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des idées de réforme ou de révolution. Son cousin, par contre, Nikita Mikhaïlovitch, se montrait incliné à devancer Pestel luimême dans le sens du radicalisme le plus hardi, bien qu'il dût plus tard rompre avec ce compagnon et faire obstacle à ses desseins. Il était le prototype des Russes, dont notre temps a vu se multiplier le nombre, hommes prenant plaisir, comme le fils de Paul, à jouer avec le feu et employant leur vie à amasser des matières inflammables ou à secouer des torches incendiaires, mais non moins prompts à s'effrayer de leur œuvre et à faire éventuellement office de pompiers. Pestel, de son côté, comparait ce faux frère à un condamné à mort, qui, marchant à l'échafaud, garnirait ses oreilles avec du coton par crainte des courants d'air.
Fils d'un fin lettré, traducteur des Nuées d'Aristophane, Ivan Matviéiévitch, les deux frères Mouraviov-Amostol, Serge et Mathieu, étaient, le premier surtout, des caractères d'une autre trempe. Officiers distingués, courageux, résolus et ardents, un long séjour en France concourait avec leurs traditions de famille à les rendre particulièrement sensibles aux vices du régime qu'ils avaient retrouvé dans leur pays. Leur grand-père, Daniel Apostol, avait été le dernier hetman de cosaques librement élu et le défenseur courageux des franchises communes, abolies depuis. Serge nourrissait en outre une opinion de lui-même dont portent témoignage ces vers français de sa composition :
Je passerai sur cette terre, Toujours rêveur et solitaire, Sans que personne m'ait connu.
Au terme seul de ma carrière, Par quelque grand trait de lumière, On saura ce qu'on a perdu (1).
Sans qu'il appartînt à la haute aristocratie que représentaient, dans « l'Alliance », le prince sérénissime Paul Petrovitch Lapoukhine, fils unique du président du Conseil de l'Empire et héritier d'une immense fortune, le prince Serge Petrovitch Troubetzkoy et beaucoup d'autres, c'était un barine, avec quelques traits spécifiques de sa classe, esprit altier et présomption, mais
(1) Gretch, Mémoires, p. 378. M. Mouraviov-Apostol, « Mémoires, » Archives russes, 1871, t. VI ; M. Balas, dans Ancienne Russiel 1873, t. VII, p. 652 et suiv.
LE MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE î$3
aussi des qualités d'intelligence et de cœur que les plus titrés de ses compagnons ne possédaient pas.
A côté de ces grands seigneurs, « le petit » Pestel, comme on l'appelait, petit de taille, de naissance et de fortune, paraissait un bien mince personnage. Il a dominé le plus grand nombre d'entre eux, supérieur à tous, sinon par l'intelligence et le savoir, du moins par l'application au travail et la concentration de la pensée, la force de la conviction et la volonté de l'imposer. De père et de mère allemands et ayant étudié à Dresde (1), il devait à cette origine et à cette éducation le tour d'esprit que, devenant prépondérante au cours du dix-neuvième siècle, l'influence allemande a donné à la plupart des Russes cultivés. Théoricien dans l'abstrait et constructeur de systèmes dans l'absolu, il poussait inexorablement au bout tous ses raisonnements et en acceptait imperturbablement toutes les conséquences. Les particularités de sa carrière plus qu'une inclination naturelle ont voulu qu'il appliquât ce mécanisme intellectuel à la réforme du régime en vigueur dans sa patrie d'adoption. Gouverneur général de la Sibérie pendant de longues années, son père y avait fait époque par des méfaits dont le fils, bien que colonel à trente-deux ans et très estimé de ses chefs, imaginait porter la peine. Se jugeant méconnu et insuffisamment récompensé, il fut porté à s'enrôler dans l'armée des mécontents, où son tempérament voulait encore qu'il prît le commandement et inclinât aux partis extrêmes. « Socialiste avant le socialisme », selon le mot de Herzen, qui semble ne s'être pas douté que cette doctrine est vieille comme le monde, et plus exactement sioniste avant Pinsker et Birnbaum, il fut le précurseur des bolcheviks de notre temps, avec le plus grand nombre desquels il a eu en commun un trait capital : étranger comme eux au pays dont il entreprenait de faire le bonheur, il a de même agi avec le sentiment plus ou moins conscient qu'il travaillait in terra aliéna, sinon in anima vili. Peu aimé, il a exercé un pouvoir de fascination, et, cédant à la vigueur de sa dialectique ou à l'accent impérieux de son verbe, de jeunes patriciens, un prince Eugène Obolenski, un prine Serge Volkonski,
(1) V. pour sa biographie : Bibliothèque internationale, XXXIII, p. 5 et suiv.
ont payé d'un long séjour au bagne le reniement de traditions qu'ils continuaient à chérir et la soumission à des mots d'ordre qu'ils ne cessaient de réprouver (1).
De jeunes gens en grand nombre s'affiliaient aux sociétés secrètes sans aucune sympathie pour leur objet que souvent ils ne soupçonnaient pas ou dont ils ne prenaient pas souci, — par candeur comme le neveu de l'auteur célèbre du Mineur, Michel von Visine, qui imaginait qu'on n'y poursuivait que la réforme des méthodes d'enseignement, ou par esprit d'aventure et goût du danger, comme ce Michel Lounine, qui colonel d'un régiment de la garde à vingt-six ans et possesseur d'une grosse fortune, provoquait en duel un de ses camarades pour lui apprendre à bien se servir de son arme, et, sur le terrain, dirigeait son tir : « Plus bas ! plus à droite ! Vous y êtes : feu ! » Général-major à trentedeux ans, Michel von Visine quittait 1' « Alliance » après un stage de quelques mois seulement, et, apprenant ultérieurement qu'on y avait agité des projets de régicide, il disait à son ami Iakouchkine : « Vous savez, si je m'en étais douté, j'aurais été capable d'avertir ! » Nicolas Tourgueniev a passé pour avoir, à une séance de la Société, demandé qu'on procédât, « sans phrases », à l'élection d'un président de la république russe ; mais on l'a soupçonné aussi de s'être énergiquement employé à la dissolution du groupe (2).
(1) V. Barténiév, Archives russes, 1866, p. 1126; 1875, t. I, p. 421; Gretch, Mémoires, p. 364 et suiv. Le Comte Kissiélév et son temps, t. T, p. 89 ; Papiers du comte Zakrevski, Sbornik, LXXVIII, p. 15, 26, 95 ; Dovnar- Zapolski, la Société secrète des décembristes, p. 300 et suiv. ; Dictionnaire biographique, 1902, p. 599 et suiv. ; Pogorojév, dans Messager historique, janvier 1916; Masaryk, Russland und Europa, t. I, p. 85. — Sur le prince Obolenski, v. Mme Sabaniéva, dans Messager historique, décembre 1900, p. 817 et suiv. Des Souvenirs du prince O... ont eu plusieurs éditions en russe et en français. D'aatres, sur Ryléiév, ont paru dans Dix-neuvième siècle, 1872, p. 312 et suiv.
(2) Contre le témoignage de Pestel, le propos attribué à Nicolas Tourgueniev a été nié, devant la Commission d'enquête, par d'autres accusés. Rapport de la Commission, dans la Bibliothèque internationale, t. XVII^
Toute la jeunesse aristocratique du temps a été plus ou moins entraînée par le mouvement. Sur 121 accusés au procès de 1826, 116 appartenaient à ce milieu social, ou faisaient partie de l'étatmajor de l'armée ; 16 seulement avaient dépassé la trentaine. Les pères avaient, pour la plupart, figuré parmi les « libres penseurs » et les « voltairiens » de l'époque de Catherine ; les fils avaient eu des précepteurs étrangers, ou avaient été élevés dans des pensionnats français ; beaucoup sortaient, comme Pestel, des Corps des Cadets, établissements qui étaient bien moins des écoles de guerre que des distributeurs d'une culture générale à caractère libéral, conformément à la tradition catherinienne. En les quittant, ils étaient entrés dans la garde au commencement du règne d'Alexandre et donc en plein essor encore de libéralisme et d'activité réformatrice. Ils en retenaient l'impulsion (1).
Révolutionnaires, ils ne faisaient aussi qu'ajuster les leçons ainsi recueillies au rythme continu de la vie politique et sociale dans leur pays. Depuis Pierre le Grand, ce « Jacobin avant la lettre », selon un autre mot de Herzen, la révolution y figurait à demeure, et, dans ses conceptions les plus audacieuses, Pestel pouvait se réclamer de l'homme qui s'était, à coups de hache, piqué de démolir tout le vieil édifice moscovite.
Ces jeunes gens possédaient, pour la plupart, un cens d'instruction assez élevé pour l'époque. Sur les 121 décembristes précités, 25 avaient reçu une éducation universitaire ; beaucoup, Ryléiév, Alexandre Bestoujév (Marlinski), Kuchelbecker, le prince Odoiévski, Batiénkov, Raiévski, Michel von Visine, Michel Orlov, se sont fait un nom dans la littérature. Auteur de &Essai sur la théorie des impôts plus haut mentionné, en arrivant plus tard à la notoriété européenne par son livre la Russie et les Russes, Nicolas Tourgueniev n'a pas fait connaître au public occidental le meilleur de son œuvre. Nicolas Bestoujév devait écrire, au bagne sibérien, toute une série d'études sur la liberté du commerce
p. 116-117. Cf. N. Tourgueniev, la Russie et les Russes, t. I, p. 240 et suiv. ; Svistounov, dans Archives russes, 1871, p. 346, et suiv. ; Auger, Mémoires, même recueil, 1877, t. I, p. 521 ; Ancienne Russie, 1901, CVI, p. 238 et suiv. ; CVII, p. 267 et suiv., p. 623 et suiv. ; CVIII, p. 207 et suiv., 327 et suiv., 649 et suiv. ; 1914, CLVII, p. 607.
(1) V. la préface de E. Chichlo à la traduction russe de l'ouvrage de Thun : Geschichte der revolutionaeren Bewegungen in Russland, p. 18 et suiv.
166 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er
et le système du monde, qui témoignent d'un esprit très ouvert (1). Ces révolutionnaires appartenaient de toute manière à l'élite du monde russe de leur temps. Ils se trouvaient en contact intime, dans leur pays, avec tous les autres intellectuels de l'époque qui, pour la plupart, Joukovski, Griboiédov, Baratinski, Krylov et Pouchkine lui même, n'ont dû qu'au hasard la chance d'échapper à une communauté plus directe avec leurs amis au sein des sociétés secrètes et de ne pas être englobés dans la catastrophe où leur existence a sombré. C'étaient, en majorité, des exaltés, d'une sensibilité très vive, sinon d'une conscience morale très haute : Frayant avec les Iakouchkine et les Pestel qui parlaient — déjà ! — de supprimer la famille impériale tout entière, Serge Mouraviov-Apostol s'évanouissait à la vue d'une bastonnade. C'étaient en grand nombre des naïfs : officier de marine distingué, Zavalichine se promettait de « tout arranger» au moyen d'une entrevue qu'il se ménagerait avec le souverain et où, en même temps que des revendications formulées par son parti, il l'entretiendrait d'un projet qu'il avait conçu pour l'annexion de la Californie! Mais c'étaient aussi, pour la plupart des esprits généreux : Iakouchkine réduisait de moitié les prestations imposées à ses paysans ; Pouchtchine formait à Moscou une société qui se donnait pour but spécial l'affranchissement des serfs domestiques. A cet égard, injustement soupçonné peut-être par ses compagnons de les avoir trahis, Nicolas Tourgueniev leur a fait tort en les accusant d'avoir négligé une cause à laquelle il est resté dévoué, même dans l'exil. C'étaient enfin, sans excepter le poète Kuchelbecker, des révolutionnaires russes et non des internationalistes ; ils travaillaient non pour l'humanité, encore moins pour une abstraction, mais pour le peuple en chair et en os auquel ils appartenaient, avec son passé de liberté orageuse, son présent de grandeur et de misère et l'avenir où ils se flattaient de lui assurer une destinée moins douloureuse et encore plus haute. A la dernière heure, dans le cercle de Ryléiév, allait paraître un des futurs apôtres du slavophilisme, Khomiakov, officier de la garde lui aussi à ce moment (2).
(!) V. Ancienne Russie, 1881, t. XXX, p. 632; 1889, LXIII, p. 309 et suiv. Cf. Dovnar-Zapolski, les Idéals des décembristes, p. 225 et suiv. ; Chtchoukine, Recueil, t. X, p. 287.
(2) Tourgueniev, la Russie et les Russes^ t. I, p. 3 ; t. II, p. 119 et suiv.,
Leurs intentions étaient pures, leurs idées en partie justes et si, impuissants à les mettre en pratique, ils en poussaient la théorie à des excès que leurs épigones ont rendus monstrueux, c'est l'histoire commune de toutes les gestations de cette espèce et le développement politique, social et intellectuel de ce pays, paradoxalement inverti par la faute de ses gouvernants, devait l'y rendre particulièrement pénible.
En 1819, F « Alliance du bien public » compta déjà plus de 200 affiliés parmi les officiers, et, étendant ses ramifications dans un grand nombre de provinces, se propageant en sections multiples, elle entrait en liaison avec un grand nombre de groupements qui, bien qu'ils ne se donnassent que des objectifs purement intellectuels ou moraux, comme la « Société de la lampe verte » dont Pouchkine faisait partie, ne se désintéressaient cependant pas entièrement de la politique. Puissante en apparence, cette organisation était cependant paralysée par des divergences d'opinions et de tendances qui, affectant toutes ses parties, mettaient en conflit de plus en plus aigu ses deux corps dirigeants au nord et au sud. Avec l'appui de Nicolas Mouraviov, Pestel se prononçait de façon de plus en plus décidée pour des mesures violentes, y compris un attentat contre le souverain, et, mis en minorité à Saint-Pétersbourg, il concentra son activité dans la k Direction » du sud, qu'il rendit pratiquement indépendante. Il y bénéficiait d'une sorte d'immunité, grâce au chef d'état-major
p. 323 et suiv. ; Iakouchkine, Mémoires, p. 26 et suiv. ; Zavalichine, Mémoires, t. I, p. 168; Archives des frères Tourgueniev, t. I, p. 113, 279; Ancienne Russie, 1872, t. VI, p. 600; 1873, t. VII, p. 661 ; 1875, t. XIII, p. 372; 1901, t. CVIII, p. 332; 1907, t. CXXX, p. 237; Archives russes, 1872, p. 1206; 1900; t. II, p. 282; Messager historique, mai 1891, p. 624; Messager de l'Europe, 1909, n08 1 et 2 ; le Passé (« Byloié »), janvier 1906, p. 148 ; février p. 137 ; Dovnar-Zapolski, les Idêals des dëcembristes , p. 226 et suiv. ; Siémiévski, les Idées des décembristes, p. 601 ; le même, l'Organisation des paysans, t. I, p. 209 ; Kornilov, Essai sur l'histoire du mouvement social.
de l'armée du sud, Kissiélév (1), qui, souvent mis en garde à son sujet, fermait les yeux, un peu par sympathie, inclinant luimême au libéralisme, mais surtout par scepticisme, le tenant pour un idéologue et ne voulant pas se priver d'un auxiliaire p écieux : « Que voulez-vous, disait-il, aux dénonciateurs, c'est le seul ici qui soit bon à quelque chose. »
En 1820, à la suite de l'affaire du Siémionovski et des mesures de répression auxquelles elle donna lieu, les tendances extrêmes prévalurent, même au nord, et, dans une réunion plénière à Saint- Pétersbourg, tous les membres moins un se prononcèrent pour la forme républicaine (2). Cependant, jouant dans la fraction septentrionale de la société un rôle prépondérant, Nicolas Tourgueniev y assurait la majorité au parti d'une modération relative. Aussi, une nouvelle éunion plénière étant convoquée en janvier 1821 à Moscou, Pestel refusa de s'y rendre et une crise plus grave en résulta, amenant la retraite de Nicolas Tourgueniev et la dissolution de la Société. Michel Orlov passa pour l'avoir provoquée intentionnellement, en mettant en avant des projets scandaleux, comme la création d'une fabrique de fausse monnaie pour donner à l'action révolutionnaire les ressources financières qui lui manquaient ; mais, d'après d'autres indications, la dissolution n'aurait été que fictive et décidée uniquement pour dépister la police (3).
Quoi qu'il en fût, l'effet de cet incident aura été de donner deux « Alliances » pour une, Pestel s'en prévalant pour reconnaître à sa fraction du parti une pleine autonomie et Nikita Mouraviov reconstituant promptement à Saint-Pétersbourg une autre société sans qu'on sache si Nicolas Tourgueniev y a adhéré (4). Sa qualité de fonctionnaire en grande faveur auprès du souverain lui créait
(1) Zablotski-Diéssiatovski, le Comte Kissiélév, t. I, p. 89.
(2) Gangelblov, dans Archives russes, 1886, t. II, p. 189 et suiv.
(3) Cet épisode dans l'histoire de l'Alliance est fort obscur et a donné lieu à une polémique (Ancienne Russie, 1872, t. V, p. 775 et suiv., t. VI, p. 597 et suiv. ; 1873, t. VU, p. 374 et suiv.) qui ne l'a pas éclairci. Cf. Iakouchkine, Mémoires, p. 71 ; Siemiévski, les Idées des décembristes, p. 507 et suiv. ; Chtchegolév, dans Messager de VEurope, juin 1903, p. 509 et suiv. ; Herrschensohn, dans le Passé (« Byloié »), octobre 1906.
(4) V. Wischnitzer, Die Entwickelung der liberalen Ideen, p. 180^ 1824 191 ; Ancienne Russie, 1902, t. CX, p. 55.
une situation embarrassante. La mobilisation de la garde en 1822 a déterminé dans le fonctionnement de ce groupement un temps d'arrêt, après lequel Nicolas Ivanovitch n'a plus pris part au mouvement, dont Troubetzkoy et le prince Eugène Obolenski, ce dernier simple lieutenant aux gardes, prenaient le commandement, en compagnie de Nikita Mouraviov.
Nord ou sud, Alexandre continuait à être très bien renseigné sur les faits et gestes des deux organisations. Son affiliation au maçonnisme permettait au chef de la police militaire spéciale constituée auprès de l'état-major de la garde, Benckendorf, d'avoir des intelligences de part et d'autre. Mais, prenant exemple sur lui-même pour apprécier le pouvoir de réalisation dont disposaient ces révolutionnaires, le souverain imitait Kissiélév ou n'ordonnait que des mesures de répression individuelles, qui, mal inspirées, n'avaient d'autre effet que de mettre les conspirateurs en alerte et en velléité d'action immédiate. En février 1822, après l'arrestation du jeune Raiévski, fils de l'un des héros de la « guerre patriotique (1) », l'Alliance du sud à laquelle il appartenait s'attendit à être frappée en bloc et parla de prévenir le coup. Mais jusqu'à un certain point Alexandre voyait juste : il pouvait quelque temps encore jouer impunément avec le feu. Par oukase du 1er août 1822, il donna un nouveau gage aux principes de conservation politique et sociale qu'il professait maintenant, en proscrivant toute forme de société secrète (2), mais ce n'était qu'une démonstration platonique. Pestel et ses émules n'en constituaient de cette nature que parce qu'ils jugeaient contraires à la légalité leur objet et leur action, et, comme de raison, ils passèrent outre à une interdiction qui n'avait pas de portée pratique ; mais leur action continua à ne se traduire que par des discussions et des projets.
En juin 1823, la « Direction du sud » envoya à Saint-Pétersbourg une délégation de six membres, en vue d'une entente que semblait faciliter la présence, à la « Direction du nord », d'un nouveau membre, dont l'influence y devenait grande et dont le tempérament, sinon les idées, s'apparentait à celui de Pestel. C'était
(1) V. sur lui Chtchégolév, dans Messager de l'Europe, juin 1903, p. 531 ; le même, Vladimir Raiévski, le Premier décembrisle.
(2) Recueil complet des lois, t. XXXVII, n° 29 131.
Ryléiev , le poète déjà populaire, le chantre du Cosaque insurgé Nalivaïko, sous les traits duquel il s'est peint lui-même :
...La mort attend
Celui qui le premier s'élève
Contre les oppresseurs du peuple... (1)
Cette tentative est cependant restée sans effet, et, la renouvelant personnellement à la fin de 1824, Pestel ne réussissait pas mieux. Il devenait de plus en plus maximaliste.
En 1820, il avait été encore partisan d'une monarchie constitutionnelle, dont il esquissait le plan en langue française (2). Très autoritaire, il reconnaissait la nécessité, en Russie, d'un pouvoir fort ; mais les vices de celui que les tsars y exerçaient le portaient à en déplacer le principe, en lui donnant une base démocratique qu'il élargissait graduellement, jusqu'à un bouleversement complet du régime politique et social existant. Il arrivait ainsi à un nouveau projet de constitution auquel il donnait le nom de « Vérité russe » (Rousskaïa PravdaJ, emprunté à l'un des plus anciens monuments de la législation nationale, datant du commencement du douzième siècle (3). Il en esquissait le plan dans un volumineux travail, qui n'avait qu'un caractère préparatoire, mais devait, peut-on croire, servir de guide à un gouvernement provisoire, dont il se réservait sans doute la présidence et par les soins duquel serait opérée la réorganisation définitive du pays. Sous une étiquette russe, il y usait de l'éclectisme le plus large, en une construction composite, dont l'empire antique. l'État socialiste comme le concevait Rousseau, le régime napoléonien et même le système politique de Destutt de Tracy, avec son
(1) V. sa biographie dans Archives russes, 1890, t. II, p. 105, et Bibliothèque internationale, t. X, et des Souvenirs dans Etoile polaire, 1861, t. VI, lre livraison, p. 1 et suiv. ; cf. Sirotinine dans Archives russes, 1893, p. I, p. 74, 81 ; Dovnar-Zapolski, les Idéals des décembristes, p. 286 et suiv.
(2) Siémiévski, les Idées des décembristes, p. 503.
(3) V. Biéliaiév, Leçons sur l'histoire de la législation russe, p. 175 et suiv.
« Corps conservateur », fournissaient les éléments. Son radicalisme s'y accommodait aussi de certains ménagements et compromis dont ses épigones du vingtième siècle n'ont pas pris souci, au début tout au moins de l'expérience par eux tentée. Il n'était pas encore un bolchevik parfait.
Au point de vue politique, à l'encontre du plus grand nombre de ses compagnons, il se prononçait pour la centralisation étatiste, répudiant toute forme de fédéralisme, et, sauf en Pologne pour des raisons de tactique, toute idée de concession aux individualismes ethniques. Dans le même esprit, tout en admettant la liberté des cultes, il les assujettissait à l'autorité de l'État, d'après la leçon de Pierre le Grand ou celle du despotisme éclairé, dont la marque se laisse reconnaître dans toutes ses conceptions.
Il y introduisait une grande part d'arbitraire et d'utopie. Déplaçant la capitale, comme devaient faire les bolcheviks, et la reléguant à Nijni-Novgorod, sans aucune raison qu'il sût mieux en donner ; prétendant résoudre le problème juif par le renvoi en Asie Mineure de deux millions de sujets de cette nationalité et instituant, avec l'instruction obligatoire, le monopole absolu de l'État dans le domaine de l'enseignement, à l'exclusion de toute forme d'éducation privée, il se lançait en pleine fantaisie d'arbitraire.
Dans l'ordre social, il développait l'application de ses idées avec assez de conséquence, proscrivant toute espèce d'aristocratie et se montrant particulièrement hostile à l'aristocratie d'argent, comme moins susceptible d'être refrénée dans ses usurpations par l'opinion publique. Gomme de raison, il se prononçait pour l'affranchissement des serfs et même pour le partage des terres, postulat où il s'est inspiré peut-être d'un opuscule publié en 1791 en France, sans nom d'auteur, sous le titre De la propriété, et attribué à l'abbé de Gournand. Trois Français de ce nom tenaient à cette époque un pensionnat à Saint-Pétersbourg. Dans sa politique agraire, Pestel prétendait cependant concilier, sans qu'il dît comment, les avantages de la propriété individuelle avec ceux" de la propriété collective, ainsi que les droits des propriétaires évincés avec les intérêts des nouveaux possesseurs.
En principe, de même, comme l'égalité des enfants naturels, il admettait celle des sexes, astreignant les jeunes filles dès l'âge
de quinze ans à la prestation du serment civique, mais il restait muet au sujet de l'admission des femmes à l'exercice des droits politiques (1).
Membre de la « Direction du nord », Nikita Mouraviov opposait à la Pravda un contre-projet, qui maintenait la monarchie en réduisant seulement le pouvoir du souverain, à peu près selon l'esprit de la constitution des États-Unis d'Amérique, qu'il exagérait dans un sens, mais dont il s'éloignait sur un autre point, en un double désaccord avec son collègue du sud. Il subordonnait l'exercice des droits politiques à un cens aristocratique assez élevé, et, sur la base d'un régime fédéraliste des plus largement conçus, il sacrifiait l'unité de l'empire, au bénéfices de toutes les individualités ethniques ou historiques englobées dans sa masse énorme. Attribuant le pouvoir législatif à une assemblée populaire (narodnoié viétchiè), proclamant l'égalité de toutes les classes devant la loi, mais déclarant intangible le droit de propriété et ne touchant pas au problème du servage (2), ce projet était d'un modéré, voire en certaines parties d'un conservateur. N'y faisant cependant pas preuve d'une conviction bien mûrement réfléchie, l'auteur ne donnait son œuvre que comme une ébauche, et il devait promptement se montrer incliné à plus de radicalisme, sans que pour cela, du nord au sud, rendu difficile par la distance même qui séparait les deux foyers de la pensée révolutionnaire, leur rapprochement en fût avancé. Idées et tendances continuèrent à évoluer de part et d'autre indépendamment.
Au sud, l'adhésion acquise au principe d'un gouvernement répu-
(1) Dos fragments seuls de la Pravda ont été conservés et publiés par Chtchégolév en 1906. Critique de cette édition par Siémiévski, dans le Passé (« Byloié »), mai 1906 p. 284 et suiv. Résumé de l'œuvre dans Masaryk, Russland und Europa, p. 88 et suiv. Observations de Dovnar-Zapolski, les Idéals des décembr isf.es, p. 317 et. suiv. ; Siémiévski, les Idées des décembristes, p. 509 et suiv. ; Pypine, le Mouvement social, p. 442 ; P. Svistounov, dans Archives russes, 1870, p. 1637 ; I. Raiévski, dans Messager historique, 1905, t. VIII; Pavlov-Silvanski, dans Dictionnaire biographique, 1902, p. 599 et suiv. — Déposition de Pestel au sujet de la Pravda dans le Passé (« Byloié »), février 1906, p. 184; cf. M. Kovalevski, dans Années passées (« Minouvchyié gody »), 1908, t. I. p. 10.
(2) Le texte du projet a été l'objet de publications nombreuses qui présentent des variantes considérables. La plus récente par V. Iakouchkine (1906) a donné lieu à de multiples controverses. V. les sources indiquées dans la note précédente.
blicain posait la question du sort réservé à la famille impériale. Pestel opinait toujours pour la destruction globale. A titre de concession faite à la fraction modérée du parti, tout au plus consentait-il à se contenter de l'exil pour les grands-ducs et les grandes-duchesses, prenant soin même de s'assurer à cette fin le concours de l'escadre de Kronstadt, avec laquelle « l'Alliance » se trouvait en intelligence. En ce point, le bolchevisme a suivi aussi une voie tracée il y a cent ans. Mais au nord, comme Nikita Mouraviov, Ryléiév lui-même répugnait au régicide, et, bien que la majorité penchât en sens contraire, aucune décision ne pouvait être obtenue, tandis que Pestel et ses compagnons ne discutaient plus que sur le choix de l'heure et des moyens (1), tout en s'engageant dans une direction où l'écart entre eux et leurs coreligionnaires du nord ne pouvait manquer de s'élargir encore : Pestel était entré depuis quelque temps en relations avec les sociétés secrètes polonaises.
La formation de ces dernières était une conséquence naturelle de la politique décevante et irritante que « le roi de Pologne » pratiquait à Varsovie. Gomme en Russie, le mouvement révolutionnaire se développait ici principalement dans le milieu militaire, où, depuis la mort de Dombrowski, en 1818, le général Uminski maintenait la tradition du héros avec le drapeau de l'indépendance, mais aussi dans le monde scolaire, notamment à Wilno, où l'historien populaire Lelewel et l'étudiant Zan créaient un foyer d'agitation patriotique, ce dernier fondant la société des « Philarètes », dont Mickiewicz allait faire partie. Dans le duché de Poznan, le général Uminski ralliait de son côté de nombreux adhérents à une société de « Faucheurs » (Kosynierzy), dont les ramifications ne tardaient pas à s'étendre à travers toutes les provinces de l'ancien État polonais. Ces groupements et d'autres encore fournissaient finalement les éléments constitutifs d'une « Société patriotique », qui eut pour principal animateur Valérien
(1) Dovnar-Zapolski, la Société secrète des décembrisles, p. 116 et suiv.
Lukasinski, un homme encore très jeune, bien qu'il eût, depuis 1808 déjà, des états de service dans l'armée polonaise (1). En juin 1824, cet officier fut, avec un grand nombre de ses compatriotes, arrêté par ordre du grand-duc Constantin. Traduit devant une cour martiale et condamné à un emprisonnement perpétuel, il disparut sans trace. En 1861, seulement, on devait apprendre qu'il se trouvait à la forteresse de Schlùsselbourg. Agé de soixante-quinze ans à ce moment, il en vécut sept encore, mais avait depuis longtemps perdu la raison (2).
Déconcertée d'abord par le coup qui la frappait, « la Société patriotique » y puisa ensuite un redoublement d'ardeur et sa propagande s'étendit jusqu'à Kiev, où, à l'automne de 1824, un commencement d'entente aboutit entre « l'Alliance du sud », représentée par Pestel et Serge Mouraviov-Apostol, et un groupe de patriotes polonais, dont les porte-parole étaient le prince Antoine Jablonowski, le comte Moszynski et le capitaine Séverin Krzyzanowski. En échange de l'engagement pris par eux de provoquer un soulèvement dans leur pays au moment où il s'en produirait un en Russie, les Polonais auraient obtenu le consentement des Russes à la reconstitution d'un État polonais indépendant, qui comprendrait toutes celles des provinces anciennement polonaises « dont la russification ne se trouverait pas assez avancée pour justifier leur rattachement à l'empire russe ». Bien que, d'après certains témoignages, le gouvernement de Grodno ainsi que partie de ceux de Wilno, Minsk et Volhynie y fussent spécifiés, la formule était vague ; Pestel devait se défendre ultérieurement d'y avoir souscrit, et, sans parler de « l'Alliance du nord », dans celle du sud même, Mathieu Mouraviov-Apostol avec beaucoup d'autres répugnait absolument à ce pacte. Les négociateurs polonais, d'autre part, ne se trouvaient pas en mesure d'en garantir la ratification par leurs compatriotes, dont ils ne tenaient aucun pouvoir (3). Mais, à défaut du concours attendu de ce côté, Pestel
(1) Rapport du général Zaionczek en 1823, Ancienne Russie, 1904, t. CXX, p. 620 ; Bazilevski, les Crimes politiques en Russie, t. I, p. 131-149.
(2) A. Kozmian, Mémoires, t. I? p. 318 et suiv. ; Mme Trembicka, Mémoires, t. II, p. 15 et suiv. ; Askenazy, Lukasinski, t. II, p. 220 et suiv., 285 et suiv.
(3) Baron A. Rosen, Mémoires (Zapiski), p. 71 et. suiv., Kolaczkowski, Souvenirs^ t. III, p. 76; Gorbatchevski, « Mémoires, » dans Archives russes,
et ses compagnons croyaient s'en être déjà assuré un autre, moins aléatoire, en affiliant à « l'Alliance » une « Société des Slaves réunis », avec laquelle ils étaient entrés en contact par l'intermédiaire de l'un de leurs comités les plus actifs fonctionnant à Vassilkov.
Les pourparlers entamés entre Russes et Polonais se rattachaient à un courant plus général, où le francophobe Chichkov préludait lui-même aux emportements futurs du panslavisme naissant. Le mouvement des révolutionnaires russes, à cette époque, était bien et rigoureusement autochtone, nationaliste, sans aucune idée d'appel à l'étranger, comme sans liaison avec les poussées similaires au dehors (1). On conspirait ici en famille. Mais on admettait déjà que la famille russe comprenait une large parenté. Avec le savant polonais Linde, Chichkov avait fait admettre à l'Académie russe trois Tchèques, Dobrovsky, Hanka et Negedly. Il était entré par eux en rapport avec le collecteur des chants populaires serbes, Wuk Karadjic, qui, arrivant à Saint- Pétersbourg en 1819, y avait reçu le meilleur accueil. Les noms des patriotes polonais, Kosciuszko, Kollatay, Malachowski, Poniatowski, étaient honorés dans certains milieux russes. Ryléiév et Kuchelbecker s'inspiraient des « Chants historiques » de Niémcewicz (2). Dans ce courant de sympathies encore mal définies, « la Société des Slaves réunis » constituait un premier essai de détermination.
Elle avait été fondée, en 1823, par les deux frères Borissov, Pierre Ivanovitch, sous-lieutenant d'artillerie, et André, officier retraité. Le but qu'ils se proposaient était de relier par un système de fédération sous un régime de communauté républicaine huit groupes de nationalités congénères, Russes, Polonais,
1882, t. I, p. 441 ; Dovnar-Zapolski, la Société secrète des dècembristes, p. 106 et suiv. ; le même, les Mémoires des dècembristes, p. 268 ; Siémiévski, les Idées des décembrisles, p. 642 et suiv., ; Pypine, le Mouvement social, p. 441 ; Kropotov, Vie du comte M.-N. Mouraviov, p. 414 et suiv.
(1) Supplément au rapport de la Commission d'enquête de 1826, Archives russes, 1875, t. III, p. 434 et suiv.; P. Lacroix, Histoire de Nicolas IeT, t. II, p. 77.
(2) Chichkov, Œuvres, t. VI, p. 181 et suiv. ; t. XIII, p. 52 et suiv. ; t. XVII, p. 324 ; P. Sakouline, dans le Recueil d'OvssiANiKO-KouuKOvsKi, t. I, p. 100.
Tchèques, Serbes, Croates, Dalmates, Transylvains et Moraviens, figurés symboliquement sur le sceau de la société par huit rayons d'une étoile et quatre ancres représentant les quatre mers qui bordent le domaine slave : Baltique, mer Noire, mer Blanche et Méditerranée. Cependant, le rapport de la Commission d'enquête sur la Société n'y indique qu'un seul membre non russe, un gentilhomme polonais de Volhynie, Lublinski, nom peut-être estropié, car la forme en est plutôt russe que polonaise (1). Après des négociations laborieuses, qui longtemps s'aheurtèrent aux défiances que le rôle de la Russie dans les partages de la Pologne devait éveiller chez quelques-uns d'entre eux, les chefs de ce groupement traitèrent avec « l'Alliance du sud » sur la base de la fusion des deux sociétés, et ils semblent avoir poussé leurs nouveaux compagnons au parti d'une action immédiate.
Coup sur coup, en août 1825, la mort d'un jeune officier du nom de Tchernov, parent de Ryléiév, tué en duel par un camarade du nom de Novossiltov qui avait séduit sa sœur (2), et, en septembre, l'arrestation d'un colonel, Povalo-Chvykovski, sur lequel les conjurés comptaient le plus, tendirent à précipiter l'accord des volontés dans ce sens. Le premier incident provoquait une vive irritation, à raison des situations respectives du meurtrier et de sa victime. Le second renouvelait les alarmes que l'emprisonnement de Raiévski avait créées. En octobre, l'un des Mouraviov, Artamon Zakhariévitch, offrit de se rendre à Taganrog où l'empereur arrivait et de le tuer. En fait, ces rénovateurs de la Russie ne s'avisaient d'aucun autre plan d'action. « La vérité russe » n'avait qu'une valeur théorique ; elle n'était connue que
(1) Bibliothèque internationale, t. VII, p. 146; Iakouchkine, Mémoires, p. 95; Gorbatchevski, « Mémoires, » Archives russes, 1882, t. I, p. 435 et suiv. ; Siémiévski, les Idées des décembristes, p. 310. Lublinski a pu être écrit pour Lubienski, nom d'une famille appartenant à l'aristocratie polonaise.
(2) V. pour cet incident la biographie do Ryléiév par Sirotinine, Archives russesx 1890, t. II, p. 169 et suiv.
de quelques initiés, et, pour ne pas s'avouer leur impuissance de réalisation, Pestel et ses compagnons se trouvaient réduits à cet expédient sinistre : le tsar supprimé, « tout s'arrangerait », comme disait Zavalichine.
A cette fin, ils parlèrent de faire venir de Saint-Pétersbourg un capitaine de dragons, Iakoubovitch, qui, frappé d'une peine disciplinaire à la suite d'un autre duel (1), se donnait comme disposé à tout risquer pour venger cet affront. Cependant, les débats engagés à son sujet faisant ressortir la difficulté de l'entreprise, décision fut prise de l'ajourner encore à l'été de 1826. Iakoubovitch resta donc à Saint-Pétersbourg. S'y donnant beaucoup de mouvement, il arrivait à incliner au parti qu'il préconisait Bestoujev-Rioumine, le prince Obolenski et Ryléiév lui-même, en sorte que, même entre les deux « Alliances », l'accord aboutissait sur cette idée du régicide. Mais il n'était aussi que théorique. Personnage équivoque, Iakoubovitch ne montrait pas de hâte à passer de la parole à l'acte, et, plutôt que de le presser, Ryléiév se mettait en quête d'un agent d'exécution plus docile. Il le trouvait dans la personne de l'un de ses futurs compagnons sur l'échafaud, Pierre Kakhovski ou Kachowski, parent d'un général qui, en 1792, avait combattu Kosciuszko, bien que d'origine polonaise comme lui, et reçu le titre de comte en récompense de ses succès (2). Esprit exalté, imagination romanesque, ce jeune officier se disposait à passer en Grèce et à y combattre pour l'indépendance des Hellènes, mais il était tout aussi prêt à sacrifier sa vie pour l'affranchissement politique de son pays. Pauvre, il empruntait de l'argent à Ryléiév et, ingénu, il se mettait entièrement à sa disposition : quand on voudrait, à l'heure qu'on lui indiquerait, il tuerait le tsar. Il ne demandait qu'à être mandaté pour cette « exécution » par un vote du conseil de « l'Alliance ».
Mais le Conseil hésitait sur le choix du moment et on peut douter que, sur le fait même, Ryléiév tout au moins, âme de poète, « incapable de tuer une mouche », disaient ses amis, eût un parti bien décidé. En liaison avec le projet antérieurement agité à
(1) V. Bibliothèque internationale, XXXIII, p. 30.
(2) L'orthographe russe du nom est Kakhovski,
« l'Alliance du sud, » il prenait des dispositions pour l'enlèvement de la famille impériale et son envoi à l'étranger, sans qu'on puisse discerner si la personne de l'empereur était ou non comprise dans cette mesure (1). Au nord comme au sud, selon la loi qui gouverne les processus psychologiques de cet ordre, la tendance maximaliste l'emportait ; mais, de part et d'au Ire, entre la pensée et l'action les mêmes causes d'inhibition intervenaient. A l'indécision des esprits, à la faiblesse des caractères, à la confusion des idées s'ajoutait dans ce sens l'effet d'un phénomène qu'une phase récente du même drame a reproduit : conséquence d'une réaction naturelle après de longues contraintes, au cours des conciliabules multipliés, le débondement du flux oratoire noyait les délibérations, portant orateurs et auditeurs à s'étourdir dans la griserie du verbe, à confondre l'éloquence des discours avec l'efficacité des actes et, dans l'obsession des mots, à perdre le sens des réalités.
Très probablement aussi, et c'est ce qui explique la tactique du souverain à leur endroit, sans le justifier, maximalistes et minimodistes de tous les groupes et de toutes les confessions politiques auraient, en continuant à pérorer et à concevoir des projets plus ou moins aventureux, suspendu indéfiniment leur réalisation, d'un ajournement à un autre. Ils n'étaient que des précurseurs, travaillant pour un avenir dont ils se représentaient mal l'image et dont l'échéance était encore lointaine. Ils la rapprochaient cependant ; ils la rendaient redoutable, et la tolérance dont Alexandre couvrait leurs agissements, quand il ne les stimulait pas, n'est donc pas excusable. Mais il a fait plus. Ni Pestel, ni Ryléiév ne se seraient sans doute portés, en décembre 1825, à l'étourdie et maladroite improvisation insurrectionnelle qui était seule dans leurs moyens, sans concert sérieux ni possibilité présumable de succès, si, par l'extravagance des dispositions prises pour le règlement de sa succession, en déterminant une crise dynastique, le maître de la Russie qui disparaissait à ce moment ne leur avait en quelque sorte forcé la main.
(1) Dovnar-Zapolski. la Société secrète des décembrisles, p. 129 et suiv., p. 266 et suiv. ; le même, Mémoires des décembristes, p. 42, 52, 122 ; Chtchegolév, dans le Passé (« Dyloié »), janvier 1906, p. 161 et suiv. ; Bibliothèque internationale y t. XXXIII, p. 30.
Ils ne croyaient pas, dans le fond, qu'ils eussent chance de réussir, et c'était une des raisons qui les retenaient. En novembre 1824, Nicolas Mouraviov-Apostol écrivait prophétiquement à son frère SeTge : « Je suis intimement convaincu qu'il n'y a absolument rien à faire pour le moment... Le partage des terres rencontre une grande opposition, même comme hypothèse... Ces messieurs (les hommes au pouvoir) donnent des arpents de terre, de l'argent, des grades. Et nous?... Nous promettons des abstractions!... L'armée sera la première à trahir la cause... On m'écrit de Saint- Pétersbourg que l'empereur a été enchanté de la réception qu'on lui a faite dans les gouvernements qu'il vient de visiter. Le peuple se couchait sous les roues de sa calèche (1) ! »
A côté de cette masse populaire, empressée à s'étendre, humblement et joyeusement, sous l'écrasement des pompes impériales, redresseurs des énergies énervées, éveilleurs des consciences, endormies dans l'avilissement, les Mouraviov n'étaient qu'une poignée. Pour rendre plus efficaces leurs appels autant que pour décharger des colères que seuls ils ressentaient à ce moment, ils exagéraient, dans la surenchère habituelle de tels apostolats, les témérités de la pensée et les virulences du langage. En vain ! Pour user sa patience, secouer son inertie et mettre le géant debout, de longues épreuves, hélas ! dépravantes, des incitations multipliées à la révolte, hélas ! accompagnées de suggestions malsaines,
(1) Sans lieu, 3 novembre 1824, Dovnar-Zapolski, les Mémoires des décembristes, p. 268. — Jusqu'à une époque récente, les seules sources pour ce chapitre de l'histoire du règne d'Alexandre Ier étaient les rapports des deux commissions d'enquête, établies, l'une à Saint-Pétersbourg en 1825, l'autre en 1826 à Varsovie, où un certain nombre des insurgés s'étaient réfugiés. Ces rapports ont été publiés comme supplément de V Invalide russe, des 12 juin 1826 et 22 juin 1827 et, à la même époque, une édition du second de ces documents, avec quelques variantes, semble avoir paru en polonais, mais est aujourd'hui introuvable. Reproduits dans la Bibliothèque internanale, vol. VII, p. 09 et suiv., l'un et l'autre sont peu sûrs, même avec les additions et les rectifications qu'y ont successivement apportées : en 1847, N. Tourgueniev, dans la Russie et les Russes; depuis 1857, Herzen dans V Etoile polaire ; après 1871, Bogdanovitch, dans son Histoire d'Alexandre 1er, et, en 1898, la publication (dans Ancienne Russie), des « Souvenirs » et « Notes » du secrétaire des deux commissions, Borovkov. Au cours des dernières années, il est devenu possible de consulter les dossiers originaux du procès, conservés aux archives du Conseil de l'Empire, n° 394, en même temps que les publications se rapportant à cet objet se multipliaient.
étaient encore nécessaires, jusqu'au moment où, par l'accumulation des stimulants ainsi recueillis et plus encore par l'action indépendante mais concurrente d'un élément étranger, s'employant au service d'autres intérêts, poursuivant d'autres fins, mais mettant en jeu le plus puissant ferment révolutionnaire que l'histoire de l'humanité connaisse, il serait, sous nos yeux, poussé à une i uée de violence et une orgie de crime sans précédent connu.
Avec le caractère que les pages qui suivent achèveront de faire ressortir, la politique pratiquée par Alexandre au cours des dernières années de son règne aura grandement contribué à ce résultat.