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CHAPITRE XIII

I. Contact plus intime pris avec l'Occident à la suite des guerres napoléoniennes. Impulsion qui en résulte dans la vie intellectuelle du pays et obstacles qui s'opposent à son développement. « Le ministère de la propagation des lumières » et « l' Eclipse ». — II. Défauts de l'organisation scolaire. Indigence de l'enseignement primaire et vices de l'enseignement supérieur. Les universités manquent d'élèves. L'élément étranger dans le corps enseignant. Encore les Kullurtraeger. L'enseignement mutuel. L'éducation domestique. Les précepteurs français et leurs émules allemands. Les pensionnats de langue française. L'abbé Nicolle. « Ecoles de perroquets. » Critiques fondées et reproches injustes. — III. Les lettres. Occidentalisme et nationalisme. Vers une culture originale. Progrès réels et illusions. Prédominance de l'individualisme dans le développement littéraire et caractère aristocratique de ce mouvement. — IV. Les Mécènes. Michel Mouraviov et les Tourgueniev. Roumiantsov. Stroganov. Ouvarov. Entrée en jeu de l'élément collectif. Essais de littérature populaire. — V. L'évolution littéraire sur les traces de l'Occident. L'avènement du romantisme en Russie. Parallélisme des phénomènes et différences. La formation d'une langue littéraire. — VI. Les cercles littéraires et leurs rivalités. La Biessiéda et YArzamas. Stérilité commune. Prédominance persistante du facteur individuel. — VII. L'époque de Karamzine. Formation intellectuelle et morale de l'écrivain. Le talent et le caractère. L'historien et le romancier. Mérites et défauts de son œuvre. Le premier professionnel des lettres en Russie. — VIII. Naissance d'une corporation littéraire. L'élément féminin. « La Sapho russe ». Anne Bounine. Les faveurs de cour et les rigueurs de la censure. I. Pnine. Un émule russe de La Fontaine. Krylov. Les risques de la parole libre et l'abri du silence. Le premier lyrique russe. Joukovski. L'awreo mediocritas. — IX. Le théâtre. L'école classique. Le prince Chakhovskoy e,t Oziérov. Un essai d'émancipation et une carrière brisée. Griboiédov et « Le malheur d'avoir trop d'esprit. » L'origine militaire de la scène russe. Au Corps des Cadets. La théâtromanie. Elle ne produit aucun chef-d'œuvre. Une grande promesse. Pouchkine. — X. Les débuts du poète. Sa place dans la littérature universelle. Ses droits au titre de poète national. — XI. La presse. Multiplication de ses organes. Son rôle dans « la guerre patriotique » et sa déchéance. Elle est réduite à ne s'occuper que de critique littéraire ou artistique. — XII. L'art. I>e phénomène de régression. L'assujettissement au patronage du monde aristocratique et à l'imitation des modèles occidentaux. Le rôle d'Alexandre dans ce domaine. Les embellissements de Saint-Pétersbourg et les collections de l'Ermitage. Pour le décor. Préférence donnée aux étrangers. Les artistes serfs. Peintres et musiciens. L'école italienne

et l'école française. Boieldieu à Saint-Pétersbourg. Le premier oratorio russe. Dickhtiarev. — XIII. Le progrès scientifique. Encore des soldats. « La Société des mathématiques » et « l'Institut des guides ». Faible développement dans le domaine des sciences sociales et de la philosophie. Insuffisance des moyens matériels. Les sociétés scientifiques et les Académies. Résultats médiocres. Les croisières scientifiques. Premier voyage des marins russes autour du monde. Luxe et misère. La politique de « la poudre aux yeux ».

Pour la puissance matérielle du « colosse ». alors même que par l'écroulement de l'hégémonie napoléonienne et les triomphes obtenus sur tous les fronts de bataille, elle semblait portée à l'apogée, le premier quart du dix-neuvième siècle a néanmoins marqué le commencement d'un déclin qui n'a plus cessé de s'accuser. Pour la vie intellectuelle du peuple russe, il a ouvert, au contraire, une période où, entravé, dévoyé et vicié par les erreurs et les défaillances des pouvoirs dirigeants, son développement devait, cependant, se poursuivre. Surprenante à première vue, cette différence s'explique aisément. Dans l'ordre politique, bien qu'il ne cessât d'augmenter son armée, l'adversaire finalement victorieux de Napoléon a, en fait, poussé à la ruine, en le gouvernant mal et en tendant ses ressorts à l'excès, l'appareil de force dont il disposait et dont l'usure était depuis longtemps apparente. Dans l'ordre moral, par l'impulsion que ses premiers actes ont donnée au monde de la pensée russe, par les courants nouveaux que ses velléités de réforme n'ont cessé d'y introduire, l'élève de La Harpe a fait œuvre d'animateur et créé un mouvement que ses efforts ultérieurs de réaction n'ont plus eu pouvoir d'enrayer complètement. L'esprit est plus fort que la matière, et, dans cette sphère, les rigueurs elles-mêmes du régime de 1' « Eclipse », comme, énervantes et épuisantes à d'autres égards, les épreuves de dix années de guerre, ont exercé parfois une influence stimulante et fécondante.

Contrarié à la fin du règne de Catherine et brutalement interrompu sous Paul, le contact avec la vie intellectuelle de l'Occident s'est trouvé, après l'avènement d'Alexandre, non seulement rétabli mais considérablement élargi. Et l'effet en a été comme d'une

digue rompue. En un flot impétueux, science et art, philosophie et religion, tout le produit accumulé de la culture occidentale s'est, pendant quelques années, déversé sans obstacle à travers la steppe moscovite, y créant des impressions, y éveillant des curiosités, y suscitant des appétences nouvelles. À la faveur d'une réceptivité dont la puissance, chez les hommes de cette race, répond à l'étendue des horizons que la nature et l'histoire ont ouvert devant eux> toute cette provende d'importation, fleurs et fruits, aliments et toxiques, a été absorbée avec une avidité où l'absence de discernement excluait le choix, et une grande confusion d'idées en est naturellement résultée, mais aussi un accroissement considérable de richesse et d'énergie.

D'autre part encore, par leur intervention dans les guerres napoléoniennes et les services ainsi rendus à la cause commune, en même temps qu'ils pénétraient plus avant dans l'intimité du monde européen et y contractaient des liens plus étroits, les Russes prenaient du rôle qu'ils étaient capables d'y jouer une conscience qui était pour eux une révélation et ils y gagnaient ce sentiment de confiance en soi-même qui est la première condition de tout pouvoir créateur comme de toute originalité.

Le résultat n'a pas eu, à beaucoup près, l'ampleur que l'orgueil national s'est plu à lui attribuer. Tel quel, dans les conditions où il a été obtenu, on ne saurait y méconnaître l'indice de possibilités tout au moins, propres à satisfaire les ambitions les plus hautes. Mais, il y a cent ans, deux ou trois siècles d'une culture, où il n'avait eu aucune part, séparaient encore ce peuple de ses rivaux d'Occident, qu'il a prétendu aussitôt égaler ou même dépasser ; pour l'accession aux formes supérieures de la vie intellectuelle, ses disponibilités immédiates demeuraient très restreintes, et, dans la seconde partie de son règne, l'élève de La Harpe mué en un disciple de Photius s'est de tout son pouvoir employé à les réduire.

Muselant la presse, mutilant l'école, il a réussi principalement à jeter dans des chemins de traverse et les égarements d'esprit qu'elle y contractait inévitablement cette intelligentia russe qui, prenant un jour la tête du mouvement réformateur, devait le conduire à de si folles expériences. Mais il a aussi, dans tous les autres champs qu'il s'était piqué d'abord d'ouvrir à son activité, entravé l'effort auquel une noble émulation la portait.

Iï

Dans le nouvel édifice scolaire, pompeusement inauguré en 1804, le plan seul d'ailleurs a répondu aux ambitions hyperboliques qui l'avaient fait concevoir. Dès le 24 janvier 1803, décision avait été prise de créer au moins une école par paroisse ou, au pis aller, deux paroisses voisines (1). On voulait faire grand. Mais, ainsi que l'observation en a été faite déjà (2), c'était projeter à contresens et vouloir l'impossible. Intellectuelles ou matérielles, les ressources manquaient pour une telle œuvre et Catherine était mieux inspirée en se souvenant qu'au temps où le monde européen tout entier y cherchait des foyers de savoir, l'Italie du quinzième siècle avait possédé des universités par dizaines avant qu'y existât une seule école primaire. En fait, l'effort du règne d'Alexandre dans ce domaine devait, d'après les données officielles, aboutir à la création de 337 écoles paroissiales et de 193 écoles de district. Mais l'enseignement supérieur et secondaire n'a pas été mieux doté, avec 9 gymnases seulement, aux programmes hyperboliquement enflés qui les assimilaient presque à des universités et 3 nouvelles universités seulement (3), dont on connaît le sort sous le régime auquel les Magnitski ont présidé. En 1824, on compta à celle de Saint-Pétersbourg 38 professeurs et maîtres et 51 élèves (4) !

Dans tous les établissements, l'outillage scientifique était insuffisant et dans la plupart extrêmement indigent, avec des disparités choquantes. Au gymnase de Koursk, en 1819, les quakers Allen et Grellet trouvaient une bibliothèque de 6 650 volumes, un cabinet de minéralogie et un musée d'instruments agricoles (5) ; mais l'Université de Moscou n'avait à montrer aux étrangers

(1) Recueil complet des lois, t. XXVII, n° 20597 ; Recueil de décisions se rapportant au ministère de l'Instruction publique, t. ,1, p. 13.

(2) V. t. I, p. 74, de cet ouvrage.

(3) Krusenstern, Précis de... Vélat de V instruction publique en Russie, p. 195 et suiv.

(4) Ibid., p. 76.

(5) Life of William Allen, t. II, p. 57 et suiv.

qu'un cabinet d'histoire naturelle, fortuitement recueilli dans la dépouille d'un prince polonais, Jean Jablonowslu, victime des confiscations ordonnées par Catherine, et outes les richesses de même genre acquises au domaine de l'instruction publique, dans ce pays, portaient le même caractère d'occasion et de bric-àbrac. Mais sa pire misère apparaissait encore dans le corps enseignant qui restait à former et au défaut duquel, précisément, la multiplication des écoles populaires était une impossibilité.

Les Universités le recrutaient pour la plus grande part en Allemagne, d'où les Kulturtrâger s'offraient en abondance, non sans débattre âprement les conditions matérielles des engagements que, après les avoir contractés, ils n'hésitaient pas à rompre, pour peu que d'autres, plus avantageux, leur fussent offerts ailleurs. Tel a été, notamment, le cas de l'auteur, depuis fort discuté, des Prolegomena ad Homerum, Frédéric Auguste Wolff. L'Allemagne ne lâchait pas volontiers des sujets de cette autorité et célébrité, n'hésitant pas à s'imposer, pour les retenir, les sacrifices nécessaires, et la Russie n'avait donc chance de recueillir que des doublures, au plus grand nombre desquelles Nicolas Tourgueniev pouvait, sans leur faire grand tort, appliquer l'épithète de « brutes savantes ». Cependant, dédaignée par Wolff, l'Université de Kharkov se voyait solliciter, pour une chaire, par un savant de quelque renom aussi qui, pour prix de ses services, n'ambitionnait que l'honneur de les avoir rendus. Celui-ci était un Italien, Vincent Cuoco, historien, publiciste, homme d'État et auteur d'un ouvrage estimé sur les révolutions de Naples (1), et son procédé marquait, entre deux types de culture, une différence dont un conflit récent a fait ressortir la portée.

Jusqu'en 1807, bien que la faculté de médecine n'y existât que de nom, avec des appareils d'anatomie et de chirurgie qui dataient des premières années de Catherine, l'Université de Moscou a dû à son curateur, Michel Mouraviov, une certaine vitalité et la formation auprès de ce foyer de plusieurs sociétés scientifiques, dont celle d'Histoire et d'Antiquité a, par oukase du 18 juin 1804, obtenu le privilège de recevoir communication de

(1) Bagaliéï, Essai d'une histoire de V Université de Kharkov, t. I, p. 229 et suiv.

toutes les vieilles chroniques conservées dans les archives des établissements publics ou des monastères. A ce moment aussi, Y Aima Mater moscovite a compté plus de 900 élèves. Mais Mouraviov disparaissant, ces heureux commencements n'ont pas eu de suite. En 1812, l'Université s'est vidée, sa bibliothèque et ses collections ont péri, et, au cours des années suivantes, le régime de « l'Éclipsé » a étendu son voile funèbre sur ces ruines (1).

Diverses causes éloignaient d'ailleurs la jeunesse russe des établissements de cet ordre. Coûteux et donc point accessible à des étudiants sans fortune, ce complément d'études n'ouvrait luimême accès qu'à la carrière pédagogique que les familles riches dédaignaient, donnant la préférence aux écoles militaires ou aux pensionnats privés, qui, avec les langues étrangères et les bonnes manières, inculquaient à leurs élèves tout le fonds d'une « éducation soignée », selon l'idée de ce temps et de ce milieu. En outre, les candidats aux diplômes universitaires étaient rebutés d'une part par la prédominance de la langue allemande dans ce département de l'enseignement et retenus de l'autre par l'insuffisance des écoles préparatoires, bien que, poursuivie de 1811 à 1817, sous la direction de Serge Ouvarov, une réforme de l'enseignement secondaire ait donné quelques fruits.

Dans plus d'une direction, l'œuvre scolaire du règne d'Alexandre Ier s'est montrée féconde, mais en dehors toujours d'un plan d'ensemble, par à-coups et l'on serait tenté de dire par raccrocs, comme dans la création, en 1806, d'un Institut des Aveugles, déterminée par l'arrivée à Saint-Pétersbourg de Valentin Hauy, qui, méconnu à ce moment et dédaigné dans son pays, trouvait meilleur accueil en Russie ; ou dans la propagation quelque temps très vivement poussée des écoles d'enseignement mutuel, à la suite du séjour fait en Angleterre par un boursier du gymnase de Saint-Pétersbourg, Joseph Hamel, d'origine allemande, que cette méthode avait séduit et qui, rentrant en Russie en 1816, en a préconisé l'adoption avec succès, jusqu'en 1820, époque à laquelle le système Bell-Lancaster a paru entaché d'esprit libertaire, après quoi cependant encore il a été maintenu par l'impératrice douairière dans les établissements

(1) Chévyrév, Histoire de l'Université de Moscou, p. 329-330.

de son ressort et introduit même par Spéranski en Sibérie (1).

A un moment, Marie Féodorovna a projeté de créer, dans le voisinage de Pavlovsk, à l'intention de la jeunesse aristocratique de son pays d'adoption, une contrefaçon d'université allemande. « Gatchina est devenu le Leipzig: et le Gôttingen de la Russie, » écrivait Alexandre à sa sœur Catherine en 1812, non sans observer malicieusement qu'on ne trouvait seulement pas à cet endroit une école primaire (2). Ce fait correspondant à la situation générale, en Russie, de l'œuvre scolaire, il était naturel que l'impératrice douairière n'en tînt pas compte ; mais, outre que possédant les moyens de se rendre à l'étranger, les fils de famille devaient, en matière de culture germanique, préférer l'original à la copie, leur choix comme celui de leurs parents allait en majeure partie, ainsi qu'il a été indiqué plus haut, à d'autres maîtres étrangers, professeurs d'élégance, de danse, et au besoin de littérature française, du type de ce M. Méranville, dont un contemporain, auteur de souvenirs intéressants (3), a gardé dans les yeux la silhouette cambrée, parfumée et porteuse de deux montres à chaînettes garnies de diamants.

En sus des leçons données par ces éducateurs, commensaux de la plupart des maisons seigneuriales, l'éducation domestique comprenait bien aussi des rudiments de la langue russe, voire des éléments de science, enseignés respectivement par le diacre de l'église la plus voisine et quelque séminariste en quête de gagnepain (4) ; mais les précepteurs français prenaient, et de loin, le pas sur ces humbles comparses.

Les chroniqueurs du temps en ont beaucoup médit et sans doute la matière n'en était pas du meilleur aloi. On en embauchait en plein vent, à Moscou, sur le Pont Kouzniétski, à la porte de l'église catholique, ou devant le café de Constantinople, comme,

(1) Correspondance de l'impératrice Marie Féodorovna avec le prince S. Galitzine, p. 44 ; Dmitriév-Mamonov, les Dècembristes en Sibérie, p. 241 et suiv.

(2) Grand-duc Nicolas, Correspondance d'Alexandre IeT avec sa sœur Catherine, p. 100.

(3) Levchine, dans Ancienne Russie, 1873, p. VIII, p. 851 ; cf. Chronique tirée des archives du prince Obolenski-Melelski, p. 88 ; Archives russes, 1883, t. III, p. 17 ; 1889, t. III, p. 399 ; Messager russe, 1868, t. IV, p. 444.

(4) Timkovski, « Souvenirs, » dans Ancienne Kiev, 1894, n° 33.

à d'autres endroits, des prêtres pour la célébration des offices de circonstance dans les chapelles privées (1) et la presse du temps a recueilli la légende de huit Parisiens, qui, engagés comme laquais pour le service du Corps des Pages, auraient été détournés de cet emploi et promus aux honneurs du préceptorat dans des maisons de haut bord (2). Les gallophobes de l'espèce de Chichkov et de Rastoptchine ont cependant fait tort à la corporation; ou tout au moins doit-on reconnaître qu'il s'y rencontrait d'honorables exceptions. Sous le nom de Boudry, emprunté au village du canton de Neufchâtel qui l'avait vu naître, un frère de Marat y a figuré et a laissé à Pouchkine le meilleur souvenir (3). D'un M. Lacour, qui a présidé à l'éducation de Rastoptchine lui-même, sa fille a écrit : « C'était une âme d'élite à qui notre famille doit une éternelle reconnaissance (4). »

Multipliés jusque dans les coins de province (5), les pensionnats de langue française ne méritaient pas non plus tous le nom d' « écoles de perroquets » qui leur était infligé, comme par exemple le premier établissement de ce type à Saint-Pétersbourg, où, avant de diriger le lycée Richelieu à Odessa, l'abbé Nicolle a recueilli les rejetons des familles les plus aristocratiques. Pour l'éducation du fils unique de la très charmante princesse Zénéïde Volkonski, ce pédagogue de réputation européenne a composé un plan d'études qui, portant sur un espace de douze ans, encourt le 6eul reproche d'un excès de somptuosité (6). Les pensionnats de l'Alsacien Jacquinot à Saint-Pétersbourg et de Mme Baucher à Moscou n'étaient pas non plus des perchoirs (7), et, d'autre part, les précepteurs embauchés à l'étranger ne venaient pas tous de France. En 1822, un journal de Moscou publiait cette annonce : « Un valet de chiens originaire d'Allemagne cherche une place

(1) V. K. Waliszewski, la Dernière des Romanov, p. 214; cf. Levchine^ loc. cit., p. 830.

(2) Timkovski, dans le Moscovite, n° 20.

(3) Archives russes, 18G6, p. 131 ; cf. ibid., 1876, t. I, p. 81.

(4) Mme Narychkine, 1812, p. 5.

(5) V. Messager russe, 1875, t. V, p. 181.

(6) Archives russes, 1895, t. IV, p. 486 et 487 ; Haumant, loc. cit., p, 193 et suiv.

(7) Mikhaïlov, dans Messager historique, novembre 1910, p. 625.

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dans cet emploi ou dans celui de précepteur (1). » Depuis 1811, un décret rendait bien obligatoire pour l'exercice de cette dernière profession un certificat d'aptitude délivré par les autorités scolaires (2) ; mais, le Comité des ministres désapprouvant cette mesure, elle ne recevait pas d'application. Si grandes enfin que fussent les lacunes et les vices qui s'y laissaient observer, l'éducation domestique ne se trouvait pas non plus livrée tout entière à des maîtres sans savoir et sans aveu. Fils d'un élève de l'Université d'Oxford et d'une Française, Daria Desjardins, Alexandre Kochélev, neveu du diplomate-mystagogue, en a eu un, pour la littérature russe et classique, qui était le poète renommé, Alexandre Miérzliakov ; il a étudié la littérature hellénique avec le Grec Braïlo, homme de haute érudition, éditeur à Paris de plusieurs publications d'un grand intérêt scientifique, dont ses compatriotes de Moscou, les frères Zosima, riches marchands, faisaient le3 frais ; il s'est initié aux problèmes des sciences politiques sous la conduite de Schlozer (3).

On doit aussi tenir compte de ce fait que, telle quelle et publique ou privée, l'éducation que la jeunesse russe a reçue, sous le règne d'Alexandre, n'a pas empêché le génie de son peuple d'entrer à ce moment, ainsi qu'il a été dit, dans une période d'épanouissement, où un meilleur régime lui eût sans doute permis d'atteindre de plus hauts sommets, mais où il devait néanmoins, un jour prochain, amener le monde entier à reconnaître sa puissance et à goûter 8on charme.

(1) Nouvelles de Moscou, 1822. n° 72 ; cf. Ancienne Russie, 1894, t. LXXXIL, p. 198.

(2) Recueil de décisions se rapportant au ministère de V Instruction publiquet t. I, p. 696. Cf. Krusenstern, Précis, p. 109, 114.

(3) A. Kochélev, Mémoires, p. 6. — Pour le haut enseignement sous le règne d'Alexandre, v. les articles d'ÏKONNiKOv, dans Messager de VEuropet 1876, n° 9-11 ; P. Ferlioudine, Aperçu historique. — Pour l'enseignement secondaire : Soukhomlinov, Etudes et articles, vol. I. — Pour les écoles primaires : Kallach, Essais. — Pour l'ensemble et les détails, en dehors des ouvrages déjà cités : Boulitch. l'Université de Kasan au cours des premières années de son existence; Grigoriév, V Université de Saint-Pétersbourg; Krusenstern, Précis; Bo.térianov, Esquisse; Erdmann, Reisen, t. Iâ p. 38 et suiv. ; D. Kobéko, le Lycée de Tsarskoïé-Siélo.

Il y a cent ans, la base de ce développement était étroite. « En Russie, quelques gentilshommes s'occupent de littérature », écrivait Mme de Staël. Dans la production littéraire, en dépit de l'affaiblissement du sentiment religieux, pauvres d'inspiration comme de forme, les publications de cet ordre tenaient encore la première place, sans que, d'ailleurs, au milieu du choc des tendances et des doctrines, la controverse s'y passionnât. Répondant à un penchant naturel du tempérament national, l'esprit de tolérance a été ici une vertu très tôt et facilement acquise. Les problèmes philosophiques, pour l'approfondissement desquels l'intellect russe a montré jusqu'à présent assez peu de goût comme d'aptitude, n'éveillaient d'autre part qu'un faible intérêt. Après 1820, la jeunesse universitaire de Moscou s'est passionnée quelque temps pour l'enseignement de Schelling, mais, si doués que fussent à d'autres égards les coryphées de ce mouvement, tels que le prince Odoiévski ou Viéniévitinov, c'est à peine s'il a laissé une trace dans la littérature de l'époque.

Après 1815, les préoccupations du plus grand nombre sont allées aux questions politiques et sociales, en un tumulte d'idées et de sentiments d'où, cependant, conséquences de l'exaltation produite par les triomphes récemment obtenus, une seule détermination bien décidée s'est dégagée : l'ambition de se donner une culture originale, nationale, affranchie des influences du dehors et destinée à y porter même des formules nouvelles. Point de départ des débats futurs entre occidentaux et slavophiles, ce mot d'ordre a suscité, sur le moment, une activité féconde : des publications se 6ont multipliées, révélant des monuments d'histoire et des trésors d'art inconnus ; des recherches archéologiques ont été entamées ; des collections de documents se sont formées et des écrivains, historiens, poètes ou romanciers, se sont trouvés à point pour exploiter les richesses ainsi mises au jour. Karamzine et Pouchkine étaient nés, et, quand ils eurent produit leurs chefsd'œuvre, les chauvins du lieu ont été prompts à se persuader que,

sur cet autre champ de compétition, la Russie avait aussi triomphé.

Ce n'était qu'une illusion d'orgueil et Pouchkine tout au moins ne l'a pas partagée. « Toutes nos connaissances, a-t-il écrit en 1824» toutes nos idées depuis l'enfance, nous les avons puisées dans des livres étrangers. Nous sommes habitués de penser dans une langue étrangère... Notre prose est encore si mal formée que, dans la plus simple conversation, nous sommes obligés d'inventer des tournures pour traduire les idées les plus banales (1) ». En Occident, l'avènement d'Alexandre IeTau trône s'est rencontré, dans le domaine littéraire, avec de grands événements : Schiller venait de donner ses Brigands et sa Marie Stuart, Goleridge ses Ballades, Schelling son « Système de l'Idéalisme transcendant », Mme de Staël sa Delphine; en France, l'année 1801 allait être celle d'Atala, En Russie, elle n'a eu à enregistrer, dans l'histoire littéraire, que l'apparition d'un méchant roman d'Izmaïlov.

Elle a cependant vu aussi naître une « Société des amis de la littérature », et, bien qu'insuffisant à combler la distance qui mettait ce pays en retard sur l'heure occidentale, le fait n'en marquait pas moins un progrès considérable. Sous Catherine, la matière elle-même d'un tel groupement aurait fait défaut : les écrivains de langue russe et leurs œuvres se laissaient compter sur les doigts. De 1801 à 1806, Storch dénombrera déjà, dans la production littéraire du lieu, 1 304 publications en 2 175 volumes, dont 756 œuvres originales. Les auteurs russes approchaient du millier. La plupart appartenaient au monde du clergé ou de la noblesse (2), et à ce caractère du mouvement intellectuel au pays de Pouchkine, membre lui-même de la haute aristocratie, se rattache le rôle considérable qu'ont joué dans son développement — les Mécènes.

Jusqu'en 1807, le travail de la pensée russe s'est, pourrait-on dire, concentré en deux foyers : les maisons voisines à Moscou et amies de Michel Nikititch Mouraviov et d'Ivan Tourgueniev,

(1) Œuvres, t. V, p. 19.

(2) Storch, Russlund unter Alexander 7, t. I, p. 347.

curateur l'un et recteur l'autre de l'Université. Survenant en 1807, à quelques mois de distance, leur mort a créé un vide qui s'est cruellement fait sentir, bien que deux des fils d'Ivan Petrovitch dussent dans une certaine mesure continuer la tradition paternelle. « Colporteur de la culture russe », comme l'a appelé un historien (1), Alexandre Tourgueniev s'est employé à documenter Karamzine pour ses travaux historiques, tout en le tenant aussi au courant des nouveautés littéraires en Russie comme au dehors, et, trait caractéristique, en menant une vie des plus dissipées. Disciple du Suisse Tobler, le parent et collaborateur de Lavater, il professait des idées libérales, en laissait paraître quelque chose aux divers postes, commission codificatrice, département des Affaires ecclésiastiques, secrétariat de la Société biblique, où on l'employait et se faisait traiter d'athée par Joseph de Maistre. Après la catastrophe de décembre 1825, où son frère Nicolas fut englobé, il lui abandonna la plus grande partie -de sa fortune, quitta le service, et, pendant vingt ans, fit le tour de l'Europe, s'intéressant à tous les phénomènes de la vie politique, sociale ou littéraire dans les contrées où il séjournait, mais ne cessant pas de recueillir pour l'histoire de son propre pays des matériaux qui ont alimenté un grand nombre de publications

Le frère, objet d'un si tendre dévouement, a été de la « large nature » russe, aux si multiples complications, un représentant beaucoup plus typique encore, avec les façons de bureaucrate que, persona grata en haut lieu, il prenait au ministère des Relations extérieures ou au Conseil de l'Empire et le rôle dirigeant qu'il assumait simultanément dans les groupements révolutionnaires, y observant une tactique dont le sens n'a pu jusqu'à ce jour être tiré au clair et se mettant à l'abri à l'heure critique : la nouvelle de sa condamnation à mort l'a trouvé à Edimbourg. Fixé depuis à Paris, il y a publié en 1847, un ouvrage, la Russie et les Russes, qui lui a valu un renom européen, auquel le mérite de ce recueil de notes, superficielles pour une bonne part ou tendancieuses, ne répondait pas ; il s'est installé, non sans quelque ostentation et également sans titres suffisants, dans la possession d'état d'un martyr, mais il a, au service de la cause de l'affranchissement des

(1) Milioukov, les Principaux courants de la pensée russe, p. 211.

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serfs, déployé un zèle qui doit, aux yeux de la postérité, compenser des erreurs de jugement et des écarts de conduite trop sévèrement appréciés en certains quartiers.

Promoteur et bailleur de fonds de la vaste publication de documents et traités, à laquelle, de 1813 à 1828, une pléiade de savants, Bantich-Kamiénski, Kalaïdovitch, Malinovski, Stroiév, s'est appliquée, grand collectionneur de livres rares et de manuscrits, le chancelier Roumiantsov s'est fait appeler k le caissier des lettres ». Après avoir été longtemps un centre pour les érudits et les écrivains en tout genre, sa maison de Saint-Pétersbourg a été, quand il eut cessé de vivre, en 1836, convertie en un musée dont, en 1861, les collections ont été transportées à Moscou, Saint-Pétersbourg en possédant déjà un équivalent à la Bibliothèque impériale, fondée par Catherine mais ouverte au public seulement en 1814 et mise sous la direction d'un autre mécène de type quelque peu différent.

Mélange singulier d'encyclopédiste à la mode française et de grand seigneur de vieille roche moscovite, le comte Alexandre Stroganov réunissait lui-même dans son palais une bibliothèque importante, en même temps qu'une galerie de tableaux et d'objets d'art qu'il rendait très largement accessible au public. Président de l'Académie des Beaux-Arts, de 1800 à 1811, il a su y grouper des artistes de valeur, tels que les peintres Borovikovski, Chébouiév et Liévitski, les architectes Miélnikov, Mikhaïlov et Voronikhine, les statuaires Ghoubine et Martos. Il y a protégé aussi les débuts de l'étrange autodidacte que fut le comte Théodore Tolstoy, tardivement révélé, à l'exposition de Londres de 1851, comme un des meilleurs médaillistes de l'Europe, en même temps que, sous l'uniforme d'officier de marine, sculpteur de talent, aquarelliste de mérite et, à côté de Dobrokhotov, graveur de premier ordre. En donnant la préférence aux arts, Stroganov ne négligeait pas les lettres. Von Visine lui donnait la primeur de ses Satires, Bogdanovitch de sa Douchcnka ; Gniéditch obtenait de sa générosité le moyen d'entreprendre une traduction de Ylliade. Appliqué particulièrement à aider l'éclosion de talents indigènes, très dévot et dirigeant avec ferveur la construction de Notre-Dame de Kasan qu'il eut la joie d'amener à terme en 1811, aussi dédaigneux des faveurs de cour que soucieux de garder dans

la mesure du possible une indépendance ombrageuse d'opinions et d'allures, le comte portait cependant dans toutes ses façons d'être et d'agir un air de hauteur qui en gâtait quelque peu l'effet.

A un rang plus modeste, curateur de 1810 à 1818 de l'arrondissement scolaire de Saint-Pétersbourg et président ensuite de l'Académie des sciences, le comte Serge Ouvarov obtenait dans le monde des lettres, avec des dehors moins distants, plus de popularité, sinon autant de respect. Membre de YArzamas et vivant sur un pied d'intimité avec Karamzine, Batiouchkov et Joukovski, il entretenait aussi des relations suivies avec un grand nombre de lettrés et savants étrangers, Humboldt qu'il appelait « un de ses vieux amis », Gœthe, le prince de Ligne et Mme de Staël. Mais, s'il se montrait secourable, lui aussi, à quelques écrivains besogneux, il lui arrivait, à d'autres moments, de prendre, au regard de leurs confrères, figure de parfait tchinovnik, exécuteur docile des consignes reçues, sans excepter celles du plus affreux obscurantisme, et, à ce point de vue, parmi les Mécènes du temps, le comte Stroganov a été une exception.

Au cours du règne d'Alexandre, la part de ce facteur dans le développement du mouvement intellectuel est allée en diminuant, à mesure que s'élargissait celle de l'élément collectif, en une évolution dont quelques historiens de l'école libérale ont cependant exagéré la portée. Ils ont voulu que. « la guerre patriotique » confondant en 1812 toutes les classes dans un même élan, ce mouvement démocratique ait aussi suscité une littérature populaire. Un tel phénomène se laisse difficilement concevoir en rapport avec une population qui, en immense majorité, demeurait illettrée. Avec les « affiches » de Rastoptchine, les caricatures de Térébéniév, les poèmes du célèbre partisan Denis Davydov, les pamphlets de Serge Glinka, la littérature de circonstance a bien affecté, à ce moment, un caractère, qui lui avait été étranger jusque-là, de vulgarisation et souvent de vulgarité. En prétendant atteindre la masse, elle visait à prendre le ton de la plèbe ; mais c'était encore de l'affectation, et, pour « aller au peuple » selon le mot d'ordre qu'ils devaient se donner, les écrivains de la génération suivante ont eu beaucoup de chemin à faire. Néanmoins, en portant cette littérature naissante à quitter la sphère

des abstractions et en lui permettant de plonger dans la vie et dans l'action, les circonstances la faisaient avancer d'un grand pas. Avec le Barde dans le camp des guerriers russes, écrit par Joukovski la veille de la bataille de Taroutino, elle est entrée dans la mêlée, et c'était tout de même le point de départ d'une ère nouvelle.

Elle restait inféodée, d'ailleurs, fond et forme, aux modes occidentaux de la pensée et de la création, en suivant — de loin — les évolutions qui s'y produisaient. Karamzine avait vécu quelque temps, à Moscou, dans la maison où était mort, en 1792, Reinhold Lenz, un des représentants, et le plus douloureux, de la Sturmund-Dran g période allemande, et, auteur de la Pauvre Lise, il s'en ressentait, tournant en ridicule Soumarokov et le genre classique. Mais bientôt, la sentimentale Lise est devenue elle-même un objet de raillerie, et, dès 1814, avec le Gil-Blas russe du petit-russien Nariéjnyï, un précurseur de Gogol, le roman réaliste de moeurs est ébauché.

La rupture, ainsi prononcée, avec la convention littéraire, s'étend à la poésie et s'y traduit d'abord par des échappées d'une liberté qui tourne à la licence. Au lycée de Tsarskoïé-Siélo, dans la promotion dont Pouchkine fait partie, un groupe de jeunes adeptes des Muses s'est formé, berceau d'une nouvelle école poétique, et ses débuts prennent un caractère alarmant : le culte de Bacchus et de Gypris célébré sans vergogne, la verve débridée, l'esprit répudiant toute entrave, le verbe bravant toute pudeur, en constituent les traits saillants. Or, la leçon s'en propage. Effarouchés d'abord, les prudes cénacles littéraires où Diérjavine trône et Chichkov vaticine se laissent impressionner par la coulée de sève abondante et forte qui déborde de ces galéjades et ils en subissent malgré eux le charme. Un fond plus sérieux y transparaît d'ailleurs, dans un mouvement de réaction instinctive contre des formes et des conceptions désuètes.

Cependant, même avec les développements et les amendements qu'une plus grande maturité y aura introduits et après que, ga-

gnant la faveur du public, il se sera imposé aux plus récalcitrants, le produit de cette jeune inspiration ne prendra, aux yeux des lecteurs d'Occident, qu'un intérêt de curiosité. Leur première impression sera d'une surprise et d'un désappointement que, en pleine maîtrise de son talent, Pouchkine aura justifiés. Donnant un sens singulièrement trivial à la thèse de Y art pour Varty « ne fût-il employé qu'à la représentation d'un paquet de cartes », il ne se laissait pas émouvoir par le reproche de n'avoir pas mis d'idées dans son Eugène Oniéguine. « Il n'en est pas besoin », déclarait-il avec sérénité, et, en découvrant, depuis, des dessous de profondeur philosophique dans son œuvre, tel commentateur russe (1) a fait preuve de plus d'ingéniosité et de patriotisme que de sens critique.

Si rénovatrice et même révolutionnaire qu'elle fût dans son pays, cette œuvre, comme celle de tous les émules du grand poète, n'a en fait que passé d'une imitation à une autre, et de façon très superficielle, les romantiques russes adoptant principalement les contours extérieurs des modèles étrangers, sans qu'ils arrivassent, sinon très partiellement, à en assimiler la substance, dont ils ne pouvaient davantage tirer l'équivalent de leur propre fonds, encore trop pauvre. Mais, à cela près, d'une moitié du monde européen à cette autre, si proche dans l'espace et dans l'ordre moral si distante, il y a eu répétition exacte, phases et péripéties, d'un procès organiquement identique. Gomme en France, l'avènement du romantisme s'est rencontré avec une brillante renaissance des études historiques, de même, en Russie, Pouchkine a suivi de près Karamzine.

Mais, en Russie, cette évolution ne se trouvait pas préparée, comme en France et en Allemagne, d'un côté par un remous politique et social annonçant ou réalisant même déjà le triomphe de la démocratie, avec ses concepts de la vie et ses besoins d'expression nouveaux, de l'autre par de vastes études qui, en pays d'Occident, avaient initié les esprits aux sources profondes de l'inspiration populaire, folk-lorey légende, ou histoire du moyen âge. Le romantisme tombait ici dans le vide, en l'absence, avant Karam-

(1) Milioukov, Essais sur l'histoire de la culture russe, t. II, p. 201 et suiv. — Pour Nariéjnyi^ v. la monographie de Mme N. Biéloziérski.

zine, des premières notions d'idéalisme philosophique ou historique, comme aussi de cette fermentation intellectuelle, qui, dans les milieux de vieille culture, avait frayé la voie à des formes nouvelles de pensée, de sentiment, de conscience commune. Tout était à créer, ici, en commençant par la langue littéraire, qui, bien que fixée dans ses traits essentiels au dernier quart du dix-huitième siècle, demeurait encore dans la période de formation et devait passer, aux yeux des admirateurs de Karamzine, pour être sortie de son encrier. Et, dans ce domaine, le romancier-historien a bien réellement fait œuvre de créateur. Mais il ne s'y est pas seul employé. Une part de mérite y revient aux cénacles littéraires, dont l'apparition, à ce moment, a marqué aussi une date mémorable dans le mouvement intellectuel au pays des tsars.

Fondée en 1811, « la Société des amis des lettres » fut une émanation du groupe plus intime auquel présidait Ivan Tourgueniev (1). Peu après sa constitution, un continuateur futur de Karamzine, le comte Dmitri Bloudov, organisa chez lui des réunions, où, avec le futur grand historien se rencontraient Joukovski, Krylov et Dmitriév, et dont les participants se donnaient comme but la revendication des droits de la langue russe contre le privilège acquis à la langue française, à laquelle, cependant, s'il faut en croire l'émigré français Auger, qui y a participé, ils avaient fréquemment recours dans leurs débats (2). Les vieux croyants de l'école classique s'insurgeaient, de leur côté, contre les tendances nouvelles qui offensaient leur foi littéraire, et, en 1811, une autre Société, fondée par Ghichkov et Diérjavine, sous le nom de Biéssiéda (Conversation), leur a offert un centre de ralliement, dans la belle maison du ministre-poète, à la Fontanka, où des personnages de haut bord, comme le prince Galitzine, le comte Rastoptchine et Spéranski, voire des prélats en robes d'apparat,

(1) V. Istrine, dans Revue du ministère de l'Instruction publiquet juillet 1880, p. 80 et suiv.

(2) Auger, « Souvenirs », dans Archives russes, 1877, t. I, p. 252.

comme Mgr Ambroise de Toula et Mgr Eugène de Vologda, se rencontraient avec des dames du grand monde aux toilettes élégantes, en des séances dont le caractère était généralement assez peu divertissant, mais que Krylov égayait parfois en donnant à l'assemblée la primeur de quelques-unes de ses fables. En 1815, l'auditoire ainsi composé fit un grand accueil à la lecture d'une comédie du prince Chakhovskoy, la Leçon des coquettes, où Joukovski était violemment tourné en ridicule. Les amis du poète en prenant émoi, ils fondèrent, pour le venger, une Société rivale qu'ils appelèrent Y Arzamas, du nom d'une bourgade du gouvernement d'Orenbourg, où Bloudov avait conçu l'idée d'un impromptu burlesque, imité de la polémique entre l'abbé Morellet et Palissot et maltraitant, par voie de représailles, l'auteur de la Leçon des coquettes.

L'esprit de ce cercle, qui tenait alternativement ses assises dans la maison de Bloudov et dans celle de Serge Ouvarov, fut à peu près le même que celui des agapes poétiques du lycée de Tsarskoïé-Siélo, avec seulement un dogmatisme nouveau qui en aggravait le caractère mi-licencieux, mi-bouffon. Joukovski y luttait de pantalonades avec Pouchkine, déclarant, entre autres saillies de même genre, que la critique littéraire devait « chevaucher systématiquement sur le galimatias ». C'étaient encore jeux d'écoliers, qui pourtant avaient grandi et achevaient seulement de jeter leur gourme. Ils ne tardèrent pas à se lasser de ce divertissement, et, dès 1818, YArzamas avait cessé de vivre (1).

Entre ces deux foyers d'activité littéraire, dont l'un visait à prendre figure d'Académie et l'autre semblait curieusement anticiper sur l'école du dadaïsme, une « Société des amis des sciences, de la littérature et des arts » et une « Société des amis de la littérature russe » faisaient besogne plus utile, la première suscitant en grande partie les beaux travaux de Kalaïdovitch, de Katchenovski et de Vo tokov sur les langues slaves. La maison accueil-

li) Pour l'histoire de cette société, v. le Comte Bloudov et son temps, p. 106; Wiegel, Mémoires, t. III, p. 137, 357, 360; t. IV, p. 176; prince Viaziémski, Œuvres, t. VIII, p. 415 ; Boulitch, Histoire de la littérature russe, t. I, p. 119 ; Sidorov, dans Revue du ministère de V Instruction publique, juin-juillet 1901 ; Archives russes, 1866, p. 500. — Quelques documents publiés par Longuinov, dans le Contemporain, 1856^ n° 8.

lante du successeur du comte Stroganov à la présidence de l'Académie des Beaux-Arts, A. Olénine, un dilettante aux curiosités multiples- Tausendkûnstler comme l'appelait Alexandre, réunissait d'autre part des amateurs d'art, dont quelques-uns s'intéressaient aux lettres et visaient même à y prendre un rôle d'arbitres. Des groupements analogues se constituaient en province, prenant également contact avec les courants d'idées qui se développaient parallèlement dans la sphère de l'évolution politique et sociale.

De l'ensemble de ce mouvement on reçoit l'impression d'une gestation tumultueuse et chaotique, recueillant à la volée du dedans et du dehors et brassant pêle-mêle, avec ses germes non encore arrivés à maturité comme avec ses scories et ses détritus, tous les produits de la vie intellectuelle de l'époque, sans aucune possibilité de donner à la plus grande partie des éléments ainsi absorbés fût-ce un commencement d'application pratique.. Ce travail s'opérait en vase clos, le couvercle en était épais, et, pour le briser, la marée montante de l'effort collectif avait, elle aussi, encore beaucoup de chemin à faire. Elle se laissait à peine pressentir, à tel point que l'histoire littéraire de l'époque où Karamzine a vécu se confond presque avec la biographie de cet écrivain, qui, premier professionnel en son pays de la carrière des lettres, a en quelque sorte personnifié cette phase du développement commun, avec beaucoup de puissance mais aussi ce quelque chose de mal défini, d'inconsistant et d'incohérent, qui est propre à toutes les manifestations de l'esprit humain dans la période initiale. Dans la vie littéraire de son peuple, l'auteur de la Pauvre Lise et du mémoire sur V Ancienne et la Nouvelle Russie a été un commencement.

On a vu ses débuts et la part prise par lui à la chute de Spéranski (1), et toujours, alors même qu'il se montrerait conservateur de la plus stricte observance, partisan irréductible du ser-

(1) Tome I, p. 404, de cet ouvrage.

vage et adversaire déclaré de l'idée constitutionnelle, il devait en même temps, se passionnant, comme Catherine amie de Voltaire, pour le bien de l'humanité, les droits de l'homme et les charmes de la liberté, se déclarer, à son exemple, républicain dans l'âme, ennemi de l'inégalité comme de l'arbitraire et soucieux de faire prévaloir dans le gouvernement du monde le respect de la loi. Dans l'atmosphère intellectuelle du lieu et de l'époque où il vivait, il a fait, tout au long de sa carrière, office de réflecteur, de dynamomètre et d'appareil enregistreur. Sensible à toutes les ondes qui la traversaient et s'en trouvant lui-même affecté dans ses sentiments et ses convictions, au gré des impressions du moment, on l'a vu encore, à l'avènement d'Alexandre, acclamer le soleil levant avec ses promesses de réforme, et, dans la dixième année du règne, s'insurger contre leur réalisation. Au vrai, il aura été, lui aussi, comme Serge Ouvarov, un homme de cour, courtisan du tsar régnant, qu'il s'appelât Paul ou Alexandre ; de la grande duchesse Catherine, quand elle daignait l'appeler à Tver ; de l'opinion publique dont il quêtait la faveur à chaque moment, de toutes les puissances l'emportant à chaque heure. Honnête homme néanmoins à la mesure de son époque, mais penseur erratique et ayant trop le tempérament d'un artiste pour pouvoir y joindre l'étoffe d'un bon historien.

Son oeuvre historique a dû le succès qu'elle a obtenu à la forme, où il a fait valoir ses dons de romancier et de styliste, beaucoup plus qu'au fond, où il a utilisé, sans en rien avouer, les travaux de prédécesseurs plus obscurs, Allemands comme Schlozer, Krug et Lehrberg ou Russes comme Tatichtchev ou Chtcherbatov. Il n'a guère ajouté à leur documentation que des traits plus pittoresques qu'instructifs empruntés à quelques vieilles chroniques ; il a adopté intégralement leur philosophie de l'histoire, essentiellement fondée sur l'explication des faits par la politique personnelle des princes, et il a justifié l'épigramme que, bien qu'il se donnât pour un de ses admirateurs, Pouchkine n'a pas retenue :

Dans son histoire, l'art et la simplicité Nous démontrent en toute impartialité

La nécessité de l'absolutisme

Et le charme du knout (1).

(1) Œuvres, t. I, p. 195.

Mais, aux yeux des contemporains et même de la postérité, il a bénéficié encore d'une erreur d'optique. Quand il eut achevé sa tâche, la Russie s'est trouvée en possession de toute une école historique, alors que jusque-là quelques professeurs allemands des universités et quelques grands seigneurs les imitant en amateurs s'étaient seuls appliqués à étudier le passé du pays. Maintenant, les professionnels de cette catégorie devenaient légion ; une « Société d'histoire » recueillait de nombreux adhérents ; une Revue historique paraissait ; les publications de documents se multipliaient suscitant de vives polémiques : la vie scientifique était née dans cette sphère. Post hoc, ergo propter hoc; Karamzine historien a passé encore pour un démiurge (1). Or, en fait, il n'a même pas eu de disciples ; il a été lui-même le produit d'un mouvement qui procédait du développement général de l'intellectualité russe à cette époque, et, superficiel, partant insensible aux courants plus profonds qui s'en dégageaient, il a fait tout juste œuvre de vulgarisation ad usum delphini, c'est-à-dire adaptée, comme ses romans, au goût et à la compréhension du même public, qui lui a aussi accordé la même faveur : en quittant les magasins de modes, les dames de l'aristocratie assiégeaient les librairies où, avec les autres « nouveautés du jour », se vendaient les premiers volumes de Y Histoire de Russie (2).

Cependant encore, de certaine façon, il a fait, dans ce domaine, œuvre de maître et d'inspirateur. Superficiel et tendancieux, il a, en rapport avec son tempérament de rêveur sentimental, comme aussi avec les idées et les préjugés des lecteurs auxquels il s'adressait, donné du passé national une idée exclusive de toute critique sérieuse, mais il a éveillé, en la leur offrant, des conceptions et des sentiments qui ont, pour ainsi dire, façonné le patriotisme russe,

(1) V. dans ce sens : K. Bestoujév-Rioumine, Biographies et caractéristiques, p. 205 et suiv. ; M. Pogodine, Matériaux pour la biographie de Karamzine, passim.

(2) Les meilleures études sur l'historien et son œuvre sont celles de M. Solo viov, dans Annales de la Patrie, 1853-1855 ; L. Grot, dans Bévue du ministère de V Instruction publique. 1867, t. TV; N. Kalatchov, dans Lectures à la Société des amis de la littérature russe, 1867, t. I. P. Smirnovski a consacré à Karamzine les deux premiers volumes de son Histoire de la littérature russe au dix-neuvième siècle et V. Savodnik, quelques pages substantielles (24 à 59) de ses Essais sur VHistoire de la littérature russe.

tel qu'il a continué depuis à se manifester, avec son fond d'idéalisme artificiel et de présomption ingénue, mais aussi avec un élément de conviction et de passion qui a fait sa force.

Premier professionnel des lettres russes et le premier écrivain, dans ce pays, qui ait tiré de sa plume des gains appréciables, il a d'autre part présidé à la naissance d'une corporation, dont il est significatif que plusieurs femmes aient aussitôt fait partie.

On en trouve trois à la Biéssiéda de Chichkov et de Diérjavine : une princesse Ouroussov, qui a peu marqué ; Anne Yolkov, dont Chichkov a publié, en 1809, un recueil de vers en y mettant une préface des plus élogieuses ; et la Sapho russe, la Corinne du Nord, la Neuvième muse, comme se plaisaient à l'appeler ses nombreux admirateurs, Anne Bounine, dont, fond ou forme, l'œuvre répond assez mal à ces qualificatifs mais représente une somme de travail assez considérable et inlassablement fournie pendant de longues années, en dépit d'une santé des plus fragiles. Née en 1774, cette émule présumée de Mme de Staël a, dès 1799, collaboré à plusieurs revues ; de 1809 à 1812, elle a fait paraître deux volumes de poésies et trois autres de 1819 à 1821, et, mourant en 1829, elle a légué encore à la postérité un album avec des notes sur l'histoire de l'émancipation de la femme, auxquelles leur date donne quelque intérêt. Dans sa jeunesse, elle a passé pour très belle et comme, à ce charme physique, elle a dû sans doute au caractère généralement banal de sa production littéraire, d'une part ses succès, de l'autre l'immunité dont elle a bénéficié et que Karamzine et Joukovski à peu près seuls ont partagée avec elle au regard des tribulations qui étaient le lot commun des écrivains. Fêtée et acclamée dans les cercles littéraires qui se multipliaient, fondés quelques-uns par des femmes aussi, Mme Kvachnine-Samarine en 1811 et Mme Ponomariov dix années plus tard, comme Karamzine elle est devenue persona grata en haut lieu, pensionnée par l'empereur et recevant de l'impératrice une lyre en or garnie de diamants (1).

(3) L'étude la plus complète sur Anne Bounine a été donnée par m. 21

Cependant, la censure interrompait la publication du Gil-Blas de Nariéjnyï, dont les trois dernières parties sont restées inédites jusqu'à ce jour, et le nom de l'un des confrères d'Anne Bounine et de Karamzine, dont les écrits fragmentaires laissent deviner un esprit d'une bien plus grande élévation et portée, n'a été récemment tiré de l'oubli que par des investigations opérées dans les archives des multiples bureaux, qui, il y a cent ans, s'occupaient d'intercepter et de mettre à couvert les rayonnements de la pensée russe. Ivan Petrovitch Pnine est mort en 1805 à la fleur de l'âge (1) et déjà sa participation mentionnée plus haut (2) à la campagne anti-esclavagiste avait brisé sa plume. Sous le régime dont il osait réprouver la plus cruelle application, la plume était serve elle aussi, et si, ne possédant pas le tempérament du courtisan, ils ne se reconnaissaient pas davantage la vocation du martyre, les écrivains n'avaient d'autre ressource que de se condamner eux-mêmes au silence, comme l'a fait l'un des plus doués et avec Karamzine le plus représentatif parmi les membres de la corporation que le règne d'Alexandre a vus naître.

L'émule russe de La Fontaine, Krylov, a assez longtemps cherché sa voie, journaliste dès 1789, à vingt et un ans, et ensuite poète, satiriste et auteur dramatique, avant de se révéler en 1809, avec un recueil de fables, comme un maître du genre. Dans la force de l'âge et à la moitié seulement d'une vie qui devait se prolonger jusqu'en 1844, le succès triomphal qu'il obtenait semblait le mettre sur le seuil d'une carrière brillante et féconde ; mais il trompait l'attente générale. Gagnant aussi, à ce coup, une grasse sinécure, le triomphateur s'y retirait comme un mollusque dans sa coquille et ne devait plus en sortir. Les interprétations plus ou moins fondées auxquelles prêtaient quelques-uns de ses chefsd'œuvre avaient menacé d'attirer sur l'auteur des foudres que, épicurien passionnément attaché à ses aises, il ne se souciait pas de braver, et, même en 1812, touchant jusqu'à cet autre sybarite

M. Khmyrov, dans VAube, 1861, t. XII, n° 11. Cf. Vengehov, Dictionnaire des écrivains russes, t. I, p. 380. A. Tchékhov, dans Messager historique, 1895, t. LXII, p. 164; Archives russes, 1902, t. I, p. 500; Mordovtsev, les Femmes russes, t. III, p. 47 et siriv.

(1) Il avait trente-deux ans ; v. sur lui Boulitch, Esquisses, t. I, p. 82- 93 ; Kizewetter, Esquisses, t. I, p. 57.

que fut Joukovski, la fièvre d'exaltation belliqueuse qui secouait le monde russe tout entier l'a laissé insensible et silencieux.

L'originalité de son génie a été contestée par des éplucheurs de textes, qui, sur 200 de ses fables, en ont trouvé 64, dont d'Esope à Diderot, en passant par Phèdre, La Fontaine et Geilert, la matière avait déjà enrichi les chrestomaties. On pourrait avec plus de raison s'étonner du nombre, de la variété et de la richesse des éléments que le fabuliste russe a ajoutés à ce fonds constitué par le travail de vingt-quatre siècles, et, renouvelant les sujets qu'il empruntait, sur tous ceux qu'il mettait en œuvre, il a imprimé puissamment la double marque de son terroir et de sa personnalité, fils de la Russie aux horizons vastes, mais au développement intellectuel encore étroit, en même temps qu'homme, individuellement, de grande et claire intelligence, mais d'idéal assez peu élevé, avec énormément de bon sens, mais peu d'instruction et moins encore de flamme.

Auteur, en 1806, de deux comédies, le Magasin de modes et Une leçon pour les filles, en y ridiculisant l'éducation française et les toilettes parisiennes, il s'est accommodé aux circonstances et aux passions du moment, mais il a été toujours très peu accessible aux influences occidentales, qui ont, au contraire, dominé l'esprit et déterminé l'œuvre entière de Joukovski, accusant la place qu'elles n'ont pas cessé de tenir dans la vie littéraire de son pays et de son temps, en dépit de toutes les velléités d'émancipation, élans de chauvinisme ou sursauts de gallophobie. Traducteur ou adaptateur d'œuvres étrangères, même, en s'essayant au rôle de Tyrtée russe, c'est sur la harpe d'Ossian que ce poète a accordé sa lyre, en portant d'ailleurs de préférence son culte à des dii minores, et, par exemple, dans la littérature allemande, à Tieck et à Novalis. Par son tempérament comme par son niveau intellectuel, il s'apparentait à Krylov plus qu'il n'eût aimé à en convenir. Le harnais de guerre qu'il a revêtu en 1812 ne lui a pas en réalité fait quitter la plume pour l'épée. A la chancellerie de Koutousov, il aura été un prototype ingénu d' « embusqué »,, et la guerre finie, trouvant accès à la cour, il s'est, comme le fabuliste, voluptueusement blotti dans cet abri et y a laissé éteindre le peu de chaleur poétique qu'il portait en lui. Lyrique élégant et froid, il n'en a pas moins, lui aussi, inscrit une date dans l'histoire

littéraire de son pays, en y introduisant, vingt ans avant Pouchkine, un personnage nouveau : le poète de vocation et de profession (1). Un trait le distingue de la plupart de ses rivaux à cette époque : il n'a jamais abordé le théâtre, qui attirait, avec Krylov lui-même, les moins propres à y réussir, parce que cette forme d'art séduisait et passionnait le public de leur pays à un degré qui semble bien n'avoir été atteint dans aucun autre.

Dès la fin du dix-huitième siècle, en dehors des théâtres impériaux dans les deux capitales, de nombreuses scènes, publiques ou privées, avaient surgi en province, et rendez-vous attitré des fervents de Melpomène, le salon du prince Ghakhovskoy, dramaturge prodigieusement fécond, regorgeait de monde. Éditeur, à partir de 1808, d'un Messager dramatique et auteur de plus de 70 pièces qui se sont maintenues au répertoire par delà même le règne d'Alexandre, le prince n'a guère dû leur succès qu'à son rang ou au talent d'un interprète exceptionnellement doué, l'acteur Chtchepkine, et la valeur de toute la production dramatique de cette époque ne répondait aucunement à la faveur dont elle jouissait. Griboiédov était là cependant et il avait écrit son Gore ot ouma (Le malheur d'avoir trop d'esprit). Mais, sauf une représentation unique et privée, donnée en 1822 à Y Ecole de théâtre de Saint-Pétersbourg, la pièce restait inédite. Frappée d'interdit, elle circulait sous le manteau, dans le lot de la littérature manuscrite et clandestine que Pouchkine commençait aussi à enrichir et où l'on veut que 40 000 copies de cette comédie aient été introduites. Mais la scène lui était fermée et l'auteur ne devait plus écrire, bien qu'il eût quitté la carrière diplomatique pour se vouer entièrement aux lettres. Sa carrière littéraire était terminée, et il n'avait pas trente ans ! Après avoir agité des projets de suicide

(i) Biélinski (Œuvres complètes, édition de 1857-1862, t. VIII, p. 186- 253) a donné une analyse minutieuse de l'œuvre de Joukovski. Sa Biographie par C. von Seydlitz, 1870.

et failli sombrer dans la catastrophe de décembre 1825 (1), il devait se rejeter sur son premier emploi et se faire assassiner, en janvier 1829, à Téhéran.

D'un dessin flou, brouillé peut-être à dessein pour dépister la censure, Gore ot ouma n'est pas un chef-d'œuvre, bien que, portée depuis sur la scène, la pièce y ait, de nos jours encore, fait fureur. « Beaucoup d'esprit dans certains vers, surtout dans les imprécations de Tchatski, mais la pièce est mauvaise et l'intrigue détestable », ainsi en jugeait, il y a cent ans, Alexandre Tourgueniev (2). Avec des traits empruntés au Misanthrope de Molière, l'Alceste russe se fait l'interprète d'idées et de sentiments d'un ordre plus spécifique et il en rend cependant le sens beaucoup moins précis. Libéralisme ou cosmopolitisme? La controverse engagée sur ce point, depuis cent ans, n'a pas encore été vidée. Cependant, avec un tableau de la haute société moscovite du temps, d'un vigoureux coloris, bien que quelque peu trop poussé à la charge, et des jeux de scène en nombre, piquants ou pathétiques, l'œuvre portait une grande promesse, et, en empêchant qu'elle donnât son fruit, le régime de « l'Éclipsé » a mis à sa charge un crime à ajouter à beaucoup d'autres du même genre. La perfection ni même un haut degré d'habileté ne pouvaient être atteints, à ce moment, dans un art qui, si cultivé qu'il fût, n'avait pas encore dépassé la période des tâtonnements, après des débuts assez bizarres. Dans la Russie tsariste, tout ne finissait pas seulement par des soldats ; beaucoup de choses y prenaient aussi ce commencement.

Le premier dramaturge russe, imitateur des classiques français, avait été Soumarokov, qui, entre 1737 et 1740, s'était, avec ses camarades du Corps des cadets, diverti à reproduire les représentations scéniques, inaugurées depuis 1735 à la cour de l'impératrice Anne. Prenant en dégoût la troupe italienne qui s'y employait, Anne et après elle Elisabeth s'avisèrent de mettre à contribution, pour la remplacer, les talents des jeunes futurs officiers, et ce fut la première école russe d'art dramatique, voire même de chorégraphie (3).

(1) Chtchégolev, Griboiédov et les décembristes, p. 5-7.

(2) Au prince A. Viaziémski, 20 mai 1825, Archives dOstafiêvo.

(3) Boulgarine, Souvenirs, t. II, p. 15-17.

326 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er

Soos Alexandre, la théâtromanie a fait rage, dans les deux capitales comme en province et jusque dans les campagnes, au gouvernement d'Orel en particulier, où mis en congé illimité, à quarante ans, en 1812, après une carrière militaire qui n'avait pas été sans mérite, le comte Serge Kamiénski donnait ce divertissement à sa disgrâce. On y jouait à Spaskoié, berceau des Tourgueniev, où Barbe Pétrovna, mère d'Ivan Serguiéiévitch, un ami de Pouchkine, faisait fonction d'imprésario ; à Tcherni, chez les Plechtchéiév, et à Sourianine, où toute la famille Iourassovski mettait la main à l'œuvre (1). Cependant, le public attiré par ces représentations comptait plus par la ferveur que par le nombre. C'est du moins ce que paraît indiquer la gratuité à peu près générale des spectacles. Ce n'était toujours que fantaisie de grands seigneurs et quelques-uns s'y ruinaient. La troupe du prdnce Chakhovskoy à Adratovskoié d'abord, puis à Nijni- Novgorod, comptait plus de cent sujets ; pour son théâtre de la banlieue de Moscou, Bibikov faisait venir de Paris un maître de ballet réputé. A Smolensk, le gouverneur général, comte Apraxine, mettait en scène une Diane chasseresse, qui, à la tête d'une meute de chiens anglais, poursuivait une harde de cerfs vivants. D'autre part, sm point de vue littéraire et artistique, la qualité des spectacles si luxueusement montés était au-dessous du médiocre, et, Alexandre régnant, le culte de Melpomène a trouvé sa plus haute expression dans la personne et l'œuvre de Griboiédov, dont on connaît le sort, comme la germination littéraire de ces vingtquatre années a donné sa plus belle fleur avec les premières poésies de Pouchkine, autre promesse, qui elle-même ne devait pas être entièrement remplie.

(1) Pour l'histoire du théâtre russe à cette époque, v. Jikharév, dans Annales de la Patrie, 1855, n08 4-10 et séparément, 1859 ; le même, Souvenirs, même recueil, ISS 4, n° 10 ; S. Aksakov, Œuvres ; P. Arapov, Chronique du théâtre .russe; P. Zotov, « Souvenirs de théâtre, » dans Messager historique, septembre 1913, p. 965. Quelques détails dans le volume consacré par S. Bertenson à I. Sosnitski, un comédien populaire qui a débuté sous Alexandre Ier.

(2) Biélinski, Œuvres, t. VIII, p. 92 et suiv.

Autour de la formule littéraire que l'auteur de Rouslane et Loudmila, épopée romantique publiée en 1820, représentait avec le plus d'éclat, la bataille des partis s'est engagée en Russie avec autant de vivacité qu'en Occident. Elle portait même ici plus loin, car elle se confondait presque avec le choc des doctrines politiques. Ce qu'était au juste le romantisme les combattants ne le savaient guère ; ils entendaient seulement que ce fût œuvre révolutionnaire, à raison de quoi Pouchkine et ses émules se trouvaient enrôlés dans le camp libéral et Miérzliakov, traducteur habile du Tasse, homme de savoir, de sens et de goût mais conservateur décidé, tenait Rousslane et Lioudmila pour une abomination. En fait pourtant, sans base nationale parce que sans connaissance suffisante du passé historique où il prétendait puiser ses inspirations, ce romantisme russe n'était, à ses débuts, qu'une théorie d'art abstraite, une doctrine esthétique, ou plus encore un article de mode importé du dehors, et, dans l'application qu'il en a d'abord faite, Pouchkine ne mettait en jeu qu'une fantaisie puissante mais mal gouvernée et passablement dépravée. En se développant, cependant, le mouvement ainsi créé devait amener le poète et beaucoup d'autres Russes avec lui à une intelligence plus profonde des aspects de la vie ancestrale qu'ils cherchaient à évoquer, en même temps que, dans ses poèmes caucasiens, l'auteur de Rousslane et Loudmila s'inspirait de Byron et dans Boris Godounov d'un plus grand Anglais, — le seul maître, avec Gœthe et Dante, que la plupart de ses compatriotes consentent à reconnaître pour ses pairs.

Un débat sur ce point, pas plus qu'une appréciation plus pénétrante de l'œuvre ainsi mise en cause ne sauraient trouver ici place, Même en Russie, cependant, un sens plus juste des proportions s'est, en ce qui la concerne, accusé en certains quartiers (1). Celles qui sont devenues, à travers les siècles, le patri-

(1) Kotliarevski, les Tendances littéraires, p. 57.

moine commun de tous les peuples civilisés ont dû ce privilège au fait qu'elles ont porté le reflet de leur vie commune, idées, sentiments et mœurs, à certaines époques, dont elles ont réalisé la synthèse plastique : Moyen âge avec le Saint-Empire et la papauté dans l'œuvre de Dante, Renaissance avec l'Angleterre d'Elisabeth dans celle de Shakespeare, ou « Europe éclairée » du dix-huitième siècle dans celle de Goethe. L'horizon de Pouchkine a été beaucoup plus restreint, sans {fue la raison s'en laisse reconnaître entièrement dans la mesure de son génie. Le poète a été circonscrit et entravé de plus d'une façon. Dans ses plus hautes manifestations, dont Je niveau et l'ampleur pourront quelque jour être atteints et ont été déjà approchées en Russie, la littérature occidentale est devenue le produit d'un travail séculaire, auquel, jusqu'à l'époque d'Alexandre, ce pays est demeuré étranger, d'une liberté de penser qu'il n'a obtenue jusqu'à nos jours que partiellement et d'une liberté sociale qu'après le tsarisme, le bolchevisme a encore plus exclue. A la mort d'Alexandre, Pouchkine ne faisait que débuter, et déjà il avait connu les amertumes de l'exil. Plutôt que des témérités de langage d'ordre politique, on a voulu qu'il ait expié ainsi certaine « Gabriélide », où, imitant la Guerre des Dieux de Parny, il dépassait de loin ce modèle en fait d'obscénité (1). Mais, non sans que des insinuations ou des consignes partant d'en haut y fussent pour quelque chose, la personne du poète et sa pensée ont été l'objet des plus injustifiables travestissements. Au bas du monument qui lui a été élevé à Moscou figure une inscription qui passe pour empruntée à l'un de ses poèmes. Il y exprime l'espoir de conserver longtemps l'amour de son peuple « pour l'avoir charmé par la beauté de ses vers ». Et c'est un faux ! Le texte visé porte : « Pour avoir, dans un siècle cruel, glorifié la liberté (2). » Et l'auteur de la falsification a été un confrère et un ami — Joukovski lui-même !

Dans le milieu où il a vécu, comprimé encore par les habitudes et les influences de la caste à laquelle il appartenait, Pouchkine n'a pu même développer ni le tempérament romantique ni l'esprit libéral qui lui étaient propres. En contact et en sympathie

(1) V. Ancien et Nouveau Temps, 1909, t. XIII, p. 1-2.

(2) Œuvres, t. II, p. 189.

avec les décembristes, il ne les a pas suivis dans les passes dangereuses ; à l'heure critique, endossant l'uniforme de dvorianine, il est allé faire sa cour à Nicolas, et, quand à moins de quarante ans, la mort l'a enlevé à sa tâche et à sa gloire, dans un duel stupide, il devait se trouver déjà à bout de souffle (1). Poète national, comme l'ont appelé quelques-uns de ses admirateurs, contre des contradicteurs plus nombreux, en Russie et au dehors? (2). Oui, certes, mais as ic les limites que le terme comportait dans un pays et à une époque, où, aux yeux de l'auteur à'Eugène Oniéguine lui-même, la nation c'était la classe dont il faisait partie, quelque 500 000 hommes sur 50 millions, qui seuls comptaient politiquement et socialement parlant, et qui savaient lire, — pas même tous encore. Dans cette classe même, il n'a pas, de son vivant, obtenu la majorité des suffrages, et, depuis, aux yeux de la démocratie russe, quand il s'en est trouvé une, bien qu'il eût « glorifié la liberté », — en sourdine — il n'est pas devenu populaire. Il a trop gardé figure de barine (3). En son temps, le libéralisme qu'il professait demeurait aussi une façon d'aristocratie, avec des restrictions et sous réserve de consignes qui n'étaient pas toutes imposées d'en haut. C'est un trait que l'on retrouve dans l'histoire de la presse à cette époque.

De 1804 à 1809, sous l'inspiration de Spéranski, le Journal de Saint-Pétersbourg a publié des articles très libres de ton, qui semblaient inaugurer dans ce pays la discussion des actes du

(1) V. K. Waliszewski, Littérature russe, p. 176.

(2) V. ibid., p. 158.

(3) Après ceux de Briickner, de Pypine, d'Engelhardt, les derniers et plus importants travaux sur la littérature russe de l'époque d'Alexandre sont les quatre premiers volumes de Smirnovski (1900) et le premier volume du recueil d'Ovssianiko-Koulikovski (1908-1909). Les études d'Anniénkov, Brioussov, Chtchegolév, Herrschensohn, Lœrner, Saïtov, sur Pouchkine, ainsi que les éditions de ses œuvres et de sa correspondance composent déjà une grande bibliothèque. Les citations dans ce yolume sont d'après l'édition de 1878, la plus répandue.

gouvernement. Entre 1815 et 1820, le nombre des périodiques, gazettes et revues, ne cessant d'augmenter (1), quelques-uns ont pu encore, bien que de façon plus discrète déjà, témoigner de la sympathie pour l'idéal constitutionnel. Toujours, ces manifestations de l'opinion se montraient gouvernées par l'esprit et l'intérêt de la classe privilégiée, dont, nécessairement, l'existence de tous les organes de cette presse dépendaient et aux conceptions comme aux convenances de laquelle ils devaient s'accommoder.

De 1812 à 1815, s'employant à stimuler les ardeurs patriotiques, la presse de Moscou, avec le Messager de l'Europe de Karamzine, le Messager russe de Serge Glinka, le Fils de la Patrie de Gretch et l'Invalide russe, obtenait une liberté d'expression dont elle usait fréquemment avec excès. Elle n'en usait pas pour se dégager des influences aristocratiques qui la dominaient et dont ses dirigeants étaient d'ailleurs solidaires. Au cours des années suivantes, de nouveaux éléments y pénétrant, elle fut partiellement inclinée à porter sur un autre terrain l'ardeur belliqueuse dont elle restait animée ; mais déjà « l'Éclipsé » s'annonçait et la censure devenait moins tolérante. Fondé en 1815, l'Esprit des revues fut interdit en 1820 pour la reproduction de quelques articles du Times sur la politique économique du gouvernement russe, et le journalisme russe se trouva à peu près confiné dans le cercle des débats d'ordre littéraire et esthétique, où encore l'obscurantisme officiel ne fut pas seul à lui mettre des lisières.

Au titre d'organe de critique littéraire, repris en 1808 par Joukovski, continué après 1811 par Katchenovski, le Messager de l'Europe bénéficiait de l'autorité que lui avait acquise Karamzine et d'une immunité exceptionnelle. Mais il devait celle-ci à un conservatisme obtus, professé sous une forme pédantesque, et, se risquant en 1815 à lancer un Observateur de la Littérature russe, où, avec une autre ouverture d'esprit, il témoignait d'une largeur d'idées que son âge rendait surprenante, le tout jeune P. Stroiév, que des études d'archéologie allaient solliciter et retenir, a vu son recueil arrêté aux premiers numéros (2).

(1) Piatkovski, Notes sur V histoire de notre développement littéraire -et social, t. II, p. 127 ; Kolioupanov, Biographie de A. Kochélév, t. I, p. 195 et suiv.

(2) Piatkoyski, loc. cit., t. I, p. 301-316.

A partir de 1824, le romantisme militant a bien trouvé un foyer et une citadelle dans le Télégraphe de Moscou, où un remarquable autodidacte, échappé du négoce, Nicolas Polevoï, a engagé le combat avec Katchénovski et son école, en ouvrant une ère nouvelle dans l'histoire de la presse et de la critique et en rendant sensible, dans cette sphère, l'ascension lente mais continue de l'élément social qu'il représentait. La résistance des formules classiques devait se prolonger cependant, étayée au double rempart d'un ordre politique et social qui faisait sentir sa domination et sa tyrannie dans toutes les directions. Plus encore que la littérature, l'art s'en trouvait affecté au pays du malheureux Diékhtiarev (1).

Sculpture ou peinture, architecture ou musique, il demeurait tributaire presque exclusivement du monde de la cour et de l'aristocratie, qui seul, ou à peu près, lui accordait quelque intérêt et le faisait vivre, et, avec le caractère que prenait ce patronage, une autre forme de servitude en résultait. Jusqu'à la fin du dixhuitième siècle, elle avait assujetti les artistes du pinceau à l'observance stricte d'un code de conventions extrêmement étroites et rigoureusement maintenues, même dans ce qu'on désignait comme « style bas », par opposition au « style élevé » de la peinture religieuse ou historique, le seul qu'on goûtât réellement, l'autre n'étant que toléré. A tous les deux d'ailleurs s'appliquait l'exigence d'une interprétation « épurée » des formes et des aspects représentés ; cependant que, se pliant même à cette règle, l'artiste passait pour déroger et prostituer son talent, s'il l'employait à la reproduction des traits familiers de l'existence commune, réputés vulgaires et presque indécents.

L'accession de nouvelles couches sociales à la richesse et à la part d'influence qui en est l'apanage devait briser cette autre servitude ; mais l'art a attendu plus longtemps que la littérature l'heure de son affranchissement . Bourgeois et moujiks ont appris

(1) V. t. I, p. 91, de cet ouvrage.

à lire avant de devenir sensibles aux beautés de l'expression plastique, et, bien que le règne d'Alexandre ait vu paraître la première revue russe d'art, éditée par Gretch, l'existence elle-même, à cette époque, d'un art russe a pu être mise en question.

À. Pavlinov a arrêté à la fin du dix-septième siècle son histoire de l'architecture russe, les constructions postérieurement ajoutées à la parure monumentale de son pays ne lui paraissant pas rentrer dans le cadre de cette étude (1), et il est certain qu'en ses traits originaux tout au moins, le développement de cette branche de création artistique a pris fin ici avec l'avènement de Pierre le Grand, accusant, comme le développement économique, un phénomène de régression, dû apparemment aux mêmes causes. Alexandre a fait plus qu'aucun de ses devanciers, sans en excepter Catherine II, pour l'embellissement de Saint-Pétersbourg ; mais, parmi les nombreux édifices dont il s'est plu à orner sa capitale, Notre-Dame de Kasan seule a mis à l'ouvrage des artistes russes, l'architecte Voronikhine, le peintre Borovikovski, le sculpteur Martos, et ils n'ont produit qu'un pastiche assez plat de Saint- Pierre de Rome et de Saint-Paul de Londres. Commencée sous Paul, d'après les plans de l'Italien Rinaldi, la transformation de la cathédrale de Saint- Isaac a été poursuivie, sous le règne du fils, par le Français Ricard de Montferrand. La Bourse a eu pour architecte un autre Français, de Thomon. Les peintres les plus renommés de ce temps ont bien porté des noms russes, mais c'étaient des noms d'emprunt : le portraitiste Kiprenski appartenait à une famille allemande, les Schwalbe ; le peintre du Dernier jour de Pompéi, rendu célèbre sous Nicolas par ce tableau, Brullov, descendait d'une famille de réfugiés français, les de Bruleau, et avec la désinence en ç, Venetsianov déguisait son origine italo-grecque.

Alexandre a, malgré l'embarras de ses finances, employé des sommes considérables à l'augmentation des richesses artistiques de l'Ermitage ; mais, avec quelques pièces seulement de tout premier ordre, comme la célèbre Ferme de J. Potter ou les Quatre parties du jour de Claude Lorrain et un plus grand nombre d'oeuvres médiocres ou de Rembrandt douteux, ces acquisitions

(1) Page 256.

ne valaient pas, à beaucoup près, celles de Catherine. La grand'mère n'entendait pas plus aux choses d'art que le petit-fils ; du moins en avait-elle le goût. Parmi les plus beaux joyaux de la galerie formée sous son règne figurait le fameux Saint Georges à la jarretière, commandé en 1506 à Raphaël par le duc Guidobaldo d'Urbin et destiné au roi Henri VII d'Angleterre, qui venait de conférer au donateur la chevalerie de l'ordre institué par Edouard III. Le tableau, où le saint est représenté portant le nœud avec la devise « Honni soit qui mal y pense », provenait de la collection du baron de Crozat, après avoir passé par celles de M. de La Noue et du marquis de Sourdis. Sous Alexandre, il disparut de l'Ermitage. Il se trouvait, par ordre du souverain, transporté au Palais d'Hiver, dans la salle dite « des généraux de 1812 », où, placé dans une encognure sombre à une grande hauteur et très insuffisamment éclairé par un lumignon, il faisait office d'icône. Il n'a été restitué au musée qu'à la fin du règne de Nicolas (1). Telle était la mesure de l'intérêt que le fils de Paul se montrait capable d'accorder aux beautés de cet ordre.

Dans la règle, d'autre part, il ignorait les artistes russes. Ceux qui trouvaient emploi à Notre-Dame de Kasan le devaient, on le sait, à Stroganov et c'était, de la part du comte, un acte d'indépendance assez osé. Son maître tenait l'esprit russe aussi impropre à ce genre de production que le sol du pays à la culture du riz. En 1808, après son arrivée à Paris, le comte Tolstoy réclamant, pour le placer selon l'usage dans un des salons de la légation, un portrait du tsar, le département des Relations extérieures l'avisait qu'il n'en restait aucun de disponible, ni personne en Russie pour en peindre un, et l'ambassadeur était invité à en faire la commande à Paris même, d'après une miniature qu'on lui envoyait (2).

Le cas comporte des circonstances atténuantes. Les aptitudes du génie russe en ce point ne sauraient plus faire de doute. Dans une forme au moins de l'expression artistique, avec les Moussorgski et les Rimski-Korsakov, il a touché aux sommets, en

(1) Catalogue de la galerie des tableaux au Musée de l'Ermitage, 3e édition (1891), revue, augmentée et corrigée par le baron E. Brûnigk et A. Somov, t. I, p. 139-140.

(2) Sbornik, t. LXXXIX, p. 376.

s'imposant à l'admiration universelle. Mais, il y a cent ans, rien n'annonçait ces triomphes. De Novgorod à Kiev, antérieurs au règne de Pierre le Grand, des édifices en nombre témoignaient d'une originalité puissante dans ce domaine de l'art, encore qu'assez barbare. Mais le dix-huitième siècle n'y avait rien ajouté. En se consolidant, le régime politique et social que l'autocratie imposait au pays avait étendu à cette sphère ses contraintes avilissantes et déprimantes, en raison de quoi sans doute aussi la Russie n'y a pas connu jusqu'à présent une période d'activité comparable à celles qui, en France, ont produit l'architecture gothique et en Italie la Renaissance. Sauf en musique, comme l'a observé récemment un critique français (1), elle n'a eu qu'un art de seconde main et de second plan.

Dédaignée généralement, comme objet d'application personnelle, par l'aristocratie de tous les pays, de même que la danse par les Orientaux d'un certain rang, bien que plus ou moins appréciée et parfois honorée hautement, la création artistique a été partout, à quelques exceptions près, un produit des classes inférieures ; mais, en Russie, étendu à la masse de la population, le régime du servage a donné à ce phénomène un aspect particulier. Exposé en 1803, à l'Académie des Beaux-Arts, un Enfant à V oiseau a attiré l'attention du comte Stroganov et de l'impératrice Elisabeth, plus accessible que son mari aux impressions de cet ordre. Ce tableau était l'œuvre d'un jeune serf, dont le propriétaire, le comte Héraclée Markov, fils du diplomate qui laissait de si mauvais souvenirs à Paris, fut vivement pressé d'affranchir l'artiste. Il n'en fit rien et le renvoya à sa résidence de campagne où, pendant vingt ans, entre quelques leçons de dessin et quelques portraits de famille où il lui était permis d'exercer son talent, le malheureux fut employé principalement à des travaux de domesticité, comme de cirer les parquets et servir à table. En 1823 seulement, âgé de quarante-six ans déjà, ce Basile Tropinine reçut la liberté. « pour son œuf de Pâques », et s'établit alors à Moscou, où il passe pour avoir peint jusqu'à 3 000 toiles, travaillant à la grosse et acceptant la rétribution la plus modeste. L'esclavage avait fait un manœuvre

(1) L. Ré au, VArt russe, t. I, p. 14.

de cet homme qui peut-être portait en lui Fétofïe d'un maître.

Gomme des troupes de comédiens recrutés parmi leurs serfs, les grands seigneurs russes se donnaient aussi le luxe d'orchestres, où les exécutants étaient de même condition ; mais cette autre fantaisie n'a déterminé l'éclosion ou du moins le développement d'aucun grand talent. En sus de l'esclavage, dont les conséquences ont été illustrées dans ce domaine par la lamentable destinée de Diékhtiarev, une autre cause y faisait obstacle : tout au long du règne d'Alexandre, la musique étrangère, et pas même du meilleur choix, a été en possession d'un monopole dans ce pays où l'on peut dire que tout moujik est un musicien né, et elle-même s'est ressentie des disgrâces dont toutes les formes de l'art y étaient tributaires à cette époque.

En 1803, s'exilant volontairement à vingt-huit ans, à la suite de désagréments d'ordre intime, Boieldieu s'est avisé de chercher fortune à Saint-Pétersbourg, où, avec le poste de maître de chapelle à la cour, il reçut commande de trois opéras à écrire par an sur des librettos qui lui seraient fournis. Mais il ne devait jamais en obtenir aucun. S'en irritant et s'énervant, il y perdit son inspiration, et, à son départ en 1811, il ne laissait sur les rives de la Neva que les partitions de huit opérettes, qui n'ont rien ajouté à sa gloire. Le public de la capitale acclamait l'Italien Caterino Gavos, un mauvais imitateur de Ghérubini, dans un méchant opéra, dont le libretto, œuvre du prince Chakhovskoy, glorifiait, avant Glinka, le héros légendaire de la Vie pour le tsar et les mélomanes pétersbourgeois n'attachaient guère du prix qu'à la mise en scène et à la voix des chanteurs.

Les concerts, avec des exécutants exclusivement étrangers, Italiens ou Allemands, étaient cependant fort recherchés (1) et, dès la première année du règne d'Alexandre, Saint-Pétersbourg a vu éclore un « Cercle musical », dont, avec les représentants les plus marquants de l'aristocratie, l'empereur et tous les membres de la famille impériale faisaient partie ; mais cette Société n'a eu qu'une existence éphémère (2). En 1811, la célébration du bi-centenaire de la délivrance de Moscou occupée par les Polonais a

(1) Mikhnjévitch (VI.), Histoire de la musique en Eussie, p. 339.

(2) Boulgarine, Souvenirs, t. II, p. 86.

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compris l'audition du premier oratorio russe, œuvre de Diékhtiarev, exécutée par 200 musiciens et chanteurs (1) ; mais cette manifestation d'art ne devait pas non plus avoir de lendemain. Encore cependant, et l'art et la littérature ont été, à cette époque, plus favorisés que la science.

Plus rares étaient les mécènes disposés à encourager les talents qui se révélaient dans cette direction et leur générosité y trouvait aussi moins d'emploi. Son père lui ayant fait cadeau d'un télescope, le jeune Batiouchkov lui demandait la permission de le vendre pour acheter des recueils de poésies. Il s'est trouvé cependant quelques grands seigneurs, non seulement pour faire acte de patronage dans le domaine des recherches scientifiques, mais pour s'y employer personnellement. Membre de l'opulente famille des Démidov, Paul Grigoriévitch abandonnait en 1762 à ses frères la moitié de sa part dans l'héritage paternel qui comprenait toute sorte d'exploitations agricoles, commerciales et industrielles, auxquelles il refusait de s'intéresser, pour se consacrer entièrement à des travaux qui, visant l'histoire naturelle, le mettaient en correspondance et en collaboration avec Bufîon, Gellert, Linné et Valérius. Ses goûts comme ses études étaient d'ailleurs d'un caractère extrêmement éclectique. A côté d'un musée de géologie, de minéralogie et de botanique, dont le catalogue français a été publié en 1806, il s'est donné le luxe d'un cabinet de numismatique et d'une galerie d'art, dont les collections de Mlle Clairon, achetées en 1803, après la mort de la comédienne, ont fourni le premier fonds. Cette même année, Démidov offrait un domaine de 3 578 âmes et une somme de 100 000 roubles pour la création d'un gymnase à Iaroslavl. Deux années plus tard, avec une autre somme de 100 000 roubles, il abandonnait toutes ses collections à l'Université de Moscou, en donnant encore 50 000 roubles à chacune de celles qui étaient projetées à Kiev

(1) La Poste du Nord, 1811, n° 24. Pour les autres détails, v. Ivanov, Histoire du développement musical en Russie, t. I, p. 226-244.

et à Tobolsk. Il ne dépensait pas pour sa table plus de 6 à 7 roubles par mois (1).

Le progrès de la culture scientifique se rattachait par un lien naturel au problème scolaire, et, en prenant conscience, le fils du chancelier Bezborodko ajoutait une rente annuelle de 15 000 roubles au capital de 210 000 roubles que son père avait offert pour la fondation d'un autre gymnase dans la bourgade petite-russienne de Niéjine. A Moscou, les marchands eux-mêmes ont, au cours du règne, affecté une annuité de même importance pour l'entretien d'un Institut commercial.

En 1811, la Russie s'est ressentie de l'impulsion que les Lagrange, Laplace, Legendre, Monge donnaient à travers l'Europe à une branche de la science pour laquelle l'esprit russe devait, depuis, à travers quelques excentricités, montrer des aptitudes particulièrement prononcées, et c'est ainsi qu'est née, à Moscou, cette « Société de mathématiques », qui, en « finissant par des soldats », n'a malheureusement pas pris le meilleur chemin.

En 1823, le généreux fondateur de l'Institut des Guides, Nicolas Mouraviov, reporta l'effort qu'il ne pouvait plus fournir de ce côté sur une « Société d'Agriculture » pour laquelle il créait, dans la banlieue de Moscou, une ferme modèle, en influençant peut-être la « Société libre d'Economie politique », qui, à Saint- Pétersbourg, engageait quelques mois plus tard ses travaux dans la même direction (2). Trait à noter : sur 162 mémoires recueillis par elle jusqu'en 1796, année de la mort de Catherine, sept seulement portaient la signature d'écrivains russes. Maintenant, la proportion était renversée (3), le fait marquant un progrès considérable dans le développement intellectuel du pays, si même, dans ces écrits, la qualité n'égalait pas la quantité.

La création, en 1804, de la première « Société d'Histoire russe » a été due à l'Allemand Schlôzer, qui a fait agréer, à ce moment, par Alexandre le projet d'une édition critique de vieilles chroniques. L'infatigable et ubiquitaire Michel Mouraviov y a encore

(1) Krusenstern, Précis, p. 35 et suiv.

(2) Kropotov, Biographie de M. Mouraviov, p. 17 et suiv. ; N. Mouraviov, « Mémoires. » dans Archives russes, 1886, t. I, p. 133 et suiv. ; Khodmév, Histoire de la Société libre d'Economie, p. 298.

(3) Khodniév, loc. cit., p. 396 et suiv.

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eu part, en groupant, à Moscou, quelques amateurs d'études historiques qu'il associait à cette entreprise.

Au regard des sciences politiques et de la philosophie, ses compatriotes se sont bornés, pendant le premier quart du dix-neuvième siècle, à l'assimilation partielle des produits de la pensée occidentale dans cette sphère, les rares écrivains russes, Arséniév, Galitch, Kounitsyne, Ossipovski, Vellanski, qui l'abordaient, n'essayant même pas d'y faire œuvre d'inspiration ou de critique indépendante.

Avec « l'Académie libre d'Économie politique », les autres corps scientifiques existants ont, au début du règne d'Alexandre, connu un renouveau d'activité et de prospérité relative. Chassée sous Paul de la maison qu'elle occupait, « l'Académie russe » a recouvré l'allocation annuelle de 6 280 roubles qui lui avait été accordée à sa fondation, en même temps qu'un subside de 25 000 roubles y était ajouté pour l'aménagement d'un nouveau local. Il ne pouvait, à ce prix, être très somptueux, et bien qu'elle bénéficiât en outre du privilège de faire paraître ses publications aux frais de l'Etat, elle n'a donné à ses travaux qu'un développement assez médiocre. La bienveillance que le souverain lui témoignait n'excluait pas l'assujettissement à la règle commune, c'està-dire la privation de toute indépendance. Un des présidents de l'Académie, nommés par ordre, Nartov, était presque un illettré, et son successeur, Chichkov, se laissait égarer par ses recherches philologiques jusqu'au délire, en découvrant, notamment, dans la langue russe, la source de toutes les autres. Sous sa direction, l'Académie a cependant fait quelque besogne utile, moins en publiant successivement quatre revues qui ont périclité, qu'en venant en aide, dans la mesure de ses moyens, à des écrivains nécessiteux et surtout en prenant contact avec la vie scientifique des autres pays slaves (1).

Création, en 1726, de l'illettrée Catherine I , P « Académie des Sciences » russe a fourni, à la même époque, une carrière encore moins brillante, Alexandre voulait en faire un foyer de recherches appliquées à la mise au jour et à la mise en valeur des richesses de toute nature qui, même dans la Russie de notre temps, défi) SoukhomliinoVj Histoire de V Académie russe, t. VIII, p. 368 et suiv.

meurent en grande partie inconnues ou inexploitées, ainsi qu'en témoigne la découverte récente, dans la région de Koursk, d'un gisement de fer que ses inventeurs donnent pour le plus riche du monde. En 1803, le souverain portait de 53000 à 120 000 roubles le budget annuel de l'institution ; il la dotait d'un nouveau statut (1) et désignait pour présider à ses travaux celui de ses collaborateurs qu'il jugeait le plus capable de leur donner une impulsion énergique. Mais c'était Novossiltsov, et les progrès que l'Académie réalisait, sous la direction de ce carriériste, se trouvent illustrés par la mésaventure qu'elle encourait dans ses rapports avec les corps scientifiques de l'étranger, auxquels elle adressait un volumineux bulletin rédigé en français et de qui elle se plaignait de ne recevoir en retour aucune communication. Un des savants ainsi mis en cause répondait qu'il avait dû faire promesse à son gouvernement de n'entretenir de commerce avec aucune société secrète (2).

Une fortune bizarre a fait qu'Alexandre a mieux réussi dans une voie où il était le moins incliné à porter son intérêt. Il a présidé à la première entreprise de navigation autour du monde que des Russes aient tentée et qui, si elle fut déterminée par des considérations d'un tout autre ordre et notamment par le souci d'assurer le ravitaillement des colonies d'Amérique, a néanmoins servi la science. De 1802 à 1820, le développement de la colonisation russe sur la côte occidentale du Pacifique a occasionné de même toute une série de croisières, où, au témoignage même des historiens allemands, le Russe Lissianski, auteur d'une relation des plus instructives publiée en 1812 à Saint-Pétersbourg et en 1814 à Londres, a apporté la plus grande part d'énergie et de savoir, mais dont, grâce à une réclame savante, l'Allemand Krusenstern a, même aux yeux des historiens russes, tiré le plus de gloire.

Plusieurs Français : en 1803, le Mulhousien Tilénius de Tilenau, voyageur et naturaliste réputé ; en 1815, le botaniste et poète Chamisso ; en 1820, le lieutenant de la marine russe Pierre Anjou, qui a donné son nom à un groupe d'îles de l'océan Arctique, ont pris part à ces expéditions.

(1) 6 août 1803, Recueil complet des lois, t. XXVII, n° 20863.

(2) Pjétslavski, « Souvenirs, » dans Ancienne Russie^ 1874, t. XI, p. 476 €t suiv.

La valeur scientifique des résultats qu'elles obtenaient est estimable. Mais, sans effet au regard de son objet principal, l'effort ainsi dépensé s'accordait mal avec l'ensemble des intérêts en cause, avec la misère d'une marine, dont, à ce6 fastueuses randonnées près, le pavillon ne se montrait guère sur les mers et la médiocrité d'un développement économique et commercial qui, à son foyer même, prenait si peu d'ampleur. C'était encore affaire de luxe et de décor, de prestige et de poudre aux yeux, le trait répondant à la physionomie générale du règne dont cet ouvrage a eu pour objet de donner un aperçu, ainsi qu'à l'histoire entière du régime qui y a trouvé, dans tous les sens, sa plus complète expression.

Et, pendant quelques heures au moins, la fin du règne a paru — déjà ! — sonner le glas du régime.

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