‹ La Russie il y a cent ansChapitre 7 sur 38 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. Conférences préliminaires à Vienne. Le tsar tout entier aux affaires d'Espagne. Nouvelles ouvertures faites à la France. Salomon Rotschild à Saint-Pétersbourg. Un emprunt de guerre converti en un instrument de paix. Renvoi de Capo d'Istria. Triomphe du parti de la conservation politique et sociale. A Vérone. Les représentants de la France. — II. Chateaubriand. Ses liens avec la Russie. Sa correspondance avec l'impératrice Elisabeth. Une intrigue des ultras monarchistes en France. La comtesse Tolstoy. La politique du cabinet de Londres. Chateaubriand et Alexandre. — III. Le Congrès. Débats stériles. Proposition transactionnelle de Metternich. Refus de l'Angleterre d'y adhérer. Canning et Monroë. Conflit entre la Russie et les Etats-Unis. Chateaubriand ministre des Affaires étrangères. Attitude menaçante des Anglais. La Russie offre son assistance à la France. L'ours et la baleine. Projet d'une force armée permanente à la disposition de la Sainte-Alliance. — IV. Fière attitude de Louis XVIII. Il ne veut agir qu'à son heure et en pleine indépendance. Les Français en Espagne. Succès de l'expédition. Intervention du tsar à Madrid. — V. Revirement dans sa politique. Renouveau d'intérêt pour la question d'Orient. « La syndérèse. » Demande d'entrevue avec l'empereur François. A Czernovitz et à Lwow. Projet de conférences permanentes à Saint-Pétersbourg. La Ferronays encore mystifié. « On tourne le dos à la France. » Le tsar en querelle avec Villèlo. Les cordons de Saint- André. — VI. Nouveau revirement d'Alexandre. Rapprochement avec l'Angleterre. L'arbitrage russe. Canning demande au tsar d'exposer ses vues sur l'organisation de la Grèce. Un piège. « Le projet des trois tronçons. » Explosion d'indignation en Grèce et réveil d'humeur belliqueuse à Constantinople. Le discrédit de la Russie et de son maître au comble.

L'arrivée du tsar à Vienne étant attendue dans les premiers jours de septembre, dès le 28 juin, suivant un protocole dont notre époque troublée a recueilli la tradition, des conférences préliminaires s'ouvraient dans la capitale autrichienne. Exagérant ses airs de nonchalance et ses habitudes de dissipation,

espaçant les séances ou les interrompant pour se donner l'agrément d'une excursion à Baden, Metternich n'apportait à ces débats que le souci de les prolonger. Il attendait « son » Alexandre. Mais un agent français, Durand de Saint-André, adjoint pour la circonstance à Garaman, à raison des relations qu'il avait contractées en Espagne avec Tatichtchev, était vivement entrepris par celui-ci sur les affaires d'Espagne, qui, seules, afïirmait-il, intéressaient maintenant son maître. Fond ou forme, ces ouvertures prenaient modèle sur celles dont les affaires d'Orient avaient récemment fourni la matière aux ministres du tsar ou à luimême. Bien que ce souverain fût disposé à mettre une armée au service de la bonne cause et non moins décidé à n'agir au delà des Pyrénées qu'en accord avec les autres grandes puissances, la France paraissait seule, à raison de sa situation géographique, en mesure d'intervenir utilement de ce côté, et, nécessairement, l'initiative comme aussi la direction de l'entreprise devaient lui appartenir exclusivement. A Saint-Pétersbourg, La Ferronays en entendait autant au même moment. Alexandre exprimait bien des appréhensions au sujet de la contagion révolutionnaire dont les troupes du roi pourraient se ressentir sur le sol espagnol, ainsi que de l'accueil qu'elles y recevraient, à raison des souvenirs que les armées napoléoniennes y avaient laissés. A tout risque, il fallait, cependant, que la France intervînt, comme mandataire de l'Europe, et, sous-entendait-il assurément, sous le haut commandement du tsar. Il ne parlait plus des Grecs, si ce n'est pour s'exprimer à leur sujet avec aigreur : eux seuls étaient responsables des malheurs qui les accablaient (1).

Il permettait, cependant, que restât ouverte à Saint-Pétersbourg, en faveur des insurgés, une souscription, pour laquelle il avait offert 150 000 roubles, dont le produit devait, en septembre, atteindre un million, et qui, au rapport du chargé d'affaires français, Bois-le-Comte, aurait été bien plus fructueuse, si la générosité du public n'avait été retenue par le souvenir des quatre millions de francs, recueillis en 1813 à Londres pour

(1) Caraman à Montmorency, Vienne, 17 juillet 1822; Durand au môme, Vienne, 5 juillet 1822, Affaires étrangères, Autriche, Correspondance, CCCCIII, f. 280, 295 ; La Ferronays, Précis de la conversation du 14 août avec l'empereur, ibid., Russie, Correspondance, CLXIV, f. 5.

98 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er

les incendiés de Moscou et dilapidés en grande partie (1).

C'était une satisfaction donnée à l'opinion. Toute idée d'intervention armée en Orient paraissait néanmoins définitivement abandonnée par le déconcertant autocrate. Pour l'entreprendre, il avait, en octobre 1821, fait un appel de fonds et reçu de Salomon Rothschild la promesse d'un emprunt au capital nominal de 43 000 000 de roubles, qui serait émis à 77 pour 100. Mais, créé récemment baron à Vienne, le nouveau grand argentier de l'Europe avait, après entente avec Metternich sans doute, mis une réserve à cet engagement : il ne fournirait que la moitié de la somme convenue, au cas où la guerre éclaterait, pour qu'il ne se fît pas scrupule, disait-il, d'avoir contribué à déchaîner le fléau. Maintenant, à la mi-août, il paraissait à Saint-Pétersbourg, apportant la somme entière, qu'il avait réalisée d'ailleurs en majeure partie à des taux variant entre 82 et 84 pour 100 et sur laquelle il retenait, pour intérêts sur des versements anticipés et commission, près de deux millions (2).

Dans les conditions où elle aboutissait, cette opération de crédit faisait supposer des gages certains de disposition pacifique, comme aussi d'esprit anti-révolutionnaire, que l'un des contractants aurait obtenus de l'autre, et cette conjecture ne tardait pas à être justifiée. A la fin du mois, après avoir, selon son habitude, redoublé d'amabilité à l'endroit du ministre, Alexandre apprenait à Gapo d'Istria, comme en 1812 à Spéranski, que, tout en gardant pour lui les meilleurs sentiments, il se trouvait obligé par les circonstances à se priver de ses services, et le Corfiote quittait aussitôt la Russie, pour n'y plus jamais revenir. Il allait se fixer à Genève. En même temps des oukases étaient publiés ordonnant la fermeture de toutes les loges maçonniques et portant interdiction de toutes les sociétés secrètes. Des mesures étaient prises pour le renforcement de la police. Le commandant de la lre armée, comte d'Osten-Sacken, recevait ordre de transférer son quartier général de Mokhilov à Saint-Pétersbourg. Par la faveur marquée, enfin, dont il faisait bénéficier un vision-

{1) Bois-le-Comte à Montmorency, Saint-Pétersbourg, 17 septembre 1822, ibid., CLXIV, f. 16.

(2) La Ferronays au même, Saint-Pétersbourg, 30 août 1822, ibid.r CLXIV, f. 13. L'original porte par erreur le millésime de 1821.

naire d'une autre espèce que Mme de Kriïdener, un fanatique de la stricte observance orthodoxe, l'archimandrite Photius, le tsar achevait de certifier sa conversion définitive aux principes de conservation politique et sociale.

C'est sous le bénéfice de ces démonstrations qu'il se mit en route pour Vienne et pour Vérone, siège assigné définitivement au congrès, non sans que, toujours querelleuse, l'impératrice douairière objectât à ce choix. On a supposé qu'elle redoutait pour son fils un séjour en Italie, comme susceptible de développer l'inclination au catholicisme qu'il aurait fait paraître. Mais, plus vraisemblablement, l'entourage de Marie Féodorovna s'inquiétait à l'idée d'un contact direct entre le souverain et les carbonari, qui récemment encore figuraient dans ses relations, et, à Vienne, en communiant spirituellement avec le quaker Allen, il prouva que, dans ses intentions, Vérone n'était pas sur le chemin de Rome (1).

Son séjour à la Hofburg fut court et Metternich ne s'employa pas à le retenir, voyant qu'en ce qui concernait Constantinople, il avait partie gagnée. Mais à Vérone, le tsar allait donner au chancelier d'autres embarras. Y arrivant le 14 octobre, il s'y trouva devancé par l'empereur François, le roi de Prusse et tous les souverains italiens, moins le pape. Un corps de diplomates de premier rang leur faisait cortège : Metternich flanqué de l'inévitable Gentz pour l'Autriche ; Bernstorfî et Alexandre Mumboldt pour la Prusse ; pour l'Angleterre Strangford remplaçant Castlereagh, qui venait de se trancher la carotide, et l'archi-tory Wellington obligé de prendre les ordres du demi-whig Canning qui recueillait la direction des affaires étrangères ; pour la Russie Lieven et Pozzo ; pour la France enfin, avec Garaman et La Ferronays, comme à Troppau, le ministre des Affaires étrangères, Montmorency, et un nouveau venu dans la diplomatie : Chateaubriand, arrivant, après un court stage à Berlin, de Londres, où, depuis la seconde et définitive retraite de Richelieu en décembre 1821, il remplaçait Decazes.

Dans le beau cadre de la vieille cité romaine restaurée par la

(1) Schilder, Alexandre Jer, t. IV, p. 256, 476 ; grand-duc Nicolas, Alexandre Ier, t. I, p. 291.

Renaissance, mieux qu'à Troppau ou même à Aix-la-Chapelle, les fastes du congrès de Vienne pouvaient être renouvelés, et banquets, bals, ou courses de chevaux dans les célèbres arènes de la ville, rien n'y manqua en effet, l'intrigue politique et romanesque obtenant aussi sa part, dans le salon de la comtesse de Lieven, où Rossini faisait entendre ses premières mélodies. Mais Alexandre pensa d'abord ne pas trouver à qui parler. S'il goûtait peu le successeur de Richelieu, Villèle, il appréciait moins encore Montmorency, à qui il reprochait un excès de zèle réactionnaire après ses emportements en sens contraire, et, en politique, il tenait toujours l'auteur d'Atala pour un intrus, bien que depuis leur rencontre à Paris, où il l'avait renvoyé au souci d' « amuser ses lecteurs (1) », des influences assez obscures pour qu'elles aient jusqu'à présent échappé à l'attention des historiens, se fussent employées à le faire revenir sur ce sentiment et n'eussent pas sans doute aussi été étrangères à la désignation du futur successeur de Montmorency pour une mission où il avait d'ailleurs désiré passionnément être employé (2).

Des liens beaucoup plus anciens se trouvaient formés entre le célèbre écrivain et la Russie, où, dans les moments de découragement, il parlait souvent de se retirer (3). Il en avait, nous ne saurions dire par quelle filière, contracté de longue date avec l'impératrice Elisabeth, qui, au rapport de Vitrolles, aurait fait les frais du pèlerinage à Jérusalem (4). Elle avait lu en tout cas avec transport Y Itinéraire et avait écrit à sa mère : « Je sens souvent le besoin de faire part de ma flamme à l'auteur, comme pourrait sentir un amant passionné (5). » Elle avait correspondu

(1) V. t. II, p. 247, de cet ouvrage.

(2) V. Mme Récamier, Souvenirs, p. 415 ; Bartoux, la Duchesse de Duras , p. 387.

(3) Cassagne, Vie politique de Chateaubriand, p. 377.

(4) Vitrolles, Mémoires, t. II, p. 463.

(5) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, t. fï. p. 418.

avec lui à propos de la mort du duc de Berry et l'avait autorisé à publier sa lettre (1). Guettant toutes les chances et disposés à se servir de tous les moyens pour gagner quelque crédit et obtenir quelque appui à Saint-Pétersbourg, les amis politiques de Chateaubriand ne pouvaient manquer de fonder de grandes espérances sur ce commerce, et ils avaient récemment trouvé pour le faire valoir un concours de circonstances des plus propices.

Séjournant depuis quelques années en France, l'amie la plus chère, assez mal choisie, de l'impératrice Elisabeth, la comtesse Tolstoy, femme du grand maréchal de la cour impériale, ne prenait souci que de ses plaisirs, ou de sa santé, qui, d'ailleurs, l'éloignant de la capitale, lui faisait préférer les douceurs d'un climat plus méridional. Très active, sa correspondance avec la souveraine ne portait que sur des objets étrangers à la politique : mondanités, nouveautés littéraires ou articles de toilette. Mais, en 1820, au lendemain de la mort du duc de Berry, un brusque changement se produisait dans les habitudes et les fréquentations de la grande dame russe. Paris la retenait et la montrait éperdument lancée dans la mêlée des partis. Étroitement liée avec Chateaubriand, en relations suivies avec les hommes de son bord, elle se faisait, à Saint-Pétersbourg, l'écho fidèle et persistant de leurs doléances et de leurs prétentions. Non contente des courriers de l'ambassade qu'elle mettait largement à contribution, elle réclamait une voie plus sûre encore pour transmettre à la même adresse des « communications importantes ».

Femme à aventures, un incident de sa vie romanesque aura probablement été l'instrument de cette métamorphose. Veuve de son premier mari, elle venait d'épouser, — morganatiquement à l'exemple de Mme de Staël, — l'ancien agent des princes en Russie, le chevalier de Vernègues. Dans cette phase nouvelle de son existence, elle intéressait cependant à ses agissements non seulement Elisabeth, mais aussi Alexandre lui-même, qui, au rapport de l'impératrice, lisait ses messages « avec plaisir et reconnaissance ». Bien qu'elle se tînt habituellement à l'écart de la politique, Elisabeth ne répugnait pas absolument à y porter ses curiosités. Au congrès de Vienne, il lui était arrivé de conférer, à

(1) Chateaubriand, Mélanges historiques, p. 387.

plusieurs reprises, avec le baron de Stein, non seulement sur les affaires de Bade qui la touchaient de plus près, mais sur d'autres aussi, où ses affections de famille n'entraient pas en jeu (1). En commun avec la plupart des dames russes, qui se ressentaient encore, à cette époque, de l'influence longtemps exercée dans leur milieu par leurs commensaux français, marquis de l'émigration, précepteurs et gouvernantes du même bord, ou se donnant l'apparence d'en être, les sentiments de l'impératrice étaient d'une royaliste exaltée. Recevant, en 1814, par Mme Tolstoy, la nouvelle de la rentrée de Louis XVIII à Paris, elle l'en remerciait en ces termes : « Je suis toute troublée, je tremble, mais c'est de joie. Que Dieu vous le rende! Vive le roi! (2). » Elle se trouvait donc, six ans plus tard, en sympathie complète avec sa correspondante, qui, ne se bornant pas au rôle d'un organe de transmission, prenait ardemment fait et cause pour les ultras les plus fougueux et les plus exigeants contre les libéraux les plus modérés et cherchait à provoquer une intervention du tsar dans le sens de leurs idées et de leurs ambitions. Au moment du congrès de Troppau, Mme Tolstoy avait dénoncé un complot, qui aurait eu Decazes pour chef et se serait proposé de renouveler, dans un autre but, la tentative avortée des bonapartistes à l'issue du congrès d'Aix-la-Chapelle, et elle avait joint à son rapport ce commentaire : « Gomment ne pas craindre pour celui de qui dépend la régénération de l'Europe? On a bien peur pour lui ; on demande : « Que fera la Russie? » Elle fera ce qu'elle a déjà fait : elle redonnera le calme à l'Europe et punira d'exécrables monstres. Il faut que l'empereur agisse ! »

Pour qu'elle osât formuler à cette adresse des vœux aussi impératifs, en même temps qu'elle multipliait chez elle des conciliabules qui réunissaient la fleur des monarchistes outranciers, Bergasse, Donnadieu, Glausel de Cousergues, et, avant son départ pour Londres, Chateaubriand lui-même, dont elle vantait particulièrement le? mérites, il faut qu'elle y ait été au moins encou-

(lj Stein, Journal, Hislor. Zeitschrift, 1888, LX, p. 414.

(2) Cette correspondance inédite, où tous les détails ici rapportés ont été puisés, s'est conservée aux archives d'Otrada, propriété des comtes Orlov-Davydov. Elle a été mise gracieusement à la disposition de l'auteur avant la Révolution, par l'entremise du grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch.

ragée. Un certain rapprochement s'opérait à ce moment, entre Alexandre et sa femme. Il est donc vraisemblable que le souverain figurait en tiers dans les relations d'Elisabeth avec son amie, et, Mme Tolstoy recevant l'autorisation de paraître à Vérone, il n'est pas impossible que l'auteur de Y Itinéraire lui ait aussi dû, par le canal de Pozzo, d'y être envoyé et d'y obtenir un succès qu'il a exagéré, mais où les circonstances ont mieux qu'il ne pouvait se le promettre servi son ambition.

La présence de Montmorency à ce rendez-vous diplomatique réduisait La Ferronays à un rôle de comparse et non moins Caraman, au sujet duquel l'envoyé du roi à Saint-Pétersbourg partageait l'opinion de Chateaubriand : « le plus plat et le plus lâche valet de Metternich », disait-il, en écrivant à sa femme (1). Mais, comme porte-parole de son gouvernement, Montmorency lui-même ne paraissait pas suffisamment représentatif. Le congrès mettait en effet en jeu et en conflit trois politiques françaises : celle des ultras qui réclamaient une intervention armée en Espagne sans délai et à tout prix ; celle des libéraux et de Villèle lui-même, qui n'en voulaient à aucun moment et à aucune condition et celle enfin de Louis XVIII qui, sous l'influence du sentiment bourbonien, inclinait maintenant au parti interventionniste, mais n'entendait agir qu'à son heure et dans une indépendance absolue. Entre ces tendances opposées, ne se trouvant inféodé à aucune, Chateaubriand devait, à un moment, paraître, à Paris, l'homme nécessaire de la situation, si peu de goût qu'on eût pour lui.

Avec l'infatuation qui lui était propre au regard de tout ce qui le touchait, il a été naturellement porté à exagérer ce triomphe qu'il avait escompté, car, dans le propos célèbre où il s'est attribué le sentiment d'être « accrédité moins auprès du congrès qu'auprès du tombeau de Juliette », il a mis certainement une part d'affectation. S'il a remué ciel et terre pour se faire envoyer à cette réunion, c'est qu'il se promettait d'y jouer un grand rôle ; il n'aurait pas consacré deux volumes à l'histoire de cet épisode diplomatique s'il n'avait pas cru y avoir satisfait son ambition ; les circonstances lui ont permis de s'en persuader et la magie de

(1) Le Correspondant, 25 août 1922, p. 605 (Pierre Morane).

son verbe fait que cette illusion est partagée aujourd'hui encore par quelques lecteurs du « Congrès de Vérone (1) », où pourtant, le désordre de la rédaction, répondant très apparemment à une incohérence également déconcertante de la pensée, semble fait pour justifier le jugement de Pozzo sur les talents de l'auteur dans ce domaine : « Un enfant de quinze ans balbutiant de la politique (2). »

Autant et plus que par les sympathies admiratives de la comtesse Tolstoy et de l'impératrice Elisabeth, Chateaubriand se trouvait recommandé au tsar par ce fait que, depuis l'arrivée de ce nouveau représentant de Louis XVIII à Londres, le souverain en recevait des nouvelles plus favorables à la politique qu'il se proposait de faire prévaloir au congrès. Lieven donnait Wellington comme favorablement disposé, au point même d'avoir remis à l'ambassadeur russe, en grand secret, un plan d'opérations audelà des Pyrénées, celui-là même dont le duc d'Angoulême se serait inspiré ultérieurement (3). Mais Lieven était aussi un illusionniste, et, à Vérone, Yiron cluke ne laissait rien paraître des inclinations qui lui étaient attribuées. Selon ses instructions, de concert avec Metternich, il répudiait péremptoirement toute idée d'intervention au bénéfice de la monarchie espagnole, dont l'affaiblissement servait les intérêts de l'Angleterre comme Canning les concevait, — comme, quarante ans plus tôt, Vergennes avait compris ceux de la France. Encore, le gouvernement britannique n'accordait-il ni aide, ni aveu même, à lord Cochrane et à ses compagnons, qui, au service d'une cause analogue, renouvelaient, par delà l'Océan, les exploits de La Fayette.

Aussi bien, le rapprochement opéré entre le souverain russe et l'écrivain, en cette rencontre qui n'était pas la première, paraît avoir été borné à la sphère des épanchements d'ordre intime. Cet interlocuteur s'y prêtant et l'y invitant par ce qu'il découvrait volontiers de ses propres inquiétudes d'âme, plus ou moins réelles, il se peut que le tsar l'ait rendu confident du tourment intérieur dont il souffrait, se demandant à tout moment « s'il obéissait à la volonté divine ou cédait à une suggestion du malin ». Ce secret

(1) J. Dessaint, dans la Revue de Paris, 1er juillet 1924.

(2) Barthou, la Duchesse de Duras, p. 420.

(3) F. de Martens, Recueil des traitést t. XI, p. 305 et suiv.

n'était pas d'un grand prix : l'état de dépression physique et morale, dans lequel le souverain se trouvait, éclatait à tous les yeux, ceux de Gentz exceptés, qui, ayant reçu récemment le cordon de Saint-André, accompagné d'une marque de faveur plus substantielle, voyait, au contraire, le dispensateur de ces douceurs plus dispos de corps et d'esprit que jamais (1). Mais Chateaubriand n'avait pas la même raison pour y être trompé, et, en se targuant d'autre part, comme, quinze ans plus tôt Gaulaincourt, d'avoir gagné d'emblée l'amitié et l'estime du prince, il a partagé l'erreur, plus ou moins volontaire, du duc de Vicence. « Nous ne nous fûmes pas plus tôt vus pendant un quart d'heure que nous nous plûmes », a-t-il écrit. Quelques mois plus tard, à la nouvelle qu'il recueillait la succession de Montmorency, se refusant toujours à le prendre au sérieux, Alexandre allait en témoigner un vif déplaisir (2), et, à Vérone, d'après le propre aveu du futur ministre, l'arrêtant aux premiers mots, il ne lui a pas permis d'entamer seulement un débat politique d'ordre général, ni de lui faire confidence à son tour de la grande pensée de sa carrière diplomatique. Ce n'était d'ailleurs qu'une chimère, et, selon les vraisemblances, le poète diplomate n'en a même précisé le dessein dans son propre esprit qu'en 1831, en publiant une brochure destinée à montrer à ses compatriotes ce qu'ils avaient perdu à son éloignement du ministère. Y demeurant, il aurait obtenu de la Russie que, pour le service rendu à la cause de la monarchie en Espagne, la France fût payée avec la rive gauche du Rhin, la Prusse recevant un dédommagement en Saxe! (3).

A Vérone, il n'en a pas été question ; la question n'a pu à aucun moment être sérieusement posée entre Paris et Saint-Pétersbourg, et, même sur le terrain plus étroitement circonscrit d'une action collective contre le gouvernement des Cortès, l'intimité établie entre le tsar et l'auteur des Martyrs n'a pas empêché que, se prolongeant d'octobre à décembre dans une stérilité de plus

(1) Gentz, Briefe an Pilât, t. III, p. 135 ; Metternich, Mémoires, t. I, p. 320 ; Schilder, Alexandre Jer, t. IV, p. 261.

(2) La Ferronays à Chateaubriand, Saint-Pétersbourg, 24 mars 1823, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLXIV, f. 71.

(3) Chateaubriand, « Le Congrès de Vérone », ŒWres, t. XIX, p. 64, 97, 166.

en plus désespérante, les délibérations du Congrès justifiassent l'appréciation dont La Ferronays faisait part à sa femme : « Heraclite en pleurerait toutes ses larmes ; Démocrite en rirait comme un fou (1). » Et aussi les brocards dont, aux Communes, Brougham criblait « les trois gentilshommes de Vérone (2) », sans qu'il négligeât de rappeler qu'en 1812, le tsar avait traité avec ce même gouvernement qu'il taxait maintenant de révolutionnaire.

Après un mois, Alexandre parla de faire seul la besogne que ses alliés déclinaient : ses troupes étaient prêtes. Comme elles devraient passer par l'Allemagne, devant cette perspective, en moins bonne intelligence avec Canning qu'il n'avait été avec Gastlereagh, Metternich lâcha l'Angleterre et mit en avant une proposition transactionnelle que les plénipotentiaires russe et prussien agréèrent : les ambassadeurs des grandes puissances feraient une démarche commune à Madrid en faveur de la restauration du pouvoir royal ; si elle restait sans effet, ils seraient rappelés et la France interviendrait militairement avec l'appui des alliés (3). Montmorency donna aussi son adhésion, bien que les ordres de Villèle comme les intentions du roi s'y opposassent également. Il fut rappelé et Chateaubriand eut sa chance. A la faveur des traits d'affinité intellectuelle et morale qui lui étaient communs avec le tsar, même aptitude à se mouvoir dans les terrains vagues de la pensée, même tolérance de l'esprit au regard de l'imprécision et de l'équivoque, en échangeant des quiproquos, il parut réussir à ménager toutes les convenances, et, devenu chef de mission à Vérone, il se trouva indiqué aussi pour remplacer Montmorency à Paris (4).

Mais l'Angleterre restait sur ses positions, Canning, sous la pression du parlement, accentuant son intransigeance jusqu'à des manifestations, qui, bien qu'il dût s'en défendre après coup

(1) Le Correspondant, loc. cit., p. 603.

(2) Les deux empereurs et le roi de Prusse, par allusion au titre d'une comédie de Shakespeare, v. Hansard, Parliam. Debates, nouvelle série, t. VIIL p. 63 ; cf. ibid., p. 50, 904, 1175 et 1301.

(3) F. de Martens, Recueil, t. XI, p. 304 et suiv. ; t. XV, p. 14 et suiv.

(4) Villèle, Mémoires et Correspondance , t. III, p. 149, 160 ; Vitrolles, Mémoires, t. II, p. 470 ; Stappleton, Canning, t. I, p. 219, t. III, p. 230 et suiv. ; Debidour, Histoire de la diplomatie européenne, t. I, p. 199 et suiv. ; de Loménie, dans Revue hebdomadaire, 8 juillet 1922, p. 149 et suiv.

énergiquement (1), laissaient supposer l'intention d'un recours éventuel aux armes pour faire prévaloir la politique anglaise. De cette politique le successeur de Castlereagh apercevait la justification dans les tendances que le gouvernement des Etats-Unis accusait dans la sienne, en se portant, de son côté, à un conflit avec le gouvernement russe au regard d'un problème connexe. Par un oukase du 4 septembre 1821, le tsar avait prétendu réserver à l'usage exclusif de ses sujets le droit de pêche et de commerce, depuis le détroit de Behring jusqu'au 51e degré de latitude nord, et le gouvernement anglais objectait lui-même à cette constitution d'un mare clausum, où le représentant du cabinet de Washington à Saint-Pétersbourg, Middleton, reconnaissait ironiquement une imitation de la bulle pontificale de 1498, qui avait partagé les océans entre l'Espagne et le Portugal. Cette querelle devait être promptement apaisée. La faiblesse des ressources que la Russie mettait en œuvre dans l'objet du litige faisait que ses rivaux ne lui accordaient qu'une médiocre importance. Divisant au contraire irrémédiablement et passionnant tous les participants, les intérêts en cause au congrès de Vérone le vouaient au résultat qu'à son issue Ganning a ainsi défini dans une lettre adressée à Bagot, l'envoyé anglais en Russie : « Il a partagé l'Alliance une et indivisible en trois tronçons, aussi distincts que les constitutions de l'Angleterre, de la France et de la Moscovie... Chaque nation pour elle-même et Dieu pour toutes ! Engagez seulement votre empereur à rester tranquille, car le temps de l'aréopage et autres choses semblables est passé (2). »

Mais « rester tranquille » était ce que le fils de Paul savait le moins. Le mois suivant, ne lui promettant pas une longue carrière ministérielle à cause de son « caractère dissolvant (3) », Pozzo devait déjà rappeler Chateaubriand au respect des « promesses » qu'il avait faites à son maître. La Russie, l'Autriche et

(1) Aux Communes, le 14 avril 1823, Hansard, loc. cit., t. VIII, p. 899.

(2) 3 janvier 1823, dans Phillips, The Confédération of Europe, p. 280. Pour l'histoire du Congrès, en sus des sources citées, v. Treitschke, Deutsche Geschichte, chap. v ; Stern, Geschichte Europa's, t. II, p. 292 et suiv. ; Isambert, V Indépendance grecque et l'Europe, p. 142 et suiv. Ringhoffer (Ein Dezennium) a donné trop d'importance au rôle de la Prusse, qui a été insignifiant. Cf. Schiemann, Russlands G. unter Nikolaus I, t. I, p. 329 et suiv.

(3) Maggiolo, Pozzo, p. 271.

la Prusse retirant de Madrid leurs envoyés, Louis XVIII y retenait en effet le sien, M. de Lagarde, et les troupes du roi ne bougeaient pas. Alexandre supposa que c'était l'effet des intimidations dont usait l'Angleterre, et, à la mi-mars, il autorisa Pozzo à faire entendre à Paris une déclaration ainsi conçue : « Si, contre toute attente, la Grande-Bretagne déclarait la guerre à la France pour empêcher le gouvernement de Sa Majesté Chrétienne de rendre à l'Espagne le plus essentiel des services, l'empereur... regarderait cette attaque... comme dirigée contre tous les Alliés et il accepterait sans hésiter les conséquences de ce principe (1). »

L'offre d'assistance ne pouvait être plus formelle. Venant de Tours, elle devait cependant être jugée de médiocre valeur contre la baleine, et, en outre, il parut bientôt qu'elle comportait des réserves et des conditions. Le tsar entendait d'abord que, tout en étant individuelle en fait, l'intervention armée de la France affectât néanmoins un caractère collectif. Mais il n'indiquait pas le moyen de réaliser ce postulat. « C'est à vous, disait-il à La Ferronays, de nous apprendre comment vous voulez que nous vous soyons utiles. » Et, d'autre part, bien qu'il l'eût portée à la connaissance du cabinet de Londres et l'eût rendue provisionnelle, il refusait de convertir sa déclaration en un engagement positif de déclarer la guerre à l'Angleterre dans le cas prévu. « Il ne voulait pas se jeter dans des hypothèses... Canning était un fou furieux, mais, Dieu merci, il se trouvait seul à l'être dans son pays. » Pressé et poussé de retranchement en retranchement, le tsar se rejeta sur l'expédient qu'il avait antérieurement condamné. Il reprenait des mains de Metternich le projet d'une conférence permanente. Seulement, de Vienne il en déplaçait le siège à Paris, où elle ne pouvait manquer d'être présidée par Pozzo. Elle aviserait (2).

Cette proposition échouant, la pensée inquiète du souverain s'arrêta, fin avril, à l'idée de l'organe de sanction et de contrainte, où, avant lui et depuis, tous les promoteurs de sociétés internationales ont reconnu le complément indispensable d'une telle

(1) F. de Martens, Recueil, t. XV, p. 17 ; La Ferronays à Chateaubriand, 26 mars 1823, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLIV, f. 74.

(2) La Ferronays à Chateaubriand, 24 mars 1823, Affaires étrangères, ibid., CLXIV, f. 71.

construction. Après avoir, au cours des dernières années, offert à plusieurs reprises ses troupes pour l'exécution des décisions communes, il parla d'une force armée qui serait, de façon permanente également, mise aux ordres de la Sainte-Alliance. Il entendait comme de raison en fournir les éléments. C'était ce que Castlereagh avait redouté et Metternich commença aussi par une protestation énergique. A la réflexion, cependant, il se persuada qu'aux mains du « plus grand de tous les enfants du monde », ce joujou ne deviendrait jamais un instrument de guerre. Il se tenait pour assuré de Tatichtchev. L'envoyé du tsar s'avisant de faire montre de dispositions belliqueuses, il se vantait de l'avoir rappelé à l'ordre en ces termes : « Vous savez bien que les hommes pour moi ne sont rien ;... le jour où vous cesserez de servir la paix, je vous briserai comme verre ;... je dirai à votre maître ce que je pense des motifs qui vous auraient fait changer d'opinion. » Alexandre prenant en méfiance le coadjuteur qu'il avait donné à Golovkine et le flanquant lui-même d'un surveillant dans la personne du jeune Obriézkov, le chancelier se targua de « rayer un tiers des rapports que ce nouvel agent envoyait à Saint- Pétersbourg et d'écrire lui-même le reste (1). » Ainsi, le consentement de l'Autriche entraînant celui de la France, la constitution de l'armée de la Sainte-Alliance fut décidée (2) ; mais sa mise en emploi était une autre affaire et Louis XVII I prit soin pour que, en ce qui concernait l'Espagne, elle ne fût seulement pas mise en question.

A son idée et à sa façon, il se donnait, à ce moment, on doit en convenir, figure de grand roi. Contre les menaces de l'Angleterre, les objections de l'Autriche, les prétentions de la Russie, en mai 1823, à son heure et en pleine liberté, il envoyait au delà des Pyrénées une armée française, qui, contre les prévisions du plus grand nombre de ses propres sujets, y faisait, au prix d'une s mple promenade militaire, assurément coûteuse, triompher, sans le tsar, la cause, sinon de la France, du moins de la monarchie.

Dépité, Alexandre fut moins disposé que jamais à « rester tranquille ». En juin, son ministre à Washington, le baron de

(1) Grand-duc Nicolas, Lebzellern, p. 252. 265.

(2) F. de Martens, Recueil, t. XV, p. 21 ; Chateaubriand, Œuvres, t. X, p. 196.

Tuyll, eut ordre d'y signifier que rien ne déciderait son maître à reconnaître les gouvernements de facto constitués sur les ruines de la domination espagnole. C'était une façon de marcher sur les brisées de la France dans la défense des intérêts qu'elle venait de soutenir victorieusement. Suivit le mois d'après, à la même adresse, une demande formelle d'adhésion à la Sainte-Alliance. Sur la question du statut politique des nouvelles républiques américaines, le président Monroë ne répugnait pas à quelque forme d'entente avec les puissances européennes, ni même à l'idée d'un Congrès des deux Mondes. Mais le secrétaire d'État aux Affaires étrangères, Adams, ne voulait ni alliance ni entente. Il connaissait la Russie depuis longtemps, y ayant accompagné en 1781, à l'âge de quatorze ans, le premier envoyé des États- Unis, Francis Dana ; il n'en gardait pas une impression favorable, et, membre de cette énergique famille des Adams qui avait joué un si grand rôle dans la guerre d'indépendance, son autorité l'emportait sur celle du président, auquel il devait d'ailleurs succéder. Ainsi le tsar ne gagna à cette fausse manœuvre que l'imputation d'avoir provoqué par elle le célèbre message présidentiel de décembre 1823 (1).

Mais il manœuvrait aussi à Madrid ; il y envoyait Pozzo, « l'infernal intrigant », comme l'appelait Metternich (2), et il y essayait encore de disputer à la France le fruit de sa victoire avec l'influence qu'elle lui devait dans le gouvernement de la monarchie restaurée par ses armes. Contre ce qu'il avait prêché, il posait en principe qu'aucune puissance étrangère n'avait droit de s'immiscer dans les affaires intérieures d'un pays où il avait pourtant voulu que toutes s'employassent à rétablir l'ordre politique de leur choix. Sur le trône où il se trouvait replacé, Ferdinand VII devait garder une liberté entière de ses actes, fût-ce pour octroyer une constitution à son peuple. Néanmoins, Pozzo avait ordre de représenter au roi « les conséquences terribles d'une telle décision », car, aux termes des instructions qui lui étaient données, en s'abstenant de toute ingérence dans les

(1) W. Ford, « Genesis of the Monroë Doctrine », dans Massachusetts Hist. Soc. Procedings, 2e série, t. XV, p. 402 ; F. de Martens, Recueil des traités, t. XI, p. 311 ; Adams, Writings, t. VII, p. 46 et suiv.

(2) Grand-duc Nicolas, Lebzeltern, p. 374.

questions de cette nature, « les puissances alliées manqueraient cependant à leurs obligations les plus sacrées si elles n'usaient de tout leur pouvoir pour favoriser dans ce pays la création d'institutions propres à sauvegarder le respect de l'autorité souveraine. »

Au rapport de Pozzo, Chateaubriand aurait approuvé ce tissu de contradictions, comme « conforme à la saine politique et à sa manière de voir (1) » ; mais l'attitude de son gouvernement n'en montra rien et les suites du Congrès avorté de Vérone donnaient bientôt au tsar d'autres soucis.

Au cours de cette réunion, fasciné par les affaires d'Espagne, il avait pratiquement donné carte blanche à Metternich pour celles d'Orient ; mais, de retour à Saint-Pétersbourg, rendu à l'influence du milieu ambiant, et, après les impressions extérieures qui l'en avaient quelque peu distrait, au tourment intérieur qu'il peut bien avoir qualifié de « syndérèse » dans ses entretiens avec Chateaubriand, car le vocabulaire mystique lui était familier, il se prenait à regretter cette cession de pouvoirs, qui risquait d'ailleurs de devenir inefîective. Pour son objet, en effet, l'Autriche elle-même paraissait en passe d'être évincée par un troisième compétiteur. Accentuant la politique que Castlereagh avait adoptée en dernier lieu, Canning entamait des pourparlers quasi officiels avec les insurgés grecs ; il se portait même à déclarer dans leur intérêt le blocus des côtes de l'Épire, et, jusque dans le monde officiel des deux capitales russes, Nesselrode seul n'en concevait pas de l'émoi. Il s'en rapportait aux décisions du dernier Congrès qui déféraient à l'accord des puissances les mesures à prendre aussi bien dans la Morée que dans les îles de l'Archipel et le problème des principautés danubiennes à une entente directe entre la Russie et la Porte. Il croyait en outre son maître entièrement détaché de la Grèce. Il oubliait que l'opposition de

(1) Martens, loc. cit., t. XV, p. 26.

l'Angleterre avait rendu caduque l'œuvre de Vérone tout entière et il comptait sans la « syndérèse ».

Brusquement, à la fin de janvier 1823, Alexandre fit connaître à Vienne en grand mystère le désir qu'il avait de rencontrer l'empereur François en vue d'une entente qu'il jugeait nécessaire sur les affaires d'Orient. 11 indiquait comme date et lieu à sa convenance le mois d'octobre et la capitale de la Boukovine. Lebzeltern à Saint-Pétersbourg et Golovkine à Vienne devaient ignorer le projet de cette entrevue, et, tout en la faisant agréer avec empressement, Metternich lui-même n'en soupçonna pas l'objet, que le tsar eût été d'ailleurs en peine de définir. Il voulait faire quelque chose qui le relevât de la position disgraciée où il se voyait et sinon sur l'empereur, il faisait sans doute fond sur son chancelier pour lui suggérer, à cette fin, l'idée qu'il ne trouvait pas.

Il éprouva cependant un contretemps. Metternich fut retenu en route par une indisposition dont il semble bien avoir exagéré la gravité, car Gentz n'en prenait aucune alarme (1). Depuis Vérone où il s'était vu préférer un Chateaubriand, le goût du chancelier pour les discussions directes avec « son » Alexandre était diminué. Les deux souverains furent donc, du 4 au 12 octobre, réduits à un tête-à-tête qui, dans la bourgade de Tchernovits, a dû manquer de charme (2), et, à Lwow où ils se rencontraient avec Metternich, Nesselrode et Tatichtchev ne faisaient que solliciter son agrément à un nouvel avatar de son propre projet de conférences. A ce coup, Alexandre demandait et obtenait qu'elles fussent tenues à Saint-Pétersbourg. C'est tout ce qu'il imaginait pour compenser ou tout au moins masquer ses échecs et Metternich lui accordait volontiers cette fiche de consolation. Il se fiait à l'Angleterre pour « faire tourner en eau de boudin » les débats proposés, et, en attendant, pour prix de sa complaisance, il obtenait de son côté que, désigné déjà pour renouer à Constantinople les relations diplomatiques de son gouvernement avec la Porte, l'ancien consul de la Russie à Patras, Minciaky, fût mis promptement en route. Au pis aller, dussent même ces conférences

(1) Briefe won und an Gentz, t. III, 2e partie, p. 64.

(2) V. sur cette entrevue, dans Ancienne Russie, 1901, CVI, p. 225 et suiv., des détails pittoresques, mais sans grand intérêt historique.

aboutir, l'Autriche y aurait l'appui de la Prusse, et, occupée en Espagne, la France ne compterait pas (1).

Alexandre et Nesselrode le firent bien voir à La Ferronays après leur retour à Saint-Pétersbourg. Ils l'assurèrent sans sourciller que la rencontre de Tchernovits avait été due au seul hasard et était restée entièrement étrangère à la politique, si ce n'est que les deux souverains y avaient passé leur temps à se réjouir des succès obtenus par la France au delà des Pyrénées et à vanter les mérites du duc d'Angoulême, « au caractère duquel le tsar portait la plus grande estime », ainsi que ceux de Chateaubriand « envers qui sa confiance était sans bornes ». Esprit ingénu, l'envoyé de Louis XVIII mit quelque temps à s'apercevoir qu'on se moquait de lui, et, après que le tsar l'eut entretenu sur ce ton pendant deux heures, il prit la plume pour informer son chef hiérarchique, qu'il le voyait en situation de « remplacer Metternich dans la confiance de l'empereur de Russie ». Un mois plus tard, il dut envoyer à la même adresse ce protocole de désenchantement : « Le jour de la fête de l'empereur, on a été... poli pour moi ; mais les véritables prévenances... ont été pour l'ambassadeur d'Angleterre et surtout pour le ministre d'Autriche (2). »

Alexandre ne flattait Chateaubriand qu'en haine de Villèle par lequel il le voyait miné à son poste. Aux premiers jours de 1824, il fit un éclat, envoyant le cordon de Saint-André au ministre des Affaires étrangères et à son prédécesseur, en négligeant leur chef. Justement blessé, Villèle se donna le tort de relever l'affront ; il s'attira cette réponse que, « pour obtenir la même distinction, il devait la mériter (3) », et les rapports entre les deux gouvernements tournèrent à l'hostilité ouverte, tandis que le tsar improvisait, dans un sens qui devait donner une nouvelle surprise à La Ferronays, une autre parade diplomatique des plus imprévues et des plus risquées.

(1) Metternich, Mémoires, t. IV, p. 15, 24, 77, 81, 87 ; grand-duc Nicolas, Lebzeltern, p. 256 ; Ringhoffer, Ein Dezennium, p. 22 ; Schilder, Alexandre IeT, t. IV, p. 283 ; Ancienne Russie, 1901, t. CVI, p. 225 et suiv.

(2) La Ferronays à Chateaubriand, 18 et 28 novembre, 29 décembre 1823, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLXV, f. 248, 268, 355.

(3) Le même au même, 21 janvier 1824, ibid, CLXVI, f. 19; F. de Martens, Recueil, t. XV, p. 28 et suiv.

ni.

114 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er

Après avoir, l'année d'avant, fait entendre à Londres des menaces de guerre, il s'était montré extrêmement flatté d'être accepté par le gouvernement britannique comme arbitre dans un différend avec les États-Unis au sujet de l'interprétation du traité de Gand qui, en 1814, avait mis fin au conflit armé entre ces deux puissances. Leur accord sur sentence arbitrale du tsar avait été signé à Saint-Pétersbourg le 12 juillet 1822 (1) et le petit-fils de Catherine en avait tiré d'autant plus de fierté qu'il triomphait là en un point où la grand'mère avait échoué, s'étant vainement mise en frais, de 1780 à 1783, pour faire agréer sa médiation entre ces deux mêmes parties (2). Il en avait retrouvé momentanément cette confiance en lui-même et cette superbe qu'il avait portées huit ans auparavant de Paris à Vienne. Il déchantait depuis et l'avènement au pouvoir de Ganning lui enlevait, au regard de l'Angleterre, ses dernières illusions. Vainement Mme de Lieven le flattait-elle avec l'espoir qu'elle concevait présomptueusement de gagner le successeur de Castlereagh (3). Il le tenait toujours pour un « fou furieux », et, faisant pressentir le cabinet de Saint- James au sujet des conférences projetées dans sa capitale, il s'attendit à un refus tout au plus poli. Dans l'état d'abattement où il se trouvait, la réponse qu'il reçut lui donna un éblouissement.

C'était^ rédigée en termes des plus courtois, une invitation à exposer ses vues sur la réorganisation des pays grecs. Il pensa avoir d'un coup reconquis, et au delà, tout ce qu'il avait perdu

(1) Malloy, Treaties... beiwcen the U. S. and other Powers, t. I, p. 364 et suiv. Les documents relatifs à cette négociation se trouvaient avant la Révolution partie aux Archives russes de l'Empire, 1821, t. XV, n° 372, et partie aux Archives principales du ministère des Affaires étrangères, 1821, n° 5, f. 190. Cf. Adams Writings, t. VI, p. 235, t. VII, p. 37 et suiv. ; Timiriazev, dans Messager historique, mars 1897, LXVII, p. 1087 et suiv.

(2} F. -P. Renaut, la Politique... des Américains durant la guerre d'indépendance, p. 84, 216, 261.

(3) Guizot, Mélanges littéraires, p. 189 et suiv.

depuis les jours glorieux où il régentait le continent. On le consultait, on rendait hommage à la supériorité de son génie et à la droiture de sa conscience, là même où, naguère, victorieux et acclamé partout ailleurs, il s'était vu méconnaître ! Il n'eut aucun soupçon du piège qui lui était tendu.

Ses vues en la matière étaient vagues et inconsistantes, à un point près qu'il indiquait ainsi dans ses entretiens avec La Ferronays : « Je ne veux ni leur indépendance ni leur triomphe absolu ; mais il y a là un foyer qu'il faut éteindre (1). » Et c'est dans cet esprit que fut conçu, au commencement de janvier, à destination de Londres, un mémoire, qui, sous le nom de « projet de trois tronçons », devait, en obtenant un retentissement immense, bien mal répondre au dessein de son auteur. Le plan y était développé d'un partage de la péninsule balkanique en trois régions, à constituer en autant de principautés distinctes sous la suzeraineté de la Porte. Divulgué par le Constitutionnel du 31 mai 1824, à la suite d'une indiscrétion, probablement intentionnelle, du cabinet anglais, et porté un mois plus tôt déjà à la connaissance de la Porte par l'internonce autrichien, baron d'Ottenfels, ce projet qui rappelait si cruellement les démembrements de la Pologne, tout en détruisant aussi l'intégrité de l'empire ottoman, souleva une indignation égale dans tous les quartiers. Le gouvernement insurrectionnel de Nauplie protesta avec véhémence ; le gouvernement turc se prévalut des arrangements pris avec son puissant vassal d'Egypte, Mehemet Ali, pour défier cette menace, et le discrédit de la Russie et de son maître monta au comble (2).

C'est sous ces auspices peu favorables que les conférences de Saint-Pétersbourg furent ouvertes à la mi-juin.

(1) La Ferronays à Chateaubriand, 24 février 1824, grand-duc Nicolas, Alexandre IeT, t, II, p. 524.

(2) Gentz, Briefe aus dem Nachlasse, p. 21 ; Isambert, V Indépendance grecque, p. 166 ; Prokesch-Osten, Geschichte des Abfalls, t. IV, p. 73 et auiv., Debidour, Histoire de la diplomatie, t. I, 217.

Page 1