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CHAPITRE XII

I. La formation du peuple russe et l'énigme de son tempérament. La population de l'empire et sa répartition en classes. La noblesse de race et la noblesse du tchine. La déchéance progressive de la vieille aristocratie. La politique de nivellement. L'obligation de servir et le droit au service. L'autonomie provinciale et la vie de cour. La ruine des grandes fortunes. Ce qui reste à la noblesse de ses privilègres et de ses richesses. Le capital humain. — IL Le servage et le mouvement émancipateur. L'attitude d'Alexandre au regard de ce problème. Les bonnes intentions sans effet. Les projets d'affranchissement. Initiatives collectives et individuelles. Alexandre les encourage et en empêche l'aboutissement. La complexité du problème et ses difficultés. Comment les serfs en conçoivent les termes. Ils sont à leurs maîtres mais la terre est à eux. Condition méconnue d'une solution satisfaisante. L'instruction et l'éducation. Le débat dans la presse. Son caractère abstrait. Il ne passionne personne. Attitude passive des principaux intéressés. Ses causes. Effet combiné de la servitude et des espoirs de libération. Absence de contact entre les deux éléments sociaux en cause. L'organe de liaison fait défaut.' — III. Le tiers-état en formation. Obstacles à son développement. La politique économique du gouvernement. Son caractère oppressif. La concurrence de la main-d'œuvre serve. Développement des tendances révolutionnaires au sein de la bourgeoisie naissante. Le ferment juif. Les corps de métiers. Un organisme original. Les articls. Espérances qu'il donne et déceptions qu'il cause. L'autocratie destructive de toutes les fonctions de la vie sociale. — IV. L'Eglise orthodoxe. Son absorption par l'Etat. Façade imposante masquant une misère matérielle et morale également affreuses. Le recrutement du clergé. Constitution d'une caste sacerdotale. Isolement et croupissement. Les écoles ecclésiastiques. Vices de l'organisation et faiblesse de l'enseignement. Tendances profanes qui y prévalent. Les maîtres et les élèves. Dépravation commune. Gouvernée par l'Etat, l'Église perd le gouvernement des âmes. — V. L'affaiblissement du sentiment religieux et la corruption des mœurs. L'autocratie agent de démoralisation. L'influence française. Son caractère superficiel et ses effets bienfaisants. Le courant de gallophobie et le commencement d'inféodation à l'esprit germanique.. Survivance de l'individualisme national dans les rapports sociaux. — VI. La vie sociale. Les salons. Types féminins. Une Mme du Châtelet russe. Supériorité intellectuelle et morale de cet élément. Les hommes ont plus de difficulté à se faire valoir. L'autocratie élimine les capacités et les vertus.

La Russie est le pays des contrastes. On l'a dit souvent et cela e6t vrai de plus d'une façon. Gomme son climat par des températures extrêmes, glaciales ou torrides, la mentalité de ses habitants est caractérisée par des traits à ce point heurtés qu'ils donnent à l'individu l'apparence d'un assortiment de races. Dans l'ordre physique, affectant un territoire qui, du 35°8', de latitude nord va au 77°36'> le phénomène a une cause apparente. Dans l'ordre moral, on a cru l'expliquer par la diversité des éléments, barbarie mongole, culture byzantine et civilisation occidentale, qui sont entrés dans la composition de cette partie de l'humanité. Mais à cet égard, tous les peuples se ressemblent : corps hétérogènes, l'unité plus ou moins parfaite de type à laquelle il leur arrive d'atteindre n'est que le produit d'un long travail de fusion au creu-et de la vie commune. Tout au plus peut-on admettre qu'à ce carrefour de l'Europe et de l'Asie, l'opération a porté sur une matière particulièrement disparate, comme elle a participé aussi delà lenteur de toutes les évolutions morales en pays d'Orient. Mais le certain est qu'au seuil du dix-neuvième siècle, le peuple auquel Alexandre a commandé se trouvait, au point de vue de sa formation, en retard de plusieurs centaines d'années sur ses voisins de l'ouest, et c'est la raison essentielle des aspects discordants par lesquels il continue de nous déconcerter. Il y a cent ans, politiques ou sociales, ses mœurs ressemblaient d'assez près à celles que l'Europe occidentale a connues entre le Moyen âge et la Renaissance et aujourd'hui encore, en grattant tel Russe, disciple de Marx, reconstructeur du monde civilisé sur un plan nouveau et despote oriental entouré d'une garde de tortionnaires chinois qui ne trouvent plus d'emploi dans leur patrie d'origine, ce n'est pas seulement un Tatar que l'on découvre, mais toute une tribu d'individualités diversement évoluées. Extrêmement simple et pourtant infiniment compliqué ; très barbare toujours, bien que se piquant de plus subtils raffinements ; ing 'nu et roué ; croyant et sceptique ; strict observateur des commandements

de sa religion, mais néanmoins profondément dépravé ; porté au mysticisme en même temps qu'aux suggestions du matérialisme le plus grossier ; naturellement bon et doux, mais cédant aisément aux emportements de la plus atroce férocité ; non moins enclin par tempérament à l'obéissance passive et pourtant friand d'anarchie : tel est l'être hétéroclite qui, à des dizaines de millions d'exemplaires, se prête sous nos yeux sans résistance sérieuse, donc apparemment sans souffrance intolérable, à une expérience de dislocation sociale telle qu'aucune collectivité d'Occident ne pourrait assurément en endurer l'épreuve pendant un temps beaucoup moins long.

Ce grand conglomérat humain demeure encore à l'état de corps invertébré. Depuis cent ans, cependant, un certain travail de construction organique y a été opéré, et, dans l'ordre social, le règne d'Alexandre n'a pas laissé de lui donner une assez grande impulsion. Mais, comme dans l'ordre politique, ainsi que les pages précédentes l'ont montré, cette œuvre a été engagée dans une fausse voie et elle n'a fait que préparer le cataclysme dont nous sommes devenus témoins. C'est ce qui peut recommander les pages qui suivent à l'intérêt des lecteurs.

En 1825, la population de la Russie d'Europe a été évaluée à environ 49 000 000 d'âmes, ce total se décomposant ainsi qu'il suit, d'après les données démographiques recueillies à la même époque :

Serfs 36 000 000

Marchands 120 000

Bourgeois 1 800 000

Paysans libres et ouvriers 1 500 000

Noblesse héréditaire 225 000

Noblesse de service et fonctionnaires 500 000

Clergé 216 000

Population nomade 1 500 000

Armée 1 000 000

Plus 1300 habitants en Finlande, 800 000 en Bessarabie, 1500 au Caucase et 4 000 000 en Pologne. Ces chiffres ne doivent bien entendu être retenus qu'au titre d'une indication approximative.

Il y a cent ans, une très faible partie seulement de cette popu-

lation, de 4 à 5 pour 100, était fixée dans les villes (1), qui semblaient autant d'îlots, espacés à d'énormes distances l'un de l'autre dans un océan, sans que leur emplacement même procédât d'une détermination naturelle. Il était dû souvent à une décision arbitraire, mesure de police ou caprice de quelque haut fonctionnaire. Avec leurs maisons en bois couvertes de chaume et irrégulièrement disséminées dans des terrains vagues, les vastes jardins, les prés, les champs cultivés même qui y séparaient les habitations, ces agglomérations urbaines affectaient d'ailleurs plutôt l'aspect de gros villages. A la fin du règne d'Alexandre, seuls Saint-Pétersbourg et Moscou, avec plus de 300 000 habitants l'un et près de 250 000 l'autre, se laissaient comparer aux grandes cités d'Occident. Pratiquement aussi, au point de vue démographique, l'intérêt se partageait, dans la Russie de ce temps, entre la noblesse et les paysans.

Noblesse héréditaire et noblesse de service ou du tchine, celle-ci l'emportant graduellement sur celle-là. Au début de son séjour à Saint-Pétersbourg, J. de Maistre s'entendit reprocher, comme dérogatoire à son rang, la fréquentation d'une maison dont le maître était bien de famille noble et même illustre, mais n'avait que le grade de major (2) ! Depuis Pierre le Grand, la politique de l'autocratie a tendu constamment, d'une part, à subordonner l'aristocratie de race à celle de la hiérarchie officielle, dignitaires et titulaires de hauts emplois, et d'autres part, à la noyer dans la masse croissante des parvenus, favoris gavés de terres et de titres, fonctionnaires ennoblis et en dernier lieu princes caucasiens. Elle fut aidée par l'appauvrissement progressif des Vieilles familles, descendance des maisons souveraines ou des boïars moscovites. Dès le milieu du dix-huitième siècle, l'effet combiné du désordre et des confiscations arbitraires faisait que bien peu d'entre elles, les Ghérémétiév, les Galitzine, les Panine, les Vorontsov, gardaient des débris encore considérables des immenses domaines qu'elles avaient possédés. Et l'œuvre de ruine se poursuivait. En 1805, ayant recueilli dans l'héritage paternel

(1) V.-E. Den, la Population de la Russie, vol. I et 2e partie du vol. II ; N. Obroutchev, dans Recueil de statistique militaire, 4e partie, p. 50 et suiv.

(2) J. de Maistre, Correspondance diplomatique, t. II, p. 330 ; Romanovitch-Slavatinski, la Noblesse russe, p. 1.

80 000 têtes de serfs, le comte Ivan Petrovitch Saltykov n'en laissait à son fils que 16 000, avec 3 000 000 de roubles de dettes.

Ruineuse elle-même était l'obligation du service imposée à la noblesse comme contre-partie des privilèges qu'elle gardait. La fortune de cette classe, en Russie, ne reposait pas, comme celle de l'aristocratie française de l'ancien régime, sur un système de revenus fixes, rentes, bénéfices, dotations et pensions, dont la jouissance se trouvât assurée aux titulaires, sans qu'ils eussent à s'employer pour l'obtenir ou la retenir, autrement qu'en faisant valoir des situations acquises, des influences de cour ou des talents de courtisan. Elle consistait exclusivement en terres, dont la mise en valeur réclamait d'autant plus de soins que l'exploitation agricole s'y est combinée partiellement, comme on a vu, avec des entreprises industrielles et commerciales. Il y fallait l'œil et la main du maître, et, en sus de ses conséquences moralement désastreuses, mettant les propriétaires à la merci d'intendants invariablement négligents ou appliqués à s'enrichir aux dépens du barine, l'absentéisme leur était fatal. Or, les retenant constamment à la cour ou à l'armée, le service en faisait des absents par destination, et c'était donc la ruine inévitable.

Les prédécesseurs d'Alexandre y remédiaient volontiers par de nouvelles concessions de terres et de serfs où ils trouvaient leur compte. Ces libéralités augmentaient, en effet, la dépendance des bénéficiaires au regard du pouvoir dispensateur et elles ne changeaient rien à un ordre de choses que le manifeste libérateur du 2 mars 1762 n'a lui-même pas sensiblement modifié, en raison de la situation où l'évolution générale du corps social dans le cadre de l'autocratie mettait, à ce moment, la classe privilégiée.

L'accession progressive des autres classes aux avantages positifs dont elle avait joui exclusivement ne lui en laissait plus qu'une part en quelque sorte négative, comme l'exemption de tout impôt personnel ou de l'astreinte aux peines corporelles, — à un privilège près, ou presque, qu'elle retenait et dont elle faisait grand cas, mais qui perpétuait son asservissement. Supprimée en ce qui la concernait, Y obligation du service se muait en un droit au service, dans des conditions de faveur dont elle fut jalouse de se prévaloir, au mépris d'une liberté dont elle avait perdu le goût. Obtenant d'emblée, quand ils entraient dans

l'armée, le grade des sous-officiers et passant aux grades supérieurs avant leurs camarades roturiers, sans égard pour le mérite ou l'ancienneté, les fils de famille y entraient tous, et les roturiers y trouvaient aussi leur compte. Originairement, le service civil avait été, à ce point de vue, assimilé au service militaire, les hauts emplois y étant réservés de même à la classe privilégiée. Sous Paul, cependant, les difficultés croissantes du recrutement avaient fait admettre des exceptions, qui, multipliées sous Alexandre, ont déterminé une modification profonde dans la vie politique et sociale du pays.

La noblesse en avait seule jusque-là fourni les cadres constitutifs, non seulement dans le gouvernement et l'armée, avec les Saltykov, Panine, Roumiantsov, Vorontsov, Souvorov, Potemkine, Orlov, haute aristocratie ou petits gentilshommes, mais aussi, à de rares exceptions près encore, dans l'ordre intellectuel, avec les Diérjavine, Soumarokov, von Visine. A la supériorité de la fortune et du rang, elle avait joint ainsi celle de la culture. Au cours des premières décades du dix-neuvième siècle, hommes d'Etat ou militaires, les Kourakine, Novossiltsov, Koutousov, Tolstoy, et hommes de lettres, les Joukovski, Batiouchkov, prince Odoiévski, prince Viaziémski, Karamzine, Pouchkine, maintiennent cette tradition ; mais déjà, au plus haut échelon du pouvoir, Spéranski a paru, et, des mains de Lomonossov, autre fils de paysan, le flambeau de l'inspiration littéraire et de la curiosité scientifique a été recueilli par une troupe grandissante d'universitaires et de séminaristes de même humble origine. En même temps, le développement progressif de l'industrie et du commerce a tendu à déplacer le volume matériel et le poids moral de la richesse acquise, ne réalisant pas encore mais annonçant déjà le fléchissement de la balance du côté d'une bourgeoisie naissante.

Appauvrie d'une part, et, pour le redressement de sa fortune, s'absorbant dans la quête des faveurs de cour, la noblesse sera graduellement évincée de sa situation dominante dans la sphère des intérêts économiques. D'autre part, en dehors de la cour et de l'armée, partout où elles se porteront, ses ambitions rencontreront la compétition, souvent victorieuse, des nouvelles couches sociales.

Dans les carrières relevant de l'État, la roture ne mettait d'ailleurs les concurrents en infériorité qu'au départ. L'anoblissement y était en effet facile à obtenir ; il devenait de règle pour les titulaires des postes quelque peu élevés, où généralement même il était accompagné de l'octroi d'un titre, donnant ainsi naissance à une caste nouvelle, une aristocratie de bureau, dont le rôle et l'influence devaient constamment grandir.

Confondant toutes les classes sous le drapeau de « la guerre patriotique », la crise des années 1812-1815 a précipité cette évolution. On s'est étonné que, pour échapper à ses conséquences et soustraire au naufrage quelque part de sa prééminence sociale, la noblesse ne se soit pas prévalu de cette autonomie provinciale où Catherine lui avait attribué une large place. Avec la police rurale en entier, la justice au premier degré en partie et la nomination à un grand nombre d'emplois, elle avait mis entre ses mains plus d'une moitié de l'appareil administratif et judiciaire. Sous Alexandre, un oukase du 4 février 1803 (1) a eu même pour objet d'étendre, pour le choix des fonctionnaires, le pouvoir discrétionnaire des assemblées provinciales. Mais cette mesure n'a reçu jamais fût-ce un commencement d'application et les droits accordés aux autorités autonomes n'ont pas cessé d'être méconnus et violés, la dignité des titulaires outragée. Tel gouverneur refusait de confirmer des élections parfaitement régulières et en était approuvé en haut lieu. Tel autre, donnant audience à une députation d'électeurs, ne quittait pas sa robe de chambre pour les recevoir et les retenait debout, lui-même se prélassant dans un fauteuil. Une assemblée provinciale encourait un blâme sévère pour outrepassement de ses attributions, à raison d'un vote qui, pourtant, portait une protestation de dévouement à l'adresse du souverain (2) !

Ainsi rebutés, grands seigneurs et hobereaux se rejetaient avec d'autant plus d'empressement sur les perspectives plus flatteuses que seule la vie de cour paraissait leur ouvrir et ils y consommaient leur déchéance. Pour faire figure à Saint-Pétersbourg,

(1) Recueil complet des lois, t. XXVII, n<> 20608.

(2) Sérédonine, le Comité des ministres, t. I, p. 267 et suiv. ; Doubrovine, « la Noblesse russe au commencement du dix-neuvième siècle, » dans Ancienne Russie, 1899 ; Korff, la Noblesse, p. 421 et suiv.

ils vendaient ou engageaient ce qui leur restait de terres et de serfs, et un prompt désenchantement les attendait. Au soleil même de la faveur impériale, dispensatrice de la manne convoitée, honneurs et profits, ils se voyaient disputer la place par des rivaux qu'ils jugeaient indignes, mais qu'ils trouvaient beaucoup mieux armés pour la lutte, et, loin de leurs domaines ancestraux, de l'aisance relative qu'ils y conservaient, de l'autorité patriarcale qu'ils continuaient à y exercer et du restant de prestige qu'ils en tiraient, déracinés et dépaysés, ils devenaient autant d'épaves en dérive vers le déclassement final.

Ainsi arrivait à ses fins la politique de nivellement, patiemment et inexorablement poursuivie par l'autocratie depuis le quinzième siècle, en même temps qu'entrait dans sa dernière phase cette querelle de préséances, — l'âpre et obstiné miéstnitchestvo, — où Pierre le Grand avait déjà réussi partiellement à résorber les ultimes fiertés et ambitions de l'aristocratie domestiquée. En 1812, s'empressant à traîner, dans les rues de Moscou, la calèche de Sa Majesté, un prince et un sénateur se disputaient à qui aurait l'honneur de prendre dans l'attelage la place du bricolier (1).

Parmi les causes qui ont déterminé l'appauvrissement général de cette noblesse, il serait injuste de ne pas relever sa participation à « la guerre patriotique ». Mais, poussée parfois jusqu'à l'héroïsme, sa générosité s'est montrée souvent, en cette occasion, aussi mal ordonnée que la gestion de ses affaires particulières : en 1806 déjà, un décret avait dû être pris contre l'abus des équipements trop luxueux que des gentilshommes de fortune modeste même donnaient aux soldats qu'ils fournissaient pour la constitution des milices (2) ; et précisément la raison essentielle du phénomène en cause s'est trouvée dans les habitudes de dépense excessive, contractées par un grand nombre à une cour qui fut quelque temps la plus fastueuse de toutes celles d'Europe et généralisées par voie de contagion au sein de toute la classe privilégiée. Après Elisabeth. Catherine les a encouragées autant par goût, en donnant elle-même l'exemple, que par calcul, pour mettre ces prodigues à la merci de sa faveur et de ses largesses,

(1) Nathalie Narychkine, 1812, p. 146.

12\ Becueil complet des lois, t. XXIX, n° 22390.

et, pour lui plaire, ils ont dépensé sans compter, avec l'arrièrepensée qu'ils n'y risquaient rien : quand ils n'auraient plus de serfs à vendre ou à engager, la Sémiramis du Nord leur en donnerait d'autres, pour ne pas se priver, dans son entourage, d'un faste qui faisait partie de sa propre splendeur. En fait, elle en a donné largement à qui voulait prendre et Paul a continué ; mais, après l'avènement d'Alexandre, les libéralités cessant avec les pompes de cour, la catastrophe s'est produite.

Pour en mesurer l'étendue, à défaut des documents antérieurs, la revision de 1843 fournit une indication qui peut être utilisée : moins de vingt ans après la mort du petit- fils de Catherine, le nombre d'âmes mises en gage par leurs propriétaires dans les institutions de crédit atteignait 5 575 515 (1), soit, — les chefs de famille entrant seuls en compte, — près de la moitié de la population serve et certainement plus de la moitié de la fortune qui demeurait encore aux mains de la noblesse. Des millions d'esclaves lui restaient cependant et la possession de ce capital humain si grandement amoindri était à peu près tout ce qu'elle retenait de ce qui avait fait sa puissance et son prestige. Moyennant quoi, déchue et avilie à son propre sentiment, ainsi qu'en témoignent les dépositions, unanimes en ce point, des décembristes , nobles tous eux-mêmes (2), elle gardait néanmoins aussi, constatation affligeante, un pouvoir discrétionnaire sur plus de la moitié de la population de l'empire, plus de vingt millions encore d'êtres humains, dont le sort n'était que rendu plus misérable par la détresse matérielle et l'abaissement moral où tombaient ces hommes, leurs semblables, qui restaient, cependant, les maîtres à peu près absolus de leurs personnes, de leurs biens et, pratiquement, de leurs vies.

Ils étaient 225 000, ces dvorianines, dont 43 000 ne possédant pas plus de 8 « âmes » chacun en moyenne, n'ayant pour vivre que la rente de ce capital et le faisant donc valoir dans les conditions que l'on imagine aisément (3).

(1) Khodski, le Crédit foncier en Russie, p. 8.

(2) Borozdine, Lettres et dépositions des décembristes, p. 79 et suiv.

(3) Vassiltchikov, la Propriété territoriale, t. I, p. 411.

Le régime du servage tel qu'il demeurait en vigueur dans les premières années du règne d'Alexandre et les projets agités à ce moment et partiellement adoptés pour le réformer ont été esquissés au premier volume de cet ouvrage (1). La suite du règne n'y a apporté aucun changement notable, l'attitude du fils de Paul au regard de ce problème restant également marquée par les mêmes élans généreux et le même défaut de détermination pour les mettre en pratique. Il déclarait en 1814 à Mlle Stourdza que « la suppression du servage était une tâche chère entre toutes à son cœur et que, en dépit de toutes les difficultés, il ne désespérait pas de s'en acquitter avant sa mort (2). » Il se révoltait, cinq ans plus tard, devant la princesse Tourkiéstanov à l'idée qu'on « pût disposer d'un semblant à soi comme d'un meuble (3). » En 1820, il envoyait ses compliments au jeune Pouchkine, après avoir lu, dans son poème intitulé le Village, — en manuscrit, car la publication en était interdite, — une strophe commençant par ces vers :

Peuple, verrai- je un jour la fin de ton martyre Et tes chaînes tombant sur un signe du tsar (4)?

Mais, le 10 novembre 1808, il signait un décret qui déterminait les taxes à percevoir sur les ventes de paysans, avec ou sans terre, et tranchait ainsi, dans un sens contraire aux intentions apparentes du souverain, un point de droit contesté, en provoquant d'autres mesures législatives de même caractère (5). Jusqu'aux derniers jours de sa vie, il devait manifester sa volonté de rendre

(1) Pages 86 et suiv.

(2) Comtesse Edling, Mémoires, p. 200 et suiv.

(3) Princesse Tourkiéstanov, « Mémoires, » Supplément aux Archives russes, 1883, p. 797.

(4) Pouchkine, Œuvres, t. I, p. 206 ; Jikharév, dans Messager de V Europe, 1871, n°7.

(5) Archives du Conseil de V Empire, t. II, lre partie, p. 115 ; Sérédonine, le Comité des ministres, t. I, p. 363.

accessible aux serfs l'achat de terres ; mais, en prenant le ciei à témoin du regret qu'il en éprouvait, il se rendait aux observations de son Comité des Ministres qui trouvait neuf raisons pour demander l'ajournement de la question. 11 entendait qu'une somme d'un million de roubles fût, aux termes de la loi du 20 février 1803 (1), consacrée à la conversion d'un certain nombre de serfs en « laboureurs libres » ; mais, en soupirant, il prenait acte des déclarations de son ministre des Finances qui disait n'avoir pas de fonds disponibles pour cet objet. 11 prenait souci de défendre les serfs contre les abus de pouvoir dont ils devenaient l'objet de la part de leurs maîtres, auxquels il prêchait aussi l'indulgence et la mansuétude à l'endroit de ces malheureux, qu'il encourageait dans leur attente d'un affranchissement prochain ; mais, en 1818, le gouverneur de Moscou faisant fustiger en secret (kêleïno) un serf de la comtesse Dmitriév-Mamonov, pour des propos où se trouvait traduit cet espoir, il encourait un blâme sévère de la part du souverain, qui jugeait que le châtiment infligé au délinquant aurait dû être « plus exemplaire » et rendu public (2).

« La noblesse ne voit pas faire un mouvement à l'empereur dans son vaste empire, écrivait cette même année le comte de Noailles, sans qu'elle lui suppose l'idée de tenter sur un point ou sur l'autre la libération des serfs (3) », et la part très active que le souverain avait prise, deux années auparavant, à l'acte libérateur réalisé dans les provinces baltiques (4) semblait justifier les espérances comme les craintes éveillées de part et d'autre. Alexandre stimulait de toute façon le mouvement d'idées et de sentiments qui se développait dans ce sens et dont, tout en le

(1) V. t. I, p. 100. de cet ouvrage.

(2) Recueil complet des lois, t. XXVII, n<> 20620; t. XXVIII, n°s 21442, 21519; t. XXX, n° 23530; t. XXXVIII, n<> 29507; t. XXXIX, n° 29824; Sérédonine, loc. cit., t. I, p. 331, 333, 345, 349 et suiv. ; Korff. la JSoblesse, p. 430-436 ; Tourgueniev, la Russie et les Russes, t. II, p. 197 ; Kulczycki, Geschichte der russischen Révolution, t. I, p. 71-72.

(3) 6 mars 1818, grand-duc Nicolas, Alexandre 7er, t. II, p. 269.

(4) V. pour cet objet : Himmelstiern, Versuch ùber die Aufhebung der Leibeingenschaft in der Oslseeprovinzen; A. von Gernet, die Aufhebung der Leibeigenschafl in Estland; Tobien, Die Agrarverfassung des Livlàndischen Festlandes; Richter, Histoire des paysans dans les provinces baltiques; Samarine, les Marches de la Russie, t. I, p. 73-74.

condamnant, les membres du département législatif au Conseil de l'Empire disaient, dans un rapport adressé au tsar, qu'il était « dans l'esprit du temps (1) ». Les grands propriétaires s'y montraient généralement acquis. Ne sachant que faire de leurs milliers de serfs, qu'ils engageaient d'ailleurs pour une bonne part dans les institutions de crédit, ils escomptaient une indemnité de rachat qui les aiderait à restaurer leurs finances délabrées. Parmi les propriétaires même de fortune moyenne, beaucoup adoptaient le même parti, cédant à des impulsions d'ordre plus élevé. Rentrant en Russie en 1809, après un long séjour à Paris où l'avait retenue l'éducation de ses fils, Mme Mouraviov-Apostol leur disait : « J'ai une chose affreuse à vous annoncer : « Vous « allez trouver dans votre patrie quelque chose que vous ne con- « naissez pas : des esclaves (2) ! »

De 1808 à 1820, divers nouveaux projets d'affranchissement ont été aussi ajoutés à ceux qu'Alexandre avait mis à l'étude avec ses collaborateurs de la première heure, au sein du Comité secret^ et deux de ces initiatives émanaient de groupes où figuraient quelques-uns des plus grands seigneurs du temps. Mais aucune n'a abouti. En 1819, Alexandre paraissait prendre le plus vif intérêt à la lecture d'un mémoire que lui adressait pour cet objet Nicolas Tourgueniev. Remerciant avec effusion le gouverneur militaire de Saint-Pétersbourg, Miloradovitch, qui avait recommandé ce travail à son attention, il lui montrait un cachet dont il se servait habituellement et qui portait l'image d'une abeille butinant parmi les fleurs et disait :

« C'est mon emblème... J'ai recueilli déjà un grand nombre d'études se rapportant à ce dessin, qui m'est cher. J'y choisirai ce que j'aurai trouvé de meilleur et je ferai quelque chose (3). » Mais les plus gros propriétaires du gouvernement de Saint-Pétersbourg lui faisant part, en 1816, de l'intention entre eux concertée de remplacer la corvée dans leurs domaines par des redevances légères, il fronçait les sourcils : « A qui, d'après votre opinion, appartient le pouvoir législatif en Russie? »

(1) Archives du Conseil de l'empire, t. II, lre partie, p. 115.

(2) Grand-duc Nicolas, Portraits russes, t. Il, p. 140.

(3) Lettres de A. Tourgueniev à N. Tourgueniev, p. 164; Siémiévski, la Question des paysans, t. I, p. 449 et suiv.

282 LE RÈGNE D'ALEXANDRE Ier

Et quatre années plus tard, une adresse lui parvenant où un nombre considérable de hauts personnages, possédant, dans diverses provinces plus de 100 000 âmes, sollicitaient l'autorisation de fonder une société qui se donnerait la tâche d'entamer la solution du même problème, il reprenait avec aigreur le prince Vassiltchikov et quelques-uns de ses amis, porteurs du message :

« Pourquoi vous associer? Vous n'appartenez même pas à la même province... Agissez individuellement et présentez vos projets au ministre de l'Intérieur (1). »

Le problème était, à la vérité, d'une complexité déconcertante. Au farouche tyrannicide Iakouchkine, qui leur offrait la liberté avec la propriété des maisons qu'ils habitaient, en y ajoutant les enclos et des pâturages à utiliser en commun, ses serfs répondaient par un refus catégorique :

« Comme nous sommes, batiouchka, nous sommes vôtres, mais la terre est nôtre. Nous voulons rester comme nous sommes. »

Le pire de la servitude, a-t-on dit, est qu'elle arrive à se faire aimer, et, au quatrième siècle de notre ère, sous d'autres cieux, sainte Mélanie la Jeune et son époux, Pinien, en faisaient déjà l'expérience avec leurs esclaves qui, aux douceurs hypothétiques de la liberté, préféraient la certitude d'être nourris, en travaillant peu ou point. Les serfs de Iakouchkine s'inspiraient cependant aussi d'un autre calcul. En disant la terre est nôtre, ils entendaient le domaine entier auquel ils se trouvaient attachés et avec lequel ils se considéraient comme constituant un ensemble indivisible, où le droit du maître sur leurs personnes avait une contrepartie dans l'obligation qui lui incombait de pourvoir à leur subsistance, le domaine entier en répondant. En raison de quoi, ne leur attribuant qu'une portion de ce qu'ils considéraient comme leur bien commun, la loi libératrice de 1861 devait être jugée par eux inique et spoliatrice. Ils ont eu le sentiment d'être

(1) Prince Viaziémski, Œuvres, t. II, p. 88 ; t. VII, p. 270 ; Siémiévski, la Question des paysans, t. I, p. 430 et suiv., 458 et suiv. ; le même, dans Messager de l'Europe, 1909, t. II, p. 556 et suiv. ; cf. Ancienne Russie, 1871, t. III, p. 366 ; Archives 7'usses, 1875, t. III, p. 417 ; Zablotski-Diéssiatovski, le Comte Kissiélév, t. II, p. 203 ; t. IV, p. 197 ; cf. Dix-neuvième siècle, t. II, p. 145-151; Archives russes, 1865, p. 1360 et suiv.; Doubrovine, Correspondance des principaux hommes politiques, p. 235 ; Bogdanovitch, Histoire du règne d'Alexandre JeT, t. I, p. 129-130.

dépossédés et ils ont attendu, réclamé davantage — toute la terre.

En définitive, jusqu'à la fin du règne, cette partie du programme réformateur mis en avant par Alexandre à son avènement est restée à peu près au point où l'ont laissée les timides tâtonnements de la première heure, bien que la presse ne cessât, de son côté, de s'y intéresser autant qu'il lui était possible. Son pouvoir était restreint, l'attitude du souverain au regard des manifestations d'opinion qui s'y faisaient jour demeurant également ambiguë et pleine de contradictions. En 1811, paraissait en traduction russe un opuscule du Polonais Valérien Strojnovski, qui préconisait l'affranchissement des serfs par voie d'accords libres entre eux et leurs maîtres. L'œuvre faisant sensation et soulevant une vive polémique, le comte Razoumovski, ministre de l'Instruction publique à ce moment, la faisait saisir et le général Popov, l'homme des préliminaires de Tilsit (1), la dénonçait au souverain comme attentatoire à la sûreté de l'Etat. Sur quoi, il recevait cette réplique dont le ton est curieux : « Je trouve votre lettre tout à fait hors de propos... Permettez-moi de croire que je sais comprendre les choses aussi bien que vous... Je ne suis pas moins attaché à la patrie commune (2). » Mais le volume n'en restait pas moins prohibé, comme l'avait été en 1804 un « Essai sur l'instruction )>, où, en s'inspirant d'indications qu'il disait avoir reçues du souverain lui-même, le jeune Pnine, fils naturel du prince Pierre Repnine, développait l'idée qu'on devait affranchir les serfs avant de chercher à les éclairer (3).

Les écrivains russes qui abordaient ce sujet se portaient généralement à publier leurs ouvrages à l'étranger, comme faisait en 1806, un élève de l'Université de Gœttingen, André Kaïssarov, qui recevait du souverain une bague de prix pour une thèse de doctorat où il plaidait en faveur de la suppression du servage (4).

(1) V. t. I, p. 218, de cet ouvrage.

(2) Archives russes, 1880, t. II, p. 222 et suiv. ; Lectures à la Société d'histoire et d'antiquités, 1860, t. II, p. 203 et suiv. ; 1861, t. III, p. 135 et suiv. ; Ancienne Russie, 1871, t. III, p. 335 et suiv.

(3) Soukhomlinov, dans Revue du ministère de l'Instruction publique, 1866, CXXX, t. II, p. 33-35 ; cf. « Matériaux pour l'histoire de la censure russe », dans Lectures à la Société des Amis de la littérature russe, t. III, p. 8-9.

(4) Wischnitzer, Die Universilâl Goetlingen, p. 20 et suiv.

Dans la presse périodique, les publicistes usaient de procédés cryptographiques, où, dès cette époque, ils faisaient preuve d'une grande virtuosité. Ils produisaient, avec un air de parfaite innocence, « en traduction de l'espagnol, » des récits qui étaient censés évoquer les horreurs de l'esclavage sur les plantations riveraines du Mississipi. Ils évitaient aussi de passionner un débat où, de Karamzine à Rastoptcbine, les esclavagistes intervenaient de leur côté, sans que, aux violences de langage près que l'ancien gouverneur général de Moscou ne se retenait pas d'y introduire, la controverse fût détournée d'un ton calme et d'un caractère didactique (1).

La note dramatique y a toujours manqué entièrement, peutêtre à raison même de l'élément émollient que le fils de Paul y introduisait avec ses palinodies et dont l'attitude de la masse serve elle-même semble s'être ressentie. Pour autant, en effet, qu'une documentation, très insuffisante assurément (2), permet de le reconnaître, le règne d'Alexandre n'a vu se reproduire dans ce milieu aucune velléité même de révolte concertée, comme celles qui, sous Elisabeth et Catherine II, avaient porté les masses serves à l'assaut de la Bastille tsariste. Les faits isolés de rébellion ont été aussi moins fréquents et ont affecté un caractère moins grave que précédemment sous Paul ou postérieurement sous Nicolas. L'élément populaire n'a d'autre part paru à aucun moment associé aux mouvements et groupements révolutionnaires de ce temps, et, bien que sympathisant tous avec la cause de l'affranchissement, les décembristes n'ont ni sollicité un appui de ce côté, ni même provoqué le moindre réflexe concurrent. Nobles tous aussi et appartenant même en grand nombre au monde de la haute aristocratie, un abîme les séparait, dans l'ordre intel-

(1) Pour la propagation des idées d'affranchissement dans la littérature russe de l'époque, v. Piatkovski, Histoire de notre dévoloppement littéraire et social.

(2) D.-L. Mordovt.sov ayant consacré à ce sujet, sous le titre de « A la veille de la liberté » (Nakanounié voli), une étude documentée, son livre a été, en 1890, retenu par la censure et détruit. On s'en trouve réduit ainsi à quelques indications données par Tougane-Baranovski (les Manufactures russes) sur les révoltes des serfs attachés aux usines, et par Varadinov (Histoire du ministère de V Intérieur) sur les documents des archives se rapportant à cet objet.

lectuel et moral, de la classe à laquelle les Stiénka Razine et les Pougatchov appartenaient, et, jusqu'au bas de l'échelle, entre hobereaux ne possédant que quelques arpents de terre et moujiks voisins, la similitude des conditions d'existence et des mœurs ne suffisait pas à opérer un rapprochement. Creusé par un travail séculaire, dédains invétérés d'un côté, rancunes accumulées de l'autre, le fossé était trop profond et l'élément intermédiaire, organe de liaison entre ces deux parties du corps social dans les pays à formation normale, n'obtenait pas encore dans celui-ci un développement suffisant, s'il n'était pas entièrement absent, comme des observateurs étrangers s'en persuadaient. Pendant son séjour en Russie en 1812, Mme de Staël est arrivée à la conviction qu'il n'y existait aucune façon de tiers état. On pouvait s'y tromper.

Trop restreints étaient encore ici le cadre et la base économiques, à l'ampleur desquels, dans tous les pays et à toutes les époques, l'importance de la classe moyenne a correspondu. La grande industrie demeurait en majeure partie aux mains du gouvernement ou de l'aristocratie, et, dans la petite, la constitution de corps de métiers se trouvait entravée par la concurrence que la main-d'œuvre serve faisait à la main-d'œuvre libre. Les possesseurs de quelques milliers ou seulement de quelques centaines de paysans corvéables, recrutaient parmi eux, en les dressant à cette fin, les artisans, menuisiers, serruriers, forgerons dont ils avaient besoin et les besoins des autres particuliers étaient minimes. Les Juifs, enfin, monopolisaient certaines branches du commerce et étendaient leurs prises sur toutes, mais faisaient bande à part.

Entre paysans, d'autre part, et bourgeois, les éléments d'affinité manquaient aussi. Par ses tendances et ses ambitions, ses idées et ses origines, ce tiers état embryonnaire s'apparentait davantage à la classe privilégiée, avec laquelle il avait, en partie, une origine commune. Avant de prendre rang dans la noblesse et même dans la haute aristocratie, les Stroganov avaient été

des commerçants, les Demidov des industriels et, plus généralement même que la noblesse, la bourgeoisie, pour autant qu'il y en avait une, se montrait acquise au mouvement réformateur ou même révolutionnaire, qui, ainsi qu'il a été marqué, n'ébranlait pas la masse populaire.

Ce dernier phénomène avait deux causes : la politique économique du gouvernement, qui, protectionniste ou libre-échangiste, demeurait également peu ménagère des intérêts du monde commercial et industriel, en même temps qu'oppressive, et la place que tenait, l'influence qu'exerçait dans ce milieu un élément étranger, qui, du fait de son tempérament racial, comme de ses mœurs, s'est constitué en ferment révolutionnaire dans tous les organismes sociaux auxquels il s'est trouvé incorporé et où il est arrivé à prendre un grand développement. Et ce développement a dépassé de beaucoup, en Russie, les proportions expérimentées dans d'autres pays, qui, de nos jours encore, le contingent mondial de nationalité juive étant évalué à 14 millions, n'en ont pas recueilli ensemble une part égale à celle dont, à sa dernière heure, l'empire des tsars s'est trouvé sursaturé et accablé.

Ses habitudes parasitaires portaient le peuple d'Israël à reconnaître un lieu d'élection dans cette vaste et inculte contrée, qui offrait les plus grandes facilités aux modes d'exploitation conformes à son génie et qu'il trouvait aussi hospitalière. Comme il ne tardait cependant pas à y accentuer les traits de particularisme ombrageux et d'activité plus épuisante que productive, par lesquels il s'est partout rendu déplaisant à la longue, aux faveurs, dont il a d'abord bénéficié, ont succédé des procédés contraires, sévices injustifiables, voire même dénis de justice révoltants. D'où le double effet de mettre en jeu l'esprit naturellement querelleur ainsi que l'humeur passionnée de cet élément, et, en même temps qu'une apparence de raison, de donner à leur action une portée redoutable. Peretz, l'ami et le conseiller de Spéranski, à l'époque de la toute-puissance du favori, est mort ruiné : créditeur, depuis 1813, d'une somme de 4 000 000 de roubles pour fournitures à l'armée, il attendait en 1820 encore le règlement de ce compte, quand il encourut une mise en vente de ses biens pour un arriéré dans l'acquittement de ses propres redevances au trésor. Une répétition de l'affaire Ouvrard ; mais l'Ouvrard

russe était un Juif ; ses coreligionnaires se comptaient dans l'Empire par millions ; ils tendaient à s'y constituer en corps autonome ; ils y formaient déjà une communauté d'intérêts matériels et moraux fortement organisée, et, tout au long du règne d'Alexandre, favoris d'un jour et parias du lendemain, ils ont créé et étendu autour d'eux une atmosphère de colère et de révolte, dont la bourgeoisie naissante a éprouvé la contagion.

Cependant, et bien que, dans sa Vérité russe, Pestel n'ait pas manqué de faire ressortir les erreurs et les iniquités dont elle avait à se plaindre de la part du gouvernement autocratique, et bien que, aux derniers jours du règne, engageant des débats sur les droits de l'homme au péristyle du Gostinnyï Dvor de Saint- Pétersbourg, des marchands fissent entendre des propos subversifs, aucun membre de cette classe n'a paru ni parmi les décembristes, ni même parmi les simples adhérents des sociétés secrètes. Dans l'organisme social des pays, elle ne figurait encore qu'à l'état de néoplasme amorphe, sans individualité bien définie, partant passif aussi et incapable de réaction, et l'élément juif ne devait porter que plus tard à un dynamisme volcanique le potentiel révolutionnaire qu'il y introduisait (1).

Entre cette bourgeoisie en voie de formation lente et la masse populaire, on apercevait bien, sans équivalent se laissant reconnaître à aucune époque dans aucun autre pays, un corps qui, à ce trait d'originalité, unissait des apparences de vitalité puissante : une sorte de syndicat ou de guilde, constituée sur le principe de la responsabilité mutuelle et fournissant aux commerçants, aux banquiers, aux industriels, des commis, des garçons de caisse, des agents de toute nature, dont l'application et la probité ne se sont jamais trouvées en défaut. « On confie tout sans hésiter à qui fait partie d'un artiél, » a écrit Nicolas Tourgueniev (2). En un exemple unique dans son histoire, l'autocratie a, jusqu'au dernier jour de son existence, laissé indemne cette formation, qui, se développant et se consolidant à l'abri de toute ingérence oppressive des pouvoirs publics, semblait devoir survivre à leur effondrement, et, échappant encore à ïa

(1) Chougourov, « Histoire des Juifs en Russie », dans Archives russes, 904, t. II, p. 91 et suiv.

(2) La Russie et les Russes, t. II, p. 154.

ruine simultanée des autres parties de l'édifice social, fournir une base de reconstruction. On sait qu'il n'en a rien été. Les artiéls n'ont pas mieux tenu que le reste, et il a paru que l'autocratie n'avait épargné qu'un instrument technique, qui, en ne s'insurgeant pas contre ses méfaits, prouvait qu'il était sans valeur sociale. Sur tout ce qui en représentait une, son poing de fer s'abattait avec une violence que l'Église elle-même a éprouvée sous le règne du catéchumène de Mme de Krùdener et de Photius.

On peut dire des Russes d'il y a cent ans ce que Renan a dit (1) des Romains du temps des Césars : qu'ils n'étaient complets qu'avec leur religion. Avec le grand nombre de nationalités soumises à sa domination, l'Empire a toujours compris nécessairement une variété correspondante de cultes. A la fin du premier quart du dix-neuvième siècle, l'orthodoxie était cependant censée retenir dans son giron plus des deux tiers de la population, quelque 34 millions de fidèles. Plus de 100 000 prêtres, 5 700 moines et nonnes, 27 000 temples dont 450 cathédrales, 384 cloîtres masculins, 99 couvents féminins, 4 Académies ecclésiastiques, 39 séminaires et 298 écoles avec quelque 50 000 élèves constituaient son établissement. Réduite à néant vers le milieu du siècle précédent par des confiscations, sa fortune se reconstituait et était évaluée déjà à 10 millions de roubles. Ce n'était cependant qu'une façade, masquant encore une détresse matérielle affreuse et une pire misère morale.

Depuis que Pierre le Grand l'avait décapitée en la privant de son patriarche, assujettie au gouvernement civil, cette Église se ressentait de ses vices. La richesse que la générosité des fidèles lui restituait était dilapidée ou mal partagée. Des monastères opulents, comme celui de Saint-Georges, sous le patronage de la comtesse Orlov, voisinaient avec d'autres où les moines mouraient littéralement de faim.

(1) Les Évangiles, p. 294.

Les desservants des paroisses se trouvaient en grand nombre réduits à la subsistance que pouvait leur fournir le rendement de quelques arpents de terre qu'ils devaient cultiver eux-mêmes et d'un casuel porté au double par Alexandre, par rapport au tarif établi par Catherine, mais ne donnant, à 20 kopecks par office, que 21 roubles par an en moyenne. Fils d'un prêtre, un professeur renommé de l'Académie ecclésiastique de Saint- Pétersbourg, D. I. Rostislavov, a vu sa mère mettre au monde une fille dans l'unique pièce qui servait de logement à toute sa famille et où ses parents partageaient avec leurs enfants la couche du dessus de poêle (1). En 1808, a été décidé le remplacement du casuel par un traitement fixe pour le paiement duquel 5 600 000 roubles ont été prélevés sur l'avoir dont l'Église disposait. Mais, après que son affectation à la rémunération du clergé eut été longtemps différée sous divers prétextes, cette somme a finalement reçu un autre emploi, et, pour manger, les desservants n'ont eu d'autre ressource que de solliciter la charité de leurs paroissiens qu'en quittant l'autel, ils rejoignaient au cabaret (2).

Ils étaient presque sans exception fils de prêtres, les écoles ecclésiastiques ne recevant guère que des élèves de cette provenance et la fréquentation en étant, par les lois du 16 juin 1808 et du 27 août 1814, rendue obligatoire pour les enfants mâles des familles sacerdotales, en une application de ce principe de l'hérédité du service qui figurait dans les traditions de l'aristocratie. D'où pléthore de candidats à la prêtrise et constitution de ce clergé en une sorte de caste, où au croupissement intellectuel s'ajoutait, du fait des conditions d'existence susmentionnées, un avilissement moral, dont Paul s'inspirait en déclarant applicables aux ministres du culte les peines corporelles. Alexandre est revenu sur cette décision, mais, le pli étant pris et le souverain n'y regardant pas de près, les prêtres ont été comme par le passé mis à la

(1) D.-I. Rostislavov. « Mémoires, » dans Ancienne Russie, 1880, t. XXVIÏ, p. 550 ; cf. Messager russe, 1876, t. V, p. 110 ; Interlocuteur orthodoxe, 1894, t. I, p. 30.

(2) Znamiénski, Lectures sur Vhistoire de VEglise russe, p. 11 et suiv. ; Lectures à la Société moscovite des amis de V instruction religieuse, 1870, t. XII, p. 320 ; Messager russe, 1876, t. V, p. 110.

chaîne et fouettés en public, ne le méritant que trop d'ailleurs dans un grand nombre de cas. « Archevêché et monastères, à Moscou, ne sont que tavernes et boutiques », écrivait un correspondant du prince Alexandre Galitzine qui n'était pas un libre penseur (1). Ces prêtres étaient le produit d'une éducation, elle-même extrêmement indigente au point de vue matériel comme au point de vue moral. A l'avènement d'Alexandre, avec 185 000 roubles, le budget annuel des écoles ecclésiastiques ressortait à 8 roubles par an et par tête de pensionnaire. Il s'est trouvé en 1820 porté presque au décuple ; mais le nombre des élèves ayant augmenté en proportion, ils devaient, comme par le passé, pour pourvoir au renouvellement de leur garde-robe, rechercher au dehors des travaux salariés, sans dédaigner les plus humbles, quand ils n'employaient pas les loisirs très amples que les études leur laissaient à des passe-temps moins innocents, partagés avec leurs maîtres (2).

L'instruction qu'ils recevaient était au pair avec ces moeurs. L'enseignement théologique avait pour base un manuel, qui, œuvre de l'évêque Théophilacte, prélat à la mode française du dix-huitième siècle et appelé communément « M. de Brienne », du nom de l'archevêque-ministre, ami de d'Alembert et de Voltaire, n'était qu'une compilation du luthérien Buddée. Encore, consacré à un objet d'intérêt religieux, ce travail, si contestable qu'en fût la valeur, distinguait avantageusement l'auteur de ses collègues, les uns, en immense majorité, aussi ignorants qu'indolents, les autres, comme le très érudit Eugène Bolkhovitinov, éditeur de la Revue historique de la législation russe, ne se souciant de faire valoir leurs talents et leurs connaissances que dans le domaine de la science profane, ou comme le très éloquent Philarète, versant dans la politique. Charmant ses auditeurs avec d'ingénieux développements sur la combinaison de l'élément lyrique et de l'élément dramatique dans l'office divin, le plus

(1) M. Niévzorov, janvier 1827, Bibliothèque publique de Petrograd, Ms. O., t. III, n° 73.

(2) Znamiénski, loc. cit., p. 225-226 ; « Souvenirs d'un séminariste »> dans Observateur orthodoxe, 1879, t. IX, p. 118-119 ; G.-P. Barski, dans Ancienne Russie, 1888, t. LVII, p. 115; cf. Messager russe, 1868, t. IV, p. 447.

brillant professeur de l'Académie ecclésiastique, — orthodoxe, — de Saint-Pétersbourg, à cette époque, fut Fessier, ancien prêtre catholique, nominalement converti au protestantisme, mais libre penseur avéré (1).

« Si, a écrit un des rares prélats du temps dont on puisse évoquer la mémoire avec éloge, de jeunes gens en petit nombre gardaient en quittant ces écoles les qualités nécessaires à leur vocation, ou seulement quelques principes de morale et de religion, ils ne les devaient qu'à l'éducation première apportée dans ce milieu dépravant (2). » Plutôt qu'à la préparation de bons prêtres, dans l'ordre religieux ou moral, cet enseignement servait, dans l'ordre intellectuel, à la formation de cette pléiade de popovitchy, parmi lesquels, au cours du dernier siècle de son existence, la bureaucratie tsariste a principalement recruté son personnel et dont Spéranski a été un représentant, — très au-dessus d'ailleurs du niveau commun.

Mais, pour la vie religieuse du peuple russe, l'Église orthodoxe elle-même perdait toute valeur, et si, se dégageant du courant qui prévalait dans leur milieu, quelques rares écrivains ecclésiastiques s'appliquaient à faire œuvre de leur ministère, théologiens comme l'archiprêtre de Saint-Pétersbourg, Grégoire Mansviétov, et son collègue de Moscou, Jean Kandorski, ou moralistes, comme Innocent Smirnov et Jean Kotchetov, leur apostolat rencontrait le vide, au sein d'un public qui goûtait davantage les pointes d'esprit voltairien dans les sermons d'un Théophilacte, les tendances protestantes dans la propagande de la Société biblique, ou les disciplines romaines dans le prosélytisme des Jésuites (3).

Elle se mourait, spirituellement parlant, cette Eglise, d'être devenue une fonction de l'État, avec, à la tête de son Saint- Synode, des dirigeants comme ceux qu'Alexandre a successivement appelés à ce poste, du comte Khvostov, mauvais rimeur, objet de la dérision générale, Iakovlev, homme instruit et éner-

(1) Philabète, « Souvenirs, » dans Observateur orthodoxe, 1868, t. VIII, p. 517 ; À.-V. Gorskt, Journal, p. 88 ; Messager ecclésiastique, 1862, t. II, p. 374.

(2) L'évêque Macaire, dans Messager russe, 1868, t. IV, p. 450.

(3) V. t. II, p. 424 et suiv., de cet ouvrage.

gique, mais bureaucrate féroce (1), au libertin débauché qu'était le prince Galitzine à son entrée en fonction. Dans les dernières années de son règne, le fils de Paul a témoigné d'une grande sollicitude au regard même des pratiques du culte orthodoxe. Il lui est arrivé de gourmander son Comité des ministres au sujet d'un fonctionnaire qui avait pu, pendant onze ans, se dérober au devoir de la confession annuelle (2). Mais le côté faible de la vie religieuse dans ce pays ne se trouvait pas dans l'inobservance de ces formes extérieures. Les masses populaires n'encouraient à cet égard aucun reproche, et, dans telle maison aristocratique même, dont les maîtres faisaient ouvertement profession d'incrédulité, voire d'athéisme, la chatte favorite aurait vainement réclamé un morceau de viande en temps de carême. Le malheur était que, pour le plus grand nombre de ceux qui s'y astreignaient, ces pratiques épuisaient toute la religion, en s'accompagnant, jusque dans les milieux relativement éclairés, d'une indifférence absolue pour le fond spirituel des rites familiers, voire d'une ignorance complète au regard de leur sens et de leur base dogmatique. Tel gentilhomme, lecteur de Voltaire et de Rousseau, se représentait la Trinité comme composée du Père, du Fils et de la Sainte Vierge (3). En devenant fonction du pouvoir politique, l'Église s'est trouvée dépossédée du gouvernement des âmes et condamnée à cet effacement progressif dont les conséquences ont apparu récemment.

Sa déchéance et son avilissement ont coïncidé, il y a cent ans, avec un glissement du monde russe tout entier sur la pente d'une décomposition morale, dont la crise finale du régime autocratique a également révélé l'étendue. C'est à tort, cependant, qu'on a voulu établir entre les deux phénomènes un rapport de cause à

(1) V. ses « Mémoires, » dans Monum^ts de la nouvelle histoire russe; cf. Blagovidov, les Procureurs généraux du Saint-Synode, p. 330 et suiv.

(2) Sérédonine, le Comité des ministres, t. I, p. 589.

(3) Messager russe, 1876, t. V, p. 105 ; Ancienne Russie, 1894, t. LXXXII, p. 183.

effet. Bien qu'en corrélation certaine, ils se laissent reconnaître comme des diathèses secondaires, procédant parallèlement d'une cause commune : l'autocratie toujours. Agent de démoralisation à haute puissance, elle a produit des effets dont Gogol a pris note à sa façon en mettant dans la bouche de l'un de ses personnages la boutade célèbre : « Il n'y a qu'un honnête homme dans toute la ville, encore est-ce un cochon. » Sous la plume d'un humoriste, le trait ne peut être recueilli qu'en tenant compte du grossissement propre à ce mode d'expression. Le régime dépravateur serait mort beaucoup plus tôt de ses propres œuvres, si, aux derniers jours même de son existence, de braves gens ne s'étaient pas trouvés, même parmi ses soutiens. Mais, il y a cent ans déjà, l'espèce en devenait assurément assez rare.

Avec l'affaiblissement du sentiment religieux qui y correspondait, cette corruption des mœurs a été faussement aussi attribuée par la plupart des Russes à l'influence française. Celle-ci ne pénétrait pas dans les milieux populaires ; au sein du monde aristocratique lui-même, elle s'est exercée beaucoup plus en surface qu'en profondeur, et, pendant la plus grande partie du règne d'Alexandre, elle a été contrariée par un très fort courant de gallophobie, sans que la religion ou la morale y gagnassent.

Les informations que nous possédons sur ces aspects de la vie russe au commencement du dix-neuvième siècle sont malheureusement très incomplètes, et, au regard de la partie la plus nombreuse de la population, elles ne permettent pas d'étendre les indications qui ont été déjà données au cours de ces études. Mais, dans l'ordre des valeurs intellectuelles et morales, plus qu'en tout autre pays, la classe privilégiée a été, dans celui-ci, historiquement représentative, le développement commun, idées, sentiments et mœurs, ayant, dans une très large mesure, procédé de ce noyau.

En s'y généralisant, à cette époque, les manifestations d'irréligion n'étaient encore, pour une bonne part, que de l'affectation : affaire de mode, comme la galanterie d'alcôve, les jabots de dentelles ou les vapeurs, et, dans cette mesure, elles portaient la marque française, leçon de Voltaire, ou de Mathieu de Montmorency, à l'époque où, très apprécié en Russie, cet émigré n'annonçait pas le futur ministre réactionnaire de Louis "XVIII. « Les Français nous apprennent tout, écrivait Ghichkov avec

chagrin ; nous habiller, marcher, demeurer debout, parler, chanter, galuer et même tousser, nous ne savons rien faire autrement que d'après leur enseignement ». Il exagérait quelque peu la portée de ce magistère et en abaissait en même temps le caractère. Ce que les élèves russes lui empruntaient, c'étaient sans doute les traits les moins recommandables du modèle proposé et les plus bas. ïls en retenaient cependant aussi des suggestions d'ordre plus élevé, telle la notion du point d'honneur, qui, avec la pratique du duel, a, il est vrai, causé d'emblée la mort des deux plus grands poètes du pays, mais qui a eu aussi pour effet certain de relever le niveau d'une socialibité attardée dans des formes grossières. Les produits de la littérature française, à la demande desquels les libraires de Moscou, Lavaux et Gourtenaire, ne pouvaient suffire, étaient de l'espèce la moins digne d'intérêt ; des lecteurs russes en nombre grandissant recherchaient cependant les classiques français ; quelques-uns disputaient aux amateurs parisiens des raretés bibliographiques, comme Y Adonis de La Fontaine, calligraphié par Jarry, qui figurait dans la bibliothèque du prince Michel Galitzine à Moscou (1). Ceux de ses compatriotes qui prenaient le chemin de Paris n'y étaient pas tous attirés et retenus par le goût des élégances et des distractions frivoles. Joukovski y suivait le cours de Villemain ; Sverbéiév retrouvait à la Sorbonne le souvenir des années d'études de Trédiakovski ; pour atteindre ce foyer du savoir, le futur grand mathématicien Ostrogradski dépensait ses dernières ressources ; le graveur Iordan le rejoignait pour se perfectionner dans son art et l'actrice Koîossova pour demander à Mlle Georges et à Talma le secret de la perfection qu'elle ambitionnait d'atteindre dans le sien,

DaMS le* choses de l'esprit, très puissante sous Catherine II, l'influence française s'est affaiblie sous son petit-fils, cédant du terrais à la marée montante du germanisme. Elle est restée dominante dans les mœurs de salon, où, tout compte fait, elle a été bienfaisante, les affinant, sans qu'elle arrivât à y éliminer certains traits d'originalité barbare, qui, au témoignage de Rastoptchine, donnaient aux intérieurs les plus aristocratiques « un air de

(1) G.-D.-L., Moscou avant et après V incendie, p. 15.

bouge et de taverne (1). » Dans le commerce de leurs éducateurs français, les barines russes contractaient bien une inclination à la recherche des élégances matérielles, avec le goût des beaux meubles et des bibelots de prix ; mais, aucun souci du confort le plus élémentaire ou de la propreté. Ils campaient dans leurs maisons plutôt qu'ils n'y logeaient, et, dans leurs déplacements, en un prolongement des habitudes nomades de leurs ancêtres, ils emmenaient, mobilier et personnel, tout leur établissement, en des caravanes, comme celle dont Pouchkine nous a tracé le tableau savoureux d'après des souvenirs personnels :

« En tête, sur un grand cheval espagnol, marchait le piqueur polonais, Kouiikovski, ainsi surnommé à cause de son long nez (2). La fonction habituelle de ce personnage consistait principalement à parcourir les villages avoisinant la résidence du maître et à montrer aux paysans une lanterne magique. Dans ces tournées, il montait un chameau. Accompagnant le barine en voyage, il donnait, avec un cor de chasse, le signal des départs et des haltes et il précédait immédiatement le cabriolet du maître que suivait une voiture fermée pour le cas de pluie. Sous le siège de cette voiture, était la place du fou favori qui passait pour avoir tenu autrefois le même emploi auprès de Paul Ier. Derrière venait une file de carrosses avec les enfants du barine, leurs « madames » (3) et les femmes de chambre ; puis un long fourgon portant des fous encore, des nègres et des nains. Un autre emmenait une meute de lévriers ; un troisième un assortiment d'instruments à vent ; un quatrième, traîné par seize chevaux, le service de table et plusieurs encore des meubles de toute espèce (4)... »

Dans les rapports sociaux, d'autre part, l'imitation des modèles français rencontrait de multiples obstacles, dont, au rapport de divers contemporains russes et étrangers, le plus grand se serait trouvé dans l'absence complète d'un élément et le plus essentiel de la vie de salon au mode occidental.

(1) Rastopt,chine, « Mémoire sur l'année 1812 » dans Ancienne Russie, 1889, t. LXIV, p. 659; J. de Maistre, Correspondance diplomatique, t. I, p. 37 ; Mme de Staël, Dix années d'exil, p. 291-293 ; IIaumant, la Culture

française en Russie, p. 219 et suiv.

(2) Koulik veut dire en russe bécasse.

(3) Gouvernantes françaises.

('>) Pouchkine, Œuvres, t. IV, p. 342.

Au cours du séjour qu'elle a fait en Russie de 1805 à 1807 Farnie anglaise de la princesse Dachkov, miss Wilmot, a observé que les femmes de ce pays n'avaient d'esprit que pour se plaindre des bijoutiers russes et vanter leurs émules français. Quelques années plus tard, Mme de Staël se persuadait que la galanterie et l'amour même ne jouaient qu'un rôle très restreint dans les relations mondaines des Pétersbourgeois et des Moscovites. On serait tenté de croire que l'illustre voyageuse en jugeait d'après une expérience personnelle que l'on pourrait tenir pour insuffisamment concluante. Mais l'auteur des Mémoires secrets sur la Russie, Masson, a écrit : « Ce n'est point en Russie qu'il faut chercher des Julies, amantes d'un Saint Preux... Le pays de l'esclavage n'est pas celui des belles passions. On aurait de la peine à y trouver l'étoffe d'un roman. » Recueillant les confidences d'un étranger, Pouchkine s'est entendu dire qu'en aucun pays d'Europe, il ne s'était autant ennuyé, parce qu'il n'avait trouvé nulle part des femmes aussi peu divertissantes, et le poète a paru n'y point contredire (1). Cependant, le roman a si bien existé dans les salons de Saint-Pétersbourg, au temps où l'auteur d'Eugène Oniéguine a vécu, que lui-même en est mort, et, pour introduire dans la société russe de l'époque un type de femme parée de tous les charmes de l'esprit et du cœur, il n'a pas été nécessaire qu'un colonel des chevaliers-gardes, Alexandre Lvovitch Davydov, épousât cette délicieuse Aglaé de Gramont, que Pouchkine a chantée (2) et qui, dans « la petite Capoue » du faubourg de Kamionka, au gouvernement de Kiev, où il a été son hôte, a fait les délices de tous les Russes de distinction, ses contemporains. Avec des traits en plus de cette excentricité, qui devait longtemps encore rester commune à la plupart des personnalités marquantes dans ce pays, et Voltaire en moins, le règne d'Alexandre a connu

(1) Pouchkine, Œuvres, t. IV, p. 365.

(2) « Aglaé », Œuvres, t. I, p. 237.

même une Madame du Châtelet russe, Eudoxie ïvanovna GaKtzine née Izmaïlov et appelée communément « princesse nocturne », sans qu'elle dût ce surnom à aucun des écarts de conduite qu'il ferait supposer. Une bohémienne lui ayant prédit que la mort viendrait la trouver la nuit, pour ne pas se laisser surprendre par cette visiteuse, elle ne gagnait son lit qu'au lever du soleil, et le jour tombant, après avoir travaillé à la composition d'un volumineux ouvrage qu'elle intitulait l'Analyse de la force et auquel, quand il fut publié en 1837, le savant Ostrogradski a reconnu un grand mérite, c'est passé minuit seulement qu'en son palais de la rue Millionnaïa, rempli d'objets d'art choisis avec goût, elle recevait de nombreux amis, les entretenant trop souvent à leur gré de science ou de politique, mais les charmant quand môme. c Que fait la poétique, l'inoubliable, l'anti-constitutionnelle, l'antipolonaise, mais toujours divine princesse Galitzine? » écrivait en 1823 Pouchkine à Alexandre Tourgueniev (1).

Pour que les salons des deux capitales soient devenus une puissance, redoutée par Catherine, ménagée par Alexandre, il faut que des femmes s'y soient trouvées qui ne ressemblaient pas à des « momies dans un hypogée égyptien », comme en jugeait l'interlocuteur de Pouchkine. Avant de s'expatrier, Mme Swetchine, <c la grande conversatrice », n'est pas restée muette au lieu de sa naissance, et, avec Mme de Krûdener, l'une associée à la propagande religieuse ou politique que la baronne exerçait, l'autre la combattant, les deux sœurs nées Vsiévolojski, princesse Anne Serguiéiévna Galitzine et princesse Sophie Mechtcherski, ont joué un rôle de quelque importance. Dans la galerie de figures intéressantes à divers titres dont l'histoire du règne d'Alexandre a retenu l'image, on peut même dire qu'à quelques exceptions près, les traits en relief, cœur et même esprit, l'emportent du côté féminin. Jusque dans la tragique aventure de décembre 1825 où il n'y a pas eu de héros, des héroïnes ont paru. Belle, gracieuse, très instruite, parlant à la perfection plusieurs langues, musicienne consommée et douée d'une voix remarquable, Marie Nicolaiévna Raievski, grand'mère d'un écrivain connu de notre temps (2),

(1) Pouchkine, Œuvres, t. VII, p. 62.

(2) Le prince Serge Volkonski, auteur de plusieurs ouvrages sur le théâtre en Russie et en Europe.

avait, en obéissance au vœu de ses parents, épousé, à dix-neuf ans, un général en retraite, le prince Serge Volkonski, d'âge à pouvoir être son père. Moins d'un an après, relevant à peine de couches fort laborieuses, elle ne se laissait pas retenir par les supplications de sa famille, les remontrances affectueuses du souverain lui-même et, en plein hiver sibérien, elle rejoignait ce mari aux mines de Blagodat et s'agenouillait dans la neige pour baiser ses chaînes. Vingt ans durant, elle allait partager avec lui l'atroce existence du bagne, faisant effort pour lui en adoucir les tourments, s'employant aux soins les plus humbles, et, comme sous nos yeux beaucoup de ses compatriotes au milieu d'épreuves parfois aussi cruelles, — gardant le sourire (1). Et elle a eu des émules. On sait que toutes les femmes des décembristes ont suivi leurs époux dans l'exil. La fidélité conjugale n'a jamais fait partie des qualités des femmes russes, bien que Pouchkine ait certainement voulu donner à sa Tatiana un caractère de type, sans prévoir le démenti que lui réservait l'histoire de son propre foyer. Il est donc permis de supposer que Marie Nicolaiévna et ses compagnes ont cédé, du moins en partie, au souci de faire acte de solidarité révolutionnaire, comme, en les suivant au cours des campagnes de 1813-1815, les femmes des vieux compagnons d'armes de Koutousov se sont inspirées d'une ferveur patriotique. Mais, dans les deux cas, et le premier surtout, le geste était beau. La lourde pesée de l'autocratie laissait aux femmes, dans leur sphère, beaucoup plus de liberté et beaucoup moins de facilité aux hommes pour donner leur mesure et remplir leur mérite, comme, après Spéranski, lérmolov l'a éprouvé, condamné sous Nicolas, en pleine vigueur de corps et d'esprit, à achever sa vie dans la retraite. Pour quelques-uns, autant que d'exutoire à une surabondance d'énergie vitale laissée ainsi sans emploi comme au goût de l'indépendance qui ne pouvait être satisfait autrement, l'excentricité était un masque. Nommé en 1803 gouverneur militaire d'Orenbourg, poste qui, pour un homme de son rang, équivalait presque à une façon de disgrâce et d'exil, le prince Grégoire

(1) Elle a, sans un mot de plainte, tracé l'image de cette partie de son existence dans des Mémoires que son fils a publiés. A consulter aussi un recueil de documents se rapportant à sa famille qui a été publié en 1900 par la princesse E. G. Volkonski.

Siémionovitch Volkonski ne s'est fait longtemps remarquer que par la bizarrerie de ses costumes, la quantité énorme d'eau de Cologne dont il s'inondait et les distributions incessantes de bonbons et autres friandises qu'il opérait dans les rues, tout en récitant à haute voix des prières accompagnées de génuflexions, — jusqu'au moment où la répression efficace d'une révolte de la population indigène et la prompte mise en exploitation d'un gisement précieux d'étain découvert dans la steppe kirghize le révélaient homme de ressources insoupçonnées. Aux côtés de sa rayonnante compagne, le mari de Mme Swetchine est resté dans l'ombre. Gouverneur militaire de Saint-Pétersbourg, avec plus de docilité et moins de scrupules, il aurait pu cependant fournir une brillante carrière (1). Il a préféré laisser un témoignage de haute conscience dans son testament que l'on ne peut lire sans émotion et où, les facilités pour faire fortune ne lui ayant pas manqué au poste de surintendant des subsistances qu'il a aussi occupé, il a demandé pardon à son petit- fils et à ses petites-filles de « n'avoir à leur léguer ni richesses ni célébrité, faute de moyens qu'il eût dû posséder pour les acquérir (2). »

L'autocratie éliminait automatiquement en quelque sorte les capacités comme les vertus, et la Russie d'Alexandre Ier a dû en posséder un fonds considérable pour que, tout en s'acheminant à une catastrophe que ce règne a rendue inévitable, elle gardât une apparence de puissance dans sa situation politique et réalisât même des progrès dans son développement intellectuel.

(1) K. Waliszewski, le Fils de la grande Catherine, p. 560-581.

(2) Archives de feu le prince Alexandre Gagarine.

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