflirme, il a tout aussi légèrement recours à un véritable mensonge, et cela pour priver un homme d’une des preuves les plus

claires de sou innocence! Pour ce qui me concerne personnellement, je pourrais n’avoir que de l’inditïérence à l’égard de tous ceux qui m’ont fait ou ont cru me faire du mal. Si le rapporteur n’avait été si lâchement, si misérablement coupable qu’envers moi, je n’aurais peut-être pas plus pensé à lui qu’à tant d’autres. Mais, non content d’exagérer outre mesure la culpabilité des accusés , de dénaturer et leurs actes et leurs paroles, il a, au mépris de toute convenance, parlé d’eux comme il aurait parlé de ses adversaires littéraires, il a poussé l’impudeur jusqu’à dénigrer ceux qu'il accusait, des hommes qui depuis sont morts sur l’échafaud ou qui traînent leurs fers dans les mines de la Sibérie! Partout on a vu des hommes généreux se perdre par suite de leur dévoùment au bien public ou à leurs principes ; il était réservé à la Russie d’en voir périr au bruit des plaisanteries et des épigrammes de ceux qui les envoyaient à la mort ! Étrange hasard ! Le nom de l’homme dont il est ici question (BloudofT) fut infligé comme sobriquet à un de ses ancêtres pour une infamie dont il s’était rendu coupable (1) et ce sobriquet, transmis de génération en génération , est devenu à tout jamais le nom de la

(1) Moud signifie proprement fornication, et, en général, aclion mauvaise, infime.

Vers la fin du X' siècle , pendant les luttes intestines entre

famille. L’arrière-petit-fils s’est montré digne du fondateur de la race.

Au souvenir de tant de turpitudes, je sens le besoin de reposer ma pensée sur la conduite bien différente d’un des accusés. Von der Briggen, me voyant , moi absent, sous le poids d’une imputation monstrueuse, prit courageusement ma défense, en niant et en expliquant cette imputation que, malgré son absurdité, le rapporteur n’avait pas craint de consigner dans son réquisitoire. Ainsi, de ces deux hommes, l’un, à la veille d’étre condamné , se fait l’avocat d’un ami absent; l’autre, convaincu d’avoir commis une étourderie, et pressé de le reconnaître, se tire d’affaire par un mensonge, afin de confirmer une calomnie contre ce même absent. Aujourd’hui Von der Briggen est dans les fers, Bloudoff s’est vu élever successivement aux premières charges de l’état. De ces deux destinées diverses, laquelle est la plus digne d’envie?

Nous voici arrivés à la lin d’une des époques que nous avons indiquées plus haut, celle qui commence à l'entrée de Ryléclî au Directoire, et se termine au 27 novembre, jour où l’on apprit la mort de l’empereur Alexandre. Le rapport, en abordant celte époque, avait dit (pag. 79) :

les successeurs de Sviatoslaf, un d’eux, Jaropolk, d’après le conseil de son favori Rloud, se livra à son frère Wladimir, qui le fit mourir immédiatement. Le conseil était une trahison.

« La société de Pétersbourg déployait une inquiète » activité, qui allait croissant depuis l'entrée de Ry- » lécff. »

Nous venons de voir quelle était celte activité; nous venons de voir que tout ce que dit à cette occasion le rapport concerne deux personnages récemment admis dans la société , Rylécff et BestoujefT, deux autres qui n’en ont jamais fait partie, Jacoubovitch et BatenkolT, et des officiers de marine qui y étaient tout aussi étrangers. Où est donc ici la société? Que sont devenus ses anciens membres? A l’exception d’un seul, le prince Troubelzkoy, il n’est question d’aucun d’eux pendant toute cette période de temps. Les deux membres ci-dessus nommés, Rylécff et BestoujetT, font part de leurs vues à d’autres; ceuxci les adoptent ou les rejettent, suivant leurs sentiments individuels. Il n’v a là rien qui indique une société. Vous parlez bien d’une séance qui aurait été tenue, mais votre récit contient un anachronisme frappant. Existe-t-il au moins quelques faits tant soit peu saisissables, par lesquels l’existence de la société se manifeste? Non. D’après vous, c’est cette société quia produit la révolte, et pourtant elle échappe à toute recherche, on ne peut en faire voir aucune trace. '

Vous croyez les accusés quand ils vous disent : « Nous sommes entrés tel jour dans la société; — il

y a ou telle et telle séance, telle discussion; telles opinions ont été émises » ; et vous vous emparez bien vite de ces déclarations, parce qu’elles prêtent un corps au fantôme que vous évoquez sans cesse, parce qu’elles semblent établir que votre prétendue société était en effet, comme vous vous obstinez à le dire, une société organisée et agissante. Mais pourquoi ne les croyez-vous plus, ces mêmes accusés, quand ils vous disent que la société n’était rien du tout, qu’ils ne regardaient ses travaux que comme un simple passetemps? Vous auriez dû, avant tout, vous rendre à l’évidence des faits qui viennent, les uns après les autres , prouver que , s’il y a eu des sociétés, ces sociétés sont restées impuissantes pour le bien comme pour le mal, qu’elles n’ont rien fait, rien produit; que les hommes qui par la suite ont agi n’ont obéi qu’à leur volonté individuelle, et que leur participation , présente ou passée , à une société quelconque , n’a été pour rien dans la conduite qu’ils ont tenue, dans la détermination qu’ils ont prise. Avouez plutôt que, si les sociétés pouvaient avoir quelque influence sur les individus , elles ne s’en seraient servies que pour les modérer, pour les retenir. Avouez que toutes les paroles audacieuses, hasardées, criminelles, qui ont été proférées, ne l’ont pas été dans une séance de société, mais dans des conversations particulières entre amis. Au lieu de rattacher l'insurrection à l’existence de sociétés secrètes, tout porte, au eon-

Diginzeo oy GoogI

traire, à dire, en parodiant un mot célèbre, qu’elle eut lieu non parce que il y avait des sociétés secrètes, mais quoiqu'il y en eût.

Nous allons voir encore une fois dans quel état se trouvait, d’après le témoignage même du rapport, la société du nord vers la lin de celte époque et au commencement de l’époque suivante, qui se termina à l’insurrection du 14 décembre.

« I.a nouvelle qui (dit le rapport , pag 9.1) pion- » gea dans la douleur tous les bons Russes et tous » les hommes bien pensants en Europe produisit sur » les conspirateurs un effet différent, mais sans » leur inspirer de joie, car l'événement sur lequel » ils fondaient leur espoir ne servit qu'à démontrer » leur impuissance. Ils apprirent tout ensemble (le » ‘27 novembre), et la mort de feu l'empereur, et » le manifeste par lequel S. M. avait désigné l'hé- » rilicr du Irène, et la prestation du serment de fi- » délité h Monseigneur le grand-duc Constantin par » tous les habitants de la capitale (A). Les conjurés » ne cachèrent pas dans leurs réunions le profond >• dépit qu'ils en éprouvaient En parlant aux deux » BestoujefT. Batcnkoff s'exprima en ces termes : « L'occasion qui nous a échappé ne se représentera » plus d'ici h 50 ans. S’il y avait eu de bonnes tètes » au Conseil d'étal, la Russie aurait h la fois prêté » serment à un nouveau souverain et à des lois nouu velles. Maintenant tout est perdu pour nous, et » sans retour (B) ». Au dépit vint se joindre la crainte

» de voir la société détruite. Troubetzkoy avait d'a- » bord dit : « Ce n'est point un si grand malheur ; » il faut seulement se préparer à seconder ceux du » midi, s’ils se soulèvent. » Cependant, avec les » autres membres principaux , il opina pour la sup- » pression de la société jusqu'il des temps plus op- » portons. » (Pag. 94.)

« Les directeurs de l'association du Nord, Rylëeff, » le prince Troubetzkoy, le prince Obolcnsky et » leurs plus intimes conseillers, ne s’arrêtèrent pas » long-temps à l'idée de la suppression définitive, ni » même temporaire, de la société. Ils ne tardèrent » pas h apprendre que Monseigneur le Cezarevitch » était inébranlable daus sa résolution de ne point » accepter la couronne . et cette nouvelle ranima » leurs espérances. » (Pag. 9ft.)

(A) « l.e prince Obolcnsky envoya demander le même jour à » Alexandre MouravictT, enseigne au régiment dos chevaliers- » gardes, si l’on pouvait compter sur son régiment pour une » révolte. StouravielT répondit que c’était un projet insensé. »

(Bj « U répéta depuis à peu près les mêmes paroles à Stein- « heil. u

Nous retrouvons ici la dernière société du Nord dans le même état où le rapport nous a montré toutes les sociétés précédentes, à toutes les époques possibles, c’est-à-dire dans un état de complète impuissance et prête à s’écrouler; de ses membres, les uns disent que tout est perdu sans retour, les autres parlent de la supprimer. Que voit-on au fond de tout cela, et à travers les eiïortsdu rapporteur pour mettre sans cesse

en avant une société conspiratrice? Toujours la même chose , c’est-à-ilire qu'il n’y a jamais eu aucune société , du moins aucune société quelque peu organisée , marchant tant hicn que mal , agissant par ses propres forces , réunissant un certain nombre d’individus dans le même but, et leur faisant adopter les mêmes moyens. Ceux qui voulaient des changements et qui pouvaient être naturellement amenés à parler d’association, et partant de sociétés secrètes, paraissent ici, comme partout ailleurs, fatigués de s’agiter dans le vide ; craignant peut-être de se compromettre «à propos de rien , ils se montrent désireux de mettre lin à leur stérile agitation. En déclarant que leur simulacre d’association était supprimé, ils espéraient probablement en faire disparaître jusqu’aux moindres traces, pour rassurer ainsi les personnes qui avaient pu partager leurs opinions, comme pour se préserver de toute recherche de la part d’un pouvoir nouveau que l’on pouvait soupçonner ombrageux.

Tout à coup survient un événement inattendu, qui, selon le rapport, ranime leurs espérances. 11 eût été plus juste de dire qu’il leur en inspira de nouvelles , car ils conçurent alors un plan tout nouveau, et tel qu’ils n’auraient jamais pu le concevoir auparavant. Nous en parlerons plus lard. Pour le moment, nous nous bornerons à constater, avec le le rapport, que la société du nord est restée impuissante pendant tout le temps de sa précaire et débile

existence. Et maintenant, je le demande, peut-on de bonne foi attribuer l’insurrection à une société qui la veille même de cette insurrection donnait à peine signe de vie? Les insurgés , quelques jours avant d’agir, étaient sur le point d'abandonner leurs projets; la société , que le rapport accuse de les avoir inspirés, d’avoir armé leurs bras, n'avait pas assez de pouvoir pour les faire changer de résolution. Pourquoi donc en ont-ils changé? Quelle cause les a ramenés du découragement à l’espérance , et, d'inactifs qu’ils voulaient être , les a décidés à agir ! Est-ce à la société qu’il faut demander compte de ce revirement subit? Nullement : les auteurs de l’insurrection se sont décidés à la faire en voyant l’incertitude qui venait de se manifester au sujet de la succession au trône. A la question : Pourquoi les meneurs ne s’arrêtèrent-ils pas à l’idée de la suppression de la société ? le rapport a soin de répondre lui-même : Parce que le grand-duc Constantin , auquel , en sa qualité de successeur immédiat au trône , on venait de prêter serment, persistait à refuser la couronne.

C’est à cette époque , — tous les faits constatés par le rapport le prouvent , — qu’on songea à la révolte et qu’elle fut résolue. Elle n’eut point d’autre source, point d’autre cause.

En effet, après avoir montré les individus en question inspirés par des espérances toutes nouvelles , le rapport ajoute aussitôt :

» Ils sc flattèrent de tromper une partie des troo- » pes et du peuple , en leur persuadant que le grand- » duc Constantin n'avait pas renoncé au trône, de » les soulever sous ce prétexte , et de renverser, b » la faveur de cette insurrection, le gouvernement » et l'ordre établis. » (Pag. 95.)

Voilà une résolution qui entraîne une responsabilité, puisqu’elle a été suivie d’exécution; mais sur qui celte responsabilité doit-elle peser? Sans doute sur ceux par qui la résolution a été prise, sur ceux qui ont contribué à l’accomplir. L’exécution a suivi la résolution de si près , que celle-ci n’a pu être connue que de ceux qui se trouvaient sur les lieux; les absents, les personnes qui étaient ailleurs, ne peuvent être accusés de complicité dans cette affaire, car ils ne prévoyaient ni la renonciation du grand-duc Constantin, ni l’effet qu’elle produirait à Pétersbourg sur quelques individus. Ignorant nécessairement tout, ils ne devaient avoir à répondre de rien. Néanmoins tous , sans distinction , présents et absents, furent impliqués dans le procès. Pour pouvoir le faire, il fallait un prétexte quelconque : on le chercha dans l’existence d’associations secrètes. L’enquête n’a rien trouvé à dire sur ces associations, comme telles; mais elle a ramassé de tous côtés des paroles prononcées , elle a rattaché le tout à des sociétés secrètes , et celles-ci à l’insurrection. Les faits ont beau démontrer ce qu’il y a d’inexact, d’injuste et d’absurde

dans une pareille manière d’èlablir la culpabilité des individus : le même pouvoir qui a instruit le procis a aussi jugé, puis condamné, puis exécuté la condamnation ; il a , pour combler la mesure , refusé d'écouter les protestations et les plaintes des victimes.

Après avoir ainsi fixé l’époque à laquelle tout se rattache dans le reste du rapport , nous allons le suivre pas à pas, en continuant de rechercher s’il y existe quelque trace d’une société quelconque, ou si le dénouement n’a été amené que par les clïorts spontanés et individuels des auteurs du drame dont il est question.

«Pour concilier les opinions, — c'est RyléelT » qui parle, — nous résolûmes ;moi, Obolensky, » Alexandre Bestonjeff cl Kahofsky, en leur propre » nom et en celui de tous les membres de leurs sec- » lions) de nommer le prince Troubetzkoy chef ab- » solu ou dictateur, quoique I un de nous, Alexan- » dre Bcstoujeff, trouvât ce titre ridicule. Dès ce » moment, le prince Troubetzkoy seul dirigea tou - » tes les mesures. Mais le prince Troubetzkoy as- » sure, au contraire, que RyléelT était l'âme de la » conspiration, qu'il réglait tous les projets, toutes » les opérations de ses complices, et qu'il se bornait K à employer le nom du prétendu dictateur. » (Page 9(i.)

Ici le rapport renvoie à une note ainsi conçue :

« RyléelT a déclaré, dans ses derniers interrog.i-

u loires , que celle assertion n’élait pas tout à fait » exacte; que le prince Troubetzkoy avait pris l’ini- » tiative sur plusieurs points, et que, s'il le surpas- » sait (lui Ryléeff) en prudence, il l'égalait en acti- » vite pour les intérêts de la conspiration. — « Au » surplus, ajoute Ryléeff, je nie reconnais pour » l’auteur principal des événements du là décem- » bre ; je pouvais tout arrêter, et j'ai donné aux au- » très le fatal exemple d’une criminelle ardeur. Si n quelqu’un a mérité un supplice qu’exige peut-être » le bien futur de la Russie, c'est moi, malgré mon » repentir et le changement absolu qui s’est opéré » dans ma manière devoir. » (iVote , pag, 96.)

Nous voyons ici que, la résolution d’agir ayant été prise , on nomma un dictateur. Cette nomination fut faite par quatre personnes. Il est par trop absurde de faire intervenir des sections dans cette circonstance. La nomination d’un dictateur suivit immédiatement la résolution de tromper une partie des troupes et du peuple, etc. , il était donc matériellement impossible de consulter là dessus tous les membres' des sections. Évidemment, ces sections ne ligurent ici que pour rappeler l’idée d’une société qui , dans ce moment décisif, échappe plus que jamais à l’accusation. La dernière déclaration de RylécfT, consignée dans la note, ne permet aucun doute à cet égard : il ne fait mention d’aucune société , il nomme les choses par leur nom, il parle de conspirateurs; tels étaient certainement ceux qui prirent la résolution d’agir. Ry-

léeff ajoute, et ce furent là ses dernières paroles , qu’il pouvait à lui seul tout arrêter. Après cela, ne serait- ce pas faire preuve d’une étrange aberration d’esprit que de voir encore au fond de ces choses une société quelconque?

Le rapport continue :

a Cependant Troubelzkoy n'en agissait pas moins » de son côté. Le 8 décembre , il tint conseil avec » BatenkolT sur les moyens à prendre pour accom n plir une révolution , et sur le mode de gouverne- » ment futur de l’état. Ils adoptèrent à cet effet le » plan qui suit, proposé par BatenkolT. » Pag. 96.)

Voilà un fait positif. 11 n’est plus question ici de société; tout se passe entre deux individus, dont l’un, celui qui propose le plan , n’a fait partie d’aucune société. Nous répéterons l’observation que nous avons déjà faite si souvent, c’est-à-dire que, dèsque le rapport vient à parler de quelque chose de positif, son simulacre de soeiété s’évanouit aussitôt. On va voir s’évanouir également, en présence des faits qui dénouèrent le drame, ces intentions de régicide, ces idées républicaines que le rapport aime tant à signaler.

« Les factieux devaient profiter de l'occasion :

» 1° Pour établir un gouvernement provisoire, » qui aurait ordonné dans les provinces la formation )> de chambres chargées d'élire des députés.

» 2“ Pour travailler à rétablissement de deux » chambres législatives, dont l'une, la chambre >i haute, devait être composée de membres à vie. » (Batenkoff avait désiré les rendre héréditaires.)

» 3° Pour faire servir à l'exécution de ces des- » seins les troupes qui refuseraient de prêter scr- » ment h Votre Majesté.

» Plus tard , et pour donner des garanties à la » monarchie constitutionnelle, il devait être procédé » etc., etc. » (Pag. 97.)

» Après avoir développé ces vues, Batenkoff lit

» observer h Troubclzkoy Troubetzkoy répon-

» dit Mais, tout en concertant entre eux ces

a plans subversifs , ils ne s'entendaient pas , ou ils ii se trompaient l'un l'autre sur beaucoup de points u » (Pag. 99.)

K Déjà, néanmoins, d’autres en préparaient l'cxé- » cution. Chez Ryléeff arrivaient de toutes parts des » conjurés avec des plans, des propositions, ou » pour prendre les ordres des directeurs. » (Page 100.)

Ici le rapport cherche encore à rattacher l’insurrection à une société, en disant que l’on venait chez Ryléeff pour prendre les ordres des directeurs, car c’est , sans nul doute , des directeurs de la société qu’il veut parler. Mais sa tentative échoue d’elleméme. Puisqu’il y avait un dictateur, il ne pouvait plus y avoir de directeurs , et le rapporteur , pour être logique, aurait dù s’épargner cette supercherie. t. i. 23

« Le 12 décembre, se rendirent chez RylécIT le » prince Tronbctzkoy , les BestoiijelT, Batcnkoff, u etc , etc., an nombre de dix-sept en tout, mais » pas tous ensemble : les uns entraient, d'autres » sortaient. Les uns répondaient de leurs soldats -r » d’autres Je prince Odoievsky) s'écriaient : « Nous » mourrons ; avec quelle gloire nous mourrons ! » » Alexandre Bestoujeff et Kahofsky se montraient « ardents terroristes Le premier avoue ces paroles : » Je pane le Rubicon , et je sabre tout sur mon u passage. » — Kahofsky s'écriait : « Nous ne fe- » rôtis rien avec ces philanthropes; il s’agit simple - » ment ici Je massacre, voilà tout, u (Page 101 )

Y a-t-il encore là le moindre indice d’une société? Mais laissons de côté cette chimère du rapporteur, et récapitulons les faits constants et positifs, tels que lui-méme nous les présente.

1” Bientôt après le 27 novembre, la résolution d’agir est prise.

2° Immédiatement après , un dictateur est nommé.

3° Le 8 décembre , un plan sur l’objet de l’insurrection est débattu entre le dictateur et l’auteur de ce plan.

4° Le 12 décembre , dix-sept personnes, les unes après les autres , discutent les moyens d’exécution ; quelques-unes répondent de l’elïicacité de ces moyens.

La date de cette discussion est importante ; elle eut lieu deux jours avant l’insurrection. Le rapport continue en exposant ce qui se passa le 13 décembre. Le sujet de son récit forme ainsi le cinquième fait qui

suivit la résolution d’agir ; nous le désignerons sous ce chiffre en transcrivant le texte du rapport :

<( 5° Dans la soirée du 13, leur réunion fut moins » nombreuse (nous avons vu que le 1 2 il y avait » dix-sept personnes), et accompagnée du même » désordre. Tous parlaient , presque aucun n'écou- » lait. » (Page 102.)

Ici encore est-ce une société qui agit ?

a Au milieu de ces colloques , de ces débats, de » ces exclamations , se firent entendre de nouveau » des propositions horribles. On parla, mais, d'après » ce qu'assurent les conjurés, seulement en pas- » sanl, de l’extermination de toute la famille ira- » périale. Uyléeff termina les débats en disant que » les circonstances montreraient ce qu’il y aurait » à faire. I.es conspirateurs savaient déjà positivc- » ment que le lendemain, 16 décembre, devait pa- » ratlrc le manifeste do V. M. sur son avènement » au trône. » (Page 10G.)

Nous arrivons maintenant à un fait qui précise davantage les moyens adoptés par les conjurés pour faire éclater l’insurrection. Nous sommes loin de vouloir le contester en lui-méme , mais nous dirons que, pas plus ici qu’ailleurs , le rapporteur ne se pique d’exactitude et de bonne foi . Voici ce fait , que nous reproduisons sous le chiffre 6 , et sur lequel nous ferons nos observations :

« 6° Les principaux agents avaient déjh comrau-

» niqué leurs intentions aux simples membres de la » société. » (Page 106.)

Ici renvoi à une note ainsi conçue :

« La veille , 1 2 décembre , s’étaient réunis chez » le prince Obolcnsky , où se trouvait égaie- » ment Ryléeff , des officiers de différents régi- » ments de la garde. (Suivent leurs noms, neuf » présents en tout.) Le prince Obolensky leur an- » nonça que, par ordre du dictateur et du direc- » loire, ils devaient s'efforcer, le jour qui serait » fixé pour la prestation du serment, de soulever » et de conduire sur la place du Sénat autant de u soldats de leurs régiments que faire se pourrait ; m et que, s’ils ne réussissaient pas, ils devaient se » rendre sur les lieux au moins de leur personne. » (Page 107.)

Le texte reprend :

« Il fut résolu qu'on disposerait les soldats h la » révolte en exprimant des doutes sur la renoncia- » lion de monseigneur le Cczarevilch; 'qu'avec le » premier régiment qui se refuserait h prêter ser- » ment on irait rejoindre le régiment le plus rap- » proché, et ainsi de suite, en les entraînant tou* » l’un après l’autre. — « On devrait aussi battre le » tambour , pour attirer le peuple » , dit le prince u Troubetzkoy. Il fut résolu , en outre , qu’on réu- » nirait devant le palais du sénat toutes les troupes » qu'on aurait gagnées , et que, dans cette position, » on attendrait les mesures qui seraient adoptée»

» par le gouvernement. Les conjurés , et surtout » le prince Troubelzkoy , qui l’affirme lui-môme ,

» pensaient que Votre Majesté, loin d'employer la u force contre les rebelles, renoncerait aussitôt b » ses droits de souveraineté . et entrerait en négo- » ciation avec eux. Alors ils auraient manifesté les » vœux suivants (1). » (Page 108.)

Avant d’aller plus loin , arrêlons-nous sur ce sixième fait constaté par le rapport. Il consiste en ce qu’il fut pris une résolution sur la manière d’effectuer l’insurrection. Deux réunions eurent lieu : la première chez RyléefT, la seconde chez le prince Obolensky , mais toutes les deux le même jour , le 12 décembre, et à peu près entre les mêmes personnes , car, des dix citées comme ayant assisté à la seconde , six avaient déjà pris part à la première , et quatre seulement étaient des individus nouveaux (2). Ayant ainsi

(1) Ces vœux trouveront leur place dans l'appréciation du but de l’insurrection.

(2) Le 15, chez RyléefT : 1° Ryléeff, 2° Steinheil (l'auteur de la déclaration) ; 3“ Troubelzkoy; 4*, 5°, 6“ les BestoujelT (Nicolas, Alexandre et Michel) ; 7° Obolensky; 8° Kahofsky ; 9* ArbousolT; 10" Repine; 1 1» le comte Konownitzine; 12" le prince Odoievsk y; 13-SuthofT; 1 4° Poustchine ; 15» Batcnkoff; 16° Jacoubovitch ; 17° le prince Stchepine-Rostofsky.

Le 12, chez Obolensky : I* Obolensky (I); 2° Ryléeff (2); 3° SuthofT (3); 4* Kojevnikoff (t); 5° baron Roscn (2); 6" prince Odoievsky (4); 7" ArzibachefT(3); 8’ Annenkoff(ô); 9» Arbousoff (5) ; et page 108 , 10" Troubelzkoy (6).

précisé les nombres, les individualités et les dates, je demande ce que signifient ces paroles du rapport : « que les principaux agents avaient déjà communiqué » leurs intentions aux simples membres de la société? » Le nombre de ce» simples membres sc réduit, comme on vient de le voir, à quatre , tandis que le nombre des membres ou agents principaux est de six ou de dix-sept. N’cst-il pas évident que. cette prétendue communication aux simples membres ne ligure ici que dans l’intention de rappeler l’existence de la société, que l’accusation a tant besoin de chercher à établir ? C’est dans le même but que la note fait parler le prince Obolcnsky au nom du dictateur et du directoire. A quoi bon un directoire, quand on a un dictateur ?

11 suffit d’un peu de bon sens pour voir qu’il n’y a ici ni société ni membres, simples ou principaux, l'nc vingtaine d’individus, voyant la question de succession au trône indécise , veulent profiter de cette indécision; ils se communiquent leurs vues, prennent une résolution et l’exécutent immédiatement. Le tout, c’est-à-dirc la première idée, le concert, la résolution , l’exécution , le tout, dis-je, a lieu dans l’espace de deux jours, du 12 au 14 décembre. Voilà les faits dans leur simple vérité ; le reste est de pure invention .

Continuons de suivre le rapport.

« Quelques-uns des conjurés imaginèrent de trans- » mettre dans d'autres lieux la nouvelle de leur » entreprise. J. P. écrivit une lettre il S., qui se » trouvait il Moscou. — « Nous aurions justement » mérité , y disait-il , le nom de lâches , si nous » avions laissé échapper l'occasion actuelle, qui est » unique Lorsque tu recevras la présente , tout » sera fini. Nous sommes ici Cil , et nous pouvons » compter sur 1,500 soldats, auxquels on persua- » dera que le Cezarcvitch n'a pas renoncé au trône. » Adieu! donne-nous une larme si ... » (Page 1 11.)

Est-ce un membre d’une société qui parle ainsi à un autre membre? N”est-ce pas plutôt la lettre d’un ami à un ami qu’il suppose devoir partager ses vues? Le nombre des conjurés est dlailleurs un peu exagéré ici, et le rapport, dans ses différentes énumérations, n’est jamais arrivé à un nombre pareil.

Nous allons maintenant assister au dénouement.

<i Malgré les incerlitudes et les terreurs qui l’a- » gitaient, le prince Troubelzkoy ne renonça pas » ouvertement à l'exercice de son pouvoir dictato- » rial, et il fut arrêté qu’il se porterait le Icnde » main sur la place du Sénat , pour se rendre à la )> télé des troupes qui refuseraient de prêter ser- » ment h V. M. Le capitaine Jacoubovilch et le co- » lonel Boulatoff devaient commander sous ses or- » dres. Boulatoff , homme faible et non déprave , » ignorait, peu do jours auparavant, jusqu'à l'exi- » stence d'une société secrète, » (Page i là .)

Voilà doux personnages qui, sous les ordres du dictateur, devaient diriger l’insurrection. L’un n’était arrivé à Pétersbourg qu’en 1825, et était étranger à la société ; l’autre en ignorait même l’existence quelques jours avant l’événement. Et cependant c’est toujoursde la société, de celte société qui ne cesse d’échapper aux investigations du rapporteur, que l’insurrection est l’ouvrage !

Au surplus, en racontant la manière dont Boulatolï fut gagné aux conjurés dès le 6 décembre , le rapport cite de lui des paroles qui prouvent complètement qu’il ne s’agissait nullement d’afliliation à une société, mais seulement d’initiation aux plans tout récemment conçus. Voici comment s'exprime le rapport :

K Rylécfï lui révéla leurs projets. Boulaloff ne » cessait de demander : « Mais où donc est le bien » de la patrie? Je ne vois qu'un changement de » gouvernement au lieu d’un empereur, vous voulez » avoir un dictateur dans la personne du prince » Troubetzkoy. » (Page 1 1 5.)

Ce passage ne rend-il pas tout à fait inadmissible l’idée d’une société telle que le rapport nous l’a décrite antérieurement ? En s’associant un nouveau complice , les conjurés ne lui parlent que des plans et des résolutions qu’ils venaient d’arrêter seulement quelques jours auparavant. Ici le rapporteur, selon sa coutume , réfute encore tout ce qu’il a dit pour prou-

ver l’existence d’une société et l'afliliation des membres.

a Pour commencer les opérations, Ityléeff en- » voya aux casernes du bataillon de marine de la » garde le lieutenant ArbousolT. Le lé décembre, » en sortant de chez Ityléeff, il alla directement » chez les frères Belajefl, tous deux enseignes; là » il trouva les deux Bodisco, Divoff et GoudinofT, » du régiment des gardes Israaïlovsky. — « Mes- » sieurs, leur dit-il, connaissant votre façon de » penser, je crois pouvoir vous parler sans détour. » Demain on nous demandera notre serment; rc- » fusez-le, et préparez vos compagnies à suivre vo- » tre exemple. » — Il sortit sans avoir reçu la pro- » messe qu'il désirait. Ce fut alors que ces jeunes » officiers se décidèrent tout à coup à prendre part h à l’insurrection. » (Page 1 16 et 1 17 )

Citer n’est pas raconter. Quand le rapport raconte, on croit voir une société faisant des prosélytes ; quand il cite , cette société disparaît, on ne voit plus que des individus qui s’adressent à d’autres individus dont ils connaissent les opinions. La preuve en est sensible ici : le rapporteur a cité , il n’a pas raconté. Est-ce la société, à laquelle ils n’appartenaient pas, qui a décidé les personnes dont il vient d’élre question à prendre part au mouvement insurrectionnel?

« Ces officiers, el plusieurs autres, vinrent, dans » la matinée du Vi décembre, trouver les male-

» lois.. . A l'arrivée du général-major Schipoff, » chef de la brigade , les matelots , déjà égarés par » leurs officiers , refusèrent de prêter serment. Le » général fit arrêter les commandants de compa- » gnies ; mais Bestoujeff engagea les Belajeff, Bo- » disco, Divolï et Speicr à délivrer ces officiers. » Dans cet instant un cri part : Soldait, entendez- » vous ces décharges ? ce sont vos camarades que » l’on massacre! El le bataillon entier s'élance hors » des casernes. Les officiers, qui n'avaient jus - » qu'alors pris aucune part au désordre, mareliè- » rent à la suite du bataillon quand il fut sorti n » (Page 119.,

Le hasard semble prendre plaisir à confondre la perfidie du rapporteur, qui attribue l'insurrection à une société. Voici le premier acte de l’insurrection, le premier du moins raconté par le rapporteur. Eh bien! les personnes qui y figurent, qui ont déterminé ce mouvement des matelots, sont les mêmes auxquelles on s’était adressé la veille à raison de leur façon de penser, et ces personnes ne faisaient partie d’aucune société.

« Bans le .régiment de Moscou , la rébellion » commença de meilleure heure. Le prince Stché- » pinc-Roslofsky, N. Bestoujeff, son frère Alexan- » dre et deux autres officiers du même régiment , » parcoururent les compagnies , s'efforçant d'égarer •> les soldats , les détournant de prêter serment à

» V. M., leur répétant sans cesse : « On nous » trompe, etc. » (Page l l‘J.) Le prince Stehépine » se précipita , le sabre à la main , sur le général - » major Frédricks, le blessa b la tête et le fit lom- » ber sans connaissance ; il se jeta également sur h le géjéral major Schenchine, lui fit une profonde a blessure, et, a terre, il continua long-temps en- » cot e b le sabrer ; ensuite il donna plusieurs coups a au colonel K . , au grenadier K . , au sous-officier » M., et, criant aux soldats : h Je vous tuerai h tous » , il parvint enfin b s'emparer du drapeau » et b mettre .es compagnies mutinées en mouveii ment vers la place du Sénat. Au sortir des caser- » nés, il dit b Alexandre Bestoujeff : » Au diable la » constitution! nest-cc pas’’ u (Page 120.)

» La révolte s'opéi a parles mêmes moyens dans u le régiment des grenadiers du corps. Quand les » soldats sortirent pour prêter serment , le sousii lieutenant Kojevnikoff s'approcha d'eux... Il leur » demanda : « Pourquoi oubliez-vous le serment » que vous avez prêté b l'empereur Constantin?. .. » Tout ce qu'on vous dit est faux. » (Page 121 .)

« Cependant l'ordre ne fut pas troublé par ces » interpellations; la prestation du serment s’effec- » tua , et les soldats se mirent b table pour dîner. » Alors le lieutenant SulhofT, qui avait aussi prêté » serment, vint trouver sa compagnie et dit : « Mes » amis , nous avons eu tort d'obéir; les autres ré- » gimenls se sont refusés au serment , et sont réun nis sur la place du Sénat Habillez-vous, chargez u vos armes, suivez moi, ne m'abandonnez pas! » » Sur ces entrefaites , un autre lieutenant, nommé

» PanofT, courait de compagnie en compagnie , ex- » citait les soldats , les assurait qu'on les avait trom- » pés. Voyant qu'un grand nombre de soldats ajou- » taient foi à ses discours, il se précipita au milieu » de la colonne, donna le signal de la révolte par » le cri de : Hourra ! et se mit 5 la tête de plusieurs » compagnies, qu'il conduisit en désordre vers la » place du Sénat. En passant devant le palais d'bi- » ver, PanofT fit un mouvement pour entrer dans la » cour avec une partie des grenadiers du corps; » mais, s'apercevant que ce poste était occupé par » les sapeurs , il s'écria : » Ils ne sont pas des nô- » 1res! » et ressortit ... Les mesures prises arrêtè- » rent bientôt les progiès de la révolte. »

Enfin, nous voici parvenus au bout.

Nous avons vu que l’idée de l’insurrection avait pris naissance après l’abdication du grand-duc Constantin; que l’insurrection fut décidée le 12, exécutée le 14. Nous avons fait observer que, sur un des trois points où elle éclata , elle fut effectuée par des personnes qui n’appartenaient à aucune société secrète , et sur les deux autres points par des individus qui n’étaient entrés en communication avec Hylécff, celui qui pouvait tout arrêter, que dans le courant ou vers la lin de 1825. Le rapport en fait foi, p. 80 (1).

(t) II dit que Ryléef et BestoujefT affilièrent i> la société en 1825 : Nicolas, Michelet Pierre BcsloujelT; SntliofT, PanofT ,

Quel homme de bon sens, après les preuves que nous avons données du contraire , pourra dire , avec le rapporteur, qu’il y eut une ancienne société secrète qui effectua l’insurrection ?

BOT DK l.'iVSCRRECTICm.

Parvenu ainsi au dénouement du drame qui se passa à Pétersbourg, dans le mois de décembre, nous croyons qu’il n’est pas inutile de préciser, autant que possible, le but que se proposaient les insurgés. Le rapport de la commission d’enquête , nous avons eu plusieurs fois l’occasion de le voir, fait des efforts continuels pour rattacher à l’insurrection du 14 décembre des pensées de régicide et des idées républicaines; il s’empare de toutes les paroles que les personnes impliquées dans le procès ont pu prononcer pendant les dix années qui la précédèrent, paroles tantôt rétractées, tantôt contredites, quelquefois considérées comme des fanfaronnades par ceux qui les ont proférées ; il recueille tout ce qu’il croit pouvoir servir à soutenir cette thèse favorite, qu’il y avait des

Kojevnikoff, le prince Odoevsky, le prince Stchépine-Rostofsky, Kuchelbecker, Torson, Arhousoff.

idées républicaines et des intentions de régicide. Cependant, quand il arrive au dénouement, à peine fait-il mention du régicide , et il n’est plus aucunement question d’idées républicaines. Et quand il se trouve forcé d’exposer les faits, de citer, nous le voyons établir bien clairement que les conjurés, en entreprenant l’insurrection, se proposaient d’obtenir pour la Russie une forme de gouvernement constitutionnelle représentative, avec une monarchie; que leur intention était même d’abandonner l’établissement du nouveau gouvernement aux députés de toute la nation , qui devaient être convoqués à cet effet immédiatement après la réussite de l'insurrection. Les preuves que telles étaient leurs vues ne nous manquent pas.

A la page 97 , le rapport cite le plan adopté par le prince Troubelzkov et par BatcnkolT, d’après lequel le gouvernement provisoire devait ordonner dans les provinces la formation de chambres chargées d’élire des députés, et où il est question de deux chambres législatives.

A la page 408, il dit que les insurgés avaient l’intention de manifester à l’empereur le vœu que des députés fussent convoqués de h ules les provinces, et qu’ils eussent «à voter de nouvelles lois organiques pour le gouvernement de l’empire.

A la page 409, que les conjurés espéraient éviter l’effusion du sang, et obtenir, par l’entremise du

sénat, contraint d’appuyer leurs vœux, l’adhésion de l’empereur Nicolas ou de Monseigneur le Cezarcvitch à une convocation de députés chargés de désigner lesouverain et d’établir un gouvernement représentatif.

A la page 111 enfin, que le prince Troubetzkoy nota sur un papier, trouvé chez lui dans la soirée du 14 décembre, les points principaux d’un manifeste qui devait annoncer, au nom du sénat, la dissolution de l’ancien gouvernement et l’institution d’un gouvernement provisoire chargé de convoquer des députés de toutes les provinces de Russie.

Les mômes intentions éclatent jusque dans les al locutions adressées, le 13 décembre, à ceux que l’on entraînait dans l’insurrection. « Nous obligerons, » disait Arbousoff aux officiers dont il réclamait la » coopération , neus obligerons le sénat à sanctionner » un projet de constitution préparé depuis long- » temps pour mettre des bornes à l’autorité de l’em- » pereur. » (Rage 116.)

On voit qu’il ne s’agissait là ni de république , ni de régicide.

Le but de l insurrection était donc d’obtenir un régime constitutionnel. Mais, autantee but était clair, autant on a cherché à l’obscurcir, à le cacher sous un amas d’absurdités, d’horreurs, de mensonges, entassés les uns sur les autres sans discernement cl sans pudeur.

Si nous envisageons les moyens adoptés par les conjurés, nous devons reconnaître qu’ils étaient fondés sur une déception, à moins toutefois que le rapport ne soit pas plus véridique sur ce point que sur tant d’autres. Certes , il n’est ni moral ni raisonnable de chercher dans un mensonge la réussite d’une pareille entreprise; mais ce moyen était si facile, il promettait un succès si prompt, qu’il devait naturellement séduire les conjurés. Voulant probablement s’épargner la peine d’expliquer aux soldats leurs vues quanta une constitution représentative, explications qui leur auraient fait perdre un temps précieux , ils jugèrent à propos de prendre une voie plus directe et de s’assurer d’eux par ces seuls mots : Respectez votre serment.

Je ne prétends pas ici blâmer l’acte qui proclama empereur le grand-duc Constantin , ni celui par lequel ce prince renonça à la couronne; mais enfin, il faut bien le dire , quoique l’ordre de succcssibililé ait souvent en Russie été très incertain et très peu régulier, on croyait généralement qu’il avait été définitivement réglé par l’empereur Paul I", et que le monarque régnant ne pouvait plus désigner son successeur selon son bon plaisir et au mépris du droit de primogéniture. Cependant, le rapport nous apprend qu’un manifeste avait été publié , qui constatait que l’empereur Alexandre avait désigné pour son successeur un autre que celui à qui le trône revenait naturellc-

ment. (V. p. 93. ) Cette complication devait encourager encore ceux qui voulaient profiter de l’incertitude où l’on était sur le successeur délinilif de l’empereur Alexandre.

Après avoir raconté les événements de Pétersbourg , le rapport de la commission d’enquête arrive à ce qui se passa ailleurs.

« Dans le midi, l'arrestation des principaux con- » «pirateurs s’effectua d'après les ordres apportés de » Taganrog par l'aide-de-camp general Tchcrni- » cheff, et provoqués par la dénonciation du capi- » laine Mayboroda. En apprenant que leurs trames » étaient découvertes, la rage des autres conjurés » s'exhala en vains propos (A'. » (Pag. 130.)

« Dès le 29 décembre, Serge et Mathieu Mourait vieff avaient été arrêtés par le chef du premier, le » lieutenant colonel G (B). Dans la nuit même , » plusieurs officiers, qui appartenaient a la société h des Slave* réuni*, pénétrèrent dans l’appartement h où les Mouravieff étaient enfermés , les délivrè- » rent , blessèrent le lieutenant-colonel G., et s’etnii parèrent de lui et d’un officier de gendarmerie » qui l’accompagnait. Ce ne fut qu’alors que Serge » Mouravieff connut, h ce qu’il affirme, le projet » d’insurger le régiment de Tchernigoff. » (Page 132.)

« Le 81 décembre , avant qu’il se mit en marche, » l’aumônier du régiment consentit, pour une som- » me de 200 roubles , à célébrer l’office divin , ainsi t. i. 24

» qu’à lire a la troupe un catéchisme composé par w S. Mouravieff et BestoujelT-ltumine, dans lequel, » en donnant à quelques passages détachés de l'an- » cien Testament une interprétation arbitraire, ils » avaient voulu démontrer que la démocratie était u la seule forme de gouvernement agréable à » Dieu. Mais, suivant la déclaration de Mouravieff, u ce catéchisme mensonger produisit sur les soldats u une impression dcfacoralle à ses vues, et il fut » contraint d'invoquer de nouveau le nom de mon- » seigneur le Cezarevilch et d'assurer les rebelles n que S. A. 1. n'avait pas renoncé à la couronne, n (Pag 136.)

« Après quelques marches et contre-marches . à n la tête de plusieurs compagnies, Mouravieff ren- « contra, dit le rapporteur (pag. 13ë\ le détachement » de hussards du général Geismar, qui avait été » envoyé à sa poursuite, a Je fis ranger mes compati gnies en bataille, dit il , je leur commandai de se » porter sur les canons avec les officiers qui resi- laient , sans tirer un coup de fusil. Les soldats me » suivaient , lorsque je tombai sans connaissance , » blessé d'un coup de mitraille Quand je repris n mes sens , j’aperçus les miens en désordre : je w voulus les rallier -, mais loin de m'obéir , ils se » saisirent de Bestoujeff et de moi , et nous livrèrent » au chef d’escadron du régiment qui nous avait u chargés »— Mathieu Mouravieff et tous les autres » officiers furent également faits prisonniers, à l'cx- » ceplion d'un troisième frère Mouravieff (Hippo- » lyte) tué dans l'action , et du lieutenant S., qui sc » sauva et qui fut arrêté plus tard. K , un des ofll-

» ciers pris dans celle affaire, se brûla la cervelle le » jour mime, en présence des deux Mouravieff, » avec lesquels il était enfermé (C). » (Pag 136.'

(A) « Il est digne de remarque que les principaux d’entre u eux, et nommément le colonel Pestel , ont été arrêtés précisé- » ment le 14 décembre. »

(Bj «Quelques Jours auparavant, Serge Mouravieff, ayant » appris à 1. Hennir les événements du M décembre, conçut l’i- » dée d’exiger des directeurs de la société secréte de Pologne » l’assassinat de Mgr le Cesarcvitch. — « J’espérais, dit-il , qu’a- »pres avoir commis cet acte , la société de Varsovie se verrait >■ obligée de commencer une révolution , dont nous aurions tiré » parti. » Mais on ne se chargea pas de la lettre qu’il voulait cu- ” voyerà ce sujet à Varsovie, et qui date de l’année téat. »

(C) « Parmi ces officiers , s , C. S et M ont été

» traduits devant le conseil de guerre de la première armée. “ Uippolylc Mouravieff avait rejoint inopinément ses frères; il » était resté avec eux malgré toutes leurs instances , et particu- » culiérement malgré celles de Mathieu, qui pi (voyait te rtsul- » tat de leur coupable entreprise, u ( Page 157. J

Ici sc termine le récit (le ce qui s’est passé dans le midi.

^ a-t-il moyen de rattacher ces événements, tels que nous venons de les voir racontés, à une société secrète?

Nous avons vu plus haut que les personnes qui 1 oulaienl dans leur tête des projets de changements, d’insurrection, de révolte, même de régicide, finirent par y renoncer de fait; car comment voir autre chose dans leur résolution de tout remettre à l’année 1820, c’est-à-dire à un avenir incertain? Les paroles que le rapport met dans la bouche de plusieurs inculpés prouvent assez qu’ils avaient tout abandonné.

surtout les paroles de l’estel, les dernières qu’il prononça avant son arrestation. Même au moment où celle arrestation eut lieu, on ne songeait pas à s’insurger; Pestel n’y provoqua pas; il dit, au contraire : « .Ne craignez rien; sauvez seulement mon code russe; pour ma part, je ne ferai aucune révélation. » (V. pag. 151 .) — D’après les faits exposés par le rapport, il demeure constant que l’insurrection , dans la seconde armée , ne fut amenée que par l’arrestation de celui qui en fut l’auteur. Le rapport fait mention de quelques ofliciers qui y prirent part, et qui passèrent devant un conseil de guerre; on les sépara des autres, que l’on accusait d’appartenir à des sociétés secrètes. Mais, dans les faits imputés à ceux que l'on traduisit devant le tribunal suprême à F’étersbourg, y a-t-il quelque chose qui montre l’action d’une société quelconque? Tous les inculpés, les uns comme les autres, n’avaient à répondre que d'un seul et même fait : l’insurrection.

Le rapport se termine ainsi :

k Après avoir signalé le caractère , les vues et les » actes des associations conspiratrices découvertes » en Russie, il ne reste ï la commission que d’ap- » peler l'attention de V. M. sur la part qu'ont péril sonnelleraent prise à ces conspirations et h ces » actes les individus interrogés dans le cours des » enquêtes, et en général tous les prévenus, tant ceux h qui sc trouvent nommés dans ce rapport , que ceux

» qui ont joué uu rôle moins éminent dans les com- » plots, quoique plusieurs aient participé aux plus » criminels. Dans des notices séparées sur chacun » des accusés, la commission s'est efforcée d'établir » le degré de leur culpabilité respective avec la plus » scrupuleuse exactitude ; elle a indiqué leurs pro- » près aveux , les dépositions des témoins h leur » sujet, les nouvelles réponses qu’ils ont faites à la » suite de ces dépositions, et les éclaircissements » qu’elles ont fournis. Ces notices , ainsi que les pro- » cès-verbaux de tous les interrogatoires, et d’au- » très pièces plus ou moins importantes , accompa- » gnent le présent rapport de la commission , qui a » l'honneur de les mettre sous les yeux de V. M. Le » 30 mai 1 826. »

Nous ne dirons rien sur cette conclusion du rapport ; après la lecture de nos observations, on saura à quoi s’en tenir. Nous nous bornerons à appeler l’attention sur deux expressions du rapporteur : quand il prétend avoir signalé les actes des associatiom conspiratrices, puis quand il v ante la scrupuleuse exactitude de l'enquête.

HfcSIMfi RÉEL UE L'ACTE I) ACCUSATION.

Si nous récapitulons maintenant les résultats réels de l'enquête, tels qu’ils ressortent du rapport que

nous venons d’examiner, nous verrons qu’ils se bornent aux faits suivants :

1“ Dans le cours de l’année 1817, quelques personnes tentèrent, mais sans succès, d’établir des associations secrètes.

2° En 1818, il fut enfin établi une association de ce genre, sous le nom d 'Union du bien public.

3" Cette Union du bien public avait un règlement contre lequel l’enquête n’a rien trouvé à dire, sinon qu’il ne renfermait que des choses banales de philanthropie.

Le but de cette société, tel que l’indiquait le règlement, était le bien de la patrie. La société se proposait surtout de servir d’auxiliaire au gouvernement dans tout ce qu’il pourrait entreprendre pour la répression des abus et pour l’utilité générale. Aucun autre but ne saurait, même d’après le rapport, lui être attribué; encore moins peut-on lui imputer la révolte, puisque le rapport suppose que l'idée de révolte ne surgit qu’en 1821, et que cette société fut dissoute au mois de février de celte année.

Le caractère du secret s’explique par la nécessité de soustraire les travaux de la société aux interprétations de la malveillance et <le la haine.

i° L’action de cette société était nulle, et, bientôt après son organisation , elle se trouvait , de l’aveu même de l’enquête, en complète décadence.

3° L’enquête reconnaît même que , s’il y eut des délibérations dans le sein de. la société , ce ne furent

que de simples conversations, chose très ordinaire et fort peu criminelle.

6° Cette société fut dissoute, par ses membres euxmémes, au commencement de l’année 1821.

Il n’est peut-être pas supcrtlu de rappeler ici que la prohibition dont le gouvernement russe frappa les loges maçonniques et les sociétés secrètes en général est postérieure à la dissolution de V Union du bien public.

7° Les idées criminelles émises par quelques individus, soit avant l’organisation de cette société, soit pendant qu’elle existait, soit enfin après sa dissolution , ne l’ayant été que hors de son sein , comme il appert de l’enquête elle-même , ne peuvent lui être attribuées.

8" La dissolution de l 'Union du bien public ne fut pas acceptée par quelques uns de ses ex-membres.

9° Ceux-ci néanmoins, considérant l’ancienne société comme dissoute de fait, firent des efforts soit pour la réorganiser, soit pour en établir une nouvelle.

1 0° Malgré tous ces efforts , malgré les assertions de l’enquête, malgré mémo les déclarations que le rapport met dans la bouche de plusieurs des inculpés, rien ne prouve d’une manière certaine qu’il ait jamais été établi aucune société pareille à celle qui avait été dissoute; du moins l’enquête n’a-t-elle pu fournir aucune trace soit d’un règlement, soit d’une action quelque peu formelle depuis 1821.

1 1° Tout ce que le rapport produit à cet égard de plus saillant , ce sont quelques conciliabules dans le midi de l’empire, tenus par un petit nombre d’individus qui ne voulaient pas reconnaître la dissolution de l’ancienne société.

12° Tous les efforts de ces individus, tous leurs plans , tous les propos furieusement extravagants qu’ils disent avoir tenus à cette époque, n’ont eu aucune suite , n’ont abouti à rien. Ils linircnl par abandonner leurs projets , puisqu’ils en renvoyèrent l’exécution à un avenir incertain.

15° Même en admettant qu’une société quelconque ait été réorganisée à Pétersbourg, l’action de cette société, de l’aveu de l’enquête, est demeurée complètement nulle jusqu’à la (in de 1821.

1 4° Pendant l’année qui s’écoula depuis cette dernière époque jusqu’en décembre 1825, l’enquête ne produit rien contre la société, si ce ne sont les efforts de deux de ses membres pour en recruter d’autres. Hans la réalité, il y eut deux hommes qui cherchèrent à faire dos prosélytes à leurs opinions.

15" D’après les déclarations de l’un d'eux . la société était nulle et ses travaux considérés comme un simple passe-temps , cl l’on songea enfin à dissoudre ce simulacre de société.

KJ" A la nouvelle de la mort de l’empereur. Alexandre, ou plutôt à la nouvelle de l'abdication du grandduc Constantin, l’idée vint de faire un mouvement in-

surrectionnel , dans le but d’amener l’établissement d’un ordre de choses constitulionnel en Russie. Cette idée fut conçue et adoptée indistinctement et par des personnes qui avaient appartenu aux associations secrétes , et par d’autres qui y étaient restées constamment étrangères.

17° La résolution d’agir ayant été prise le 12 décembre , on s’adressa, pour l’exécution , à ceux que l’on croyait disposés à seconder le mouvement, et cela à raison de leurs opinions , et non à raison de leur affiliation à des sociétés secrètes. A l’exception de deux individus, tous ceux qui ont pris part à l’insurrection, soit en la préparant, soit en l’effectuant , n’avaient , d’après l’enquête même , appartenu avant 1825 à aucune société secrète, ou n’en ont fait partie ni avant ni après , et ces derniers sont les plus nombreux.

Je conclus de ce résumé que ceux qui prirent une part quelconque à l’insurrection de décembre 1825 en étaient seuls responsables aux yeux de la loi , et que les personnes qui n’ont rien su et ne pouvaient rien savoir de celte insurrection ne devaient être , en aucune façon , impliquées dans ce procès. J’en dirai autant des événements du midi, où l’idée de s’insurger ne naquit que le 29 ou le 30 décembre, après l’arrestation et la délivrance de l’auteur même de l’insurrection.

Pour ce qui me regarde personnellement , l’en-

quête n'a établi ni même avancé rien de positif, si ce n’est que j’avais fait partie de cette association secrète connue sous le nom d 'Union du bien public , association que je contribuai à dissoudre en 1821 .

Quant aux faits postérieurs , mes explications ont démontré que, loin d’avoir été affilié à quelque société nouvelle, je n’ai eu, jusqu’à l’époque de mon départ de Russie, en avril 1821, aucune raison de supposer qu’il y eût une association secrète quelconque établie; je suis encore aujourd’hui , comme alors, convaincu du contraire.

Comme le but de Y Union du bien public, indiqué dans le règlement de celte société , n’oITrait rien dont on pût avoir à répondre devant la loi , ma participation à cette société ne pouvait faire peser sur moi aucune responsabilité.

Tous les faits qui me sont reprochés par l’enquête, depuis mon entrée dans l’association du Bien public, jusqu’à sa dissolution, se réduisent à ces mots : « I n président sans phrases. » Cette inculpation était tellement absurde, que la commission d’enquête ellemême ne l’avait pas admise; elle aurait donc dû, en vertu de ce qui est prescrit par une loi formelle, être considérée comme nulle et non avenue.

Pour ce qui est des faits dont on m’accuse de m’être rendu coupable postérieurement à la dissolution de Y Union du bien public, le rapport de la commission d’enquête en signale deux :

1“ Ma participation an rétablissement de la société en 1 S2 2 .

Mes explications ont montré que cette inculpation était réfutée par le récit même du rapport ; en effet, on y désigne par leurs noms, et dans l’ordre chronologique, tous les chefs de cette prétendue société , et mon nom à moi ne s’y trouve pas. D’ailleurs, celui qui m’avait cité comme en ayant été un des fondateurs se rétracta autant qu’il fut en son pouvoir de le faire, Rien, dans le rapport, ne prouve ni ne fait même supposer que j’aie participé à cette société.

2° Mon adhesion il la déportation de l'empereur , donnée dans une séance qui eut lieu h Pétersbourg en 1825.

J’ai dit que j’avais quitté Pétersbourg en 1824.

11 demeure donc démontré que, depuis la dissolution de la société du ltien public jusqu’à mon départ de Russie , l’enquête n’a pu trouver à m’inculper de quoique ce fût.

Mais, outre le rapport, il y avait une Notice particulière sur moi , comme il y en avait sur les autres prévenus. Ces notices n’auraient naturellement dû être que des extraits du rapport, seule base de l’accusation , la commission d’enquête se vante de les avoir rédigées avec la plus scrupuleuse exactitude; néanmoins, l’on trouve dans la Notice qui meconcerne des inculpations que l’on chercherait vainement dans

le rapport. Comment se fait-il que l’une me charge plus que l'autre ?

Quoi qu’il en soit , j’ai réfuté plus haut cette notice, en tant que ses accusations portaient sur les faits contenus dans le rapport de la commission. C’est ainsi que j’ai prouvé que non seulement il y avait confusion dans ces deux chefs d’accusation , Y établissement de la société et son rétablissement , mais aussi que les déclarations sur lesquelles la notice fonde scs inculpations venaient de personnes qui matériellement ne pouvaient rien témoigner à cet égard. J’ai de même prouvé, quant à l’affiliation de nouveaux membres, que je n’ai jamais affilié personne à aucune société , et que je ne puis même pas l’avoir fait , puisqu’à l’époque où il est question de ces alliliations de ma part, c’est-à-dire, depuis la dissolution de Yllnion du bien public jusqu’à son prétendu rétablissement en 1822, il n’a existé, de l’aveu même du rapport, aucune société.

Si, par impossible, on voulait reporter cette affiliation à la société de 182:2, je répondrais par la déposition de celui qui me nomma comme ayant été un des fondateurs de cette société , laquelle déposition porte que je m’abstenais de recevoir de nouveaux membres. (P. 39.)

A la suite de ces chefs d’accusation , la notice contient '’elui de participation à l’intention d’introduire le récime républicain; et celte fois, à l’appui de la

déclaration de Pestel sur le « président sans phrases a, elle en cite une autre qui ne se trouve point dans le rapport de la commission d’enquête. Voici cette nouvelle déclaration, et comment elle a été amenée :

« A celte question faite à BestuujefT-Rumine : u Lesquels des prévenus ont le plus contribué, par » leurs paroles, leurs actions, leurs écrits, etc., h » propager les opinions républicaines ? il répondit : » N. Tourguencff dans le nord, et Pestel dans le » midi. »

La commission d’enquête ignorait peut-être qu’il existe des questions qu’en langage de droit on appelle insidieuses , et que la loi défend d'en adresser de ce genre aux prévenus. Mais, sans m’arrêter ni à la question , ni à la réponse , je mè bornerai à dire que je n’ai jamais connu , jamais vu Bestoujefï, et que la lecture du rapport de la commission d’enquête m’a seule révélé son existence.

Sans doute cette déclaration n’a pas été admise par la commission d’enquête. Il n’en est pas moins vrai qu elle a contribué beaucoup à me faire condamner et à opposer à mes explications des difficultés insurmontables. C’était sans doute le but des inquisiteurs, qui peut-être ne voulaient que produire contre moi une impression défavorable.

Il parait d’ailleurs que tous les inculpés sans exception, ceux qui me connaissaient comme ceux aux-

quels j’avais toujours ('té étranger, furent particulièrement questionnés sur mon compte; mais il parait aussi qu’on n’a consigné dans le rapport de la commission d’enquête que les réponses qui m’étaient défavorables. J’ai appris, entre autres choses, qu’un des fondateurs de la société du Bien public , quoique non impliqué dans le procès, avait été interrogé à mon sujet d’une façon très minutieuse et très sévère, d’abord par un des membres de la commission, ensuite par un autre, et enfin par le grand-duc Michel luiméme. Ou employa tous les moyens de persuasion pour savoir de lui quelle part j’avais prise aux sociétés secrètes. Ce fut en vain. Quoiqu’il exposât dans le plus grand détail tout ce qu’il savait sur ces sociétés, il n’avait rien à dire dont l’accusation eût pu tirer parti contre moi; toutes ses réponses, au contraire, tendaient à me disculper complètement. Aussi ne ligurent-elles pas dans le rapport (1). Je dois dire d’ailleurs que je ne connaissais pas cette personne , ni comme affiliée à la société secrète ni autrement. Ici une question se présente : cet homme aurait-il fait

(1) Ce n'est que par un pur hasard que j'ai eu connaissance des inioi rogatoires subis à mon égard par la personne dont il est ici question. Nul doute qu'il n’y ait eu bien d'autres déclarations pareilles qui m'ont été favorables ; mais on n 'avait besoin que de celles qui pouvaient me compromettre , et , comme on l’a vu, on n'a pas été scrupuleux dans le choix.

les mêmes réponses si , au lieu d’ètrc interrogé à peu près comme témoin, il l’avait été comme inculpé , et qu'on l’eût par conséquent traité comme les autres prévenus?

On m’a dit, et cela est très probable, que les membres de la commission d’enquête, en leur qualité d’aides-de-camp généraux de l’empereur, étaient désespérés de ne voir que des militaires impliqués dans le procès; ils voulaient à toute force faire tremper dans les conspirations qu’ils disaient avoir découvertes des personnes appartenant à l’ordre civil, et surtout en mettre au nombre des chefs. Celte manie puérile de chercher à dissimuler ce qui était évident pour tout le monde n’a pas peu contribué à l’inique obstination du rapporteur à citer mon nom à tout propos, et presque toujours à tort et à travers.

Ayant dit plus haut que les deux inculpations principales dirigées contre moi avaient été écartées par la commission d’enquête clle-méme, je crois devoir citer ici le passage de la notice à ce sujet. La commission , en résumant les déclarations faites contre moi , dit ce qui suit ;

ii Par conséquent il ne reste que deux déposi- » tions : celle île Pcstel (sur lu president sans phra- » ses), et celle de Ryléeff (sur la déportation de » l’empereur), et encore sur des objets différents. » La commission , trouvant dangereux de les ad- » mettre comme suffisant à l'accusation dans un

» crime aussi grave, croit juste de s’en rapporter à » la sagesse du tribunal suprême il) ».

H Et AC ITl' CATION DES CUEKS DACCOSATION QUI ONT MOTIVE MA CONDAMNATION.

Je vais maintenant présenter dans leur ensemble, et tels qu’ils se trouvent dans l’arrêt du tribunal suprême, les chefs d’accusation qui ont motivé ma condamnation. Il est dit, dans cet arrêt, que j’étais accusé et convaincu :

1° « D’avoir appartenu à une société qui avait » pour but la révolte ».

Aucune des sociétés secrètes dont il est fait mention dans le rapport de la commission d’enquête n’a jamais eu pour but la révolte. Je l’ai prouvé jusqu’à l’évidence, le rapport même à la main.

(1) Dans loriginat russe, on reconnaît facilement que la plume qui a écrit la notice n’est pas celle à laquelle on doit le rapport. Ce n’est plus un style aussi régulier, aussi coulant. Mais , en revanche, si l’on y remarque encore quelque hésitation h dire franchement ce qui était vrai , on s'y garde bien du moins de dire ce qui évidemment était faux.

Quant à la société dont j’ai fait partie, son but se trouve défini par le réglement, et il n’a rien de commun avec la révolte. La commission d’enquête n’a rien trouvé à dire sur ce but. Elle suppose d’ailleurs que la première idée de révolte n’a surgi qu’en l’année 1821 , au commencement de laquelle cette société fut dissoute.

2“ « D’avoir participé a la formation de la so- » ciété. »

Je n’at pas pu participer à la formation de la société, puisqu’elle était déjà établie quand j’y suis entré.

3° « D'avoir participé au rétablissement de la so- » ciétc. »

Un seul des inculpés m’en accuse , mais sa déclaration se trouve contredite par les faits contenus dans le rapport, et plus tard lui-même se rétracte. Si la notice dit que d’autres inculpés ont confirmé cette déclaration, j’ai démontré qu’il leur était matériellement impossible de porter aucun témoignage à cet égard .

4° « D’avoir pris part aux délibérations de la so- » ciété. »

La délibération sur le régime républicain n’a pas été considérée par la commission d’enquête comme t. i. 25

une délibération , mais comme une simple conversation. Quant à celle dans laquelle il s’est agi de la déportation de l’empereur, elle a eu lieu en 1825, après mon départ.

En fait de délibérations auxquelles j’ai pu assister, il ne reste donc que celles de Moscou , dont le résultat fut la dissolution de la société.

L’enquête ne signale ma présence à aucune autre.

5° « D’avoir affilié des membres à la société. »

Les déclarations qui ont servi de base à ce chef d’accusation se rapportent à l’année 1821 et à une époque postérieure à la dissolution de l’ancienne société. La nouvelle société ne fut établie, suivant le rapport, qu’en 1822. L’affiliation dont on m’accuse aurait eu lieu pendant qu’il n’y avait pas de société. Là où il n’y a pas de société, il ne saurait y avoir d’afliliation.

0° « D'avoir participé il l'intention d'introduire » en Russie le régime républicain. «

Ce chef est basé sur la déclaration de Pestel (le président sans phrases), confirmée, dit la notice, par deux inculpés, et contredite par quatre autres.

Je répondrai :

l°Que celte accusation, démentie d’ailleurs par

les faits , ne repose que sur ce que le rapport considère comme une simple conversation sur les différentes formes de gouvernement ;

2° Que, si trois des inculpés affirment le fait, quatre le nient positivement ;

3" Que ce chef d’accusation n’a pas été admis par la commission d’enquête, et que, par conséquent, une loi formelle s’opposait à ce que le tribunal le prit en considération.

Et, qu’on le remarque bien, ce chef d’accusation repoussé par l’enquête était évidemment le plus important de tous; le tribunal l’a bien jugé ainsi, puisqu’il s’en est emparé en dépit de la loi et du bon sens.

Ainsi donc je n’ai pris part ni à la formation d’une société, ni à son rétablissement ; je n’ai pas affilié de nouveaux membres; je n’ai assisté, suivant le rapport, à d’autres délibérations que celles qui curent pour objet la dissolution de la société. 11 ne reste d’établi que ma participation à une association dont le but était déterminé par des règlements qui ont subi les investigations de l’enquête, et contre lesquels celle-ci n’a rien trouvé à dire , si ce n’est qu’ils renfermaient des banalités.

Le néant de l’accusation portée contre moi ressort du simple rapprochement de quelques dates indiquées dans le rapport de la commission d’enquête. l)c 1810, époque de mon entrée dans la société , jusqu’en 1821

qu’elle fut dissoute, l’enquête n’a rien établi ni contre cette société, ni contre moi individuellement.

Immédiatement après la dissolution de la société je quittai Moscou , ce qui aurait pu être prouvé par la date du passe-port pour les chevaux de poste.

De 1822, époque désignée par l’enquête comme celle de l’établissement d’une nouvelle société , jusqu’au commencement de l’année 1824, où je partis de Russie , rien non plus n’est établi , soit contre cette société , soit contre moi , qui puisse fournir à la moindre accusation.

(Jue tout homme consciencieux juge maintenant de la justice qui a présidé à ma condamnation !

Vît K LU U BS CIRCONSTANCES PAU I ICI LIEUES RELATIVES A MA CONDAMNATION .

Avant de terminer ce mémoire, je ne crois pas superflu de relater quelques circonstances qui me concernent personnellement, et qui ne peuvent manquer de jeter une certaine lumière sur tout le procès.

Il parait que dans les commencements de l’enquête, dont tout le monde sc mêlait, même certains personnages des plus haut placés , on avait agité la question

<lo savoir s’il existait contre moi des motifs suffisants de poursuite, et que, n’en trouvant aucun, l’on avait résolu de me laisser entièrement en dehors du procès. Sur ccs entrefaites, arrive une dénonciation dirigée contre moi , qui change en courroux les sentiments de justice qu’on avait d’abord manifestés en ma faveur ; et me voilà définitivement mis en cause, au grand étonnement des personnes qui s’intéressaient à moi , et qui ne comprenaient pas , qui s’indignaient même , que j’eusse de gaîté de cœur « gâté moi-méme, comme elles le disaient, la position que l’on était parvenu à me faire ». De quel nouveau crime étais-je donc accusé ? Un rapport diplomatique m’avait signalé comme l’auteur d’un article inséré dans un journal ou recueil périodique (la France chrétienne), et dans lequel on parlait du gouvernement russe d’une manière qui avait déplu à Saint-Pétersbourg. Ce journal se publiait, je crois, à Paris, et je n’en connaissais même pas l’existence. J’étais alors en Angleterre , et ce ne fut que longtemps après, qu’ayant appris le tort que m’avait fait l’article en question, je me procurai le numéro dans lequel il se trouvait. Bientôt cependant, à ce qu’il parait, les dénonciateurs crurent devoir se rétracter. Ils écrivirent que quelques informations par eux prises leur avaient fait connaître que ce n’était pas moi qui était l’auteur de l’article, mais bien un autre Russe (M.J. T.). Celui-ci, ayant appris ce dont on l’accu-

sait , prouva à son tour , d’une manière irrécusable , que l’on s’était trompé. Mais la rectification venait trop lard pour moi ; dans l’intervalle il avait été décidé que je serais compris dans le procès, et l’on ne voulut pas, en revenant sur cette décision, laisser croire que l’on fût capable d’une pareille légèreté.

Ainsi la sottise d’un diplomate-espion influa sur la marche du procès à mon égard ! Cela n’étonnera pas ceux qui connaissent la Russie. M. Pozzo di Borgo disait souvent qu’il était resté complètement étranger à ces misérables menées de la diplomatie, et je crois qu’il disait vrai ; les subalternes s’en chargeaient pour lui , et ils le faisaient avec d’autant plus de zèle que c’étaient Ici les seules occupations permises à leur capacité.

Passons à d’autres faits.

Au nombre des membres du tribunal suprême était Speransky , qui passait pour le plus habile de tous. C’est le même dont j’ai parlé ailleurs. 11 a été , pour ainsi dire, le factotum dans l’affaire du procès; c’est lui qui a rédigé le rapport final à l’empereur (1), où S. M. est suppliée de ne point faire grâce aux con-

(1) Il est curieux de voir comment, dans le manifeste publié par te gouvernement après le procès , ce même personnage , qui en est le rédacteur , s'élève contre le danger des demi lumières. Nulle part pourtant on ne trouverait plus de preuves de ces demi-lumières et de leur danger que dans cette

damnés. Eh bien ! le jour même où il allait au tribunal pour prononcer définitivement sur le sort des prévenus, cet homme déclara positivement que l’affaire ne présentait absolument rien dont je pusse être responsable devant la loi. — « La seule chose dont on pourrait l’accuser , dit-il en parlant de moi , c’est d’avoir refusé de comparaître. Mais, comme aucune loi en Russie n’atteint le refus de comparution , il n’y a pas à statuer sur son compte. » — Une heure après, il signait l’arrêt de mort de l’absent contre lequel il n’y avait rien à dire ! Il avait cependant, m’a-t-on dit , émis au commencement de la séance la môme opinion, qu’il n’y avait pas de condamnation à requérir contre moi ; mais, intimidé par les vociférations de quelques uns de ses collègues, il avait fini par céder. C’est que. j’avais des ennemis acharnés parmi ces Jcfferies au petit pied. Entre tous se distinguait le sénateur Baranoff, qui , outre qu’il professait des opinions et des principes diamétralement opposés aux miens, nourrissait contre moi une vieille rancune pour des propos, durs il est vrai , que j’avais un jour cru devoir tenir sur lui et en sa présence. Spe-

procédurc , où toutes les idées du juste et de l'injuste sont confondues , où les plus simples éléments de droit , de justice, d’équité, paraissent avoir complètement échappé aux juges comme aux instructeurs du procès, aussi bien qu’au rédacteur du rapport final lui-même.

ransky , auquel on ne peut refuser beaucoup d’autres qualités, ne possédait pas celle du courage : en me défendant, il craignit de paraître défendre quelque principe libéral, ce qui l'effrayait d’autant plus qu’aux yeux de beaucoup de monde il était lui-méme tant soit peu suspecté de libéralisme.

Le même motif paralysa aussi les bonnes intentions de l’amiral Mordvinoff, qui mieux que tout autre connaissait mes opinions et mes principes. Mais lui est plus excusable que Speransky , car telle était la rage dont le tribunal se montrait animé, que ce respectable vieillard courait, dit-on, le risque non seulement d’étre fortement soupçonné , mais encore de se voir lui-même rangé parmi les conspirateurs.

Undes amis de Mordvinoff, mais qui était loin d’être le mien, le vice-amiral Chicbkoff, ayant manqué à une des séances du tribunal suprême, vint, à la séance suivante, présenter un vole en faveur de l'absent. Le prince Kourakine, qui présidait ce jour-là, refusa de recevoir ce vote , en déclarant que tout ce qui me concernait avait été terminé dans la séance précédente.

Un autre de mes joges, le comte Stroganoff, qui a rempli d’une manière distinguée plusieurs hautes fonctions diplomatiques, et qui passait généralement pour un fort galant homme, eut occasion quelque temps après de lire mes explications et d’examiner l’affaire , en ce qui me concernait, avec la plus grande

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attention. Il finit par reconnaître positivement l’injustice de ma condamnation; et, comme il était du nombre de ceux qui l’avaient signée, il ne cessa de -se reprocher eet acte comme une tache imprimée à l’honneur de son caractère , et déclara à plusieurs reprises qu’il emploierait tousses efforts pour réparer la fatale erreur qu’il avait commise.

Un autre encore, le sénateur Kouchnikoff, après avoir vu et examiné mes explications, exprima avec franchise la même conviction que le comte Stroganoff. Seulement, tout en reconnaissant le tort qu’il avait eu de signer ma condamnation, il ne promit pas, comme le premier, de prendre lui-méme l’initiative de la réparation ; il se borna à dire que, si on lui redemandait son opinion là dessus, il n’hésiterait pas à proclamer mon innocence. C’était de la prudence, de cette prudente de l’esclave qui n’ose exprimer son avis que quand il en est mis en demeure , qui n’ose parler même pour avouer une injustice qui pèse sur sa conscience.

Je ne puis m’empêcher de faire observer que c’est à l’étranger que ces deux personnages ont reconnu leur erreur. Faut-il donc supposer qu’un juge russe ne peut être juste que hors de Russie?

J’ai appris par la suite que le premier de ces personnages, aussitôt après son retour en Russie, s’était adressé au ministre de la justice pour lui demander ce qu’il devait faire afin de remédier au vote qu’il

avait émis à mon égard au tribunal suprême. Le ministre lui donna le conseil de ne rien faire : « Vous ne lui serez d’aucune utilité , dit-il , et vous pourrez vous nuire à vous-même. » Voilà les organes de la justice , les dépositaires des lois en Russie! Et pourtant ce ministre était un homme éminemment instruit et un très honnête homme, dans le sens admissible en Russie, c’est-à-dire incapable de vendre la justice pour de l’argent. 11 y a plus : avant et pendant le procès, tant qu’il ne fut pas ministre de la justice, il travailla pour moi en ami loyal et dévoué , rédigeant des notes justificatives en ma faveur, rassemblant des preuves de mon innocence. Devenu ministre après le procès, ce même homme ne rougit pas de donner le conseil que je viens de citer, conseil non moins criminel dans la bouche du fonctionnaire de qui il émanait qu’humiliant pour celui à qui il s’adressait.

Un ci-devant diplomate , le comte Golovkine , transformé en juge du tribunal suprême, vint quelque temps après voir le baron de Stein dans sa retraite à Nassau. Celui-ci, bon autant qu’il était vrai, lorsqu’il vit entrer ce personnage , l’interpella vivement, et, m’a-t-on dit, presque les larmes aux yeux, en lui demandant comment il se faisait que, sur des absurdités aussi invraisemblables , on m’eût condamné à mort? — « Nous savions bien , répondit l’honnête diplomate , que l’arrêt ne pouvait l’atteindre; c’est pourquoi, moi et tant d’autres,

nous n’avons fait aucune difficulté de le signer. »

Enfin le sénateur Poletica, un de mes juges aussi , tout en déclarant qu’il n’y avait eu rien à dire sur mon compte , avoua que pourtant il avait voté contre moi non la peine de mort, mais une autre peine beaucoup moins grave , et cela, à cause de mon refus de comparaître. — « S’il se fut présenté, dit-il, il aurait été nécessairement absous. »

A ces témoignages je dois en ajouter un autre plus • précis et plus concluant peut-être. Des démarches faites en ma faveur après le procès , et la plupart à mon insu , par des personnes bienveillantes, amenèrent l’empereurà donner l’ordre de faire examiner mon affaire par un homme qui , sans doute , jouissait de sa confiance. Mes explications lui furent communiquées. Cet homme (M. Fock), que je n’ai jamais connu personnellement , mais qui , bien que ses fonctions touchassent à la haute police, passait généralement pour avoir une àme honnête et loyale, un esprit éclairé, déclara, après avoir tout examiné, qu’il me trouvait complètement innocent. Cet incident n’eut pas d’autres suites.

Au surplus, on m’a dit que plusieurs personnes influentes, tout en reconnaissant l’injustice de ma condamnation , paraissaient ne pas concevoir la possibilité d’une réparation. — « Il faudrait donc, disaient-elles, réviser le procès? Cela ne peut se faire. Pourquoi ne s’est-il pas présenté le jour du jugement?

Puisqu’il a refusé de comparaître, il n’a pas maintenant le droit de demander à être jugé de nouveau. » Comme si toutes les législations criminelles ne prévoyaient pas le cas de contumace! Mais à travers ces faux-fuyants, ces mauvaises raisons données par l’égoïsme et l’ignorance, on aperçoit clairement la véritable cause de ce déni de justice. Cette cause n’est autre que la répugnance qu’on aurait éprouvée à reconnaître publiquement que l’on avait eu tort. Tant il est vrai qu’il est plus facile de faire le mal que de le réparer, et que l’on pardonne difficilement aux autres les injustices dont on s’est rendu coupable à leur égard !

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