CHAPITRE XI
I. Caractère anormal de l'expansion russe. Encore à contresens. Les rives de la mer Noire et de la mer d'Azov. Conquête et colonisation. L'immigration allemande. Les Kulturtràger. Déceptions et menaces. — II. Une œuvre féconde. Le duc de Richelieu à Odessa. — III. Le Caucase. La Géorgie. Soulèvements insurrectionnels et conflits avec la Perse. Le traité de Gulistan. Ses fruits. lérmolov. Exploits héroïques et procédés barbares. Le tempérament des conquérants et le mécanisme de la conquête. — IV. La Sibérie. Ermak, Pestel et Spéranski. Un nouveau statut sibérien. Le triomphe de l'esprit bureaucratique. — V. D'Asie en Amérique. Les premiers établissements russes sur la côte occidentale du Pacifique. « Le Colomb russe ». Chélékhov. Ses premiers lieutenants. Baranov et Rezanov. Un roman d'aventures. De l'Alaska en Californie. La Compagnie russo-américaine. Sa prospérité apparente. Son absorption par FEtat. Fictions et réalités. Les ambitions hyperboliques. Le mare clausum russe. Conflit avec les États-Unis et l'Angleterre. Démonstrations présomptueuses et capitulations. Les conquistadors russes prennent plus qu'ils ne peuvent tenir. Vers le renoncement final.
Pour les autres peuples européens qui en ont subi l'entraînement, ce mouvement a coïncidé avec le moment où, à la mesure du temps, ils ont atteint l'apogée d'une puissance et d'une culture dont ils étaient tentés d'étendre ainsi les prises et le rayonnement, en dépensant ce qu'ils pouvaient considérer comme leur superflu. Tel n'a pas été le cas des deux plus grandes nations slaves. Quand, au quinzième siècle, la Pologne a assumé la colonisation des immenses territoires que l'union avec la Lituanie mettait à sa portée, les bases de sa grandeur naissante et de sa richesse en développement venaient d'être sapées par le bouleversement que la découverte de l'Amérique et l'entrée des Turcs à Constantinople opéraient dans le régime économique du monde
européen (1). Quand, au siècle suivant, la Moscovie a entamé la conquête de la Sibérie, elle venait seulement d'échapper au joug tatar, qui la laissait faible et inculte. De part et d'autre, cette poussée n'a donc pas eu le caractère d'un déversement de trop-plein. En rapport avec leur stabilisation imparfaite dans un habitat sans frontières naturelles ou politiques nettement déterminées, et avec leur tempérament exubérant, Polonais et Russes ont plutôt cédé à une sorte de remous dans le courant de migration dont ils ne se trouvaient pas encore entièrement dégagés, comme aussi à cette fièvre de mégalomanie dont, au cours de toute son histoire, le peuple de Pierre le Grand en particulier n'a pas cessé de faire paraître de multiples symptômes. En raison de quoi, s'imposant des tâches au-dessus de ses forces et négligeant celles qui le sollicitaient à son foyer, il a marché à une catastrophe.
Alexandre semble l'avoir compris. Mais il était par excellence l'homme du video meliora proboque, détériora sequor. Sous le règne de sa grand'mère, d'énormes espaces avaient été plus ou moins solidement occupés le long de la rive septentrionale de la mer Noire et de la mer d'Azov. Des essais de colonisation y avaient été entamés, avec l'aide d'immigrants allemands, auxquels l'Allemande Catherine faisait naturellement crédit d'aptitudes éducatrices dont elle attendait merveille au bénéfice de l'œuvre à laquelle elle les associait. L'expansion russe faisait ainsi le jeu du Drang nach Osten germanique. Primes de premier établissement, subventions et faveurs de toute nature, rien ne fut épargné pour attirer ces auxiliaires précieux et, tout en y répugnant, Alexandre a poursuivi cette expérience. Elle a tourné comme il était aisé de le prévoir, à une lamentable duperie, en même temps qu'à une périlleuse aventure.
Les colonies ainsi fondées constituèrent autant d'îlots nettement séparés du milieu environnant, avec lequel les Kulturtrâger présumés ne prenaient que les contacts strictement indispensables. Ils s'appliquaient, au contraire, à en garder d'aussi étroits que possible avec leur patrie d'origine, en attendant le jour où ils serviraient de fourriers à un autre exode de caractère moins paci-
(1) V. K. WaliszewskIj la Pologne inconnuet p. 44 et suiv.
250 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er
fique. Simples coureurs de fortune pour le moment, sans aucun esprit d'apostolat, ils n'avaient aucun souci d'une mission civilisatrice, à laquelle ils étaient d'ailleurs, pour la plupart, entièrement impropres. En aucun pays et en Russie moins qu'en tout autre, les immigrations allemandes n'ont jamais représenté des élites. Cependant, pour faire place à celle-ci, on jugeait bon, en Grimée notamment, de provoquer l'exode en masse de la population autochtone, matériel humain d'excellente qualité et, bien que de race asiatique, aisément adaptable à la culture européenne (1). On ne gagnait pas au change et on créait des vides qu'on n'arrivait pas à remplir, en même temps qu'on chargeait d'une menace redoutable l'avenir de l'empire tout entier. Si, en efïet, débordant son aire, le flot germanique inclinait de son propre mouvement à s'épandre abondamment dans la plaine voisine, il s'y laissait moins facilement diriger ou endiguer. Se détournant des régions excentriques où l'on cherchait à l'attirer, il se portait de préférence vers des déversoirs plus proches, où parfois encore, déterminé par un mot d'ordre reçu du Vaterland^ le choix des points visés répondait à des préoccupations qui n'étaient pas d'ordre économique. C'est ainsi que, cent ans plus tard, sous le même drapeau, la Kultur bardée de fer allait, au cœur du même pays, trouver jalonnées les routes de l'invasion.
Il semble que, dans les conseils d'Alexandre, on ait pris assez tôt conscience du danger. En 1808, en effet déjà, la nécessité était reconnue de restreindre tout au moins les opérations d'embauchage que les agents russes poursuivaient à travers l'Allemagne entière. Cependant, en 1817 encore, elles portèrent sur 1193 familles wurtembergeoises, et, en 1821, sur 450 familles prussiennes (2). La Russie suivait sa destinée qui, par l'effet naturel des situations et des tendances respectives, opposant ou accordant ses intérêts à ceux de ses voisins de l'ouest, voulait que le plus proche lui fût nuisible de plus d'une façon. Et donc, là où il intervenait, l'accord a aussi permis que, sur cette même côte méridionale, une entreprise de colonisation, poursuivie sous le règne d'Alexandre, devînt, en un point, glorieuse et féconde.
(1) V. ci-dessus, p. 8.
(2) Sérédonine, le Comité des ministres, t. I, p. 200-208.
Les colons d'origine allemande ne travaillaient, en territoire russe, que pour eux-mêmes ou pour leur Vaterland; mais un autre étranger s'est trouvé pour y accomplir une œuvre d'intérêt commun, russe en même temps qu'européen. Celui-là était un Français qui, par un coup de fortune surprenant à première vue mais se laissant aisément expliquer, a mieux réussi à cette tâche qu'à celles où il s'est essayé, depuis, dans son propre pays. En restant un très honnête et très galant homme, le duc de Richelieu devait être plus tard, en France, un ministre médiocre. Il n'avait pas le tempérament d'un chef de gouvernement constitutionnel. Au service d'un despote, n'y apportant pas les défauts que cette forme de gouvernement développe à la longue et rend communs aux maîtres et aux sujets, il a créé Odessa, en quelques années d'un travail dont le progrès prodigieux a été, en Russie comme en France, l'objet de publications assez abondantes pour qu'il soit superflu de s'y arrêter longuement à cette place.
A l'arrivée du duc, en 1803, au poste de gouverneur général de la Nouvelle Russie, la future métropole commerciale de ce pays presque aussi grand que la France n'était qu'une bourgade, où, Russes, Polonais, Grecs, Arméniens, avec quelques Turcs et Tatars, la population ne dépassait pas 5 000 âmes. A peine y trouvait-on une douzaine d'étrangers de race européenne. Quelques toises d'une jetée en construction, un bureau de douane et de quarantaine dans un hangar en bois, constituaient tout l'établissement pour le commerce. Deux cabanes en bois, également sous toit de chaume, affectées au culte et quelques casernes de même style, complétaient l'ensemble des édifices publics. Au départ de Richelieu en 1814, Odessa compta 25 000 habitants ; elle possédait une cathédrale orthodoxe, plusieurs églises grecques et catholiques, un théâtre, une salle de bal et de concerts, une école commerciale, un institut de nobles et un grand nombre de belles maisons. L'Autriche, l'Espagne, Naples et, depuis Tilsitt, la France y avaient établi des consulats, et le mouvement du port
ne cessait de grandir. En 1795, le revenu de la douane n'y était que de 30 roubles ; à la mort d'Alexandre, il devait monter à 4 millions (1).
L'œuvre ainsi accomplie en un si court espace de temps rencontrait des difficultés de toute nature. On ne trouvait dans la localité ni eau courante, ni matériaux de construction, pas même du bois de chauffage. Les forêts les plus proches étaient à vingtcinq lieues, dans la région de Kherson, et, pendant son séjour à Odessa, en 1821, Pouchkine allait se plaindre que, pateaugeant dans la boue, on y manquât d'eau potable (2). A plusieurs reprises d'autre part, les hostilités engagées dans la mer Noire ont menacé le développement naissant du trafic dans la nouvelle cité. Cependant, paralysées un moment par la guerre russo-turque, les relations commerciales entre les deux pays belligérants n'ont jamais été entièrement interrompues, et, en 1812, le port d'Odessa n'en a pas moins reçu 299 bâtiments venant de Constantinople. En 1807, autre alerte : déjà considérable dans la ville, la colonie française se trouva menacée d'expulsion ; des ordres envoyés de Saint-Pétersbourg enjoignaient au gouverneur de renvoyer tous les sujets de cette nationalité au défaut d'une caution très forte que les uns ne voulaient pas et les autres ne pouvaient acquitter. Bravement, Richelieu se porta garant pour tous et n'en laissa partir aucun. Il y risquait toute sa fortune : quelques économies qu'il était arrivé à réaliser sur son traitement et qu'il devait abandonner intégralement, cinq ans plus tard, en portant cette obole à une souscription pour « la guerre patriotique ».
Pauvre, il restait grand seigneur et le nom qu'il portait et qui faisait qu'en sollicitant l'honneur de lui être présenté un armateur ragusain l'appelait « la Sua Majesta », a été pour quelque chose dans son succès ; mais il l'a dû surtout au parti pris de se donner tout entier à son œuvre, sans rien lui demander pour lui-même. On fut heureux de s'établir, de vivre et de travailler sous la tutelle de ce fonctionnaire, comme on n'en avait pas encore vu en Russie : affable, zélé, dévoué à ses administrés et leur offrant, en dehors des espérances d'avenir, des avantages immédiats, également
(1) Sbornik, t. LIV, p. xn, 28, 232.
(2) Pouchkine, Œuvres, t. III, p. 410-411.
inconnus jusque-là au pays des tchinovniks : ordre, sécurité, justice prompte et efficace, — et pas de pots-de-vin à payer. En dehors du Français Sicard qui fut son meilleur collaborateur, les Russes eux-mêmes qu'il employait se sont, à cette école, dépouillés de quelques-uns de leurs défauts. D'être bien commandés en recevant de bons exemples est ce qui leur a toujours le plus manqué. Quelque peu compromise par les maladresse ou les négligences du successeur immédiat de Richelieu, un Français aussi mais pas du même type, le brave mais étourdi Langeron, cette œuvre a trouvé des détracteurs en Russie. En grandissant quand même, elle a eu raison de ces critiques que la jalousie inspirait (1). A tort, car, dans le mouvement aux développements multiples dont elle n'a représenté qu'une part (2), la plus glorieuse il est vrai, des Russes ont, dans d'autres directions, eu aussi un rôle qui leur fait honneur.
Les premiers établissements russes sur le versant septentional de la chaîne caucasienne remontaient à 1770, et, comme ceux de Sibérie, ils procédaient de l'initiative privée. Au gré de
(1) Le comte Kissièlév et son temps, t. I, p. 28.
(2) Les premières publications s'y rapportant ont paru du vivant de Richelieu : Reuilly, Voyage en Crimée, 1804 ; baron de Saint-Joseph, Essai historique sur le commerce et la navigation de la mer Noire, 1805 ; Sicard aîné, Lettres sur Odessa, 1812. — Après la mort du duc, son ancien aide de camp, le colonel Stempkowski, a inséré dans la Revue asiatique (1822) une « notice sur les travaux administratifs de M. le duc de Richelieu dans la R.ussie méridionale ». Depuis, en Russie comme en France, documentaire ou biographique, la littérature du sujet est devenue très abondante. La Société d'histoire russe lui a notamment consacré, en 1886, le LIVe volume de son recueil (Sbornik), en même temps que dans son ouvrage substantiel sur « les Français en Russie et les Paisses en France », L. Pingaud en faisait
a matière d'une monographie détaillée. A consulter encore, en russe : Smolianinov, Histoire de la ville d'Odessa; Mikhniévitch, Biographie du duc de Richelieu; Nadler, « Odessa au cours des premières années de son existence ; » détails dans Messager d'Odessa, 1828, n°8 33, 36 ; Annales de la Patrie, 1824, t. XXXVI, p. 161 ; en français : Saint-Priest, Etudes diplomatiques et littéraires, t. II, p. 256 et suiv., 284 et suiv. ; Rochechouart, Souvenirs, p. 132 ; Crousaz-Crétet, le Duc de Richelieu en Russie, p. 58-123; et la Notice de C SicarDj dans le volume ci-dessus mentionné du Sbornik.
ses inclinations personnelles, Alexandre eût volontiers arrêté les progrès de l'occupation militaire qui suivait et dépassait l'autre. Trouvant réalisée déjà la conquête de la Géorgie, il ne manqua pas de réprouver en termes véhéments cette « spoliation )) ; mais, ses conseillers faisant valoir l'état d'anarchie qui régnait dans le pays en cause et le désir des habitants d'y èlre soustraits, il céda, en acceptant aussi la soumission des khanats voisins : Daghestan, Derbent, Kouba et Bakou. Rappelant en 1802 le général Knorring, qui, à Tiflis où il avait fait en avril une entrée triomphale, se trouvait aux prises avec des mouvements insurrectionnels, provoqués par des mesures de police quelque peu rudes, il donnait, cependant, à son successeur, le prince Tsitsianov, des instructions où il l'invitait à se souvenir que la Russie ne poursuivait dans ce pays d'autre but que le bonheur de ses habitants.
Descendant lui-même des anciens souverains de cette région, les tsars de Karthalinie, et unissant à une grande instruction le caractère le plus noble, le nouveau commandant en chef des troupes russes ne demandait pas mieux que de s'inspirer de cette indication. Mais il avait aussi ordre d'envoyer en Russie toute la famille des princes dépossédés, et la veuve du dernier tsar de Géorgie Georges XÏÏI, Marie, poignarda le général Lazarev qui était chargé de l'exécution de cette mesure. Ne s'en laissant pas déconcerter, Tsitsianov s'appliqua à poursuivre de front l'œuvre de conquête et celle de la civilisation. Fondant à Tiflis une École de Hautes Etudes, il obtenait en même temps la soumission du tsar Dadian de Mingrélie et réduisait par les armes la résistance des tribus guerrières et intraitables de Hanja, succès qui amenait à capitulation le tsar d'ïmérétie, Salomon, et presque tous les khanats à l'est de la Géorgie. Mais, ayant déjà encouragé et soutenu leur résistance, la Perse et la Turquie se trouvèrent portées par leur défaite à une intervention plus énergique, et, après avoir réduit encore le khan du Chirvan, Tsitsianov se laissa attirer à Bakou dans un guet-apens, où il fut assassiné, avec son aide de camp, le lieutenant-colonel Eristov.
Sur le champ d'Arpatch, aux environs de Kars, où, le 30 juin 1807, il gagna le bâton de feld-maréchal, le successeur
de Tsitsianov, Goudovitch, eut raison des Persans, et, en 1812, la Turquie, Tannée suivante la Perse furent portées à traiter, la Russie retenant, sur la base de Yuti possidetis, la Gabardie, le Chirvan, Derbent, Bakou, tout le Daghestan, la Géorgie, l'Imérétie, la Mingrélie et l'Abhazie, avec leurs dépendances. Mais, outre qu'elles se montraient plus onéreuses que productives, ces conquêtes restèrent précaires, jusqu'au moment où, pour l'œuvre de force sinon de culture à y réaliser, l'homme nécessaire fut, en 1816, désigné par un jeu d'influences auxquelles Alexandre a cédé encore, à son corps défendant.
Né en 1877 d'une ancienne mais peu riche famille de la province d'Orel, Alexis lérmolov n'avait pas encore, à près de quarante ans, donné sa mesure, bien qu'il eût figuré, en 1812-1815, à la tête de l'état-major de la 2e armée. Personnage hors cadre, d'une originalité puissante, il ne possédait sans doute pas l'étoffe d'un stratège au mode napoléonien. Énorme, avec une tête de lion et des yeux perçants sous des sourcils en broussaille, doué d'une force herculéenne et d'un tempérament de fer, brave jusqu'à la plus folle témérité en même temps qu'infiniment rusé, on eût dit un Ilia de Mourom, ressuscité de la légende du onzième siècle. La crédulité populaire lui attribuait aussi des facultés surnaturelles, comme d'être, en sa peau de pachyderme, insensible à la douleur et à l'épreuve des balles, ou de pouvoir retenir indéfiniment sa respiration ainsi que les battements de son cœur. Et il n'y contredisait pas. Rien d'un barbare pourtant. Beau parleur et lettré, il devait, dans les dernières années de sa vie, se donner une belle bibliothèque, dont l'université de Moscou a, depuis, fait l'acquisition et où la reliure artistique d'un grand nombre de volumes était l'ouvrage des mêmes mains qui avaient dompté les peuplades belliqueuses du Caucase. Joyeux viveur avec cela, buveur et trousseur de cotillons également intrépide, Alexis Petrovitch aura été, qualités et défauts, un représentant typique de la « large nature » russe. Dans sa meilleure expression, car les qualités l'emportaient, rares, pour ne pas dire uniques, dans le milieu auquel il appartenait : droiture, désintéressement et courage moral au pair avec le courage physique (1).
(1) V. sur lui : Davydov (D. V.), Mémoires, p. 17 et suiv.
On a souvenir (1) du mouvement de colère irréfléchi qui, en 1815, pendant son second séjour à Paris, portait Alexandre à infliger, hors de tout propos, une punition humiliante à deux de ses chefs de régiment. Chargé de l'exécution, Iérmolov laissa passer la journée sans tenir compte de l'ordre reçu, et, le soir, il se rendit longtemps introuvable. Le souverain le réclamant avec une fureur grandissante, on finit par le découvrir dans un lieu de plaisir que, disait-il, le roi de Prusse et lui fréquentaient seuls, avec de jolies filles, et qu'il refusa de quitter, sans que l'algarade eût les suites qu'elle pouvait faire craindre. Avec sa carrure de géant et sa loyauté au-dessus de tout soupçon, cet indiscipliné inspirait à Alexandre un sentiment où le respect se mélangeait de peur. Araktchéiév, d'autre part, le voyait avec inquiétude dans l'entourage du souverain, et c'est ainsi que Iérmolov se trouva choisi pour ce poste du Caucase qui passait pour également périlleux et ingrat. Mais Alexis Petrovitch se flattait d'y mieux réussir que ses devanciers, et il écrivait à son ami Zakrevski : « Sois en repos, Arsène, nous ne ferons pas honte au nom russe (2). » En outre et par-dessus tout, il était aise de s'éloigner de la cour, de ses intrigues et de ses bassesses (3).
Ses instructions lui prescrivaient de se rendre d'abord à Téhéran, en raison des difficultés auxquelles donnait lieu l'application du traité de 1813. Rendu à destination, il refusa devant l'héritier du trône, Abbas Mirza, puis devant le shah lui-même de quitter ses bottes et de revêtir les chaussettes rouges protocolaires, détail d'étiquette auquel les envoyés anglais se prêtaient docilement, comme avait fait aussi le général Gardanne, représentant de Napoléon. Se faisant fort d'indiquer le jour où, s'il était besoin, ses troupes entreraient à Tauris ; jurant par la barbe du prophète qu'il descendait en ligne directe de Tchinghiz-Khan, en prenant
(2) Sbornik, t. LXXIII, p. 215.
(3) Pour la personnalité de Iérmolov, v. ses Mémoires; ses rapports dans Lectures de la Société d'histoire et d'antiquités, 1867-1868 ; fragments de sa correspondance dans Sbornik, t. LXXIII, p. 188 et suiv. et Ancienne Russiet 1872, t. VI, p. 493 et suiv. ; A. -S. Iérmolov, Essai biographiques; M.-N. Pokhvistine, dans Ancienne Russie, 1872, t. VI, p. 487 et suiv. ; Jirkiévitcu, même recueil, 1874, t. XI, p. 635 ; Pogodine, dans Messager russe, 1864, mai, p. 239.
texte pour traiter Sa Hautesse de suzerain à vassal et faisant, sous les yeux du souverain, saisir et fouetter un de ses agents, il le terrorisa, lui et ses conseillers, et, ne cédant sur rien, il mena sa mission diplomatique à bonne fin. Il n'avait pas 200 hommes avec lui.
Mais, avec 50 000 hommes, il ne disposait pas, à Tiflis même, de forces suffisantes, et, à ses demandes de renfort, Volkonski répondait que « l'empereur ne voulait de guerre sous aucun prétexte », tandis qu'Araktchéiév ironisait à sa façon, disant que « son cher ami » devait être satisfait des victoires remportées à Téhéran ; elles lui vaudraient, un jour prochain, le bâton de feld-mâréchal et Araktchéiév solliciterait alors le poste de son chef d'état-major. Sur l'immense front de bandière où il devait faire face à des tribus dont la guerre était l'élément naturel, Iérmolov n'avait pourtant pas le choix. Bien secondé par un lieutenant aussi énergique qu'habile, le prince Madatov, qui, originaire de la contrée, s'entendait à y manœuvrer, et un autre indigène, le prince Bekovitch-Tcherkaski, qui, rompu aux procédés de terreur, massacrait plus de 300 familles au cours d'une opération de représailles (1), il fit si bien qu'en mars 1824, de Kouba à Ghemakha, il put franchir une distance de 25 lieues avec une escorte de 25 hommes, et, à la fin du règne, sur une étendue de plus de 1 000 kilomètres, une ligne de postes fortifiés avait donné à la conquête une base solide, en même temps que les colonies cosaques atteignaient les sources du Kouban, de la Malka et du Terek (2).
Mais ces succès étaient d'ordre purement militaire, en une forme qui, exploits héroïques et procédés barbares se substituant régulièrement aux velléités d'action humanitaire, constituait le mécanisme normal de l'expansion russe partout où elle se portait. Avant que Spéranski y eût passé, et même après, la Sibérie en a fait aussi l'expérience.
(1) E. Brûmmer, « Souvenirs, » dans Recueil du Caucase, t. XV; E. Kozoubski, dans Archives russes, 1904, t. III, p. 24 et suiv.
(2) A. -P. Bf.rgé, dans Ancienne Russie, 1877, t. XIX, p. 255 et suiv., 389 et suiv. ; Potto, éditeur de l'Etablissement de la domination russe au Caucase, t. IV, lre partie, p. 11 et suiv. ; Actes de la Commission archéographique du Caucase, t. VI, 2e partie, p. 155-157 ; N.-N. Mouraviov, « Mémoires, » dans Archives russes, 1886, t. I, p. 476 et suiv.
Depuis 1803, Ivan Borissovitch Pestel, le père du décembriste^ y faisait regretter ses prédécesseurs, qui n'avaient pourtant pas été des administrateurs modèles. Depuis 1806, il n'y paraissait plus, résidant à Saint-Pétersbourg et abandonnant le gouvernement direct à ses trois lieutenants, Treskine à Irkoutsk, Illitchevski à Tomsk et von Brink, un autre Allemand, à Tobolsk, qui luttaient d'incapacité ou de malfaisance (1), Ivan Borissovilch couvrant leurs déprédations et leurs excès de toute nature, et se trouvant couvert lui-même par les relations amicales qu'il entretenait avec la famille Poukalov, et, de ce chef, avec Araktchéiév (2). En 1819, une brouille se produisit de ce côté, en même temps que le vice-empereur prenait alarme des rapports qui, par voie de correspondance, se rétablissaient entre le maître et l'ancien favori, retenu à Penza, mais ne s'y trouvant plus assez éloigné de Saint-Pétersbourg au gré de son successeur. C'est ce qui' fit décider le remplacement de Pestel par Spéranski, avec ordre pour le nouveau titulaire du poste de le rejoindre directement et dans le plus bref délai.
Avant de franchir l'Oural, Spéranski reçut encore deux lettres d'Alexandre, où le souverain lui donnait à entendre que le choix fait dans sa personne pour le gouvernement de la Sibérie était un acheminement à une réhabilitation complète et une lettre d' Araktchéiév, où, ironisant encore, le vice-empereur disait être réjoui par la perspective de céder bientôt le fardeau des affaires à des mains plus vigoureuses, ayant toujours aimé Mikhaïlo Mikhaïlovitch, alors même qu'au faîte des grandeurs, celui-ci « ne daignait pas seulement regarder son frère (3). » Spéranski n'y
(1) A. -M. Tourgueniev, « Mémoires, » Ancienne Russie, 1895, t. LXXXIII, p. 39 et suiv. ; I. Dmitriév, Mémoires, p. 188 ; Korff, Vie de Spéranski, t. II, p. 164 et suiv. ; Bogdanovitch, Histoire du règne d'Alexandre Ia2 t. I, p. vi, 97 et suiv.
(2) V. t. II, p. 449, de cet ouvrage.
(3) Korff, Vie de Spéranski, p. 160-161.
était pas trompé et il écrivait à son ami Stalypine : « Quoi que j'aie fait pour éviter la Sibérie, je n'y échappe pas! Comme un cauchemar de nuit, l'idée de ce voyage n'a pas cessé de me hanter depuis le 17 mars 1812, et voici l'horrible rêve réalisé (1). »
Avec des pouvoirs dictatoriaux, il avait mission de procéder à une enquête sur la situation du pays et de préparer le projet d'une réforme fondamentale de son administration. L'occasion d'une œuvre immense autant que glorieuse lui était offerte et il n'en éprouvait que l'impression d'un exil plus dur que ceux qu'il avait déjà subis, le sentiment d'être envoyé au bagne, avec une corvée, à sa charge, au sujet de laquelle il n'avait qu'une idée qui était de s'en acquitter dans le plus court espace de temps possible, un an, un an et demi au plus. Avec ses horizons si vastes, ses ressources si variées et ses aspects si pittoresques, le pays où il devait s'employer ne disait rien à son esprit et à son cœur, et, en fait, il n'en savait rien, bien que, étant le fa tutto, il e$t autrefois mis la main à une instruction pour le prédécesseur immédiat de Pestel, I. Sélifontov. Gomme pour tout le monde en Russie et au dehors, la Sibérie était pour lui ce que les Russes en faisaient depuis qu'ils s'y trouvaient établis, un lieu d'épouvante, un bagne précisément.
Rendu à Tobolsk le 19 mai 1819, il besogna, en homme dur à la peine, selon son tempérament, et en homme intelligent, selon ses capacités, mais en bureaucrate toujours, entassant des monceaux de dossiers, et trouvant cependant trop long le temps si parcimonieusement mesuré à une besogne si énorme : il en employait une partie à la traduction de Y Histoire de Vancienne et de la nouvelle littérature de Schlegel, ainsi qu'à une volumineuse correspondance, où, comme Ovide à Rome, des rives inhospitalières du Pont-Euxin, il adressait à Saint-Pétersbourg ses tristia sibériens. Le 6 avril 1821, il fut de retour, se flattant sans vergogne d'avoir découvert une autre Amérique ; « Ermak seul peut m'en disputer l'honneur », écrivait-il à sa fille (2). Statistique, géographie, topographie, histoire et ethnographie, il rapportait des tonnes de documents et se trouvait, par les résultats
(1) Penza, 13 avril 1819, Archives russes, 1871, p. 454.
(2) Irkoutsk, 13 février 1820, Archives russes, 1868, p. 1684.
260 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er
de cette enquête, confirmé dans l'opinion qu'il s'était faite à son premier contact avec le pays qu'il quittait et qui était qu'on devait le juger impropre à fournir un cadre convenable pour le développement des formes normales de la vie civilisée, partant uniquement bon à servir de lieu de déportation (1).
Un Comité spécial fut chargé d'examiner les indications récueillies par le rival d'Ermak, ainsi que les dix projets de réforme en 3020 articles qui en constituaient la conclusion. Avec Araktchéiév, il comprenait le prince Galitzine, Kampenhausen, Gouriév et Kotchoubey, tous entièrement étrangers au problème en cause. Le 3 août de la même année, ils eurent mené à terme leur travail, et, divisée en deux régions distinctes, occidentale et orientale, la Sibérie se trouva dotée d'un statut (2).
Spéranski avait su y reconnaître les vices d'une administration souverainement malfaisante ; mais, pour les corriger, il n'avait aperçu d'autre moyen qu'un renforcement de l'organisation bureaucratique dont elle était l'expression. Il s'était porté à quelques mesures pour refréner les abus des autorités locales dans leurs rapports avec les indigènes, et, réformant une injustice criante de la législation en vigueur, il avait fait décider que les descendants des déportés ne leur seraient plus assimilés au point de vue de leur condition juridique (3). Mais, en pleine conscience pour le coup d'une continuité d'action avec son devancier du seizième siècle, bien qu'en contradiction avec le jugement qu'il portait sur la valeur de cette conquête asiatique, il s'était appliqué aussi à en stimuler l'extension vers les steppes de l'Asie centrale, œuvre qui devait être poursuivie sous les règnes de Nicolas Ier et d'Alexandre Iï et qui n'était qu'un développement naturel de l'incoercible bien qu'à beaucoup d'égards irrationnelle poussée dont, en une autre direction, l'Océan même n'arrêtait pas l'élan.
(1) A sa fille, Tobolsk, 14 juin 1819, ibid., 1868, p. 1684.
(2) Recueil complet des lois, t. XXXVIII, n° 29124.
(3) Batiénkov, Mémoires, Archives russes, 1881, t. II, p. 270 et suiv. ; Romanovitch-Slavatynski, le comte Spéranski, p. 28.
Constitués à la même époque, les établissements russes d'Amérique procédaient des voyages d'exploration qui, au début du dix-huitième siècle, avaient abouti à la constatation d'une solution de continuité entre le continent nord-asiatique et le continent américain et à la découverte, en 1728, par le Jutlandais Behring du détroit qui porte son nom. Un compagnon russe de ce navigateur, Tsirikov, s'était avisé de ramener de cette expédition une quantité considérable de peaux de phoques qu'il avait trouvé à vendre avantageusement. Il eut des émules, et, en 1781, un marchand d'Irkoutsk, Grégoire Ivanovitch Ghélékhov, faisant le commerce des pelleteries et entretenant pour cet objet des agences au Kamtchatka et même aux îles Kouriles, se porta avec ses cousins, Michel et Grégoire Golikov, l'un capitaine de vaisseau, l'autre marchand comme lui-même, à fonder une société d'exploitation qui prit le nom de « Compagnie américaine du Nord et des Iles Kouriles ». Le but avoué de l'entreprise était d'ordre purement commercial ; cependant, le 31 janvier 1766 déjà, le commandant du port d'Okhotsk, Plenissner, avait envoyé au département dont il relevait un rapport où se trouvaient ces lignes : « On pourra quand on voudra assujettir le continent américain jusqu'à la Californie » et, en février de la même année, le gouverneur de Tobolsk, Tchitchérine, annonçait l'annexion de six îles Aléoutiennes (1). Ces initiatives répondaient à un courant d'idées qui se propageait dans le monde du far-east russe, et, prenant en 1787 la direction de la Compagnie américaine, Alexandre Baranov (2), homme instruit et énergique, donna expressément à son effort, comme but principal, la propagation du christia-
(1) Recueil complet des lois, t. XVIII, n0» 12589, 13320; Krosenster**, Reise um die Welt in den Jahren 1803-1806, t. I, p. 10 et suiv.; Berch, Chronologische Geschichle der Entdeckuntj der Aleulischen Insein, i. I, p. 137 et suiv. ; Davydov, Zweimalige Reise... nach Amerika, t. II, p. 182 et suiv. ; cf. Pilder, Die Russich. Amer, Handels C*y p. 4 et suiv.
(2) V. sa biographie par Khliébnikov.
nisme parmi les indigènes du littoral américain et l'extension de la domination russe sur cette côte, où le nombre des colons de cette nationalité ne dépassait cependant pas encore 150 (1). Au cours des années suivantes, une entreprise rivale surgissant à Irkoutsk, les affaires de la Compagnie périclitèrent, jusqu'en 1799, époque à laquelle aboutit la fusion des deux sociétés en une seule, à laquelle, sur les instances d'un gendre du « Colomb russe », comme Diérj aviné a hyperboliquement appelé Chélekhov, Nicolas Rezanov, procureur général au 1er département du Sénat et homme fort entreprenant, Paul Ier accorda un privilège, sous la garantie d'un statut ainsi que d'un règlement très minutieusement établis (2). Chélekhov était mort en 1795.
La nouvelle compagnie s'appela Russo-Américaine et se trouva officiellement constituée aux fins de découverte de nouveaux territoires et de colonisation civilisatrice, selon le plan esquissé par Baranov, en y ajoutant le développement de relations commerciales avec la Chine, le Japon et les autres pays voisins. Son privilège lui assurait l'assistance des forces terrestres et navales de l'Empire, selon le vœu que « le Colomb russe » avait vainement formulé. Son statut fut, avec ces indications, porté à la connaissance de tous les cabinets, sans qu'il soulevât aucune protestation de leur part, circonstance dont le gouvernement russe devait se prévaloir ultérieurement (3).
Le premier établissement de la compagnie par delà le détroit de Behring fut à l'île de Sitka, où cependant, en 1801, pendant une absence de son fondateur, le fort par lui construit fut détruit, les indigènes massacrant tous les occupants russes de l'île. En 1804. avec l'aide d'un renfort envoyé de Kronstadt, Baranov reprit possession de l'île, et, l'année suivante, revenant du Japon où il avait échoué dans une tentative pour nouer des relations diplomatiques et commerciales avec ce pays (4), Rezanov se piqua
(1) Ancienne Russie, 1895, t. LXXXIV, p. 124 et suiv.
(2) Recueil complet des lois, t. XIX, n° 18076 ; comte Khvostot, les Navigateurs russes, p. 47.
(3) Matériaux pour l'histoire de la colonisation russe sur les rives de l'océan Pacifique ; Berch, loc. cit. ; Chélekhov, Premier voyage sur l'océan Pacifique.
(4) Sur cette mission, v. K. Voiénski, dans Ancienne Russie, 1895, t. LXXXIV, p. 123 et suiv. ; Khliébnikov, Biographie de Baranov, p. 80 ;
de pousser à fond l'effort déjà entamé, par la fondation d'une école et d'un orphelinat, pour policer les indigènes. Il apportait une bibliothèque de plusieurs milliers de volumes, voire les éléments d'un cabinet de physique et d'histoire naturelle, où figurait une machine électrique qui avait fait partie des présents destinés à l'empereur du Japon mais refusés. Il dressa un programme d'études où, avec la géographie et les mathématiques, l'enseignement de la langue française était compris, et il entendait que, dans un avenir prochain, la Compagnie recrutât son personnel administratif et naval parmi les élèves ainsi formés (1).
Mais la base matérielle de cette œuvre civilisatrice restait extrêmement fragile. Les établissements de la Compagnie grandissaient et augmentaient leur trafic, mais ils éprouvaient une difficulté croissante aussi à s'alimenter. Les îles Aléoutiennes et Kouriles ne se prêtant pas à la culture, ils étaient à la merci des approvisionnements amenés à frais énormes d'Irkoutsk par Iakoutsk et Okhotsk (2). Rezanov jugea indispensable de leur assurer une base de ravitaillement en Amérique même, et ce fut le point de départ d'une nouvelle odyssée qui devait, à un moment, prendre forme d'un roman d'aventures. Sur la Junon, bâtiment acheté aux Américains, Rezanov fit voile vers la côte de Californie, et, pour se concilier le commandant de San-Francisco, il s'attaqua à sa fille, Dona Conception (Concha) Arguëllo. Bien qu'il eût passé la quarantaine, il s'en fit aimer. Veuf, il demanda et obtint sa main, et, sur ce projet d'union matrimoniale, il construisit tout un plan d'alliance économique. Rentrant en Russie, il se ferait envoyer à Madrid, obtiendrait du gouvernement espagnol les engagements que les autorités californiennes n'osaient contracter pour une fourniture régulière de vivres, et il reviendrait chercher sa fiancée, ainsi que cette autre toison d'or.
Donnant la mesure du tempérament audacieux et de l'esprit
Lissianski, A voyage round the world, p. 219 et suiv. ; Bancroft, Workst t. XXXIT, p. 111, 421 et suiv.
(1) Rapport de Rezanov au ministre du Commerce, 17 juin 1806, dan* Tikhménév, la Fondation de la Compagnie Russo- Américaine % t. II, Annexes, p. 172 et suiv. ; p. 194 ; Golovnine, Œuvres, t. IIÏ; lre partie, p. 115 et suiv.
(2) Archives Mordvinov, t. VI, p. 666.
ingénieux propre aux hommes de son pays, cette aventure a bien fourni à une Américaine de talent le sujet d'un roman pittoresque à souhait (1), mais elle a mal tourné. Sur le chemin de Saint-Pétersbourg, Rezanov a trouvé la mort à la suite d'un accident de cheval, et au même moment, ses lieutenants vengeaient l'échec de leur chef à Tokio, par une entreprise d'odieux brigandage sur les établissements japonais du Kamtchatka (2), excluant ainsi, pour de longues années, toute possibilité de rapprochement entre la Russie et l'Empire du Soleil Levant.
Aux mains des conquistadors russes, le flambeau de la civilisation qu'ils se piquaient de porter était un luminaire à éclipses et, autant que des difficultés d'ordre matériel qu'ils y rencontraient, leur œuvre en Amérique se ressentait des défaillances morales qu'ils y mettaient à jour. En raison des conditions peu attrayantes de ce service, les agents de la Compagnie étaient, pour la plupart, de qualité très peu satisfaisante, marchands en faillite, ouvriers en maraude ou même forçats évadés, et, tout en les assujettissant à une discipline de fer, leurs chefs toléraient les excès dont ils se rendaient coupables envers les indigènes (3).
En 1809, Baranov renouvela cependant la tentative de Rezanov en Californie, se donnant cette fois pour but l'établissement d'une colonie, qui, en novembre 1811, fut fondée, par 38°33' de latitude nord et 123°33' de longitude ouest, à 30 kilomètres seulement de San-Francisco, et porta le nom de Ross (4). Les autorités espagnoles du lieu témoignèrent d'abord assez de bienveillance à ces voisins imprévus, consentant même à leur fournir du matériel d'exploitation, semences et bétail ; mais, après la chute de Napoléon, le gouvernement de Madrid modifiant son attitude, les colons russes eurent avis que toute la côte occidentale d'Amérique jusqu'à la mer de glace faisait partie des possessions de Sa Majesté Catholique, en raison de quoi ils étaient invités à
(1) Gertrude Atherton, Rezanov, 1906.
(2) A. Davydov, Reise... nach Amerika, p. 18 et suiv.
(3) Billings, An account qf... a expédition lo the norihern parts of Russiat p. 55, 161.
(4) Archives Mordvinov, t. VI, p. 666 et suiv. ; Kotzebue, Entedeckungsreise, t. II, p. 9 et suiv. — Aux Archives de V empire, 1789, t. VII, n° 2742 et 1822, t. XV, n° 333, se trouvaient, avant la Révolution, de volumineux dossiers se rapportant à ces établissements.
l'évacuer sans délai. Ils ne voulurent en tenir aucun compte ; mais il parut bientôt que l'objet lui-même de cette colonisation était manqué : loin de pourvoir à l'alimentation des établissements du nord, cet établissement méridional ne réussissait pas à satisfaire ses propres besoins sur un sol pourtant des plus fertiles. Des cultures qu'ils y entreprenaient, les Russes obtenaient moins d'un quart du rendement que les Espagnols tiraient des champs limitrophes (1).^
Les bilans de la Compagnie accusaient une prospérité croissante. En 1800 déjà, son siège avait été transféré d'Irkoutsk à Saint-Pétersbourg, et, à ce moment, contre un capital initial de 714 000 roubles, correspondant à 714 actions de 1 000, elle avait mis en balance un actif évalué à 2 634 365 roubles. Cependant, une augmentation du capital étant décidée, sur 1 000 actions nouvelles offertes au pair, 14 seulement trouvaient preneurs pendant la durée de la souscription fixée à six mois. L'empereur et tous les hauts personnages figurant parmi ses premiers souscripteurs, il convenait que les affaires de la Compagnie fussent présentées comme brillantes et sa comptabilité participait des méthodes que Gouriév pratiquait à la direction des finances de l'Empire.
En 1819, à l'occasion du renouvellement de son privilège, elle produisit encore un bilan impressionnant, faisant état, des îles Aléoutiennes à la côte de Californie, de pas moins de 17 établissements, avec forts, redoutes et chantiers de construction, écoles et asiles, ainsi que d'une activité commerciale, qui, de 1797 à 1818, lui avait fait réaliser un bénéfice net de plus de 6 millions de roubles. Mais l'exposé ainsi présenté indiquait aussi que, pour la défense et la police de cet empire, elle ne disposait que de 500 hommes et il ne disait pas que, dans toutes les colonies en faisant partie, une détresse affreuse se conjuguait avec une corruption effroyable (2), laissant prévoir la faillite à laquelle cette entreprise allait aboutir quarante ans plus tard.
(1) Archives Mordvinov, loc. cit. (L'amiral Mordvinov fut actionnaire important de la compagnie) ; Golovnine, Œuvres, t. III, lre partie, p. 151 et suiv.
(2) Archives Mordvinov, t. VI, p. 632 et suiv. ; Khliébnikov, loc. cit., p. 188.
Elle devait être déterminée en grande partie par le renforcement progressif de la mainmise de l'État sur une œuvre où il introduisait le principe de mort qu'il portait en lui-même, la Compagnie ne se défendant pas contre cette intrusion, mais la sollicitant même pour obtenir, d'une part, une extension de ses privilèges, et de l'autre une protection contre les rivalités et les hostilités que le faible gouvernement espagnol n'était plus seul à lui opposer. En 1810 déjà, le futur successeur de Monroë à la présidence des États-Unis, John Quincy Adams, envoyé à ce moment auprès de la cour de Saint-Pétersbourg, avait demandé jusqu'où le gouvernement russe prétendait étendre ses possessions et il avait reçu une réponse qui ne pouvait le satisfaire. Elle indiquait en effet, comme limite extrême, le 45°15' de latitude nord (1), alors que Rezanov s'était déjà, dans sa tentative californienne, porté beaucoup plus au sud. Les relations entre les deux puissances se trouvant, à ce moment établies sur un pied de grande cordialité, Adams n'insista pas, et, en 1818 encore, au poste de secrétaire d'Etat pour les relations extérieures, un de ses agents sur la côte du Pacifique, Prévost, lui signalant la présence des Russes aux îles Sandwich et à proximité de San-Francisco, il n'en prenait pas alarme. Écrivant le 28 juin 1818 à son successeur à Saint-Pétersbourg, George Washington Campbell, il exprimait l'idée que, du fait de la direction donnée par Alexandre à sa politique qui l'inclinait à abandonner le programme à grande portée de Pierre le Grand, la Russie ne pouvait être une rivale redoutable pour les États-Unis (2). Mais, au 13 septembre 1821, un nouveau privilège accordé à la Compagnie russo-américaine et un oukase publié trois jours plus tard allaient donner à la question un aspect nouveau. Ignorant l'aventure californienne, bien que Baranov après Rezanov eût obtenu pour elle l'assentiment, au moins tacite, de son gouvernement, le premier de ces documents fixait modestement la frontière des établissements russes d'Amérique au 51° de latitude, mais le second réservait à l'usage exclusif des sujets du tsar le droit de commerce, de la pêche, de la chasse et de toutes les utilisations connexes sur la côte occi-
(1) Hildt, Early... négociations of Russia with the U. S., p. 48 et suiv. (2} J. Q. Adams Writings, t. VI, p. 372 ; Callahan, American Relations t p. 32.
dentale du continent américain, jusqu'à cette limite, ainsi que sur les îles Àléoutiennes, les îles Kouriles et la côte sibérienne jusqu'au 45°51' de latitude, et c'était la proclamation d'un mare clausum constitué au bénéfice de la Russie dans des eaux où, à la même heure, deux autres puissances faisaient acte de possession : des négociations engagées depuis l'année précédente entre le gouvernement de Washington et celui de Madrid venaient en effet d'aboutir à un accord, qui reconnaissait aux États-Unis un droit également exclusif à toute la côte en litige, entre les 42° et 60° de latitude.
Un conflit s'est trouvé ainsi ouvert et il a pris un caractère orageux quand, en 1823, les puissances de la Sainte-Alliance eurent paru disposées à intervenir en faveur du gouvernement espagnol contre le soulèvement insurrectionnel de ses colonies d'Amérique. Avant même que le message présidentiel du 2 décembre 1823 exposât la doctrine à laquelle Monroë a attaché son nom, Adams avait déjà, dans les discussions qui s'envenimaient entre Washington et Saint-Pétersbourg, exprimé la pensée que les côtes américaines ne devaient plus devenir l'objet d'une colonisation européenne. Il disait aussi qu'il s'attendrait à voir le Chimborasso effondré dans la mer plutôt que la domination espagnole sur le continent américain rétablie par les soins de la Sainte- Alliance (1).
Le débat décisif s'engagea le 9 février 1824, entre le nouveau représentant des États-Unis à Saint-Pétersbourg, Middleton, et Nesselrode qui portait sur ce terrain une affectation de désinvolture et de nonchalance, jusqu'à prétendre qu'il n'apercevait pas que le message du 2 décembre 1823 visât de quelque façon la Russie, bien que les premières lignes y fissent allusion aux démêlés des États-Unis avec cette puissance, en motivant par
(i) J. Q. Adams, Writings, t. VII, p. 212 et suiv. ; le même, Memoirs, t. VI, p. 10 et suiv. ; Hildt, Early Négociations, p. 175 et suiv. ; Greenhow, History of Oregon and Californie*, chap. iv ; Heinz, Die Beziehungen zwischen Russland, England und Nordamerika im J. 1823, p. 66 et suiv. ; Callahan, American Relations in the Pacific, p. 33 et suiv. La correspondance diplomatique relative à cet objet a été publiée dans American historical Review, t. XVIII, p. 329 et suiv. et American State Papers, Foreign Relations, t. V, p. 434 et suiv., d'après les originaux des Archives principales du ministère des Affaires étrangères à Saint-Pétersbourg, 1821, n° 5579.
eux cette déclaration de principes. Middîeton, cependant, prenait l'affaire très au sérieux, et, le 17 avril 1824, il emporta la signature d'une convention qui, donnant entièrement gain de cause à son pays, proclamait libres la navigation, la pêche et le commerce dans toute l'étendue des eaux et côtes du Pacifique. Elle fixait aussi la frontière des possessions respectives et seulement provisoirement, pour dix ans, au 54°40' de latitude (1).
En brouille avec l'Angleterre, la Russie ne pouvait encourir encore le risque d'une querelle avec les États-Unis. Critiquée par Mordvinov, Ryléiév et Zavalichine, vivement discutée en haut lieu, la convention faillit être désavouée, et l'envoyé russe à Washington, baron de Tuyll, qui avait déjà occupé ce poste en 1817, essaya de la faire amender. Mais, les Américains tenant bon, les ratifications n'en furent pas moins échangées le 11 janvier 1825 (2).
Communiqué au cabinet anglais, Y oukase du 16 septembre 1821 avait aussi soulevé de sa part des objections auxquelles le gouvernement russe s'était empressé de faire droit dans les instructions données au capitaine Lazarev, qui commandait le Kreuzer, navire destiné à patrouiller dans les eaux en litige. Il lui était enjoint de ne réprimer que la contrebande seule (3). Sur quoi l'affaire demeura assoupie jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Canning, qui, en septembre 1822, la réveilla, non sans quelque animosité, mais se prêta aussi, le 23 février 1825, à la conclusion d'une convention transactionnelle. Copiée, dans ses grandes lignes, sur celle du 17 avril 1824 entre la Russie et les États-Unis, elle définissait avec plus de précision les situations respectives. Il y était stipulé que les sujets respectifs ne s'approcheraient des établissements de l'autre partie qu'avec l'autorisation des autorités locales, la frontière reconnue allant du 50°40' nord, le long du Portland
(1) Texte anglais dans Hildt, loc. cit., p. 186 et suiv. Sur cette convention, ainsi que les négociations et actes qui l'ont précédée, un volumineux dossier se trouvait avant la Révolution aux Archives principales du ministère des Affaires étrangères, à Saint-Pétersbourg, 1826. n° 1213.
(2) Archives Mordvinov, t. VI, p. 682 et suiv. ; Hildt, loc. cit., p. 190 et suiv. — La correspondance diplomatique avec de Tuyll aux Archives principales du ministère des Affaires étrangères à Saint-Pétersbourg, 1817, t. VII, n°23; 1823; n<* 55, 57.
(3) F. de Martens, Recueil, t. XI, p. 313 et suiv.
Canal, jusqu'au 56° de latitude, et suivant ensuite la ligne des Montagnes Rocheuses jusqu'au 141° de longitude ouest et de là à la mer. La Russie baissait encore pavillon.
Pour les Russes de notre temps, cette entreprise de colonisation américaine n'est plus qu'un souvenir, volontiers oublié. Par delà l'Océan, il se trouve perpétué dans les noms qu'ont conservé de nombreuses localités sur la côte occidentale : the Russian Hill à San-Francisco même, et, dans le voisinage de la ville, le massif montagneux de Sainte-Hélène, ainsi appelé en honneur de la femme du dernier gouverneur russe de la Californie du nord. Mais, dans la patrie du « Colomb russe », sa gloire est évanouie et les historiens du pays négligent communément ce chapitre, pourtant fort instructif, d'un passé où la politique du gouvernement autocratique a été, dans plus d'une autre direction, marquée par les mêmes traits : incohérence et incurie, témérités mal soutenues et démonstrations présomptueuses, suivies de capitulations humiliées.
Un historien américain a écrit : « Il n'y avait pas de raison pour que la Russie ne réclamât pas une part de l'Amérique. Elle était aussi entreprenante que le Portugal, aussi froide et cruelle que l'Angleterre. Il ne lui a manqué que d'être assez prompte (1). » Et, — doit-on ajouter, — de déployer un effort mieux ordonné (2).
(1) Bancroft, Œuvres, t. XXX, p. 1.
(2) Pour l'histoire de la Compagnie russo-américaine, en sus des sources déjà citées, v. Matériaux pour V histoire de la colonisation russe sur la côte du Pacifique; Chéméline, Journal du premier voyage autour du monde, 1816- 1818 ; Golovnine, Voyage autour du monde, 1817-1819 ; le même, Mémoires sur ma captivité au Japon, 1811-1813 ; Chélékhov, Premier voyage sur le Pacifique, 1783-1787; Markov, les Russes sur l'océan Pacifique; Cleland, The early sentiment for the annexation of California (réimpression de la Southern hisiorical Quarterly, 1914-1915, t. XVIII, nos 12 et 13.)