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LA POLITIQUE INTÉRIEURE ET LE PROBLEME DE LA SUCCESSION DU TRONE

I. Liaison entre la politique à l'intérieur et au dehors. Les deux courants. Les idées de renoncement et l'esprit de réaction. Le tsar reçoit la visite de deux quakers. Développement de ses inclinations mystiques. Leur influence sur le gouvernement de l'empire. Désordre et incurie. — II. Les projets d'abdication. Un conciliabule de famille à Aix-la-Chapelle. Constantin et Nicolas. « L'Apollon souffrant d'une rage de dents. » Manœuvres d'Alexandre pour obtenir la renonciation du frère aîné. — III. Le tsar en voyage. En Finlande. Les préoccupations pieuses et les distractions du voyageur. A Varsovie. Le projet de la réunion des provinces lituaniennes au royaume de Pologne. Alexandre et Karamzine. « Le citoyen russe. » — IV. La situation de l'Etat polonais. Prospérité apparente et détresse réelle. Le problème des débouchés et l'inféodation de la politique russe à la Prusse. L'hégémonie russe en Pologne. Les conditions qui la rendaient acceptable aux yeux de certains Polonais. Le régime établi à Varsovie n'y satisfait pas. — V. Constantin Pavlovitch et Novossiltsov. Le tempérament du grand-duc et son entourage. Fifine. Les mœurs d'un corps de garde au palais du Belvédère. Atteintes à la constitution. Attitude rebelle de la Diète. Colère d'Alexandre. Il rend la main à Constantin. « Carte blanche ! » — VI. Mariage de Constantin avec Jeannette Grudzinska. La princesse de Lowicz. Son influence. Les hésitations de son mari. La renonciation. Ses termes humiliants. But qui y est visé par Alexandre. — • VII. La carence d'un héritier. « Après moi le déluge. » Un stratagème savant. Ses conséquences désastreuses. Le mouvement révolutionnaire et l'échéance redoutable.

En liaison étroite avec le politique extérieure, comme l'affaire du Siémionovski Ta montré, la politique intérieure d'Alexandre a, dans les dernières années de son règne, suivi un développement parallèle, dans la même oscillation continue entre les courants qui se disputaient la pensée et la volonté du maître. Sous l'influence

des idées mystiques qui le pénétraient de plus en plus, des échecs qui éprouvaient son orgueil et de certains accidents qui altéraient sa santé, l'un d'eux portait le souverain au dégoût de la vie, au découragement et au renoncement, dans le sens des projets qu'il avait entretenus déjà au temps de sa première jeunesse. Ce penchant n'excluait cependant pas des retours momentanés d'ambition et d'humeur entreprenante. Sous la hantise grandissante du péril révolutionnaire, l'autre courant déterminait des poussées d'esprit réactionnaire de plus en plus violentes aussi, que l'élève de La Harpe conciliait cependant de même avec les inspirations récurrentes d'un libéralisme platonique.

En janvier 1819, au retour d'Aix-la-Chapelle, il apparut sous le premier de ces deux aspects à des visiteurs dont la présence à Saint-Pétersbourg faisait sensation. C'étaient le quaker-philantrhope William Allen et son compagnon habituel, Etienne Grellet du Mabillier, l'un Anglais, l'autre Français d'origine, mais devenu étranger à sa patrie à la suite d'un long séjour en Amérique. Les ayant connus à Londres, en 1814, le souverain les avait invités à lui rendre visite en Russie, et, au rapport de l'un d'eux, il se serait grandement félicité d'être pris au mot. Les recevant à plusieurs reprises sans témoins et leur permettant de rester couverts en sa présence, il se serait laissé initier par ces hôtes aux béatitudes de la « prière muette ». Il aurait écouté avec déférence leurs observations au sujet des établissements publics, écoles, hôpitaux, prisons, qu'il leur permettait d'inspecter, et il aurait fait droit immédiatement à leurs critiques, en concertant avec le gouverneur militaire de la ville, général Miloradovitch, les mesures dont elles suggéraient l'emploi et en introduisant dans les maisons d'éducation des manuels par eux composés. Aux témoignages de déférence, de reconnaissance et d'admiration qu'il prodiguait à leur adresse, jusqu'à baiser les mains de l'un d'eux, il aurait joint une profession de foi, faite pour leur faire ressentir à leur tour un sentiment de profonde édification. Après avoir mentionné l'effort qu'il s'était imposé depuis 1812, avec l'aide du prince Galitzine, pour compléter son éducation religieuse, il se serait représenté comme exclusivement et passionnément voué désormais aux œuvres de paix et aux idées d'abnégation chrétienne, qu'une inspiration reçue d'en haut l'avait

porté déjà à mettre en application dans la Sainte-Alliance (1).

Non confirmé par son compagnon dans un grand nombre de détails, ce récit de Grellet se laisse suspecter. A l'en croire, les quakers auraient trouvé en Russie un accueil également sympathique dans tous les milieux, et fait goûter leur enseignement même au clergé orthodoxe, si attaché pourtant à ses rites, comme aussi à l'impératrice douairière, si étrangère à toute forme d'exaltation. N'y répugnant pas moins en matière religieuse, l'impératrice Elisabeth aurait pleuré dans les bras des deux sectaires, en disant qu'elle enviait le sort des porteuses de lait qu'elle voyait passer sous les fenêtres de son palais et qu'elle aspirait à ne vivre que pour les intérêts de la foi. On a peine à imaginer que, n'en laissant rien soupçonner à sa mère, dans la correspondance très abondante pourtant où elle la tenait au courant des moindres détails de son existence, la femme d'Alexandre ait réservé la confidence de tels sentiments à des étrangers (2).

D'autre part, la législation de cette époque ne porte aucune trace de l'influence que la prédication des quakers aurait exercée dans ce sens. Datant, semble-t-il, de 1820, et certainement postérieure au séjour des deux étrangers en Russie, une note de Magnitski, l'ancien collaborateur de Spéranski, constate précisément l'ajournement des réformes mises à l'ordre du jour depuis le commencement du règne dans le régime des maisons de détention, qui restait atroce, et dans le code criminel en vigueur, où se perpétuait la tradition de siècles de barbarie. L'emploi de lourdes chaînes et de carcans en fer continuait à être de pratique courante, même pour les prévenus, auxquels les lenteurs ou les négligences de la procédure judiciaire faisaient attendre pendant des années leur mise en jugement, et, virtuellement abolie depuis Elisabeth, la peine capitale était remplacée par le knout, supplice

(1) Grellet du Mabillier, Mémoires, t. I, p. 298 et suiv. ; cf. The Life of William Allen, t. I, p. 465 et suiv. Des extraits des mémoires de Grellet ont été publiés en traduction russe, dans Ancienne Russie, 1874, t. IX, p. 1 et suiv., cf. Schilder, Alexandre IeT, t. IV, p. 142 et suiv. ; Pypine, Messager de l'Europe, octobre 1869, p. 764. Dans une notice biographique, Schilder, loc. cit., t. IV, p. 464, a défiguré le nom de Grellet.

(2) Le récit d'Allen (t. II, p. 13 et suiv.) est muet sur ces épanchements ; il indique de la part d'Elisabeth un accueil plutôt froid et s'étend beaucoup moins aussi sur les effusions d'Alexandre.

d'égale mais plus cruelle efficacité. De 1802 à 1812, une série d'oukases avait bien eu pour objet d'en réprimer l'abus, en obligeant les juges à fixer le nombre des coups ; mais Magnitski relevait des arrêts qui portaient ce nombre à 900, alors que 40 suffisaient pour faire expirer le patient le plus robuste (1).

La visite des quakers peut bien, par contre, avoir eu pour effet d'augmenter l'inclination du souverain aux élans mystiques. Au cours des années suivantes, sa correspondance avec Galitzine ou Kochélév en accuse des symptômes caractéristiques. Détachement des choses du monde ou concentration de l'esprit dans les spéculations d'ordre supraterrestre, le tsa • prend de plus en plus, ou affecte, des airs de cénobite. Il coupe court à une discussion d'intérêt profane, en écrivant : « En cela comme en toute chose, je m'en remets entièrement à Dieu et que sa sainte volonté se fasse ! Je ne me connais d'autre désir, d'autre vœu que de la remplir. Puisse le Tri- Un éclairer de plus en plus notre marche, en nous épurant toujours davantage de tout ce qui n'est qu'humain en nous. » L'autocrate s'efface et s'humilie, en acceptant de figurer en sous-ordre au bas d'un « triangle » symbolique, où il veut que Galitzine tienne le sommet avec Kochélév à la seconde place, et, au sein de la confrérie spirituelle ainsi constituée, les effusions pieuses alternent avec des controverses religieuses, engagées à coups de citations empruntées aux saintes Écritures. Alexandre Tourgueniev semble y avoir été aussi associé, ainsi que, pendant quelques mois, Mme Bouche, visionnaire de très bas étage et même, au sens propre de sa profession, simple tireuse de cartes, originaire de Bayonne, qu'une recommandation très pressante venant du sommet du « triangle » faisait appeler, en 1821, à Saint- Pétersbourg (2).

Par le canal de la Sainte- Alliance, ces préoccupations s'ajustaient sans heurt, sinon sans dommage pour les intérêts positifs du pays, aux combinaisons que le souverain concevait dans le domaine de la politique extérieure, et son goût très vif pour ce

(1) Ancienne Russie, 1879, t. XXIV, p. 779 et suiv.

(2) Grand-duc Nicolas, Alexandre 7er, t. I, p. 547 et suiv., p. 559 et suiv. ; La Ferronays à Pasquier, Saint-Pétersbourg, 15 avril 1820, Affaires étrangères, Russie. Correspondance, CLX, f. 194; Pasquier, Mémoires, t. V, p. 6-7 ; comtesse Fredro, Mémoires inédits.

champ d'activité empêchait qu'elles l'en détournassent. A l'intérieur, au contraire, elles avaient pour effet de le rendre indifférent aux soins les plus élémentaires et les plus urgents même que le gouvernement d'un immense empire réclamait et où, pour cette raison, tout semblait livré au hasard, dans un désordre grandissant. Avant qu'il fût, en 1819, rappelé au ministère de l'Intérieur où il n'avait pas brillé précédemment, Kotchoubey écrivait à Spéranski : « Personne ne s'occupe des affaires du gouvernement avec système... Il n'y a jamais eu plus d'intrigues... D'aucuns croient que l'empereur ne veut précisément pas employer des hommes de talent... Le travail de chancellerie même, où on s'était tant efforcé d'introduire de la correction et du style, est maintenant en désarroi... On dit : qu'importe? L'empereur ne verra pas le rapport... Au Sénat, presque rien n'aboutit et Je Conseil est tombé dans le mépris complet. » Bien qu'en activité de service, Serge Ouvarov et Gouriév lui-même adressaient au même destinataire des observations analogues (1). Retenant Spéranski à Penza ou le reléguant au gouvernement de la Sibérie, occupant Iérmolov à la pacification du Caucase, tandis qu'il confiait le ministère de la Guerre à des nullités avérées, telles qu'Alexandre Tatichtchev après Pierre Meller-Zakomelski, Alexandre justifiait le soupçon dont Kotchoubey recueillait l'écho. Mais surtout, il se désintéressait des soucis de cet ordre, en même temps que, plus ou moins sincèrement, et par jeu d'esprit plutôt que par détermination réelle de volonté, il revenait à ses vœux anciens de retraite et d'existence idyllique, en Suisse ou en Allemagne.

A l'été de 1819, il en faisait inopinément confidence à son frère Nicolas, plus jeune de dix-neuf ans, et à la femme du grand-duc. Il avait, disait-il, résolu de « résigner ses fonctions » et de se retirer du monde. L'Europe avait besoin de souverains en pleine possession de leurs moyens et « il n'était plus ce qu'il avait été ». Cons-

(1) A la mémoire du comte Spéranski, p. 155 et s., 237, 280.

tantin n'ayant pas d'enfants et ne se souciant pas de régner, ce serait à Nicolas de prendre sa place. « Nous voyant comme pétrifiés et prêts à sangloter, » rapporte la grande-duchesse, « il tâcha de nous consoler, de nous rassurer, nous disant que cela n'arriverait pas incessamment, que des années se passeraient sans doute avant qu'il mît son projet à exécution. »

Ainsi narrée (1), la scène est de haute comédie. Au jugement d'un grand nombre d'observateurs, Nicolas était dévoré par l'impatience de régner. C'est à ce sentiment même qu'on attribuait l'expression de colère concentrée qui déparait habituellement son beau visage et qui lui faisait donner le surnom d' « Apollon souffrant d'une rage de dents ». Anticipant sur les événements, sa femme, d'autre part, se plaisait déjà à voir dans l'aîné de ses fils un futur empereur (2). Mais, tout en se tenant pour assurés que le trône ne leur échapperait pas, elle et lui ne prenaient pas très au sérieux les projets d'abdication dont le souverain faisait étalage depuis quelques années déjà, sans entrer cependant dans aucune précision à leur sujet. En septembre 1817, à Kiev, Mikhaïlovski-Danilevski l'avait entendu dire : « Quand quelqu'un a l'honneur d'être à la tête d'une nation comme la nôtre, il ne doit rester à sa place qu'aussi longtemps que ses forces physiques le lui permettent... Je me porte bien à présent ; mais, dans dix ou quinze ans... (3). » Il se donnait de la marge, et les propos qu'il tenait devant son frère et sa belle- œur deux années plus tard se rattachaient à un conciliabule de famille dont le congrès d'Aix-la-Chapelle avait fourni l'occasion mais d'où aucune décision ferme à effet immédiat, ou même lointain, n'était sortie. Le grand-duc Constantin y avait renouvelé des instances depuis longtemps multipliées pour obtenir la dissolution de son mariage

(1) Souvenirs autographes de la grande-duchesse Alexandra Féodorovna, Ancienne Russie, 189G, LXXXVIII, p. 52 et suiv. ; de la même, Journal, dans Schiemann, Russlands G. unter Nikolaus Ier, t. 1, p. 231 et suiv. ; Schilder, Alexandre I, t. IV, p. 144-498 ; le même, Nicolas IeT, t. 1, p. 120 et suiv. L'incident est rapporté également dans les notes autographes de Nicolas Pavlovitch, dont Korfî s'est servi pour son histoire de l'avènement au trône de ce prince.

(2) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, t. III, p. 131 ; le même, Alexandre 7er, t. I, p. 312 ; Souvenirs de la grande-duchesse Alexandra, loc. cit., LXXXVIII, p. 38.

(3) Journal inédit ; v. Schilder, Nicolas IeT, t. I, p. 119.

avec la princesse Julie de Cobourg, dont il était séparé depuis 1801. Sa mère y consentait, mais à la condition qu il reprît femme en Allemagne, à quoi il répugnait absolument. Des vers de lui se sont conservés, disant : « Seigneur, défendez-moi contre le manque d'eau, le danger du feu, mais surtout contre les princesses allemandes. » Il annonçait l'intention d'épouser la jolie Polonaise Jeannette Grudzinska, dont il passait, depuis un an déjà, pour être l'amant. Alexandre, de son côté, n'objectait pas à cette mésalliance, à la condition encore que son frère renonçât à tout droit dynastique pour les enfants qui en naîtraient. Le droit n'existait pas en réalité, le statut de famille établi par Paul en 1797 se trouvant virtuellement aboli depuis 1801 (1). Une certaine confusion régnait cependant, à cet égard, dans les esprits et peut-être même dans l'esprit du souverain lui-même. Là encore on était en pleine incohérence. Sur une médaille frappée à Saint- Pétersbourg en 1809, Nicolas figurait déjà avec le titre de tsesarevilch, équivalent à celui de dauphin ou kronprinz (2), et, dans un mémoire adressé à Metternich en juillet 1818, le comte Clam- Martinitz indiquait le frère cadet comme l'héritier présomptif d'Alexandre (3), bien que, d'après le statut publié par Paul, le trône dût revenir à Constantin, et, d'après le manifeste d'avènement publié par le fils, à l'héritier qu'il désignerait, ce qui n'était pas fait.

Alexandre aimait Constantin, ou du moins, il le préférait à ses autres frères, mais il ne voulait pas avoir d'héritier en possession de ce titre tant que lui-même vivrait, et le mariage convoité par le grand-duc lui paraissait propre précisément à servir en ce point son dessein. Et, en effet, il semble qu'à Aix-la-Chapelle, Constantin se soit, comme son frère s'y attendait sans doute, fait un point d'honneur de ne pas retenir pour lui-même un droit qui serait refusé à ses enfants. Sur quoi, ayant eu toujours une prédilection pour son fils cadet, Marie Féodorovna prenait au mot l'aîné, mais on en restait de part et d'autre sur des déclara-

(1) V. t. I, p. 34, de cet ouvrage.

(2) Archives russes, 1899, t. III, p. 613. Tous les fils d'un tsar étaient tsarevitchy; l'héritier présomptif seul prenait ce titre de tsesarevitch.

(3) Grand-duc Nicolas, Lebzeltern, p. 41 ; cf. Wellington^ Suppl. Despalches, t. XIX, p. 695.

tions de principe (1). La matière était délicate et réclamait l'aboutissement préalable de négociations épineuses avec la femme répudiée, le Saint-Synode et le grand-duc lui-même. En outre, survenant le 9 janvier 1819, la mort de sa sœur Catherine, devenue reine de Wurtemberg, détournait bientôt l'attention d'Alexandre de cet objet, et, après qu'il eut paru soucieux quelque temps d'initier Nicolas à la pratique des affaires, en marquant ainsi qu'il le considérait comme destiné à lui succéder, le souverain abandonna ce soin. Il restait cependant attaché à son propos.

Passant quelques semaines à Varsovie en octobre 1819, il semble avoir manœuvré, à sa façon oblique, pour obtenir de Constantin un engagement précis. N'y ayant pas réussi jusqu'au moment de la séparation, il risqua une attaque directe, disant brusquement qu'il se sentait fatigué et hors d'état de supporter plus longtemps le fardeau du pouvoir. Il en prévenait son frère, pour lui donner le temps de prendre ses dispositions en vue de cette éventualité. *

— Que feras- tu?

— Je demanderai la place de votre second valet de chambre, et, s'il est nécessaire, je cirerai vos bottes.

Prompte et cordiale, mais tournée en forme de plaisanterie, la réponse n'était assurément pas celle que le souverain attendait, et, bien qu'il affectât d'en être extrêmement touché, embrassant le grand-duc, « comme il ne l'avait jamais fait en quarantetrois années de vie, » il n'insista pas (2);

Avant de venir à Varsovie, il était allé, en août, à Arkhangelsk, où, depuis Pierre le Grand, aucun souverain russe n'avait paru. Il s'y était, à son ordinaire, mis en frais de générosité, octroyant

(1) V. grand-duc Nicolas, Elisabeth, t. III, p. 131 ; Schiemann, Russlands G. unter Nikolaus I, t. I, p. 231.

(2) Mikhaïlovski-Danilevski, Journal inédit. (D'après le récit fait par le grand-duc à P. Kissiélév) ; cf. Ancienne Russie, 1893, LXXIX, p. 2032 et Revue polonaise, 1882, LX V, p. 177 et suiv.

des privilèges, accordant des remises d'impôt. Il se montrait cependant sombre et préoccupé, pressé aussi, comme toujours, de partir aussitôt arrivé et de dévorer l'espace. A travers l'immense étendue des provinces septentrionales, par Kargopol, Petrozavodsk, Olonets, brûlant les étapes, il poursuivit sa course vers la Finlande. De Serdopol sur la rive orientale du Ladoga, il voulut, en dépit d'une tempête assez violente, atteindre, sur une des îles du lac, le monastère de Varlaam, où, refusant des hommages « qui n'appartenaient qu'à Dieu », baisant la main des moines les plus âgés, arrivant à matines le premier, et, entre les offices, s'entretenant avec le prieur et quelques-uns de ses compagnons sur des sujets ayant trait à leur vocation, il donna à la communauté une haute idée de son esprit chrétien (1).

En Finlande, il se répandit encore en largesses et aménités, admirant les aspects pittoresques du pays qu'il appelait « l'Italie du nord », distribuant des poignées de main aux paysans et affrontant une nouvelle tempête sur le lac d'Uleo pour visiter la petite ville de Kaiana. Pour atteindre ensuite Uleaborg, il s'obstina à suivre pendant quelques jours des chemins à peine praticables, où il devait fréquemment quitter son cheval, franchir des rivières avec de l'eau jusqu'à la ceinture, coucher dans des chaumières et se nourrir de pommes de terre (2). Il y portait des intentions de mortification, qui lui faisaient oublier le souci qu'il aurait dû prendre de se renseigner sur d'autres aspects réclamant davantage son attention dans les contrées qu'il traversait en courant. Il ne s'arrêta quelques jours qu'aux environs de Novgorod, où il inspecta des colonies militaires en formation, et, à la fin de septembre, il fut déjà à Varsovie.

Il n'y aurait pas trouvé, s'il avait su ou voulu voir, de quoi être réjoui. Après quatre ans, l'expérience d'un régime constitutionnel à contrepoids d'absolutisme tournait mal. Cordiales au début, les relations entre Russes et Polonais se gâtaient. Alexandre n'y prit pas assez garde, distrait qu'il était par d'autres préoccupations et ne tenant encore pas en place. Le 25 octobre, il rentrait à Saint-

(1) L'empereur Alexandre Ier à Varlaam, opuscule publié à Tsarskoïé- Siélo en 1858.

(2) Schybergson, Geschichle Finlands, p. 567 ; Koskinen, Finnische Geschichte, p. 598 et suiv.

Pétersbourg et faisait part à Karamzine des conférences qu'il avait eues avec Novossiltsov au sujet de la réunion des provinces lituaniennes à son royaume polonais, dont il continuait à se louer. L'historien se récria, et, quelques jours plus tard, il revint avec une note (« Opinion d'un citoyen russe »), où il reprouvait vivement un projet dont le résultat serait qu' « un autre Souvorov devrait, un jour prochain, reprendre d'assaut le faubourg de Praga ». A l'en croire, au cours d'un entretien qui se serait prolongé de 8 heures du soir à une heure du matin, le souverain aurait souffert que lui fussent adressées des remontrances, dont celui qui les faisait entendre ne cherchait même pas à pallier l'invraisemblable hardiesse. Il leur donnait, au contraire, un air de défi : « Sire, je ne crains rien ; nous sommes tous égaux devant Dieu... Je ne demande plus votre bienveillance. Je vous parle peut-être pour la dernière fois... » L'auteur de cette algarade en tirait, après coup, une grande fierté. « Postérité, écrivait-il dans son journal, ai-je été digne du nom de citoyen russe? Ai-je aimé la patrie? Ai- je cru à la vérité? Ai-je cru à Dieu? » Et il ajoutait : « Nos âmes se sont, à ce moment, séparées pour toujours. » Il pensait, en effet, n'avoir pas réussi à persuader le maître. Le lendemain, cependant, il dînait à sa table, où, au cours des années suivantes, son couvert devait être souvent mis (1). On est fondé à supposer qu'il a quelque peu exagéré la rudesse de son langage, et, d'autre part, Alexandre était moins éloigné qu'il ne le laissait paraître de donner raison à ce contradicteur, dont les observations et les critiques ne portaient pas seulement sur la politique polonaise du souverain. Elles visaient aussi l'augmentation continue des impôts en pleine période de paix ; les horreurs auxquelles donnait lieu l'établissement des colonies militaires ; le développement progressif d'une force armée, « qui ne semblait destinée qu'à faire la guerre au pays même, dont elle dévorait la substance » ; le choix bizarre d'un grand nombre de fonctionnaires ; le désordre et l'incurie qui s'accusaient dans toutes les branches de l'administration.

Le 24 décembre 1819, Alexandre supprima l'impôt sur le revenu, qui. depuis le 23 février 1812, date de sa mise en appli-

(1) Pogodine, Karamzine, t. II, p. 236, 237, 450.

138 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er

cation, avait d'ailleurs donné de grands mécomptes, et il aurait volontiers fait droit en d'autres points aux vœux de l'historien. Mais, le parti pris d'abandonner à peu près entièrement le gouvernement intérieur aux mains d'Araktchéiév, la préférence accordée à la politique extérieure et le temps employé, en compagnie de Galitzine et de Kochélév, à l'interprétation des textes sacrés, l'amenaient, sans qu'il en eût conscience, dans l'ordre des intérêts qui auraient dû tenir la première place dans sa sollicitude, à une abdication virtuelle. Pendant son dernier séjour en Pologne, il ne s'était seulement pas aperçu que, si l'ordre régnait à Varsovie, comme il s'en était fait gloire devant Lebzeltern (1), tout y allait néanmoins de travers.

« L'enfant du Congrès » offrait bien maintenant une apparence, sinon de prospérité, du moins d'un état matériel et moral en progrès rapide d'amélioration. Cruellement éprouvées par les guerres, l'agriculture et l'industrie se relevaient et prenaient même un essor nouveau. Aux mains du savant économiste Staszic, la direction des mines remettait en activité des exploitations abandonnées et en créait d'autres. Des hauts fourneaux étaient construits, des laminages mis en marche. Sous l'impulsion d'un patriote éclairé, Stanislas Potocki, le département de l'instruction publique multipliait les écoles ; il fondait une université à Varsovie ; contre les tendances russificatrices et au bénéfice des restitutions de territoire espérées, il faisait rayonner ces éléments de culture nationale à travers toutes les parties de l'ancienne Pologne. Mais ce n'était qu'une façade brillante masquant de cruelles détresses et même une quasi-impossibilité de vivre.

Avec ses 127 000 kilomètres carrés, soit un sixième environ du territoire de l'ancienne République, et une population de 3 200 000 âmes, le nouveau royaume polonais se trouvait, en fait, moins bien loti que le ci-devant grand-duché de Varsovie.

(1) V. ci-dessus, p. 47.

La perte de la riche province de Poznan et des salines de Wieliczka rendait son assiette économique beaucoup plus faible. Or, il était monté sur un pied beaucoup plus somptueux et hors de toute proportion avec ses ressources. Il entretenait une armée de 35 000 hommes que le grand-duc Constantin voulait magnifiquement équipée, en faisant son joujou à lui, et, casernes ressemblant à des palais, théâtre nouveau, bourse, Varsovie se couvrait, comme Saint-Pétersbourg, d'édifices dont la splendeur semblait une dérision dans le cadre de misère où ils se dressaient. Dans le voisinage proche de l'Orient, le goût des dehors luxueux recouvrant des dessous sordides a toujours été propre à ce peuple ; portant maintenant le deuil de son ancienne grandeur, il cherchait instinctivement dans cette parure l'illusion d'un retour au passé, et Alexandre l'y poussait : il aimait les façades. Mais la dépense en était excessive. La situation géographique du pays le mettait dans la dépendance de ses voisins et la politique de son souverain le livrait à l'exploitation de la Prusse (1).

Les traités de Vienne laissaient à cette puissance les embouchures de la Vistule et du Niémen, par une faute qu'au terme d'une autre crise européenne, un traité de Versailles devait renouveler, cent ans plus tard, en privant encore la Pologne restaurée de ses débouchés naturels, et pratiquement de toute possibilité de développement économique en rapport avec ses possibilités de production. En 1815, il eût été facile à Alexandre de donner au moins à sa protégée Memel, que Napoléon avait déjà offert à son allié de Tilsitt ; mais il eût trop coûté au tsar d'enlever ce port à son allié de la veille, et, en compagnie de Gzartoryski, il avait cru mieux faire en stipulant pour toutes les parties de l'ancien État polonais dans les frontières de 1772, une liberté de commerce sans restrictions. C'est ce qu'un historien prussien a appelé « un chef-d'œuvre polonais (2) ». Il a fait tort à la sagacité des négociateurs prussiens des traités de 1815.

(1) Rapports du Conseil d'État polonais, 23 mars 1818, Sbornik, LXXXVIII, p. 100-116 ; Askenazy, la Pologne et l'Europe, p. 80 et suiv. ; Brand. dans Auslàndische Kapitalien, t. II, p. 7, 8, 14; Ischanian, Die auslàndische Elemenle in der russischen Volkswirtschajl, p. 36 et suiv. ; Krijanovski, dans Ancienne Kiev, février-mars 1882.

(2) Zimmermann, Geschichte der preussisch-russischen Handels-Politikt p. 14.

Au point de vue national, favorisant la reconstitution de l'unité détruite par les partages, cette combinaison aurait présenté des avantages, si elle avait vécu ; mais elle n'était pas viable, et Hardenberg s'en est probablement douté. Elle mettait la Russie dans l'alternative de réunir à la Kongresowka, par le régime douanier tout au moins, sinon par un lien politique, les parties de l'ancien État polonais, qu'elle retenait sous sa domination directe, ou d'ouvrir l'empire entier au commerce prussien. Le premier parti eût été un pas décisif dans le sens des espérances dont Alexandre flattait ses sujets polonais, et, probablement aussi, Czartoryski avait eu cet objet en vue ; mais le tsar n'était pas pressé de passer en ce point des promesses aux réalisations. Le second parti eût ruiné toute la politique commerciale de l'empire, engagée dans un système de protectionnisme à outrance, où le ministre des Finances, Gouriev, et les « salons » de Saint- Pétersbourg à sa dévotion apercevaient le port du salut après les épreuves du blocus continental. Le « chef-d'œuvre polonais » ressortait ainsi à un traquenard prussien.

Le résultat s'est traduit par des négociations laborieuses, qui, entamées dès 1816, ont abouti, le 15 août 1817, à une convention qui soumettait tous les produits d'origine polonaise au tarif prussien, en accordant à certains produits d'origine prussienne un tarif de faveur, absolument ruineux pour l'industrie polonaise (1). Les inconvénients de ce régime bientôt mis en évidence déterminaient, dès le 5 octobre 1819, le recours à un autre expédient, qui était la réunion du royaume et de l'empire en un seul domaine commercial et douanier (2), avec cet effet que le royaume eut à souffrir l'invasion d'un grand nombre de fonctionnaires russes, au grand détriment de son autonomie. D'où des récriminations et des conflits, qui, en 1823, faisaient décider le retour à l'ancien ordre de choses. Mais aussitôt, une guerre de tarifs éclatait, paralysant entièrement le commerce des blés polonais. On arriva ainsi, en 1825, à une convention nouvelle (3), où la

(1) F. de Martens, Recueil, t. VII, p. 329 et suiv. ; Recueil complet des lois, t. XXXV, n08 27453 et 27586 ; Zimmekmann, loc. cit., p. 63 ; Smolka, la Politique du prince Lubecki, t. II, p. 347.

(2) Recueil complet des lois, t. XXXVI, n° 27938.

(3) Zimmermann, loc. cit., p. 83 ; Smolka, loc. cit., t. II, p. 386 et suiv. ;

Prusse montra, momentanément, des dispositions plus conciliantes. Elles se trouvaient inspirées par une circonstance qui est des plus instructives pour l'histoire des relations de ce pays avec ses voisins de l'Est.

La construction était projetée, à ce moment, de deux canaux, qui, reliant le système fluvial polonais aux ports russes de la Baltique, aurait eu pour effet de soustraire cette partie du domaine slave à l'emprise prussienne. Le projet ne devait pas être réalisé, du moins dans son ensemble, dont l'exécution pouvait seule en assurer l'efficacité. En 1831, le canal de la Vistule au Niémen étant achevé et une dépense de 10 millions de roubles étant déjà engagée pour l'embranchement du Niémen à la Windawa, l'ordre allait intervenir d'interrompre les travaux. Il avait suffi que Frédéric- Guillaume IV écrivît à Nicolas Ier, demandant à son beau-frère d'abandonner cette entreprise comme préjudiciable aux intérêts de la Prusse.

Alexandre régnant, la Pologne, ses intérêts et ses espérances n'ont pas cessé d'être sacrifiées à la vassalité où le « colosse » russe consentait à se maintenir par rapport au pygmée allemand qui grandissait. Et donc, vivant au-dessus de ses moyens que cette sujétion tendait à restreindre, le royaume se débattait avec des difficultés financières qui s'aggravaient, en même temps qu'il voyait s'évanouir le rêve d'accroissement territorial et d'affranchissement politique qui, au début, avait bercé sa misère. Dans la situation où la géographie et l'histoire l'ont placé, beaucoup de Polonais, parmi les plus éminents, de Czartoryski à Wielopolski, ont admis que l'inféodation de leur pays à la Russie était un mal nécessaire, et le moindre de ceux entre lesquels il devait choisir, si, sans lui imposer le sacrifice de son individualité nationale, le faisant échapper au pire, il lui assurait une défense contre le Drang nach Osten germanique. Ni au point de vue politique, ni au point de vue économique, l'ordre de choses établi à Varsovie depuis 1815 ne répondait à cette double condition, et il s'en fallait qu'y fût réalisé l'équilibre dont Alexandre avait conçu l'idée entre le fonctionnement des institutions cons-

cf. Paczkowski, a Zur Geschichte der russischen Handelspoiitik nach dem Wiener Congress », dans Zeitschrift Jùr Osteuropàische Geschichte, 1911, t. I, p. 163 et suiv.

titutionnelles et le jeu compensateur de l'absolutisme. L'expérience en aurait sans doute été impraticable si même, dans le rôle que le souverain y assignait à son frère et à Novossiltsov (1), ils n'avaient pas porté, le premier, un tempérament de bête féroce, en dépit de quelques nobles qualités, le second tout l'esprit d'un tchinovnik russificateur, malgré les mérites que Karamzine lui reconnaissait, par voie de comparaison : « C'est encore un aigle au regard des autres, un honnête homme, pas un laquais, et il connaît Adam Smith ! (2) » Avec ces deux hommes, tels que la nature les avait faits, la gageure était folle, et, adjoint à Novossiltsov, le prince-poète Viaziémski n'en augurait rien de bon (3). Les sympathies polonaises du grand-duc Constantin ne se bornaient pas à Jeannette Grudzinska et une part de vérité se laisse même supposer dans les rapports (4) qui lui ont attribué le désir de devenir le chef d'un État polonais indépendant, qu'il aurait agrandi par l'annexion de la province de Poznan, pour laquelle la Prusse aurait reçu une compensation en Saxe, selon l'esprit de la combinaison qu'Alexandre n'avait pas réussi à faire aboutir en 1815. Considérant l'armée polonaise comme sa création, Constantin Pavlovitch lui vouait une tendresse passionnée. Mais, commandant aussi en Pologne un corps de troupes russes, il y exaspérait les officiers eux-mêmes par ses brutalités, et, les officiers polonais étant moins patients, il en poussait un grand nombre à la révolte ou au suicide. Comme Novossiltsov, qui se rendait l'agent d'une police politique très active, le grand-duc ne se retenait pas non plus d'intervenir, de façon tout à fait inconstitutionnelle, dans les affaires intérieures du pays. Enfin, en même temps que l'un devenait un objet de dégoût par le scandale de sa vie privée, l'autre devait un renom également fâcheux aux déportements de son entourage, où, avec le général Kuruta, un Grec entièrement dépourvu d'atticisme, gnome à faciès simiesque, dont il faisait son chef d'état-major, son maître de

(1) V. t. II, p. 390 et suiv., de cet ouvrage.

(2) 6 juin 1817, Correspondance avec Dmitriév, p. 215.

(3) Archives d'Ostafiévo, t. I, p. 265, 278, 347.

(4) Rapports de M. de Rumigny, envoyé français à Dresde, 12 septembre 1822 et 9 décembre 1824, Affaires étrangères, Saxe, LXXXVIII, f. 145 et suiv. ; cf. Morane, dans Revue des Etudes historiques, juin 1910, p. 260 et suiv.

cour, son menin et son souffre- douleur, figurait Mme Friedrichs, communément appelée Fifine. Ancienne employée dans un magasin de modes que tenait à Paris une Mme de Therray, ruinée par la Révolution, en rupture de ban conjugal avec un courrier de cabinet russe qu'elle avait pris pour un baron courlandais, et maintenant maîtresse en titre du grand-duc, dont elle avait un fils, général plus tard et marié à une princesse Chtcherbautov sous le nom de Paul Alexandrov, cette femme introduisait au palais du Belvédère, résidence de son amant, des mœurs de corps de garde (1).

Aux difficultés que comportait naturellement le fonctionnement d'un régime ainsi équipé, Alexandre ajoutait d'autre part les complications de son caractère. Se plaisant au rôle de roi constitutionnel, il prêtait une oreille sympathique aux plaintes élevées par les Polonais. Au rapport de la comtesse Fredro, il parlait à son mari de Novossiltsov en termes peu élogieux et traitait de coquin le général Rozniecki, un Polonais qu'il employait au service de sa police secrète. Il convenait même que la conduite du grand-duc « appelait de grands reproches ». Mais il donnait à ces confidences un épilogue inattendu, en mettant à l'écart le comte Fredro et en conférant au « coquin a le cordon de Saint- André (2). Revenant à Varsovie en avril 1820, après avoir visité Tver, Moscou, Voronèje, Koursk, Kharkov, Poltava et Tchougouiév, où il cherchait à effacer le souvenir de l'atroce boucherie de l'année précédente (3), il allait recueillir le fruit de cette politique extravagante.

Il avait, en 1818, complimenté la Diète au sujet de l'esprit d'indépendance, dont elle faisait preuve. Elle était plus disposée

(1) Moriolles, Mémoires, p. x et suiv., p. 338 et suiv. ; Kolaczkowski, Souvenirs, t. II,' p. 148 et suiv. ; Kolzakov, « Souvenirs », Ancienne Russie, 1873, t. I, p. 428 et suiv. ; Erdberg, même recueil, 1882, t. XXXIV, p. 250 et suiv. ; Vériguine, même recueil, 1892, t. LXXVI, p. 76 et suiv., 1893j t. LXXVII, p. 410 et suiv. ; Timiriazev, « Souvenirs, » Archives russes, 1884, t. I, p. 177 ; Davydov, Mémoires, p. 5 et suiv. ; Harro-Harring, Mémoires, p. 69, 108 ; prince Viaziémski, Œuvres, t. VIII, p. 357 ; Zatvornitski, dans le Centenaire, p. 126 ; VI. And,, dans Nouveau Temps, 7 juin 1913 ; Askenazy, Lukasinski, t. II, p. 131.

(2) Comtesse Fredro, Mémoires inédits, cf. Mme Trembicka, Mémoiresz t. I, p. 297 ; Ciprinus, dans Archives russes, 1872, p. 1712 et suiv.

encore maintenant à en témoigner, à raison des violations de plus en plus fréquentes des lois constitutionnelles dont elle avait à se plaindre. Décrets draconiens réduisant à néant la liberté de la presse ou arrestations arbitraires, avec l'ordre la tyrannie régnait aussi à Varsovie. Un des chefs de l'opposition, Vincent Niemoiévski, venait d'être jeté en prison au moment où il se rendait à Varsovie pour remplir son mandat de député. Par-dessus tout, l'attitude rebelle de la Chambre traduisait l'irritation générale devant l'ajournement indéfini des promesses dont le souverain s'était montré prodigue. Procédant ainsi d'un parti pris, elle tombait parfois à faux. Une majorité énorme se prononçait contre un code de procédure criminelle présenté par le gouvernement, et le reproche qu'elle lui faisait était d'exclure l'institution du jury, qui pourtant avait été rejetée en 1811 par la Diète du duché de Varsovie, comme « ne répondant pas au niveau de l'instruction et de l'éducation atteint par le pays ». Les députés de 1820 commettaient le péché d'inconséquence. Alexandre les surpassa. . Il manifesta une grande colère, refusa les excuses que lui présentait le président de la Diète, Raimond Rembielinski, et, en prenant congé de son frère, il lui dit : « Carte blanche ! »

— Comment carte blanche? Et la constitution?

— J'en fais mon affaire. Agissez à votre convenance et ne vous embarrassez pas du reste.

Le récit que le prince Adam Czartoryski a fait de ce colloque (1), comme le tenant du grand-duc lui-même, prêterait au doute s'il ne trouvait une confirmation dans le développement ultérieur des événements. A ce moment, Constantin Pavlovitch était déjà l'époux médiocrement heureux mais captivé quand même de Jeannette et il paraissait entrer dans les vues de son frère au regard des suites juridiques que comportait cette mésalliance. Alexandre jugeait donc à propos de lui laisser par ailleurs les coudées franches, fût-ce aux dépens des Polonais, dont l'attitude l'offensait d'autant plus qu'il avait quelque soupçon, sinon la conscience très claire, de ses torts à leur endroit.

(1) Bibliothèque de Varsovie, avril 1906, t. II, p. 18-19; cf. Askenazy, Lukasinski, t. I, p. 89, 358 et suiv.

La dissolution du premier mariage contracté par le grand-duc avait été prononcée le 1er avril 1820, et, « en addition au statut dynastique de 1797 », qu'il remettait indirectement en vigueur par cet énoncé, le manifeste publié à cette occasion (1) déclarait exclus de tout droit à la succession du trône les enfants issus d'une union contractée par un memebre de la famille impériale avec une personne n'appartenant pas à une maison souveraine. Constantin Pavlovitch gardait lui-même ce droit, mais Alexandre et sa mère le tenaient pour engagé par les déclarations qu'il avait faites à Aix-la-Chapelle et peu soucieux d'ailleurs de recueillir un héritage, dont la fin de son père lui avait fait connaître les risques. En 1802 déjà, Hédouville disait avoir recueilli de source sûre un propos dans ce sens attribué au grand-duc (2).

Constantin Pavlovitch passait pour un homme de parole et son mariage même avec Jeannette en portait la preuve : il semble bien ne s'y être décidé que par point d'honneur, parce que ses assiduités, qu'il ne savait pas rendre discrètes, avaient compromis la réputation de la jolie Polonaise. Un journal de Bruxelles avait parlé d'un enfant né de ce commerce (3). Comme de raison, prétendant au titre de compagne légitime et, pour l'atteindre, ayant de grands obstacles à surmonter, Mlle Grudzinska s'était gardée de choir au rang d'une maîtresse. Les obstacles étaient multiples, et, entre une mère divorcée et plus mal remariée ; un père, bon gentilhomme mais ruiné et perdu de dettes ; un beau-père, Adam Broniec, pourvu d'une grasse sinécure comme majordome du château royal mais besogneux quand même et passablement taré ; deux sœurs enfin, élevées dans le plus élégant pensionnat de Varsovie, tenu par une Française, Mlle Vaucher, sous la direction de l'abbé Malesherbes, et passant pour des beautés, mais

(1) Recueil complet des lois, t. XXXVII, n° 28208.

(2) Sbornik, t. LXX, p. 500 ; cf. Révélations sur la Russie d'un résident anglais (traduction française), t. II, p. 11 et suiv.

(3) Le Vrai Libéral du 19 mai 1820.

ni. 10

courant, faute de dot, le risque de partis peu reluisants, la famille seule de cette épousée avait de quoi rebuter cet époux.

De santé délicate, de tempérament mélancolique, d'esprit rêveur et même quelque peu visionnaire, la princesse de Lowicz, comme elle fut appelée après son mariage, ne paraissait pas ellemême une compagne des mieux assorties pour l'homme qu'était Constantin Pavlovitch. Elle eût mieux convenu à Alexandre, qui lui témoigna d'ailleurs beaucoup d'amitié. En matière de charabia mystique, elle pouvait, en effet, rendre des points à Mme de Krûdener, ou à Kochélév. Elle écrivait : « L'eau morte des puits est la figure des voluptés criminelles, où les âmes charnelles, qui en sont altérées, puisent ces eaux corrompues, qui leur donnent la mort. Elle les quitte et Jésus-Christ lui donne en leur place l'eau pure et vivifiante de la grâce et elle lui rend par sa pénitence l'eau précieuse par ses larmes (1). » Constantin Pavlovitch n'y entendait goutte. Aussi, Fïfine s'en mêlant par surcroît, bien que remariée à un autre Allemand, le colonel Weiss, de la suite du grand-duc, le ménage eut une existence passablement cahotée (2). La princesse, de Lowicz n'a pas laissé, cependant, d'exercer une certaine influence sur son mari, et, satisfaite de la situation qu'elle lui devait, elle l'a probablement incliné au parti que son frère désirait lui faire prendre.

Constantin hésitait. Il aimait peu Nicolas, le jugeant sec de cœur, court d'esprit et incliné à une raideur désagréable. A l'été de 1821, devant le recevoir à Varsovie, il disait à son autre frère, qui l'y avait devancé :

— Avec toi, Michel, je suis à l'aise ; mais quand Nicolas m'annonce sa visite, il me semble toujours que j'aurai l'empereur en personne pour hôte.

(1) Notes publiées dans Ancienne Russie, 1889, t. LXII, p. 709.

(2) Moriolles, Mémoires, p. 208 et suiv. ; comtesse Potocka, Mémoires, édition Stryienski, p. 295 et suiv. ; Falkowski, Tableaux, t. V, p. 580 et suiv. ; Kolaczkowski, Souvenirs, t. I, p. 70 et suiv. ; Skarbek, Mémoires, p. 127 ; comtesse de Choiseul-Gouffier, Réminiscences, p. 262 ; Mme Trembicka, Mémoires, t. I, p. 273 et suiv. ; Bignon, Souvenirs, p. 140 ; Kolzakov, dans Ancienne Russie, 1873, t. VII, p. 423 et suiv., t. VIII, p. 398 et suiv. ; Isaiévitch, même recueil, 1889, t. LXII, p. 707 ; Notes et correspondance de la princesse de Lowicz, Revue polonaise, 1882, t. LXV, p. 155 et suiv., 424 et suiv.

Et il s'étendait sur les embarras de sa situation. Alexandre parlant d'abdiquer, il se trouvait indiqué pour lui succéder ; mais, marié à une femme qui n'appartenait pas à une maison souveraine et était Polonaise, il craignait de déplaire aux Russes en prenant la couronne. Il n'annonçait pourtant aucune décision ferme, et, Nicolas s'étonnant, à son arrivée, des témoignages de déférence dont il le rendait l'objet bien que son aîné de dix-neuf ans, il prenait encore le ton de la plaisanterie :

— N'es-tu pas tsar de Myre?

Il l'appelait parfois ainsi en manière de moquerie et par allusion au titre d'évêque de Myre en Licie qu'avait porté le saint patron du grand-duc (1). Le fruit n'était pas mûr, et, pour le cueillir, Alexandre devait s'imposer encore quelques mois de patience.

En janvier 1822 seulement, il put tendre la main. Constantin se trouvant à Saint-Pétersbourg avec Michel, ils prenaient tous les jours place à la table de leur mère, pour le souper qui était servi à 10 heures. Un soir, le cadet attendit passé minuit avant d'être appelé. Se rendant à ce moment chez l'impératrice douairière, il la trouva en compagnie de Constantin et de la grandeduchesse Marie Pavlovna. Tous les trois paraissaient très émus, et, à son entrée, il vit la sœur embrasser le frère, en lui disant avec transport :

— Vous êtes un honnête homme !

Nulle explication ne suivit ce jeu de scène ; mais, en quittant le Palais d'hiver avec Michel pour regagner le Palais de marbre dont il gardait la propriété, Constantin lui dit :

— Ce soir, tout a été fini. J'ai déclaré à l'empereur et à ma mère ma décision. Ils l'ont comprise et approuvée (2).

Il en disait trop. Tout n'était pas fini, et des détails d'une nature extrêmement scabreuse restaient à régler. Au terme d'un débat intérieur, qui n'avait pas laissé d'être douloureux, Constantin avait fait honneur à sa parole ; mais il jugeait qu'elle suffisait. Alexandre exigeait au contraire un engagement écrit, dont le libellé même devait donner lieu, entre les deux frères, à une dis-

(1) Korff, l'Avènement de Nicolas IeT7 p. 19 et suiv. ; Schilder, Nicolas leT, t. I, p. 134.

(2) Korff, ibid., p. 23 et suiv.

cussion des plus pénibles. Pressé, le mari de la princesse de Lowicz s'exécuta, le 26 janvier 1822, par une lettre, où Alexandre avait introduit, en en corrigeant la minute, un trait qui la rendait extrêmement humiliante pour le signataire. Il avait voulu que la renonciation au trône consentie par son frère fût motivée. Constantin n'y objectait pas ; mais on avait eu peine à s'entendre sur le motif qui serait invoqué. Le fait est indiqué dans un document, qui a échappé jusqu'à présent aux historiens. C'est une « Déclaration à mes concitoyens », rédigée par Constantin Pavlovitch au cours de la crise que devait déterminer, après la mort d'Alexandre, l'absence, constatée à ce moment, d'une disposition réglant la dévolution de son héritage de façon satisfaisante. N'ayant reçu qu'une publicité restreinte et promptement mise sous le boisseau, la pièce s'est cependant conservée au dépôt du Quai d'Orsay (1).

Dans le texte par lui rédigé, comme raison de sa décision, Constantin avait donné le manifeste du 1er avril. Excluant du trône les enfants que le frère aîné pourrait avoir, il rendait préférable la cession de son droit au puîné, qui se trouvait déjà père d'un fils « né au Kremlin » et successible. Alexandre avait voulu que le mari de la princesse de Lowicz se reconnût par surcroît « dépourvu des capacités nécessaires au gouvernement d'un grand empire ».

Ayant obtenu gain de cause en ce point, le souverain répondit, le 24 février 1822, à la lettre de renonciation par un message en forme de rescrit où se trouve cette phrase, qui est devenue un sujet de perplexité, en prêtant à des interprétations erronées (2) : « Il ne nous reste qu'à vous laisser pleine liberté pour l'exécution de votre décision inébranlable, en priant Dieu de bénir les suites de desseins aussi purs. » Le mot de l'énigme est encore fourni par la « déclaration » précitée. On y voit que, jusqu'en décembre 1825, tout en persévérant dans l'intention de ne pas régner, Constantin a cru rester maître, à cet égard, du parti qu'il prendrait, le moment venu. Sa lettre de renonciation n'était valable, en effet.

(1) Affaires étrangères, Russie, Correspondance, Supplément, t. XVIII, fol. 28.

(2) Schilder, Alexandre 7er, t. IV, p. 278 et suiv. ; Korff, loc. cit., p. 18 et suiv. ; Schiemann, Russlands Geschichte unter Nikolaus, t. I, p. 299.

qu'en liaison avec le rescrit responsif qui en reproduisait les termes. Or, il était convenu que ce document serait tenu secret et que le frère cadet en serait seul dépositaire jusqu'à la mort de l'aîné, restant ainsi maître de revenir sur l'abandon de ses droits, et, s'il le maintenait, de retenir dans l'ombre le motif qu'il avait dû lui donner et dont Alexandre était censé ne lui avoir imposé l'aveu que pour la satisfaction de sa propre conscience (1).

S'il répondait aux convenances du souverain, cet arrangement ne donnait assurément satisfaction à aucune autre. Constantin n'était plus héritier ; mais, son frère aîné le précédant dans la tombe, il pourrait le redevenir, et, entre temps, le problème de la succession du trône demeurait en suspens. Aussi bien, Alexandre ne devait pas s'en tenir là. Il a employé dix-huit mois à imaginer un correctif aux dispositions ainsi prises. Mais il n'est arrivé qu'à les rendre encore plus vicieuses, en y donnant la pleine mesure des bizarreries et des défectuosités propres à son esprit et à son caractère. A ce dernier point de vue, l'épisode est d'un intérêt capital.

En août 1823, contrevenant à l'engagement pris par lui de tenir secrète pour tous la convention passée avec son frère au commencement de l'année précédente, le souverain la portait à la connaissance du prince Galitzine et de Philarète, devenu métropolite de Moscou mais se trouvant à Saint-Pétersbourg en cette fin d'été, et il demandait à ce dernier un projet de manifeste, qui, reproduisant le texte du rescrit du 24 février, avec le motif que Constantin avait dû attribuer à sa renonciation, désignerait Nicolas comme héritier. Bien entendu, ce document n'était pas destiné à une publicité immédiate et Constantin ne devait rien en apprendre pour le moment. La pièce serait déposée en grand mystère au tabernacle de la cathédrale de l'Assomption à Moscou, où d'autres papiers d'État se trouvaient déjà recueillis, et, notamment, le

(1) Pour les autres détails, v. Moriolles, loc. cit., p. 205, 274 ; Revue polonaise, 1882, t. LX.V, p. 178; Steingel, Mémoires, p. 426. L'auteur appartenait, comme Moriolles, à l'entourage du grand-duc.

Statut de famille, promulgué par Paul Ier. Tout en imposant au frère si tendrement aimé la décision qui consacrait sa déchéance et la forme, si humiliante pour lui, qu'il avait voulu qu'elle reçût, Alexandre s'était appliqué à lui faire croire qu'il la déplorait et ne la tenait pas pour définitive ; mais il s'était aussitôt après mis en frais d'ingéniosité pour la rendre irrévocable à l'insu de l'intéressé.

Le recours à un homme d'Eglise pour un objet de cette nature peut à première vue surprendre de la part du fils de Paul, quelque ferveur religieuse qu'il manifestât à ce moment. Comme tous les détenteurs du pouvoir suprême depuis Pierre le Grand, il tenait la main à ce que le clergé n'eût aucune part au gouvernement du pays. Mais, dans le passé, cette part avait été grande. Les hommes d'Église avaient présidé, peut-on dire, à la formation même, ainsi qu'au développement de l'autocratie, et le premier des Romanov avait dû son accession au trône à un autre Philarète mitre, qui était son père (1). Il restait quelque chose de cette tradition, et, en outre, avec son esprit enclin aux supercheries, Alexandre a pu s'inspirer de l'idée que, par l'entremise du serviteur, il mettait le maître d'en haut lui-même dans la complicité du stratagème qu'il imaginait.

Homme de sens et de courage, le métropolite de Moscou ne s'est pas retenu de présenter, à ce sujet, des observations dont le souverain a reconnu partiellement la justesse, en décidant que des exemplaires du manifeste seraient déposés également, à Saint-Pétersbourg, aux archives du Sénat, du Conseil de l'Empire et du Saint-Synode ; mais, il s'est obstiné à vouloir que le contenu en fût caché aux dépositaires, sans autre indication que ces lignes inscrites sur les enveloppes cachetées : « A garder jusqu'à ma demande, et, après mon décès, à ouvrir avant toute autre mesure. »

En septembre, le tsar se rendit à Moscou, où le métropolite l'avait devancé, et, le 10 de ce mois, le dépôt fut opéré au lieu convenu. Philarète avait proposé d'y procéder au cours d'un office, afin que l'attention des assistants s'en trouvant frappée, un point de repaire fût au moins créé pour les perplexités aux-

(1) K. Waliszewski, la Crise révolutionnaire, p. 440 et suiv.

quelles la succession du souverain ainsi réglée dans l'ombre ne pouvait manquer de donner lieu. Mais la volonté du souverain fut encore que l'acte n'eût d'autres témoins que l'archiprêtre, le sacristain et le procureur de la chancellerie synodiale, personnages dont la présence était indi pensable pour la levée et la réapposition des scellés. Ils ne furent même pas admis à voir l'inscription que portait le pli mystérieux et durent prendre l'engagement d'observer à son sujet un silence absolu (1).

En dehors de Philarète, de Galitzine et d'Araktchéiév, quelques personnes encore ont été cependant mises, à ce moment ou au cours des années suivantes, dans la confidence du mystère, et, notamment, le prince d'Orange, le prince Guillaume de Prusse, et, par ce dernier, semble-t-il, Nicolas lui-même. Au rapport d'un mémorialiste (2), le ministre de France à Dresde, M. de Rumigny, en aurait aussi été instruit par une Mme Pouchkine, veuve d'un général, qui aurait assisté au dépôt du document. Philarète ne fait cependant pas mention de ce témoin. A en croire le Décembriste Zavalichine, le secret serait même devenu celui de Polichinelle (3) ; mais cette assertion est démentie par la crise redoutable, compliquée d'un interrègne virtuel, qui a suivi le décès du souverain : elle a eu précisément pour cause essentielle ce fait que le secret a été bien gardé.

En l'assurant, Alexandre rendait cette crise inévitable. Le stratagème auquel il avait recours pour enlever à son frère, en réalité, la liberté du choix qu'il lui laissait en apparence ne devait avoir d'autre effet, à l'heure décisive, que de mettre quand même l'héritage à la discrétion de l'héritier légal, en le portant en même temps à une attitude d'hostilité au regard du défunt et de ses volontés dernières, par la révélation qu'il recevrait de son procédé déloyal. Et, d'autre part, le manifeste exprimant ces volontés n'avait aucune chance d'efficacité. Produit après la mort de l'auteur, on lui reconnaîtrait le caractère d'une disposition testamentaire, et il était admis que les actes de cette nature ne pou-

(1) Philarète, « Souvenirs, » Archives russes, 1897, t. I, p. 113 et suiv., et Revue du ministère de l'Instruction publique, 1868, cf. Moriolles, Mémoires, p. 260 et suiv. Nombreuses confusions de faits et de dates.

(2) Chevalier de Cussy, Souvenirs, p. 8 et suiv.

(3) Zavalichine, Mémoires, t. I, p. 198 et suiv.

152 LE RÈGNE D'ALEXANDRE Pa-

vaient contrevenir à une loi d'empire. En outre, à ce moment, le mort aurait saisi le vif et l'héritier légal serait investi.

En droit, vivant, Alexandre pouvait tout, et nulle disposition législative n'avait de force contre la loi suprême qui était la volonté du souverain. Constamment mis en pratique jusqu'au dernier jour où elle a fonctionné, ce principe se trouvait à la base de l'autocratie, et, pour autant que ce régime subsistait en Russie au moment de l'abdication de son dernier tsar, ce qu'on ne saurait guère contester, c'est à tort que les juristes du pays ont infirmé la légalité de l'acte par lequel Nicolas II s'est dessaisi de son titre en faveur de son frère, au préjudice de son fils. Alexandre n'usait pas d'un moindre arbitraire cent ans auparavant. Au point de vue juridique, son seul tort était d'en étendre l'effet au delà du terme de son omnipotence que la mort déterminait.

A raison de la nature de son esprit, le fils de Paul a pu, jusqu'à un certain point, ne pas prendre conscience de tous les torts qu'il se donnait dans cette affaire. Récemment encore, un historien s'est trouvé pour louer « la sagesse, la clarté et la logique » dont le souverain y aurait fait preuve (1), et, sous la plume qui l'a produite, cette appréciation prête au soupçon d'un phénomène d'atavisme. De certaine façon, cependant, Alexandre a justifié l'éloge : sinon de clarté et de sagesse, il a, en cette rencontre, fait œuvre de logique parfaite — au service de son intérêt personnel.

L'appréhension d'un héritier, aussi longtemps que lui-même vivrait, c'est-à-dire d'un compétiteur, a tenu, on le sait, dès le premier jour de son accession au trône, la première place dans ses préoccupations (2). A quelques-uns de ceux qui l'approchaient de près, il a même donné l'impression que, pour cette raison, il ne désirait pas avoir d'enfants (3). Et, pour cette fin, son stratagème était savamment conçu, bien qu'inutilement compliqué par un excès de rouerie et de perfidie. Comme prétendant possible,

(1) Grand-duc Nicolas, Alexandre 1er, t. I, p. 313 ; cf. Miakotine, dans la Richesse russe, janvier 1913, p. 373.

(2) V. t. I, p. 34, de cet ouvrage.

(3) J. de Maistre, Œuvres, t. XII, p. 36 ; grand-duc Nicolas, Elisabeth, t. IIj p. 239 ; Schilder, Nicolas Jer, t. I, p. 174.

Constantin se trouvait exclu par sa renonciation. Consentie dans les termes que l'on connaît, elle mettait à la disposition de son frère, contre toute velléité de compétition, une arme d'efficacité sûre. Mais, retenue dans l'ombre, elle laissait à l'héritier déchu la qualité d'héritier apparent ; moyennant quoi, Nicolas se trouvait également hors de cause.

Quant à ce qui arriverait après qu'il aurait disparu, Alexandre n'en prenait assurément souci que pour la forme, comme avait fait le créateur lui-même de la loi qui réservait au souverain le choix de son successeur. Pierre le Grand était mort sans avoir usé du droit qu'il s'était attribué. Ainsi le voulait l'esprit du pouvoir autocratique. Il tendait à développer chez ses détenteurs toutes les formes de l'égoïsme le plus monstrueux, et Paul n'y avait été soustrait, en ce point, que par sa passion maîtresse, qui fut de tout réglementer. Alexandre eût sans doute suivi l'exemple du grand ancêtre, — après moi le déluge, — sans le mariage de Constantin et l'insistance de l'impératrice douairière pour faire tourner l'événement à l'avantage de Nicolas. Sur quoi, le fils de Paul avait vu jour à en tirer parti dans son propre intérêt, et il y avait réussi, mais au prix de la plus odieuse escobarderie.

D'autant plus criminelle qu'il y faisait, plus ou moins consciemment encore, le jeu du mouvement révolutionnaire qu'il voyait en plein développement. Attentif à en suivre le progrès au sein de sociétés secrètes et très bien renseigné, il n'ignorait pas que les conspirateurs y ajournaient également leurs projets à la même échéance, post mortem, qu'il travaillait à rendre si redoutable. Mais, mélange de timidité et de témérité folle, sa politique au regard de cette agitation subversive a constitué aussi un phénomène déconcertant.

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