CHAPITRE IV
La cause de l'indépendance grecque évoquée à Vienne. Démêlés entre la Russie et la Turquie. L'organisation et l'activité des hétairies. Appui qui leur est donné par Capo d'Istria. Le soulèvement dans les Balkans. Un aide de camp du tsar est à sa tête. Accord d'Alexandre et de Metternich pour le désapprouver. Ypsilanti désavoué. — TI. Revirement. Tension des rapports entre le gouvernement russe et la Porte. Stroganov à Constantinople. Le mouvement insurrectionnel et les représailles. Les atrocités turques. Protestation des puissances chrétiennes. L'Angleterre refuse de s'y associer. Le roi Georges III « ami et allié du Sultan ». — III. Agitation philhellène en Russie. Mme de Krûdener à Saint-Pétersbourg. Alexandre entraîné par le courant. Appel aux alliés pour une action commune en Orient et ultimatum à la Porte, Stroganov quitte Constantinople. — IV. Alexandre abandonné par ses alliés du premier degré. Recours à la France. Ouvertures faites au comte de La Ferronays. L'entente à deux. Manifestations contraires du tsar. - — V. Désir qu'il a de prendre les armes et raisons qui l'en détournent. Lieven, Castlereagh et Metternich à Hanovre. Les aveux de l'envoyé d'Alexandre. La commande de la manœuvre diplomatique en Orient passe aux mains du consortium anglo-autrichien. Situation embarrassée et humiliée du tsar. — VI. Appel à l'Autriche. Metternich mis en demeure de « faire son devoir ». Tatichtchev à Vienne. Alexandre demande qu' « on lui remette de l'ordre dans la tête ». Projet d'un nouveau congrès. — VII. Le tsar de plus en plus déconcerté. Renvoi de Mme de Krûdener. Abandon de la politique séculaire de la Russie en Orient.
Au congrès de Vienne déjà, Capo d'Istria avait, on en a souvenir (1), réussi à intéresser son maître au sort des populations chrétiennes impatientes de secouer le joug ottoman, en même temps qu'Alexandre Stourdza faisait goûter au tsar la lecture d'un mémoire où il plaidait la cause de l'indépendance grecque.
(î) V. t. II, p. 298,. de cet ouvrage. Cf. Pertz, Slein, t. IV, p. 300-303.
La diplomatie européenne se trouvait trop embarrassée, à ce moment, par trop d'autres problèmes pour qu'elle se souciât de prendre charge encore de celui-là. L'entreprenant Corfiote avait dû, en conséquence, se contenter d'une collecte, qu'il obtenait la permission d'opérer pour la création d'une hétairie de philomuses, dont l'objet avoué était d'aider les jeunes Grecs à acquérir de l'instruction (1).
Après le retour d'Alexandre en Russie, l'envoi d'un nouvel ambassadeur à Gonstantinople, où Stroganov remplaçait Italinski, avait fourni à Gapo d'Istria, devenu secrétaire d'État aux Affaires étrangères, l'occasion d'appeler l'attention du souverain sur les lacunes du traité de Bucarest. Alexandre s'était montré rebelle à l'idée d'introduire une demande de révision, en l'appuyant, comme le Corfiote l'eût voulu, par des démonstrations dans la mer Noire. Il avait, disait-il, assez guerroyé. Cependant, lui prescrivant d'exiger de la Porte des satisfactions et des dédommagements pour les manquements au traité qui lui étaient imputés, en même temps qu'il rejeterait péremptoirement les réclamations de même nature qu'elle produisait de son côté, les instructions de Stroganov (2) semblaient délibérément conçues de façon à provoquer un conflit armé. En outre, sous les yeux du tsar, Capo d'Istria se faisait l'agent officieux d'une propagande insurrectionnelle des plus vives, parallèlement développée dans les Balkans et en Grèce.
A Odessa, en territoire russe, fonctionnait depuis 1814, pour le même objet, une hétairie dite « amicale », dont les fondateurs étaient deux Grecs, Skoufas et Xanthos, avec le Bulgare Tsakalov, et dont les deux frères Ypsilanti, fils d'un hospodar de Valachie, devenaient les représentants à Saint-Pétersbourg. Transporté en 1816 à Moscou, le comité exécutif de cette société contractait en 1818 des relations secrètes et intimes avec l'ambassade russe à Constantinople, et, par l'intermédiaire des nombreux agents
(1) Capo d'Istria, « Mémoire pour l'empereur Nicolas Ier », Sbornik, t. III, p. 193-195 ; Jean Necroponte, publication posthume, p. 78 et suiv. ; Mendelsohn-Bartholdy, Geschichte-Griechenlands, t. I, p. 130; le même, Graf Kapodistrias, p. 35; le mfane, dans Histor. Zeitschrift, 1866, t. XVI, p. 310.
(2) Capo d'Istria, Aperçu de ma carrière ; Schilder, Alexandre IeT, t. IV, p. 8, 10, 450.
russes disséminés dans toute l'Europe du sud, il étendait son activité jusqu'à l'Adriatique. Un ancien collaborateur de Zoubov au troisième partage de la Pologne, chassé par Paul et maintenant employé par Alexandre en mission secrète à Trieste, Altesti, stimulait sous main cette agitation.
En 1819, Capo d'Istria lui-même, en compagnie d'un aide de camp général du tsar, Ozarowski, s'était rendu à Venise et à Gorfou, pour conférer avec les chefs grecs du mouvement. Il avait paru ensuite à Paris et à Londres, plaidant la cause de ses compatriotes. Après quoi, revenant à Saint-Pétersbourg, il y avait porté l'avis qu'un soulèvement dans la péninsule balkanique était inévitable à bref délai. L'année d'après, les hétairistes demandant à Alexandre Ypsilanti de se mettre à leur tête, il en référait au tsar, qui le renvoyait à Capo d'Istria, et, sans s'expliquer clairement, celui-ci donnait à entendre au prince non seulement qu'il était libre de sa décision, mais que, s'il répondait à l'appel de ses compatriotes, il serait soutenu (1).
Ypsilanti avait vingt-huit ans, le cœur chaud et l'esprit enthousiaste. Le 6 mars 1820, à la tête de quelques Grecs et Moldo- Valaques recueillis à Kichiniév, quartier général de l'armée russe du Sud, donc à l'ombre encore de son drapeau, il franchissait le Pruth, lançant une proclamation, où il se représentait positivement comme agissant avec l'aveu du tsar et ayant reçu l'assurance de son appui. Ni dans les Balkans ni dans l'Europe entière, personne n'en douta, le soupçon même gagnant les milieux diplomatiques que l'empressement de la Russie à prêter mainforte à l'Autriche dans la répression du mouvement insurrectionnel en Italie avait eu pour raison le dêsic de masquer sa connivence dans ce soulèvement gréco-moldave, beaucoup plus menaçant pour les intérêts de la monarchie habsbourgeoise (2). A la nouvelle de ce qui arrivait, le premier mouvement d'Alexandre fut cependant de consulter Metternich sur la décision à prendre. Ayant, à son ordinaire, balancé entre le pour et le contre, écouté Nesselrode, mais laissé faire Capo d'Istria, le souverain se trouvait réellement surpris par l'événement et jeté
(1) Mendelssohn-Bartholdy, loc. cit., t. I, p. 145.
(2) Metternich à Lebzeltern, Vienne, 18 juillet 1821, grand-duc Nicolas, Lebxdtern, p. 233 ; Sugenheim, Russlands Einfluss, t. II, p. 388.
dans une grande perplexité. L'opinion de Metternieh ne pouvait être douteuse. En quelques lieu qu'elle se produisît, et quelque but qu'elle se donnât, la révolution portait, pensait-il, le même visage et devait être pareillement combattue. Ni Pierre le Grand, ni Catherine, ni Paul lui-même n'auraient admis pareille généralisation, et, à un autre moment, l'élève de La Harpe y eût sans doute répugné aussi. Mais, à Laybach, « les lois de la mécanique, de la physique et de la morale » le poussaient, en effet, à un abandon chaque jour plus complet de son indépendance d'esprit aux mains du ministre de l'empereur François. En outre, Ypsilanti faisait abus des encouragements qu'il avait reçus.
Composant à son gré le faisceau de forces qu'il se targuait de faire concourir au triomphe de sa cause, et y conjuguant l'assistance du tsar avec l'effort des sociétés secrètes et l'élan spontané des peuples soulevés pour la conquête de leur liberté, il mettait l'associé politique de Metternieh en trop mauvaise posture. Le 15 mars, un courrier porta à Stroganov l'ordre de désavouer entièrement le jeune officier, qui était en même temps rayé des cadres de l'armée russe (1).
Quelques mois plus tard, Metternieh n'en allait pas moins écrire à Lebzeltern : « La révolution grecque est une œuvre russe par tous ses antécédents... Croyez-vous que les articles jacobins que vous trouvez dans les feuilles allemandes soient de nature à plaire à l'empereur Alexandre?... Eh bien, je sais de source certaine que beaucoup de ces articles sont fournis à nos misérables folliculaires par les missions de Russie et en particulier par celle de Francfort (2). » Et la presse allemande n'était pas seule à recevoir des inspirations dans ce sens de la même source. Le plus ardent défenseur de l'indépendance hellénique dans la presse parisienne, le Courrier français, était couramment désigné,
il) Pour cet épisode, outre les ouvrages déjà cités, v. Gervinus, Geschichte des XIX J '.. t. V, p. 91 ; Pantschoff, Kaiser Alexander und der Aufstand Ypsilantis; Stern, Geschichle Europa's, l. II, p. 195 et suiv. ; Mendelsohn-Bartholdy, GraJ Kapodistrias, p. 43 et suiv. ; Isambert, V Indépendance grecque, p. 36 et suiv. ; Béer, Die orienlalische Politik Oesterreichs, p. 271 et suiv. ; Rain, Alexandre Ier et les Révolutions nationales.
(2) Vienne, 18 juillet et 6 octobre 1821, grand-duc Nicolas, Lebzeltern, p. 233, 235.
de l'autre côté du Rhin, comme « le Moniteur russe » (1). La Ferronays, d'autre part, mettait en doute la sincérité du tsar dans la démonstration réprobative à laquelle il s'était porté au sujet d'Ypsilanti. L'envoyé de Louis XVIÏI à Saint-Pétersbourg s'attendait même à ce que le souverain russe sollicitât le concours de la France pour une action commune contre la Turquie, et les propos recueillis dans l'entourage du tsar lui faisaient croire que le beau-frère du futur roi des Pays-Bas serait disposé à payer cette complaisance avec la Belgique (2).
Metternich ne se dissimulait pas la difficulté que le tsar éprouvait à se déprendre entièrement de ses anciennes inclinations, comme aussi à rompre avec les traditions séculaires de la politique russe en Orient ; mais, bien que Gentz traitât de « fable » en ce point la « conversion a du souverain (3), son chef la tenait pour certaine et définitive, parce que forcée : l'Angleterre et la France elle-même l'abandonnant, l'alliance autrichienne s'imposait au tsar, avec toutes les servitudes qu'elle comportait. En exprimant cette conviction, Metternich écrivait encore : « Si jamais quelqu'un est devenu blanc, de noir qu'il était, c'est bien lui... » Et plus loin : « Il y a une chose absolument certaine aujourd'hui, c'est que rien ne peut plus les séparer (les deux empereurs) (4) ». Et, en fait, même après son retour à Saint-Pétersbourg, Alexandre parut pendant quelque temps justifier cette présomption. Ses troupes ne renouvelaient pas en Italie le compagnonnage d'armes illustré en 1799 par les journées de la Trebbia et de Novi. Les Autrichiens faisaient, en effet, diligence pour achever leur besogne avant que les Russes eussent seulement franchi leur frontière. Mais, adressant un présent d'argent à l'un des héros de cette peu glorieuse campagne, le tsar apostillait ainsi cet envoi : « Le comte Radetzky ne trouvera pas mauvais que l'empereur de Russie s'intéresse à un général d'une armée qu'il considère, ainsi que la sienne, comme des divisions de la grande armée de la bonne cause (5). »
(1) Ausland, rédigé par Widemann, novembre 1848, p. 1047.
(2) La Ferronays à Pasquier, Saint-Pétersbourg, 11 juillet 1820, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLX, f. 317.
(3) Briefe an Pilât, t. I, p. 450.
(4) Metternich, Mémoires, t. III, p. 464, 466.
(5) Archives de la guerre à Petrograd, Section scientifique, lre division, n° 541.
Metternich comptait, cependant, sans les fatalités dont se trouvaient grevées les relations russo-turques sur la pente où la politique de Pierre le Grand les avait engagées depuis un siècle et où l'événement du 6 mars ne pouvait manquer de déterminer une poussée violente dans le sens de l'irréductible antagonisme d'intérêts et de passions qu'il mettait au jour de part et d'autre.
Aux causes d'irritation que le traité de Bucarest créait entre les deux cours, le second traité de Paris en avait ajouté une, par les stipulations qu'il comprenait au sujet des îles Ioniennes et qui étaient en grande partie l'œuvre de Gapo d'Istria. Elles consacraient dans cette portion de l'Hellade le principe de l'indépendance sous le protectorat anglais. La Porte avait protesté et Ali, pacha de Janina, avait revendiqué, comme lui ayant été cédés à bail perpétuel par la Turquie, certains territoires que la nouvelle république s'appropriait sur le continent, Butrinto notamment et Prevesa. L'acte de la Sainte-Alliance était aussi devenu à Constantinople un motif de mécontentement et d'alarme, l'un et l'autre aggravés, à l'arrivée de Stroganov, par les premiers faits et gestes du nouvel ambassadeur. Au mépris des traités qui, depuis 1805, en interdisaient l'accès à la marine militaire de tous pays, il avait passé le Bosphore, de nuit, sur une frégate, « armée en flûte » à la vérité, mais vaisseau de guerre quand même, et, érigeant le fait en droit, revendiquant une liberté entière pour la navigation et le commerce russes dans les eaux turques, s'ingérant dans les rapports de la Porte avec ses sujets de nationalité serbe, et, en sus des cessions prévues par le traité de Bucarest, exigeant l'abandon d'Anape, sous prétexte des incursions que les tribus pillardes de cette région entreprenaient au Caucase, il dépassait l'esprit et la lettre de ses instructions. A elle seule, la personnalité de ce représentant du tsar donnait à sa mission une apparence de défi. Grand seigneur aux allures impérieuses et hautaines, il appartenait à une génération qui avait vu les ours glorieux de Catherine. Il en gardait l'esprit et le ton. En même
temps cependant, par ses affectations de nationalisme russe, par le dédain qu'il professait pour les tailleurs, perruquiers et maîtres de danse français, bien que, dans son aspect extérieur, « il en semblât la création », d'après un mot de la comtesse Bloudov (1), il suggérait au regard de> ses sentiments et de ses desseins une présomption qui le rendit de suite populaire parmi tous les chrétiens de Turquie. On voulut voir en lui le libérateur attendu, et il parut appliqué à justifier cette croyance.
La Prusse et la France elle-même ne secondant que faiblement son action, tandis que l'Autriche sous main et l'Angleterre de façon ouverte s'employaient à la contrecarrer (2), il chercha hardiment à prendre son appui sur le mouvement insurrectionnel en développement dans tout le monde balkanique. A travers des négociations pénibles et des débats de plus en plus orageux, les rapports entre l'ambassadeur et la Porte étaient ainsi fort tendus déjà, quand la nouvelle de l'équipée à laquelle Ypsilanti se portait arriva à Constantinople.
Du coup, le sultan Mahmoud parut lui-même arraché à ses inclinations habituellement pacifiques et Stroganov eut beau baisser de ton. En vain s'empressait-il de son propre mouvement à désavouer l'aide de camp du tsar, reconnaissant à la Turquie le droit de prendre toutes les mesures qu'elle jugerait utiles pour la répression de cette tentative et découvrant des dispositions plus conciliantes au regard des différends à résoudre entre les deux cours. Déjà la Porte armait à force et les villages grecs sur les rives du Bosphore étaient mis à feu et à sang. Le secrétaire grec de la légation russe, Fonton, encourait lui-même des menaces de mort. Stroganov demandant, conformément à des ordres qui lui étaient envoyés de Laybach (3), que des commissaires russes fussent employés, de concert avec des commissaires turcs, pour rétablir l'ordre dans les principautés, il essuyait un refus péremptoire et hautain, en même temps que la Porte déclarait ne pas se contenter de la mesure prise par le tsar contre Ypsilanti : elle
(1) « Souvenirs », Archives russes, 1875, t. I, p. 170.
(2) Noradounghian, Recueil, t. II, n° 31 ; Schiemann, Geschichte Russlands unter Nikolaus I, t. I, p. 299.
(3) 26 mars 1821, Prokesch-Osten, Geschichte des Abfalls der Griechen, t. III, p. 68, n° 8.
exigeait la dégradation du coupable. Elle se voyait soutenue par l'Angleterre, qui, une fois de plus, faisait acte de cet esprit d'individualisme dont les manifestations récurrentes n'ont pas cessé, depuis, de jeter du trouble dans la politique européenne. Renchérissant sur la Russie et la suppléant, cette puissance allait avant peu prendre en main la cause des Grecs insurgés ; mais, sur le moment, le corps diplomatique projetant l'envoi d'une note collective de protestation au sujet des représailles exercées contre les sujets chrétiens de l'empire ottoman, le nouvel envoyé anglais, Strangford, refusait de participer à cette démarche, et, à sa première audience, il traitait le sultan d' « ami et allié du roi Georges III ». Sur quoi, les excès et les violences de toute nature commis par les Turcs se multipliaient. Après le meurtre du patriarche de Constantinople, Georgios, Stroganov annonça l'intention de se mettre en sûreté à bord d'un vaisseau de guerre que le tsar lui enverrait et où l'ambassadeur se tiendrait à la disposition de la Porte pour poursuivre les négociations en cours. Le 2 juin, le vaisseau arriva, franchissant de nuit la passe du Bosphore. En dépit des ordres reçus, le commandant des forts qui la protégeaient ne s'était pas déterminé à ouvrir le feu contre un bâtiment battant pavillon russe, et, après l'avoir sommé de repartir dans les vingt-quatre heures, sous la menace d'être, après ce délai, éloigné par la force, la Porte n'osa pas davantage passer du propos à l'acte. Cependant, d'autres navires porteurs de dépêches pour l'ambassadeur se présentant, dans les premiers jours de juin, à l'entrée du Bosphore, ils furent arrêtés à coups de canon (1). Alexandre revenait à ce moment à Saint-Pétersbourg.
Quelques semaines plus tard, Metternich eut lieu de se demander s'il ne s'était pas trompé dans ses prévisions. Il a ainsi caractérisé cette phase de ses relations avec le décevant souverain : « Nous ne tardions guère à nous entendre sur le point de
(1) Prokesch-Osten, Geschichle des Abfalls,t. III, p. 81-84, n08 15 et 16.
départ et sur le but final, puis nous nous mettions en route en même temps. Je marchais droit au but sans jamais dévier, mais l'empereur prenait des détours. Je lui criais : Arrêtez-vous ! Il me répondait : Venez avec moi. Je criais alors à tue-tête : Mais, vous vous êtes trompé de direction ! Alors il se fâchait de se voir seul et abandonné. Tel fut notamment le cas dans la question d'Orient (1). » A Saint-Pétersbourg, la prise que Capo d'Istria gardait encore sur l'esprit du tsar se doublait d'autres et plus puissantes influences agissant dans le même sens. Toute la Russie frémissait au récit des horreurs dont les Turcs se rendaient coupables à l'endroit des chrétiens, et l'exaltation du sentiment religieux ainsi provoquée trouvait pour l'interpréter, en l'excitant, un organe aux multiples et troublantes séductions : Mme de Kriidener venait de reparaître à Saint-Pétersbourg.
Depuis 1815, Alexandre avait à peu près rompu tout commerce avec cette trop compromettante amie. En 1818, il s'était encore intéressé à un projet de colonisation en Nouvelle-Russie et en Bessarabie qu'elle lui envoyait d'Allemagne et qui avait pour objet de diriger de ce côté un courant d'émigration, qui serait alimenté principalement par les piétistes des pays germaniques, avec lesquels la baronne se trouvait en relations. Mais cette entreprise avait échoué (2). En 1819, le souverain s'était fait restituer toutes les lettres par lui adressées à la prophétesse, ainsi que tous les papiers se rapportant à leurs relations, et il l'avait retenue en Livonie jusqu'au printemps de 1821, époque à laquelle, se prévalant de la sympathie très vive que lui témoignait le ministre de l'instruction publique et des cultes, toujours très en faveur auprès du tsar (3), elle s'était, en l'absence du souverain qui se trouvait à Laybach, risquée à gagner Saint- Pétersbourg, où elle déployait aussitôt une grande activité. Elle y devenait promptement le centre du mouvement mystique au développement duquel les circonstances prêtaient. Il y eut foule, tous les dimanches, à une espèce de messe qu'elle faisait célébrer dans son appartement sous le nom d' « édifice » et qu'elle donnait comme faisant partie d'un culte nouveau, catholique mais non
(1) Metternich, Mémoires, t. IV> p. 205-206.
(2) Fadiéiév, « Souvenirs, » Archives russes, 1891, t. I, p. 388 et suiv.
(3) Archives russes, 1885, t. I, p. 305 et suiv. ; 1886, t. II, p. 117.
romain, qu'elle instituait. Elle recueillit, par centaines, des adhésions à une société de « Rêveuses * ( Miétchtatiélnitsy) qu'elle y ajustait. Mais elle ne bornait pas son apostolat à la sphère des intérêts spirituels. En Livonie déjà, elle s'était passionnée pour la cause de l'indépendance hellénique, et maintenant, réprouvant l'indifférence dont faisaient preuve à son endroit les grandes puissances chrétiennes, blâmant l'attitude du tsar lui-même, insuffisamment décidée à son gré, elle disait avoir reçu d'en haut la mission de l'en faire sortir, avec la révélation de grands événements dont elle annonçait l'accomplissement prochain. En 1823, le tsar ferait son entrée à Gonstantinople, et, un peu plus tard, « la gloire de Dieu se manifesterait sur le tombeau du Christ à Jérusalem (1). » Encouragée par le succès que ses prédications rencontraient dans la société de Saint-Pétersbourg, elle s'enhardissait à en reproduire la substance dans des messages qu'elle adressait au souverain et pour la rédaction desquels elle a dû requérir l'aide d'une plume plus experte que la sienne, car, mélange subtil d'extase religieuse et de rhétorique savante, avec assaisonnement de flagorneries ingénieusement dissimulées, le tour et le style y dépassent ses moyens personnels. L'attention du souverain y était appelée sur l'indignité et le danger d'une politique qui le mettait en contradiction avec le sentiment de son peuple et avec ses propres inclinations : « Seigneur, écrivait-elle, est-ce donc là votre volonté? Cet homme si droit, cet homme dont l'âme est généreuse et qui aime l'Évangile doit-il être séparé ainsi des siens? » Le prince Galitzine recevait au même moment des billets où la baronne donnait mieux la mesure de ses propres aptitudes épistolaires : « Je répète ce que je n'ai pu vous dire qu'à la hâte et qui est, je crois, utile pour l'empereur : que l'Autriche est sur le point d'être séduite et peut-être même par une alliance avec les infidèles, mais enfin elle montrera son cabinet à la Russie (sic) , quand même l'empereur François a des intentions droites. Les grands moments sont là. Une personne à Odessa... m'exprime... le mouvement gêné al qui porte l'attention sur moi. Il en est
(1) Le comte de Gabriac à Pasquier, Saint-Pétersbourg, 13 juin 1821, grand-duc Nicolas, Alexandre 7er, t. II, p. 356 ; Wiegel, Mémoires, t. II, p. 231, 234, t. VII, p. 6 ; Fadiéiév, « Souvenirs, » Archives russes, 1891, t. I, p. 397.
de même en Allemagne et en Suisse. Je n'ose dire au Seigneur : Pourquoi avez-vous choisi quelque chose d'aussi vil? » Et ailleurs : « Le luth qui était un bouleau dont je jouais tristement sous les saules de Babylone et les sons que je tirais ressemblaient à une chute d'eau qui est douleur aussi (1). »
Par l'intermédiaire du chef de la direction des cultes étrangers, Alexandre Tourgueniev, disciple de Saint-Martin, et « courtisan mystique, athée biblique, espion diplomatique » aux termes d'un rapport de La Ferronays (2), le tsar essaya d'engager la prophétesse à se confiner dans la sphère des intérêts religieux, où il consentait à lui laisser liberté entière (3). Mais elle s'obstinait, et, bientôt, il fut quelque peu gagné lui-même par la fièvre qu'elle propageait, d'autres impressions concourant à lui inspirer des idées belliqueuses. Les rapports qu'il recevait sur le développement de l'agitation révolutionnaire au sein des sociétés secrètes en Russie même le portaient au souci de donner un dérivatif à ce mouvement, et, à la mi-juin, il lança une circulaire, invitant les grandes puissances à une action commune pour secourir les chrétiens d'Orient. Son ministre à Berlin, David Alopéus, avait ordre de solliciter la coopération de la Prusse en des termes particulièrement pressants, et le tsar se déclarait disposé à « mettre encore une armée au service de l'Europe » pour cet objet. Favorable dans la forme, la réponse des cours allait se montrer évasive dans le fond (4) ; mais, sans l'attendre, le 28 du même mois, Alexandre dépêchait à Gonstantinople un courrier, porteur d'une note en manière d'ultimatum. Si, dans les huit jours, les demandes qu'elle formulait ne recevaient pas satisfaction, Stroganov devait partir avec tout son personnel.
Le rédacteur des instructions adressées à Alopéus était Nesselrode ; mais, pour l'instrument diplomatique à destination de la Porte, le maître commun avait recours à la plume de Capo d'Istria et cette seconde expression de sa pensée prenait aussi beaucoup plus d'ampleur et de vigueur. Élargissant le débat, le Corfiote posait le problème oriental dans toute son étendue. Il dévelop-
(1) Grand-duc Nicolas, Alexandre Ier, t. II, p. 231, 238, 242.
(2) Ibid., t. II, p. 324.
(3) Eynard, Vie de Mme de Kriidener, t. II, p. 371 et suiv.
(4) Ringhoffer, Ein Dezenium preussischer Orient politik, p. 2-3.
pait cette thèse que la coexistence de la Turquie n'était tolérée par les puissances chrétiennes qu'à la condition seule qu'elle ne menaçât pas la religion ou la sécurité des nationalités chrétiennes soumises à la domination ottomane et respectât leur culte, leurs mœurs et leurs traditions. Hardiment, il représentait le tsar comme le porte-parole de l'Europe entière, qui, disait-il, « devait se demander s'il lui convenait d'assister les bras croisés à la destruction de tout un peuple chrétien... et s'il lui était permis de souffrir le maintien d'un Etat qui troublait la paix générale, achetée au prix de tant de sacrifices (1). » Catherine elle-même ne s'était pas avisée de faire entendre à Constantinople un tel langage, et, après cette fanfare, les quatre points de l'ultimatum semblaient presque une chamade. Au nom de l'Europe, le tsar demandait : 1° le rétablissement des églises détruites oh endommagées ; 2° l'assurance que la religion chrétienne bénéficierait désormais, en pays turcs, d'une protection efficace ; 3° une application scrupuleuse à discerner, dans la repression des tentatives insurrectionnelles, les vrais coupables des innocents ; 4° le consentement enfin à ce que, conformément à l'esprit des traités passés par la Porte avec elle, la Russie participât à la pacification des principautés.
Même en ces termes, les conditions proposées auraient, si la Turquie y avait souscrit, équivalu à une capitulation. Mais on savait à Constantinople dans quelle mesure le tsar avait qualité pour parler au nom de l'Europe. Aussi, y laissa-t-on sa note sans réponse et l'on ne fit rien pour retenir son ambassadeur. En Russie, Stroganov a été blâmé, depuis, pour n'avoir pas poussé les Turcs à une déclaration de guerre, qui eût répondu au vœu du plus grand nombre de ses compatriotes et au sien propre. Mais, d'après la communication qu'il avait été chargé de faire à la Porte et les indications qui l'accompagnaient, il croyait que le recours aux armes était décidé à Saint-Pétersbourg, et La Ferronays en jugeait de même. Il voyait le tsar irrévocablement déterminé à ce parti, non sans regret mais avec la conviction qu'il obéissait à la voix de Dieu, « comme pontife encore plus que
(1) Prokesch-Osten, Geschichte des Abfalls, t. III, p. 94-95; Isambert, V Indépendance grecque, p. 90 et suiv.
comme empereur, » comme chef d'une nouvelle croisade (1). Ni l'envoyé du tsar à Constantinople ni l'envoyé de Louis XVIII à Saint-Pétersbourg ne tenaient compte du tour que le chef présumé de la nouvelle croisade donnait à ses résolutions en faisant part à ses alliés de la notification qu'il en avait adressée à la Porte (2). Il subordonnait nettement toute action militaire de sa part à la décision qu'eux-mêmes prendraient d'y concourir. S'il tirait l'épée, il voulait que ce fût en reprenant le rôle qu'il avait tenu de 1812 à 1815 et dont il gardait le regret inconsolable. En outre, selon la nature de son tempérament, quelque désir réel que des motifs d'ordre religieux ou politique lui donnassent de partir en guerre, il ne répugnait pas à en être détourné par d'autres raisons plus persuasives. De 1812 à 1815, le monde russe et le monde européen s'étaient trouvés d'accord pour souhaiter qu'il bravât Napoléon et soutînt cette lutte jusqu'au bout. Maintenant, les volontés étaient divisées et il hésitait entre les impulsions contraires qu'il en recevait. Metternich n'y fut pas trompé, sans qu'il soupçonnât cependant les complications que son partenaire si docile de Laybach allait introduire dans ce nouveau jeu de va-et-vient.
Au premier moment, faisant appel à la Prusse avec une insistance particulière, le tsar n'avait, dans le concert des grandes puissances qu'il cherchait à réaliser, donné qu'une place secondaire à la France. Il boudait derechef son représentant à Saint- Pétersbourg ; il laissait sans réponse ses demandes d'audience et, recevant en juillet de Pasquier une dépêche qui lui prescrivait de s'entendre avec l'empereur au sujet des possibilités d'une action commune en Orient et des avantages que la France serait en mesure de s'en promettre, La Ferronays répondait : « Nous ne pouvons nous attendre à aucune ouverture dans ce sens et
(1) La Ferronays à Pasquier, 18 juillet 1821, Affaires étrangères, Russie, CLXI, f. 364 ; cf. grand-duc Nicolas, Alexandre Ier, t. II, p. 364 et suiv. Cette dépêche est ici faussement datée du 10 juillet.
(2) 28 juin 1821, Béer, Die orientalische Politik Oesterreichs, p. 226-227.
celle que nous risquerions serait interprétée comme portant la preuve d'une ambition, aux projets de laquelle nous voudrions faire servir la Russie. Elle serait communiquée et nous compromettrait auprès de toutes les cours d'Europe (1). »
Capo d'Istria revenait bien, dans ses entretiens avec l'ambassadeur, aux suggestions dont il avait flatté Bécheu. « Le moment était propice pour la France, répétait-il, si elle voulait reprendre le rang auquel elle avait droit. Elle devrait se présenter dans l'Archipel avec une flotte considérable et des vaisseaux de transport portant 15 à 20 000 hommes. On tâcherait d'engager les Turcs à se soumettre aux conditions que la note du 28 juin leur avait fait connaître. S'ils consentaient, la France, d'accord avec la Russie, prendrait des mesures pour réprimer l'insurrection grecque et garantir à la masse de la nation la sûreté et la protection de sa religion. » Mais, instruit par l'expérience, La Ferronays mettait sagement en balance le langage du ministre avec l'attitude du souverain. A la mi-juillet, ayant passé six semaines d'été « à cinquante pas de la résidence de l'empereur », dans cette maison du Kamionnyï Ostrov, que, pour loger l'envoyé de Napoléon, le tsar avait choisie à dessein si proche, l'envoyé de Louis XVIII constatait avec tristesse que le souverain n'avait pas paru s'apercevoir de ce voisinage et l'on annonçait son départ imminent pour une longue tournée en province. Les jours de Tilsitt étaient loin. Cependant, une nouvelle surprise attendait l'ambassadeur et une fois de plus sa sagacité allait être mise en défaut.
Il sut que l'empereur quitterait sa capitale le 20 juillet, et, la veille même de ce jour, il eut l'audience depuis si longtemps attendue et l'agrément d'un accueil extrêmement cordial. Il n'hésita pas à en deviner la raison : le tsar devait avoir reçu la réponse des autres cours au sujet de l'action projetée à Constantinople, ; il n'avait pas lieu d'en être satisfait, et il se rejetait sur la France, in extremis et comme pis aller. C'était le vieux jeu et un plus naïf n'y pouvait être trompé. Mais à ce coup, Alexandre allait dépasser la mesure des artifices oratoires qu'il avait fait
(1) Saint-Pétersbourg, 18 juillet 1821, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLXI. f. 364.
connaître à son interlocuteur et La Ferronays y fut quand même pris. Le souverain que Metternich s'imaginait avoir définitivement capté et tenir en laisse, l'homme de Troppau et de Laybach, parlait avec le plus grand dédain de la cour de Vienne, « où l'on se figurait que quelques phrases du Beobachter suffiraient à calmer une population exaspérée. » Il se montrait décidé à reprendre son indépendance et à en user en répondant au vœu de son peuple et à « la voix de Dieu ». Il se répandait bien encore en protestations de son amour pour la paix. Il répudiait toute ambition personnelle. Il disait avoir « horreur du métier de conquérant ». Il espérait « sortir sans tacMie de la nouvelle épreuve à laquelle il se trouvait condamné ». Sa ferme résolution était de « tout faire pour éviter l'effusion du sang ». Mais, il ne négligeait rien pour donner à son auditeur l'impression que, si fort qu'il y répugnât, cette douloureuse extrémité lui paraissait inévitable, un devoir supérieur faisant violence à ses inclinations.
C'était ce que La Ferronays avait prévu, c'était la guerre. Mais Alexandre ne voulait pas la faire seul. Après cet exorde, il continuait en ces termes :
« Mon cher comte, il importe que nous nous entendions... Croyez-moi, mon cher ambassadeur^ et regardez la carte pour vous convaincre. C'est la Russie que la France doit avoir pour alliée. Nous serons pour vous des amis plus sûrs et plus utiles que les Turcs. Tous nos rapports sont les mêmes. Les deux nations s'estiment et j'aime à croire que la manière dont je me suis conduit dans votre patrie peut me donner le droit d'espérer que je n'y suis pas considéré comme un ennemi. »
Suivaient, en abondance, des précisions qui ne pouvaient laisser aucun doute sur le sens de cette ouverture : elles indiquaient le dessein arrêté de résoudre le problème oriental par les armes et l'offre formelle s'y trouvait jointe d'un accord à deux pour cet objet. Le tsar ne renonçait sans doute pas à y intéresser les autres puissances. « II' est nécessaire, disait-il, que tout le monde puisse s'arranger. Plus vous resserrez le compas, plus vous vous gênerez. Ouvrez-le depuis le Bosphore jusqu'à Gibraltar, et dès lors chacun trouve sa place et sa convenance. » C'était encore le démembrement de l'empire ottoman décidé, et nécessairement on devait y faire la part de tous ; mais Alexandre réservait explicitement
à la Russie et à la France seules le rôle dirigeant dans l'entreprise, le soin de l'exécuter, et, comme de juste, un droit de priorité au regard des profits éventuels. Il prévoyait que le concert ainsi défini rencontrerait des résistances, mais il ne se montrait pas moins résolu à les braver. Mettant dans son langage autant de clarté que de fermeté, il ne donnait prise à aucun doute au sujet de ses intentions et d'ailleurs, les jours suivants, ses collaborateurs abordaient le même thème avec l'ambassadeur, entrant dans les plus grands détails et écartant toutes les raisons de méfiance.
« Je devais croire ce que j'entendais, a écrit plus tard La Ferronays, lorsque, dans des entretiens confidentiels, la carte sur la table, le compas à la main, l'empereur me démontrait combien était facile le démembrement de l'empire ottoman et me disait ce qui pouvait convenir pour la part de la France. Je devais le croire lorsqu'il me demandait si je l'accompagnerais à l'armée et si je m'occupais de mes équipages. Enfin, je devais croire à la guerre quand le ministre alors en faveur me disait qu'elle était décidée, me montrait les ordres envoyés au général 'Wittgenstein et m'assurait que l'empereur était déterminé, s'il le fallait, à envoyer bivouaquer une armée russe dans le Prater, pour faire entendre raison à l'Autriche ! (1). »
L'envoyé de Louis XVIII n'était pas en mesure de donner une réponse positive aux propositions qu'il recevait. Il dépêcha en toute hâte le comte de Gabriac pour en informer sa cour et demander des pouvoirs et il se tint prêt à faire campagne. Bien que très sceptique à l'endroit des résolutions que le fils de Paul annonçait, Rastoptchine lui-même le jugea, à ce moment, décidé à en découdre, sinon pour répondre à l'appel du devoir, comme le souverain s'en donnait les gants, du moins « pour réussir dans une entreprise où la grand'mère avait échoué, faire dire la messe dans la mosquée de Sainte-Sophie et hériter de tous les droits de Bonaparte en devenant conquérant comme lui (2). » Peut-être aussi, à l'arrivée de Gabriac à Paris, Richelieu eût-il partagé la crédulité de l'ambassadeur s'il n'avait en même temps recueilli,
(1) Saint-Pétersbourg, 19 juillet 1821 et 22 juillet 1825, Affaires étrangères, ibicl., CLXI, f. 376, CLXVIII, f. 342.
(2) Archives Vorontsov, t. VIII, p. 409.
par l'intermédiaire de Pozzo, une autre manifestation des intentions du tsar. Postérieurement à son entretien du 19 juillet avec La Ferronays, Alexandre avait reçu de Berlin, avec une note du comte Bernstorfï s'y rapportant, communication d'un mémoire sur la question d'Orient, œuvre de l'un des augures du cabinet prussien pour les affaires extérieures, Ancillon. Et il en avait aussitôt fait envoyer des copies à Vienne, à Londres, ainsi qu'à Paris, en « donnant ordre à Pozzo, de la manière la plus positive, de faire savoir au gouvernement du roi que les principes contenus dans ce travail étaient les siens de point en point. » Or, non moins positivement, le mémoire se prononçait pour la paix, en demandant, si néanmoins la guerre ne pouvait être évitée, qu'elle fût faite par V Autriche et la Russie seules, au nom de l'Europe dont ces deux puissances seraient les mandataires (1) !
Dans le fonctionnement en partie double de son mécanisme mental, Alexandre avait dépassé aussi, à ce coup, la mesure des incohérences qui lui étaient habituelles. Il persistait cependant, dans son manège. A la mi-septemb e, « dépouillant l'acidité habituelle de sa conversation », Nesselrode lui-même se mettait en frais avec l'envoyé de Louis XVIII. II renchérissait sur les déclarations mystificatrices que son maître lui avait fait entendre deux mois auparavant. Il montrait l'empereur de plus en plus décidé à remettre à sa place l'homme — Metternich — qui prétendait le gouverner, et non moins résolu à entrer en campagne contre la Turquie, avec l'assistance de la France, si elle savait prendre son intérêt : « Nous enverrons une armée, disait-il, pour occuper l'Asie, une autre sur Bucarest. Notre flotte sera dirigée sur Gonstantinople et ce qu'il y aura de mieux, c'est qu'une belle flotte française force le passage des Dardanelles et vienne nous donner la main à Sainte-Sophie... Après quoi, la France établira dans TAnatolie et la Troade une colonie où elle enverra le tropplein de sa population et qui se chargera de tenir les Turcs à distance respectueuse. » Trois jours plus tard, Alexandre confirmait les dires de son ministre, s'expliquant sans le moindre embarras sur le mémoire prussien dont il avait approuvé le contenu.
(1) Pasquior à La Ferronays, Paris, 21 août 1821, Affaires étrangères, ibid., CLXII, f. 9 ; Pasquier, Mémoires, t. V, p. 333.
« L'Autriche ayant une frontière commune avec la Russie comme avec la Turquie, il était naturel que, dans une guerre russoturque, ses troupes et les troupes russes se trouvassent sur le même théâtre, et, comme il l'avait observé, entre le Bosphore et Gibraltar il y avait de la place pour tout le monde. Mais la cour de Vienne ne savait ni ce qu'elle disait ni ce qu'elle voulait faire et, assurait le tsar, l'idée de partager avec elle, pour faire la guerre aux Turcs, un mandat déféré par les autres puissances était rès éloignée de son esprit. Il n'avait lu que de façon distraite le factum envoyé de Berlin, et cet écrit ne traduisait que l'opinion de M. Ancillon. Il n'avait pas besoin d'être aidé. Il marcherait, en effet, non pas avec 70 000 hommes, comme en 1812, mais avec 500 000. Si pourtant la France voulait envoyer une flotte sur le théâtre des hostilités, elle s'en trouverait bien (1). » Huit jours plus tard, il était à Vitebsk où il passait en revue sa garde, vainement mobilisée pour l'expédition d'Italie mais intentionnellement retenue loin de Saint-Pétersbourg. Il y trouvait « par hasard un secrétaire de Lebzeltern, le comte de Bombelles, qui « voyageait pour son plaisir » au cœur de la plus mauvaise saison de l'année dans le plus vilain coin de la Russie. Il ressentait vivement, il devait du moins en donner l'assurance à La Ferronays, « l'espèce de violence qui lui était faite dans la personne de cet importun. » Il l'invitait pourtant à sa table, et, au bruit des salves de canon, en présence de tous les chefs de son armée, il buvait à la santé de l'empereur d'Autriche, « son plus fidèle allié (2) ! » Il ne devait pas confesser à l'envoyé de Louis XVIII l'état d'esprit dans lequel il se trouvait réellement à ce moment. Très probablement d'ailleurs, il ne s'en rendait pas compte luimême.
En querelle depuis Laybach avec le gouvernement anglais, mais toujours en correspondance directe avec Gastlereagh, il ne
(1) La Ferronays à Pasquier, Saint-Pétersbourg, 15 et 19 septembre, Affaires étrangères, ibid., CLXII, f. 74, 84.
(2) Le même au même, Saint-Pétersbourg, 18 novembre 1822, grand-duc Nicolas, Alexandre 7er, t. II, p. 397.
laissait pas d'être impressionné par les avis qu'il recevait de cette source et qui lui conseillaient vis-à-vis des Turcs une politique d'indulgence et de modération (1). Il s'en trouvait rappelé au souvenir d'une observation qu'il avait fait entendre à Richelieu quelques années auparavant, disant qu' « on devait toujours avoir des voisins et que la Russie ne pouvait en préférer aucun à des Turcs (2) ». Enfin, et surtout, sans qu'il l'avouât à personne, et sans doute pas à lui-même, les Grecs insurgés étaient en train de s'aliéner ses sympathies en se donnant proprio motu une organisation politique et une constitution de leur choix. C'était, à son gré, beaucoup trop d'indépendance, et cette justice lui est due qu'en ce point il se trouvait d'accord, sinon avec les sentiments généreux et les principes libéraux dont il faisait profession, du moins avec la tradition constante de la politique russe dans ses rapports avec les peuples dont elle assumait la protection ou qu'elle soumettait plus ou moins directement à son influence.
Il n'est pas moins juste de reconnaître qu'au pays où, des œuvres d'un militarisme dépravant, est né un panslavisme conquérant et oppresseur, des hommes se sont toujours trouvés pour réprouver une interprétation aussi basse et fausse de l'intérêt national. Mais, hélas ! encore, une expérience récente a montré de quel faible poids y était cette élite, sous un régime qui, en la rétrécissant chaque jour devantage, préparait les déchéances et les hontes finales.
D'entente à deux avec la France, il pouvait moins que jamais être question, comme La Ferronays l'avait raisonnablement pensé avant les démonstrations fallacieuses du tsar. Dans les premiers jours d'octobre, Pozzo se trouva seulement autorisé à faire parvenir à Saint-Pétersbourg l'assurance qu'à tout événement la Russie n'avait pas à craindre d'être contrariée par le gouvernement de Louis XVIII. Celui-ci observerait une stricte neutralité, pour autant que le conflit armé en perspective demeurerait limité entre la Russie et la Turquie et que l'Autriche s'abstiendrait d'envahir les possessions ottomanes. Dans le cas con-
(1) Gasti.ereagh, Lellers, 3e série, t. IV, p. 403 et suiv.
(2) Mémoire pour servir de complément aux instructions du comte de Noailles. 29 février 1816, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLVI, f. 40.
traire seulement, la France se croirait obligée d'occuper, elle aussi, une partie des mêmes territoires, jusqu'au moment où une entente générale interviendrait à leur sujet (1). Cette communication prouve qu'à Paris on croyait tout de même Alexandre en passe de prendre les armes, et les apparences y étaient en effet. Pourtant, ayant vu le tsar à Vitebsk et rentrant à Londres par Hanovre, où, en décembre, il rencontrait Castïereagh et Metternich qui y avaient pris rendez-vous, Lieven montrait son maître « en divergence positive » avec Gapo d'Istria. Le souverain ne se dissimulait ni les inconvénients ni les dangers du parti auquel le Corfiote le poussait. « Il connaissait les Grecs, leur peu de valeur intrinsèque, le peu d'appui qu'il serait possible de trouver chez eux dans l'intérêt même de leur propre bien-être. Aussi n'avait-il d'autre désir que de se tirer avec honneur de ce mauvais pas (2). »
Ainsi renseignés, l'Anglais et l'Autrichien n'eurent pas de peine à s'entendre sur un plan de conduite dont l'effet serait d'enlever au tsar toute possibilité de faire ce à quoi il répugnait de lui-même. Et, comme l'indiquait Lieven, c'était bien ce qu'Alexandre désirait ; mais, comme il ne voulait pas en convenir et tenait même à ce qu'on demeurât persuadé du contraire, il se donnait un rôle qui flottait entre l'odieux et le ridicule. N'ayant plus de représentant à Gonstantinople, il n'y pouvait négocier que par l'intermédiaire de l'Angleterre qu'il redoutait, de l'Autriche qu'il faisait profession de mépriser, ou de la Prusse dont l'envoyé, von Maltitz, subissait alternativement l'influence de son collègue anglais ou de son collègue autrichien. En conséquence de quoi, au sentiment du chef d'état-major de l'armée du sud, Kissiélév, qui, de Kichéniév, suivait ce manège avec dégoût, « les Turcs en usaient avec les Russes comme avec leurs sujets tatars (3). » Échappant entièrement au principal intéressé, le commandement de la manœuvre diplomatique sur l'échiquier
(1) Pozzo à Nesselrode, 8 octobre 1821, Schiemann, Russlands Geschichte unter Nikolaus I, t. I, p. 321 ; cf. Pasquier, Mémoires, t. V, p. 331.
(2) Metternich à Lebzeltern, 3 décembre 1821, grand-duc Nicolas, Lebzeltern, p. 346 et suiv. ; cf. Debidour, Histoire diplomatique de l'Europe, t. I, p. 170.
(3) A Zakrevski, 14 mars 1821, le Comte Kissiélév et son temps, t. I, p. 140.
oriental passait aux mains du consortium anglo-russe, qui s'y partageait la besogne aux fins d'un règlement pacifique dont la Russie ferait les frais. Le cabinet de Londres prenait à sa charge l'action directe à Gonstantinople, la pesée plus ou moins forte à exercer sur le divan pour, dans une certaine mesure, l'amener à composition, et le cabinet de Vienne se donnait pour tâche d'incliner à des concessions plus larges le souverain qui « de tous les enfants du monde était le plus enfant (1). » Metternich se flattait d'y réussir, en ménageant son amour-propre par quelque artifice qui lui permettrait de sauver la face, ou de s'en donner l'illusion ; mais l'entreprise était ardue.
Manifestant toujours des intentions généreuses, multipliant les gestes héroïques et se donnant l'apparence de l'homme « qui va faire un malheur », Alexandre laissait bien voir qu'il souhaitait fort d'être retenu ; il n'en souffrait pas moins d'être réduit à faire figure de comparse sur un théâtre où ses prédécesseurs avaient tenu les premiers emplois et de se voir, au dehors comme dans son propre pays, en butte à un sentiment de réprobation qui grandissait. Prestige de la culture antique rénové dans les milieux lettrés, ou conscience de solidarité réveillée au cœur des croyants, l'Europe entière se passionnait pour la cause de l'hellénisme ; ent aînant l'opinion, lord Byron forçait Gastlereagh à accorder aux insurgés grecs, secrètement d'abord puis de plus en plus ouvertement, appui moral et appui matériel ; la Russie orthodoxe se laissait suppléer par l'Angleterre dans la défense d'un ensemble d'intérêts qui lui étaient beaucoup plu proches, beaucoup plus chers : le petit-fils de la grande Catherine ne pouvait pas ne pas en éprouver un sentiment de honte ; mais il n'y trouvait aucun remède, si ce n'est de rejeter sur ses alliés la responsabilité de ses défaillances (2).
En mars 1822, mal satisfait de son représentant à Vienne, « l'entortillé » Golovkine, il s'avisa de lui donner un coadjuteur
(1) Metternich, Mémoires, t. III, p. 5.31.
(2) La Ferronays à Montmorency, Saint-Pétersbourg, 14 janvier 1822, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLXIII, f. 37.
dans la personne de son ancien représentant à Madrid, Tatichtchev, qu'il munissait d'instructions en partie double. Rédigées les unes par Gapo d'Istria, les autres à l'insu de son collègue, par Nesselrode, elles enjoignaient toutes deux au po teur d'inviter Metternich à « faire son devoir » : mais, sous la plume du Corfiote, le « devoir » était de soutenir à Gonstantinople les réclamations de la Russie, et, sous la plume de l'Allemand, seulement de lui obtenir, au même lieu, la paix avec l'honneur. Le chancelier exulta. Il n'avait pas autrefois goûté Tatichtchev. En 1820, sur la nouvelle que ce diplomate pourrait être envoyé à Vienne, il avait donné ordre à Lebzeltern d'y faire obstacle, fût-ce, au besoin, par une exclusive formelle. Mais depuis, il avait été mieux renseigné — et documenté — sur l'homme qui vendait aux Espagnoles des navires pourris et il pensait en avoir facilement raison. Depuis Laybach, il avait d'autre part tout mis en œuvre pour « achever » Gapo d'Istria, jusqu'à intercepter sa correspondance privée, dont il mettait des extraits, jugés compromettants, sous les yeux du tsar, — par l'intermédiaire de Nesselrode, qui, professant à l'endroit de son collègue les sentiments que l'on connaît (1), ne trouvait cependant à reprendre dans ce stratagème que son inefficacité : les pièces produites ne le faisaient pas assez noir. Metternich pensa mieux réussir avec Tatichtchev, qui, cependant, commença par des bravades. Le chancelier lui disant que son arrivée avait fait monter les fonds, il répondait : « Je félicite les vendeurs », et, écrivant à Nesselrode, il se portait garant que Metternich « ferait son devoir », pour peu qu'on l'effrayât. « Il suffirait que l'empereur annonçât l'intention d'inspecter l'armée de Wittgenstein et la peur ferait rentrer aussitôt le chancelier dans le bon sentier (2). »
Mais où était « le bon sentier »? Patentes ou secrètes, les instructions de Tatichtchev ne contenaient à cet égard aucune indication. Le tsar maintenait-il l'ultimatum du 28 juin? Mandataire de Nesselrode, Tatichtchev répondait par la négative ; mais son autre mandant se référait positivement à cette note, prétendant justifier les exigences qu'elle formulait par « un droit de
(1) V. ci-dessus, p. 66.
(2) 23 mars 1822, Schiemann, Russlands Geschichle unter Nikolaus 7, t. I, p. 573.
92 LE RÈGNE D'ALEXANDRE Ier
protection » acquis à la Russie en ce qui concernait les populations chrétiennes de l'empire ottoman ». Acquis par quel traité? Tatichtchev ne savait en indiquer aucun, et il devait convenir que le tsar ne pouvait rien exiger. Son intervention devait se borner à solliciter la bienveillance de la Porte en faveur de cette partie de ses sujets, et, en cette forme, l'Autriche appuierait volontiers ses demandes à Gonstantinople. Mais, quel en serait l'objet précis? Pour « la paix avec l'honneur», que voulait au juste le tsar? Tatichtchev confessait encore qu'il ne s'en doutait pas et se portait facilement à admettre irrévérencieusement que son maître ne se trouvait pas lui-même mieux fixé. Metternich triompha. Il se représentait le souverain « se prenant la tête à deux mains et suppliant qu'on y remît de l'ordre (1). »
Le 31 mai 1822, il nota : « Capo d'Istria est complètement battu ; toutes mes propositions ont été agréées à Saint-Pétersbourg (2). » Il exagérait; il n'avait obtenu encore que la connivence de Tatichtchev dans une manœuvre qui avait pour objet de gagner du temps, jusqu'au moment où une rencontre avec le tsar, qui serait engagé à quitter une fois de plus ses États, permettrait au chancelier de « mettre de l'ordre dans la tête » du souverain. Alexandre, à la vérité, se prêtait au jeu. Pour faire diversion à ses déboires et se donner l'apparence de sacrifier à un intérêt plus général ceux qu'il renonçait à défendre par les armes en Orient, il venait de remettre en cause (3) le projet d'une intervention collective en Espagne, au secours du roi que les Cortès tenaient prisonnier, et, comme toujours, il offrait son armée pour cette opération de police. Metternich ne pouvait mieux souhaiter. En visant Madrid, le tsar tournait le dos à Constantinople. De plus, l'affaire espagnole qu'il prenait en main rendait nécessaire la convocation d'un nouveau Congrès ; un rendez-vous
(1) Grand-duc Nicolas, Lebzellern, p. 84, 215, 219 ; Metternich, Mémoires, t. III, p. 539 ; Caraman à Montmorency, 13, 16, 19 et 31 mars 1822, Affaires étrangères, Autriche, CCCCIII, f. 78-113.
(2) Mémoires, t. III, p. 587.
(3) Dépêche circulaire de mai 1822, Affaires étrangères, Autriche, Correspondance, CCCCIII, f. 249 ; projet de dépêche pour Tatichtchev, 22 mai 1822, Schiemann, Russlands Geschichte unter l\ikolaus J, t. I, p. 327 ; note de Metternich, Ischl, 31 juillet 1825, dans Metternich, Aus den nachgelassenen Papieren, 2e partie, t. II, n° 759.
était proposé à Florence pour septembre ; en s'y rendant, Alexandre passerait par Vienne, où « Ton mettrait de l'ordre dans sa tête », s'il était besoin, et, en attendant, pour le règlement du conflit russo-turc, le chancelier suggérait les termes d'un compromis qu'il jugeait (1) impraticable, mais qui servirait à gagner du temps. Rendu entièrement docile, Tatichtchev porta lui-même à Saint- Pétersbourg ce fruit des délibérations communes, et revint en juin avec la nouvelle d'un succès plus grand encore que son complice ne l'espérait : le tsar consentait même à renouer des relations diplomatiques avec la Porte et il annonçait son arrivée à Vienne pour la date prévue.
Il se trouvait de plus en plus déconcerté, partant disposé à s'abandonner. Envoyé en Italie, le marquis Paulucci y avait recueilli des rapports alarmants sur les intelligences établies entre les insurgés grecs et les révolutionnaires napolitains. De Varsovie, le grand duc Constantin en envoyait de non moins inquiétants, signalant une surexcitation des esprits qui, au cas d'un conflit armé où l'empire se trouverait engagé, faisait craindre un soulèvement dans le royaume polonais. Poursuivant à ce moment avec la Russie des négociations assez délicates au sujet d'un règlement d'intérêts commerciaux, le cabinet de Berlin dénonçait également ce danger et en faisait l'instrument d'un chantage que la présence à Poznan d'un gouverneur général, Polonais de naissance et par alliance cousin du roi de Prusse, — le prince Antoine Radziwill, — rendait particulièrement menaçant (2).
En février déjà, pour calmer à Saint-Pétersbourg l'agitation philhellénique que sa propagande entretenait, Alexandre avait
(1) Caraman à Montmorency, Vienne, 9 avril et 10 mai 1822, Affaires étrangères, ibid., fol. 113 et 157 ; Metternich, Aus den nachgelassenen Papieren, t. III, p. 539 ; Béer, Die orientalische Polilik Oesterreichs, p. 284 et suiv.
(2) Ringhoffer, Ein Dezennium preussischer Orient politik, p. 16 ; Smolka, la Politique du prince Lubecki, t. T, p. 332.
éloigné Mme de Krùdener, en la retenant, cependant, a-t-elle affirmé, à proximité de la capitale et en se donnant les moyens de ]a fréquenter secrètement (1). En fait, elle n'a pas tardé à rejoindre son amie, la princesse Galitzine, en Crimée, où elle allait mourir en 1824, et il ne semble pas que le souverain l'ait revue (2).
Cependant, il gardait Capo d'istria, toujours établi en apparence dans sa confiance, toujours préposé pour une moitié à la direction officielle de sa diplomatie et pour une part morne à l'action occulte qu'elle exerçait, mais néanmoins contrarié ou désavoué d'un côté comme de l'autre. Instruit de la mission de Tatichtchev à Vienne, de son objet et de ses résultats, La Ferronays en concevait de la stupéfaction. « On a peine à croire, écrivait-il, comment après avoir si hautement proclamé les motifs qui forçaient la Russie à obtenir satisfaction des Turcs et mettre à couvert des avantages assurés par un siècle de combats et de gloire, l'empereur a cru devoir travailler secrètement contre son propre ministère auprès d'un cabinet étranger, ennemi naturel de sa gloire et de sa puissance, demander pour ainsi dire excuse et oubli de tout ce qu'il a dit ou écrit et qui se trouve aujourd'hui consigné dans toutes les archives d'Europe... et sacrifier les vrais intérêts nationaux de la Russie, son influence dans le Levant et le point d'honneur même, qui semblait devoir le porter à ne pas souffrir l'anéantissement d'une nation à laquelle la Russie doit sa religion et les premiers éléments de sa civilisation. » L'ambassadeur admettait généreusement que le sacrifice était fait par le tsar sur l'autel de la grande alliance, dans l'idée qu'un intérêt supérieur lui commandait d'en assurer à tout prix le maintien et dans la conviction qu'un conflit armé entre la Russie et la Turquie entraînerait la ruine de ce pacte tutélaire. Mais il n'en partageait pas moins l'opinion de Caraman et de Metternich lui-même, disant, l'un : « Voici frappé dans sa base ce système sagement créé par Pierre le Grand et soutenu avec autant de bonheur que de constance par ses successeurs » ; et l'autre : « Le cabinet russe actuel a détruit d'un seul coup la grande œuvre de
(1) Grand-duc Nicolas, Alexandre 7er, t. II. p. 232.
(2) Archives russes, 1905, t. I, p. 376 et suiv.
Pierre le Grand et de tous ses successeurs. Ce que la Russie perd en force morale, la Porte le gagne (1). »
C'était le bilan de l'œuvre d'Alexandre dans la gestion de cette partie de l'héritage politique qu'il avait recueilli.
(1) La Ferronays à Montmorency, Saint-Pétersbourg, 27 mai 1822, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLXIII, f. 231 ; Caraman au même, Vienne, 6 juin, ibid., Autriche, Correspondance, CCCCIII, f. 192 ; Metternich à l'empereur François, 3 juin 1822, Metternich, Mémoires, t. III, p. 588.