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CHAPITRE III

I. L'agitation révolutionnaire en France. Un complot bonapartiste. Projet d'enlèvement du tsar. L'agitation constitutionnelle en Allemagne. Kotzebue. Son assassinat. Effort de réaction entamé par Metternich. Les conférences de Carlsbad. Attitude équivoque d'Alexandre. Metternich et Capo d'Istria. — IL Le projet d'hégémonie austro-prussienne et la résistance des petits États. Les conférences de Vienne. Nouvelles tergiversations du tsar. Changement ministériel en France et crise dans les relations franco-russes. Richelieu et Decazes. Rappel du comte de Noailles. Le comte de La Ferronays lui succède. Débuts pénibles. Revirement déterminé par le retour de Richelieu au pouvoir. — III. Révolution en Espagne et en Italie. La politique interventionniste de Metternich. Alexandre toujours hésitant. Un nouveau congrès en perspective. — IV. Le tsar à Varsovie. Nouvel appel à la France. Une manœuvre mystificatrice. Avances et dérobade. Le programme de la Sainte-Alliance et l'opposition de l'Angleterre. Alexandre justifie sa politique. Le premier recueil de documents diplomatiques. — V. Le congrès de Troppau. Les instructions des représentants de la France. Alexandre les interprète comme un acte d'hostilité. La double hypostase du tsar. Apôtre des idées libérales et gendarme de l'ordre politique établi. Nesselrode et Capo d'Istria. — VI. Le jeu de Metternich favorisé par les nouvelles de Russie. Une mutinerie au régiment Siémionovski. Sa connexion supposée avec le mouvement révolutionnaire. Colère et émoi d'Alexandre. La répression. Férocité et hypocrisie humanitaire. — VII. Un projet de police internationale. Adhésion du tsar. R.efus catégorique de l'Angleterre. « En claquant les portes. » Refus déguisé de la France. Transfert du congrès à Laybach. — VIII. Triomphe définitif de Metternich. La conversion du tsar. Les impressions mystiques dont elle procède. L'Apocalypse et le livre de Job. L'aide militaire à l'Autriche pour combattre « l'hydre révolutionnaire » à Naples. Alexandre prétend cependant rester fidèle à son passé.

Au départ d'Aix-la-Chapelle, sur le chemin de Bruxelles où il se proposait de passer quelques jours avec le roi. et la reine des Pays-Bas, une alerte attendait Alexandre, propre à le con-

firmer dans les dispositions d'esprit que la brochure de Stourdza indiquait. 11 eut nouvelle d'un complot, ourdi, assez peu sérieusement d'ailleurs, par un groupe de bonapartistes, pour l'enlever et l'obliger à proclamer empereur le fils de Napoléon sous la régence de Marie-Louise. Le souverain portait la peine des façons de coquetterie qu'il lui était habituel de ne pas s'interdire à l'encontre même de ses sentiments les plus décidés et par lesquelles il avait, au regard du prisonnier de Sainte-Hélène, prêté à une légende, dont Grouchy venait de se prévaloir, en sollicitant son intervention auprès du gouvernement de Louis XVIII, qui refusait de reconnaître le rang de maréchal qu'il avait obtenu pendant les Cent-Jours (1). Des mesures de police prises à temps firent avorter cette sotte tentative de rapt (2). Mais, au cours des mois suivants, la politique incohérente et équivoque du tsar allait le mettre aux prises avec des complications dont le danger fut plus grand.

En Allemagne, faisant faux bond aux engagements contractés en 1813 et se laissant persuader par Metternich que l'établissement du régime représentatif conduirait inévitablement à la dissolution de l'État prussien (3), Frédéric-Guillaume pouvait se flatter d'avoir aussi l'agrément du tsar. Mais, beau-frère du souverain russe et en relations très amicales avec lui, le duc de Saxe Weimar semblait contredire cette présomption. Il luttait en eff.t de libéralisme avec ses voisins de Bade et de Bavière, en donnant pleine satisfaction à ses sujets dans la charte qu'il leur accordait. Cependant encore, Alexandre ne désavouait pas Stourdza et paraissait goûter fort les rapports que, de Saxe- Weimar même, Kotzebue lui adressait dans le même esprit. Depuis son exil en Sibérie et son retour en faveur auprès de Paul Ier (4), cet écrivain s'était employé de diverses manières au service de la Russie, en restant toujours le même homme,

(1) Schilder, Alexandre IeT, t. IV, p. 464.

(2) Notice historique sut le complot formé contre l'empereur Alexandre Ier, Paris, 1819 ; Documents... sur la mort d'Alexandre Ier (Récit de Marie-Nicolaiévna Salomka, femme du colonel Anastase Danilovitch S. qui accompagnait le souverain sur la route d'Aix-la-Chapelle à Bruxelles), p. 109-110,

(3) Biedermann, F ùnfundzw anzi y Jahre preussischcr G., t. I, p. 288 et suiv.

(4) V. K. Waliszewski, le Fils de la grande Cathereine, p. 154, 160.

frivole, trivial et mal pondéré. Depuis 1817, il résidait en Allemagne, mais il n'y justifiait pas les inquiétudes que les agents du tsar dans ce pays donnaient à Metterwich. Comme la politique de leur maître, leur propagande avait aussi double visage et s'exerçait dans deux sens. Avec plus de violence encore que Stourdza, Kotzebue s'attaquait à la jeunesse universitaire du pays et à ses sacra les plus chers : unité nationale, constitution, liberté de la presse, Burgerschaft. Au commencement de 1819, dénoncé par la Nemesis de Londres comme mercenaire de la plume aux gages d'un souverain étranger, il commit la maladresse de réclamer et eut le malheur d'obtenir de la faiblesse du tribunal des échevins à Leipzig la saisie de cette feuille « pour injure à un serviteur de l'empereur de Russie ». Quelques semaines plus tard, le 23 mars, il tombait sous le poignard de Sand, en exécution d'un arrêt de mort prononcé à Iéna par un tribunal d'agitateurs occultes (1).

Le tsar parut visé lui-même par cet attentat, auquel Stourdza, également condamné, n'avait échappé qu'en fuyant à temps, et l'événement eut en Russie un retentissement prolongé. L'écho s'en laisse reconnaître dans un des poèmes de Pouchkine, « le Poignard », et l'effet dans la propagation ultérieure des idées de régicide au sein des sociétés secrètes, dont ce pays se couvrait à son tour. En Allemagne, une poussée de réaction, plus violente en résulta d^autre part, sous l'impulsion de Metternich. Après entente entre Vienne et Berlin, toutes les cours allemandes furent, en août 1819, convoquées à Garisbad, pour des conférences où, du 7 au 27 de ce mois, des mesures de répression sévères furent décidées, en attendant une loi organique, dont Metternich concevait le projet et qui devait attribuer aux deux grandes puissances allemandes un pouvoir de police dictatorial dans le ressort défini par l'acte fédéral de 1815. Une nouvelle réunion, à Vienne cette fois, était prévue pour cet objet.

Ainsi menacées, les petites cours se concertèrent pour la défense de leur indépendance et commencèrent par en appeler aux autres grandes, et à la Russie en particulier. L'Angleterre et la

(1) V. pour les détails : Varnhagen von Ense, Briefwechsel, t. I, p. 245 et suiv.

France se firent sourdes, et Alexandre mit en jeu avec son aisance habituelle le mouvement perpétuel de son balancier mental. En juillet, Metternich attirant son attention sur l'activité provocatrice de certains agents russes en Italie où La Harpe luimême, qui y accompagnait le grand-duc Michel, se livrait à des

manifestations de son libéralisme intermittent, le tsar avait

répondu en donnant par avance son assentiment à toutes les

mesures qui seraient prises à Garlsbad et dont le sens lui était indiqué. Mais, en octobre, après avoir reçu à Varsovie son beaufrère, le roi de Wurtemberg, qui seul à Garlsbad avait osé faire acte de protestation, comme Lebzeltern lui exposait le danger des constitutions démocratiques qui étaient en train de « républicaniser l'Allemagne », le tsar observa que, cependant, l'ordre régnait dans son royaume polonais (1), si constitutionnel qu'il fût, et, le 4 décembre, une circulaire adressée aux légations russes en Allemagne y porta une critique assez vive des décisions que Je tsar avait précédemment approuvées par anticipation. L'invitation y était jointe à encourager les gouvernements des petits États dans une résistance que la Russie se proposait d'appuyer, en cherchant une entente avec l'Angleterre sur «ce sujet immense». Une note était en effet envoyée de Saint-Pétersbourg à Londres pour cet objet, et, la commentant devant La Ferronays, Gapo d'Istria disait des conférences de Garlsbad qu'elles avaient été « un congrès contre l'opinion (2). »

Metternich s'indigna : « Gapo d'Istria, écrivait-il, me fait l'effet d'un amateur de musique qui se mettrait dans une chambre contiguô à la mienne pour faire des études sur le cor de chasse... Fausse mesure, fausse note, fausse clef (3). » Mais il y avait d'autres concertants. Dans un opuscule intitulé : Manuscript aus Suddeutschland, un Wurtembergeois qui passait pour une

(1) Rapports de Lebzeltern, 10 et 17 octobre, 4 novembre 1819, Stern, Geschickte Europa's, t. I, p. 593-594.

(2) La Ferronays à Dessolles, 7 décembre 1819 et 30 janvier 1820, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLIX, f. 366 (cf. ibid., f. 329) et CLX, f. 32 ; Gervinus, Geschichte des XIX J., t. II, p. 647-650 ; Sugenheim, Busslands Einfluss, t. II, p. 382.

(3) Metternich, Mémoires, t. III, p. 336 ; cf. Hardenberg à Castlereagh, Berlin, 30 décembre 1819, Castlereagh, Correspondance, 3e série, t. IV, p. 162.

doublure de Kotzebue et devait plus tard en faire l'aveu, Louis Lindener, allait jusqu'à proposer qu'on chassât l'Autriche et la Prusse hors de l'Allemagne, comme puissances dont la population n'appartenait pas en majorité à la race germanique, et, d'après une indication d'origine anglaise, le roi de Wurtemberg aurait, en effet, médité à ce moment de se détacher du Bund allemand, comme chef d'un parti constitutionnel, auquel l'appui de la Russie serait assuré (1). On ne saurait dire si ce rapport avait quelque fondement ; mais, au cours des derniers mois de 1819, des concentrations démonstratives de troupes en Pologne provoquaient de la part de la cour de Vienne une demande d'explication.

Au regard de l'Europe centrale, l'œuvre entière des traités de 1815 était ainsi mise en brèche, l'assaut paraissant livré sous le commandement du souverain qui s'était targué de présider à l'é ection de cet édifice.

S'ouvrant le 28 novembre sous de tels auspices dans la capitale autrichienne, les nouvelles conférences prenaient naturellement un tour orageux. La Bavière s'y joignait au Wurtemberg et la Saxe elle-même semblait incliner à ce parti. Les débats se prolongeaient jusqu'au 15 mai et le consortium austro-prussien y subissait de rudes attaques. Mais, bien que, depuis Aix-la-Chapelle, Alexandre restât en correspondance directe avec Gastlereagh (2), sa note du 27 janvier n'obtenait du gouvernement anglais qu'une réponse évasive. La chute de Richelieu déterminait d'autre part une crise dans les relations franco-russes. De janvier à février 1820, le soulèvement insurrectionnel en Espagne suivi de l'assassinat du duc de Berry fournissait des arguments persuasifs au parti de la réaction et l'acte final de la réunion de Vienne, converti peu après à Francfort (8 juin) en loi fondamentale de la confédération igermanique, s'en est ressenti : renvoyant

(1) Hagen, Geschiehle der neuesten Zeit, t. I, p. 465 ; Gœtlinyische Gelehrte Anzeigen. 1854, t. III, 1982.

(2) Castlereagh, ibid., t. IV, p. 403.

les adversaires dos à dos, il maintenait à peu près intacte la construction bâtarde de 1815 (1).

Sous la présidence nominale de Dessole et la direction effective de Decazes, le nouveau cabinet français visait à se libérer de la tutelle de Pozzo, en prenant résolument son appui à Londres. Alexandre en témoignant de l'humeur par une dépêche ostensible de Nesselrode à Pozzo (2), Louis XVIII ne s'en laissait pas émouvoir, et, passant quelques semaines à Paris, en août 1819, Gapo d'Istria ne réussissait pas à détacher le roi de son favori. En novembre, Decazes fut premier ministre titulaire et la politique qu'il représentait prenait son plein développement, faisant entrer à la Chambre, avec le conventionnel Grégoire, quatre-vingts libéraux, rappelés pour la plupart de l'exil. De plus en plus irrité en même temps que réellement alarmé, le tsar invoqua formellement le casus fœderis aux termes des accords secrets d'Aix-la- Chapelle ; mais, l'Autriche ne voulant pas se séparer de l'Angleterre et Berlin demeurant inféodé à Vienne, cet appel resta sans effet (3).

La tension des rapports entre Saint-Pétersbourg et Paris tournait à l'hostilité, et, de février 1819 à novembre, l'ambassade de France en Russie resta en vacance. Rappelé de son poste, le comte de Noailles n'y avait d'ailleurs tenu qu'un rôle de figuration décorative et il semble s'en être acquitté médiocrement, réduisant ses secrétaires « à courir après un dîner », s'il faut en croire Christin (4). Les affaires étaient traitées par voie de correspondance directe entre les deux gouvernements. Pa ses relations déjà anciennes avec le tsar (5), succédant à ce diplomate certainement peu brillant, La Ferronays paraissait qualifié pour le remplacer avantageusement de toute façon. Au bout de quelques semaines cependant, il déclarait que le poste n'était pas tenable. Nesselrode lui donnait insolemment communication d'un mémoire qu'il disait avoir été envoyé de Paris à sa cour et où la chute de la dynastie bourbonienne en France était pré-

(1) Debidour, Histoire diplomatique de V Europe, t. I, p. 132 et suiv.

(2) 6 février 1819, Sbornik, CXXVII, p. 25.

(3) Debidour, loc. cit., t. I, p. 138 et suiv.

(4) Archives russes, 1883, p. 749.

(5) V. t. II, p. 222, de cet ouvrage.

sentée comme inévitable à bref délai, en même temps qu'en prévision de cet événement, la candidature du prince d'Orange était évoquée à nouveau. A un bal masqué, un personnage officiel, le maître des cérémonies, Kologrivov, narguait le représentant du roi en s'ofïrant à des hommages démonstratifs dans le costume légendaire du Petit Caporal. Le nouvel envoyé de Louis XVIII ne parvenait seulement pas à obtenir une audience de l'empereur, et, comme il essayait de se faire inviter du moins aux parades où tous ses prédécesseurs avaient eu journellement accès, Nesselrode l'engageait à ne pas insister (1),

Cet état de choses dura jusqu'à la mi-mars, moment où, usant d'un procédé qui lui était habituel, l'inaccessible souverain annonça à l'ambassadeur, par une invitation à dîner en petit comité, un changement d'attitude que les nouvelles du jour expliquaient. Decazes venait de quitter le pouvoir, et, commentant l'événement qui motivait cette retraite, son successeur avait écrit au tsar : « Le meurtre odieux du duc de Berry soulèvera l'indignation de tous les Français bien pensants et provoquera la nécessité de nouvelles lois qui seront promulguées incessamment. C'est jusqu'à cette époque très prochaine que je supplie Votre Majesté de suspendre son indignation contre nous. Je sens que nos folies et nos crimes ne sont pas faits pour inspirer confiance ; mais il faut nous traiter comme des malades. Daignez croire, Sire, que la pensée d'obtenir le suffrage de Votre Majesté Impériale est toujours la règle de nos actions (2). » L'éditeur russe de ce document a pu dire avec quelque fondement qu'il était sans autre exemple dans l'histoire des relations entre ministre d'une puissance indépendante et souverain d'un autre État. Richelieu n'était pas, à la vérité, tout à fait disposé, ni surtout entièrement maître de faire preuve en actes d'autant de déférence qu'il en montrait en paroles, et le tsar allait s'en apercevoir bientôt.

(1) Rapports de La Ferronays, décembre 1819-février 1820, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLIX, f. 354-384, CLX, f. 53. Cf. Sbornik, CXXVII, et grand-duc Nicolas, Alexandre IeT, t. II. Ces deux publications se complètent, en laissant cependant encore des lacunes.

(2) Paris, 22 février 1820, F. de Martens, Recueil^ t. XIV, p. 425.

En avril 1820, à la suite d'une note de l'envoyé de Ferdinand VII, de Zéa de Bermudez, sollicitant du secours contre le soulèvement de Riego, en une nouvelle circulaire aux puissances de la quintuple alliance, il esquissa la politique qu'il devait, deux ans plus tard, défendre à Vérone. « La révolution d'Espagne, disait-il, fixe l'attention des deux mondes et intéresse l'avenir de peut-être tous les peuples civilisés. » Il se déclarait constitutionnaliste, mais ee prononçait pour les constitutions imposées d'en haut et préconisait une intervention collective contre les révolutionnaires espagnols. Mais Louis XVIII lui-même se fit sourd à cet appel. Pour l'intervention proposée, les troupes françaises seules paraissaient utilisables, et, plus encore que les frais et les difficultés de l'entreprise, le roi y redoutait les risques d'un conflit avec l'Angleterre ou même avec l'Autriche, qui toutes deux se montraient également attachées au parti de la neutralité (1).

En juillet, la situation changea. L'exemple donné par les sujets de Ferdinand VII en Espagne étant suivi pa ceux de Ferdinand IV en Italie, Metternich cessait d'être non-interventionniste. A son tour, il réclamait l'assistance des Alliés contre cet autre mouvement révolutionnaire, et, sans attendre l'effet de sa requête, il concentrait précipitamment des troupes dans le royaume lombardo-vénitien. Alexandre eut la folie de voir dans cette manœuvre le triomphe de sa politique et il donna à l'homme qu'en 1814 il avait voulu jeter par la fenêtre la joie de pouvoir écrire : « Le livre de l'Apocalypse est fermé pour le moment et saint Jean (2) ne prêche plus que dans le désert. L'empereur Alexandre et moi nous déciderons bien des choses à nous deux (3). » Louis XVIII, s'inquiétant des prises que l'Autriche semblait convoiter en terre italienne et arguant des liens dynastiques entre les cours de France et de Naples pour revendiquer un droit

(1) Phillips, The Confédération qf Europe, 2e édit., p. 195 et suiv.

(2) Capo d'Istiïa portait le prénom de Jean.

(3) Mettebnich, Mémoires, t. III, p. 337, 363.

de priorité au regard de l'intervention que le mouvement insurrectionnel en cause pouvait réclamer, Alexandre prit péremptoirement parti contre ses « protégés » français, pour Metternich, qui pourtant jugeait à propos de recourir à une nouvelle consultation des cinq grandes puissances. A la faveur de la tension qui se reproduisait dans les rapports entre Saint-Pétersbourg et Paris, il comptait obtenir facilement un blanc-seing pour l'opération de haute police qu'il avait déjà entamée et dont il entendait garder le commandement. Mais, plutôt qu'à un congrès, il imaginait le demander à une conférence permanente des ambassadeurs accrédités à Vienne, dont la docilité lui semblait garantie par le diplomate qui y représenterait la Russie. C'était le dernier rejeton, sans postérité mâle, d'une lignée de grands seigneurs, fastueux, ignares et indolents. « Deux ou trois fois vingt-quatre heures après un entretien avec Golovkine, écrivait Metternich à Mme de Lieven, je reste prolixe, entortillé et tant soit peu boursouflé. Le moral peut enfler comme une jambe (1). » Ainsi fut conçue à cette époque l'idée de l'organisme diplomatique qui, cent ans plus tard seulement, devait être appelé à un si grand rôle. En 1820, Alexandre n'a pas été tenté d'en faire l'expérience, bien qu'il dût plus tard y prendre goût. Il connaissait la mesure de Golovkine et se livrer à Metternich n'était pas encore dans ses convenances. Il se réconciliait de plus en plus avec le ministre de l'empereur François et il découvrait des talents à Nesselrode, qui, depuis son séjour à Vienne en 1815, inclinait à y chercher des oracles ; mais il appréciait toujours Capo d'Istria dont les sentiments étaient en ce point très différents. Enfin et surtout, il voulait « faire lui-même ses affaires », et en dernier lieu la réunion d'un congrès à Troppau fut décidée, Alexandre objectant même à ce que la France y envoyât son représentant à Vienne, dont Chateaubriand allait dire quatre ans plus tard : « M. de Caraman qu'on a fait duc parce qu'il a été le valet de M. de Metternich (2). » L'amant de Mme de Lieven n'avait pas encore partie gagnée et le tsar allait le faire voir avant l'heure du rendez-vous.

(1) 3 mars 1819, comtesse de Lieven, Letlers, p. 228.

(2) Mémoires d'oulre-tombe, t. IX, p. 259; Capo d'Istria à Pozzo, Varsovie, 6 septembre 1820, Sbornik, CXXVII^ p. 455.

En route pour Troppau, il s'arrêta à Varsovie. La France y avait un agent, Nicolas d'Hédouville, frère de l'ancien ministre à Saint-Pétersbourg, auquel, pour la circonstance, Richelieu avait jugé à propos de donner un adjoint dans la personne d'un ancien commissaire des guerres, Bécheu de la Sancie, qui avait été quelque temps employé en Pologne. Il n'imaginait sans doute pas à quelle épreuve ce diplomate auxiliaire allait être soumis (1). Capo d'Istria accompagnait le tsar, et, aussitôt que Bécheu lui fut présenté, il fit voir que, contrairement à la présomption de Metternich, « le livre de l'Apocalypse » restait ouvert. Se ménageant un aparté avec l'agent français, prenant un air de mystère et recommandant au collègue de d'Hédouville le secret le plus absolu, même devant ce dernier, il s'ouvrit à lui en ces termes : « Votre gouvernement a, en ce moment, l'occasion de ressaisir et d'exercer l'influence qui lui appartient dans les affaires d'Europe. Il est le seul gouvernement constitutionnel établi sur le continent. Que le roi écrive lui-même aux rois d'Espagne et de Naples en leur proposant sa médiation. »

Bécheu ignorait que son gouvernement eût déjà réclamé le privilège dont il était invité ainsi à se prévaloir et que le gouvernement russe se fut précisément joint aux cabinets de Londres et de Vienne pour y objecter péremptoirement. En ce premier contact avec la diplomatie du tsar, son inexpérience ne lui permettait pas aussi de mettre en doute la valeur de l'ouverture qui lui était faite. Capo d'Istria insistait; il assignait à l'ancien commissaire des guerres un nouveau rendez- vous, où il annonçait qu'il lui remettrait « quelque chose d'écrit ». Après quoi, Bécheu

(1) Pour cet épisode, la correspondance de Capo d'Istria avec Richelieu et Pozzo et de La Ferronays avec Pasquier, en septembre 1820, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLXI et Sbornik, LIV et CXXVÎÏ ; Mémoire de Bécheu de la Sancie, envoyé en mission à Varsovie, avec notes marginales de Richelieu, sans date, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLXI, f. 74.

devrait se mettre immédiatement en route pour Paris et faire grande diligence en observant toujours un secret impénétrable sur l'objet de ce déplacement, car « si quelque chose en transpirait, Capo d'Istria ne répondait pas que le voyageur eût chance d'arriver à destination ».

Bécheu ne douta encore pas que le ministre du tsar parlât au nom de son maître et il ne se peut guère d'ailleurs qu'Alexandre ait été entièrement étranger à cette démonstration. Pourtant, au jour par lui fixé, Capo d'Istria arriva les mains vides. L'empereur, expliquait-il, avait jugé que la démarche projetée serait imprudente. Il inclinait, en effet, à partager le sentiment des autres grandes puissances que « l'état de la France n'était pas devenu suffisamment rassurant » pour qu'on pût, sans danger, lui confier une mission comportant de graves responsabilités. Pourtant encore, Capo d'Istria ne donnait pas le projet comme abandonné. Il se disait au contraire persuadé que « le rôle de médiatrice n'échapperait pas à la France ». On devait seulement attendre que « les puissances alliées le lui conférassent ellesmêmes. » Et il ajoutait : « Ma politique à moi est hardie. Peutêtre trop. Je voulais vous faire forts. On vous donne le conseil de l'être. Tâchez d'en profiter. Au surplus, la Russie sera toujours l'alliée naturelle de la France (1). »

On a supposé que, dans l'intervalle de quelques jours qui a séparé les deux entrevues du ministre russe avec l'agent français, Alexandre avait été déconcerté par les nouvelles (découverte d'un complot en France, révolution au Portugal), qu'il recevait coup sur coup et qui semblaient justifier la politique violemment réactionnaire de Metternich. Cette explication paraît superflue. Le va-et-vient du balancier se poursuivait simplement. Pour la partie qu'il allait jouer à Troppau, Metternich marquait des points contre le tsar à Paris même, obtenant que Caraman fût envoyé au Congrès et que Richelieu se défendît devant le cabinet russe d'avoir prêté à l'Autriche des projets d'acquisition en Italie (2). Alexandre devait donc être porté à réagir de ce côté, en même temps qu'une entente avec la France lui était rendue

(1) Mémoire de Bécheu cité plus haut. Cf. Pasquieu, Mémoires, t. IVj p. 532 et suiv.

(2) Richelieu à Capo d'Istria, 29 septembre 1820, Sbornik, LIV, p. 553.

désirable par l'attitude de l'Angleterre. Mais, comme toujours il hésitait entre le pour et le contre.

Le cabinet de Londres prenait nettement position contre toute intervention collective dans les affaires de Naples, le principe en étant, observait-il, inconciliable avec le régime politique du Royaume-Uni. C'était aussi mettre en cause l'esprit même et le programme de la Sainte-Alliance, en donnant du poids aux accusations et aux méfiances que ce pacte faisait naître dans le monde européen. Alexandre ne pouvait manquer d'en être profondément blessé, et c'est à cette impression que semble devoir être rattaché le projet, conçu à ce moment, d'une publication qui, de façon éphémère il est vrai, a anticipé sur les recueils multicolores de documents, dont la mise périodique sous presse est entrée dans les habitudes de la diplomatie de notre temps. Le tsar prétendait que, par le dossier de sa politique ainsi ouvert, la Russie fût libérée du soupçon d'un attentat médité par elle contre Tindépendance ou l'intégrité des autres pays. Il parait aussi avoir plus ambitieusement visé à préparer par cette voie l'introduction de la langue russe dans le vocabulaire diplomatique de l'Europe. Le projet eut en 1823 un commencement d'exécution avec un premier volume, qui, sous la rédaction du comte Bloudov, comprenait les pièces les plus importantes produites ou recueillies au département russe des Affaires étrangères depuis les traités de Paris jusqu'au congrès de Vérone (i). Mais le second volume s'est fait attendre jusqu'à nos jours. Entre les deux pôles vers lesquels sa pensée et sa volonté gravitaient dans un flottement continu, Alexandre avait de l'entêtement mais point de persévérance, et il allait le montrer aussi à Troppau.

Les débats s'y ouvrant le 20 octobre, Castlereagh s'éleva dès la première heure avec force contre toute décision qui érigerait en loi générale et permanente, au bénéfice de toutes les puissances

(1) Le comte Bloudov et son temps, p. 132-134.

ou de l'une quelconque d'entre elles, le droit à intervenir dans les affaires intérieures des autres pays. Pour le tsar, c'était, précisément, toute la question. Or, il ne se trouvait pas plus près de s'y entendre avec Metternich lui-même. Gendarme de l'ordre européen, il jugeait bon que l'Autriche s'employât à détruire en Italie une constitution révolutionnaire née de l'émeute ; mais, libéral, il voulait qu'une fois remis en possession de sa souveraineté, Ferdinand fût astreint à en faire acte en octroyant à ses sujets « une charte raisonnable ». C'est ce que Metternich n'admettait pas. Le régime qu'il ambitionnait de restaurer à Naples était celui du pouvoir le plus absolu, sans que Castlereagh y objectât, dans l'idée que les institutions libres de son Angleterre n'étaient pas un article d'exportation et que les affaires intérieures de Naples ne la concernaient pas. Pour défendre sa thèse, Alexandre n'avait ainsi de recours possible qu'auprès du « seul gouvernement constitutionnel établi sur le continent », comme disait Capo d'Istria. Mais il avait trop oscillé et mis en méfiance Richelieu lui-même.

Envoyant Caraman à Troppau pour plaire à Metternich, l'ancien gouverneur d'Odessa s'était avisé de lui adjoindre La Ferronays pour ne pas trop déplaire au tsar, et les instructions données aux deux représentants de la France s'ajustaient comme elles pouvaient à cette double préoccupation. Ils devaient esquiver de prime abord, bien qu'avec les plus grands ménagements, une adhésion explicite au principe de l'intervention. En consentant ensuite au fait de l'intervention autrichienne, ils ne l'admettraient que « tempérée par quelque expédient qui offrît au roi et au ministère de Naples l'occasion et la possibilité de parvenir à un arrangement amical ». Si néanmoins, le prince de Metternich persistait à ne s'accommoder d'aucune réserve dans l'emploi de la force, « la France déclarerait qu'elle conservait la liberté de se conduire selon les circonstances. »

Porté à la connaissance du cabinet de Saint-Pétersbourg (1), ce programme n'était pas très clair, mais l'était assez pour qu'Alexandre l'interprétât comme un acte d'hostilité et presque

(1) Le duc de Richelieu à Capo d'Istria, Paris, 12 octobre 1820. F. de Martens, Recueil, t. XV, p. 5 ; cf. Rain, Alexandre 7er et les Révolutions nationales, p. 14.

de rébellion, en même temps que l'envoi de Decazes à Londres en qualité d'ambassadeur l'inclinait au soupçon d'une entente entre la France et l'Angleterre. Sous cette impression, son premier mouvement fut de dicter à Nesselrode une dépêche prescrivant à Pozzo de tenir à Richelieu un langage qui ie rappellerait au souvenir d'Odessa et des accords secrets d'Aix-la-Chapelle : « Le salut de la France exige impérieusement », y était-il dit, « qu'elle reste fidèle aux principes d'une alliance qui lui a deux fois rendu sa vie politique et sa liberté. Il ne pourrait arriver rien de plus malheureux au gouvernement français que de prendre une attitude qui pourrait faire craindre que, placé hors de cette alliance tutélaire, il rapproche et amène le casus fœderis et belli, stipulé dans une occasion récente et solennelle, par un acte spécial qui n'admet pas deux interprétations (1). »

Mais, l'instant d'après, le retour du balancier faisait que le souverain tendait l'oreille à Capo d'Istria et approuvait, sous sa rédaction, une note dont la lecture portait Metternich à traiter l'auteur de « fou fieffé et complet ». Maintenant le principe d'une intervention collective en Italie, le Corfiote lui donnait pour but l'établissement à Naples d'un régime propre à satisfaire « le vœu national » sur la base de la liberté. « Je ne connais que le vœu des carbonari, » répliquait rageusement le ministre de l'empereur François (2). Son habileté n'y suffisant pas, c'est un coup de fortune accidentel qui allait lui donner la possibilité d'orienter dans le sens désiré et de fixer au moins momentanément l'oscillante vo on é que Capo d'Istria et Nesselrode ne cessaient de tirer à hue et à dia.

Le jour même, 9 novembre, où partait pour Paris la dépêche, dictée ab irato, à l'adresse de Pozzo, le tsar recevait de Saint- Pétersbourg la nouvelle d'une révolte qui s'était produite au

(1) Nesselrode à Pozzo, Troppau, 9 novembre 1820, Sbornik, CXXVIÏ, p. 494.

(2) Metternich, Mémoires, t. III, p. 379 ; Stern, Geschichte Europa'sl t. II, p. 131.

Siémionovski, son régiment favori. En lui-même, le fait n'avait rien qui pût surprendre le souverain ou lui donner un motif d'appréhension sérieuse. Des algarades isolées de ce genre se multipliaient depuis quelque temps dans tous les corps de troupe, mais se laissaient réprimer facilement. En outre, l'incartade du Siémionovski était due à des circonstances très spéciales. Bénéficiant en tout temps d'un traitement de faveur, les hommes de ce régiment avaient en dernier lieu pris des habitudes d'enfants gâtés, par le fait d'un colonel débonnaire et d'un lot d'officiers qui, acquis aux idées libérales, étaient encouragés par le souverain lui-même à s'en inspirer dans leurs commandements (1). Sous l'influence de cette dernière cause, un certain relâchement de la discipline devenait apparent dans le corps de la garde tout entier, et, sur l'avis d'Araktchéiév, Alexandre avait pris récemment le parti d'y obvier en donnant aux régiments de nouveaux commandants, Allemands pour la plupart. Au Siémionovski, Potemkine, un neveu du favori de Catherine, avait été ainsi remplacé par Schwartz, officier connaissant son métier, mais pas un barine comme l'autre, un homme grossier, avec des états de service médiocres, — « colonel, et pas même la croix de Saint- Georges ! » observaient les soldats, — donc sans prestige, et visant à y suppléer par une exagération des méthodes prussiennes (2).

Le 28 octobre, à 11 heures du soir, une compagnie se mutina, les hommes déclarant qu'ils ne pouvaient supporter plus longtemps les mauvais procédés de cet « étranger ». Comme on leur faisait prendre les arrêts, des soldats appartenant à d'autres compagnies se portèrent au secours des camarades punis, essayant de les libérer. Ils ne se livraient cependant à aucune violence et

(1) Le comte Bloudov et son temps, p. 139 et suiv. ; Kropotov, Biographie du comte M.-N. Mouraviov, p. 152 et suiv. ; le même, dans Archives russes, 1870, p. 1777 ; Lœwenstern. Mémoires, édition française, t. II, p. 215.

(2) Engelhardt, « Mémoires, » Bibliothèque internationale, XXIV, p. 8 et suiv. ; Gretch, Mémoires, p. 326 et suiv. ; Jikharév, dans Messager de V Europe, 1871, t. VII, p. 198 ; Ryléiév, dans Ancienne Russie, 1871, t. IV, p. 523 et suiv. ; le même, dans Bibliothèque des Décembristes, t. III, p. 42 et suiv. — Cf. Ancienne Russie, 1873, t. I, p. 786 et suiv. ; Mme Smirnova, dans Archives russes, 1903, t. 1, p. 279 et suiv. ; Archives Vcrontsov, t. XXIII, p. 420 ; Siémiévski, les Idées des Décembristes, p. 134 et suiv.

ne songeaient même pas à prendre les armes. Sans trace de complot, ni même d'action concertée, simple coup de tête, cette émeute n'aurait pas duré plus d'une heure, si les autorités compétentes s'étaient employées énergiquement à y mettre fin. Schwartz se cachant, Araktchéiév faisant le mort et le grand-duc Michel, chef divisionnaire, agi sant avec mollesse, elle se prolongea jusqu'au matin. Cependant, ordre étant donné, à ce moment, aux rebelles de se rendre à la forteresse, ils obéirent sans mot dire.

Aussi bien, les premiers rapports envoyés à Troppau présentèrent l'incident comme insignifiant. Ne lui reconnaissant aucun caractère politique, ils en attribuaient toute la responsabilité aux maladresses de Schwartz (1). Écrivant de Saint-Pétersbourg à son mari, Mme de Nesselrode traitait l'affaire de bagatelle et raillait « les poltrons qui faisaient d'une mouche un éléphant ». De même l'impératrice Elisabeth, dans une lettre adressée à sa mère (2).

On a voulu qu'Alexandre ait été porté à une impression contraire par Metternich, qui, ayant eu, le premier, nouvelle de l'événement du 28 octobre, se serait ainsi trouvé en mesure de le représenter sous un aspect propre à alarmer le souverain. En fait, le courrier autrichien n'a pas devancé le courrier russe qui, d'après une légende très accréditée (3), se serait mis en retard intentionnellement, et, informé de l'événement par le tsar luimême, le ministre de l'empereur François ne s'est pas tout d'abord avisé du parti qu'il pouvait en tirer et a traité la mutinerie de « boutade », appréciation qu'Alexandre semble avoir partagée

(1) Rapport du prince Vassiltchikov, avec annotations d'Alexandre Ier, dans Archives russes, 1876, t. ÏI, p. 126 ; cf. Schilder, Alexandre Ie1, t. IV, p. 523 et suiv., grand-duc Nicolas, Alexandre IeT, t. II, p. 539 et suiv. Rapports de Routourline et de Miloradovitch, dans Sbornik, CXXI, p. 471 et suiv., et Bogdanovitch, Alexandre 7er, t. V, p. 513 et suiv. Lettre du grandduc Michel à Alexandre Ier, 1er novembres 1820, dans Schilder, Nicolas IeT, t. I. p. 599 et suiv. ; cf. Vadkovski, « Mémoires », Ancienne Russie, 1873, t. VII, p. 635 et suiv., ; Kartsov, même recueil, 1883, XXXVII, p. 685 et suiv. ; XXXVIII, p. 62 et suiv.

(2) Nesselrode, Lettres, t. VI. p. 106; grand-duc Nicolas, Elisabeth, t. III, p. 156.

(3) Recueillie en Russie et au dehors par tous les ouvrages de vulgarisation et même quelques autres, v. Joyneville, Life and Times of Alexander I, t. III, p. 299.

au premier moment (1). Le Siémionovski lui était cher à divers titres. Prince héritier, il avait à plusieurs reprises puisé dans la caisse du régiment, grâce à la complaisance du général Niédobrovo qui en était le chef à cette époque (2). Empereur, c'est par lui qu'il avait été d'abord acclamé. Il devait donc à son endroit incliner à l'indulgence. Mais bientôt, frappant son esprit, qui, toujours ombrageux, se trouvait particulièrement impressionné dans ce sens par les événements de France et d'Italie, d'Espagne et de Portugal, certains détails dans celui du 28 octobre, successivement portés à sa connaissance, lui en faisaient prendre une autre idée. Le jour où la mutinerie s'était produite se trouvait être celui-là même où les deux impératrices avaient quitté Tsarskoié et Pavlovsk, rentrant à Saint-Pétersbourg. D'où le soupçon d'un attentat qui les aurait visées. Tout en présentant l'incident sous un jour des plus rassurants, le commandant du corps de la garde, prince Vassiltchikov, engageait le souverain en des termes extrêmement pressants à hâter son retour. Il n'en indiquait pas la raison, qui n'eût pas inquiété le tsar, et il ne l'en alarmait que davantage. Après le départ du maître pour Troppau, il avait reçu une dénonciation se rapportant à l'existence d'une société secrète, dont deux officiers du Siémionovski, les frères Mouraviov-Apostol, Mathieu et Serge, faisaient partie. N'ayant pas de chiffre, il n'osait confier à la poste ce renseignement, qui n'eût rien appris à l'élève de La Harpe ; Alexandre suivait de près, depuis le premier jour, la vie de ces groupements, dont il avait lui-même favorisé la formation. Mais les réticences de Vassiltchikov devaient lui paraître suspectes, et, d'autre part, brouillés à ce moment à cause d'une belle Polonaise dont ils se disputaient les faveurs, un des colonels de la garde, Boutourline, et le gouverneur militaire de Saint-Pétersbourg, Miloradovitch, envoyaient des rapports contradictoires. Les correspondances non officielles ne reproduisaient pas aussi, toutes, la note opti-

(1) Metternich, Mémoires, t. III, p. 377 ; cf. Archives russes, 1868, p. 1320 ; Lectures à la Société d'histoire, 1864, livre IV, 5e partie, p. 189-192 ; Engelhardt, Mémoires, p. 235 ; Siémiévsxi, les Idées des Décembristes, p. 149-150; même auteur dans le Passé (Byloié), 1907, n° 3.

(2) Invalide russe, 1865, n° 263 ; cf. Dirine, Histoire du régiment Siémîonovski, t. I, p. 14; I. Ratchinski, dans Archives russes. 1902, t. XI, p. 413.

miste de Mme de Nesselrode. Araktchéiév insinuait que la mutinerie n'était pas le fait des soldats seuls et le chef de tous les « généraux du jour », Zakrevski, parlait d'une proclamation révolutionnaire lancée à cette occasion (1).

Le porteur du premier rapport envoyé à Troppau était luimême fait pour suggérer au destinataire l'idée d'une connexion entre l'incartade du Siémionovski et le mouvement révolutionnaire. Ancien officier de ce régiment d'où il avait passé récemmen. aux hussards de la garde du corps, aide de camp du prince Vassiltchikov et témoin oculaire de l'incident» il avait paru qualifié de tous points pour cette mission. Tout en appréciant son intelligence et son savoir, Alexandre le jugeait cependant capable de justifier l'épigramme que Pouchkine traçait au bas de l'un de ses portraits : « A Rome il eût été un Brutus ; à Athènes un Périclès ; chez nous, il est officier de hussards (2). » C'était le révolté d'un avenir prochain, en guerre avec le régime politique, l'Eglise officielle et la société de son pays, l'auteur de la célèbre « Lettre philosophique », publiée en 1836, P. Tchaadaiév (3).

Au bout de huit jours, sans que Metternich y fût pour rien, le souverain se trouva dans un paroxysme d'inquiétude et d'irritation. D'Occident, imaginait-il, la Révolution avait pénétré en Russie et l'armée y prenait la tête du mouvement, représentée par un corps de troupe dont il s'était plu à dire : « Le Préobrajenski est le régiment du tsar ; le Siémionovski est mon régiment. » L'ob evation ne lui échappait pas que c'était en partie son œuvre et sa colère n'en était que plus grande. Le 17 novembre, « après une semaine de réflexion », comme il prenait soin de le noter, il expédia à Saint-Pétersbourg un « ordre du jour » prescrivant que l'effectif entier du Siémionovski, officiers

(1) Archives russes, 1875, t. I, p. 339 et suiv. ; Sbornik, LXXIII, p. 26, 112 ; Bogdanovitch, Alexandre 7er, t. V, p. 527.

(2) Pouchkine, Œuvres, t. I, p. 180. L'inscription est de 1817.

(3) V. sur lui : Longuinov, dans Messager russe, 1862, novembre, p. 119 et suiv. ; Jikharev, dans Messager de VEurope, 1871, t. VII, p. 172 et t. VIII, p. 9 et suiv. ; Sverbéiév, dans Archives russes, 1868, p. 976 et suiv. ; Pypine, Opinions littéraires, p. 141 et suiv. Après son voyage à Troppau, le bruit fut répandu qu'il avait trahi ses camarades, pour obtenir le rang d'aide de camp de l'empereur. Il en fut porté à quitter le service et s'est voué à l'activité littéraire. Une édition de ses œuvres choisies a été publiée à Paris en 1862. L'édition complète est de 1914.

62 LE RÈGNE D'ALEXANDRE p»

et soldats, fût versé dans la ligne, d'où un nombre d'hommes correspondant serait tiré pour reconstituer le régiment (1). En même temps, écrivant à Vassiltchikov, il faisait valoir la modération de cette mesure, a la plus humaine qu'il fût possible de prendre ». « Le régiment n'est pas cassé, » observait-ii ; « il est maintenu, ainsi que son nom et son uniforme. Personne n'est fusillé, ni passé par les verges, pas même touché du doigt (2) ! »

On peut admettre que cette fois encore le souverain n'ait pas pris conscience de tout ce que ce commentaire portait de révoltante hypocrisie. Pour des hommes faisant partie de la garde, le renvoi dans la ligne équivalait à une dégradation ; « Tordre du jour a spécifiait en outre qu'un certain nombre de soldats, et jusqu'à 166 par compagnie, seraient, comme meneurs présumés, traduits devant un conseil de guerre, et cela sousentendait une condamnation à des peines qui, variant entre 50 coups de knout et 6 000 coups de baguettes, c'est-à-dire entraînant pratiquement la mort dans d'affreux tourments, allaient en effet être prononcées. Le souverain devait, à la vérité, adoucir quelques-unes de ces sentences ; mais il en a aussi aggravé d'autres, non sans que la rédaction de l'arrêt définitif fût conçue de façon à donner l'impression que, fidèle à ses principes humanitaires, le tsar avait, dans tous les cas, usé de clémence (3).

A Vassiltchikov Alexandre adressait en même temps un long questionnaire, en style de juge d'instruction, où, convertissant en conviction décidée l'insinuation hasardée par Araktchéiév, le souverain s'arrêtait à l'idée d'un complot dont la mutinerie du Siémionovski aurait été l'ouvrage, aux mains de meneurs d'un plus haut rang, militaires ou même civils. Un aveu dans ce sens se laisse reconnaître dans un propos attribué par l'un des futurs Décembristes à un autre, qui, auteur d'une étude sur l'affaire du 28 octobre, a dû être bien documenté. Au rapport de Batiénkov, Ryléiév lui aurait dit : « Un régiment entier peut se trouver du côté des libéraux... Une occasion pareille a déjà été manquée

(1) Bogdanovitch, Alexandre ItT, t. V, p. 517 et suiv. ; Sjémiévski, les Idées des Décembristes, p. 156.

(2) Troppau, 22 novembre 1820, Archives russes, 1875, t. I, p. 349.

(3) Grand-duc Nicolas, Alexandre ier, t. I, p. 253 et suiv.

avec le Siémionovski (1) ». Mais Ryléiév était poète, et, en fait, suppléant à la carence des grands chefs, qui certainement n'avaient péché, en cette occasion, que par défaut de courage ou de savoir-faire, tous les subalternes du Sïémionovshi s'é; aient employés de leur mieux à retenir et calmer les mutins. D'autre part, la proclamation mentionnée par Zakrevski n'avait pas été, comme il le disait, saisie sur un officier du régiment. Ramassée dans la cour de la caserne et œuvre d'un isolé, elle ne semble avoir eu aucun rapport avec la rébellion (2). Dans une certaine mesure cependant encore, Alexand :e voyait juste. De plus en plus fréquents depuis quelque temps, aussi bien dans les rangs que dans les états-majors même (3), de tels actes d'indiscipline étaient bien la manifestation plus ou moins réfléchie d'un état

d'esprit qui, se propageant de haut en bas, se trouvait en liaison avec un mouvement libéral, sinon encore révolutionnaire, en déve-

oppement. Et d'autre part, sans importance en lui-même, l'événement du 28 octobre en prenait, à raison de l'ambiance dans laquelle il se produisait : il y faisait l'effet d'un détonateur. L'acte de quelques soldats du Siémionovski n'était bien qu'une « boutade », comme disait Metternich, mais une commotion en résultait avec des symptômes alarmants. Revenant su? sa première impression, la comtesse de Nesselrode écrivait quelques semaines plus tard à son mari : a Nous sommes sur un volcan ; il n'y a à ce sujet aucun doute et je n'exagère rien... ïl n'y a que la présence du souverain qui puisse nous sauver. Le soldat raisonne, juge... On est si peu sûr de la garnison que, s'il y a ordre de punir en l'absence de l'empereur, on ne peut assurer qu'elle restera tranquille... Si je te faisais un recueil de ce qui se dit, de l'esprit qui règne dans cette troupe, tu en frémirais... En pensant au feu qui couve ici, cela devient curieux de vous voir vous occuper des affaires de l'Europe (4). » « C'est la révolution qui commence ! » entendait dire, de son côté, e publiciste Glinka (5). C'était, en effet, un commencement, bien que la marche du

(1) Bibliothèque des Décernbristes, 1907, t. III, p. 42 et suiv.

(2) Schildkr, Alexandre IeT, t. IV, p. 186 et note 229.

(3) V. baron de Damas, Mémoires, t. I, p. 94.

(4) 24 novembre 1820, Nesselrode, Lettres, t. VI, p. 110.

(5) Siémiévski, les Idées des Décernbristes, p. 154.

phénomène dût être beaucoup plus lente que ne l'imaginaient des observateurs trompés par l'exemple des faits analogues en pays d'Occident. On doit aussi s'étonner qu'Alexandre n'ait pas, en hâtant son retour en Russie, suivi le conseil que Vassiltchikov n'était pas seul à lui donner. Pour n'y pas céder, il avait plusieurs raisons, dont il indiquait l'une et laissait deviner les autres. Répondant à Vassiltchikov, il expliquait que, le mouvement révolutionnaire procédant du dehors, il se trouvait, pour le combattre, mieux placé encore à Troppau qu'à Saint-Pétersbourg. Il ne disait pas que, se plaisant là où il était, il cherchait des prétextes pour y rester jusqu'à supposer qu'en portant les soldats du Siémionovski à se mutiner, on avait cherché précisément à lui faire quitter la besogne salutaire à laquelle il s'employait (1) ! Encore moins avouait-il qu'aimant à jouer avec le feu, il préférait, quand la flamme montait trop haut, laisser aux autre le soin de l'éteindre, à quelle fin il allait donner à ses collaborateurs des moyens suffisants. Avant de quitter la Russie, il avait chargé Vassiltchikov d'étudier le projet d'une organisation de police spéciale, qui aurait pour objet la surveillance des réunions privées d'officiers (2). Mais lui-même prétendait faire œuvre plus efficace dans ce sens, en s'attaquant aux foyers occidentaux de l'incendie et ici Metternich trouvait sa chance. « L'affaire du Siémionovski, » écrivait Gentz le 17 novembre, « n'a rien de commun avec es grandes Weltkrankheiten du moment, mais au point de vue diplomatique, l'incident est d'un intérêt capital (3). »

Dix jours plus tard, le ministre de l'empereur François allait, en effet, noter dans son journal : « On dirait que c'est d'aujourd'hui seulement que le tsar fait son entrée dans le monde et

(1) Alexandre à Araktchéiév, Troppau, 17 novembre 1820, grand-duc Nicolas, Alexandre IeT, t. II, p. 614; à Vassiltchikov, 10 novembre 1820^ Ancien et Nouveau Temps, 1913, t. XVI, p. 28.

(2) Sbornik, LXXIII, p. 26, 116; Archives russes, 1875, t. II, p. 66; Ancienne Russie, 1882, t. XXXIII, p. 217 et suiv.

(3} Briefe an Pilât, t. I, p. 446.

qu'il ouvre les yeux. Il en est actuellement au point où j'étais arrivé il y a trente ans (1). » Metternich avait, dans l'intervalle, obtenu l'adhésion du tsar à un projet de résolution ainsi libellé : « Les États faisant partie de l'alliance européenne qui auront subi dans la forme de leur régime intérieur une altération opérée par la révolte et dont les suites soient menaçantes pour d'autres Etats cesseront par là même de faire partie de cette alliance et en resteront exclus jusqu'à ce que leur situation présente des garanties d'ordre et de stabilité... Les puissances alliées emploieront pour les ramener au sein de l'alliance premièrement les démarches amicales et en second lieu une force corrective. »

La signature de l'Angleterre et de la France elle-même au bas de ce texte ne pouvait être raisonnablement attendue, et elle fut refusée, en effet, par la première d'emblée et avec fracas, « en cassant les vitres », selon l'expression de Richelieu, par la seconde plus timidement, après des atermoiements qui devaient se prolonger jusqu'en janvier et aboutir à une acceptation de principe, accompagnée de réserves qui lui enlevaient toute valeur pratique. « Enfin, c'est chose faite et nos plénipotentiaires ont accédé, » allait écrire Richelieu à Pozzo le 7 février 1821 ; « nous ne les désavouerons pas, mais nous n'irons pas plus loin (2). » Néanmoins Metternich tenait « son » Alexandre, et, avec lui, l'inséparable François-Guillaume. Pour sauver les apparences, l'Autriche, la Prusse et la Russie décidaient de ne pas publier de procès-verbaux officiels (3), et, en notifiant leur accord aux petites puissances, elles annonçaient que l'adhésion de l'Angleterre et de la France était sollicitée et ne faisait pas de doute. En outre, le tsar adressait à Pie VII, au nom de ses alliés comme au sien, une demande de médiation pacifique entre le roi de Naples et le parti révolutionnaire, à l'effet d'éviter l'intervention arméj de l'Europe (4). Enfin, décision était prise par la nouvelle

(i) Metternich, Mémoires, t. III, p. 379.

(2) Sbornik, t. LIV, p. 585.

(3) Un journal delà conférence rédigé par Gentz s'est conservé aux archives de Vienne et a été utilisé par Stern, Geschichie Europa's, t. II, p. 129 et suiv.

(4) 12 décembre 1820, publiée dans la Civïlta Catolica, février 1899; reproduite dans Archives russes, 1899, t. I, p. 687. Pour les autres détails, v. Debidour, Histoire de la diplomatie de l'Europe, t. I, p. 147-153 ; F. de Martens, Recueil, t. XV. p. 6 ; Sbornik, t. LIV, p. 574, 578 et suiv.

66 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er

triplice de transférer le congrès à Laybach, où le roi Ferdinand IV était invité à se rendre et où, concurremment avec les préparatifs faits en vue de l'occupation militaire de son royaume, le simulacre d'une procédure de conciliation serait poursuivi.

Capo d'Istria accompagnant encore Alexandre dan ce déplacement, Metternich gardait quelque méfiance au sujet d'une influence que, par moments, Nesselrode lui-même paraissait subir, écrivant à sa femme : « Si jamais Capo d'Istria devait quitter l'empereur, je ne resterais pas un instant moi-même, par la raison très simple que je ne me sens pas assez de force pour conduire la barque tout seul et qu'un second mariage dans le genre de celui-ci n'est pas possible. Ce n'est qu'avec un homme aussi délicat et d'un caractère aussi parfait qu'une position pareille est tenable (1). » Après quelques jours cependant de séjour à Laybach, Metternich fut rassuré. Il compara Nesselrode à « une truite de torrent, qui, de flasque qu'elle était dans l'eau douce et stagnante, s'est trouvée ragaillardie depuis qu'on lui a donné un peu d'eau vive » ; il vit « se creuser toujours davantage l'abîme qui séparait l'empereur du poète du congrès », comme il appelait Capo d'Istria, et, en effet, dès le 23 février, après une suite d'entretiens presque quotidiens avec le tsar, « à une table de thé », il se trouva en mesure d'écrire : « Le plus fort a entraîné le plus faible, conformément aux lois de la mécanique, de la physique et de la morale. Capo d'Istria est à bas (2). »

A cette conversion définitive, autant que le définitif pouvait entrer dans le jeu de ses évolutions morales, Alexandre s'était préparé par une lecture fervente des saintes Ecritures et en particulier du second chapitre de l'Apocalypse, précisément, ouvrage que, correspondant assidûment à son sujet avec le souverain, la princesse Mechtcherski interprétait apparemment dans un autre

(1) Laybach, 9 janvier 1821, Nesselrode, Lettres, t. VI, p. 113.

(2) Metternich, Mémoires, t. III, p, 376, 381, 451, 456, 457.

sens que Capo d'Istria ou son ennemi autrichien (1). Il avait médité également sur le livre de Job, où il avait, disait-il, « découvert beaucoup d'analogie avec sa propre situation ». Mais il s'était aussi et surtout livré à la consultation des textes sacrés, par voie du tirage au sort, selon la pratique courante des mystiques, et, après de pénibles tâtonnements, il était arrivé ainsi à reconnaître, dans le livre de Judith, une injonction impérieuse à engager la lutte contre « l'hydre révolutionnaire », comme les habtitants de Béthulie s'étaient armés contre Nabuchodonosor (2). Tout en vantant, cependant, les bienfaits de « la paix intérieure » et de « l'harmonie parfaite » qu'il devait à ces pieux exercices, il n'avait pas laissé de donner, en les poursuivant, des signes de nervosité et de trouble mental, qui, par moments, confinaient à l'égarement, ainsi qu'en témoigne sa correspondance même avec ses confidents spirituels, dont le prince Gaîitzine et Kochéiev faisaient aussi partie, et, pour l'en tirer, l'éloquence persuasive de Metternich semble avoir eu plus d'efficacité que les oracles inspirés de « celui qui tient les sept étoiles dans sa main droite ». En mars, Ferdinand fut à Laybach ; les troupes autrichiennes, sous le commandement du général Frimont, franchirent le Pô; et, réconforté, le tsar se crut en mesure de ramener la France dans l'obédience, en la mettant, comme il se mettait lui-même^ sous le commandement de Metternich. Précisant des insinuations déjà antérieurement faites à La Ferronays, il lui donnait à entendre que son gouvernement se devait d'entreprendre en Espagne la tâche que l'Autriche assumait en Italie. Maîtrisé par Louis XVIII, Richelieu n'avait cependant pas changé de sentiment et s'en était expliqué catégoriquement avec Pozzo que le tsar venait d'appeler à Laybach. Ce serait, observait-il, renouveler l'erreur de Napoléon, et les résultats obtenus en Italie par les soldats de l'empereur François n'étaient pas encourageants : leur présence à Naples provoquait un soulèvement révolutionnaire au Piémont, et la cour de Vienne paraissait elle-même déconcertée (3). Mais Alexandre était lancé à fond et, dans la

(1) Archives russes, 1886, t. III, p. 405.

(2) Grand-duc Nicolas, Alexandre Ier, t. I, p. 241 et suiv. ; p. 552, 559 et suiv.

(3) Sbornik, t. LIV, p. 585.

voie où l'avait engagé le prophète que Mme de Lieven inspirait et que le tsar confondait avec le visionnaire de Pathmos, il ne connaissait plus d'obstacles. En quelques jours, des ordres de mobilisation furent expédiés et Iérmolov rappelé du Caucase, pour prendre le commandement d'une armée de 100 000 hommes qui prêterait main-forte à l'Autriche en Italie. La garde devait prendre part à l'expédition.

Le souvenir des démêlés de Souvorov avec le Hofgriegsrath faisait que l'ancien chef d'état-major de la 2e armée en 1812 envisageait sans plaisir le nouvel emploi qu'on lui donnait (1), et Vassiltchikov, de son côté, concevait des appréhensions d'une autre nature. Il croyait s'apercevoir que, sympathisant avec les insurgés d'Italie, les plus jeunes officiers de la garde avaient de la répugnance pour la tâche qui leur était destinée. « Faites taire la jeunesse au moyen de quelques arrestations, » répliquait rudement le chef de l'état-major général, Volkonski. « Hélas ! il y a t op de bavards! » objectait Vassiltchikov. Et il adjurait encore le souverain de hâter son retour « pour prévenir un orage », dont l'impératrice Elisabeth commençait aussi à pressentir l'approche (2).

Alexandre ne se laissait pas ébranler. Pour dissiper les nuages qui paraissaient au ciel russe, il croyait travailler le plus utilement à Laybach même, et, si l'état des esprits dans la garde présentait quelque danger, comme l'affaire du Siémionovski pou: vait le faire supposer, la mise en campagne de ce corps y obvierait le mieux, en éloignant les « bavards » de Saint-Pétersbourg. Cette considération n'était même pas étrangère à la décision prise par le tsar de venir en aide à son alliée. Mais encore, dans le fond, il se refusait à prendre de ce danger l'idée qu'on voulait lui donner. Avec un souverain « dont la personne valait toutes les constitutions », selon le mot de Mme de Staël, et qui s'employait lui-même à la diffusion des idées libérales, ses sujets n'avaient, pensait-il, aucun sujet de plainte sérieux. Ces idées, maintenant encore, Alexandre prétendait n'en rien répudier, ainsi qu'il s'en expliquait ingénument avec La Ferronays : « Ce que j'ai été.

(1) Iérmolov, Mémoires, t. II, p. 125.

(2) Schilder, Alexandre Jer, t. IV, p. 192-193 ; grand-duc Nicolas, Eli" sabelh, t. III, p. 175.

ALEXANDRE ET MBTTERNICH 69

je le guis et le serai toujours, » lui disait-il. « J'aime les institutions constitutionnelles et je pense que tout honnête homme doit les aimer, mais peut-on les introduire indistinctement dans tous les pays? » Il convenait que l'opération militaire exécutée en Italie affectait un caractère déplaisant ; mais, l'Autriche et la Prusse la réclamant, devait-il briser la grande alliance, au risque d'autres et plus grandes catastrophes (1)?

En fait, il ne répudiait même pas Capo d'Istria, quoi qu'en pensât Metternich. De même que, par un ordre envoyé de Laybach, il autorisait le retour à Saint-Pétersbourg de Spéranski, événement qui produisait sur place une sensation énorme et pouvait passer aussi pour un témoignage de fidélité au passé, donné par le souverain, si grandement que ses décisions de la dernière heure et ses professions de foi nouvelles l'en montrassent détourné. Il y demeurait en effet attaché par des liens multiples que la nature elle-même de son esprit et de son tempérament l'empêchait de briser. Tandis qu'il concertait avec Metternich les moyens de terrasser « l'hydre révolutionnaire », une nouvelle arrivait à Laybach qui le montrait en complicité avec le monstre dans un autre attentat : dans les provinces moldo-valaques et en Grèce, une insurrection venait d'éclater sous le commandement d'un aide de camp du tsar et avec la connivence avérée de l'un de ses ministres. Et cet autre événement mettait en jeu tous les intérêts russes en Orient, dans des conditions que la politique du tsar leur rendait extrêmement préjudiciables.

(1) Schilder, Alexaàdre IeT, t. IV, p. 194. La correspondance du comte de La Ferronays pendant le congrès de Troppau et de Laybach ne s'est pas conservée au dépôt du quai d'Orsay.

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