CHAPITRE X
LE RÉGIME AUTOCRATIQUE EN SA DERNIERE FORME LES ORGANES ET LES FONCTIONS
I. L'autocratie en brèche. Le souffle libérateur. Intérêt éveillé pour les questions de droit. Le travail de codification. Ses difficultés. Bentham en Russie. — II. La justice. Les tribunaux. Composition vicieuse et fonctioanement défectueux. Les magistratures électives. Corruption générale, Le Sénat instance suprême. Assemblage d'indolences et d'incompétences. — III. L'administration. Les autorités centrales. Le Conseil de l'Empire. Les ministères. Le Comité des ministres. Confusion de pouvoirs et irresponsabilité en résultant. La Chancellerie particulière de Sa Majesté. L'autocratie y ressaisit ses moyens d'action directe. L'administration provinciale. Essais de décentralisation avortés. Nouvelles circonscriptions. Vices reconnus et remèdes inefficaces. L'organisation du despotisme local. — IV. Mœurs et méthodes administratives. La perception des impôts à coups de bâton. Les prisons. La police administrative et la police politique. Les routes. L'approvisionnement. Les villes demandent secours aux campagnes. Détresse commune. Les communications postales. Un léger progrès. Le tsar veut être promptement servi. L'assistance publique. La plus belle œuvre du règne. Le revers de la médaille. — V. La politique financière. Jeux d'écriture et expédients. Excédents fictifs et déficits réels. Le trésor au pillage. Les budgets de l'armée et de la cour. Les fonds secrets et les dépenses personnelles du souverain. L'endettement progressif. Emprunts et assignats. L'inflation fiduciaire et ses conséquences. Les ministres des finances se suivent et se ressemblent. Vassiliév. Goloubtsov. Gouriév. La guerre aggrave la débâcle. Disproportion croissante entre les charges imposées au pays et ses ressources. A l'école allemande, Kankrine. Amélioration relative et attachement aux errements anciens. « Le colosse » continue à fléchir sous son propre poids. — VI. Les forces productives du pays. Un phénomène de régression. Ses causes. Le régime politique et ses servitudes. Fausse direction donnée à la vie économique. L'industrie sacrifiée à l'agriculture. L'étatisme industriel ruineux pour l'Etat lui-même. La main-d'œuvre serve et le travail libre. La petite industrie rurale. Son développement. Les grandes manufactures. Le taux des salaires. — VII. Le commerce. Les premières sociétés par actions. Encouragement qu'elles reçoivent. Libéralisme initial du gouvernement d'Alexandre et tendances contraires s'y substituant. Le protectionnisme. Les grandes foires. Saint-Macaire et Nijni-Novgorod. Travaux de canalisation. Embellissements de Saint-Pétersbourg. Excès de dépenses somptuaires. Le Moloch du militarisme. — VIII. L'armée. Accroissement con-
tinu des effectifs. Réformes organiques sur le modèle français. Son application faus-sée. Concentration de pouvoirs à l'état-major général de Sa Majesté. L'insuffisance de l'instruction militaire. Concours des initiatives privées pour en relever le niveau. N. Mouraviov. Le développement matériel poursuivi au détriment de l'élément moral. Misères et hontes. — IX. La marine. L'œuvre de Pierre le Grand. Caractère artificiel et erreur de principe. Une flotte de guerre sans marine de commerce. Gageure difficile à soutenir et programme ambitieux. Le three powers standard. Alexandre y renonce. La déchéance.
La catastrophe ne s'est produite que cent ans plus tard. L'empire sur lequel le petit-fils de la grande Catherine a régné n'est aujourd'hui plus. C'est à tort cependant qu'au sentiment général, les révolutionnaires de 191 7 portent la responsabilité de cette catastrophe. N'ont-ils pas conservé, principe et forme même, à des dehors insignifiants près, l'appareil de gouvernement qui, au cours de quatre siècles, a élevé et soutenu le prodigieux édifice? Ainsi qu'on a essayé de le montrer dans ces études, « le colosse » portait en lui-même la cause de sa chute ; la secousse qui sous nos yeux a ébranlé le monde entier ne pouvait le laisser debout et la révolution triomphante n'a planté son drapeau rouge que sur une ruine, masquée seulement jusque-là par les fastes impériaux.
L'empire a disparu ; mais, sous un autre nom, sous un nouveau masque, rendue polycéphale d'autocéphale qu'elle était, l'autocratie demeure, en essayant même d'employer l'armature usée, ébréchée dont elle s'est emparée à une entreprise de reconstruction qui fait illusion à quelques-uns. Ce n'est que la suite d'autres expériences de même espèce, et il y a ainsi double intérêt à étudier le fonctionnement de ce régime à un moment, où, il y a cent ans, procédant également d'une poussée révolutionnaire, sans modifier davantage sa nature, des travestissements moins grossiers mais analogues lui ont fait prendre l'aspect qu'il a gardé jusqu'à hier.
Ces poussées sont aussi dans la marche naturelle du phénomène. A toutes les époques, dans toutes les phases de son existence, d'Ivan le Terrible à Pierre le Grand, en passant par le premier Romanov, un fils de prêtre porté au trône par le suflrage
populaire à l'issue d'une crise politique et sociale des plus violentes, l'autocratie a été, dans ce pays, fille de la révolution, et, comme tous les pouvoirs de même origine, elle a tendu à se détruire, — par l'abus ou le reniement de son principe.
Dans son avatar actuel, — l'autocratie moins l'empire, moins le décor fastueux, — ce régime paraît monstrueux au plus grand nombre des spectateurs. Ses vices ressortent davantage. C'est pourtant toujours le même et il garde aussi ses qualités. C'est un gouvernement fort, et il le prouve, en se maintenant, comme aussi, malgré la banqueroute évidente — et hideuse — des conceptions enfantines et des méthodes barbares qu'il met en jeu, en réussissant à produire des effets de séduction ou d'intimidation qui prolongent son existence. Mais ce n'est que jonglerie, et quel que soit le sort de cette expérience-ci, il semble peu probable que le régime lui survive. L'usure et la brèche y sont, et l'élève de La Harpe s'est, il y a cent ans, employé à les élargir.
Non qu'il ait jamais voulu, quoi qu'il ait prétendu, détruire ou même seulement affaiblir le pouvoir dont il disposait ; mais, par les projets qu'il a agités dans ce sens tout au long de son règne, il en a infirmé la base ; il a contribué à soulever contre l'autorité qu'il représentait un mouvement de révolte, qui, idées et sentiments, n'a plus cessé de gagner en force comme en profondeur ; et, enfin, le souffle libérateur, dont ses velléités de révolution ou ses ébauches de réforme s'inspiraient quand même, n'a pu pénétrer dans une atmosphère qu'elles laissaient lourde pourtant de tant de servitudes, sans qu'une commotion en résultât, dont les effets immédiats ont été décelés aussitôt et les conséquences lointaines annoncées par des signes expressifs.
Tel, dès le début de ce règne provocateur, l'intérêt de plus en plus vif éveillé dans le public pour les questions de droit et les publications s'y rapportant. De 1803 à 1809, les œuvres de Beccaria, de Bacon, d'Adam Smith, de Fergusson, de Montesquieu, de Delolme, de Bentham trouvaient des traducteurs russes, et des extraits en paraissaient dans le Journal de Saint-Pétersbourg, organe officiel du ministère de l'Intérieur, où, seul, un article sur la liberté absolue de la parole était accompagné de quelques réserves.
Entre Bentham et le grand empire du Nord des liens existaient
depuis longtemps, qui semblaient l'y destiner à un, rôle de truchement dans la sphère de conceptions où son autorité n'avait pas d'égale en Europe. En 1785 déjà, l'illustre juriste anglais avait fait quelque séjour dans ce pays où son frère gérait les immenses domaines du prince de la Tauride. Sollicité (1), il ne s'est pas non plus refusé à une tâche qui devait le séduire. Mais on ne s'est pas entendu sur les termes. Bentham pensait s'employer à la réforme d'un gouvernement dont il avait reconnu sur place les défauts, et l'autocrate non réformable le renvoyait à la dérision de sa Commission codificatrice, qui ne codifiait rien, et à une collaboration avec Kampenhausen, qui y remplaçait Spéranski et y représentait, en l'une de ses plus parfaites expressions, le type composite de haut fonctionnaire élaboré dans ce pays, depuis un siècle, par la fusion de deux races : mélange de l'esprit du tchine russe et du caporalisme allemand. « Plutôt avec l'empereur du Maroc ! » répondait l'Anglais, en retournant la bague de prix qui accompagnait cette invitation (2).
C'était en 1814, et, avec des interruptions que cette période troublée multipliait, la Commission poursuivait, devant le Conseil de l'Empire, la lecture d'un projet de Code civil, dont l'adoption ïtait hors de cause. Sous la signature de Spéranski, l'œuvre partageait la disgrâce de l'ouvrier et méritait ce sort. Des contreprojets en nombre lui étaient opposés, avec encore des ébauches d'un Code de procédure et d'un Code commercial (3) ; mais, jusqu'à la fin du règne, ce travail devait demeurer sans fruit. Bentham lui-même y aurait échoué. Cette entreprise de codification portait sur une sorte de pandémonium, où ordres, contreordres, décisions contradictoires, voire même simples apophtegmes, toutes les manifestations de la volonté souveraine s'accumulaient depuis plusieurs siècles et dont l'amas, — treize énormes volumes pour le règne seul d'Alexandre, — s'accroissait chaque jour par l'apport de cette source de pouvoir législatif, au débit continu et capricieux. S'y reconnaître semblait déjà une tâche défiant toute capacité humaine et en dégager des principes de droit
(1) V. t. I, p. 388, et t. II, p. 293, de cet ouvrage.
(2) A. Pypine, dans Messager de l'Europe, 1869.
(3) Archives du Conseil de l'Empire, t. IV, lre partie, p. 1-252, 261-304, nt 1457-588.
stables était certainement une impossibilité, puisque, d'un jour à un autre, le jeu de la volonté souveraine pouvait intervenir, détruisant l'œuvre de la veille. « Dans les affaires d'État, comme dans les affaires privées, a écrit Nicolas Tourgueniev, toute discussion cessait, toute divergence d'opinion disparaissait, toute interprétation de la loi devenait inutile aussitôt que cette volonté venait à se faire connaître (1). »
A cet état de la législation on imagine aisément quelle sorte de justice correspondait.
Un humoriste ne lui a pas fait grand tort en la représentant les yeux bandés et la main tendue. Intègres, les magistrats se tiraient d'embarras en faisant traîner les procédures, ce qui faisait qu'en 1825 le chiffre des affaires en instance s'élevait à 2 850 000 et 127 000 inculpés attendaient dans les prisons qu'on statuât sur leur sort. Mais, juges et employés de judicature ne recevant que des traitements dérisoires, l'intégrité était une exception rarissime, et, consacrée par l'usage, échappant presque au blâme, ignorant entièrement la pudeur, la vénalité des uns et des autres s'étendait à la sphère elle-même des magistratures électives, dont les titulaires étaient loin d'ailleurs de représenter une élite. Bien qu'elles constituassent un de ses derniers privilèges, la noblesse répugnait généralement à ces fonctions, par paresse ou point d'honneur, à raison du mauvais renom qui y était attaché. En 1820, un des juges d'instruction à Saint-Pétersbourg était un repris de justice, qui devait finir par être déporté en Sibérie, mais après avoir gagné une grosse fortune qu'il garda. « Sous le règne de Votre auguste prédécesseur, lit-on dans la lettre d'un décembriste à l'empereur Nicolas Ier, la Russie n'avait de charmes que pour les concussionnaires de tous offices et de tous grades (2). »
(1) La Russie et les Russes, t. II, p. 279 et suiv.
(2) A. Bestoujév (Marlinski), dans Borozdine, Lettres et dépositions des décembristes, p. 40 ; cf. Doubrovine, dans Ancienne Russie, 1899, t. C, p. i-iii ; Korff, la Noblesse et son administration corporative, p. 436-447.
L'éducation professionnelle de ces dispensateurs de la justice était généralement nulle. Au sommet, le département judiciaire du Sénat, instance suprême, recueillait par moitiés égales de vieux généraux retraités et d'anciens fonctionnaires n'aspirant également qu'au repos, les uns et les autres aussi étrangers, sur leurs chaises curules, aux notions de droit les plus élémentaires qu'un nègre du centre de l'Afrique sous son cocotier. Exprimée par plusieurs décembristes, l'opinion se laisse d'autre part justifier d'après laquelle, comme toutes les institutions centrales de l'Empire, celle-ci aurait été plutôt « gâtée » qu'améliorée par les réformes tronquées des premières années du règne d'Alexandre (1). On peut le dire avec certitude du Conseil de l'empire, dont l'histoire, à cette époque, se laisse réduire, ou peu s'en faut, à un procèsverbal de carence, sans que la faute puisse en être imputée aux « automates, formés de boue, de poudre et de galons n, selon un mot de Nicolas Tourgueniev (2), qui siégeaient dans cette assemblée.
Clef de voûte imaginaire d'un édifice qui ne devait jamais être construit, ce corps d'État n'y a en fait figuré qu'au titre de motif décoratif et il peut donc être négligé dans ce bref aperçu. La part des ministères dans la construction inachevée a été plus large. Organes exécutifs du pouvoir suprême, les titulaires des portefeuilles ont tendu à s'y ajuster, en une sorte de consubstantialité qui en faisait des autocrates en second. A l'exemple du maître suprême, ils ont incliné à considérer la portion de la chose publique confiée à leurs soins comme un domaine qui leur appartenait en propre, et dont ils pouvaient de même disposer à leur gré, uti et abuli. En même temps, ainsi qu'on l'a montré (3), sous le couvert du Comité des ministres, ils échappaient à tout
(1) Dovnar-Zapoiski, les Idéals des décembristes, p. 120 et suiv. ; Siémiévski, les Idées des décembristes, p. 86 ; cf. P.ietslavski, « Souvenirs, » dans Ancienne Russie, 1874, t. XI ; Schnitzlf.r, Histoire intime de la Russie^ t. II, p. 172, 175, 176. — L'ouvrage en 5 volumes du baron S. Korff, Histoire du Sénat depuis deux cents ans, est sans valeur scientifique.
(2) Journal inédit, dans Siémiévski, loc. cit., p. 85.
(3) V. t. I, p. 69-70, de cet ouvrage.
contrôle, comme à toute responsabilité. « On ne pouvait inventer rien de mieux, a écrit un autre décembriste, pour masquer tous les désordres devant le souverain et le rendre seul responsable devant la nation (1). »
C'est ainsi que la monarchie absolue a été prise au piège d'un régime où, cherchant essentiellement à satisfaire ses intérêts et ses convenances, elle est arrivée à assumer des péchés qu'elle ignorait et à en porter un jour la peine.
Elle faisait, à la vérité, plus que de les couvrir. Jalouse de son autorité et répugnant à en abandonner la moindre parcelle, fût-ce seulement par voie de délégation, elle reprenait incessamment d'une main ce qu'elle livrait de l'autre, et c'est ainsi que, dix ans après les ministères, la Chancellerie particulière de Sa Majesté est entrée en scène, autre organe d'exécution mais actionné plus directement, et, par l'extension progressive de ses attributions, purement militaires à l'origine, destiné à une ingérence universelle, — jusque dans le domaine de l'administration provinciale, où, cependant, fidèle à son manifeste d'avènement, Alexandre s'est piqué, au moins au début, de poursuivre le programme de décentralisation ébauché par sa grand'mère.
La matière y manquait à la vérité. Pour cet essai de self-governmeni local, Catherine avait, selon la leçon de Rousseau, parlé de mettre en jeu « les forces sociales » et elle oubliait que, depuis deux siècles, le régime qu'elle représentait au pouvoir avait visé à exclure l'existence d'un tel élément, en poursuivant la destruction de tous les foyers de vie indépendante. Les nouveaux ministères étaient d'ailleurs, en sens contraire, des agents extrêmement énergiques d'une gravitation centripète, et ils le prouvaient en faisant obstacle au rétablissement projeté par Alexandre des lieutenances ou gouvernements généraux que Paul avait supprimés et qui ne devaient reparaître sous le règne du fils qu'à titre exceptionnel, dans les régions de la périphérie, où, sans l'ombre d'autonomie réelle, ces délégations de pouvoir n'ont servi qu'aux fins d'une police renforcée et d'une russification
(1) Batiénkov, lettre à Nicolas Ier, 28 mars 1826, dans Rapport en date du 30 mai 1826 de la Commission d'enquête (sur l'attentat de décembre 1825), n° 11 ; cf. Ikonnikov, le Comte Mordvinov, p. 544 ; Ivanovski2 le Droit public russe, p. 197-198.
intensifiée. L'unité d'organisation et de fonctionnement a été d'ailleurs fondamentalement maintenue de part et d'autre en un trait commun : impuissance au bien, faute de liberté suffisante, et facilité pour le mal, faute de contrôle effectif.
Alexandre l'a vu. Ainsi qu'on l'a observé déjà, pour autant que les suggestions de l'amour-propre, du parti-pris ou de l'intérêt personnel mal compris ne l'aveuglaient pas, il avait le coup d'oeil juste. Augmentation du nombre des fonctionnaires, relèvement des traitements, recherche des capacités, remaniements territoriaux, il a aussi agité l'emploi de divers remèdes. En 1820, il s'est indigné en apprenant qu'à Mojaïsk les employés de la chancellerie du gouverneur ne pouvaient prendre leur service qu'à tour de rôle, — parce que, ne touchant que 3 roubles par mois, ils ne possédaient qu'une paire de bottes pour deux ! Résultat : sur la pente où l'autocrate se trouvait incliné par le régime auquel xil présidait et par son tempérament personnel, les projets mis à l'étude en ce point ont abouti définitivement à une augmentation des émoluments, déjà plus que suffisants, alloués aux gouverneurs, à une extension de leurs pouvoirs, et, pour les basses œuvres de leur compétence, à la mise sur pied d'un despotisme local que le despotisme central prenait en charge en le couvrant de son omnipotence. Les abus devaient en être empêchés par ces revisions périodiques, dont, depuis Pierre le Grand, l'expérience avait cependant déjà démontré l'inanité, avant que Gogol les livrât à la risée publique. En 1814, opérant en Volhynie, des reviseurs se trouvaient mis sur la piste d'une bande de faux monnayeurs et ils s'en détournaient discrètement, après y avoir flairé la complicité d'un grand nombre d'autocrates locaux et du gouverneur général lui-même (1).
(1) Gradovski, dans Recueil des Sciences politiques, t. VI, p. 134 et suiv. ; Sérédonine, le Comité des ministres, t. I, p. 432 et suiv. ; Adrianov, le Ministère de l'Intérieur, p. 60 ; Korff, la Noblesse, p. 444 et suiv. ; Doubrovine, dans Ancienne Russie, 1899, t. XCVII ; Nikitiénko, Mémoires, édit. russe, p. 67; Boyen, Erinnerungen, t. II, p. 219; Siémiévski, les Idées des décembrisles, p. 87 ; Pypine, l 'Activité sociale, t. I, p. 481 ; Ryléiév, Œuvres et correspondance, p. 245 et suiv. ; Kotliarevski, dans la Richesse russe, août 1904, p. 44; Archives du Conseil de l'Empire, t. IV, lre partie, p. 462 et suiv. ; Recueil complet des lois, t. XXVII, n°* 20162, 20449 ; t. XXVIII, n» 21183 ; t. XXXVII, n° 28106 ; t. XXXVIII, n* 29344, 29438.
Ainsi a été constitué, dans un de ses éléments essentiels, le mécanisme de ce gouvernement fort que le tsarisme a légué au bolchevisme.
Les méthodes administratives qu'il mettait en action étaient au pair avec ses mœurs. Dans le langage courant, la perception des impôts s'appelait dratcha. de drat, battre, écorcher ; malgré quoi, dans tous les chefs-lieux d'administration, les prisons se trouvaient mieux remplies que les caisses. Et quels enfers que ces prisons, où, cependant, en ayant visité quelques-unes pendant le séjour qu'ils ont fait au pays des tsars en 1814, les quakers Allen et Grellet n'ont trouvé à reprendre que la promiscuité des sexes, vantant par ailleurs la propreté des locaux ainsi que l'excellence de la nourriture (1), expérience dont devraient faire leur profit les hommes d'État qui, de nos jours, entreprennent des voyages d'exploration au pays des Soviets. Les détenteurs du pouvoir en Russie ont été, à toutes les époques, des maîtres dans l'art des déguisements, et, dans un mémoire adressé à l'empereur, Kampenhausen lui-même traçait ce tableau des lieux de détention en cause : « Hommes et femmes, personnes de basse et de haute condition, bien portantes et malades, assassins, bandits avérés et personnes arrêtées sous un simple soupçon, ou n'ayant à leur charge que l'oubli d'un passeport, ou étant simplement appelées en témoignage..., tous sans distinction languissent pendant une demi-année ou plus, entassés dans une pièce étroite, ou dans un cachot souterrain (2). »
Venant d'Angleterre, les deux quakers pouvaient à la vérité ne pas être exigeants. Quand, l'année d'avant, leur amie et coreligionnaire Elisabeth Fry a entamé sa campagne célèbre contre la Newgate de Londres, cette Bastille d'outre-Manche était communément désignée comme « a hell on earth », et ils n'ont pas
(1) Grellet, Mémoires, t. I, p. 316 et suiv. ; p^ 329 et suiv.
(2) Recueil de matériaux historiques, provenant de la Chancellerie de Sa Majesté, t. II, p. 529 et suiv., ; cf. Talbert, dans Ancienne Russie, 1879, t. XXIV.
laissé de formuler aussi des critiques, auxquelles ils ont pu croire que feraient droit des projets agités en haut lieu après leur visite. Mais au sénateur Ivan Lapoukhine, qui en recommandait un à son attention, ministre de l'Intérieur à ce moment, le prince Alexis Kourakine répondait :
— Alors, ce ne seront plus des prisons (1) !
Avec les horreurs qui s'y trouvaient accumulées et l'épouvante qu'elles inspiraient, ces géhennes>, ainsi que la police qui s'employait à les remplir, ne comptaient-elles pas parmi les pierres angulaires de l'édifice où les Kourakine mettaient leurs complaisances, y trouvant leurs aises? Police politique et police administrative, celle-ci n'étant guère, il y a cent ans, qu'un adjuvant de celle-là, comme c'est le cas aujourd'hui encore. Sauf quand le souverain y passait, la seconde prenait peu souci de la commodité ou de la sécurité des rues ou des routes, et l'on a vu déjà la première à l'œuvre dans les chapitres précédents. On la revoit au temps où nous vivons, car, à travers ses avatars multiples, la tcheka n'a fait que mettre un écriteau nouveau sur un pan de mur que les démolisseurs de l'édifice impérial n'ont eu garde de jeter bas, comme ils n'ont pas pris soin davantage d'améliorer les voies de communication.
Quelque effort qu'on fît pour les amender momentanément à son intention sur des parcours généralement prévus plusieurs mois à l'avance et « préparés » en grand mystère, Alexandre a failli souvent s'y rompre le cou. Aussi leur a-t-il accordé une large part de ses bonnes intentions. Mais c'est le seul pavage qu'elles aient reçu au long de son règne, en dépit d'une expérience d'étatisation tentée en 1818 et étendue de 1817 à 1822 au problème du ravitaillement (2). Les communes ont été déchargées, à ce mcmient, des obligations qui leur incombaient pour l'entretien des chaussées et la constitution des magasins de blé, l'administration centrale devant y pourvoir, comme en Angleterre, moyennant des taxes appropriées. Résultat encore : la Russie n'étant pas l'Angleterre, lés fondrières sous les roues des véhicules ont augmenté et, à la première disette, le blé et l'argent pour en acheter ont manqué également.
(1) N. Tourgueniev, la Russie et les Russes, t. I, p. 564.
(2) Skrédonine, Histoire du Comité des ministreSj^ t. I, p. 509 et suiv. ; Kropotov, Biographie de M. N. Mouraviov. p. 120.
Les goûts que l'on connaissait au souverain plutôt que ses soins ont fait que, dans les localités où il a séjourné habituellement, comme dans celles où ses apparitions ont été fréquentes, la saleté des rues et des habitations a quelque peu diminué ; mais, partout ailleurs et à tous les autres points de vue, aucun progrès n'a été obtenu dans cet ordre de faits, et la première capitale de l'empire a attendu jusqu'à nos jours un rudiment de canalisation. Urbaines ou rurales, les communes manquaient de fonds pour les dépenses de première nécessité, et, sous la menace d'être convertis en serfs de la couronne, les bourgeois de Viatka n'échappaient à cette disgrâce qu'en obtenant que fût détournée une route de poste qui desservait leur ville et dont l'entretien ne leur permettait pas de faire face à leurs charges (1). A Ostrogojsk, le chef-lieu de district au gouvernement de Voronèje où les marchands commentaient Voltaire et Montesquieu en discutant les problèmes politiques du jour, ces « Athéniens russes », comme on les appelait, se piquèrent de réunir des fonds pour donner à leur cité le luxe d'un pavage. Mais une autorisation de la régence du gouvernement était nécessaire, et, avant que les démarches faites pour l'obtenir eussent abouti, l'argent avait disparu et la ville avait brûlé (2).
Gomme pour ses déplacements, Alexandre a eu pour sa correspondance le souci de la plus grande rapidité et, bien qu'il n'attendît communément rien de bon des Russes qu'il employait, il a dû à l'un d'eux, Constantin Boulgakov, maître général des postes, né, il est vrai, d'une Française, Catherine Imbert, une accélération assez sensible dans ce service, où jusqu'à huit jours furent gagnés entre Saint-Pétersbourg et Paris (3). C'est à un autre titre, cependant, que l'histoire du règne a mérité, même dans l'ordre administratif, d'être marquée d'une pierre blanche. Elle a inscrit à son actif un développement considérable des œuvres d'assistance publique, grâce, il est vrai, pour une bonne part, suum cuique, au concours de la Société biblique et des loges maçonniques, dont l'influence et l'activité dans ce sens ont déjà été notées (4).
(1) Sérédonine, loc. cit., t. I, p. 309.
(2) Nikitiénko, Mémoires, édition russe, p. 70.
(3) Lettres de C. Boulgakov à son frère, dans Archives russes, 1903, t. I, p. 489.
(4) V. t. IL p. 435, de cet ouvrage.
Depuis 1775, sur la base d'un statut promulgué à cette époque, des Bureaux de bienfaisance se trouvaient établis dans tous les gouvernements ; mais, faute de ressources, ils végétaient péniblement. En 1825, alimentée par diverses sources, et notamment par un impôt de 5 pour 100 sur les jeux de cartes, leur fortune fut évaluée à plus de 56 millions, avec un fonds de roulement de 5 millions, affecté à l'entretien de 400 établissements, hôpitaux, asiles, maisons d'éducation et ateliers (1). Gomme dans la plupart des œuvres russes, la qualité, il est vrai encore, n'y répondait pas à la quantité. Les établissements placés sous le patronage et la direction de l'impératrice douairière et constituant un ensemble distinct étaient le plus volontiers montrés aux étrangers, comme susceptibles de leur donner les impressions les plus flatteuses. Or, visitant l'un d'eux, à Moscou, un orphelinat qui recueillait jusqu'à 8 830 enfants, les quakers Allen et Grellet apprenaient que la moitié des hospitalisés mouraient deux semaines après leur entrée, et, sur le surplus, la moitié encore dans le courant de l'année (2) !
Par comparaison avec les autres, la cour et l'armée exceptés, ce département s'est trouvé, à la fin du règne, amplement et presque somptueusement doté ; mais, hors de proportion encore avec les dimensions colossales données à l'édifice qu'elle devait soutenir, cette provende était en outre mal administrée ou dilapidée, son emploi se ressentant du penchant donné par le régime en vigueur à l'économie entière du pays, dans le sens de l'exploitation non pas intensive mais essentiellement extensive de toutes les ressources disponibles, avec le parti pris de ne pas mesurer les entreprises aux moyens, de dépenser sans compter, et, par contre-coup, des habitudes invétérées de gaspillage et de malversation.
L'histoire financière du règne en a porté la marque, avec un aspect qui, dans ses traits essentiels, s'est perpétué jusqu'à nos jours.
(1) Varadinov, Histoire du ministère de V Intérieur, t. I, p. 113, t. II, p. 13-15, 519, 523.
(2) Grellet, Mémoires, t. I, p. 332.
Les successeurs immédiats de Catherine ont partagé son dédain hautain pour l'équilibre budgétaire, en refusant, à son exemple, de reconnaître que l'alimentation d'un trésor destiné à des dépenses d'intérêt commun est fonction naturelle de la richesse commune. Ils ont visé le paradoxe d'un État opulent dans un pays pauvre, s'y trouvant portés par cette autre présomption qu'un peuple de gueux est plus facilement gouvernable (1). Pour les deux premières années du règne d'Alexandre, les recettes du trésor ont dépassé de peu 100 000 000 de roubles-assignats. Leur progression fut ensuite assez rapide, atteignant plus du sextuple, 671 123 105 roubles en 1820. Mais, dans le résultat ainsi obtenu, la part était grande de la baisse du change, comme aussi des ressources extraordinaires, emprunts, subsides anglais, dons volontaires des particuliers et expédients de toute nature, y compris des jeux d'écriture, auxquels Gouriév, en particulier, excella. Moyennant quoi, à l'exception seule de celui de 1812, tous les exercices budgétaires, de 1801 à 1815, ont été présentés comme laissant des soldes importants, bien que, à la fin des neuf premières années du règne, l'insuffisance des recettes ordinaires se chiffrât déjà par 366 600 274 de roubles.
Les deux budgets les mieux dotés furent toujours ceux de la cour et de l'armée, en progression constante, le premier de 9 331 595 roubles en 1801 à 23 997 roubles en 1825, le second passant entre ces deux dates de 41 134 664 à 179 426 736 roubles, après avoir, en 1814, atteint 300 997 638 roubles. La part de la marine dans cet accroissement était modeste : 25 436 467 roubles, à son maximum, en 1822 ; l'armée, au contraire, a réclamé 60 pour 100 du total des dépenses pendant la période des guerres et pas moins de 42 pour 100 après, sans compter les crédits masqués ; la cour près de 8 pour 100 d'un bout à l'autre du règne,
(1) Lettre du décembriste baron Steingel à Nicolas Ipr, dans Siémiévski, les Idées des décembristes, p. 102.
indépendamment des sommes que le souverain réclamait fréquemment « pour des dépenses de lui seul connues » et dont le montant a varié entre 534 000 roubles en 1818 et 1 134 851 roubles en 1823, comme aussi d'autres fonds secrets, qui, au cours de la seule année 1808, avec 5 720 000 roubles envoyés, d'ordre de Sa Majesté, à Riga, 2 000 000 remis à l'envoyé prussien, baron von Schladen, « pour usage connu de Sa Majesté », et nombre d'autres items, ont porté de 148 134 116 roubles, chiffre prévu, à 248 217 906 roubles la dépense effectivement mise à la charge du Trésor.
On a vu (1) que les projets de réforme financière conçus par Spéranski n'ont pas, dans leur ensemble, reçu fût-ce un commencement d'application. Après la disgrâce du favori, le souci principal de son successeur, Gouriév, fut de prendre le contre-pied d'une politique rendue impopulaire. La sienne consista cependant essentiellement en jongleries et tours de passe-passe, en dépit desquels, avant même que le gaspillage des années de guerre eût commencé, le budget de 1812 s'annonça avec 233 951 000 roubles de recettes plus ou moins assurées contre 340 000 000 roubles de dépenses prévues. En même temps, la presse aux assignats continuant à fonctionner, l'inflation produisait les effets qu'une expérience récente a fait connaître à presque tous les pays d'Europe. Le billon de cuivre lui-même et les petites coupures d'assignats disparaissaient. Pour obtenir la monnaie d'un billet de 1 000 roubles on devait en abandonner 35 et, au change, la perte sur les billets atteignait 84 pour 100, taux qui, sur le moment, a paru catastrophique, bien qu'il dût si grandement être dépassé, depuis, en d'autres pays.
Repoussant l'expédient d'une réduction de 70 pour 100 sur la valeur du papier-monnaie moyennant compensation en titres de rente remis aux porteurs, que proposait le financier genevois, baronet en Angleterre, sir Francis d'Ivernois, Alexandre a, sur une suggestion de Stein, semble-t-il, donné la préférence au régime du cours forcé et au système des réquisitions mis en pratique avec la plus extrême vigueur, non seulement en Russie, mais dans tous les pays où les armées du tsar pénétraient. En
(1) Tome I, p. 379 et suiv.a de cet ouvrage.
même temps, tous les travaux d'intérêt public étaient arrêtés ; tous les revenus des villes séquestrés ; tous les établissements publics, maisons d'éducation, bureaux de bienfaisance, mis à contribution ; et, après s'être hâté, à son avènement, de révoquer un des décrets de la dernière heure de Paul, qui suspendait les paiements d'intérêt et les remboursements sur l'unique fonds d'emprunt extérieur en Hollande, le fils suivait cet exemple. Malgré quoi, pour la seule année 1814, les émissions d'assignats atteignirent 300 957 638 roubles, et, l'année suivante, l'excédent réel des dépenses monta à 530 925 351 roubles (1).
Pour l'appréciation de toutes ces valeurs, on doit tenir compte du taux général de la richesse publique, très éloigné encore, à ce moment, même en Occident, des chiffres « astronomiques » que les guerres de notre temps et les pratiques financières s'y rattachant nous ont fait connaître.
En 1816, à bout d'expédients, Gouriév eut recours aux conseils de Spéranski, .bien que toujours exilé ; Alexandre se résigna à rappeler aux affaires Mordvinov qu'il remit au département de l'économie d'État, et ce résultat fut une expérience à laquelle d'autres, récemment renouvelées, dans le même sens, sous la pression de difficultés analogues, donnent de l'intérêt. Elle eut pour objet de reprendre, dans le plan de 1810 dont Gouriév avait été le plus violent détracteur, l'idée d'une vaste entreprise de déflation, par voie d'échange du papier-monnaie contre des bons du trésor. Il y a cent ans, l'effet en a été désastreux : un total de 240 000 000 de roubles-assignats ayant été, de 1817 à 1822, retiré de la circulation par ce moyen, le relèvement du change n'a pas dépassé 1 pour 100 et la charge annuelle du trésor s'est trouvée augmentée de 5 000 000 de roubles-argent pomr les intérêts de la dette ainsi accrue, ce résultat mettant en évidence le fait que du papier-monnaie, quelque nom qu'on lui donne, n'est toujours que papier. Le montant total de la dette était porté, maintenant, à 1 343 453 812 roubles-assignats, en aug
(1) Migouline, le Crédit d'Etat en Russie, t. I, p. 43, 62, 67 et suiv. ; p. 76-86; Archives du Conseil de l'Empire, t. IV, lre partie, p. 121, 543; Sérédonine, Histoire du comité des ministres, t. I, p. 237, 478 ; Aléxiéienko, les Impôts directs, p. 9-10, 84, 222 ; Pertz, Steins Leben, t. III, p. 222-223 ; Kaufmann, dans Messager de VEuropet 1885, p. 193-194.
mentation de 1 126 777 491 roubles depuis Catherine II (1).
Le gouvernement autocratique suivait îa pente où l'engageait depuis longtemps sa politique de prestige à tout prix et de grandeur à tout risque. Entre l'effort demandé au a colosse » et sa capacité à le fournir la disproportion augmentait.
On ne saurait reprocher à Alexandre de n'avoir pas cherché à réduire cet écart. Loi du 26 avril 1817 supprimant la ferme de l'impôt sur les boissons, en vue d'un meilleur rendement ; loi du 28 avril suivant donnant une organisation systématique au service des emprunts, créant un livre de la dette publique et déclarant la franchise du port d'Odessa ; lois du 19 mai instituant le Conseil des institutions de crédit et créant une Banque de Commerce ; loi du 6 septembre autorisant tous les propriétaires fonciers à établir des colons sur leurs terres ; loi du 12 novembre octroyant à un Français, le sieur Bardoux, le monopole de la navigation à vapeur (2) : ce bilan d'une année de travail législatif est éloquent. Par malheur, il mettait en évidence une incompatibilité de nature entre les emprunts ainsi faits à la technique économique de l'Occident et le régime politique auquel on les ajustait : sous sa coupe qui les privait de toute indépendance, partant de toute vitalité propre, générateurs ailleurs d'une activité féconde, les mêmes organes se montraient ici inertes et à peu près stériles.
En 1823, après avoir fait flèche de tout bois, usé, compromis et universellement décrié à son tour, le protégé d'Araktchéiév fut lâché par son protecteur, qui avait fait provision d'un remplaçant et trouvé, à ce coup, the right man, ou tout au moins le meilleur homme que les circonstances permissent de mettre à l'ouvrage, pour une besogne où aucun n'avait chance de beaucoup mieux réussir.
Egor Frantsovitch, futur comte Kankrine, était le petit-fils d'un rabbin de la Hesse; Krebs, ou Cancrinus, dans la version latine du nom que son père, économiste distingué, avait adoptée. Après qu'il fut devenu un grand personnage, des généalogistes ne se sont pas fait faute de découvrir au fils une origine plus
(1) Migouline, loc. cit., ; Bloch. les Finances de la Russie, p. 106-107.
(2) Recueil complet des lois, t. XXXIII, n°» 26387, 26764, 26791, 26792, 26834, 27022, 27110.
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illustre dont il a dédaigné de faire état (1). Demandant au chef de l'un de ses services pourquoi il avait congédié un de ses subordonnés et s'entendant répondre : « Il est trop vilain à voir, un Allemand long, sec, gauche, avec un visage renfrogné et marqué de la petite vérole, » le successeur de Gouriév s'écriait : « Eh, c'e8t mon propre portrait ! »
Comme tant d'autres compatriotes des Bùhren et des Mûnnich qu'y attirait l'espoir d'une fortune semblable, celui-ci était arrivé en Russie un peu avant la mort de Catherine, rejoignant son père, qui, depuis 1770, administrait les salines de Staraïa Roussa. Remarqué par Phull, il avait, de 1813 à 1815, exercé les fonctions d'intendant général des armées en campagne et s'y était fait apprécier. Auteur, depuis, de deux ouvrages traitant de questions économiques, il offrait un curieux exemple de la plasticité de sa race. Russe par le caractère paradoxalement compréhensif de son appareil intellectuel, jouant du violon comme Ingres, se donnant pour expert en architecture, se piquant de connaissances médicales, c'est en faisant valoir des qualités spécifiquement allemandes que ce Juif a porté au pouvoir, sinon un bon ministre des Finances, du moins le moins mauvais de ceux que le gouvernement autocratique a employés. Génie universel au sentiment de quelques-uns, il avait en réalité un esprit assez borné, sans même une intelligence suffisante du mécanisme financier des grands États. On peut l'excuser d'avoir cru que les chemins de fer, « cette maladie du temps, » comme il disait, n'étaient propres qu'à la destruction des capitaux. De plus habiles y ont été trompés. Mais il pensait aussi que les fonds destinés au développement des forces productives du pays devaient être dispensés parcimonieusement, et, sous le règne de Nicolas, époque à laquelle il a donné toute sa mesure, il allait, en ne renonçant pas lui-même aux artifices de comptabilité, présider, en 1839, à la première des banqueroutes masquées qui ont marqué l'histoire financière de l'empire au cours du dernier siècle de son existence, en préparant celle que le bolchevisme a rendue ouverte. Pourtant, recueillant des mains de son prédécesseur un budget qui, avec 443 mil-
(1) Wiegel, Mémoires, t. VI, p. 48 ; Fischer, « Mémoires, » dans Messager historique, 1908, t. CXI, p. 64; Essai biographique dans Archives riisseSi 1866, p. 114 et suiv.
lions de recettes, n'évitait pas le déficit, il a su, deux années plus tard, en présenter un qui, réservant 54 millions au compte d'amortissement et 12 millions à la prévision des dépenses extraordinaires, se trouvait en équilibre réel, sans emprunts ni impôts nouveaux. Un peu d'ordre, de méthode et d'application consciencieuse y avait suffi (1).
Si précieux qu'il fût, ce peu ne suffisait pas pour que « le colosse » cessât de ployer sous sa propre masse, où au volume en accroissement constant une augmentation proportionnelle de substance ne correspondait pas, celle-ci accusant, au contraire, à certains égards, un rétrécissement sensible, par rapport au développement qu'elle paraît avoir atteint dans le passé. Ce phénomène vaut qu'on s'y arrête.
A l'avènement de Catherine II, le commerce extérieur de son empire ne dépassait pas, entrées et sorties, 24 millions de roubles. Or, des évaluations établies d'après des données documentaires, indiquent pour les premières années du quatorzième siècle un chiffre d'échanges plus de trois fois supérieur (2), et, si quelque exagération en ce point se laisse supposer, le fait se trouve confirmé en même temps qu'expliqué par la disparition presque complète, au dix-huitième siècle, dans le tableau des exportations russes, des produits ouvrés, qui semblent bien y avoir figuré antérieurement. En liaison avec le fléchissement simultané de
(1) Pouf l'histoire des finances sous Alexandre Ier, en sus des sources déjà indiquées, v. Koulomzine, « Documents, » Sbornik, t. XLV, p. 86-617 ; Bogdanovitch, Histoire d'Alexandre Ier, t. III, p. 46 et suiv., t. VI, p. 196 et suiv. ; Ikonnikov, le Comte Mordvinov, p. 310 et suiv. ; Piétchorine, Aperçu... des recettes et des dépenses du trésor russe; Lamanski, « Aperçu de la circulation monétaire en Russie, » dans Recueil de statistique, 1854, livre II ; cf. Lectures à la Société d'histoire de Moscou, 1860, t. I, p. 89-96. Pour Gouriév : Lettres de N. Longuinov à S. Vorontsov. Archives Vorontsov, t. XXIII, p. 367, 467. — Pour Kankrine, l'Eclaireur, 1891, n° 50, 1898, n° 394 ; l'Invalide russe, 1898, n° 40 ; l'Abeille du Nord, 1846, nos 15 et 16 ; Bibliothèque pour lire, 1864, nos 4-6 ; Dictionnaire encyclopédique de Brockhaus et Efpron, t. XXVII, p. 239 ; Zatvornitski, le Centenaire, p. 49 et suiv.
(2) Rojkov, la Ville et les villages, p. 75.
l'essor industriel, c'est, dans l'histoire de cette partie du monde européen, un trait d'importance capitale. La Russie du commencemen du dix-neuvième siècle n'est pas seulement, au point de vue économique, un pays retenu en arrière de ses voisins d'Europe par les conditions naturelles de son développement, c'est un pays mis en régression par l'effet d'une cause accidentelle, comme celle qui, à cette heure, le replonge dans la barbarie primordiale. A l'avènement d'Alexandre, sous l'influence de courants nouveaux qui le sollicitent, un retour d'énergie se manifeste dans cet organisme déprimé ; il ne prend cependant pas d'ampleur, visiblement contrarié, paralysé toujours. Par quoi? La réponse a été déjà donnée par les observations recueillies au cours de ces études. Représentez-vous cet autre géant, les Etats-Unis du nord de l'Amérique, au début de sa période de plus grande croissance, et imaginez-le tombant alors aux mains d'un gouvernement du plus mauvais type sud-américain. Et la Russie a eu d'autres voisins. Pour grandir, elle a dû, contre des hostilités et des résistances, plus difficiles à réduire que celles de quelques tribus de Peaux-RougeSj soutenir une lutte qui a déterminé en grande pa tie sa formation politique et sociale. Elle a été portée à la conception et à la pratique d'un militarisme sui generis, dont une des conséquences a été l'établissement du servage, opéré à un moment où, dans les autres pays d'Europe, le progrès de l'industrialisme préparait l'émancipation de plus en plus complète des classes laborieuses (1). De ce chef, la Russie s'est trouvée, dans le champ économique, désastreusement handicapée au regard de ses concurrents occidentaux, en même temps que l'assujettissement de la masse de la population à la propriété foncière affectait aux travaux des champs la plus grande partie de la maind'œuvre disponible et orientait à contresens toute la vie économique du pays. Autre fait capital à prendre en considération.
Ce pays passe aujourd'hui encore pour prééminemment agricole par prédestination, et, de toute évidence, c'est une contrevérité. Dans la plus grande partie de son territoire, climat et sol se prêtent mal, en effet, à ce genre d'exploitation, alors que partout presque le sous-sol offre à l'utilisation industrielle des res-
(1) V. t. I, p. 88, 96, de cet ouvrage.
sources aussi abondantes que variées. Et le génie lui-même des habitants y répond. Cultivateur généralement indolent, souvent peu intelligent et Rebelle à l'emploi des méthodes perfec ionnées, le moujik a, en effet encore, accusé toujours une préférence décidée et des aptitudes supérieures pour le commerce et pour les branches même de l'industrie qui réclament de l'invention et du goût artistique.
C'est cette erreur aussi qui a donné, dans ce pays, au problème agraire un caractère particulièrement irritant, en le rendant insoluble. La population grandissant et son application en immense majorité aux travaux des champs demeurant érigée en principe, les disponibilités en terre devaient à la longue, si considérables qu'elles fussent, se montrer insuffisantes, comme le droit à la terre, reconnu en dernier lieu au bénéfice de tous les travailleurs, s'est heurté à une impossibilité matérielle, le partage par tête, même étendu au domaine de la grande ou de la moyenne propriété et de l'État, ne fournissant que des allocations dérisoires.
Dans une certaine mesure, la nature a prévalu, en ce point, contre l'aveuglement des hommes. Les grands propriétaires se sont, en effet, portés partiellement à utiliser dans des emplois industriels la main-d'œuvre dont ils disposaient en surabondance, ou, faute de capacité comme de l'application nécessaires, ils ont rendu la main à leurs serfs, en permettant que, même retenus à la chaîne, ces corvéables devinssent les fondateurs, dans leur pays, non seulement de la petite industrie des Koustary mais des grandes cités manufacturières.
Dès le milieu du règne d'Alexandre, la moitié, et, par endroits, les deux tiers des assujettis à la glèbe s'en trouvaient déjà détachés en fait, s'adonnant, avec le consentement des maîtres, à diverses variétés de ce qu'on appelait des otkhojyié promysly, métiers forains, où ils trouvaient leur gagne-pain, en rentant parfois leurs propriétaires (1) .
Le gouvernement d'Alexandre n'a pas contrarié cette évolution et s'est montré même disposé à la favoriser. Il en est cependant resté encore au chapitre des bonnes intentions, et, à partir
(1) LiAcnTCHENKO, Aperçu de l'évolution agraire en Russie, p. 173 et suiv. ; Lectures à la Société d'histoire et d'antiquités, 1860, t. II, p. 209 et suiv.
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de 1805, la diplomatie et la guerre l'absorbant, le souverain a été le plus souvent détourné de cet ordre de préoccupations. Des initiatives privées y ont, dans une certaine mesure, suppléé, des essais se multipliant pour combiner l'exploitation agricole avec des entreprises industrielles, et la presse, où des publications spéciales telles que, à partir de 1820, la Revue de V Agronomie s'inauguraient, encourageant ces tentatives. Planteur de mûriers, viticulteur et éleveur de troupeaux en Grimée, un certain Sysoiév y créait des fabriques de soieries et de draps. Organe officieux du ministère de l'Intérieur, la Poste du Nord, bi-hebdomadaire fondé en 1809, vantait les toiles fines fabriquées par les frères Iakovlev à Iaroslavl ; les produits des filatures et des papeteries créées par Gontcharov au gouvernement de Kalouga ; les cachemires et les draps fins provenant des fabriques du prince Youssoupov et les donnait pour supérieurs aux articles similaires venant du dehors.
Ces importations bénéficiaient cependant d'un prestige qui ne se laissait pas ébranler, et, en outre, le développement de la production indigène trouvait un obstacle dans la concurrence de l'Etat qui, pour des raisons d'ordre militaire, monopolisait d'une part certaines industries et obligeait de l'autre certains producteurs à se spécialiser dans des fabrications où il prenait de l'intérêt : draps pour l'armée, toiles à voile pour la flotte, métallurgie. Favorisée quelque temps par l'accession de la Russie au blocus continental et l'exclusion de la concurrence anglaise qui en résultait, l'industrie des cotonnades a pris cependant, dans la première partie du règne, un assez grand essor (1). La première filature russe datait de 1808, fondée par le marchand Pantéléiév à Moscou, et en 1812 on y en compta déjà onze. Par contre, l'industrie métallurgique périclitait, l'Etat cherchant à se défaire des usines qu'il avait acquises en grand nombre au siècle précédent et qu'il exploitait à perte et les particuliers n'y réussissant pas mieux, à raison des conditions vicieuses où, y ayant prévalu, le régime étatiste plaçait ces entreprises : prix artificiels et emploi exclusif de la main-d'œuvre serve, dont la technique moderne ne s'accommodait pas. Aussi, égale, au dix-huitième
(1) Tougane-Baranovski, les Manufactures russes, t. I. p. 57 et suiv.
siècle, d'après certains rapports, à celle des hauts fourneaux anglais, la production de la fonte russe ne cessait de décliner, les exportations annuelles passant de 2 966 000 pouds entre 1793 et 1795 à 1 300 000 seulement entre 1821 et 1830 (1).
L'État, chef d'industrie, ne tirait bon parti que de ses fabriques d'eau-de-vie, qui, mises en ferme ou exploitées directement, prospéraient également ; mais, au prix même de grosses subventions, il n'est jamais arrivé à obtenir des fabriques de draps les fournitures qu'il en réclamait, en quantités et qualités déterminées, pour le besoin de l'armée. Les pénalités les plus sévères n'y ont rien fait, jusqu'au moment, où, de guerre lasse, il s'est porté à inaugurer dans ce domaine, un régime de liberté. L'offre alors a bientôt dépassé la demande, le nombre des usines s'élevant de 155 en 1804 à 324 en 1805, en rapport avec un progrès général, déterminé par le changement qui s'opérait, à ce moment, dans la composition de la classe industrielle tout entière (2).
Les premiers grands industriels, dans la Russie d'avant Pierre le Grand, avaient été les capitalistes de l'époque, les marchands, que les nobles, possesseurs de serfs et donc détenteurs d'une main-d'œuvre utilisable à bon compte, avaient ensuite évincés, jusqu'au moment où, avec son outillage simple et peu coûteux, la fabrication des cotonnades a fait entrer en jeu un troisième élément : le moujik, à son établi de tisserand. Cette évolution a eu son point de départ au gouvernement de Vladimir et, en particulier, au village d'Ivanovo, propriété, avec tous ses habitants, du comte Chérémétiév, où, en 1825, 125 fabriques, dont quelques-unes à mille métiers et plus, se sont trouvées déjà en action, beaucoup dans le nombre appartenant à des serfs, dont plus d'un est devenu millionnaire. Tel le fondateur de la colossale fortune des Morozov. Dans la région de Moscou, la plupart des fabriques qui y existaient à l'avènement du bolchevisme sont également issues d'une isba et d'un atelier de kous-
(1) Tougane-Baranovski. loc. cit., t. I, p. 79 ; Archives du Conseil de l'Empire, t. IV, lre partie, p. 613.
(2) Archives du Conseil de V Empire, t. IV, lre partie, p. 613, 1058 et suiv. ; Sérédodine, le Comité des Ministres, t. I, p. 520 ; Varadinov, le Ministère de l'Intérieur, t. I, p. 143, 166, 194 ; Arsséniév, Esquisse de siatistiquet t. I, p. 147 ; Tougane-Baranovski, loc. cit., t. 1, p. 75, 79.
tary. Les propriétaires des grandes fabriques de mousselines et autres tissus au district de Volkolamsk étaient hier encore de simples paysans et le fondateur de l'une des fabriques de soieries les plus importantes de Russie, Kondrachev, n'a échappé qu'en 1861 aux liens du servage. Si dur qu'il fût, on sait (1) que le régime comportait des accommodements.
Il n'en a pas moins, jusqu'en 1861, pesé lourdement sur la vie de ce pays. Pendant son séjour à Saint-Pétersbourg, de 1795 à 1801, Mme Vigée-Lebrun a admiré, au palais Bezborodko, des meubles qui, ouvrés par des mains d'esclaves, égalaient les plus beaux modèles des ébénistes français, et, récemment, un critique d'art français s'est, au même lieu, émerveillé à la vue des chefs-d'œuvre réalisés, dès le commencement du dix-neuvième siècle, par ces mêmes imitateurs des maîtres occidentaux dans les branches les plus diverses des industries de luxe (2). Mais ce n'était qu'une floraison de serre-chaude, fortuite dans son écîosion, limitée dans son développement. Alexandre régnant, le pourcentage de la main-d'œuvre libre dans les emplois industriels a, il est vrai, considérablement augmenté, en conséquence d'un double courant qui, d'une part, tendait à remplacer la corvée par des redevances en argent et, d'autre part, attirait la population rurale vers les agglomérations urbaines. Alexandre s'est aussi porté à restreindre d'abord, puis, en 1816, à interdire entièrement l'achat de serfs pour les fabriques (3). Cependant, en 1825 encore, sur 210 568 ouvriers employés dans l'industrie, il restait 96 053 serfs, qui, peu ou point rétribués, travaillaient comme on les payait.
Au regard de la main-d'œuvre libre, le taux des salaires s'est très rapidement élevé au cours du règne d'Alexandre, passant de 30 à 40 francs-or par mois, prix moyen en monnaie actuelle, calculé d'après la valeur des céréales à cette époque, à près du quadruple (4), en rapport avec l'accroissement simultané du
(1) Tome I. p. 90 etsuiv., de cet ouvrage ; Tougane-Baranovski, loc. cit.t t. I, p. 97-99 ; Haxthausen, Studien, t. II, p. 72 ; N. Tourgueniev, la Russie et les Russes, t. II, p. 128.
(2) D. Roche, le Mobilier français en Russie, p. 13.
(3) Recueil complet des lois, t. XXVII, n<*> 20, 352 ; t. XXX, nos 23132, 23679, t. XXXIIÏ, n° 26504 ; Wittschewsky, Russlands... Industrie Poliiikl p. 26 et suiv.
(4) Tougane-Baranovski, loc. cit., t. I, p. 76, 185 et suiv.
nombre des fabriques, qui s'élevait de 2 423 à 5 261. A Vorotyniéts, domaine du comte Golovine, le mari de l'amie de l'impératrice Elisabeth, dès les premières années du dix-neuvième siècle, plusieurs moulins à vapeur fonctionnaient, utilisant un moteur, dont l'inventeur, un ouvrier mécanicien du nom de Polzounov, originaire de Barnaoul, province de Tomsk, passe pour avoir devancé Watt, en obtenant, dès 1766, un effet satisfaisant de l'appareil par lui construit (1). Le propriétaire de Vorotyniéts n'en est pas moins mort ruiné, en laissant des dettes énormes, pour le payement desquelles une mise en loterie de ses biens a été essayée, et, malheureusement, l'Etat russe lui-même ressemblait d'assez près à ce prodigue. Dans l'ensemble, en dépit des bonnes intentions que le souverain montrait toujours et d'heureuses suggestions dont il s'inspirait parfois, la politique économique du règne a été au pair avec sa politique financière.
En son manifeste d'avènement, Alexandre a paru adhérer au principe de la liberté commerciale, et, supprimant les défenses d'importation et d'exportation multipliées par son prédécesseur, il s'y est d'abord conformé. Cependant, au regard du commerce intérieur, l'esprit et l'œuvre du règne ont trouvé, à son terme, une expression caractéristique dans le règlement organique de 1824, qui, malgré la présence du « Turgot russe » dans les conseils du tsar, a établi dans l'empire ces barrières intérieures dont le ministre de Louis XVI avait libéré la France un demisiècle auparavant. Il interdisait les ventes de blé et divers autres produits, d'une province à une autre. En liaison avec l'orientation générale de sa politique, Alexandre s'est intéressé principalement au commerce extérieur, qui, porté de 21 à 109 millions de roubles, sous le règne de Catherine II, et ramené à 91 millions sous Paul, a bénéficié, au cours des années suivantes, des circonstances
(1) Comtesse Fredro, Mémoires inédits. Le musée minier de Barnaoul conservait avant la Révolution de nombreux documents se rapportant à l'invention de Polzounov, ainsi qu'un modèle de sa machine.
déjà indiquées qui en ont favorisé l'essor. En raison de la faible capacité d'achat et de vente que montrait le pays, une application particulière y était donnée au développement du trafic de transit et à la constitution pour cet objet de compagnies commerciales, qui n'ont cependant pris quelque importance qu'à la fin du règne et grâce à des initiatives individuelles, que le gouvernement gênait plus souvent qu'il ne les encourageait. S'essayant en 1805 à une entreprise d'affrètement à destination des États- Unis, un marchand, Xénophon Anfilatov, a bien reçu une remise des droits d'entrée et de sortie pour sa première campagne ; mais, au défaut de la même faveur, il a mal réussi dans les suivantes. Les faveurs officielles allaient principalement aux étrangers et permettaient à un Écossais du nom de Baird de réaliser une grosse fortune dans un essai de navigation à vapeur entre Saint-Pétersbourg et Moscou (1).
Contrarié par les fluctuations d'une politique économique que, au gré des combinaisons diplomatiques, les excès du libre échange et du protectionnisme outrancier égaraient tour à tour, le mouvement général du commerce extérieur, à cette époque, ne se laisse pas mesurer exactement. Pour la période allant de 1802 à 1812, nous ne possédons de données précises qu'en ce qui concerne les ports de la mer Baltique et de la mer Noire, où les chiffres suivants
ont été relevés :