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CHAPITRE IX l'éclipsé

I. Au retour de Laybaeh. Attitude d'Alexandre au regard du mouvement révolutionnaire. Le paradis des Polonais et la terre promise des Russes. Le passé mort. — II. Un revenant. Spéranski. Démarches de l'exilé pour obtenir sa rentrée en faveur. Les portes basses. Retour à Saint-Pétersbourg. En quarantaine. — III. La réaction. Le régime de la presse. « La Russie entre dans l'éclipsé. » La multiplication des bureaux de censure. Conflits de compétences et aberrations. ■ — IV. Les avatars d'un collaborateur de Spéranski. Magnitski. Un ancien champion des droits de l'homme converti en inquisiteur. « L'épuration » de l'Université de Kasan. La révision du statut universitaire. Les nouvelles disciplines. « La chambre de solitude. » Les ambitions de Magnitski et ses rivaux. — V. Changements dans l'entourage d'Alexandre. Intrigues contre le prince Galitzine. Un précurseur de Raspoutine. Photius et la comtesse Orlov. Au monastère de Saint- Georges. « La vierge très pure » et son confesseur. — VI. L'attaque décisive. Photius et Alexandre. Le métropolite Séraphin et Araktchéiév. Le ministre de l'Instruction publique et des Cultes excommunié. Chute du prince Galitzine. Victoire incomplète. La succession du ministre. Chichkov. La gérontocratie. « Un tableau à la Hogarth. » Le champ de la pensée russe saccagé. La fin de Photius. — VII. La Bastille russe et la Restauration. Un contresens. Les méfiances d'Alexandre. Les polices superposées. L'isolement du souverain. Ses tristesses et ses épreuves. L'inondation de Saint-Pétersbourg. « Pour mes péchés. » Détresse d'Alexandre. Il cherche à se distraire. Déplacements et jongleries politiques. — VIII. A Varsovie. La rengaine des promesses décevantes. La réunion des provinces lituaniennes au royaume et les réformes constitutionnelles. Alexandre et Karamzine. L'entente sur une équivoque. — IX. Mécontentement général. Les soutiens du régime en vigueur dénoncent eux-mêmes ses vices. La police complice des révolutionnaires. Attente générale d'un changement. Conspirateurs et dénonciateurs. La genèse d'un espion. Sherwood. Un avertissement suprême.

Aussitôt après son retour de Laybaeh, en juin 1821, Alexandre avait été informé par Vassiltchikov de la découverte que celui-ci croyait avoir faite d'un complot ayant pour objet la destruction du régime politique et social de l'empire. Au rapport du prince,

après avoir pris connaissance des renseignements par lui recueillis et de la liste des conjurés qui s'y trouvait comprise, le souverain aurait gardé longtemps le silence puis aurait laissé tomber ces mots :

« Mon cher Vassiltchikov, vous êtes à mon service depuis le commencement de mon règne. Vous savez donc que j'ai partagé et encouragé ces illusions et ces erreurs... Ce n'est pas à moi de sévir (1). »

Il se peut qu'Alexandre ait parlé ainsi ; mais, s'il l'a fait, il s'est joué de la candeur de son interlocuteur. Sans qu'il lui convînt de le laisser paraître, il se trouvait depuis longtemps et beaucoup mieux instruit des faits qui lui étaient ainsi signalés. Sur « l'Alliance du bien public », en particulier, il possédait, depuis le commencement de l'année, un mémoire très détaillé, œuvre du chef d'état-major de la garde, Benckendorfî, en collaboration, semblet-il, avec un agent de police, M. Gribovski, employé à l'état-maj or général (2). Il devait, toujours se tenir très au courant sur ce point, ainsi qu'en témoigne une note autographe, qui a été trouvée après sa mort et qui, portant force détails et noms, atteste une documentation des plus minutieuses. Il savait tout, ou presque, et il sévissait aussi, comme on l'a vu, dans la mesure qu'il jugeait nécessaire à sa sécurité, tenant essentiellement à garder sa coquetterie de libéralisme, et, pour tout ce qui contrariait cette pose, se cachant derrière Araktchéiév, jusqu'à lui faire copier et signer des ordres et des instructions, dont il rédigeait les minutes de sa main (3).

Le souverain s'entendait mal d'ailleurs avec ceux qui l'informaient. Matériellement exactes, leurs constatations ignoraient dans les faits dénoncés tout le côté idéal, par lequel « l'empereur des Jacobins » se sentait en solidarité, pour une part, et en sympathie avec ceux-là même des conspirateurs qui parlaient de le supprimer. Il se jugeait méconnu par eux et inclinait à leur pardonner parce qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Mais

(1) Comte Sollohoub, Souvenirs, p. 25 ; cf. Schilder, Alexandre Ie1, t. IV, p. 204.

(2) Archives russes, 1875. t. III, p. 123 et suiv.., cf. ibid., 1871, t. IV, p. 661 ; 1872, t. VI, p. 602.

(3) Grand-duc Nicolas, Alexandre I™, t. I, p. 262.

les répressions lui répugnaient si peu, même dans ce domaine, qu'il allait, à partir de 1822, en autoriser de très rudes en Pologne, où les mêmes motifs d'indulgence n'intervenaient pas pour retenir sa main.

Ayant « carte blanche » et se trouvant mis en alerte, de son côté, par l'affaire Lukasinski, Constantin frappa dur. De Varsovie, ses sévérités et se8 représailles s'étendirent à Wilno, où, Novossiltsov remplaçant Czartoryski comme curateur de l'arrondissement scolaire, les auditeurs de Lelewel et les compagnons de Zan furent traités sans ménagement. En mai 1823, le jeune Plater, quinze ans, — un neveu de l'ancien collaborateur du tsar, — étant renvoyé de l'école à l'armée, avec trois autres étudiants et sa mère invoquant devant le souverain qu'elle essayait de fléchir l'âge si tendre du condamné, il répondait froidement : « On le fera fifre. »

L'année suivante, il approuva de même l'envoi à perpétuité aux mines de Nertchinsk, après enquête accompagnée de torture, de trois adolescents, élèves de l'école lituanienne de Kiejdany, coupables de s'être montrés trop épris de l'idéal constitutionnel que « le roi de Pologne » se targuait cependant de mettre en expérience à Varsovie pour l'édification de ses sujets russes (1) !

A ce point de vue,, il semble avoir, dans son for intérieur, établi une distinction entre les deux catégories de ses sujets : les Polonais étaient ses débiteurs; introduits par lui au paradis de la liberté, leur devoir était de se contenter des fruits qu'il leur permettait d'y cueillir ; les Russes, au contraire, pouvaient, à son endroit, se prévaloir de la qualité de créanciers ; les ayant amenés, en effet, au seuil de la terre promise, il les y retenait, au mépris non seulement de ses engagements, ce qui l'incommodait moins,

(1) A. Pogodine, dans Recueil de matériaux pour l'histoire de l'instruction publique en Russie, t. IV, p. em-cxxvi ; Siémiévski, les Idées des décembrisles, p. 186 ; Recueil de matériaux historiques, provenant de la chancellerie privée de Sa Majesté, t. VI, p. 116 et suiv. ; Ancienne Russie, 1907, t. GXXVI, p. 576 ; Lelewel, Novossiltsov à Wilno, p. 14 et suiv., ; Schiemann, Russlands G. unter Nikolaus I, t. I, p. 171. — Les témoignages de source polonaise concordent dans l'ensemble avec ceux de source russe. V. cependant : S. Cholkovitch, dans Recueil... éclairant la question polonaise...,et P. Bobrovski. l'Eglise grecque unie sous le règne d' Alexandre Ier 2 p. 294, note.

car il n'imaginait pas, dans le fond, devoir des comptes à personne, mais de sa propre gloire, ce qui, par moments, lui donnait, sinon des remords, du moins des souffrances d'amour-propre assez aiguës. Sous leur morsure, il se reprenait à agiter de nouveaux et plus vastes projets de réforme, où il se rencontrait presque, sinon avec Pestel, du moins avec Nikita Mouraviov, qu'il n'avait ainsi aucune raison de condamner et de frapper. Mais, devant le néant vite reconnu de ces velléités de plus en plus inconsistantes, il tombait à un morne accablement, qui le rendait indifférent au regard des perspectives d'avenir : après moi le déluge ! En 1824, à Penza, où il s'était rendu pour passer en revue le 2e corps d'infanterie, à ce jeu de parade militaire même, qui l'avait si longtemps passionné, il montrait tant de lassitude, voire de dégoût, que son entourage en prenait alarme. Le souverain s'en apercevait, et, dans un ressaut de conscience plus ou moins sincère comme toutes les manifestations auxquelles il se portait, il s'en expliquait en ces termes :

« Vous me trouvez fatigué? C'est que, ayant tant fait pour l'armée, je pense souvent combien peu a été fait pour le reste. Cette idée me pèse sur le cœur comme un poids de dix pouds, et c'est ce qui me met dans l'état où vous me voyez (1). »

Il n'entreprenait cependant rien pour se défaire de ce fardeau, ou seulement l'alléger. Il le rendait, au contraire, plus lourd, par l'évocation constante des glorieuses tentatives de rénovation qui avaient illustré sa jeunesse et qu'il se disait toujours disposé à reprendre. Ce passé était bien mort et il piétinait sa tombe, mais il n'en perdait pas le souvenir, et, pour le lui rappeler, depuis 1821, un revenant était là, hantant le cimetière des ambitions communes : Spéranski avait reparu.

Il revenait de loin et par un long et peu glorieux détour. De 1816 à 1819, se morfondant à Penza, il avait, pour échapper à cet exil médiocrement doré, imaginé de faire preuve d'un grand zèle

(1) Loubianovski, « Souvenirs, » Archives russes, 1872, p. 297.

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pour la propagande de la Société biblique. « Voici entraîné dans la foule cet homme que j'aurais voulu voir grand, » écrivait à ce propos le prince Viaziémski (1). Les lettres qu'il adressait à l'empereur restant sans réponse, l'exilé avait entamé un échange d'effusions mystiques avec le prince Galitzine. Ce thème lui était familier et il y apportait une part de sincérité. Mais il exagérait ses inclinations réelles. Il sollicitait un congé pour faire pèlerinage à la Sarovskaïa Poustynia, ermitage célèbre, où il espérait, disait-il, trouver le secret du « christianisme intérieur. » Il prenait soin en même temps de faire connaître en haut lieu qu'il occupait ses loisirs de gouverneur d'une province à la traduction de Thomas à Kempis et il obtenait ainsi un premier résultat : Alexandre se reprenait à lui écrire, abordant les mêmes sujets d'édification religieuse. Il ne laissait cependant paraître encore aucun désir de revoir le traducteur de l' Imitation. »

Spéranski frappait à toutes les portes, sans dédaigner les plus basses. Il assurait l'inepte Gouriév que son administration des finances russes « les plaçait, comme conception, à une hauteur où l'Angleterre n'avait porté les siennes que par un travail de plusieurs siècles. » En retour, il gagnait une augmentation d'appointements, une ferme de bon rapport et une terre de 5 000 diéssiatines dans le gouvernement de Saratov ; mais qu'était tout cela au regard de ce qu'il avait perdu?

En 1819 seulement, sa « biblomanie », comme disait malicieusement le prince Viaziémski, lui valut mieux que ces aumônes. Encore n'était-ce que la succession peu glorieuse de Pestel père, avec, il est vrai, des pouvoirs dictatoriaux dans un pays vaste comme un grand empire et la mission d'en réorganiser le gouvernement : une tâche immense, combien cependant inférieure toujours à celle qu'il avait abordée avec le souverain onze ans auparavant ! Elle n'avait pour lui aucun attrait et elle l'éloignait davantage du but auquel tendait son regret inconsolable et son désir passionné : Saint-Pétersbourg et la reprise de contact avec le tsar. Il dut rejoindre son nouveau poste sans revoir le maître et, à son retour même de Sibérie, au printemps de 1821, une nouvelle attente lui fut imposée : Alexandre était absent. Rentrant

(1) A A. Tourgueniev, 11 mai 1819, Archives d'Ostafiévo, t. I, p. 212.

à Tsarskoïé-Siélo en juin, il laissa encore passer dix jours avant d'appeler Mikhaïlo-Mikhaïlovitch et il s'arrangea pour ne le voir qu'au parc, devant les promeneurs, en évitant ainsi toute explication et toute apparence d'un retour d'intimité (1).

Il était gêné ; il craignait d'ofîenser Araktchéiév, qui donnait des signes de vive inquiétude et ee revenant lui en causait presque autant. Il le mettait en quarantaine, au regard même des quelques rares amis, Iérmolov, Gapo d'Istria, Zakrevski, que l'ancien favori gardait dans sa disgrâce ; il les faisait prévenir sous main qu'en cette compagnie on risquait de déplaire au souverain (2). A la fin d'août, au cours de colloques multipliés que nécessitait la mise au point du nouveau statut sibérien, le tsar finissait cependant par évoquer incidemment les circonstances, — « malentendus, intrigues, commérages», — qui l'avaient porté, en 1812, à se séparer de son collaborateur, mais il coupait court à tout débat sur ce thème scabreux, et, les affaires sibériennes liquidées, il ne donnait plus chance à Spéranski de l'y ramener. Occupé au Comité sibérien, ainsi qu'à une nouvelle « Commission de codification », employé dans les grandes occasions comme rédacteur, Y ex. fa tutto n'en fut pas moins tenu à distance. En 1825, au moment de son départ pour Taganrog, le souverain se plaignant devant Karamzine de la pénurie d'hommes capables, comme l'historien se récriait : a Et Spéranski? » il entendait cette réplique :

« Mais, je lui ai confié la rédaction d'un code. Ce n'est pas ma faute s'il n'en fait rien. Entre nous,... c'est un poltron et à mes yeux même un misérable. Je ne puis autrement appeler un homme qui, après tout ce qui lui est arrivé, a encore le cœur de rester au service ! »

L'auteur d'un abominable acte d'injustice en faisant reproche à sa victime : l'histoire des aberrations de la conscience humaine ne connaît guère de trait plus monstrueux, et, à ce coup, Alexandre s'est surpassé. Mais assurément Spéranski n'était plus à sa place

(î) Récit de Vronlchenko, d'après les confidences de Spéranski, confirmé en partie par Serge Ouvarov et Loubianovski, Ancienne Russie, 1903, t. CXVI, p. 45.

(2) Otto, dans Ancienne et Nouvelle Russie, 1875, t. III, p. 53, p. 171 et suiv. ; Pogodine, Karamzine, t. II, p. 354 ; Korff, Spéranski, t. II, p. 299 ; cf. Ancienne Russie, 1903, t. CXVI, p. 52; Schilder, Alexandre Ier, t. IV, p. 222.

au service de ce maître. Si bas qu'il fût tombé, il restait incapable de s'y employer à la manière de son ancien collaborateur et ami, Magnitski, qui faisait plus que de rentrer en faveur : il montait en grade ; il devenait un grand personnage. Mais il devait pour cela inscrire son nom, côté des bourreaux, au martyrologe de la pensée russe, dans un des plus sombres épisodes d'un douloureux passé, qui a, hélas ! rendu inévitables les horreurs et les hontes de l'heure présente.

Si libéral qu'il fût dans son principe, le statut de la censure publié en 1804 (1) n'avait pas longtemps résisté à l'épreuve du régime arbitraire auquel il se trouvait paradoxalement ajusté. De 1808 à 1810, donc en plein essor encore d'activité réformatrice à tendances libérales, deux mesures en avaient déjà faussé l'application : l'une du 6 décembre 1808 subordonnait toutes les publications à un examen préalable par les bureaux de censure établis dans chaque centre universitaire ; l'autre du 6 août 1810 mettait toutes les fonctions censoriales dans la dépendance du ministère de la police, dont le chef devait, l'année suivante, recevoir l'ordre d'examiner directement tous les ouvrages avant leur mise sous presse (2). A ce moment, Spéranski était encore au pouvoir, mais il y perdait pied déjà, et, dans son tempérament, la tare bureaucratique a toujours vicié la part de libéralisme dont s'inspiraient ses conceptions. C'est cependant après la création de la Sainte-Alliance et la réorganisation en 1816, selon son esprit, du ministère de l'Instruction publique, que le parti pris de détruire l'œuvre de 1804 a définitivement prévalu, étendant sur cette partie de l'existence nationale un cercle d'ombre chaque jour plus épaisse. Selon un mot de Karamzine, qui, si réactionnaire qu'il devînt, répugnait à l'obscurantisme, la Russie « entrait dans l'éclipsé ». Et le mot peut être appliqué à l'histoire entière de son pays, à cette époque.

(1) V. t. I, p. 77, de cet ouvrage.

(2) Recueil complet des lois, t. XXX, n° 23383, t. XXXI, n° 24307, 24687.

Gréé auprès du nouveau ministère, un Comité scientifique sembla n'avoir d'autre objet que de mettre la science en interdit. En application de l'un des articles du credo que la Sainte-Alliance avait proposé au monde européen et qui faisait de l'enseignement du Christ la source unique de tout savoir comme de toute sagesse, cet aréopage excluait des programmes scolaires jusqu'aux éléments de la technologie et de la statistique ! Et les censeurs renchérissaient sur le mot d'ordre ainsi donné. L'un d'eux, Krassovski, proscrivait un ouvrage sur les propriétés vénéneuses de certains champignons, en raison de la place traditionnellement assignée à ces végétaux cryptogames dans les menus de carême ! Imitée d'une ballade de Walter Scott, l'œuvre d'un poète obscur provoquait de sa part les observations suivantes :

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