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ENTRÉES SORTIES

Baltique 33 000 000 roubles. 47 000 000 roubles.

Mer Noire 2 054 000 — 3 000 000 —

Baltique 47 500 000 roubles. 83 000 000 roubles.

Mer Noire 3 000 000 — 10 767 000 —

Pour les années 1813-1815, les indications manquent. En 1816, l'ensemble des importations s'est élevé à 110 921 632 roubles, y

(1) Recueil complet des lois, t. XXXVI, n° 27987; t. XXXVIII, n° 28964; Ladyjenski, Histoire des tarifs douaniers en Russie, p. 159, 187, 210 ; Storch, Russland unter Alexander I, t. VIII, p. 268, 269 ; le même, Cours d'économie politique, t. III, p. 241 ; Zimmermann, Geschichte der preussich-russischen Handelspolitik, p. 68-69. Siémionov, Etudes historiques sur le commerce extérieur de la Russie, t. III. p. 220 ; Tougane-BaranovskIj les Manufactures russes, p. 260-276.

compris le commerce d'Asie figurant dans ce total pour 18 879 429. Les exportations ont atteint 201 261 867 roubles et l'année suivante a marqué un nouveau progrès avec, respectivement, 167 545 327 et 296 084 564 roubles ; mais, depuis, le mouvement a décliné, la dernière année du règne ne donnant plus que 185 803 829 et 236 870 180 roubles. Et ces valeurs sont notées en roubles-assignats, en sorte qu'en monnaie d'argent, elles doivent être réduites de 70 à 80 pour 100, ressortant à un quotient très faible par rapport aux chiffres réalisés, à cette époque, dans les pays d'Occident (1).

Les principaux articles étaient, à l'importation, le sucre, le coton et tissus de coton, les vins, l'indigo, le café ; à l'exportation, les céréales, le suif, le chanvre, le lin et la potasse. Jusqu'aux première années du dix-neuvième siècle, le commerce des grains n'a tenu dans ces échanges qu'assez peu de place, les sorties ne dépassant pas 870 000 tchetviérti (1 825 407 hectolitres) ; mais, dès les premières années du règne d'Alexandre, la moyenne s'en est élevée à 2 218 300 tchetviérti, pour atteindre, entre 1816 et 1819, 3 436 586 (2).

L'événement le plus important du règne, au point de vue commercial, a été encore le déplacement de la grande foire dite de Saint-Macaire, qui, en un coin perdu du gouvernement de Nijni- Novgorod, concentrait annuellement, depuis près de deux siècles, les échanges entre l'Orient et l'Occident. En 1804 encore, un nouveau gostinnyï dvor, bazar aux proportions colossales, y était construit, avec pas moins de 2 200 boutiques, où, au rapport de la comtesse Fredro, « Persans, Kalmouques, Tatars, une foule de peuplades asiatiques amenait ses éblouissantes marchandises, piles de cachemire, boisseaux de turquoises et tonnes de pierres précieuses, voisinant avec des échantillons de modes françaises, présentés par des marchandes venant de Moscou, que les élégantes du canton appelaient madami. » Mais en 1816, le bazar

(1) ArssÉniév, Esquisse de statistique, t. I, p. 155 ; Tengoborski, les Forces productives de la Russie, t. IV, p. 7 ; Bogdanovitch, Histoire d'Alexandre Jer, t. VI, p. 200-203 ; Timiriazev, dans Recueil de documents pour Vhistoire et la statistique du commerce extérieur de la Russie^ t. I, p 141, cf. Archives russes, 1895, t. I, p. 164. (Lettre du décembriste baron Steingel à Nicolas Ier.)

(2) Tengoborski, loc. cit., t. IV, p. 218-219.

240 LE RÈG^E D'ALEXANDRE I«

brûlant, on s'est avisé qu'envahi périodiquement par les inondations de la Volga, l'emplacement en était mal choisi et le transfert à Nijni même fut décidé, la foire ne devant s'en trouver que mieux. D'autres entreprises de même genre prospéraient simultanément. La foire de Romny, au gouvernement de Poltava, recevait en 1816 pour 10 000 000 de roubles de marchandises ; celle d'Irbit, au gouvernement de Perm, pour 14 000 000 (1).

Le développement du mouvement commercial fut, au début du règne, favorisé par l'achèvement d'un ensemble de travaux d'intérêt public, héritage du siècle précédent, et, en particulier, d'un réseau de canaux destiné à relier les grands lacs du nord et leurs affluents au système fluvial de la Volga, ainsi qu'à amorcer la jonction par voie d'eau de la Baltique avec la mer Noire (2). Le petit-fils de la grande Catherine a cependant donné plus de soin et d'argent à l'embellissement de Saint-Pétersbourg, dépensant des sommes qui ont été évaluées à plus de 12 millions de roubles pour la seule construction de ces quais de granit rose dont il était si fier (3), et, à partir de 1811, d'autres soucis et d'autres ambitions l'ont détourné de ces soins. Même après qu'il eut cessé de guerroyer, le Moloch dévorateur du militarisme l'a possédé tout entier.

VIlï

L'appareil de guerre que lui laissaient ses prédécesseurs prenait, « sur le papier », un aspect formidable : plus de 400 000 hommes sous les armes sur le pied de paix, plus d'un demi-million avec les irréguliers. A mesure cependant que se précisait la perspective d'un conflit armé avec la France napoléonienne, ces évaluations d'effectifs ont paru plus sujettes à caution, en même temps que devenaient sensibles des vices d'organisation que les campagnes de 1805-1807 ne devaient pas manquer de faire ressortir.

Le statut de 1796, héritage de Catherine, ne comprenait aucune formation au-dessus des régiments, ces unités relevant seulement

(1) Bogdanovitch, Histoire d'Alexandre IeT, t. V, p. 315.

(2) Storch, loc. cit., t. I, p. 48-62, t. V, p. 93-95.

(3) Ibid., t. III, p. 376.

d'un certain nombre d' « inspections », qui, instituées par Paul, correspondaient vaguement à autant de groupements tactiques. D'autre part, la création, en 1804, d'un ministère de la guerre, accolé à l'ancien collège^ que cette réforme maintenait sans définir clairement les attributions et fonctions respectives, jetait dans tous les services un désarroi qui allait en s'aggravant. Jusqu'en 1812 cependant, Alexandre s'en est tenu à des corrections de détail, en commençant, à son avènement, par la suppression des coiffures à boucles et à tresses dont Paul avait imposé la torture à la troupe. Encore le fils remplaçait-il ce supplice par un autre, voulant qu'à son exemple soldats et officiers fussent sanglés, à y étouffer, dans des tuniques étroites, dont une recherche d'élégance en rapport avec la menace d'une obésité précoce l'engageait à adopter le modèle. En 1803, inspirée de Gribeauval, dont Araktchéiév était un fervent admirateur, une réforme du matériel d'artillerie a eu pour effet d'alléger les affûts ainsi que les caissons, en même temps que le nombre des pièces de campagne était porté à 1108, chiffre considérable pour l'époque. De 1802 à 1806 fut poursuivie la séparation de l'artillerie d'avec le génie, l'une et l'autre constitués en corps autonomes et leurs régiments ou bataillons répartis en 18 brigades. Procédant d'une mesure adoptée en 1736 déjà par le maréchal Mùnnich mais abandonnée depuis, cette réorganisation se rattachait à la suppression simultanément décidée des « inspections », que remplaçait, d'après le modèle français, le partage en divisions, groupées à partir de 1810 en six corps (1). Mais, c'est à la dernière heure seulement, à la veille de l'épreuve suprême, en janvier 1812, que le travail de reconstruction ainsi entamé a été poussé plus à fond, par la réforme du ministère de la Guerre lui-même et une loi sur le commandement des armées en campagne, très apparemment inspirée des dispositions (2) mises en vigueur pour cet objet en France depuis 1791.

Employé à ce moment au ministère, le comte de Saint-Priest peut avoir collaboré à cette œuvre ; mais l'ouvrier principal en a été Magnitski, que rien, sinon l'universalité présumée de

(1) Recueil complet des lois, t. XXVIII, n° 21904; t. XXIX, n°» 22176, 22374; t. XXX, n« 23902.

(2) Ibid., t. XXXII, n°° 24971. 24975.

ni. 16

son protecteur, le fatutto, ne qualifiait pour cette tâche et qui n'a pu même y mettre la dernière main : au moment où il corrigeait les épreuves de l'un des règlements s'y rapportant, il a été atteint par la disgrâce qui frappait son patron. Ce n'était qu'une improvisation, dont le vice le plus saillant paraissait dans la subordination de tous les organes du commandement à une double autorité, tactique l'une et administrative l'autre, état-major et ministère de la Guerre. Et cette défectuosité allait être aggravée, à l'issue des campagnes de 1812-1815, par la constitution de Y Etat-major général de Sa Majesté (1), organe qui, en prenant une importance exorbitante, a faussé le jeu de tous les autres.

Dans l'armée d'autre part, luxueusement équipée au point de vue matériel, le niveau intellectuel restait très bas. A l'avènement d'Alexandre, les cadres d'officiers n'étaient que partiellement complétés avec les élèves des écoles militaires, trop peu nombreuses : deux corps de Cadets et un Orphelinat militaire à Saint-Pétersbourg, avec un autre corps de Cadets à Grodno. On suppléait à cette indigence en mettant à contribution les sousofficiers, — l'école des Orlov et de Potemkine, où Catherine II découvrait des génies. A son avènement, Alexandre décida d'emblée la création, dans divers gouvernements, de pas moins de dix-sept établissements d'instruction militaire. Mais, destinés aux enfants de la noblesse, appel était fait aux parents pour les frais de leur entretien et ils y ont si peu répondu qu'en définitive deux seulement de ces écoles ont pu être ouvertes, en 1804, à Tambov et à Toula, après quoi, tout plan d'ensemble étant abandonné, l'œuvre du règne s'est trouvée bornée, en ce point, à des développements partiels de l'appareil scolaire existant (2).

Des initiatives particulières ont encore suppléé dans ce sens à la négligence des pouvoirs publics. C'est ainsi que F Institut des Guides a eu son point de départ, en 1811, dans des leçons de mathématiques gratuitement données par Nicolas Nicolaiévitch Mouraviov à quelques élèves de l'Université de Moscou, camarades de son fils Michel, qui, à quinze ans, organisait lui-même une Société des jeunes mathématiciens. L'école ainsi créée étant prise

(1) Recueil complet des lois, t. XXXIII, n° 26021.

(2) Krusenstern, Précis de... l'état de l'instruction en Russie, p. 208 «t suiv.

en charge par le gouvernement et convertie en établissement militaire, le père voulut continuer néanmoins à en faire les frais jusqu'en 1823, époque où il fut éprouvé par des revers de fortune. Éducateur au sens le plus large du mot, il ne se bornait pas à l'enseignement technique ; patriote et professeur d'idéal, il donnait une expression généreuse aux plus nobles tendances de son temps (1), A un niveau moins élevé, son exemple a trouvé un imitateur jusque dans la lointaine Sibérie, où, en 1813, commandant un corps d'armée, le général Glazenap mettait sur pied une école du même type, en prélevant les fonds nécessaires sur les disponibilités locales.

Cependant, après avoir, en 1817, suivi des manœuvres exécutées aux environs de Peterhof, le général prussien Natzmer résumait ainsi ses impressions : « Les éléments de l'armée russe sont excellents ; mais, heureusement pour nous, les officiers supérieurs ne valent rien et les autres, pour la plupart, pas davantage. » 11 ne trouvait à louer que l'excellence du matériel et la perfection du dressage (2), et tel devait être aussi, l'année suivante, le sentiment de deux observateurs autrichiens, le prince de Hesse et le comte de Glam-Martinitz. Encore réprouvaientils l'excès de précision visé dans les exercices, au détriment de la rapidité, ainsi que la coupe des vêtements, trop étriquée et préjudiciable à la souplesse des mouvements (3). Au pays même de Frédéric II, la légende se mourait de l'automate, exercé au pas de l'oie, qui aurait été le héros de la guerre de Sept ans ; elle tombait en discrédit depuis la leçon d'Iéna. Mais Alexandre lui gardait sa foi. Il intensifiait le travail de la place de parade et bourrait ses casernes et ses arsenaux.

A cette date, ne comprenant pas moins de 888 204 hommes, et plus d'un million d'après certaines évaluations, avec 153 721 chevaux et 1848 canons, l'effectif nominal de son armée réalisait et au delà le vœu que le souverain aurait exprimé, en 1816,

(1) Sa biographie a été publiée par un de ses élèves, N.-V. Poutiata, dans le Contemporain (1852). Sur son école, v. Bassarguine, « Souvenirs, » dans Archives russes, 1868, p. 793 et suiv. ; Schœnig, « Souvenirs, » ibitL, 1880, t. III, p. 294 et suiv.

(2) Aus dem Leben des Gênerais Natzmer, t. ï, p. 228.

(3) Grand-duc Nicolas, Lebzeltern, p. 48.

d'atteindre, au regard de l'Autriche et de la Prusse, le two powers standard (1). Cependant encore, sous des dehors somptueux, cette armée laissait voir d'affreuses détresses, même matérielles, et de pires misères morales. On y crevait de faim, et, pour les hommes de troupe tout au moins, le service y équivalait au bagne. « Un chien ne mangerait pas le pain que nous donnons à nos soldats », écrivait le général Sabaniév (2), et un conte populaire a représenté un soldat vendant son âme au diable pour qu'il le remplaçât au régiment. Avant la fin de la première année, le malin au pied fourchu rompait le contrat. La durée du service était de vingtcinq ans ; mais, la plus légère punition encourue avant terme entraînait le maintien sous les armes à perpétuité, et les punitions infligées pour les fautes les plus vénielles, un bouton d'uniforme insuffisamment astiqué, un faux pas en cours d'exercice, ou seulement un éternuement, faisaient défaillir, quand ils en avaient le spectacle, des officiers au cœur sensible comme Serge Mouraviov- Apostoï.

Mais ceux-ci étaient rares. La plupart arrivaient à prendre plaisir à la vue des bastonnades qui déchiquetaient des épaules saignantes. Ils y trouvaient un divertissement à la monotonie de la vie militaire ; ils en faisaient une manière de sport. En 1812, à Koursk, deux lieutenants engageaient un pari sur la possibilité pour un soldat, de recevoir 10 000 coups de baguettes sans tomber, et, pour 5 roubles-assignats et un baril d'eau-de-vie, ils en trouvaient un qui se prêtait à l'expérience. Ses camarades s'en étonnant : « Si je refusais, je recevrais les coups pour rien », leur disait-il (3). Ce que cette armée deviendrait, le jour où serait brisée la discipline de maison de force qui la maintenait patiente

(1) Dans un entretien avec Kissiéiév, v. Schiemann, Geschichte Russlands unter Nikolaus I, t. I, p. 437 ; cf. Le Centenaire du ministère de la Guerre, lre partie, livre I, sect. n ; Chtchépiélisikov, le Recrutement des armées, p. 132-133 ; Kouchniérév et Pirogov, la Force armée de la Russie, t. Il, p. 317-318.

(2) Siémiévsxi, les Idées des décembristes, p. 119.

(3) Chtchenkine, Mémoires, p. 149 et suiv. — Pour l'histoire de l'armée russe sous Alexandre 1er, v. encore : Scalon et Danilov, Aperçu du développement des institutions militaires en Russie, p. 96 et suiv. ; Stein, Geschichte de» russischen Heeres, p. 229 et suiv. ; Storch, Russland unter Alexander 1, t. III, p. 90 et suiv. ; Bogdanovitch, Histoire du règne di1 Alexandre Irr, t. I, p. 185 et suiv.

et docile sous d'aussi cruelles épreuves, ce dont elle serait capable alors, ce que nous avons vu s'annonçait, il y a cent ans déjà, dans de tels traits, qui furent communs à tous les éléments de la puissance militaire dont Alexandre Ier a disposé, la marine comprise, à laquelle cependant, il n'a pas cherché à donner un développement égal.

Il n'avait pas le pied marin. « Mon mari n'a fait que vomir », écrivait Elisabeth à sa mère, après une croisière où, à l'automne de 1797, Paul avait voulu que son fils l'accompagnât (1). Depuis, celui-ci n'a guère plus pris la mer que pour la traversée de la Manche, en 1814, et il s'est toujours désintéressé de cette partie de son appareil de guerre, y étant incliné par ceux même de ses collaborateurs qui en avaient charge. Ministre de la Marine en 1805, Tchitchagov mettait en question l'utilité même de la flotte qu'il avait sous ses ordres. « Elle ne sert pas à la défense de l'empire, écrivait-il, car elle se cache lorsque l'ennemi paraît ; pas davantage à sa gloire, car, tant de fois, elle a été sa honte, et encore moins à sa richesse, car la dépense qu'on y fait est de l'argent perdu (2). » Cet amiral était un esprit chagrin et il se découvrait des aptitudes supérieures pour la stratégie de terre, où il ne devait pas pourtant briller. Mais, huit ans plus tard, dans un rapport adressé de Saint-Pétersbourg à Paris, d'Allonville concluait à l'impossibilité même pour la Russie d'avoir une armée navale, en raison notamment de sa situation géographique, comme aussi de l'absence d'un commerce maritime nécessaire à la formation des équipages (3), et Simon Vorontsov allait plus loin encore, posant en principe que, marine de commerce ou marine

(1) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, t. I, p. 306 ; cf. Waliszewski, le Fih de la grande Catherine, p. 289 et suiv.

(2) A. -S. Vorontsov, 2 septembre 1805, Archives Vorontsovl t. XIX, p. 149.

(3) 22 août 1814, Affaires étrangères, Russie, Correspondance , t. CLIV, f. 87.

de guerre, l'inaptitude de la Russie était égale, constitutionnellement, et absolue (1).

Sous Catherine, cependant, la marine de guerre russe avait connu des jours glorieux et Pierre le Grand avait aussi jeté un défi à la géographie en donnant à son empire une capitale maritime, qui pourtant subsistait et grandissait. Et sans doute, il y avait une large part d'artifice dans ces triomphes ; mais, peu ou prou, tout était artificiel dans l'édifice de puissance dressé par le tsarisme, qui pourtant a subi l'épreuve de plusieurs siècles. La gageure était plus difficile à soutenir sur mer, parce qu'engagée d'emblée à contresens. Pierre le Grand s'est bien proposé de commencer par le commencement, en dotant son pays d'une marine marchande, et, au débouché de tout un système de voies navigables, l'emplacement de Saint-Pétersbourg était, à ce point de vue, judicieusement choisi, quoi qu'en puissent penser aujourd'hui les gouvernants des Soviets. Mais, le courant de mégalomanie l'emportant, le grand homme a pris souci d'abord de battre sur mer les Suédois, et le résultat a été que, sous Catherine, on a plaisanté la marine marchande russe, qui, disait-on, se trouvait mieux protégée que toutes ses rivales d'Europe, car, pour un bâtiment de commerce, on en voyait deux de guerre. Sous Alexandre, l'ordre naturel des facteurs a continué à être ainsi renversé, à cette différence près que le petit-fils de Catherine n'a plus porté dans ce domaine les mêmes préoccupations, le sens de sa politique ne l'y inclinant pas. Pendant la première partie de son règne, il n'a pas eu besoin d'escadres russes pour combattre Napoléon : les anglaises y suffisaient ; ni pendant la seconde, pour faire la police du continent. En sorte que la marine de commerce étant négligée comme précédemment, la marine de guerre n'a pas eu meilleur sort, bien qu'après l'avènement du souverain, tout en partageant les idées de son frère Simon, le chancelier Alexandre Vorontsov ait présidé un comité où la nécessité a été reconnue de réaliser, dans les eaux de la Baltique, le three powers standard, avec des forces égales à celles qu'étaient capables de réunir les trois autres puissances rive-

(1) Lectures à la Société d'histoire de Moscou, 1859, t. I, p. 101 ; cf. t. I, p. 111, de cet ouvrage.

raines (1). Ni Tchitchagov, ni, lui succédant en 1809, le marquis de Traversay, ne se sont très diligemment employés à la satisfaction de ce postulat, et, en 1825, un autre rapport envoyé de Saint- Pétersbourg à Paris a constaté que, sur 559 bâtiments dont la marine de guerre russe faisait état, on ne trouvait que deux vaisseaux de premier rang (2). D'autre part, au cours d'un règne de vingt-quatre ans, pendant la moitié duquel la Russie avait combattu sur tous les fronts,, cette flotte n'avait pas tiré un coup de canon.

Elle employait quelques-unes de ses unités à des croisières ; mais, impudemment et impunément dilapidé, le budget de la marine ne suffisait même pas aux frais d'un voyage d'exploration que, de 1815 à 1818, la frégate Rurik, commandée par l'Allemand Otto de Kotzebue, poursuivait dans le Pacifique et le détroit de Behring. Dépossédé de son emploi à ce moment, et, depuis un temps plus long, de la possibilité d'y servir son pays, c'est l'exchancelier Roumiantsov qui prenait à sa charge la dépense • de l'expédition, dans un intérêt scientifique (3).

Elle se rattachait pourtant aussi à une entreprise d'ordre politique et économique, où le gouvernement d'Alexandre prenait un vif intérêt, bien que le souverain affectât d'en réprouver le principe. Il faisait profession, on le sait, de répudier toute ambition de conquête. C'est sous son règne, cependant, et avec son aveu que, par delà le continent asiatique où ils ne cessaient de se pousser en avant dans tous les sens, les conquistadors russes ont franchi l'Océan et atteint la côte américaine, en quête de nouveaux établissements. Dans l'histoire du mouvement centrifuge d'expansion qui, longtemps encore, devait entraîner leur peuple hors de son orbite naturelle, cet épisode, auquel quelques pages seront consacrées plus loin, n'a pas jusqu'à présent obtenu l'attention qu'il mérite.

(1) Stohch, Russland unter Alexander I, t. VII, p. 8 et suiv. ; Viéssiélago, Histoire de la flotte russe, t. II, p. 308.

(2) Affaires étrangères, Russie, Mémoires et documents, t. XXIX.

(3) Otto von Kotzebue, Entdeckungsreise in den Jahren 1815-1818.

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