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CHAPITRE II

LE CONGRÈS d' AIX-LA-CHAPELLE

I. La politique d'Alexandre et la nouvelle émigration française. Bruxelles et Varsovie. Lazare Garnot et le grand-duc Constantin. Autres foyers d'agitation insurrectionnelle. Le problème oriental et la question des colonies espagnoles. Conflit anglo-russe. — II. La Russie et la France. Protection ou protectorat? Le duc de Richelieu et Pozzo di Borgo. Le problème de la libération du territoire français. — III. Sur la route d'Aixla-Chapelle. Attitude équivoque de la Russie. Capo d'Istria et Nesselrode. Alexandre et Lebzeltern. Les oscillations du pendule. Les confidences du tsar. Le comte de Noailles et le prince de Hesse-Hombourg. Evocation du traité de Chaumont. Alexandre soupçonné de favoriser une restauration napoléonienne. — IV. Le programme russe au Congrès. La Sainte-Alliance. Le vœu de Capo d'Istria. Pour les petits contre les grands. Alexandre et Metternich. Le tsar en Allemagne. Espérances conçues et désappointement. — V. Le Congrès. La diplomatie européenne. Comme à Vienne. Frivolité et galanterie. Metternich et Mme de Lieven. — VI. L'évacuation de la France décidée. Les difficultés d'ordre financier. « Les Prussiens traitent les affaires comme des Juifs. » Les nouveaux projets d'alliance. Quadruplice ou quintuplice? Le plan de Metternich. Isolement de la France et emprisonnement de la Russie. « Les sous-alliées. » Voyage d'Alexandre à Paris. Le tsar et Louis XVIII. Sous le charme. Triomphe apparent du programme franco-russe. Sa contre-partie. L'accession de la France à l'alliance des grandes puissances et leurs accords secrets. Un contrat de réassurance. — VII. La question des colonies espagnoles. La Russie puissance américaine. La doctrine de Monroë. Incohérence continue de la politique russe. Encouragements donnés aux libéraux d'Allemagne et manifestation en sens contraire. La brochure d'Alexandre Stourdza. Clôture du Congrès sous des impressions pénibles.

Au dehors, les effets désastreux de cette politique ont apparu dès le lendemain du second traité de Paris. En France, la bataille des partis, excès de la terreur blanche ou emportements de l'opposition, y puisait des mots d'ordre. Frappés par la proscription, des partisans de l'empire ou de la république créaient par delà

la frontière, dans les cadres d'une nouvelle émigration, des foyers d'agitation qui se réclamaient volontiers du tsar. Celui de Bruxelles était le plus actif et l'idée y naissait de remplacer Louis XVIII par un beau-frère d'Alexandre, Guillaume, prince d'Orange, fiancé à la grande-duchesse Anne. Réfugié de son côté en Pologne, Lazare Garnot et son compagnon d'exil, de Viel-Castel, étaient mêlés à ce complot. Dans l'existence accidentée de « l'organisateur de la victoire » un trait curieux se place à ce moment. Désœuvrement ou besoin d'une distraction à l'amertume des déchéances encourues, il revenait gauchement à ce culte des muses, qu'il avait pratiqué, trente années auparavant, en compagnie de Robespierre, .au sein de la société des Rosati, fondée en 1785 aux environs d'Arras et restaurée à la fin du siècle dernier (1). Hôte maintenant d'un ancien frère d'armes, le comte Vincent Krasinski, dans un des plus beaux palais de Varsovie, il dédiait à la comtesse un recueil de vers, précédé d'une invocation « à Bacchus, aux Amours et aux légères illusions (2). » De la même plume, cependant, il rédigeait, en 1816, à l'adresse du grand-duc Constantin plusieurs mémoires où il développait un plan d'agitation populaire et d'opérations militaires, qui, avec le concours du corps d'occupation russe en France, viserait le remplacement de Louis XVIII par le beau-frère du tsar ou le grand-duc luimême (3). Constantin répondait en obtenant de son frère la permission de renvoyer en Silésie l'auteur de ces communications sur le visage duquel il découvrait « l'expression du crime et de la fausseté » (4) ; mais Viel-Castel restait à Varsovie et y poursuivait l'intrigue, jusqu'en avril 1817, moment où, paraissant à La Haye, « le postillon » Tchernichov y coupait court (5).

(1) En 1885, par les soins de M. Lecholleux et avec le concours des membres survivants de la famille du fondateur.

(2) Le manuscrit, dans une élégante reliure en maroquin, s'est conservé à la bibliothèque du palais Krasinski.

(3) Sbornik, CXII, p. 527 et suiv. ; Guilxon. les Complots militaires sous la Restauration; Debidour, Histoire diplomatique, t. T, p. 111 ; Stern, Geschichte Europa's, t. I, p. 118 ; d'Anglade, dans Revue des questions historiques, 1er juillet 1023. et Revue d'histoire diplomatique., 1924, t. I. p. 28.

(4) Le grand-duc Constantin au duc de Richelieu, Varsovie, 27 décembre 1816, Affaires étrangères, Russie, Correspondance^ CLVI, f. 247.

(5) Le comte de Noailles au même, Saint-Pét *-s[>ourg, 7 avril 1817, ibid.t CLVIII, f. 85 ; Sbornik, CXXI, f. 355 et suiv., CXXII, f. 140 et suiv.

24 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er

Au détriment même de ses propres intérêts, Alexandre se montrait donc gardien scrupuleux de l'ordre politique établi par les traités de Paris. Au cours de la même année, il faisait éconduire avec quelque rudesse un savant français qui lui proposait l'achat d'une collection d'autographes portant la signature du « patriarche des écrivains du siècle. » « De voir Voltaire renié par l'élève de La Harpe est assez inattendu », écrivait à ce propos Gentz. Au même moment, cependant, s'entretenant avec Mme de Staël, Ganning traitait le souverain tant apprécié par elle d' « empereur des Jacobins ». Il prenait texte des encouragements que le tsar donnait publiquement à des réfugiés serbes ou grecs, occupés non moins ouvertement à préparer un soulèvement contre la domination ottomane : Georges Czerny, qui passait à Saint- Pétersbourg l'hiver de 1816-1817, ou les frères Ypsilanti qui s'y trouvaient établis à demeure, avec le rang d'aides de camp du souverain.

Pour la cause de l'indépendance hellénique, Ganning professait lui-même des sympathies, mais celles du tsar lui paraissaient inspirées moins par des principes que par des ambitions qui se portaient dans tous les sens. Au commencement de 1817, le cabinet de Saint-Pétersbourg mettait inopinément à l'ordre du jour la question des États barbaresques et de la piraterie qu'ils exerçaient. Peu après, le bruit se répandait qu'il négociait à Madrid la cession de Port-Mahon, dont Catherine avait dit : « La mariée est trop belle », quand, en 1781, Minorque leur appartenant alors, les Anglais la lui avaient offerte. En janvier 1818, la nouvelle parut confirmée par une note du tsar qui invitait les grandes puissances à intervenir dans les démêlés du gouvernement espagnol avec ses colonies de Yultramar. Problème oriental, police de la Méditerranée, défense des intérêts européens au delà de l'Océan, l'activité de la Russie débordait sur le monde entier et son représentant à Madrid, Tatichtchev, s'essayait au rôle que Pozzo jouait à Paris. Mais, conservateur en Espagne, le tsar remplissait l'Allemagne et l'Italie d'agents qui y exerçaient une propagande entièrement contraire (1).

(1) Gentz, Briefe an Pilât, t. I, p. 242 ; Stapfer, Briefwechsel, t. II, p. 218 ; Webster, dans English Hist. Review, 1912, XXVII, et 1915, XXX, p. 631 et suiv.

Cette exubérance et son caractère incohérent avaient en partie leur cause dans la dualité et le conflit de tendances qui, à Saint-Pétersbourg, s'accusaient à la direction des relations extétireures. Depuis le renvoi de Roumiantsov, Alexandre se piquait d'y faire lui-même fonction de son chancelier. En avril 1816, le chargé d'affaires français, de La Moussaye, écrivait cependant : « Rien ne se fait aujourd'hui que par M. Gapo d'Istria (1). » « Rien ne se fait que par M. de Nesselrode », pouvait-il tout aussi bien dire le mois suivant. Le Grec et l'Allemand se disputaient la prise que leur offraient les distractions habituelles du souverain, ses absences fréquentes, les accès de nonchalance auxquels il s'abandonnait parfois ou la multiplicité d'impulsions contraires qui le partageait lui-même toujours, et, pas plus que ses propres déterminations, il ne prenait souci de mettre d'accord ou de tempérer celles de ses collaborateurs.

De la France vaincue et rançonnée, il s'était en 1814 institué le défenseur et il entendait garder ce rôle (2) ; mais, dédaigneuse toujours et par moments malveillante, sa protection tendait à prendre figure de protectorat. « L'empereur croit avoir des droits sur la direction de nos affaires extérieures », écrivait le comte de Noailles en 1816 (3). S'aidant de la docilité à toute épreuve du duc de Richelieu, Pozzo di Borgo ne s'en tenait pas à l'extérieur. En un étrange chassé-croisé d'emplois, l'ancien gouverneur général de la Nouvelle Russie s'occupait encore de la création d'un port franc à Odessa ou de la fondation d'un lycée qui devait y porter son nom et l'ancien rival de Bonaparte en Corse régentait les Tuileries, en intervenant jusque dans les querelles domestiques de la famille royale (4), Alexandre blâmait par moments

(1) Au duc de Richelieu, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLVII, p. 71.

(2) Sbornik, CXIX, p. 450; Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations, t. IV, p. 477 et suiv.

(3) Sbornik, CXII, p. 519.

(4) Ibid., GXI1 et CXIX et Correspondance de Pozzo.

l'indiscrétion de son ambassadeur, mais se bornait à lui apprendre qu'en assurant le respect des engagements contractés par le gouvernement auprès duquel il était accrédité, il devait s'interdire d'en contrôler l'exécution, et cette distinction subtile, dont le tsar ne saisissait probablement pas lui-même le sens, n'empêchait pas que Richelieu succombât sous le poids de la réprobation que sa déférence excessive au regard de la Russie soulevait dans son pays. Le créateur d'Odessa revenant au pouvoir, en 1820, après l'assassinat du due de Berry, Pozzo eut défense de s'ingérer dans les affaires intérieures de la France, mais ordre de maintenir sur le même pied ses relations « d'homme à homme » avec le chef du gouvernement (1), et, comme de raison, cet autre expédient équivoque ne changea rien à l'ordre de choses précédemment établi.

« Ministre occidental de la Russie », comme on l'appelait, c'est de la France cependant que Pozzo tirait les plus gros émoluments : titre de comte avec 60 000 francs de rente, en attendant le duché et la pairie et sans parler des libéralités dissimulées dont la légende le rendait bénéficiaire. Aussi partageait-il ses services et c'est comme cela que, dès le milieu de 1816, il s'est porté à soulever la question d'une réduction anticipée du corps d'occupation.

À cent ans de distance, le débat ainsi ouvert emprunte à des événements récents un intérêt particulier. Pozzo y prenait un intérêt personnel. Il voulait se défaire de Wellington qui lui portait ombrage. Mais il devait compter avec la politique personnelle du tsar et son balancement continu du vouloir et du nonvoulo r, du pour et du contre. Pozzo n'avait pas pris une initiative de cette importance sans y être autorisé. D'ordre de son maître, il avait, bien que ne devant pas intervenir dans les affaires intérieures «de la France, « conseillé » à Richelieu de dissoudre les Chambres ; il s'était fait écouter, et, en retour il avait, par dépêche du 21 juillet 1816, obtenu la permission de donner confidentiellement au duc l'assurance que le tsar « consentirait par son vote à ce que l'armée d'occupation fût réduite, dès que la nouvelle législature aurait prouvé à l'Europe que les principes consacrés

(1) F. de Martens, Recueil, XIV, p. 405, 423 et suiv.

par la charte constitutionnelle formaient la base immuable de la restauration de la royauté légitime ». Mais, portant la signature de Nesselrode, la dépêche spécifiait que le tsar n'entendait prendre en cette matière aucune responsabilité et voulait donc que « son vote fût le dernier (1). » Le sens négatif de celui que l'Angleterre émettrait ne faisant pas de doute, cette démonstration prenait encore l'apparence d'une « comédie ».

Cependant, en novembre, avec une invitation à dîner, faveur qui lui était rarement accordée, le comte de Noailles recevait l'aubaine d'un langage qui, dans la bouche du souverain, devait l'étonner davantage : « L'union de mon pays avec le vôtre », disait Alexandre, « ne peut qu'être utile à tous les deux. Nous ne pouvons nous heurter, nous ne pouvons avoir de prétention l'un sur l'autre. En nous donnant la main, nous assurerons le repos de l'Europe (2). » C'était la conséquence de la réponse que le cabinet de Saint-Pétersbourg avait reçue du cabinet de Londres à son ouverture concernant la police de la Méditerranée. L'Angleterre consentait à l'assurer, mais moyennant la constitution d'une ligue maritime, dont l'effet présumable serait de mettre sous son commandement les forces navales de tous les pays d'Europe. L'appui de la France contre cette prétention lui devenant désirable, le tsar consentait à îe payer et il adressait directement et personnellement à Wellington l'expression de son vœu en faveur de la libération partielle du territoire français (3). Il l'entourait encore de réserves telles que la communication du message était refusée à l'envoyé du roi (4) ; mais, contre le sentiment de son gouvernement, le destinataire inclinait de lui-même à ce parti. Dans les départements français où il exerçait son commandement, la question ne se posait pas comme elle s'est posée de nos jours dans la Ruhr. Si les occupants de 1818 étaient aussi sûrs de leur

(1) Pozzo di Borgo, Correspondance, t. I, p. 369 et suiv. ; Sbornik, LIV, p. 485; CXIT, p. 473, 532, 566; cf. Crousaz-Crétet, Richelieu, p. 212.

(2) Le comte de Noailles au duc de Richelieu, 14 et 29 novembre et 15 décembre 1816, Affaires étrangères, Russie, CLVI, f. 212, 216, 239. et Sbornik, LIV, p. 479, 500, CXIT, p. 678, 714 ; Pozzo, Correspondance, t. ï, p. 369, 395, 405, 476 et suiv., 488 et suiv., t. II, p. 21.

(3) Saint-Pétersbourg, 16 novembre 1816, Wellington, Suppl. DespaUhes1 XIV, p. 636.

(4) Sbornik, CXII, p. 739.

28 le règne: d'alexandre i«

droit que ceux de 1920, selon le mot de leur chef, ils l'étaient moins de leurs moyens et Wellington prévoyait que l'irritation grandissante des esprits en France pourrait à bref délai l'obliger à concentrer ses troupes entre l'Escaut et la Meuse (1). Cette considération l'emporta et la réduction de 150 à 120 000 hommes fut décidée ; mais déjà les vaincus de 1815 refusaient de s'en contenter.

Us ne ressemblaient pas à ceux de 1918 ; ils offraient d'acquitter leur rançon intégralement et même avant terme, et, donnant à entendre que seule une évacuation également intégrale du territoire occupé pouvait prévenir « une explosion de désespoir qu'il serait impuissant à maîtriser », Richelieu en appelait au tsar sur le mode humblement suppliant qui lui était habituel : « Sauveznous et l'Europe si vous pouvez (2) ! » Le cas était évidemment fait pour mettre en jeu la procédure diplomatique prévue entre alliés aux traités de 1815 (3) et, dès mai 1817, Alexandre avait suggéré l'idée d'un congrès. Il avait insisté depuis, en élargissant progressivement le programme de cette réunion et maintenant il en venait à y comprendre une révision complète des traités de Chaumont et de Paris (4). Le désir de faire échec à l'Angleterre lui faisait concevoir le vœu de voir à ses côtés une France, docile toujours, mais rendue à la plénitude de ses ressources, et, en son nom, Gapo d'Istria instruisait devant l'envoyé du roi le procès de la quadruplice, « espèce de directoire qui s'arrogeait le droit de décider des affaires et presque des destinées de l'Europe sans la participation de quelques-uns des principaux intére ses (5). t> Le comte de Noailles ne pouvait qu'approuver ; Pozzo, consulté,

(1) Phillips, The Confédération of Europe, 2e édit., p. 157.

(2) 30 octobre 1817, Sbornik, LIV, p. 508; cf. Viel-Castel, Histoire de la Restauration, t. VII, p. 55-56.

(3) V. t. II, p. 366 de cet ouvrage.

(4) Le comte de Noailles au duc de Richelieu, 30 mai et 20 juin 1817, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLVII, f. 37 et 162.

(5) Ibid.

abondait dans le même sens (1), et, à la fin de Tannée, Tchernichov porta au roi, de la part de son maître, les assurances les plus flatteuses : le tsar souhaitait que la France reprît en Europe la place qui lui était due, et, à cette fin, il voulait hâter, dans la mesure du possible, la libération de son territoire (2).

A la même heure cependant encore, le souverain s'épanchait sur le même sujet avec l'envoyé autrichien, Lebzeltern, quij depuis les conférences de Kalisz en 1813, restait persona grata, bien qu'homme de confiance de Metternich, toujours détesté, et les confidences faites à cet interlocuteur prenaient un tout autre sens. Le souple diplomate avait acquis divers titres à la faveur dont il était l'objet. Il se trouvait marié à la fille d'un émigré français, un gentilhomme du bas Languedoc, qui, connu dans son pays sous le nom de Laloubrerie, se faisait appeler en Russie comte de Laval, se donnait les armes des Montmorency et dorait ce blason d'emprunt avec les millions de Mlle Kozitski, héritière du fameux richard Miasnikov. On en plaisantait (3) ; mais, par ce beau-père qui s'y faisait employer, le gendre prenait pied lui-même au département des relations extérieures et y obtenait une influence, à laquelle il devait sans doute le plaisir de s'entendre dire par le souverain que, « si le maintien des troupes étrangères en territoire français présentait de graves inconvénients, les risques d'une évacuation complète pourraient l'emporter, à raison de quoi le tsar ne voulait pas préjuger le parti à prendre (4). »

A ce coup, Alexandre se laissait inspirer par Nesselrode ; mais, dix jours plus tard, Gapo d'Istria avait son tour et se trouvait autorisé à transmettre à Paris un avis ainsi formulé : « Que le roi de France demande positivement la sortie des troupes étrangères qui se trouvent dans son royaume et l'empereur appuiera sa requête de tout son pouvoir (5). » Et en mars, un

(1) Pozzo, Correspondance, t. II, p. 200, 213.

(2) Le comte de Noailles à Richelieu, Moscou, 14 décembre 1817, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLI, p. 292.

(3) Baron de Damas, Mémoires, t. I, p. 65.

(4) Lebzeltern à Metternich, Moscou, 1er janvicl818, grand-duc Nicolas, Lebzeltern, p. 16.

(5) Noailles à Richelieu, Moscou, 11 janvier 1818, Affaires étrangères,

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rendez-vous étant fixé à Aix-la-Chapelle, pour septembre, le tsar reprenait lui-même avec l'envoyé du roi le thème de la pleine « indépendance politique » avec laquelle il souhaitait que la vaincue de 1815 parût à cette réunion (1). Malgré quoi, quelques semaines plus tard, de Varsovie, où « le roi de Pologne » venait de mettre le monde en émoi par l'ardeur de son libéralisme, Gapo d'Istria écrivait à Pozzo : « Que ferons-nous à l'entrevue (d'Aixla-Chapelle)? Libérerons-nous la France et, dans cette hypothèse, le repos de l'Europe ne sera-t-il pas compromis?... Tout en évacuant la France, l'empereur voudrait conserver l'union existante entre les quatre grands cabinets et avoir pour ainsi dire en main le moyen d'agir contre une révolution, si elle se produisait dans ce pays (2). »

Le pendule continuait à osciller, et, à la mi-avril, sur la nouvelle qu'à Londres, où elle envoyait le chevalier de Floret, la cour de Vienne prêchait le maintien d'une occupation partielle, le souverain s'en expliquait lui-même, avec le prince de Liesse- Hombourg cette fois, en des termes faits, s ils en eussent pris connaissance, pour donner une Surprise nouvelle au comte de Noailles et à son maître. Pendant son dernier séjour en France, le tsar avait, disait-il, acquis la conviction que « les gens de tous les partis y étaient gangrenés... et incorrigibles » ; si donc l'évacuation devenait nécessaire ; il était indispensable que « les quatre cours avisassent à d'autres moyens pour s'opposer... à ce que ces gens pouvaient entreprendre... Quels moyens? Ma foi, il ne m'appartient pas de décider ; mais je crois qu'au préalable le renouvellement du traité de Chaumont pourrait servir de base, et puis j'attends ce qu'on proposera. Je suis toujours prêt à accéder à ce que mes alliés voudront... On ne parviendra pas à semer la division entre nous... Nous nous connaissons trop... Je suis toujours le même et le resterai. On a fait l'impossible pour nous désunir, mais... je suis chrétien et je tiens au traité qui nous lie irrévocablement (3). »

Russie, Correspondance, CLYïIIr f. 13 ; cf. grand-du.c Nicolas. Alexandre Ier, t. II, p. 265-266.

(1) Le même au même, Moscou, 5 mars 1818, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CL VI II, f. 47.

(2) Varsovie, 27 mars 1818, Pozzo, Correspondance, t. II, p. 425 et sv.iv.

(3) Grand-duc Nicolas, Lebzellern, p. 34.

Rédigeant sa dépêche en allemand, le prince a pris soin de reproduire dans la langue dont le souverain s'était servi — en français — les propos qu'il mettait dans sa bouche. En outre, écrivant quelques jours plus tôt à Pozzo, Capo d'Istria (1) en avait, en quelque sorte, cautionné par avance l'authenticité avec ce qu'il rapportait des sentiments et des intentions de son maître, qui d'ailleurs les confirmait, en faisant de son interlocuteur autrichien le compagnon gratus de la longue tournée qu'il entreprenait à travers ses provinces du Sud.

Au même moment, cependant, il se laissait aussi attribuer le dessein de favoriser une restauration napoléonienne. On parlait d'ouvertures que son représentant à Sainte-Hélène, le comte de Balmain, aurait faites dans ce sens à Gourgaud et à Montholon. On voulait que, pris à partie par ses alliés à raison de son discours de Varsovie, le tsar eût dit : « S'ils m'y forcent, je lâcherai le monstre ! » Et Balmain semble bien avoir tout au moins flatté le captif avec l'espoir d'une amélioration de son sort que le souverain s'emploierait à obtenir au Congrès prochain, où il devait, au contraire, réclamer un renforcement des précautions prises contre le « monstre (2). »

L'énigme du « sphinx » tournait au logogriphe.

En juillet, il se déc-ara satisfait d'un volumineux travail de sa chancellerie où se trouvaient indiquées comme il suit les directives dont la diplomatie russe s'inspirerait au rendez-vous de septembre : « Honorer avec loyauté la foi des traités et y faire concourir spontanément les puissances alliées par l'ascendant

(î) Pozzo, Correspondance, t. II, p. 428.

(2) Firmin Didot, la Captivité de Sainte-Hélène, p. 293 ; Correspondance du comte de Balmain, Archives russes, 1868-1869, et Revue Bleue, 1897, t. VII, p. 578 et sniv. ; Montholon, Récits, t. II, p. 237 et suiv. ; Gourgaud, Journal, t. I, p. 15 et suiv. ; t. II, p. 531. ; Gonnard, les Origines de la légende napoléonienne, p. 288, 343 et suiv. ; Gentz, Briefe an Pilât, t. I, p. 355 ; Malvirade à Richelieu, 12 juin 1818, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLVIII, f. 219.

seul de la vérité, de la bienveillance et de la modération (1). » La formule était vague et sentait son Nesselrode ; mais, dans sa correspondance avec Pozzo, Gapo d'Istria y apportait cette précision : « Toutes les mesures qui seront arrêtées à l'effet de préserver la France et l'Europe du retour des révolutions et du droit du plus fort seront également obligatoires pour les contractants comme pour les accédants. La France sera puissance contractante. Une association générale, explicitement statuée, ayant pour base une parfaite solidarité entre les parties contractantes, en sera la garantie générale. »

Le 4 septembre, ces indications furent protocolairement transcrites dans une note circulaire du cabinet russe et les destinataires n'hésitèrent pas à y reconnaître l'esprit même de la Sainte- Alliance interprété par le chimérique Corfiote, qui s'en expliquait avec Metternich, plaidant ingénument la cause des petits que les grands ne devaient pas prétendre à régenter arbitrairement. Pozzo y souscrivait volontiers, et, dans un mémoire adressé au tsar, il indiquait explicitement la Sainte-Alliance comme base des décisions à prendre au Congrès et du système à faire prévaloir dans la politique européenne. Mais, dans sa correspondance avec Mme de Lieven, Metternich traitait Pozzo d' « aventurier )>, et, dans les rapports adressés à l'empereur François, il dénonçait comme suspectes et inacceptables les propositions émanant d'une cour qui, « en toute circonstance, rendait hommage à l'esprit du temps et par ses paroles faisait naître les espérances des novateurs et des sectaires de tout genre ». Il se déclarait fort de l'appui de l'Angleterre et de la Prusse pour faire écarter ces suggestions malsaines. Les grands avaient non seulement le droit mais le devoir de décider pour les petits. « Leur mission était de le faire. »

L'Angleterre n'était, en effet, nullement disposée à suivre la Russie dans cette voie. Au parlement, l'opposition se prononçait énergiquement contre la participation de ce pays à un système dont le tsar prétendait assumer la direction et dont le résultat, selon le langage des Brougham et des Bennet> pourrait être de (v faire camper les Cosaques au Hyde Park pour terroriser

(1) F. de Martens, Recueil, t. XIV, p. '*03.

la chambre des Communes ». Aussi, Castlereagh faisait à la note russe une réponse où un historien anglais a reconnu « un modèle d'ironie solennelle (1). » 11 admettait que « les principes bienfaisants de l'alliance du 26 septembre 1815 pouvaient être considérés comme constituant le système européen en matière de conscience politique » ; mais il ne les jugeait pas « applicables aux obligations diplomatiques ordinaires d'État à État ». D'autre part, Pozzo lui-même reconnaissait que la Russie ne pouvait pas compter sur la Prusse (2) ; et, dans ces conditions, la partie, si Alexandre avait voulu l'engager, était désespérée. Mais, comme tout le monde, ses deux collaborateurs se trompaient sur ses intentions, ou sur son aptitude à les convertir en actes.

Il le fit voir en Allemagne, où, souverains en appétit d'émancipation et sujets en fringale de liberté, les petits l'attendaient comme un Messie. Ce fut un immense désappointement, et, comme en Russie, sous le coup d'une déception analogue, une irritation violente en résulta (3). Sollicitant l'intervention du tsar dans leurs démêlés avec les deux grandes puissances germaniques, les cours de Weimar, de Darmstadt, de Munich, de Stuttgart, ne recevaient que des appels à la conciliation, ou même des paroles de blâme sévère. En instance auprès de leurs p inces pour l'octroi des franchises depuis longtemps promises, les constitutionnalistes du lieu s'entendaient recommander la patience et le respect de l'ordre établi. Peut-être le souverain se trouvait-il à ce moment impressionné par un mémoire de Vitrolles que le comte d'Artois lui avait fait parvenir récemment en grand secret et où l'auteur représentait la France sur le point de sombrer dans le gouffre creusé par le parti révolutionnaire (4). Avec l'interprétation que Capo d'Istria lui donnait, la Sainte- Alliance ne pouvait conjurer ce péril. Aussi, arrivant à Berlin le 19 septembre 1818, le créateur de ce pacte ne témoigna de la fidélité qu'il lui gardait que par les marques de ferveur mystique et d'humilité chré-

(1) Phillips, dans Cambridge Modem Hist., t. X, p. 16-17.

(2) Pozzo, Correspondance, t. II, p. 565, et F. de Martens, Recueil, t. VII, p. 293 ; Metternich, Mémoires, t. III, p. 144 et suiv. ; Lettres de Metternich à la comtesse de Lieven, p. 115.

(3) Gentz, Dépêches inédites, t. I, p. 399.

(4) Baron de Damas, Mémoires, t. I, p. 280 ; Debidour, Histoire de la diplomatie de VEuropel t. I, p. 115.

tienne qu'il multiplia dans un long entretien avec l'évêque luthérien, Eylert. Encore, un valet de chambre interrompant ces démonstrations pour demander un ordre, le ministre du Christ fut à son tour déconcerté par la rudesse de l'accueil fait à ce serviteur par son maître (1)*

A Aix-la-chapelle, Alexandre n'en savoura pas moins quelque temps l'illusion d'un retour aux beaux jours de Paris et de Vienne. Une fois de plus, il voyait l'Europe entière l'entourant et guettant ses moindres gestes. Exclues de la réunion par les grandes cours, les petites y avaient néanmoins envoyé des agents officieux ou des informateurs. L'évacuation projetée de la France se trouvant rattachée à d'importantes opérations de crédit, on y voyait aussi les chefs des grandes maisons de banque de l'époque, Baring de Londres, Bethmann de Francfort, Parish de Vienne, et, introduits par ce dernier dans la haute finance, deux débutants que Gentz traitait de « vulgaires et ignorants Juifs », tout en ne dédaignant pas de recourir à leurs services pour ses opérations de Bourse personnelles. C'étaient les deux frères Maier, Charles et Salomon, qui déjà se muaient en Rohtschild et dont le second devait bientôt sous ce nom prendre un rôle important dans l'histoire financière et même politique de la Russie. La presse, avec M. Perry, l'éditeur du Morning Post; les lettres et les arts, avec un lot de célébrités, étaient également représentées. La Catalani enchantait un autre parterre de rois ; Mme Gay tenait un bureau d'esprit ; Mlle Lenormand rendait ses oracles et l'inévitable Mme Récamier faisait admirer ses poses plastiques. Le corps diplomatique se doublait d'un aréopage féminin, où la princesse de Tour-et-Taxis, Mme de Lieven, la comtesse Chouvalov et lady Castlereagh montraient plus d'ardeur encore aux débats et surtout aux cabales politiques. Une fois de plus aussi, comme à Vienne, la réunion d'affaires tournait à la fête galante (2).

(1) Eylert, Char acier zùge, t. II, lre partie, p. 242 et suiv.

(2) Puckler. von Muskau, Briefwechsel, t. V, p. 138 ; Strob.l von Revelsberg, Metternich und seine Zeit, t. II, p. 319.

La future princesse de Lieven, Juliette déjà quelque peu défraîchie (1), entamait avec le futur prince de Metternich, Roméo plus que quadragénaire, le roman qui allait faire époque dans l'histoire européenne et offrir un des spécimens les plus caractéristiques du mélange de sentimentalisme et de rouerie qui était dans les moeurs du temps. Le mari ne devait sa situation qu'à la faveur exceptionnelle dont sa famille bénéficiait (2) et à la parfaite docilité dont il avait fait preuve en servant, de 1806 à 1812, la politique prussomane de son maître. Malgré les énormes oreilles que Lawrence n'a pas dissimulées dans son physique et la « disette d'idées sous l'abondance de paroles » que Thiers, après Chateaubriand, a reconnue dans son moral (3), la femme avait sans doute de l'agrément, puisqu'elle a exercé de la séduction partout où elle a passé. Mais elle a eu plus encore, et surtout, de l'intrigue. « Elle serait enchantée de recevoir le bourreau si le bourreau devenait président du conseil », a dit d'elle un élève de Metternich (4).

Comme celle du Congrès de Vienne, l'œuvre de celui-ci allait aussi se ressentir de l'incurable frivolité des ouvriers. Alexandre visait bien à en paraître dégagé, avec un air de gravité nouveau. Mais on y découvrait aisément l'effort et l'artifice, non sans quelque affectation des airs napoléoniens. Entre deux passes d'armes diplomatiques, il se donnait les gants d'intervenir dans la gérance des théâtres de Saint-Pétersbourg. Il correspondait activement avec Àraktchéiév au sujet du progrès des colon jes militaires. Mais, consentant, lui aussi, à poser devant Lawrence, il lui plaisait qu'à l'intention de ce modèle, le peintre décorât son atelier avec les portraits des plus jolies femmes d'Angle-

(1) Le savant éditeur de sa correspondance, A. Chuquet, lui donne alternativement (p. xlvii et lv de la préface), vingt-sept et trente-cinq ans. Elle en avait tronte-trois et était mère de quatre enfants.

:(2) K. Waliszewski, le Fils de la grande Catherine, p. 21.

(3} Mémoires iï outre-bombe, t. VII, p. 293, 295 ; C.-F. Grenville, Fragments de journal, p. 331. Cf. Montgelas, Denkwùrdigkeiten, p. 394 ; comtesse de Boigne, Mémoires, t. II, p. 180. — Sur le rôle de Mme de Lieven à ce moment, v. Kleinschmidt, dans Westermanns Monatschrift> octobre 1898 ; E. Daudet, la Police politique, p. 89. — Pour ses relations avec Metternich : E. Daudet, dans Revue hebdomadaire, 29 juillet et 5 août 1899, ainsi que leur correspondance, publiée en 1909.

(4) Comte Rodolphe Apponyi, Journal, p. 183.

terre (1). De l'atmosphère où la diplomatie des grandes puissances a travaillé en cette rencontre, un indice démonstratif se laisse reconnaître dans le fait même qu'en y naissant, moitié d'un caprice et moitié d'un calcul, un banal commerce de double adultère ait pu pour quelque temps, — jusqu'au rendez-vous de Vérone, — devenir un facteur politique de première importance. Tout en rabâchant le vocabulaire vulgarisé par les romans à la mode : — « Clément! je t'aimerai tous les jours de ma vie... — Dorothée ! je t'aime à Carlsbad comme aux pieds du Vésuve... », — les deux amants cherchaient à exploiter la tendresse dont ils se donnaient l'illusion au gré d'intérêts d'un tout autre ordre : elle pour gagner à la Russie l'appui de l'Autriche contre l'Angleterre dans un conflit qui tendait à s'aggraver ; lui pour se rendre la Russie docile dans le gouvernement de l'Europe, qu'il entendait disputer au créateur de la Sainte-Alliance.

Sur la question qui avait originairement motivé la convocation de ce Congrès, l'entente s'était trouvée pratiquement réalisée avant qu'il prît séance. Jointe aux appréhensions de Wellington, l'impatience des besogneuses cours d'Allemagne l'avaient imposée et le débat ne porta plus que sur le quantum d'or français à réclamer en retour d'une libération complète. Mais, « traitant les affaires comme des Juifs », selon un mot de Yiron duke (2), les Prussiens rendaient cette discussion pénible, et, soulevée au cours des négociations préliminaires ou portés incidemment à Tordre du jour de la réunion, d'autres problèmes s'ajoutèrent à l'embarras qu'elle donnait.

A Varsovie, le tsar avait reconnu la nécessité de remplacer l'occupation du territoire français, si on y renonçait, par quelque autre sûreté, et, s'en remettant au choix de ses alliés, il avait suggéré, comme base des nouveaux arrangements à convenir,

(1} Mikhaïlovski-Danilevski, « Mémoires, » Ancienne Russie, 1897, XC, p. 547 ; princesse Tourkiéstanov, Journal, p. 79 ; Schilder, Alexandre IeTt t. IV, p. 121-122 ; grand-duc Nicolas, Alexandre IeT, t. II, p. 609.

(2) Cisternes, Richelieu, p. 63 ; Pasquier, Mémoires, t. IV, p. 256.

le traité de Chaumont. Metternich le prenait au mot. Un renforcement pur et simple des stipulations du 1er mars 1814 ferait l'affaire. — Sans la France? — Évidemment, puisqu'il s'agissait d'une précaution à se donner contre elle. Associée aux quatre autres grandes puissances par les traités de 1815. mais en dehors de leur concert particulier, la France se trouverait ainsi dans une position intermédiaire entre elles et les puissances de second rang que le ministre de l'empereur François désignait dédaigneusement comme « sous-alliées ». La Russie serait emprisonnée dans la quadruplice, une contre trois, et, par l'effet de cette ingénieuse distribution de forces, l'Angleterre aurait les mains libres en Espagne et l'Autriche en Allemagne et en Italie (1).

Alexandre l'entendait bien ; mais, sujet à se mettre dans de mauvais pas, il était habile à s'en dégager. Avant de venir à Aixla-Chapelle, il avait déjà fait connaître à Gastlereagh son intention d'inclure la France dans l'alliance des grandes puissances, et, maintenant, mettant la main sur le cœur et levant les yeux au ciel, il déclarait que « la religion et la conscience lui rendaient impossible l'acte d'injustice auquel on voulait qu'il souscrivît (2). » En conséquence, dans un mémorandum daté du 8 octobre 1818 et rédigé par Pozzo di Borgo, il proposait : 1) que la quadruple alliance fût conservée comme garantie contre la France ; mais 2) qu'une alliance générale fût formée comprenant tous les signataires des traités de Vienne et ayant pour objet de garantir le statu quo territorial et politique, ab antiquo, de tous les contractants. La quadruplice et l'alliance générale constitueraient, en outre, un système unique et indivisible, qui assurerait aux droits nationaux une protection analogue à celle dont bénéficiaient les droits individuels.

C'était encore un avatar de la Société des Nations, procédant d'une conception que le langage du mémorandum (3) faisait paraître fort confuse. Metternich, Wellington et Liverpool furent d'accord pour s'étonner qu'un pareil « verbiage » pût trouver

(1) Metternich, Mémoires, t. IV, p. 256.

(2) Castlereagh à Bathurst, 16 octobre 1818, dans Phillips. The Confédération of Europe, p. 170.

(3) Sbornik, CXIX, p. 832 et suiv.

38 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er

place dans un instrument diplomatique (1) et Castlereagh se réclama de la tradition qui, dans le domaine des relations internationales, faisait de l'indépendance des États le premier article du credo professé par les hommes politiques de son pays. Le projet du tsar tendait à la constitution d'une police internationale, dont son armée serait l'instrument effectif, et, à ce prix, le bienfait lui-même d'une paix perpétuelle leur paraîtrait trop chèrement payé. Ce fut un tollé général. Bientôt, cependant, la nécessité d'un compromis se fit reconnaître.

Outre qu'il se promettait d'en saisir le commandement, Metternich apercevait dans l'organisation proposée par Alexandre une arme contre ce souverain lui-même, ses ambitions erratiques et ses idées subversives ; inquiète au sujet de ses acquisitions récentes sur le Rhin, la Prusse était tentée par l'idée d'obtenir pou " elles, sous cette forme, une garantie complémentaire, et Castlereagh convenait qu'il fallait donner quelque satisfaction au tsar, pour le retenir enrégimenté, « grouped » comme il disait, dans le consortium des grandes puissances. A cette fin, avant le Congrès, il lui avait déjà suggéré l'expédient d'un double protocole, l'un secret mais qui serait néanmoins communiqué à Richelieu, l'autre ostensible ; le premier renouvellerait, en les déclarant obligatoires toujours mais en quelque sorte suspendues, en tant qu'elles menaçaient la France, les clauses du traité de Chaumont ; le second la ferait entrer dans l'alliance des grandes puissances sur la base de l'article 6 du traité du 20 novembre 1815 (2) et la quintuple alliance ainsi formée aurait pour objet, sans plus, le maintien inviolable des traités de Paris et de Vienne (3).

La marche des événements en France contribua à faciliter un accord dans ce sens. Les élections y introduisaient à la Chambre un gTos lot de députés dont le libéralisme paraissait fortement teinté d'esprit révolutionnaire. Alexandre décida brusquement qu'il irait à Paris pour se rendre compte de la situation. I* sut engager Frédéric-Guillaume à l'accompagner, ce qui lui donnait

(1) Wellington, Suppl. Despatches, t. XII, p. 770, 810, 835 ; Cisternes, toc. cit., p. 115.

(2) V. t. II, p. 366 de cet ouvrage.

(3) Phillips, loc. cit., p. 164 et suiv.

un semblant d'avantage. En route, il passa en revue, à Sedan, les troupes russes d'occupation. Il s'attendait à y reconnaître « le plus mauvais esprit », mais ne trouva à reprendre qu' « une allure trop lente et un abaissement insuffisant de la pointe des pieds ».

« Sire, c'est en marchant de ce pas que ces hommes ont atteint Paris ! » aurait osé dire Michel Vorontsov qui commandait le corps.

Arrivé à destination le 28 octobre, à 2 heures de l'après-midi, le tsar repartit le soir du même jour. Il n'avait pu évidemment recueillir aucune information directe. Mais il avait découvert Louis XVIII. Après un dîner aux Tuileries, le roi de Prusse se retirant discrètement, un tête-à-tête d'une heure avait suffi pour que le tsar subît un charme auquel il était jusque-là demeuré rebelle. Du moins, revenant à Aix-la-Chapelle, s'en montra-t-il pénétré : il louait les tendances libérales manifestées en dernier lieu par le gouvernement de son hôte des Tuileries ; il blâmait l'Autriche et la Prusse de ne pas reconnaître, à son exemple, les nécessités de l'époque. Il redevenait l'homme du discours de Varsovie, et, devant Metternich, il ne démordait pas du dessein de faire rentrer la France dans le concert des grandes puissances sur un pied d'entière égalité.

On semblait donc plus loin que jamais de s'entendre. Mais bientôt il parut que les impressions rapportées par le souverain de son voyage étaient en partie double. Si bref qu'il eût été, le contact repris avec « le sale et maudit pays » qui lui en laissait de si déplaisantes depuis 1815, avait fait renaître ses dégoûts avec ses méfiances. Avant cette excursion, il s'était déjà à peu près accommodé aux idées de Gastlereagh (1), et, quelques jours après son retour, il faisait plus : en prévision du cas où la France rendrait nécessaire une opération de police dont les autres grandes puissances devraient faire les frais, il produisait le projet d'un comité militaire international qui réglerait le mode de cette intervention. Il en faisait l'objet d'une autre entente secrète. Il voulait que les contractants y envisageassent la rentrée éven-

(1) Castlereagh à Liverpoolj 18 octobre 1818, dans Phillips, loc. cit., p. 179 et suiv.

tuelle des troupes alliées sur le territoire qu'elles se disposaient à quitter. Il se préoccupait de leur assurer la couverture des forteresses des Pays-Bas. Et seule l'opposition de Wellington l'empêchait de joindre à ces prévisions un plan de campagne complet qu'une commission spéciale s'emploierait à élaborer provisionnellement. C'est ainsi qu'il prenait soin des intérêts français ! L'invitation adressée à la France de joindre, cinquième roue du carrosse, l'équipage majestueux de ses vainqueurs est du 4 novembre, et cette date est aussi celle des arrangements secrets convenus contre elle, bien que les signatures ne dussent être échangées que onze jours plus tard (1).

Sinon de la Convention militaire, Richelieu eut connaissance des autres accords secrets auxquels elle se rattachait. Mais il n'en était pas retenu de célébrer sur le mode lyrique la générosité du tsar : « On devrait baiser la trace de ses pas », écrivait-il à Decazes (2). Comme une tunique de Nessus, l'uniforme qu'il avait porté en Russie restait attaché à son corps et l'on doit sans doute lui accorder le bénéfice d'une présomption d'inconscience, que, jusqu'à un certain point toujours, on peut étendre à son ancien maître, si averti qu'il fût. Au même moment, les rapports qu'il recevait de Londres confirmaient le souverain dans le soupçon depuis longtemps conçu d'une autre quadruplice secrète en préparation, qui, s'opposant à celle qu'il laissait mettre sur pied pour maîtriser la France, le tiendrait lui-même en échec. Et il ne se méprenait ni sur le caractère déloyal ni sur le sens menaçant de cette combinaison. Il méditait même de la déjouer en traversant la Manche, sous le prétexte de plaider personnellement à Londres la cause de ses protégés français. Mais Liverpool s'arrangeait pour esquiver cette visite (3). Sur un autre terrain, la querelle entre la Russie et l'Angleterre s'envenimait de plus en plus, à travers des conflits d'intérêts dont l'un

(1) F. de Martens, Recueil, t. VII, p. 291, 314, 318-327; t. XI, p. 269 et suiv. ; cf. Clercq, Recueil de traités, t. III, p. 175-178; Sbornik, CXIX, p. 847 et suiv.; Metternich, Mémoires, t. III, p. 173-174; Wellington, Suppl. Despatches, t. XII, p. 770, 810, 835 ; Gentz, Dépêches inédites, t. I, p. 400.

(2) Viel-Castel, Histoire de la Restauration, t. VII, p. 67.

(3) Gastlereagh, Lelters, 3e série, t. IV, p. 2 ; Archives russes, 1875, t. I, p. 168 ; Tatichtchev, Ja Politique extérieure de Nicolas Iert t. I, p. 9 et suiv.

se manifestait à Aix-la-Chapelle même. Il avait pour objet les colonies espagnoles d'Amérique, où les historiens européens ont été pour la plupart en peine d'imaginer comment il arrivait à se produire.

Leur embarras a été dû à l'oubli de ce fait que l'Europe comptait à cette époque trois grandes puissances américaines, et, avec l'Espagne et l'Angleterre, la Russie était du nombre. L'Angleterre tendait à se prévaloir de l'autonomie déjà virtuellement conquise par les colonies espagnoles, en attendant l'indépendance, pour briser, à son profit, le monopole commercial que la métropole continuait à y revendiquer. Dans le même esprit réaliste, qui récemment l'a portée à précipiter un rapprochement avec le gouvernement bolcheviste, elle cherchait à prendre les devants, diplomatiquement et commercialement, dans les nouveaux États en formation par delà l'Océan. Elle se préoccupait enfin d'adapter sa politique au nouveau régime dont elle prévoyait l'instauration dans les rapports du monde américain avec le monde européen, au sens d'une doctrine que le président Monroë devait, en effet, formuler prochainement.

La politique russe était, elle, essentiellement déterminée en ce point par cette poussée instinctive d'expansion qui, dans l'histoire entière du grand empire, se laisse observer à la base de sa formation et de son développement. Sur la côte occidentale du Pacifique, comme ailleurs, elle s'exerçait dans le sens de la moindre résistance et les colons russes de l'Alaska se trouvaient ainsi intéressés au maintien des faibles reliques de la domination espagnole. Menacés de famine dans leurs établissements septentrionaux, ils visaient à les étendre au sud, poussaient jusqu'à la Californie et y concevaient même des projets d'annexion. La Compagnie russo-américaine dont ils relevaient employait au service de cette entreprise quelques hommes d'une rare énergie, mais était mal secondée par le gouvernement du tsar dont ellemême dépendait. En 1817, les chancelleries européennes étaient mises en émoi par la nouvelle de l'envoi à Cadix d'une escadre

russe destinée à prêter main-forte à l'Espagne dans sa lutte avec les insurgés d'Amérique, et cette armada auxiliaire se réduisait à quatre vieux bâtiments que Tatichtchev vendait au gouvernement de Madrid, en prélevant, assurait-on, une forte commission, et qui se montraient hors d'état de tenir la mer. Le représentant officiel du tsar auprès de Ferdinand VII se trouvait en outre contrecarré par un agent secret de sa diplomatie (1).

Sollicité à plusieurs reprises par Ferdinand VII de provoquer en sa faveur contre ses sujets d'outre-Océan une intervention des puissances signataires du traité de la Sainte-Alliance, Alexandre avait longtemps hésité, et, Londres faisant un accueil nettement hostile à l'ouverture qu'il risquait dans ce sens en janvier 1818, il n'avait pas insisté. Mais, six mois après, non sans y être sans doute autorisé, Tatichtchev engageait le gouvernement de Madrid à revenir à la charge, avec la demande nettement formulée cette fois d'un secours armé et de l'admission de l'Espagne au congrès. d'Aix-la-Chapelle pour cet objet. Pressentis par le cabinet de Saint-Pétersbourg, ceux de Berlin, Vienne et Paris avaient donné une opinion favorable, mais Londres avait encore prononcé sur les deux points un veto péremptoire.

Au cours du congrès, cependant, après avoir sondé l'Autriche et la Prusse, Gastlereagh jugea à propos de vider ce débat et il le mit à l'ordre du jour par une note du 21 octobre. Après s'être entendu de son côté avec Richelieu, Alexandre y répondit par la proposition d'inviter les États-Unis à prendre siège pour le règlement de cette affaire dans une conférence des ministres accréditée à Madrid. On gagnerait ainsi du temps et on obtiendrait l'avantage de rattacher la grande puissance américaine au système général de la politique européenne. Mais l'Angleterre s montra une fois de plus récalcitrante. Wellington objecta qu'il était douteux que les États-Unis s'intéressassent autant que les Alliés à la conservation de la puissances espagnole en Amérique, et, plus franchement, Gastlereagh déclara que les Alliés euxmême devaient répugner à cette responsabilité. Alexandre se

(1) The Cambridge modem history, t. X, p. 209 et suiv. Très instructif pour la mesure des facultés potentielles du peuple qui s'y est aventuré, l'essai de colonisation russe en Amérique fera plus loin l'objet d'un aperçu plus détaillé.

montra sensible à ce dernier argument et l'on tomba d'accord pour ne pas faire appel aux États-Unis et borner l'intervention des puissances européennes à de bons offices (1).

Appuyé par la France seule, qu'il protégeait on a vu de quelle façon, le tsar n'avait aucune chance d'imposer une politique qu'il rendait de plus en plus inintelligible. Défenseur en Espagne de la despotique monarchie espagnole, il continuait à louer le gouvernement libéral de Louis XVIII et à blâmer les princes allemands qui ne suivaient pas son exemple ; il tenait au général Maison dans ce sens (2) des propos qui, recueillis par les journalistes aux écoutes, obtenaient un retentissement égal presque à celui qu'avait eu le discours de Varsovie ; et voici qu'en même temps, sous son patronage apparent et sous la signature d'un employé de sa chancellerie, Alexandre Stourdza, frère de la freiline tant appréciée par le maître, paraissait en brochure un « Mémoire sur l'état actuel de l'Allemagne », où, dans un esprit entièrement différent, l'auteur dénonçait ce pays comme le foyer d'une agitation malsaine. Il s'y attaquait principalement aux centres de la vie intellectuelle, qu'il dépeignait comme des repaires de bandits ; il se prononçait pour une restriction de la liberté de la presse. On sut que le tsar avait eu connaissance de l'ouvrage avant qu'il fût imprimé ; on supposa qu'en visant à détruire les éléments de la culture allemande et à jeter le désaccord entre les souverains allemands et leurs peuples, Alexandre poursuivait une ambition d'hégémonie russe dans l'Europe centrale (3), et du coup le problème entier de la reconstruction européenne, avec les lacunes multiples que les traités de Vienne et de Paris laissaient dans sa solution, se trouva posé devant le congrès. On n'y était pas préparé à l'aborder et on n'y toucha pas ; mais on se sépara sous une impression de malaise, d'irritation et d'inquiétude que le développement des événements au cours des mois suivants devait aggraver.

(1) Cisternes, le Duc de Richelieu, p. 146 ; Phillips, The Confédération of Europe, p. 256; Sbornik, CXIX, p. 794, 813.

(2) Archives russes, 1883, p. 721 ; Pertz, Slein, t. V, p. 302.

(3) Zschokke, dans Promeiheus, Avarau, 1832, t. ï, p. 101.

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