CHAPITRE VI
I. Manœuvre de Metternich pour faire échouer les conférences. Abstention de l'envoyé anglais. Menace de rupture entre la Russie et l'Angleterre. Canning se rend plus conciliant. Stratford Canning à Saint-Pétersbourg. Proposition russe d'un armistice entre les Turcs et les Grecs. La riposte autrichienne. Plutôt l'indépendance. — II. Selon le vœu de Metternich, les conférences « tournent en eau de boudin. » Le protocole final. Offre d'une médiation. Jugements sévères sur la politique d'Alexandre. Prisonnier de la Sainte-Alliance. La Porte refuse l'armistice et la médiation. Le tsar irrité. Il s'en prend à l'Autriche et à la France. Algarade entre Nesselrode et Lebzeltern. La Ferronays « morigéné. » Appel des Grecs à l'Angleterre. — III. Alexandre veut se ressaisir. Volte-face de la politique russe. Vers un accord avec l'Angleterre. Canning et Mme de Lievén. « La dépêche vivante.j » Un artifice d'illusionnisme. Canning consent à y faire le jeu du tsar. Présomption d'un accord anglo-russe pour trancher le nœud gordien du problème oriental. — IV. Envoi de Strangford à Saint- Pétersbourg. Départ du tsar pour le sud. « C'est la guerre ! a Dépêche claironnante de Nesselrode : « Sire, vous êtes maître de la situation. » Déclaration inopinée de Strangford en faveur de la paix. Une finale peu glorieuse.
Proche de sa fin, Alexandre se donnait un nouveau hochet, avec l'illusion qu'après Paris et Vienne, Saint-Pétersbourg devenait la capitale de l'Europe. Même avec l'épilogue sensationnel qu'il allait y ajouter, ce dernier acte du drame, où il avait joué les destinées de son empire, ne devait cependant pas relever le souverain de ses échecs. Pour « faire tourner en eau de boudin » les conférences, Metternich n'avait pas eu tort de compter sur l'Angleterre et Mme de Lieven avait trop présumé de ses moyens de séduction. Avant de les exercer à l'endroit de Canning, elle avait comploté la disgrâce du ministre et il le savait (1). Il appré-
(1) Metternich à Lebzeltern^ 19 janvier 1824, grand-duc Nicolas, Lebzel-
ciait sans aménité le projet des « trois tronçons », et objectait formellement à ce que, selon le désir qu'elle en exprimait, la Russie eût mandat collectif pour faire agréer à Gonstantinople, ou imposer par les armes, un règlement quelconque du problème oriental. Après s'être, à la première séance, expliqué catégoriquement dans ce sens, l'envoyé anglais à Saint-Pétersbourg, sir Charles Bagot, cessa de prendre part aux délibérations, où, bien qu'avec moins de raideur, l'Autriche se prononçait pour qu'on laissât les Turcs vider leur querelle avec les Grecs, et la Prusse ellemême s'associait aux réserves que la France formulait au sujet du projet russe (1). Le résultat fut qu'aussitôt après leur ouverture les conférences subirent une interruption qui se prolongea jusqu'en décembre. Mais, à ce moment, le calcul de Metternich parut en défaut.
A la fin du mois, un rescrit du tsar enjoignit à Lieven de rompre tout entretien sur la question grecque avec le cabinet anglais (2), attitude que Nesselrode avait ordre d'observer également avec sir Charles Bagot. « Toutes les fois qu'il me parlera Grèce, je lui répondrai Amérique, » écrivait le ministre à Lieven (3). On allait ainsi droit à une rupture. Tout en resserrant ses rapports avec les insurgés grecs, Canning ne voulait pourtant pas pousser les choses à cette extrémité, et, dès octobre, envoyant à Gonstantinople, pour y remplacer Strangford, un de ses cousins, Stratford Canning, célèbre, depuis, sous le nom de lord Stratford de Radcliffe, il lui prescrivait de passer par Vienne et Saint-Pétersbourg, en portant ici et là des paroles plus conciliantes. Metternich jugea qu'elles l'étaient trop. Il traita le nouvel ambassadeur d' « écolier », prit soin que l'empereur François lui fît entendre, à son passage, « des vérités crûment
iern, p. 266 ; Lieven à Nesselrode, 7 février 1824, Schiemann, Russlands G. unter Nikolaus I, t. I, p. 333; (i. Canning, Correspondance, t. I, p. 257-
(1) Protocole de la séance du 17 juin 1824, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLXVI, f. 224 ; Canning, Correspondance, t. I, p. 177 ; Stapleton, Canning, t. III, p. 122.
(2) 28 décembre 1824, Archivas d'État à Petrograd. Cf. F. de Martens, Recueil, t. XI. Cette pièce est donnée ici p. 329 avec la date du 18/30 décembre et p. 334 avec celle du 16.
(3) Nesselrode à Lieven, Saint-Pétersbourg, 28 décembre 1824, Schiemann, loc. cit., t. I, p. 343 et 601.
î!8 LE RÈGNE D'ALEXANDRE I"
exprimées (1), pensa, non sans fondement, avoir réussi à l'endoctriner, et, à tout événement, s'avisa d'une manœuvre propre à faire en même temps échec à l'Angleterre et à la Russie.
En février 1825, Stratford Canning fut à Saint-Pétersbourg ; mais, après avoir annoncé l'intention de prendre part aux conférences, il se déroba à son tour. Il motivait son abstention par l'accueil également hostile que Turcs et Grecs faisaient aux propositions russes, ainsi que par le retard que la Russie apportait au rétablissement de ses relations diplomatiques avec la Porte. M. de Minciaky avait bien gagné son poste, mais, désigné pour l'y remplacer avec la qualité d'ambassadeur, M. de Ribeaupierre restait à Saint-Pétersbourg. En fait, la reprise de rapports diplomatiques normaux entre les deux cours avait été expressément subordonnée à l'évacuation des principautés. La Porte ne s'y était décidée qu'en novembre et Ribeaupierre allait partir. L'Angleterre se mettait donc dans son tort ; mais, partagée comme celle d'Alexandre entre les impulsions libérales du successeur de Gastlereagh et ses complaisances forcées pour le parti tory (2), la politique du nouveau cabinet britannique se montrait pareillement hésitante, et Metternich en profitait. Gardant la Prusse à sa dévotion et s'étant assuré de Ja France par une brève apparition à Paris, où Villèle avait réussi à se défaire de Chateaubriand, il restait maître de la partie.
En avril, la Russie mettant en avant la proposition d'un armistice qui serait imposé à la Turquie en cas de nécessité, l'Angleterre demeura muette et l'Autriche se trouva d'accord avec la France et la Prusse pour formuler une fin de non-recevoir déguisée: elles acceptaient l'expédient mais y excluaient toute forme de compulsion, fût-ce seulement par le retrait simultané des ambassadeurs. Nesselrode se contenta de prendre acte du refus : « N'en parlons plus. » Lebzeltern lui avait laissé soupçonner la riposte qu'il eût provoquée en insistant. Plutôt que d'admettre, sous une forme quelconque, l'intervention de la Russie en Orient dans un rôle d'arbitre, les instructions de l'envoyé autrichien lui donnaient
(1) Metternich à Gentz, 26 décembre 1824, Gentz, Briefe von und an, t. III, 2e partie, p. 142.
(2) V. Stapleton, Canning, t. II, p. 423 et suiv.
pouvoir de se prononcer carrément pour l'indépendance grecque (1). Metternich ne croyait y courir aucun risque, dans la conviction qu'il ne serait pris au mot, ni par la Russie, ni même par l'Angleterre. L'indépendance n'était dans le vœu d'aucune des grandes puissances, et, contre ce que les historiens allemands en ont rapporté, il est faux que la France ait, sous certaines réserves, produit une déclaration en faveur de cette solution (2). Alexandre s'est bien gardé d'ailleurs de rien dire ou faire qui eût ouvert un débat à ce sujet. Il subissait une nouvelle crise de dépression.
Il avait le sentiment d'être comme enveloppé par une atmosphère de méfiance et d'hostilité. Lebzeltern communiquait à Nesselrode une lettre interceptée, où l'envoyé français à Gonstantinople, Guilleminot, exposait « le concours favorable de circonstances qui s'offrait en Orient pour y faire brèche à l'influence russe (3). » Attaqué et mis en échec de toutes parts, le tsar s'effondrait, comme au pied de l'arbre auquel il avait adossé sa détresse sur le champ de bataille d'Austerlitz. Au 15 avril 1825, il donna son adhésion à un protocole final des conférences, qui stipulait simplement que les ambassadeurs des puissances à Constantinople essaieraient de faire admettre à la Porte le principe de leur intervention médiatrice et d'obtenir qu'elle la sollicitât de son propre mouvement. Selon une observation de La Ferronays, Alexandre portait la peine d'une politique qui était sans exemple dans l'histoire de la diplomatie russe et dont l'envoyé
(1) Vienne, 15 janvier 1824, Metternich, Mémoires, t. IV, p. 207.
(2) Béer, Die Orientalische Politik Oesterreichs, p. 312 ; Prokesch-Gsten, Gesehichte des Abfalls, t. IV, p. 150 ; A. Stern, Geschichte Europa's, t. ïl, p. 501 ; Mendelsohn-Bartholdy, Geschichte Griechenlands, t. I, p. 384; cf. procès-verbaux des conférences, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLXVII, f. 291 et suiv. ; CLXVIII, f. 102 et suiv. ; Ringhoffer, Ein Dezennium, p. 27, 33 et suiv. ; Isambert, l'Indépendance grecque, p. 202 et suiv.
(3) La Ferronays à Damas, Saint-Pétersbourg, 13 avril 1825, Affaires étrangères, ibid., CLXVIII, f. 100.
français définissait ainsi le caractère, mélangé d'irréflexion et d'incohérence déconcertantes sur un fond d'écœurante pusillanimité : « La crainte est un sentiment très fort chez l'empereur : il craint l'Angleterre et la déteste, mais il n'ose rien contre elle ; il nous prodigue sa bienveillance, mais il ne nous craint pas et serait toujours prêt à nous morigéner si nous suivions une ligne de conduite différente de la sienne ;... il craint également de paraître allié à la France ; il est gêné, contrarié de nous trouver plus près de lui que n'est l'Autriche ; il ne veut cependant point de notre intimité, et telle est sa disposition, que,... plutôt que de s'unir à nous pour sauver ses intérêts, il aimerait mieux les sacrifier en s'accordant avec les autres contre nous (1). » Bien que décoré et rente, Gentz portait un jugement encore plus sévère : « On ne peut regarder sans un mélange de honte et de dégoût la misérable marche de ce cabinet russe... On ne trouve vraiment pas de nom pour tant de sottise... Le tsar ne veut pas la guerre ; il ne veut pas l'indépendance des Grecs... ; il veut entrer en pourparlers avec eux, mais est fermement décidé à ne pas leur accorder le seul objet de leurs vœux, comme aussi à ne pas les contraindre à se contenter de ce qu'il entend leur accorder ; il veut déconcerter à ce point les Turcs par ses intentions et ses menaces que la guerre en devienne inévitable, et il ne veut pas la guerre (2). »
Au moment où ces lignes étaient écrites, la Porte rejetait toute idée d'armistice et se disposait à refuser, en des termes qu'elle allait rendre presque outrageants, l'offre de médiation, double échec dont Alexandre recevait la nouvelle en voyage. Il avait quitté Saint-Pétersbourg dès la fin des conférences, le 16 avril, et ne rentra que le 25 juin. La Ferronays n'avait pas vu le souverain depuis le mois de février, époque à laquelle il avait été reçu en cérémonie, à l'occasion de l'avènement de Charles X. Au retour du voyageur, devant quitter lui-même la capitale pour prendre les eaux à Garlsbad, il jugea convenable de demander une audience. Le 6 juillet, il l'attendait encore. Il fit ses préparatifs de départ et s'abstint de paraître à une revue, où son
(1) Au baron de Damas, Saint-Pétersbourg, 15 avril 1825, secrète et très confidentielle, Affaires étrangères, ibid., CLXVIII, f. 210.
(2) A Metternich, 27 mars 1825, Gentz, Bri.efe, p. 125; le même, Briefe ans dem Nachlasse, p. 45.
absence fut remarquée. Une explication en résulta ; mais le souverain se contenta de rejeter cavalièrement sur la négligence d'un subalterne la responsabilité de l'oubli dont l'envoyé du roi avait souffert. En même temps, il donnait ordre à Nesselrode de « morigéner » également les représentants de l'Autriche et de la France. Lebzeltern apprit ainsi « combien le tsar était blessé. de se voir maltraité par une cour avec laquelle il avait contracté les relations les plus intimes en lui donnant toute sa confiance. Au mépris des obligations qui en résultaient pour elle, c'est elle qui avait tout empêché ; c'est elle qui, de démarche en démarche, avait amené le cabinet russe à la situation pénible où il se trouvait ». Au rapport de Lebzeltern, l'algarade aurait été si forte, qu'il avait dû y mettre fin en déclarant la séance levée. Sur quoi l'entretien se serait terminé par ce colloque dramatique.
Nesselrode. — Je ne sais si le prince de Metternich a bien réfléchi aux conséquences possibles que peut entraîner la position où vous avez placé la Russie, livrée à elle-même dans cette affaire et à celles qui peuvent résulter de la désunion des deux cours.
Lebzeltern. — - Je suis certain qu'il n'y a point de conséquences imprévues chez nous (1).
L'auteur de ce rapport y a peut-être mis quelque exagération. Unis par un double lien de sang — allemand et juif, — les deux diplomates vivaient sur un pied de très grande intimité, dans des maisons contiguës, qui, supposait-on, communiquaient même par un passage secret (2). Mais Alexandre était certainement très en colère et son ministre a dû en laisser paraître quelque chose.
La Ferronays eut son tour, s'entendant adresser le reproche inattendu qu'au défaut des autres puissances, la France n'eût pas offert main- forte à la Russie pour une action militaire en Orient. Si placide qu'il fût, l'envoyé du roi ne put retenir cette réplique qu'eût-il même reçu des ordres dans ce sens, l'expérience lui aurait conseillé de n'en pas tenir compte. « Vous nous blâmez », ajouta-t-il, de ne pas nous prononcer assez franchement pour la guerre et presque de ne pas vous y porter. Cependant, celui que
(1) Lebzeltern à Metternich, 31 juillet et 13 septembre 1825, grand-duc Nicolas, Lebzeltern, p. 183-186.
(2) Stanley Lane-Poole, Life of Stratford Canning, t. I, p. 364.
122 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er
vous me dites avoir plus que tout autre la confiance de l'empereur,... le prince de Metternich, nous assure que c'est parce qu'il connaît les désirs réels de l'empereur, ses véritables intentions, qu'il se refuse à admettre la possibilité même de la guerre et que c'est en lui montrant sans cesse les difficultés de ce parti, en le rendant effectivement impossible, que nous seconderions les intentions secrètes mais véritables de Sa Majesté. » A ce coup droit, le ministre n'opposa qu'un démenti assez faiblement articulé pour qu'il ressemblât à un aveu, et, accordant quelques jours plus tard à l'ambassadeur l'audience si longtemps retardée, l'empereur évita toute explication sur les affaires d'Orient, ne se retenant pas quand même de quereller l'envoyé du roi, mais se rejetant, à cette fin, sur l'émancipation de Saint-Domingue, que le gouvernement français s'était porté récemment à reconnaître (1).
Cependant, ayant réussi à écraser à demi les forces insurrectionnelles, la Porte accentuait son attitude intransigeante et hautaine. Désespéré, le peuple grec faisait appel à l'Angleterre seule, mettant « le trésor de sa liberté, de son indépendance et de son existence sous la protection illimitée de cette puissance », et, écrivant de Berlin à un de ses amis, un publiciste des mieux avertis traduisait ainsi l'impression que l'événement produisait en Europe : « Que, dans une insurrection des Grecs, l'élément russe dût être entièrement éliminé et remplacé par l'élément anglais, c'est ce que personne n'aurait prévu il y a quatre ans. L'empereur de Russie est très apparemment pris au piège de sa propre œuvre (la Sainte-Alliance). Les liens qu'il a formés l'enlacent plus fortement que personne et jamais un souverain disposant d'une aussi grande puissance n'a eu une situation plus gênée (2). »
Le désastre de la politique russe était complet. Alexandre s'en rendait compte, et, sous le coup de l'humiliation qu'il en ressentait, il parut un moment se ressaisir. Ayant tenu tête à Napoléon sur le terrain diplomatique, il s'y était fait reconnaître comme un maître. Avant de mourir, il allait encore y faire preuve d'une virtuosité qui, dans un sens, fut, de son temps, sans égale. Mais il
(1) La Ferronays à Damas, 9 juillet 1825, Affaires étrangères, Russiej Correspondance, CLXVIII, f. 304.
(2) Varnhagen von Ense. Briefwechsel mit Oelsner, t. III, p. 321.
semble bien ne l'avoir une fois de plus mise en œuvre qu'aux fins d'une suprême mystification.
Nesselrode y préluda en juillet déjà dans ses entretiens avec La Ferronays : « Voulez-vous que je vous annonce, mon cher ambassadeur, disait-il, comment finira cette malheureuse affaire? C'est que l'Angleterre s'en emparera et que toutes vos hésitations, vos faiblesses, forceront l'empereur à se concerter avec celui des cabinets dont les principes sont les plus opposés aux siens. » L'envoyé du roi ne manifesta aucune surprise. La manœuvre se dessinait depuis quelques mois déjà. Depuis que l'Angleterre avait refusé de participer aux conférences de Saint-Pétersbourg, les relations entre les deux cabinets étaient, au moins en ce qui concernait les affaires d'Orient, virtuellement rompues, et vainement Lieven se flattait-il d'avoir obtenu de Wellington et du roi lui-même un désaveu formel de la conduite de Ganning (1). Celui-ci n'en restait pas moins au pouvoir. Mais, par l'entremise de Lieven, le tsar se mettait inopinément en frais d'amabilité avec l'ancien représentant de l'Angleterre à Constantinople, Strangford, dont il n'avait pourtant pas eu à se louer, et il faisait connaître au gouvernement anglais le plaisir qu'il aurait à le voir accrédité à Saint-Pétersbourg.
Canning avait peu de goût pour ce diplomate, parce que Metternich en avait trop (2). Strangford n'en était pas moins l'homme de la politique que le successeur de Castlereagh personnifiait et qui opposait de façon plus décidée l'intérêt particulier et l'action individuelle au principe de collectivité, dont Alexandre s'était constitué l'apôtre. On fut donc prompt, dans le monde diplomatique, à supposer que le tsar changeait de religion et prenait le parti de tendre la main à l'Angleterre, sinon pour le triomphe de l'hellénisme insurgé, du moins pour le partage à deux des
(1) Rapport de Lieven du 15 février 1825, F. de Martens, Recueil, t. XI, p. 330.
(2) MetternicHj Mémoires, t. IV, p. 70, 100.
charges et des bénéfices dans le règlement, pacifique ou violent, du conflit auquel ce soulèvement donnait lieu.
Les probabilités sont pour qu'une fois de plus on y ait été trompé par le décevant « gesticulateur », non sans que cependant Canning se soit, dans une certaine mesure, prêté à son jeu. Pour faire pièce à Metternich, auquel il rendait monnaie d'injures en le dénonçant dans une dépêche officielle comme « le plus grand coquin et le plus grand menteur sur le continent et peut-être dans le monde entier (1), » Canning était capable de beaucoup de choses, et, pour obtenir un succès diplomatique, Mme de Lieven était capable de tout. Par ses relations mondaines elle avait une certaine prise sur cet adversaire que son origine modeste et sa fortune, due à un riche mariage, mettaient en difficulté dans le monde tory. Au cours de l'été, l'ambassadrice était venue à Saint-Pétersbourg et, retournant à Londres, « ainsi qu'une dépêche vivante », disait son mari, elle parut, à l'automne, avoir effectivement opéré un rapprochement entre les deux cours et préparé une entente, qui passa bientôt pour réalisée, Canning accréditant cette opinion par un changement d'attitude marqué.
Au commencement de l'année, il s'était promis de « rendre bientôt la place trop chaude pour le mari et la femme (2). » En octobre, il rendit visite aux Lieven à Seaford ; répondant à un appel des insurgés grecs, il évita de se mettre en opposition trop apparente avec l'attitude du tsar et il déféra au vœu du souverain en ce qui concernait Strangford, que Lieven disait n'avoir pas fait broncher en l'assurant qu' « il n'aurait pas à se plaindre de la cherté à Saint-Pétersbourg. » En même temps, une circulaire envoyée aux représentants du tsar à Berlin, Vienne et Paris leur enjoignait d'y décliner, comme à Londres précédemment, tout entretien sur les affaires d'Orient, où la Russie ne poursuivrait plus que ses propres vues et ne prendrait conseil que de ses seuls intérêts (3).
C'était l'esprit même de la politique anglaise, et rapprochée
(1) G. Canning, Correspondance, t. I, p. 257.
(2) Ibid.
(3) 18 août 1825, Archives d'État à Petrograd ; cf. F. de Martens, Recueil, t. XI, p. 333. L'auteur a constamment confondu Strangford avec Stratford.
d'autres faits que des observateurs suggestionnés interprétaient dans le sens des soupçons déjà conçus, cette volte-face de la politique russe sembla les confirmer. Wittgenstein était appelé à Saint-Pétersbourg ; le tsar se disposait à partir pour le sud : plus de doute, avec le sacrifice de son programme européen, Alexandre payait l'adhésion du gouvernement britannique à son programme oriental, et, fort de cet appui, il allait enfin tirer l'épée pour trancher à Gonstantinople, comme Mme de Krûdener l'avait prévu, le nœud gordien qu'un des aides de camp du tsar avait noué.
Stra-ngford arrivant à Saint-Pétersbourg, tout le monde en fut persuadé, surtout après que, s'étant abouché avec lui, Nesselrode eut expédié à l'adresse du tsar un message auquel il donnait la plus large publicité et où se trouvaient ces mots : « Vous êtes, sire, maître de la situation (1). » C'était clair, et La Ferronays envoyait à son gouvernement ce bulletin : « Les personnes les plus réservées, celles qui désirent le moins la guerre, la croient aujourd'hui inévitable. Il est positif qu'à Taganrog, Sa Majesté travaille avec son chef d'état-major, le général Diebitsch (2). »
Quelles étaient, à ce moment, les intentions réelles du souverain, Nesselrode lui-même ne se serait sans doute pas risqué à le présumer. « Pas un de nous qui l'entourons, avait-il dit quelques mois plus tôt à La Ferronays, n'est sur de le voir le lendemain, dans la disposition où il l'a laissé la veille. » Peut-être bien, en prenant le chemin de Taganrog, l'impénitent illusionniste voulait-il faire croire, ou même se persuader lui-même, qu'il y présiderait aux préparatifs d'une entrée en campagne. Mais, en fait, il s'occupait de tout autre chose, et, s'il pensait aux Turcs et aux Grecs, c'est seulement, peut-on croire, en cherchant, selon un mot de Metternich, « des justifications pour les partis qu'il ne prendrait pas. » En outre, Strangford n'avait pas contresigné le message
(1) 20 novembre 182C, Archives d'État à Petrograd.
(2) Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLIX, fol. 157.
envoyé par Nesselrode au tsar et moins encore souscrivait-il à l'interprétation que le public donnait à cette dépêche (1). Ses premières déclarations furent nettement pacifiques.
On a imaginé que les Lieven ayant gagné au parti contraire Canning, ou seulement Strangford, celui-ci s'en serait laissé détourner par La Ferronays (2). Cette autre supposition est purement gratuite et elle ne résiste pas à l'examen des faits. Outre que la correspondance de l'envoyé de Charles X ne dit pas mot du succès qui lui est ainsi attribué, on ne voit pas comment il aurait fait pour l'obtenir. Honnête homme, Strangford n'a pu, au mépris des engagements contractés ou des ordres reçus, céder à l'éloquence de son collègue français, si persuasive fût-elle. Corruptible et ayant, comme Lieven l'a affirmé (3), accepté une offre d'argent russe, il serait donc devenu l'objet d'une surenchère. Mais, pour en porter une à ce marché, La Ferronays n'avait ni fonds secrets à sa disposition, ni pouvoirs.
Le successeur de sir Charles Bagot a bien outrepassé ses instructions. Elles lui prescrivaient (4) d'observer une attitude expectante, — wait and see, — et d'attendre des ouvertures, au sujet desquelles il référerait à Londres. Collusion ou présomption, il s'est, de son propre mouvement, porté à envisager avec Nesselrode un plan d'action commune, à Constantinople, auquel l'Autriche et la France seraient invitées à adhérer. Ce n'était pas ce que son chef voulait qu'il fît à Saint-Pétersbourg, mais c'était moins encore ce qu'on supposait qu'il venait y faire. Il justifiait les appréhensions de Canning, qui disait de lui ce que Bernadette passait pour avoir dit de Pozzo qu'on lui proposait de prendre pour ministre : « Je n'en veux pas : il est trop habile pour moi (5). » Encore, cependant, Strangford prenait-il soin de préciser le caractère du concert qu'il avait en vue — et il y excluait toute intention belliqueuse.
Mais les imaginations se trouvaient excitées par une mise en
(1) Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLIX, fol. 157.
(2) Viel-Castel, Histoire de la Restauration, t. XIV, p. 621 ; Isambert, l Indépendance grecque, p. 213.
(3) Schiemann, Russlands Geschichte unter Nikolaus I, t. I, p. 348.
(4) Canning, Some officiai Correspondance, t. I, p. 347.
(5) Ibid.
scène impressionnante, où, avec l'aide des Lieven, le concours de Nesselrode et la complicité bénévole de^Canning, pour donner aux spectateurs et peut-être se donner à lui-même l'illusion d'un geste héroïque, Alexandre déployait tout son art et la fable d'un accord anglo-russe en vue d'une nouvelle croisade est née. Strangford allait être désavoué et rappelé au devoir de ne se prêter à aucun projet d'action collective, en n'admettant une entente anglo-russe quad référendum. Les pourparlers entamés dans ce dernier sens ne devaient pas aboutir, et, quand la dépêche claironnante de Nesselrode est parvenue à destination, le destinataire avait cessé de vivre, sans que, dans les derniers moments de son existence, il eût rien fait pour avancer, si peu que ce fût, la solution d'un problème où il avait assumé de si lourdes responsabilités. Il le laissait entier dans les multiples charges de son héritage qui, par l'effet d'autres erreurs et d'autres défaillances, allait en outre se trouver quelque temps en carence d'un héritier (1).
(1) Un exposé de la diplomatie russe dans la question d'Orient, au cours des dernières années du règne d'Alexandre Ier, a été rédigé pour Nicolas Ier, après son avènement. Il a été publié par M. Iakschitch, dans la Reçue historique, 1906-1907, XCI-XCIII, et séparément. C'est un spécimen caractéristique de verbiage diplomatique, appliqué à défigurer ou déguiser la réalité des faits. L'ouvrage de Boukharov, la Russie et la Turquie, Paris^ 1887, est d'autre part sans valeur.