‹ La Russie et les russesChapitre 14 sur 23 · MON OFFRIS DR RRTOIIR · texte numérisé non relu

MON OFFRIS DR RRTOIIR

Enlin je ne puis me dispenser de parler de l’offre formelle que je crus une fois devoir faire de retourner en Russie pour la révision de mon procès. C’était au commencement de 1830. Je me trouvais en Angleterre , occupé de toute autre chose que de ce procès , et ne songeant plus à rentrer jamais dans mon pays, quand, un jour, je reçus des lettres qui m’annonçaient que, par suite de quelques démarches faites pour moi

auprès de l’empereur, et eelte lois eneore complètement à mon insu , S. M. venait de déclarer que, si je me croyais innocent, je n’avais qu’à me présenter pour le prouver; qu’elle veillerait elle-même à ce que l’on m’accordât tous les moyens qui pourraient faciliter ma justification; que, sous ce rapport, je pouvais compter sur lui. L’empereur, ajoutait-on, daigna même faire observer que, si j’étais disposé à revenir, je devais remettre le voyage au printemps et me rendre directement à Pétersbourg par mer. Probablement qu’en y allant par terre je risquais d’étre arrêté quelque part, eu vertu d’ordres donnés auparavant à toutes les ambassades de Russie , tandis qu’en arrivant à Pétersbourg par mer, l’empereur pouvait très facilement garantir ma sécurité.

11 m’en coûte , il m’en coûte beaucoup d’être obligé de taire le nom de la personne par laquelle la réponse de l’empereur fut communiquée à l’ami qui intercédait en ma faveur, et de renfermer ainsi dans mon cœur le sentiment profond de gratitude que je lui dois pour cet acte de bonté.

Quoique surpris au dernier point de cette communication, je me décidai sans hésiter un seul instant. Je serais parti tout aussitôt, mais la saison n’était pas encore assez avancée pour que je pusse m’embarquer. J’écrivis donc immédiatement à l’ambassadeur de Russie à Londres , pour lui annoncer ma résolution de retourner à Pétersbourg. En même temps, je

répondis à ceux qui m’avaient communiqué les paroles de l’empereur , qu’aussitôt après avoir reçu la nouvelle des intentions de S. M. à mon égard, je m’étais décidé à me rendre à Pélersbourg pour obtenir justice. J’ajoutai que tout ce que je demandais c’était de rester libre pendant l’examen de mon affaire. Je me faisais fort de prouver mon innocence, soit à l’empereur lui-méme, soit à ceux qu’il voudrait charger de l’examiner, et, dans le cas où j’y réussirais, je ne désirais autre chose que de pouvoir retourner en Angleterre.

Celte détermination, personne ne me l’avait conseillée ; je la pris spontanément. Ceux qui m’avaient fait part des paroles de l’empereur avaient ajouté qu’ils n’osaient me donner aucun avis à ce sujet, que c’était à moi de faire ce qui me semblerait convenable. Bien plus, ma détermination fut blâmée par les Busses qui se trouvaient à Londres et à Paris; ils n’y comprenaient rien , disaient-ils ; je m’abusais étrangement si j’espérais réussir; jamais on ne reviendrait sur la décision du tribunal suprême, qui avait eu son plein et entier effet, etc., etc. Quant aux Anglais qui pouvaient s’intéresser à moi , peut-être quelques uns d’entre eux auraient-ils penché à croire ma détermination dictée par cet esprit de servilisme envers le pouvoir dont quelques pays n’offrent que trop d’exemples , et que des hommes libres ne sauraient comprendre ; mais il était diflicile , pour ceux

qui me connaissaient, de me supposer de pareils motifs.

La sévérité excessive et quelquefois absurde de la législation criminelle russe , qu’on me rappelait pour ébranler ma résolution, ne m’effray ait guère. J’avais été à même d’étudier celte législation, j’élais surtout habitué à rechercherlescauses légales d’acquittement; presque tous mes efforts, au comité du conseil d’état qui s'occupait des affaires criminelles, étaient dirigés vers ce but. Mon expérience à cet égard me disait que je pourrais facilement tenir tête aux plus savants praticiens de Russie.

Quoi qu’il en soit, malgré les doutes, malgré toutes les craintes que l’on cherchait à m’inspirer, je persistai dans ma résolution de m’embarquer pour Pétersbourg à la première occasion.

Si , comme on l’a dit , en offrant de retourner en Russie je faisais preuve de courage civil , j’avoue que c’était sans m’en douter. Je me sentais fort de mon bon droit , de la vérité , et je tenais à les proclamer hautement, à les défendre envers et contre tous.

D’ailleurs, outre le désir, naturel à tout homme injustement accusé , d’arriver à faire triompher la vérité , j’avais des motifs tout particuliers pour souhaiter que ma condamnation fût annulée, non pour moi seulement , mais pour d’autres personnes qu’elle plaçait dans une position pénible, et dont le bonheur m’était plus cher encore que le mien propre.

Je ne pouvais, au reste, être fier de ma condamnation, comme peuvent l’être de la leur ces nobles victimes qui expient dans les fers ou dans l’exil leur patriotisme et leur amour de la liberté. Certes, je considère la détention au Spielberg comme un honneur, mais seulement pour ceux qui ont mérité d’y aller à force de dévouement et de sacrifices. Quant à moi , je ne croyais pas avoir rendu assez de services à mon pays pour avoir le droit de dire en mourant que j’avais assez vécu ; je ne pouvais même pas, ainsi que je l’ai expliqué plus haut, accepter la position que la procédure avait voulu me faire , consentir à me voir représenté comme un propagateur actif de principes qui , aux yeux du monde civilisé , sont de bons principes, comme lezélé défenseur d’une cause qui, après tout, est une belle et noble cause. Je sentais, en un mot, que mes mérites étaient nuis, qu’ils nepouvaient justifier ma condamnation, et dès lors celle-ci ne pouvait produire sur moi que l’eiTet matériel d’une pierre qui me serait tombée par hasard sur la tête.

Le désir de voir la condamnation annulée à mon égard était donc de ma part bien simple , bien naturel. Mais, je dois le dire, un autre motif plus puissant m’y détermina, et me rendit inébranlable dans ma résolution. Sur, comme je l’étais, de faire reconnaître mon innocence , je me disais qu’il en résulterait on bien pour d’autres condamnés qui gémissaient et qui gémissent encore en Sibérie. Parmi ces infortunés

je complais quelques anciens amis , dont les principes, dont les opinions les plus intimes m’étaient parfaitement connus; je savais très bien qu’il n’y avait pas eu plus de raisons pour les condamner que pour me condamner moi-même ; un examen approfondi de l’enquête m’avait persuadé que rien n’était venu aggraver leur position , compromettre leur innocence , depuis l’époque de mon départ de Russie. C’est surtout à mon ami Von der Briggen que je pensais, c’est pour lui surtout que je me plaisais à espérer mon succès. Quoique dans les fers , il avait pris ma défense , il avait chaleureusement repoussé une accusation absurde portée contre moi. En me présentant à Pétersbourg pour me justifier, j’espérais me mettre à même de lui prouver ma reconnaissance et de m’acquitter envers lui. Si je réussissais, on ne pouvait décemment laisser en Sibérie ceux des exilés qui n’étaient pas plus coupables que moi; leurs parents, dont plusieurs avaient pourtant montré bien de l’égoïsme, demanderaient certainement pour eux la même justice que j’aurais obtenue pour moi.

Le Ciel ne m’a pas accordé cette consolation. A mon offre de retour il fut répondu que les paroles de l’empereur avaient été mal comprises par les personnes de qui je les tenais ; en un mot, cette offre ne fut pas agréée.

Je n’ai rien à dire sur ce relhs. C’est un malheur, si ma démarche devait être couronnée d’un plein

succès, el que cc succès eût pu amener la délivrance de quelques prisonniers. Mais je pouvais, après tout, ne pas réussir, et alors quel n’eût pas été mon regret d’avoir volontairement renoncé à la sécurité dont je jouissais dans un pays libre! Je ne puis donc, je le répète, riep dire sur ce refus; seulement, si c’est un déni de justice , je dois convenir qu’il est au moins loyal.

L’empereur, en refusant mon offre de comparaître, a déclaré franchement que rien au monde ne le persuaderait jamais que je fusse innocent. Mais comment est-il arrivé à cette conviction? Je l’ignore, et je ne suis pas assez peu logique pour exiger qu’un souverain se montre jaloux de connaître la vérité. 11 me semble seulement qu’adhérer à ce que je demandais ne pouvait pas déparer l’histoire d’un empereur. Mon offre ne m’avait été dictée par aucun sentiment servile, par aucun désir avilissant de paraître, à tout prix, innocent aux yeux de qui que ce fût. On me connaissait assez en Russie pour être persuadé que de pareilles petitesses étaient incompatibles avec mon caractère ; les plus sots de mes ennemis ne m’en croiraient pas capables ; ils me feraient plutôt un nouveau crime de mes principes à cet égard. Non, ma détermination était celle d’un homme loyal qui allait, au péril de sa vie, prouver qu’il se fiait à la loyauté d’un monarque absolu.

Cc dernier épisode , s’il ne fixa pas ma destinée ,

qui était déjà fixée, contribua du moins à la rendre plus nette. On aurait peut-être été autorisé, avant celte époque , à me reprocher mon refus de comparaître ; mon offre ayant été rejetée, j’étais entièrement quitte envers mon pays et mes concitoyens.

Me voyant éloigné pour toujours de la Russie, je tâchai de m’en séparer moralement, comme j’en étais déjà séparé matériellement. Je m’efforçai d’y penser le moins possible , d’en effacer jusqu’au souvenir, et j’y serais peut-être parvenu si jo pouvais oublier qu’il y a des infortunés en Sibérie et des esclaves dans tout l’empire. Par le fait même, d’ailleurs, je suis demeuré complètement étranger à tout ce qui se passe en Russie , comme à tout ce qui s’écrit sur elle à l’étranger; je ne lis ni les journaux ni les livres russes, j’évite même les conversations où il peut être question de mon pays. Quant aux Russes qui m’ont connu dans ma patrie et qui se trouvent ici , ils se gardent bien de renouveler connaissance avec moi: s’ils me rencontrent par hasard, ils feignent de ne me pas voir, et c’est même ce que font ceux qui prétendent m’avoir conservé leur amitié.

A cette occasion , je dois faire observer l’influence que paraissent exercer sur les hommes les mœurs, les usages, les institutions du pays où ils se trouvent. Une ancienne connaissance, qui est venue me voir à Londres et qui me témoignait une vive indignation de ce que des lâches, comme elle les qualifiait un peu

trop sévèrement, n’osaient pas venir chez moi, n’a jamais cru devoir me reconnaître à Paris. La poitrine de l’esclave même se dilate quand il respire l’air de la liberté.

A tout cela je n’ai rien à redire , sinon que je me suis toujours très bien passé des saluls ainsi que de la société de ces messieurs. Mais quand un certain employé d’une ambassade a poussé l’outrecuidance jusqu’à vouloir m’empêcher d’entrer dans un club où tout le monde était admis , sous le prétexte que le9 sujets russes ne pouvaient pas se rencontrer avec moi, alors je n’ai pas pu rester indifférent, et, après avoir vainement fait les démarches usitées dans ces occasions, j’ai réprimé rudement l’insolence de ce malheureux.

11 y a eu cependant quelques Russes qui ont poussé la témérité jusqu’à vouloir faire ma connaissance; mais si les uns y étaient portés par le désir de me montrer quelque intérêt, d’autres n’y voyaient qu’une occasion de satisfaire leur curiosité. Fidèle à ma résolution de rester, autant que possible, étranger à la Russie et à tout ce qui est russe, je m’accommode parfaitement de l'éloignement dont je suis l’objet; je suis même peu sensible (peut-être trouvera-t-on cet aveu étrange) à l’intérêt que certains Russes peuvent me parler. Qu’ils m’approuvent ou qu’ils me blâment, peu m’importe! Je n’en saurais même tirer une petite satisfaction de vanité; l’indifTércncc, et l’indiTé-

rence la plus complète, voilà tout ce que je puis éprouver quant à l’opinion qu’on a ou qu’on n’a pas de moi en Russie.

Je me souviens que dans les premières années de mon exil, me trouvant en Angleterre, il me tomba entre les mains un livre récemment publié, dans lequel l’auteur, nommé Hunter, racontait l’histoire de sa vie. Né au Canada, sur l'extrême frontière du pays, il était encore tout enfant lorsqu’il fut enlevé par des sauvages. Ceux-ci l’adoptèrent. Élevé dans les mœurs et les usages de sa nouvelle patrie , il finit par l’aimer comme on aime les lieux qui vous ont vu naître. A l’àge de 47 à 18 ans, dans une incursion, il tomba au pouvoir des Canadiens, et demeura parmi eux. Son origine fut reconnue, et on lui donna l’éducation d’un homme civilisé. Il continua de garder un tendre souvenir des sauvages au milieu desquels il avait passé son enfance , et résolut de se vouer à leur bienctre. Il se proposait de retourner chez eux et de les amener à la civilisation , et les autorités canadiennes étaient disposées à seconder ses efforts. Avant de mettre son plan à exécution , il publia le livre dont je parle, afin, disait-il, d’attirer l'intérêt cl la sympathie publique sur les sauvages au bonheur desquels il allait travailler. On a dit depuis qu’il était effectivement parti, que ses efforts avaient été couronnés de quelque succès, mais que malheureusement il avait fini par périr victime de son zèle. Loin de mon

esprit la pensée de chercher à établir quelque analogie entre Hunter et moi, et encore moins entre les Russes et ces sauvages; mais, pour indiquer la nature de mes dispositions à l’égard de tout ce qui concerne mou procès, je dois avouer que souvent, en pensant à Hunter, je me suis pris à dire : « Si , par hasard , après son retour au Canada , les sauvages qu’il avait quittés s’étaient avisés de le condamner à mort, qu’en aurait-il pensé? « Eh bien! ce que, selon toute probabilité, Hunter eût pensé à propos d’un pareil arrêt , j’étais tenté de le pensera propos de l’arrêt de mort prononcé contre moi.

De longues années se sont écoulées depuisque j’ai quitté la Russie. Après bien des efforts pour m’isoler moralement de mon pays , comme j’en étais isolé matériellement , j’ai fini par me faire une vie , une destinée toute particulière, conforme aux circonstances dans lesquelles les événements m’avaient placé , et puis aux circonstances dans lesquelles , par suite de ces événements , j’ai voulu me placer moi-méme. En d’autres termes , j’ai voulu rendre celle conformité plus complète en rendant mon isolement plus complet. Y étant parvenu , j’ai eu l’idée de recueillir mes souvenirs sur mon passé , parce que je croyais pouvoir le faire avec calme et impartialité. Si je n’y ai pas toujours réussi , il faut en accuser le sujet même. Une fois que j’eus commencé à parler de mon pays, les anciens souvenirs, les impressions presque

éteintes se réveillèrent et passèrent devant moi vifs et palpitants. Pendant que j’écrivais , je ne me sentais ni aussi indifférent ni aussi calme que je l’étais avant de prendre la plume, que je le redevenais bientôt après l’avoir quittée.

Le lecteur européen , si les intérêts de la grande famille humaine lui sont chers, trouvera peut-être dans mes souvenirs quelques éclaircissements sur des sujets qui lui sont peu connus. Si des Russes me lisent, je ne prétends pas à leurs suffrages , mais je sais que cette lecture peut leur profiter. On gagne toujours à connaître la vérité , même lorsqu’elle est peu agréable à entendre.

Maintenant, si l’on voulait plonger dans les mystères de l’avenir, pressentir le jugement de la postérité russe sur le drame qui s’est déroulé sous les yeux de nos contemporains, et dont mes souvenirs n’ont reproduit qu’un épisode, on pourrait prédire, sans être grand prophète , que ce jugement ne ressemblera guère à celui qui a été prononcé de nos jours. La postérité ne verra, elle, que le but élevé que l’on se proposait, que les efforts désintéressés, que l’entier dévouement de ceux qui cherchaient à l'atteindre. Si quelque ombre a pu se laisser apercevoir au milieu de tout cela, elle disparaîtra devant la grandeur de l’entreprise, devant l’éclat du sacrifice; et, dans cent ans , l’échafaud aura servi de piédestal aux statues des victimes.

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