‹ La Russie il y a cent ansChapitre 13 sur 38 · VERS INCRIMINÉS NOTES DU CENSEUR · texte numérisé non relu

VERS INCRIMINÉS NOTES DU CENSEUR

Il guette le sourire céleste de tes Le sourire d'une femme ne saulèvres rait être qualifié de divin.

Et, en silence, il arrête sur toi son II y a un double sens, regard.

Oh ! comme je voudrais te donner Que restera-t-il à Dieu? toute ma vie (1).

Les officines où le contrôle des œuvre littéraires était ainsi exercé se multipliaient, entrant d'ailleurs fréquemment en querelle les unes avec les autres. Censure des livres étrangers au ministère de la Police ; censure des brochures et des manuels au ministère de l'Instruction publique; censure des théâtres) des journaux, des annonces et des affiches au ministère de l'Intérieur ; censure des gazettes venant du dehors au ministère des Relations extérieures : l'empereur lui-même n'échappait pas aux conflits que cette superposition de compétences faisait naître. Il adressait une lettre de compliments à l'auteur des Méditations poétiques, au moment où cet ouvrage était prohibé à Saint-Pétersbourg ! Autorisée exclusivement à l'usage des hommes de lettres et des « personnes de distinction », la vente du Dictionnaire encyclopédique de Brockhaus donnait lieu, sur une dénonciation de Magnitski, à un procès, qui instruit devant un tribunal secret que présidait le prince Lapoukhine, avait pour conséquence la dispa-

(1) Skabitchevsri, Essais sur V histoire de la censure russe, p. 175 et suiv.

rition sans trace de deux censeurs trop complaisants, Hummel et Lerch, Allemands l'un et l'autre (1), comme Pestel et Kuchelbecker.

Dans la lutte qui s'engageait entre la révolution et la réaction, les combattants de cette origine figuraient en nombre des deux côtés de la barrière, et au premier rang. Dans les fastes de la censure, à cette époque, ce sont des Russes, cependant, qui ont acquis la plus grande part d'un triste renom. En janvier 1821, le prince Viaziémski écrivait à Nicolas Tourgueniev : « Quand je serai à Saint-Pétersbourg, de grâce, dites-moi où l'on montre Timkovski. Cet homme doit avoir le museau de ces chiens qui découvrent les truffes : pas une pensée qui se dérobe devant lui (2). » Le flair de Birounov passait pour tout aussi subtil.

A ce moment, le statut de 1804 se trouvait virtuellement aboli, et, en juin 1820 déjà, un Comité avait été chargé d'en élaborer un autre. Trois membres du « Comité scientifique » en faisaient partie, dont un Allemand encore, Fuss, et un Français, le soidisant comte de Laval. Le troisième était Rounitch. Mais le rôle dir géant échut dans cet aréopage à Magnitski, qui eut charge aussi de donner forme au produit des délibérations communes, en spécifiant notamment que les ouvrages de médecine relèveraient eux-mêmes de la censure, au point de vue de leur moralité. Le projet fut approuvé avec cette rédaction en 1823 ; mais la nécessité d'en accorder les principes avec ceux de la censure ecclésiastique, dont le statut était également en préparation, firent retarder sa mise en vigueur jusqu'après la mort d'Alexandre (3). Magnitski ne devait pas y présider, sa fortune sombrant avec la fin du règne au cours duquel elle était née, et c'est d'ailleurs dans le domaine scolaire, qu'en changeant de visage, l'ancien compagnon d'exil de Spéranski s'est particulièrement distingué. Pour

(1) Rapport de Th. de Lagrené, chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg, 24 octobre 1825, Affaires étrangères, Russie, Mémoires et documents, t. XXVIII, f. 89. Cf. A. Skabitchevski, Essai sur l'histoire de la censure, p. G5 ; Sérédonine, Histoire du Comité des ministres, t. I, p. 339 et suiv.

(2) Archives d'Osfaftévo, t. II, p. 142.

(3) Soukhomlinov, Etudes, t. I, p. 461 et suiv. Pour l'histoire de Ja censure : P. Chtchebalski, « Matériaux », dans Bulletins de la Société des Amis de la littérature russe, 1871, t. III ; Renseignements historiques sur la censure en Russie, l-r vol., et les ouvrages de Sérédonine et de Skabitchevski.

190 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er

l'intelligence des changements, souvent déconcertants, que les hommes russes de ce temps ont laissé paraître dans leurs attitudes, sinon dans leurs idées et leurs convictions, en liaison avec les évolutions qu'ils observaient dans la politique de leur maître, la carrière de cet arriviste fournit un complément intéressant à la biographie du souverain et à l'histoire de son règne.

De physique avantageux comme Spéranski, et, à son exemple, en dépit d'une origine également roturière, visant à l'élégance et aux belles manières, Magnitski a débuté dans la diplomatie à Paris, d'où, bien qu'il se fût accommodé aux tendances politiques de son chef qui était Markov, il revenait en 1802, porteur d'une canne où se lisait l'inscription jacobine : « Pour les droits de l'homme » et affichant des opinions concordantes. Né en 1778, il a pu ultérieurement mettre ces manifestations au compte d'un péché de jeunesse. Intelligent et assez instruit, ni ces mérites cependant ni le renom d'esprit libéral, qu'il y joignait à ce moment, ne semblent lui avoir seuls valu d'être apprécié et employé par le fa tutto. Les charmes de Mme Magnitski y ont plus contribué, selon les apparences. Mais Spéranski devait conserver longtemps à l'endroit de ce collaborateur, ainsi recommandé à son choix, des illusions contre lesquelles il aurait dû être mis en garde dès le début de leurs relations. En 1807 déjà, en effet, essayant de voler de ses propres ailes, à l'insu de son protecteur et tout à fait contre son sentiment, le protégé tentait de gagner la faveur du maître commun, auquel il osait adresser une lettre où il réprouvait violemment l'alliance française. Trait à noter, au lendemain de Tilsitt, cette hardiesse ne faisait pas tort à l'auteur. Au contraire, il y gagnait le rang de secrétaire d'État, avec le droit si envié de rapport direct au souverain. Cinq ans plus tard, Magnitski n'en fut pas moins englobé dans la disgrâce du grand favori. Mais il se montra plus habile à s'en relever. Usant des mêmes procédés, il y portait plus de virtuosité et un art de dissimulation tel qu'à ce moment encore Spéranski le donnait pour « un Don

Quichotte égaré dans un monde pour lequel il n'était pas fait. » Gouverneur de Simbirsk en 1818, après un stage à Voronèje comme vice-gouverneur, il mettait à profit l'inauguration d'une nouvelle filiale de la Société Biblique, pour développer une thèse à la Bossuet, où il résumait l'histoire du monde dans la lutte de deux principes : l'esprit du mal, dont la philosophie était l'une des représentations, et l'esprit du bien, dont, en continuation de l'enseignement du Christ, Alexandre se rendait le champion. L'année d'après, rappelé à Saint-Pétersbourg avant Spéranski, il entrait au ministère de l'Instruction publique et recevait la mission de « reviser » l'université de Kasan, où, de Simbirsk déjà, il avait, en proche voisin, épié et dénoncé des manifestations multiples de « l'esprit du mal ». Après une semaine seulement d'examen plus approfondi, il revint à Saint-Pétersbourg, avec un rapport qui concluait à la suppression de cet établissement. Alexandre ne voulut consentir qu'à une « épuration (1). », sans prévoir assurément qu'un jour, cent ans plus tard, pour le même objet bien qu'en un sens différent, d'autres autocrates remettraient en emploi le terme et le procédé. En 1819, Magnitski fut chargé de la besogne, en qualité de curateur de l'arrondissement sco aire correspondant, et il s'y appliqua avec le zèle d'un grand inquisiteur. Congédiant onze des meilleurs professeurs, renvoyant à l'armée par douzaines les meilleurs élèves, il « épura » aussi la bibliothèque de l'Université d'où il retira notamment les œuvres de Grotius. Après quoi, pour justifier le choix qui l'épargnait, le recteur Nikolski inaugura un cours de hautes mathématiques en démontrant la valeur symbolique de l'hypothénuse, « comme indice de la rencontre, dans un angle droit, de la vérité avec le monde et de la justice avec l'amour ». L'instant d'après, il appelait l'attention de son auditoire sur deux triangles qui, « avec l'aide de Dieu », allaient se trouver égaux à un troisième.

Magnitski procédait en même temps à des réformes, qui au statut universitaire de 1804 substituaient une caricature du modèle édifié en France par le gouvernement de la Restauration. Dépouillant le recteur du peu d'autorité qui lui restait, elles con-

(1) Recueil de décisions se rapportant au ministère de l'Instruction publique, t. I, p. 1172.

centraient tous les pouvoirs aux mains d'un « directeur », organe de l'administration centrale et ayant pour fonction essentielle de veiller au respect scrupuleux des « bases » sur lequel l'enseignement dispensé sous son contrôle devait être fondé, et notamment, pour les sciences politiques, Platon et Aristote, mais surtout Moïse, David, Salomon, les prophètes et les apôtres. Les élèves dont on ne faisait pas des soldats étaient astreints à des pratiques d'un ascétisme sévère, combiné avec celle de la dénonciation mutuelle, et, pour les moindres infractions à la discipline ainsi établie, les délinquants encouraient l'incarcération plus ou moins prolongée dans une de ces « chambres de solitude » dont l'emploi, dans les maisons d'éducation dirigées par les Jésuites, remontait au seizième siècle et que Voltaire avait dénoncées à l'indignation de ses lecteurs, sans prévoir, lui aussi, que quarante ans après sa mort, on les retrouverait au pays d'où il pensait que nous venait la lumière. Les murs en étaient peints de même de « représentations de démons, de tourments et de flammes, éclairées d'une lumière sombre », et, vêtus d'un sarrau de paysan, chaussés de sandales, les incarcérés devaient, devant ces images, méditer sur leurs fautes (1).

Au rapport de quelques-uns de ceux qui l'ont connu de près, l'homme qui instituait ce régime aurait été un athée des plus décidés. Mais en ce point, les témoignages sont contradictoires. A Odessa où il est mort en 1844 et où, hois de toute vue ambi-

(1) Recueil de décisions se rapportant au ministère de V Instruction publique, t. I, p. 1199; Zacoskine, Histoire de V Université de Kasan, t. III, p. 314 et suiv., 500 et suiv. ; Rojdestviénski, Aperçu historique, p. 125 ; Kizewetter, Essais historiques, p. 172 et suiv. Panaiév,« Souvenirs », Ancienne Russie, 1893, LXXYIII, p. 340 et suiv. ; Messager de l'Europe, 1868, t. IX, p. 292 et suiv. ; Dix-neuvième siècle, t. I, p. 242. — Pour Magnitski : Wiegel, Mémoires, t. VII, p. 40; Boulgarine, Souvenirs, t. II, p. 7 ; Prince Viaziémski, Œuvres, t. VIII, p. 191 et suiv. ; Boulitch, Essais historiques, t. II, p. 249 et suiv. ; E. Thf.oktistov, « Monographie », dans Ancienne Russie, 1874, t. XI, et 1875, t. XIV; même Recueil, 1874, t. XI, p. 373 et suiv., 1875, t. XIV, p. 479 et suiv. ; 640 et suiv. ; 1893, t. LXXVIII, p. 349 et suiv.; Archives russes, 1867, p. 1702; 1870, p. 1133 et suiv.; 1876, t. III; 1877, t. II; 1880, t. III, p. 313 et suiv.; Messager de V Europe, 1868, t. IX, p. 288 et suiv. ; Athénée, 1858, t. III, p. 658 ; Korff, Vie du. comte Spéranski; « Essai d'apologie personnelle, » dans Dix-neuvième siècle, t. I, p. 235 et suiv. ; cf. Tchistovitch, les Personnages dirigeants, dans V enseignement ecclésiastique, p. 238j et Ancienne Russie, 1874, t. IX, p. 587.

tieuse, il n'avait plus aucune raison pour user d'hypocrisie, Magnitski a laissé le souvenir d'un dévot professant la foi du charbonnier (1).

Vingt ans plus tôt, ses ambitions étaient grandes et hautes. Voyant la situation du prince Galitzine ébranlée, il convoitait sa succession et projetait de réformer sur les mêmes principes non seulement le ministère de l'Instruction publique, mais le gouvernement entier de l'empire, tout en se défendant de répudier les conquêtes de la science moderne, qu'il voulait seulement mettre d'accord avec la religion, les postulats de la morale et les droits de l'État. Mais il avait des compétiteurs, Rounitch entre autres, qui, succédant en 1821 à Serge Ouvarov comme curateur de l'arrondissement scolaire de Saint-Pétersbourg, ne s'employait pas avec moins de vigueur à y « épurer » l'Université, née de la veillé, édifiée depuis deux années seulement avec les éléments de l'ancien « Institut pédagogique ». Rival dangereux parce que, portant, semble-t-il, plus de sincérité dans les mêmes errements, il congédiait également les professeurs les plus distingués, le Russe Arséniév, comme les Allemands Herrmann et Raupach et le petit-russien Galitch ; il traitait de suppôts de Marat et de Robespierre deux de leurs collègues français qui osaient désapprouver ces proscriptions et il donnait la mesure de ses propres qualifications scientifiques en tirant des arguments d'ordre politique et social de l'histoire de la république des Abdéritains (2) !

A ce jeu de massacre, en attendant qu'il fût dépossédé du portefeuille de l'instruction publique, le prince Galitzine lui-même ne demeurait pas en reste : en juillet 1822, défense faite à l'Université de Dorpat de recevoir des élèves qui auraient déjà fréquenté des universités étrangères ; en février 1823, ordre interdisant à tous les Russes l'accès des universités de Heidelberg,

(1) Biélov, dans Ancienne et nouvelle Russie, 1877, t. III, p. 218 ; cf. Matsiéiévitch dans Archives russes, 1898, t. 1, p. 223 et suiv.

(2) La Ferronays à Montmorency, Saint-Pétersbourg, 30 août 1821, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, t. CLXIV, f. 13 ; Gretch, Mémoires, p. 290 et suiv. ; Rounitch, « Mémoires, » Ancienne Russie, 1901, t. CVI, p. 332, 376 et suiv. ; Boulitch, Essais, t. II, p. 276 et suiv. ; Soukhomlinov, Eludes, p. 259 et suiv. ; Grigoriév, V Université de Saint-Pétersbourg, p. 34 et suiv. ; Popov, dans Messager de VEuropel novembre 1859.

Iéna, Giessen et Wùrtzbourg ; en 1824, extension à tous les arrondissements scolaires des mesures adoptées par Novossiltsov à Wilno et comprenant, notamment, l'exclusion du droit naturel et des sciences politiques comme matières d'enseignement (1) : il se montrait, de son côté, un extincteur de lumière déterminé. Mystifié plutôt que mystificateur, point sycophante et ayant acquis quelque savoir, le ministre n'était cependant pas capable de sacrifier entièrement aux nouvelles consignes l'idéal dont il avait autrefois partagé le culte avec son compagnon de jeunesse couronné. Mieux encore que lui il en gardait le souvenir. Mais ses jours de faveur et de pouvoir touchaient à leur fin. Sur le point de prendre figure de vice-empereur, Araktchéiév travaillait à éliminer tout ce qui, gardant un reste de dignité et d'indépendance, pouvait lui porter ombrage dans l'entourage du maître, où de grands changements se sont aussi produits au cours des trois dernières années du règne.

Au commencement de 1823, le nouveau favori mit à profit deux séjours consécutifs d'Alexandre à Grouzino pour se défaire de Volkonski, qui l'inquiétait en dépit de sa nullité, parce que, honnête homme, il osait parfois user de franchise. Le chef de Pétat-major général fut engagé à se rendre à l'étranger <i pour soigner sa santé » et remplacé temporairement, — mais ce provisoire allait devenir définitif, — par le général Diebitsch, le premier négociateur de la convention de Tauroggen. En même temps, aux Finances, suffisamment plat mais trop grand seigneur quand même pour ne pas paraître gênant, Gouriév cédait la place à un autre Allemand, Krebs, ou au mode latin Cancrinus, ancien intendant de la lTe armée, sous le nom russifié de Kankrine. Une capacité, comme Araktchéiév savait en découvrir et ne refusait pas d'en employer, pour autant qu'il était assuré de leur docilité, A l'Intérieur, pour se défaire de Kotchoubey, qui, malgré lui,

(1) Recueil des décisions concernant le Ministère de V Instruction publique, t. î, p. 1522, 1541, 1597, 1598.

L'ËCLIPSE 195

évoquait en sa personne l'ombre du Comité secret, il poussa son ami Kampenhausen, encore un Allemand, et, celui-ci succombant aux suites d'un accident de voiture, il le remplaça par l'anciea collaborateur du souverain pour les affaires polonaises, vieillard cacochyme maintenant, Basile Lanskoy. Le tour de Galitzine allait venir. Son influence était déjà très diminuée, mais sa position au sommet du « triangle b mystique lui en laissait une bonne part. L'attaque, en ce qui le concernait, ne devait être poussée à fond qu'au printemps de 1824, époque à laquelle, affaiblissant le tempérament physique et le tempérament moral du souverain, une double et douloureuse épreuve aurait rendu plus facile la tâche des assaillants. Mais la brèche fut ouverte beaucoup plus tôt.

Depuis 1819 déjà, de concert avec Àraktchéiév, Magnitski s'employait à des insinuations, qui avaient pour objet de représenter la Société biblique et les autres entreprises du ministre de l'Instruction publique et des Cultes dans le domaine de la propagande religieuse comme entachées d'esprit révolutionnaire. Alexandre pouvait d'autant plus facilement en être persuadé que c'était précisément ce qui l'avait porté à favoriser cette œuvre à ses débuts. Fraîchement éclose, à ce moment, la dévotion du souverain aux intérêts religieux comportait encore un fort mélange d'esprit profane. Maintenant bien que professant toujours en matière de religion un éclectisme très large, il s'astreignait à l'observance scrupuleuse des pratiques du culte orthodoxe, et c'est ainsi qu'en janvier 1824, il allait se faire un devoir, bien qu'assez souffrant, d'assister à la cérémonie traditionnelle de la bénédiction des eaux. S'exposant pendant deux heures sur la glace de la Neva à un froid rigoureux accompagné d'un vent des plus violents, il devait encourir un retour de l'affection, — « inflammation à forme érésipélateuse », — à laquelle il était sujet. Il fut quelques jours en danger de mort et demeura longtemps dans un état de prostration propice aux intrigues ourdies contre son ministre (1).

L'attitude nouvelle du maître au regard de l'Église officielle

(1) Tarassov, « Mémoires, » Ancienne Russie, 1871, t. IV, p. 628 et suiv. ; Schilder, Alexandre IeT, t. IV, p. 311.

196 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er

devenait déjà très apparente en 1819. On en concluait qu'il se détachait du culte hétorodoxe célébré dans l'oratoire mystérieux du prince Galiztine (1), conséquemment aussi de l'officiant, et le8 zélateurs de l'ortho>doxie intransigeante s'en trouvaient enhardis. Parmi eux se distinguait un jeune moine, Photius, dans le monde Pierre Spaski, fils d'un chantre d'église au diocèse de Novgorod et, à ce moment, aumônier à Saint-Pétersbourg du 2e corps des Cadets. En avril 1820, ce représentant du clergé noir s'attaqua dans un sermon aux mystiques de tout acabit, qu'il confondait avec les maçons de tout rite, et il usa d'une violence de langage telle que Galitzine jugea à propos de l'éloigner de la capitale. Il n'imaginait pas qu'il l'acheminait ainsi à un coup de fortune qui allait faire de lui un adversaire beaucoup plus redoutable.

Au monastère Dérêvianitskiy dans la banlieue de Novgorod, où il fut relégué, le moine voisina d'une part avec Araktchéiéy, à Grouzino, de l'autre, avec la comtesse Anne Aléxiéiévna Orlov, dans une des résidences de cette dame, qui en possédait un grand nombre. Le maître de Grouzino devina dans l'exilé un ambitieux qui se prêterait volontiers à servir d'autres intérêts de même ordre, et la comtesse Orlov pensa avoir trouvé le directeur spirituel qu'elle cherchait depuis longtemps. C'était une bien singulière personne que cette fille du célèbre vainqueur de Tchesmé, non mariée à trente-cinq ans, bien qu'en possession d'un héritage que l'on évaluait, non sans quelque exagération sans doute, à 150 millions de roubles. Mi-nonne, mi-bayadère, elle montait à cheval comme un hussard, conduisait une troïka aussi bien que le barbu Ilia, cocher de l'empereur, défiait à la danse les demoiselles du ballet, mais se livrait avec une passion égale aux exercices pieux et aux bonnes œuvres. Elle se nourrissait de racines et d'herbes sauvages par esprit de mortification, mais ne s'interdisait pas d'arroser ce menu d'une frugalité ascétique avec quelques coupes de vin de Champagne et elle récitait des oraisons en se faisant peindre dans une toilette copiée sur les modèles les plus affriolants importés de Paris.

A vingt-huit ans, de constitution robuste et de tempérament

(1) V. t. II, p. 341, de cet ouvrage.

fougueux, exalté et dévoré par des fièvres qui n'étaient pas toutes spirituelles, Photius prétendait de son côté les apaiser par des pratiques où l'ascétisme n'avait pas seul part, et, dans le rapprochement qui en résulta entre ce pasteur et cette ouaille, comme ils luttaient d'ingéniosité à la recherche des meilleurs moyens pour « combattre en eux Satan » et « se conserver la pureté du corps et de l'esprit », une vision céleste est intervenue, ordonnant que « la très pure vierge », comme le moine appelait sa pénitente, « se donnât tout entière à son confesseur (1). » Le monastère Dérévianitski, un des plus pauvres de la région, passa du coup à une grande opulence ; mais Araktchéiév entendait tirer un autre parti de ce changement de sort qui mettait le bénéficiaire en valeur.

Fort ignorant, n'ayant même pas achevé ses études à l'Académie ecclésiastique (2), Photius était aussi un orateur médiocre ; mais, empreinte d'originalité, rappelant par certains traits la manière d'Avvakoum, le prophète du raskol (3), son éloquence était prenante, et, dans son visage émacié de visionnaire, des yeux ardents (4) exerçaient une sorte de fascination magnétique. Farouche et impérieux, portant un cilice sous lequel il mettait volontiers à découvert des chairs déchirées à vif, pratiquant des exorcismes et s'essayant même à des miracles, il semblait capable de prendre de l'ascendant là où une Mme Bouche avait quelque temps acquis de l'autorité. Au printemps de 1822, Séraphin, prélat d'orthodoxie plus sévère, remplaçant Michel à la chaire métropolitaine de Saint-Pétersbourg, le châtelain de Grouzino l'obligea à rappeler Photius à Saint-Pétersbourg et s'arrangea pour qu'Alexandre eût la curiosité de le voir.

En cette épreuve décisive, l'émule d'Avvakoum se serait montré, s'il faut l'en croire, digne de la confiance qu'il inspirait. Introduit dans le cabinet de l'empereur, par une entrée dérobée, — « l'escalier Zoubov », qui avait assuré naguère la discrétion nécessaire à

(1) V. ses lettres à la comtesse, Archives russes, 1869, p. 943 et suiv. : A. Tourgueniev, « Mémoires, » Ancienne Russie, 1895, t. LXXXIII, p. 46 ; Schilder, Alexandre Ier, t. IV, p. 261, grand-duc Nicolas, Portraits russes, t. II, p. 173.

(2) Gœtze, Fûrst Galitzine, p. 173.

(3) V. K. Waliszewski, le Berceau d'une dynastie, p. 417 et suiv.

(4) Grand-duc Nicolas, loc. cit., t. II, p. 172.

d'autres rencontres, — il parut d'abord ne pas s'apercevoir qu'il se trouvait en présence du souverain. Embrassant d'un regard circulaire la vaste pièce, il y cherchait l'icône traditionnelle, devant laquelle, dans toutes les demeures russes, une lampe est toujours allumée. La découvrant, il y alla droit, se prosterna, récita une prière, et, seulement après avoir rendu ce premier hommage au maître d'en haut, se relevant sans précipitation et tournant sur ses talons, il s'inclina devant le maître d'en bas. Impressionné, comme Araktchéiév le prévoyait, Alexandre aurait à son tour plié le genou devant ce visiteur qui ressemblait si peu aux autres et demandé sa bénédiction.

Dans le récit de cette scène tel que le moine l'a produit (1), il convient sans doute de faire la part de son imagination et de son infatuation qui étaient également grandes. L'entrevue n'a pas donné en effet immédiatement le résultat qui en était attendu. Le crédit du prince Galitzine et l'influence sur l'esprit du souverain «le la forme de religiosité à laquelle il se rattachait ont bien continué à décliner, et, à la fin de l'année, le ministre en éprouva péniblement l'effet. Depuis le congrès de Vienne, époque à laquelle Alexandre lui-même s'était intéressé aux ouvrages de François Baader (2), le prince entretenait une correspondance suivie avec le théosophe allemand. Il lui servait une pension et l'avait invité à le rejoindre en Russie. Un ordre du tsar arrêta le voyageur à la frontière (3). Le coup était rude autant que significatif. Néanmoins, Galitzine restait en place et gardait assez de pouvoir pour mettre encore à l'écart l'adversaire qu'on lui opposait : quelques semaines plus tard, Photius revenait à Novgorod.

Il y rapportait à la vérité des marques expressives de la faveur acquise en haut lieu : une croix pectorale garnie de diamants et le rang d'archimandrite au monastère de Saint- Georges, le plus riche de la province. La comtesse Orlov y vint souvent et habita bientôt une ferme contiguë, dont elle fit l'acquisition et qu'elle transforma en un paradis fastueux. Bien qu'il y parût souvent aussi, Photius passa pour entièrement étranger au luxe qui l'y entourait. N'ayant pour nourriture qu'un peu de gruau

(1) Cf. Morochkiise, dans Ancienne Russie, 1876. t. XVII, p. 313 et suiv.

(2) V. t. II, p. 304, de cet ouvrage.

(3) Grand-duc Nicolas, Lebzeltern, p. 107.

d'avoine, ne buvant qu'une décoction de ciguë aquatique, il ne renonçait à aucune de ses habitudes ascétiques et son renom de saint et de thaumaturge augmentait parmi les paysans qui venaient le voir en foule. Il traitait la comtesse sans ménagement et elle supportait patiemment ses incongruités et ses rudesses. Quand il venait la retrouver après la célébration d'un office, elle épongeait son front couvert de sueur et retirait ses bottes. Elle recevait aussi sympathiquement ses confidences, même quand elles avaient trait à une maladie honteuse dont Satan l'affligeait pour tirer vengeance des coups que cet adversaire lui portait, et, dit-il, dans une autobiographie, où il parle de lui à la troisième personne, « l'âme de la très pure vierge et son cœur ne faisaient qu'un avec lui ; tout son bien était commun avec lui (1). »

Le monastère de Saint-Georges acquérait des richesses fabuleuses, dont une partie y était encore conservée au moment de la dernière révolution. Dans l'église principale du couvent, une balustrade à hauteur d'appui, séparant le chœur somptueusement décoré de la nef, portait cette inscription : « Ici, l'empereur Alexandre, accompagné du comte Araktchéiév et d'autres personnes de la cour, a prié, prosterné, à côté de Photius. » Ainsi s'annonçaient les jours lointains où, dans le même milieu, le même type de communauté spirituelle aux dessous équivoques devait reparaître, dans une reproduction avilie jusqu'à la monstruosité.

De 1822 à 1824, la manœuvre entamée contre Galitzine fut poursuivie avec persévérance et habileté, le ministre y prêtant par les côtés de son esprit et de son caractère qui rendaient si paradoxale la haute situation où un caprice du maître l'avait placé. Pendant son dernier séjour à Saint-Pétersbourg, Photius avait fait la connaissance du prince, et il s'était mis avec lui dans les meilleurs termes. Joint à d'autres indications (2), ce

(1) Ancienne Russie, 1902. t. CIX, p. 446 et suiv. ; cf. A. Slézinski, même recueil, 1899, t. C, p. 319 et suiv.

(2) Zavai.ichine, Mémoirest édit. de Munich, 1905; t. I, p. 372 et suiv.

trait ne permet pas de reconnaître dans ce précurseur de Raspoutine un passionné pur et simple du sentiment religieux, sincère jusque dans ses égarements. « Mi-fanatique, mi-fripon» » a dit Pouchkine (1). Correspondant avec un employé du Synode, Alexis Pavlov, Photius appelait « un saint homme » celui dont il complotait la perte. Il comptait obtenir de lui préalablement une mitre d'évêque. Et il lui écrivait : « Toi et moi, comme le corps et l'âme, ou l'esprit et le cœur, nous sommes un. » Il l'assurait que Séraphin était le meilleur ami que le prince eût jamais possédé (2). Galitzine, de son côté, ne répugnait pas à figurer en tiers dans les relations du moine avec « la très pure vierge ». De part et d'autre on faisait assaut d'hypocrisie ; mais, à ce manège, Photius se montrait de beaucoup le plus fort, jouant avec son adversaire comme un chat avec une souris.

Au printemps de 1824, Araktchéiév jugea que l'intrigue avait mûri et que le moment était venu de frapper le coup décisif. Alexandre relevait à peine de la maladie qui avait failli l'emporter et il se trouvait en proie à une angoisse cruelle : une fille qu'il croyait tenir de sa maîtresse et qu'il aimait autant qu'il était capable d'aimer, la jeune Sophie Narychkine, se mourait. L'occasion paraissait bonne. Galitzine eut vent de ce qui se préparait, et, le voyant prompt, comme en 1820, à s'émouvoir et à se mettre en défense, Photius lui écrivit : « Quelle inquiétude t'agite et te porte au désespoir? Je t'aime autrement que tu ne fais... L'avenir le montrera... Mais, ose lever la main sur moi, et tu verras que la terre vous engloutira bientôt. »

11 était déjà rentré à Saint-Pétersbourg et ses associés dans le complot, Araktchéiév, Séraphin, Magnitski, Théodore Ouvarov, Ghichkov et le chef de la police, Gladkov, mettaient les fers au feu.

Hommes et œuvres, l'espèce de mysticisme que le ministre de l'Instruction protégeait donnait prise sur lui. Un de ses collaborateurs, disciple de Mme Tatarinov, Basile Mikhaïlovitch Popov, venait de publier en traduction russe un opuscule de Gossner (3), où Photius découvrait des manifestations multiples

(1) Œuvres, t. I, p. 196.

(2) Archives russes, 1895, t. IV, p. 486.

(3) Geist des Lebens und der Lehre... Christi; v. t. II, p. 433, de cet ouvrage,

de l'esprit révolutionnaire et de l'influence satanique. A un conseil de guerre tenu chez « la très pure vierge », il fut convenu que, dénonçant ce scandale au souverain, Séraphin réclamerait la mise en congé du ministre responsable.

Le métropolite n'était pas un homme de grand courage. On le vit descendre à trois reprises du carrosse qui devait le conduire au Palais d'Hiver, et, arrivé à destination, il n'osa sans doute pas être assez pressant, car, bien que prolongée tard dans la nuit, l'audience n'eut encore pas le succès que les conspirateurs s'en promettaient. Mais, quelques jours plus tard, AraVtchéiév obtenait pour Photius lui-même l'accès de « l'escalier Zoubov », et, cette fois, après trois heures de débat, reconnaissant en lui « un envoyé de Dieu », Alexandre autorisa le moine à mettre par écrit des propositions qu'il parut disposé à agréer. La bataille avait sans doute été rude, car, avant de se rendre chez Séraphin pour lui faire part du résultat obtenu Photius dut changer de linge.

La partie n'était pas encore gagnée. Pour « abattre d'un trait de plume », comme il disait, « le Napoléon moral », Photius demandait beaucoup de choses, et non seulement le renvoi du ministre, mais une réorganisation complète du ministère. Il voulait que, relevant de la direction des cultes, à ce département, les affaires de l'Eglise orthodoxe . fussent restituées à la compétence du Saint-Synode. Il réclamait pour cet office un droit de contrôle sur l'instruction publique et il exigeait la dissolution de la Société biblique. Alexandre hésitait, comme toujours, et sollicitait l'intervention d'Ara!<tchéiév pour une tentative de conciliation entre le compagnon de jeunesse dont il répugnait à se séparer et ses ennemis. Malheureusement pour lui, Galitzine eut l'idée d'aller au-devant de l'accommodement projeté. Se présentant chez la comtesse Orlov, il invita Photius à une explication amicale. Enhardi, le moine accabla le ministre des anathèmes dont il était prodigue, et, le fait de cette « excommunication » devenant public, les adversaires du ministre en tirèrent avantage. Alexandre en prit de l'humeur d'abord, et une nouvelle audience accordée à l'excommunicateur faillit tourner mal pour lui et ses complices. Photius avait beau invoquer l'exemple de saint Nicolas souffletant Arius au concile de Nicée. Très ferré en matière de légendes hagiographiques, le souverain rétorquait l'argument,

en observant que, pour ce fait, l'évêque de Myre avait encouru la déposition. Mais, après avoir vidé les tiges de ses bottes, d'où il tirait force autres pièces de chicane, le moine fit mieux : ouvrant son froc, il découvrit une poitrine et des reins qui saignaient sous la morsure du cilice et de la ceinture de fer.

« Si je ne m'épargne pas, comment trahirais-je mon Dieu, en épargnant ceux qui l'outragent? »

Alexandre fut remué. Il dut aussi s'avouer qu'après l'éclat qui s'était produit chez la comtesse Orlov, le maintien de Galitzine à son poste exigerait des représailles sévères contre l'homme qui l'avait traité en réprouvé. Et cet homme était « l'envoyé de Dieu » et Araktchéiév le soutenait ! Le 27 mai 1824, le prince eut son congé.

La victoire ne répondait entièrement au vœu d'aucun des vainqueurs. Gossner était renvoyé en Allemagne et son livre brûlé ; mais Magnitski ne recueillait pas la succession de Galitzine, qui était attribuée à Chichkov. Le Saint-Synode recouvrait la gestion des affaires de l'Église orthodoxe, mais Alexandre ne se laissait pas engager à détruire la Société biblique. 11 remplaçait seulement à sa présidence Galitzine par Séraphin, ce qui, à la vérité, équivalait preque à un arrêt de mort. Le ministre révoqué gardait enfin la direction des cultes étrangers, ainsi que la direction générale des postes, convertie, pour faire honneur au titulaire, en un ministère, et sa situation personnelle au regard du souverain restait en apparence intacte. Lui adressant, le 1er juillet suivant, une lettre de condoléances à l'occasion de la mort de Sophie Narychkine, il osait écrire : « Dieu vous a miraculeusement arraché au péché. Humainement, vous ne saviez comment aborder la rupture du lien qui faisait le bonheur, quoique illégitimement, de votre existence. A présent, il retire à lui le fruit de ce lien, qui ne devait pas pour ainsi dire voir le jour d'après la volonté de Dieu ». Et Alexandre répondait : « Votre lettre m'est allée droit au cœur (1). »

A cette apparence la réalité ne répondait pas non plus entièrement. Déchu quand même, Galitzine appartenait à un passé, marqué sans doute par plus d'avortements que d'accomplisse-

(1) Grand-duc Nicolas, Alexandre Ier, t. I, p. 574.

ments, mais où des élans généreux au moins se laissaient voir, dont rien ne survivait dans le nouveau cours auquel l'ami des meilleurs jours était sacrifié. Gomme à sa jeunesse, Alexandre tournait le dos aux hommes qui y avaient plus ou moins partagé ses plus nobles ambitions. Vieilli prématurément, il donnait à son entourage l'aspect d'une gérontocratie. Chiehkov, Lanskoy, Lobanov, Tatichtchev, septuagénaires courbés sous le poids de J'âge, semblaient y danser déjà la ronde de la mort. « Un tableau à la Hogarth », disait le secrétaire de l'impératrice douairière, Longuinov (1).

Chickhov n'était pas un méchant homme, mais il avait l'esprit d'un moine du moyen âge. Il se piqua d'établir une censure idéale « aux mains d'un petit cercle d'experts, instruits, honorables, intelligents, au regard desquels aucunes fleurs ne pussent cacher le serpent, mais devant qui un simple brin d'herbe ne prît pas non plus l'apparence d'un dard envenimé. » Gomme le grandduc Constantin, il eut « carte blanche » pour donner corps à ce rêve, et, en faisant la chasse aux serpents, il présida inconsciemment à une fauchée de brins d'herbe qui menaça de convertir le champ de la pensée russe en steppe aride (2).

Le rêve de Photius ne fut également pas réalisé. « L'envoyé de Dieu » resta archimandrite de Saint-Georges, où, après la mort d'Alexandre, il parut à court d'inspiration. Des réformes radicales qu'il essaya d'opérer dans son monastère n'eurent d'autre effet que d'indisposer contre lui la communauté, en même temps qu'il faisait scandale en y introduisant certaine Photinia Pavlovna, actrice qui n'avait pas réussi au théâtre et que ses exorcismes ne rendaient pas plus apte à une autre vocation. Il mourut en 1838, précédant de dix ans dans la tombe « la vierge très pure », qui, quelques motifs de jalousie et de dégoût qu'il lui eût donnés, voulut que sa dernière demeure voisinât encore avec celle où reposait son confesseur (3).

(1) Archives Vorontsov, t. XXIII, p. 414.

(2) Ciiiciikov, Mémoires, t. II, p. 163-221 ; cf. Souhkomliinov, Matériaux, t. II, p. 204-205 ; Barssov, Essais de critique historique, p. 246 et suiv.

(3) Pour la biographie de Photius, v. Tchistovitch, les Dirigeants de l'enseignement ecclésiastique, p. 219 et suiv. ; Znamiénski, Lectures sur l'histoire de l'Eglise russe, p. 60 et suiv. ; Slézinski, dans Ancienne Russie, 1899, t. C, p. 319 et suiv. ; KÀrnovitch, môme recueil, 1875, t. VII et VIII ;

Alexandre était réactionnaire à moitié, comme il avait été et demeurait libéral, ou même révolutionnaire. Toujours empressé à recueillir, dans la mesure de ses convenances, les impulsions et les mots d'ordre venant du dehors, il se mettait à la mode du jour, sans prendre garde que le nouveau cours auquel inclinait le monde occidental n'avait aucune raison d'être en Russie. En France, la réaction succédait de façon naturelle, et dans une certaine mesure bienfaisante, à une crise où, non seulement des formes usées et vicieuses, mais des éléments nécessaires de la vie politique et sociale avaient été détruits. En Russie, la Bastille restait debout, à peine ébranlée par une secousse qui y rendait seulement plus saillants des défauts de structure et une décrépitude depuis longtemps reconnus. Envisagé déjà par Catherine et partiellement entamé, le travail de réédification en devenait plus urgent ; mais il pouvait être poursuivi sans précipitation comme sans violence, et le recours à des procédés de force pour une entreprise de restauration au mode français était ici un contresens. Il n'y avait rien à restaurer, mais presque tout était à refaire et il con-

Miropolski, dans Messager de l'Europe, 1878, t. XI et XII ; Zavalichiise, dans Messager historique, 1880, t. I, p. 879 et suiv. ; Autobiographie, dans Ancienne Russie, 1894-1896, t. LXXXI-LXXXVIÏ ; Fragments de journal, même recueil, 1895, t. LXXXIV ; Fragments de mémoires, dans Lectures à la Société d'histoire et d'antiquité, 1868, t. I, p. 262 et suiv., et Archives russes, 1869, p. 929 et suiv. ; Correspondance avec Galitzine, dans Ancienne Bussie, 1882, t. XXXIII-XXXV ; Lettres à son frère, et à ses parents, dans Archives russes, 1871, p. 239 et suiv. ; Correspondance de Galitzine avec la comtesse Orlov, même recueil, 1869, p. 943 et suiv. Détails divers dans Lectures à la Société d'histoire et d'antiquités, 1868, t. I, p. 263 et suiv., Archives russes, 1870, p. 897 et suiv. ; 1895, t. XII. p. 486 et suiv., Ancienne Russiey 1876, t. XVIII, p. 313, 1896, t. LXXXVII, p. 527 ; Messager de l'Europe, 1878, t. XI et XII ; Gœtze, Fùrsl A. Galitzin, p. 180 et suiv. Pour l'épisode de sa lutte avec Galitzine : Kizewetter, dans la Pensée russe, 1911, p. 28 et suiv. ; le même. Essais, p. 188 et suiv. ; Dovnar-Zapolski, les Idéals des décembristes, p. 84 et suiv. : Barssov, Essais, p. 250 et suiv. ; le même, dans Ancienne Russie, 1882, t. XXXIII, p. 766 et suiv, ; cf. SchildeRj Alexandre Iar, t. IV, p. 248 et suiv.

venait de mettre les maçons à pied d' œuvre. L'appel aux gendarmes, avec les excès qu'il comportait, ne pouvait qu'en provoquer d'autres en sens contraire, après quoi le temps propice à des réformes utiles et paisiblement accomplies aurait passé. Mais Alexandre se faisait maintenant disciple de Metternich, comme il avait prétendu autrefois mettre en application les leçons de La Harpe.

Il multipliait les précautions policières. Trois polices politiques superposées travaillaient à Saint-Pétersbourg : celle du gouverneur général, celle du ministre de l'Intérieur et celle d'Araktchéiév, sans compter la police militaire dont le quartier général était au corps de la garde. Police distincte encore à l'état- major de la 2e armée, sous la direction de Kissiélév ; police autonome à Moscou, dont le chef occulte, à en croire Rastoptchine, aurait été Ivan Dmitriév, l'homme d'État-poète, assez peu estimé d'ailleurs par Pouchkine (1). Se défiant de tout et de tous, voire d'Arakchéiév lui-même qui le lui rendait (2), le souverain s'attachait de plus en plus à entourer de mystère ses faits et gestes. Au cours de l'un de ses déplacements continuels, il témoignait d'une violente colère, sur le soupçon que son souffre-douleur, Volkonski, qu'il retenait auprès de lui en qualité de maître de cour, après l'avoir, pour plaire à Araktchéiév, congédié comme chef d'état-major, aurait donné à l'impératrice douairière quelque indication au sujet de son itinéraire (3). Il s'isolait aussi chaque jour davantage, et, la comtesse de Nesselrode croyant avoir encouru sa défaveur, parce qu'elle cessait de le voir, il lui écrivait : « Pour toute apologie, je vous dirai que... je ne sors presque plus. Ce tort de ma part, si cela en est un, est commun envers bien des personnes que je fréquentais par le passé (4). » Son humeur de plus en plus ombrageuse faisait que les personnes en cause devaient se féliciter qu'il renonçât à ses anciennes habitudes de sociabilité. Y revenant, en effet, un jour en faveur de Mme Tchernichev et lui demandant de chanter une romance, il imaginait aussitôt que

(1) Ancienne Russie, 1889, t. LXIV, p. 654; Pouchkine, Œuvres, t. VII, p. 34, 57, 73, 75 ; Zablotski-Diéssiatovski, le Comte Kissiélév, t. I, p. 157.

(2) Fischeb, « Mémoires, » Messager historique, février 1908, p. 452.

(3) Sbornik, LXXIII, p. 76.

(4) Nesselrode, Lettres et Papiers, t. VI, p. 221 et suiv.

celle qu'elle lui faisait entendre était choisie dans une intention de moquerie (1).

Dans l'existence sombre et désolée qu'il se faisait, à l'image de celle qu'il avait la folie d'imposer à son pays tout entier, la mort de Sophie Narychkine avait enlevé au malheureux autocrate sa dernière joie. Il s'était raidi sous le coup, avec ce souci de tenue extérieure qui ne devait le quitter jamais. Surpris par la tragique nouvelle à Krasnoïé le 5 juillet 1824, au moment où il mettait le pied à l'étrier pour se rendre au champ de manœuvres, on le vit fondre en larmes et on crut que les exercices seraient décommandés. Mais, l'instant d'après, le visage du souverain ne conservait plus aucune trace d'émotion, et le programme du jour fut suivi. En rentrant, Alexandre changea de vêtements, se fit conduire à la datcha des Narychkine, distante d'une dizaine de lieues, et ne regagna Krasnoïé qu'à 9 heures du soir. Sur les quatre chevaux de son attelage, deux étaient restés en route. II ne dîna pas, mais écrivit à Araktchéiév de ne pas s'alarmer : « Il se soumettait à la volonté de Dieu. » Et le lendemain, il était à Grouzino, où il passait trois jours à inspecter les colonies militaires. A l'automne, il repartait pour une grande tournée dans les provinces du nord- est, et ne rentrait que le 6 novembre à Saint- Pétersbourg, où une nouvelle épreuve l'attendait : une inondation survenait, plus terrible que celle qui, en 1777, avait fait monter l'eau de la Neva jusqu'aux appartements de la grande Catherine. On veut que, dirigeant personnellement les secours, le souverain ait entendu une voix crier : « Dieu nous punit pour nos péchés ! » et qu'il ait répondu : « Non, pour les miens ! (2) ». S'il l'a dit, il a été pris au mot, car une partie de ses sujets n'a pas manqué, en effet, de reconnaître dans cette catastrophe un signe de la colère divine, que provoquait contre le tsar et son peuple le refus de secourir leurs frères en religion de la Grèce martyre.

Pour venir en aide aux sinistrés, Araktchéiév offrit généreusement un million de roubles — à prélever sur le fonds de roulement des colonies militaires. Disposant de cet argent à sa fantaisie

(1) Sbornik, CXXII, p. 165 et suiv.

(2) Schiloer, Alexandre Ier, t. IV, p. 324 ; Aller, description de l'inondation du 7 novembre (v. s.), à Saint-Pétersbourg; comte Sollohoub, Souvenirs, p. 40 et suiv.

et en dehors de tout contrôle, il arrivait à le considérer comme sa propriété. Alexandre remercia le « vice-empereur » avec effusion ; mais, un comité se formant pour le même objet, avec le concours de l'un des promoteurs de la Société biblique en Russie, le riche philanthrope anglais Benning, homme d'un très noble caractère, il en ordonnait la dissolution. Il ne voulait pas supprimer la Société, mais il prêtait l'oreille en ce qui la concernait aux suggestions hostiles de Photius qu'il continuait de voir (1).

Peu après l'inondation, il eut encore le chagrin de reconduire à sa dernière demeure son aide de camp préféré et le seul être qui, par moments, mît encore un peu de gaieté dans son intérieur, bien qu'aux yeux de tous et du souverain lui-même, sa personne ne cessât d'y évoquer un souvenir tragique. Mais Théodore Ouvarov le portait allègrement. Alexandre suivit le convoi à pied, tête nue, et fit dire à une méchante langue : « Le fils fait grand honneur ici-bas à l'assassin ; reste à savoir comment le père le recevra là-haut. » L'abattement du tsar augmenta après cette séparation, avec le désir de s'en distraire par de nouveaux voyages et quelques-unes de ces jongleries politiques où il excellait. Au commencement de 1825, il s'avisa de convoquer la Diète polonaise.

Il avait négligé de la réunir depuis 1820, au mépris d'une constitution qui ne cessait de recevoir de multiples atteintes. Sur une proposition de Novossiltsov, il venait d'y introduire un article additionnel qui supprimait la publicité des séances de la Diète, sauf à l'ouverture et à la clôture (2). Ce petit coup d'État concordait avec un ensemble de mesures qui, terrorisant le pays, y maintenait une tranquillité où le vice-roi Zaionczek reconnaissait cependant un signe de dépression mais non d'apaisement réel (3).

(1) Schilder, Alexandre IeTt t. IV, p. 324 et suiv. ; grand-duc Nicolas, Lebzellern, p. 173.

(2) 15 février 1825, d'Angeberg, Recueil, p. 747 et suiv. ; Ancienne Russie, 1882, t. XXXIV, p. 256 et suiv. ; 1904, t. CXX, p. 623.

(3) Ancienne Russie, 1904, t. CXX, p. 623.

L'ordre régnait toujours à Varsovie avec l'apparence, dans le pays entier, d'un bien-être matériel, qui, bien qu'artificiellement créé, était réel. A la condition qu'ils se contentassent du simulacre de liberté qu'il leur accordait, Alexandre ne demandait pas mieux que de faire à ses Polonais une existence confortable et d'en payer le prix. Et donc, favorisée en dernier lieu par des subsides, l'industrie polonaise poursuivait son essor, en même temps que,, sous la gestion du prince Lubecki, qui s'y montrait habile, les finances du royaume s'amélioraient. Mais, si ce Polonais se félicitait du résultat obtenu avec son concours, la masse de ses compatriotes justifiait pleinement l'observation du viceroi. Les esprits demeuraient chagrins et les cœurs ulcérés.

Une fois de plus Alexandre se flatta de les concilier avec le mirage des provinces lituaniennes offert à leur attente obstinée. Devant la Diète et au cours d'entretiens particuliers avec les notables, il multiplia des indications dans ce sens. Il les accentua en ordonnant que dans les couleurs du corps de troupes lituanien le rouge russe fût remplacé par Y amarante polonais. Un peu à raison de l'impression ainsi produite et beaucoup parce qu'elle délibérait portes closes, sans galerie et dans une salle entourée de troupes, la Diète se montra docile à souhait, et le souverain pensa avoir eu gain de cause. Après une nouvelle excursion à Kalisz, écrivant à sa femme dont il se rapprochait à ce moment dans le naufrage de toutes ses affections, il se disait on ne peut mieux impressionné : « J'ai été très content de mon voyage. Le pays présente un aspect riant qui fait plaisir à voir. L'esprit est excellent (1). »

Une fois de plus encore, il peut avoir été trompé par l'illusion qu'il créait lui-même. Il n'en a pas été seul dupe. Cinq ans plus tard, à la veille de l'insurrection qui allait le chasser de Varsovie, son frère devait la partager jusqu'à l'aveuglement. « L'esprit général est bon, » lit-on dans une lettre de Constantin à Nicolas, datée du 11 septembre 1830 (2) 1 D'autre part, Alexandre semble être resté réellement attaché, en idée, à son projet d'intégration

(1) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, t. III, p. 541 ; Moriolles, Mémoires, p. 235 ; Ancienne Russie, 1900, t. CI, p. 282 ; Schiemann, Russlands G. unter Nikolaus I, t. I, p. 174 ; Bogdanovitch, Alexandre Ier, t. VI, p. 185 et suiv. ; Schiijder, Alexandre Jer, t. IV, p. 331 et suiv.

(2) Sbornik, t. CXXXII, p. 48.

polonaise. Il faisait confidence de ses intentions dans ce sens à la femme de Nicolas et aussi à l'envoyé prussien Schôller, devant lequel il développait un plan de réorganisation de l'empire, où, lui donnant une base quasi fédérative, il se rencontrait avec les révolutionnaires de 1' « Alliance du nord ». Par ce dessein il expliquait l'esprit général de sa politique. Favorisant le développement des institutions libres à la périphérie, elle visait à consolider temporairement l'armature du noyau central, jusqu'au moment où ces formes d'existence plus souples pourraient y être instaurées sans danger (1).

En théorie, l'élève de La Harpe ne manquait ni d'ingéniosité, ni même de profondeur dans les conceptions et il s'y montrait aussi l'homme « suivi » qu'a reconnu Sorei. Quelques mois plus tard, Karamzine l'adjurant de faire en sorte que la fin de son règne ne démentît pas les promesses du début, il lui aurait répondu avec un sourire approbatif : « Mon intention est bien de tout achever et de donner à l'État des lois fondamentales (2). » Mais on a peine à se représenter la nature du fondement au sujet duquel un accord se serait ainsi établi entre l'auteur des confidences faites à Schôller et l'historien misonéiste, qui écrivait au prince Viaziémski : « L'autocratie est l'âme et la vie de notre pays (3). »

De part et d'autre peut-être et sûrement chez le souverain, ce n'était qu'un jeu d'imagination, où il trouvait par moments un apaisement à son tourment intérieur ; mais, polonais ou russes, ses sujets ne pouvaient à la longue s'en satisfaire.

« La sainte Russie me devient insupportable, » écrivait Pouchkine en janvier 1824, et, fréquemment exprimé dans la correspondance du poète, ce sentiment se généralisait. Le nouveau ministre des Finances, Krebs, ou Kankrine, n'était révo-

(1) Schiemann, loc. cit., t. I, p. 495.

(2) Karamzine, Œuvres et correspondances inédites, p. 12.

(3) 21 août 1848, Ancien et nouveau Temps, 1897, t. I, p. 4.

ltitionnaire à aueim degré. Membre, en. 1826, d'un Comité institué pour vider la question des réformes politiques, il devait se prononcer contre tout changement constitutionnel. Il n'avait pas aussi à se plaindre, personnellement, du régime en vigueur. Affaiblissement de l'autorité à tous lés degrés ; tyrannie des formes mortes; excès de contraintes policières ; mauvaise qualité de la législation; défaut de suite dans les conseils et de responsabilité dans les actes, il y dénonçait, cependant, des vices intolérables (1). Et il en oubliait. Dans la corruption et le pillage des deniers publics, systématiquement organisé et impunément pratiqué à travers tous les compartiments de l'administration, les contemporains reconnaissaient, selon le mot d'un décembriste, « la seule forme de liberté que la fin du règne laissât au pays (2). » Ce révolutionnaire oubliait aussi, de son côté, l'immunité relative dont lui et ses compagnons bénéficiaient en préparant l'attentat auquel devaient aboutir leurs agitations. La sévérité des policiers avait, en effet, un palliatif, dans la tolérance plus ou moins affectée du souverain, dans leur propre corruptibilité, ou même, bien que très exceptionnellement, dans les inclinations personnelles de quelques-uns d'entre eî/x, comme ce fut le cas de Kissiélév, et, dans un autre genre, de l'Allemand von Fock, un censeur fantaisiste, indulgent à toutes les licences de l'esprit. Et c'est ainsi encore qu'en cette fin de règne un phénomène a paru que nous avons vu aussi se reproduire au cours de la dernière crise qui a précédé la catastrophe où le même régime perpétué a sombré : que leur colère, ou leur dégoût, fussent inspirés par la politique intérieure ou la politique extérieure, la voix des mécontents — et, il y a cent ans comme hier, c'était à peu près tout le monde, — se faisait entendre presque sans gêne. Dans les cercles d'officiers, dans les réunions privées, où les espions ne manquaient cependant pas, la hardiesse des propos allait fréquemment jusqu'à l'injure directe à l'adresse du souverain. Jeune homme de dix-huit ans, un neveu du diplomate-mystagogue employé par Alexandre, Alexandre Kochélév, assistait, en mars 1825, chez son cousin, Michel Narychkine, à une soirée où Ryléiév lisait des

(1) K.-A. Skalkovski, Nos hommes d'Etat, p. 436*

(2) Dovnar-Zapolski^ les Idéals des décembristes, p. 97.

ballades qui n'avaient certainement pas passé sous les yeux des censeurs et tous les auditeurs du poète se trouvaient d'a*eord pour déclarer qu'il était temps cl' « en finir avec ce gouvernement (1). » À une autre réunion, cinquante officiers défilaient devant un portrait de l'empereur, se défiant à qui lui lancerait l'apostrophe la plus insultante. Poèmes célébrant les chasmes de la liberté ou tracts révolutionnaires, la littérature appelée « clandestine » ne justifiait guère ce nom : elle circulait en eopies à des milliers d'exemplaires presque sans obstacle (2).

Générale aussi dans tous les milieux, que ces manifestations chargeaient d'électricité, était l'attente vague, sans foadeiaïent précis, très vive pourtant, d'un événement qui changerait tout, « coming events showing their shadow before them », «©mme écrivait un observateur appliqué à interroger l'avenir (3).

Alexandre savait tout cela. Il en était douloureusement accablé, s'avouant parfois la part de responsabilité qu'il avait dans ce é at de choses, mais ne faisant le plus souvent que s'en irriter : Que lui voulait-on et de quoi pouvait-on se plaindre? Ne l'avaiton pas pour maître et n'était-il pas « un ange »? Dans l'un et F autre cas, pour échapper aux reproches de sa conscience ou détendre ses nerfs, il se mettait en voiture. Ayant, le 14 juin 1825, dit adieu à Varsovie pour toujours sans qu'il s'en doutât, il courait à Kovno, visitait dans le voisinage la rive du Niémen, à Fe»droit où Napoléon avait franchi le fleuve, faisait une brève apparition à Riga et à Revel et ne touchait, le 25 du même mois, à Tsarskoïé- Siélo que pour gagner, quelques jours plus tard, Grouzino, d'où il rayonnait dans diverses directions, inspectant encore des colonies militaires, ou rendant visite au monastère de Saint- Georges et à Photius (4).

Araktchéiév le retenait aussi longtemps qu'il pouvait, et, le souverain rentrant à Tsarskoïé-Siélo, il l'y relançait avec la nouvelle d'un complot, au sujet duquel il venait de recueillir une information alarmante. Depuis trois ans, les dénonciation:; de

(1) A. Kochélév, Mémoires, p. 13. En français dans le texte.

(2) Pirogov, Journal, édit. allemande, p. 238, 250 ; grand-duc ISUcqi.a.s;, Alexandre IeT, t. II, p. 418.

(3) O. Pjetslavski, dans Ancienne Russie, 1874, t. XI, p. 465.

(4) Euler, « Souvenirs, » Archives russes, 1880, t. II, p. 382.

cette nature étaient monnaie courante et celle-ci n'a dû qu'au hasard d'avoir obtenu un retentissement exceptionnel. Suivie de près par des événements dramatiques, qu'elle a paru avoir prévus, elle a bénéficié de ce rapprochement. La personnalité du dénonciateur est d'ailleurs intéressante.

Anglais d'origine, il s'appelait Jean Sherwood. Né au comté de Kent, il avait, en 1800, étant enfant encore, suivi son père qui se trouvait appelé en Russie pour diriger une des premières filatures mécaniques que ce pays ait possédées. Il avait reçu une éducation soignée et il parlait plusieurs langues. Cependant, à vingt-sept ans, il restait sous-officier et était employé à l'armée du sud comme estafette. De naissance roturière, il n'avait pas l'avantage d'être Allemand. Il n'était apparemment pas sans ambition, et, ne voyant pas jour à la satisfaire autrement, il se prévalait de ce fait que, sous le régime auquel Araktchéiév prédisait, l'espionnage devenait une carrière.

Ce débutant ne s'y montrait pas habile. Visant la diffusion des idées subversives dans le monde militaire, son rapport n'était fait que de cancans sans consistance. Une seule indication précise s'en détachait et les circonstances dans lesquelles il disait l'avoir obtenue lui enlevaient toute valeur probante. Envoyé à Akhtyrka, petite ville du gouvernement de Kharkov, avec une commission verbale pour un comte Jacques Bulgari, conseiller d'État, il l'aurait trou\é en conversation avec un jeune officier qu'il voyait pour la première fois et qui, d'emblée, lui proposait de faire partie d'un complot ayant pour but la destruction de la famille impériale. Ce conspirateur d'une imprudence invraisemblable était le lieutenant Théodore Vadkovski, déjà signalé à Alexandre comme affilié à une société secrète.

A ce conte, dont l'affabulation maladroite trahissait un novice, Sherwood ajustait, les inventant non moins apparemment ou les défigurant, force épisodes romanesques, dans lesquels il faisait intervenir une femme mystérieuse, dont il refusait de livrer le nom. Il avait essayé d'obtenir directement accès auprès de l'empereur avec ses rapports, mais Araktchéiév s'était, comme de raison, interposé, sauf, mesure prise de l'homme, à le renvoyer, pour ce qu'il valait, au souverain, qui, à en croire Sherwood, lui aurait fait grand accueil, l'interrogeant avec un vif intérêt, mais

sans colère; au sujet de l'état d'esprit observé par lui chez les conspirateurs. « Que voulaient-ils? » Sherwood aurait répondu en citant le proverbe russe sur « l'excès de graisse qui fait prendre la rage aux chiens ». Il aurait osé, cependant, appeler l'attention du tsar sur les abus auxquels l'institution des colonies militaires donnait lieu (1). Produit après la mort d'Alexandre, ce trait paraît également imaginé. Araktchéiév cessait de compter et Nicolas goûtait peu les colonies. Il récompensa cependant grassement Sherwood, en lui conférant des lettres de noblesse, avec l'autorisation d'ajouter à son nom le prédicat de Viérnyï (fidèle). Les services de l'amateur espion avaient été quand même acceptés, — à correction, — et utilisés.

Alexandre ne semble pas en avoir fait grand cas. 11 possédait d'autres et meilleurs moyens d'information. En lui même, cependant, cet informateur méritait de retenir son attention, — comme un indice de l'atmosphère morale où de telles dégradations de caractère devenaient possibles. En son avilissement volontaire, la personne de Sherwood, sinon ses dires, était une révélation et portait un avertissement de haute gravité. Mais le fils de Paul n'avait plus la force de remonter le courant qu'il avait contribué à créer, et, plus que Karamzine ne le supposait, ses jours étaient comptés.

Quelques mois plus tard, il s'en est fallu de peu, au sentiment de plusieurs contemporains, témoins qualifiés, qu'avec l'empereur, l'empire lui-même ne disparût, cent ans avant que les Kérenski et les Lénine lui donnassent l'assaut qui l'a fait crouler. La poussée révolutionnaire est venue, cette fois, non d'en bas mais d'en haut, attestant un ébranlement dans la partie en apparence la plus solide de l'édifice qui, tout au moins pendant quelques heures, a paru sérieusement menacé. Les détails de cette crise appartiennent à l'histoire du règne de Nicolas Ier. Nous devons nous borner ici à dresser un bilan sommaire de l'héritage de puissance et de grandeur qu'elle a menacé. Il comprendra un aperçu de quelques traits du régime politique et social ainsi mis en cause et de quelques aspects de la vie russe à cette époque, qui n'ont pu, dans les pages précédentes, être dégagés du cours tumultueux des événements.

(1) Messager historique, 1896. LXIII, p. 66 et suiv.

Page 1