LA SOCIETE CE QU'ON DIT - CE QU'ON ÉCRIT
Un mot de Bibikov. — La réforme et les réformes. — Le Libéral. — Le Conservateur. — Le salutaire paysan. — Limpatient ouvrier. — L'évolution du Conservateur. — Les salons causent. — Hantise de la Révolution française. — Un gouvernement difficile à défendre. — Propos de libéraux. — Le Japonais au Kremlin. — Le lièvre et le douanier. — L'opinion nerveuse. — Bombes partout. — Ce qu'on imprime. — Poussée de feuilles libérales. — Le langage convenu. — Un article de la Bouss. — Encore les intempérances du Grajdanine.
Alexandre Bibikov, envoyé par Catherine II pour disperser les bandes d'Emilian Pougalchev qui, depuis un an, soulevait les paysans et menaçai!, la dynastie, arrive à Kazan et, effrayé de l'état des esprits, de l'abondance des plaintes qui de toutes parts montent vers le trône, il écrit : « Ce n'est pas Pougatchev qui est important, c'est le mécontentement général. »
Si le gouvernement du Tsar, moins replié sur luimême, consentait à ouvrir les fenêtres de sa bureaucratie et à se pencher vers la nation, il comprendrait à son tour que l'important, ce sont moins encore les délibérations des zemstvos ou les grèves ouvrières, que les
paroles qui s'exhalent des bouches unanimes du peuple. Quand ses amis disent que la grève est une sédition fomentée par des révolutionnaires avec l'argent étranger, que les assemblées des zemstvos et les troubles universitaires sont conduits par une escouade d'intellectuels en délire ou de juifs haineux, ils auraient raison, si l'opinion publique restait indifférente à ces manifestations. Or il n'en est pas une, si vaine, si insensée, si violente qu'elle soit, qu'elle n'attende et n'approuve. On a vu dans quels sentiments elle accueillit la nouvelle du meurtre du grandduc Serge. Point de troubles, point de grèves, point d'attentats, que l'on ne commente avec sympathie, dans de libres entretiens où l'on ne songe plus à ménager ni le pouvoir ni soi-même. A mesure que la paralysie gagne les forces de résistance, les forces d'assaut se décuplent, s'enhardissent, s'exposent à découvert. A toute heure, elles reçoivent des transfuges; leur puissance s'accroît de toutes les pertes qui affaiblissent l'adversaire; phénomène prodigieux, la vieille réaction n'a plus de partisans. Le conservateur traditionnel est devenu un personnage mythique, et, de sa réalité mortelle, est sorti un combattant qui n'a plus à la bouche que le mot de réformes. Ce mot nouveau, mot de rébellion il y a quelques mois encore, et que, sous Plœhwe, je n'avais entendu murmurer dans la société qu'avec des moues effarées ou dans des confidences peureuses, est maintenant le grand amour des salons. Du haut en bas de la société, on le prononce, à vrai dire avec des sens divers, mais avec un égal entrain. Les libéraux sans doute ne l'entendent pas de la même manière que les conservateurs. »> Ce que consentent ceux-ci, me disait spirituellement un membre du corps diplomatique, ce sont les réformes-réparations, et ceux-là exigent des réformes-destruction; d'un côté, il , s'agit de consolider pour conserver, de l'autre, de détruire pour reconstruire. »
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L'un des hommes les mieux inlrnits des choses russes, M. Legras, correspondant du Teraps, avec beaucoup de justesse, a précisé l'état des partis en disant que les uns demandent des réformes, tandis que les autres veulent une réforme. Cette réforme, c'est, d'un seul mot, la Constitution. Les réformes, ce sont celles qu'a fait vainement espérer le rescrit du 12/25 décembre, dont le rescrit du 18 février/3 mars a confirmé et étendu la promesse, et que l'aulocratie lâche péniblement, lambeaux par lambeaux, sous la pression des circonstances. Mais le fait nouveau est celui-ci, que l'on ne rencontre plus en Russie un seul homme, lùt-il haut fonctionnaire ou courtisan, qui avoue possible la continuation des anciennes méthodes. Et le prince Mestchersky peut bien appeler cela la révolution, écrire que Sviatopolk Mirsky a transformé la Russie intellectuelle en foyer révolutionnaire et les journaux en organes d'anarchie, le prince Mestchersky lui-même est de ces révolutionnaires, car la bureaucratie n'a pas de plus féroce contempteur que son Grojdanine, et il n'est pas de semaine où il ne somme l'autocratie de se renouveler, de transformer de fond en comble son système pour reconstituer un gouvernement fort et invincible.
Combien différente cette Russie pathétique et fiévreuse, de la Russie accablée et poltronne que J'ai connue au début de la guerre! A ce moment déjà, il était possible certes de discerner l'imminence de la poussée libérale et de prévoir qu'elle se manifesterait avec une puissance irrésistible. Des libéraux, on en rencontrait partout; mais il fallait les chercher, les provoquer aux confessions, et ils ne s'avouaient qu'avec des paroles timides et des regards inquiets. C'est qu'ils savaient que l'oreille du policier aposté par Plœhwe n'était jamais très loin des lèvres qui s'ouvraient, et que Plœhwe avait d'infaillibles moyens pour arrêter le discours ébauché. Combien de
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temps pouvait durer celte terreur des âmes? Combien d'années, combien de mois passeraient avant l'acte? Combien de jours?... car on devinait le monstre populaire frémissant dans son immobilité, et qu'il suffirait d'un signal ou du hasard d'une heure pour qu'il bondit de tous ses membres tendus. Il n'y eut point de hasard, mais il y eut un signal, la bombe de Sasonov, et un vertige de folie de l'adversaire, la guerre.
Ce libéral timide est maintenant un homme qui a le verbe haut, le regard assuré et la voix triomphante. C'est lui à présent qui vous cherche. Il a sans cesse à votre disposition des anecdotes savoureuses. Il connaît la dernière contradiction de l'Empereur, la dernière sottise d'un grand-duc, la dernière exaction d'un ichinovnik. Il a des lueurs sur tout et des renseignements sur tous. En trois phrases, il vous brosse un tableau du régime, où la concussion est en bonne place, accouplée à l'incapacité, tendant la main à l'intrigue et déjà dominée par les ailes noires de l'épouvante. Il est coléreux et véhément. Son zèle pour la liberté lui montre partout la tyrannie, le mensonge, la préméditation perverse. Il a des impatiences d'homme qui se défie de toutes choses et de toutes gens, et de soi-même en outre. Il sent que pèse sur lui un très long atavisme de domination eflrénée et de soumission passive, et, incertain au fond s'il saurait résister à une volée de nagaïka, il a besoin de posséder sans délai la puissance et de conquérir en un jour les biens qu'il convoite sans courage depuis un siècle. Il est d'un troupeau d'esclaves dont les maîtres, sous le poids accablant de leur injuste domination, défaillent enlin; mais il n'a pas plus de foi dans leur défaillance qu'il n'en eut dans leur équité, et, redoutant à la fois leur réveil et sa propre pusillanimité, il parle et s'agite comme pour s'affirmer à soi-même son invincible audace et attester à leurs yeux leur irrémissible décrépitude. Comment sau-
rail-il que loutc autocratie, parce qu'elle est autocratie, porte sa fin en elle-même, lui qui, depuis des siècles, la voit arrogante? Comment se fierait il à la force victorieuse de la liberté, quand la liberté n'est encore pour lui qu'un mot sonore et une merveilleuse espérance?
Ne raillons pas ses impatiences ni ses verbeuses indignations. Il est Slave. Il est un peu « mouton de Panurge >>, selon le mol du professeur Mendéléeff. Il aime l'inconnu, le nouveau, le brillant. II est frivole et bavard. Il trouve de l'agrément à jouer à la Révolution, à la Constitution, au Parlement, à imaginer de belles joutes de tribune oîi lui-même ou quelqu'un des siens dira son fait à un ministre, et il suppute le charme des grandes causeries où il lui sera permis enfin de « parler politique ». En attendant, il s'amuse de toutes ces réunions, de ces manifestations, de ces troubles qui rompent la monotonie de l'Empire, et il se réjouit des ennuis d'un pouvoir qu'il n'a jamais connu que le fouet en main. Mais songeons aussi qu'avec les défauts et les qualités de sa race, ce libéral est un patriote. Il voit les malheurs de la nation, et il en connaît les causes. Quand il dit qu'il se désintéresse de la guerre de Mandchourie, ne vous hâtez j>is d'incriminer son patriotisme. Cette guerre, c'est l'indolence du pouvoir et la rapacité de gens qu'il peut nommer qui l'a suscitée; c'est le régime qui l'a conduite, c'est le régime qui la perd ; que cette guerre malheureuse reste donc la guerre du régime. Pour lui, il ne doute pas que si la Russie, libre de ses actes et de sa volonté, l'avait faite, elle l'eiit gagnée.
Il se rappelle les grandes luttes libérales menées depuis quatre-vingts ans par une poignée d'hommes résolus. Il se considère comme le successeur marqué pour achever l'œuvre. Comme il a voyagé et qu'il est nourri de la culture européenne, il se souvient que, dans les pays d'Occident, il y eut des moments où il rougit en soi-même
de n'être point un homme libre pareil à ceux au milieu desquels il se trouvait, et, revenu dans son pays, il s'est senti honteux et meurtri du mépris orgueilleux que le pouvoir lui témoignait, ulcéré de la haine qu'il marquait pour ses idées. Dans le recueillement de sa pensée, peu à peu ont grandi la révolte et Tàpre ambition de conquérir sa dignité. Il demandait à ce régime un peu de liberté, tout au moins le respect de sa personne morale; le régime lui répliquait par l'insolence, ne se manifestait à lui que par une délirante furie de domination. Ses plaintes mêmes furent des crimes châtiés comme des trahisons.
Bien loin de répondre par la conliance à ses appels désespérés, on affectait de lui dérober tout de la vie de l'Etat. Les choses essentielles qui se passaient chez lui, c'est par les journaux étrangers qu'il en était instruit, quand il plaisait à une injurieuse censure de leur ouvrir la frontière. Ses journaux étaient des caves où Ion prenait garde de laisser entrer un rayon de lumière, et qui avaient licence de tout dire, hormis les seules choses qui fussent dignes d'être dites. Pendant les mois qu'avaient duré les négociations avec le Japon, pas un journal n'avait eu la liberté d'y faire allusion, pas une fois le J/e.^f^ajerrfu Gouvernement^ organe officiel, n'en avait dit un mot, et la canonnade de Port-Arthur, en l'éveillant un matin, lui avait appris en même temps et les négociations, et leur rupture, et la guerre. Il lui était interdit do parler aussi bien que de lire. Un banquet était un délit s'il n'avait pas été autorisé, un crime si l'on y prononçait un mot qui fût déplaisant au pouvoir. La morne Sibérie s'étalait comme une vaste lande désolée, où se traînaient des hommes coupables d'avoir fait ce rêve de participer à la vie de leur pays.
Etonnez-vous que la langue de ce libéral, soudain déliée, se soit mise, dans le premier moment d'allégresse, à formuler follement des propos confus! Mais cette joie de vivre n'est que l'ivresse d'un instant. Avec l'espoir de
liberté, lui est apparue la certitude des responsabilités. Il se prépare aux unes comme il est préparé à l'autre, et ce libéral est aujourd'hui toute la nation. Il n'est pas seulement un avocat, ainsi que le prétendent les conservateurs méprisants, comme si la profession d'avocat conférait une indignité particulière. Il n'est pas non plus un juif, comme si le long effort persécuteur du régime contre les juifs n'avait pas donné à ceux-ci le droit de révolte. Il est professeur, ingénieur, savant, industriel, journaliste, propriétaire, noble, il est officier, il est même fonctionnaire, il est tout ce qui, dans un État, représente la pensée multiple, consciente et active d'un peuple.
Il est une force de vérité à ce point irrésistible qu'il a obligé à changer de visages ceux de ses anciens adversaires qu'il n'a pas entraînés avec lui. A mesure que, servi par les événements, il se faisait plus hardi et osait, dans des assemblées, dans des discours, dans des journaux et des lettres publiques, proclamer sur le mode héroïque des revendications qu'il confiait naguère à des placards clandestins, les conservateurs, drainés par le torrent, et conscients de la gravité de l'heure, apercevaient la nécessité de se rapprocher de lui. Arrachés à leur léthargie par une clameur terrible, ils conçurent l'obligation d'agir. A leur tour, ils s'excitèrent à parler de réformes, et même, dans leur zèle de néophytes, ils se mirent à en prononcer le mot avec une telle ardeur, que les radicaux, irrités et ne se souciant pas de leur permettre de donner le change, hésitèrent à l'articuler, et bientôt se bornèrent à se dire constitutionalisles.
Que le conservateur, si longtemps obstiné dans sa résistance, ait soudain changé de langage, ne voyons point là d'incohérence. Le conservateur est partout identique à lui-même; avec les traits spécifiques de sa classe, il agit, il pense en tous pays selon un rythme invariable. Il est conservateur par intérêt ou par timidité devant la
vie. Fonctionnaire, il est assuré du gain du jour et appréhende le hasard du lendemain; il craint un régime inconnu, des hommes nouveaux, suivis peut-être d'amis à pourvoir, et capables de surveiller les n»lle petites tractations qui lui permettent aujourd'hui d'augmenter le salaire que lui mesure l'État. Homme de cour, il est de la clientèle directe de l'autocratie et ne renoncera pas facilement aux privilèges qui ont fait de lui un être de caste, un dénationalisé dont les racines se sont peu à peu éliminées du sol de la patrie, et qui s'est constitué un monde parasite où toutes les notions sociales sont brouillées, faussées, avilies. Noble, propriétaire, il voit dans le maintien de ce qui est la garantie de sa propriélé et de ses titres, la sauvegarde de sa condition sociale.
Il se dit vieux russe et traditionaliste. Il se paye de mots. Il se fabrique des arguments historiques; il évoque la longue histoire de l'autocratie moscovite, du tsarisme autoritaire dans sa forme, populaire dans son principe; il rappelle le passé glorieux et fort de sa patrie; il montre l'aigle à deux têtes tournant à la fois son double regard à l'est et à l'ouest, tendant ses ailes de la Pologne aux mers d'Orient, des glaces du Nord aux cimes d'S monts indous, et il dit : « Voilà l'œuvre du tsarisme! Voilà l'œuvre profonde, merveilleuse, ininterrompue, que menacent vos expériences I » Il ajoute que « l'homme russe », être nonchalant, passif et mou, intelligent, mais dépourvu d'initiative et de hardiesse, doit être dirigé, et que la condition de son développement est son asservissement. Quelle similitude entre lui et les gens d'Occident? Ceux-ci, hommes de volonté et d'audace, ont pu faire des révolutions et éviter d'y périr; mais la révolution en Russie serait l'indicible calamité, car le peuple russe, incapable de s'administrer lui-même, tomberait, des mains d'un pouvoir paternel, équitable, désinléressé et traditionnel, aux griiTes d'une bande de déracinés sans
assise sur le luf national, d'intellectuels chimériques et de juifs suceurs du sang du peuple.
Quel est donc ce peuple sur lequel s'appuie le conservateur, et en dehors duquel il ne reconnaît que trahison, exaction et duperie? Ce sont les 120 millions de paysans qui pullulent comme des lapins sur le sol russe et s'y traînent comme des larves. C'est ce peuple innombrable que, par un savant, systématique et abominable calcul, il a tenu dans l'ignorance et le servage, avilissant sa dignité et brisant ses résistances possibles par la force brutale et par les coups, faussant et détruisant les ressîrts de sa conscience et de son esprit par le mensonge de superstitions grossières qui associent en lui l'amour de l'Empereur et la foi religieuse. Voilà, pour ce conservateur, où est la véritable tradition russe, et voilà où est l'avenir. Il sait bien ce qu'il fait, quand il essaye de discréditer tous les éléments libérés de la nation, ces juifs qu'il n'a pas osé supprimer et qu'il aurait bien voulu chasser, ces intellectuels qui sont pour le régime un danger, pour ce seul fait qu'ils pensent. Des uns et des autres qu'il parvienne à inspirer la haine au paysan, qu'il les dénonce au monde comme une secte sans vertu, d'ambitieux sans mandat, il assure au régime, accroupi comme un dieu de l'Inde sur l'ignorance et la bestialité sauvages d'un troupeau de 120 millions de têtes, un bail nouveau et indéfini.
Tant que le libéral phraseur et le conservateur impassible se sont seuls trouvés face à face, le régime, incrusté sur ses paysans, ne manifesta point une très vive inquiétude; il pressentait le danger, mais en contestait l'imminence. Un élément nouveau surgit. Des hommes auxquels ni le conservateur ni le libéral n'avaient encore daigné songer, se poussent tout à coup au premier plan, et, bousculant les uns et les autres, disent : (( Nous voici. Qu'est-ce qu'on va faire pour nous? » Ce
sont les ouvriers. Le libéral, stupéfait, reconnaît vite en eux des amis et des auxiliaires, et désormais son action se précise, se coordonne, se précipite. Le conservateur s'émeut et tressaille. Le régime tremble et interroge l'avenir avec angoisse. C'est alors qu'il prononce le mot de réformes. Mot magique que la Russie n'avait point entendu depuis près de vingt-cinq ans; qui avait été foudroyé par la bombe qui emporta Alexandre II ; qu'Alexandre III, par esprit de réaction et par étroitesse d'entendement, avait toujours considéré comme la perte du régime, et dont Nicolas II, par respect filial, avait même négligé d'apprendre le sens. C'est Nicolas maintenant qui parle de réformes. C'est lui qui les promet par son rescrit du 42/25 décembre, qui les confirme plus tard, qui en est obsédé au point qu'il ne peut plus prononcer un mot ni écrire une ligne sans y revenir : et il est à ce point ébloui par la magie des mots qu'il pense, ayant articulé celui-là, avoir suffisamment sacrifié à la Révolution. A la suite de Nicolas, le conservateur embouche sa trompette et répète les discours impériaux; par définition, il est toujours d'accord avec le régime, et sa fonction est d'être la cymbale qui signifie aux yeux du monde l'opinion publique russe.
Mais un phénomène que l'on pouvait prévoir se produit à ce moment.
Ce conservateur, ce fidèle mamelouck sur qui le régime s'étayait, n'est pas aussi aveugle qu'il le paraît. Depuis longtemps, il a compris que le prodige de la superposition d'un régime artificiel à la masse de la nation ne peut être éternel. A des craquements qu'il a perçus, il lui e.-t apparu qu'une évolution fatale allait s'accomplir. Quoique privilégié, il n'a pas assez à se louer dn régime pour lui avoir fait, dans le fond de sa conscience, une soumission sans réserve. C'est avec ses terres que l'on a jadis doté les paysans libérés. C'est lui qui, n'étant pas le nombre,
n'était pas la force, c'est lui que l'aulocratie a incessamment sacrifié, et ce privilégié, loin de s'engrosser de privilèges, les a vus, au contraire, se disperser périodiquement. Sans doute il demeurait fidèle à Fautocratie : l'état d'âme conservateur est celui de la résignation et de l'inaction, et elle lui assurait du moins certaines garanties qu'il redoutait de voir disparaître dans une évolution capable de dégénérer eu tourmente.
Soudain, voici que le régime commence à céder, voici qu'il montre un visage apeuré, et qu'une armée d'assaut se forme pour une bataille qui déjà ne paraît plus égale. Voici que les mots interdits, c'est le pouvoir lui-même qui les prononce... Dès lors, le conservateur suppute oii sont ses intérêts et ses chances. Il entend au fond de lui le grondement de vieilles rancunes et d'anciennes déceptions, dont, à lui seul, il n'eût point osé iaire de l'action, mais qui, à cette heure, s'exhalent en tumulte. Il réfléchit que son loyalisme passé ne pesa pas plus, dans l'orgueilleuse balance autocratique, que l'opposition permanente du libéral; que, pas plus qu'à celui-ci, on ne lui concéda ni considération ni égards ; qu'il n'est consulté sur rien, informé de rien; que le régime nouveau dont on affirme l'espoir et dont il est possible d'entrevoir la réalité prochaine, assurera du moins à chacun la liberté de ses entreprises et lui conférera la possibilité d'émettre son opinion. Ce parlement dont il est question, pourquoi n'irait-il pas y siéger? Pourquoi n'irait-il pas y défendre ses intérêts et ceux de sa caste? Est-il sage de laisser dégénérer l'évolution en révolution et de permettre aux révolutionnaires de garder tout le profit du mouvement national? Dès l'instant où c'est l'autocratie elle-même qui a délié les langues et parlé de réformer, elle lui a reconnu la liberté de son langage et s'est interdit de borner sa critique ou de mesurer son espoir. Et bien qu'il persiste à protester de son respect pour le
souverain et pour la dynastie, en réalité il affirme des idées qui sont la négation de l'autocratie, et par son action, par ses paroles, par ses écrits, il se trouve, en dépit de ses protestations et de ses illusions, l'associé de Gapone et de Kalaiev pour la destruction du régime.
La noblesse, ne l'oublions pas, forme 70 "/o des zemstvos. Elle est aujourd'hui l'un des corps les plus nombreux, les plus puissants, les plus déterminés de la grande armée libérale. Au parlement futur, elle sera représentée dans des proportions importantes. Et comment l'obscur conservateur, le petit propriétaire de district, comment le bas fonctionnaire, qui se voit aussi broyé par la machine administrative, confiné dans son médiocre emploi, dans une carrière obstruée par l'intrigue, comment tous ceux-là, qui se sont tus jusqu'à ce jour, ne seraient-ils pas tentés de mêler leurs voix au concert que forment les Troubetzkoï, les Chipov, les Lvov, les Stakhovitch, et une majorité de maréchaux de noblesse?
Oui, le vieux conservateur négateur est devenu à présent un type de légende. Celui qui ne s'est pas encore rallié au libéralisme et se contente d'affirmer une vague confiance dans le régime, parle du moins un langage qui, il y a un an, eût été payé de la Sibérie. Il est impitoyable pour les mœurs de la bureaucratie; il proclame la nécessité de licencier les trois quarts des fonctionnaires de l'Empire, qu'il dénonce comme des incapables et des exacleurs; il fait le procès de la guerre, de la marine, des généraux, des intendants; il remonte jusqu'au souverain; il déplore son indécision, il accuse la perfidie, le fanatisme ou la malhonnêteté de ses conseillers ordinaires; il reproche aux ministres d'être sans initiative, sans courage et sans vertu; il prévoit pour la patrie les pires malheurs, si une volonté énergique n'intervient pas incontinent pour mettre fin à la fois aux désordres révolutionnaires et à l'anarchie
interne de la bureaucratie. Il dit : « Nicolas est bon, Nicolas est généreux; pourquoi ne se renconlro-t-il personne pour oser parler à Nicolas, pour déchirer le voile que des intrigants maintiennent sur ses yeux, pour lui montrer, palpitante, la nation inclinée à ses pieds et qui lui demande dagir pour son bien? >
Que n'entend-il, en effet, ce mystique et incertain Nicolas, toutes ces voix discordantes et pourtant pareilles? Est-ce donc par une conjuration que les hommes les plus divers de lEmpire, de Kalaiev à Mestchersky, proclament inhabitable la Russie, et affirment l'immédiate nécessité de réformes fondamentales? Ayant visité bien des personnages, m'étant évertué à confesser bien des gens de toutes castes, de toutes conditions, de tous partis, j'atteste n'en avoir pas rencontré un seul, fùt-il ministre, fijt-il le premier des ministres, qui ne consentît à convenir tout au moins que la base sérieuse de l'agitation libérale est la désorganisation du pouToir, l'indécision de l'autocratie, sa résistance à accomplir des réformes depuis longtemps indispensables. Loyalement, sérieusement, et tous les termes pesés, j'atteste ce fait, et je demande à ceux de nos compatriotes qui, ne connaissant de la Russie que son passé de résignation, et n'ayant de sa situation présente que des informations intéressées, sourient quand on parle de la Révolution, s'ils jugent sociologiquement possible la persistance d'un système gouvernemental déjà condamné par toutes les forces vives de la nation, et qui n'est même plus défendu par ceux qui en vivent.
Le 9/22 mars, je me trouvais chez un puissant homme d'Etat que je ne puis nommer. Il me dit textuellement ces mots, que j'ai consignés quelques minutes après l'avoir quitté :
— Tout ce que nous voyons aujourd'hui, c'est le résultat logique et la suite nécessaire d'une politique néfaste qui s'est exaspérée dans ces deux dernières années. Nul
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ne peut dire ce qui sortira du mouvement actuel, car il est intimement lié au sort de la guerre. Mais il est très grave, et je vois dans l'avenir « des choses mauvaises ». Voici cette mur (il disait celte mur) qui est là. C'est l'autocratie. Tout le monde est d'accord pour le démolir et entrer dans la chambre qui est derrière. Eh bien, on le démolira. Mais quand cette mur sera démoli et qu'on sera entré dans la chambre, alors commenceront les vrais troubles. Personne ne sera plus d'accord. On se disputera. El il y avra du sang. »
Si tel est le langage d'un haut serviteur de l'autocratie, il sera aisé d'en inférer ce que peuvent dire des hommes qui, n'ayant pas la même responsabilité, n'ont pas la même circonspection. Les moins hardis tiennent des discours étranges dans la bouche de sujets du Tsar. On n'en rencontre plus an seul qui aille jusqu'à défendre le système de Plœhwe, et qui ne l'avoue paradoxal et insensé. A cet égard, voici une conversation caractéristique que j'eus, un jour de l'hiver dernier, dans l'une des maisons les plus notoirement conservatrices de Pétersbourg, avec un fonctionnaire du ministère de l'Intérieur, lequel, dès les premiers mots, me déclara, en même temps que sa grande amitié pour le prince SviatopolkMirsky, son aversion profonde pour le libéralisme chimérique de ses idées. Cependant, comme nous nous entretenions de la récente nomination de M. Bouliguine, qui venait de succéder au prince, et à laquelle on attachait généralement un sens réactionnaire, il me dit :
— Soyez sûr que M. Bouliguine sera obligé, tôt ou tard, de revenir à la politique du prince Mirsky.
Comme je m'étonnais, mon interlocuteur ajouta :
— Il est impossible de songer à reprendre les méthodes de Plœhwe. Il avait une dureté de main et une énergie répressive qui étaient très peu modernes; il avait jeté sur la nation un appareil de police à la fois enfantin et
vexatoire qui a fait beaucoup de mal au gouvernement, sans lui procurer de grands avantages. Comment un homme peut-il songer à maintenir dans sa seule main tout un peuple de 130 millions d'hommes?
<( Que fera M. Bouliguine? C'est un homme sage, modéré, honnête. Il appliquera la loi dans sa vérité, et il n'appliquera que la loi. Et cela ne signifie pas qu'il soit réactionnaire. La loi n'est pas rétrograde. On ne connaît pas les lois russes, dont la plupart sont excellentes. Malheureusement « les rouages de l'administration ont tourné en sens inverse de ces lois ». Dès qu'on appliquera la loi, vous verrez que les choses iront infiniment mieux. Mais on serait aveugle aussi de ne pas tenir compte des courants qui agitent aujourd'hui Topinion. C'est ce qui me fait dire que, « par la force des choses », M. Bouliguine ou son successeur sera contraint d'emprunter à la politique de Mirsky, sinon son langage et ses formes et cet aspect de chimère qu'elle prit avec lui, du moins son inspiration et son esprit.
— Et Trépov? fis -je.
— Ce n'est pas Trépov qui pourra enrayer la marche des faits. Ilyades symptômes dont il faut tenir compte. C'en est un, par exemple, de voir la municipalité de Moscou, qui de tout temps fut conservatrice et se recrute parmi de gros propriétaires, de riches marchands, tourner aujourd'hui au libéralisme. C'en est un autre, qu'une partie de la noblesse en soit là d'inviter l'autocratie à écouter les représentants du peuple. »
Ainsi parlent un haut fonctionnaire et un grand ministre. Dans les salons, le sujet de toutes les conversations est la situation intérieure ; pendant des heures, on suppute sans fin les intentions de celui-ci ou de celui-là, les probabilités de l'avenir. De quel mot ne se sert-on pas pour caractériser « l'état de choses? » On dit : « La Révolu-
tion », «notre Révolution ». Une jolie femme que vous saluez, un fonctionnaire que vous abordez vous disent : « Que pensez-vous de notre Révolution? » Sans doute, vous distinguez à ce moment un sourire et une ironie dans leur question. Alais prenons garde que cette ironie et ce sourire sont la grimace d'une obsession permanente et signifient une inquiétude mortelle. Les Russes de la société, qui sont si joliment cosmopolites, et qui, à chaque printemps, sans attendre les boues du dégel, s'éparpillent à travers les côtes de Provence ou l'Italie, ne voyagent pas cette année. Combien de dames n'ai-je pas vues s'affliger à la pensée de ne point quitter Pétersbourg !
— A cause de la guerre? disais-je.
— Non. Mais dans « ces jours », avec cet <( état de choses », et notre « Révolution », on ne sait pas ce qui peut arriver.
— Croyez-vous, me disait une jeune femme, que je vais laisser ma maison derrière moi, sans savoir si je la retrouverai? »
On dit (' ces jours », on dit « l'état de choses », quand on veut se dissimuler la gravité de l'heure; et puis on affecte de dire « notre Révolution », en essayant de draper d'une plaisanterie les événements dont on se sent pressé. Observons que ces exagérations aussi bien que ces atténuations de langage témoignent une hantise qui étreint les cœurs. Aussi bien cette hantise de la Révolution française est dans toutes les âmes. Elle se glisse à travers les salons, elle court dans les rues de la ville, elle est entrée au Palais et habite l'àme des maîtres. On prête à la jeune Impératrice ce propos ; « Je ne veux pas être Mario- Antoinette ».
— Voici un livre que vous trouverez maintenant chez beaucoup de personnes », me disait un libéral notoire en me montrant riJistoire de la Récolution Française, de M. Aulard.
Il n'est point de détail de l'agitation publique dont on lie cherche le pareil dans les journées de 89. Lorsque les libéraux, dans l'après-midi du 9 janvier, se réunissent à la Bibliothèque impériale et jurent de ne pas abandonner le peuple, ils disent : « Nous avons fait notre Serment du Jeu de Paume. » Quand les ouvriers projettent d'aller remettre leur pétition au Palais d'hiver, les conservateurs disent « qu'ils ont rêvé d"une Prise de la Bastflle. » Quand on demande la convocation du Zemski sobor, on dit : « Ce sobor, ce seront nos Etats Généraux. » Celui-ci dit : « Nous n'en sommes plus à Louis XV, mais à Louis XVI «, et c'est un jeu dans la société d'établir un parallèle entre Louis et Nicolas, de rappeler que l'avènement de l'un et de l'autre fut marqué par des accidents presque semblables et également terribles, de chercher les analogies de leurs caractères, indécis, hésitants, faibles, et pourtant obstinés. Comme dans la nôtre, on note dans la révolution russe des nobles, des prêtres, des révoltes agraires. Comme en France aussi, on considère avec inquiétude cette énigme terrible : les paysans, etc.. Ce petit jeu historique, auquel les libéraux s'entraînent avec amusement, s'impose férocement à l'angoisse commençante des conservateurs et des gens de cour, et c'est un symptôme de l'heure, que la mémoire des grandes journées de la Révolution française possède — menace ou espérance — le cerveau tumultueux de la Russie en enfantement.
Dans ces conversations que l'on cueille à toute heure du jour, il est visible que ce qu'il reste de conservateurs est désarçonné, et que les libéraux, au contraire, marchent allègrement et joyeusement à une victoire qu'ils regardent comme certaine. Les barbaries répressives du 9 janvier ont commencé de gêner la polémique conservatrice, et les incohérences de l'action politique qui a suivi ont achevé de la démembrer. Comment argumenter
en faveur d'un gouvernement qui semble n'avoir plus d'autre doctrine politique que celle du hasard, et d'autre moyen de gouvernement que les petites tromperies et les menues intrigues? Si l'on se hâte de se réjouir d'un acte d'autorité, le jour qui vient apporte un acte qui détruit le précédent. Alors, on se tait. On prend le parti de ne plus commenter quoi que ce soit, d'attendre silencieusement du pouvoir ou des circonstances les bonnes comme les mauvaises chances. Est-il possible de se montrer plus royaliste que le roi, et de s'obstiner à défendre un gouvernement dont les caprices désarment jusqu'au peu d'amis qui lui restent?
Incertain de pouvoir approuver des actes précis et de louer nommément des hommes, obsédé pourtant par la situation de l'Empire, on se rejette sur les questions académiques, et l'on discute éperdûment sur le Zemski sobor, l'Assemblée nationale, le mode de votation. En même temps, on nie la fatalité de la Constitution, on nie la possibilité qu'elle fonctionne. « L'homme russe » n'a pas de vie individuelle ; il ne peut s'épanouir que sous la loi de l'autorité ou entraîné dans la marche dune collectivité. Le vieux « homme russe » est en train de mourir; il est en période évolutive; mais l'homme nouveau n'est point encore né, et c'est folie de songer à placer entre ses mains débiles un instrument qu'elles sont incapables de manier. Instituer un Parlement qui voterait les budgets, interpellerait les ministres, etc., mortelle fan- ' taisie : ce serait remettre les affaires de l'État à tous les brouillons et à tous les indignes. De cette Constitution autour de laquelle on bat la grosse caisse, le grand peuple russe des campagnes ignore le mot et la chose. Ce n'est pas pour la conquérir, c'est bien plutôt pour en faire rentrer le projet dans la gorge des intellectuels, qu'il serait prêt à se faire tuer. Oui, oui, si îles gens venaient dire aux paysans : « Désormais ce seront des députés
nommés par vous qui, à la place du tsar, feront les lois et dirigeront l'Empire », ils se soulèveraient en masse et se précipiteraient sur ces mauvais messagers!...
Les libéraux parlent d'autre sorte et ne laissent point passer un acte du pouvoir sans exercer sur lui leur inflexible censure. Ils comprennent que chaque hésitation de sa part est une chance dans leur jeu, que leur prestige et leur armée s'accroissent chaque jour des faiblesses et des incohérences de l'adversaire. Le libéralisme va son chemin, le front haut, l'œil brillant, écoutant se lever derrière lui la rumeur de l'opinion qui l'encourage, et distinguant nettement que la nécessaire victoire est au bout de son efl'ort, s'il sait le prolonger. Il multiplie les manifestations, les réunions, les banquets, les ordres du jour, les congrès corporatifs, etc., et il soutient de son argent et de toute la force de sa propagande des journaux qui, de jour en jour, haussent le ton et parlent maintenant un langage inouï. Voici un échantillon des propos que l'on recueille; c'est un homme sage et que j'avais connu modéré, un an plus tôt, qui me dit ceci ;
— La guerre a déchiré les voiles. Elle a montré à tous les Russes ce qu'était devenue la Russie. Vous vous rappelez ce joli conte d'Andersen : devant le roi, entouré de sa cour, tout le peuple défile, se prosterne, est ébloui par la majesté de sa personne et la splendeur de ses atours. Un enfant survient et crie tout à coup : Le roi est tout nu! On regarde, on écarquille les yeux et on s'aperçoit qu'en effet, le roi était nu!... Eh bien, les Japonais ont jeté le cri, les Russes ont regardé, et c'est vrai : le roi est nu, le roi est nu I »
Un autre ;
— Le gouvernement compte sur les paysans, et il a tort ; les paysans sont dans une misère affreuse. Bien-
d74 L'AUBE RUSSE
tôt, vous verrez des désordres dans nombre de provinces. On pillera, on brûlera des châteaux, on pendra les propriétaires. On mu pendra, moi. parce que je porte un paletot!... Le gouvernement est aveugle; le mécontentement est partout ; vous ne trouverez personne qui ne se plaigne. Les Romanov ont considéré la Russie comme un jardin qui serait à eux, mais ils oublient leur origine : le tsar n'est pas un despote asiatique ; il n'est ni le sultan ni le shah; il est sorti du peuple, il est la créature du Zemski sobor, assemblée du peuple ; eh bien ! nous aurons notre Zemski sobor, nous ferons, nous restaurerons les lois, et le tsar devra y obéir le premier. Car la situation actuelle ne peut pas durer. Elle ne peut pas durer. Elle finira fatalement par la Révolution, par la Constitution, que sais-je?mais ne sommes-nous pas déjà en révolution? »
On se raconte en riant des histoires :
On fait visiter le Kremlin de Moscou à un Japonais prisonnier, et on lui montre sur un socle, mutilée, la plus grosse cloche du monde, que fît fondre, en 1735, l'impératrice Anne, et dont un morceau sauta à la suite d'un incendie :
— C'est le tsar-kolokol (la reine des cloches).
Plus loin, il voit, également endommagé, le colossal canon de Féodor I", fondu au xvi« siècle :
— Qu'est-ce?
— C'est le tsar-pouchha (le roi des canons). Le Japonais réfléchit :
— Si je comprends bien, fait-il, ce que vous appelez isar^ chez vous, c'est ce qui est cassé?
On se montre une caricature, où l'on voit un lièvre arrêté sur la frontière par un douanier.
— Où vas-tu si vite? dit le douanier.
— Je me sauve de ce pays, je ne veux plus le voir.
— Pourquoi?
— Parce qu'on y met des fers aux pieds des chameaux !
— Mais tu n'es pas un chameau?
— Non. mais on en met aussi aux pieds des lièvres; et puis, comment prouver qu'on n'est pas un chameau?
La nervosité de l'opinion est telle que l'on assiste à à des scènes comme celle-ci :
Un jour, au marché Alexandre, quelqu'un pousse un sifflement strident et crie tout à coup : « Les voilà qui arrivent! » Le public terrorisé ne doute pas qu'il s'agisse des cosaques. Aussitôt, c'est une panique folle, un sauveqni-peut vers toutes les issues; les boutiques se ferment précipitamment; en un clin d'œil, le marché est vide. Ce n'était qu'une ruse d'une bande de pickpockets.
Au pont Tschernichev, sur la Fontanka, presqu'en face du ministère de l'Intérieur, des enfants s'amusaient à jeter dans la rivière des morceaux d'un composé chimique qui, au contact de l'eau, s'enflamme et produit de la fumée. Des passants s'arrêtent et s'inquiètent. Au bout d'un instant, on ne sait plus l'origine du phénomène; on appelle la police; un rassemblement se forme; les agents ne savent que dire; des rumeurs circulent, et bientôt on se murmure à l'oreille que l'on vient de découvrir une bombe destinée à faire sauter le pont. Et pourquoi faire sauter le pont? Parce que l'Impératrice mère allait y passer, ce qui d'ailleurs était faux comme le reste. La nouvelle circule de bouche en bouche. Plusieurs heures après, un de mes amis achetant un journal à un gamin dans un autre quartier de la ville, celui-ci se met à lui raconter l'histoire : le soir même, tout le monde se répétait la nouvelle de l'attentat manqué!...
L'opinion n'est pas seulement nerveuse, elle est constamment sous la pression d'une manifestation à laquelle
tout prétexte semble bon. Nous en avons déjà donné un certain nombre d'exemples. En voici un autre.
Une après-midi de dimanche, dans un concert d'ouvriers organisé dans un faubourg par la « Société des plaisirs populaires du Nevsky », une institutrice, dont le nom n'était pas au programme, paraît tout à coup sur la scène, et, dans un discours chaleureux, exhorte le peuple à travailler pour la liberté, à exiger la Constitution et à faire ses affaires lui-même.
— Qu'est-ce que la Constitution? fait un ouvrier.
Dans l'assistance, un monsieur se lève et expose les bienfaits d'une Constitution; il est acclamé; la police, qui commence à s'inquiéter, veut intervenir. L'assemblée trépignante prend fait et cause contre elle, protège l'orateur, et la matinée s'achève dans le tumulte.
D'étranges privilèges sont maintenant laissés à la presse. Aucun des règlements qui la gouvernent n'a été abrogé. Aucun des rouages de la censure n'a été supprimé; son ancien chef Svérev, de mémoire détestée, a été déplacé, mais la fonction subsiste. Le comité des ministres s'est borné à un geste vague par lequel il sembla présager quelque liberté; la commission Kobéko, chargée de reviser et d'amender les lois sur la presse, a été constituée et délibère; mais jusqu'à ce jour, aucune mesure effective n'a été prise, et pourtant il y a quelque chose de changé dans le régime des journaux. Un adjoint au ministre de l'Intérieur me disait un soir ; « La presse russe est aujourd'hui la plus libre du monde ». Sans doute il s'abusait. Mais si Plœhwe revenait aujourd'hui parmi ce peuple qu'il terrorisa, quelle stupeur et quelle colère ne le saisiraient pas à la lecture de ce qu'on y im[)rime !
Il n'est point de journal, conservateur ou libéral, qui, chaque matin, avec plus ou moins de discrétion, n'essaie
sa critique du régime ou de quelqu'un des actes du régime. Ciiacun a son remède. Chacun, par adjuration ou sommation, le soumet au gouvernement et lui prédit les pires catastrophes s'il ne l'emploie. Les journaux libéraux pullulent. Â partir du mois de novembre, une foule de gazettes voient le jour (avec l'autorisation du gouvernement), et, fait significatif, toutes sont libérales : dans l'état de décomposition où est tombé le système gouvernemental, il est naturel, mais symptomatique, que, parmi 130 millions d'hommes, il ne s'en trouve pas un seul, écrivain ou capitaliste, qui tente la défense du régime. Ces journaux nouveaux, ce sont Nacha Jijzn {Notre vie), Nachi Dni {i\os jours), Le fils de la Patrie, etc.. Le plus important de tous est la Rouss. Dirigée par Alexis Souvorine, l'un des fils du directeur du Novoié Vrémia. elle a déjà un tirage supérieur à celui du vieil organe conservateur, et, pourvue d'excellentes informations étrangères, elle est en voie de prendre sa place. Voici un exemple de l'extraordinaire succès de ces journaux libéraux : Nacha Jijzn paraît le 19 novembre 1904 avec 900 abonnés; quatre jours après, elle en a gagné 600; un mois après, elle en a 16.000; le 1" février, moins de deux mois et demi après son apparition, elle en a 32.000; le 18, 40.297, sans compter la vente au numéro. C'est à ce moment que le gouvernement, si tolérant cependant, et qui y a laissé passer des articles audacieux, la suspend après deux avertissements successifs, pour la témérité et la véhémence de sa politique générale.
Si la presse est devenue hardie dans ses tendances, il y a pourtant des mots qu'elle n'ose pas encore prononcer. Quand elle veut exprimer que le régime affaibli est à bout de souffle et n'a plus en lui assez de ressort pour résister à l'appel de liberté, elle craint d'écrire le mot d'autocratie, parce qu'il est officiellement convenu que l'autocratie est un principe intangible, mais elle dit, par
un détour qui se trouve être une antiphrase : « La force funsanie ». Elle a aussi inventé le mot de bureaucratie, ou du moins son acception nouvelle ; il n'exprimait jadis qu'un excès de formalisme administratif et la morgue tatillonne des fonctionnaires de l'État; son sens s'est étendu, et aujourd'hui bureaucratie veut dire gouvernement; il signifie plus encore, il désigne le régime luimême et le principe autocratique : quand vous lisez que la Russie meurt de sa bureaucratie, que la bureaucratie a faussé et avili l'âme populaire, que le salut de la patrie est dans la destruction de la bureaucratie, comprenez qu'il s'agit du régime, et personne ne s'y trompe.
Si l'on veut comprendre à demi-mot et tenir compte de ce fait que les journaux, malgré tout, sont encore obligés à des ménagements de forme, il apparaît que le langage de la presse russe, de toute la presse russe, est devenu presque ouvertement révolutionnaire. Le jour anniversaire de la canonnade de Port-Arthur, qui fut le premier acte de la guerre malheureuse, la Rouss, établissant le bilan de l'année qui vient de s'écouler, conclut « qu'avec beaucoup de délaites, elle a apporté à la Russie les premiers biens d'une renaissance intérieure, qui, seule, permettra à la nation de finir la guerre à son honneur et profit. » Songez que cette « renaissance intérieure » s'est manifestée par le Congrès des zemstvos en novembre, par le mouvement gréviste des ouvriers, par toute l'agitation libérale, autant d'actes considérés par le gouvernement comme séditieux. Au mois de février, dans le Slovo, journal cependant conservateur, l'évêque de Narva, Anlonius, écrit, à propos du système gouvernemental : « Il est dangereux, ce système qui ne permet pas autre chose que ces attitudes successives : le zèle, l'approbation, la soumission, le silence. Il crée l'illusion et l'aveuglement. Le pouvoir a besoin d'amis
recrutés parmi ceux qui auraient le courage, tout en l'aimant, de s'exposer à lui déplaire. »
« On sent planer dans l'air, écrit Souvorine père, quelque chose qui ressemble à une Constitution ou à une Révolution ». Lorsque l'assemblée de la noblesse de Moscou, malgré les efforts des quatre-vingts membres de la minorité, vote à l'Empereur l'adresse conservatrice proposée par M. Samarine, toute la presse commente cette décision, et presque unanimement la blâme. Elle rappelle à Samarine que son père fut un des patriotes des « années 60 », et qu'il ment à son nom en se faisant l'avocat d'un système expirant. Il n'est pas jusqu'au conservateur Slovo qui ne regrette ce vote, déclarant nécessaire la convocation d'un Zemski sobor, ajoutant « que toute la Russie pensante est avec la minorité contre la majorité ». Un différend professionnel s'étant produit entre cette noblesse et la presse de Moscou, celle-ci décide, disent les Rousskia Viédomosti, de « laisser ces messieurs à leurs petites affaires, dont la Russie n'a cure en ce moment ».
C'est encore le conservateur Novoié Vrémia, par la plume de son directeur, qui tance les ministres et se plaint, à la fin de mars, que la nation soit tenue dans l'ignorance des intentions du gouvernement. « Ce silence produit l'impression des ténèbres. Nous voulons la lumière. Il faut que ceux qui nous gouvernent trouvent les occasions et le temps de parler à la Russie, et ne se bornent pas à des confidences aux correspondants de journaux étrangers. La société russe serait-elle indigne de former l'auditoire de ses ministres, et ceux-ci ne seraient-ils tenus de rendre de comptes qu'à l'Europe ? »
Les journaux reproduisent une adresse des « Femmes de Moscou » à l'Impératrice Alexandra; on y lit :
« Tous les fondements de la vie sociale sont ébranlés.
tous les fondements de la vie morale sont en danger. La tâche des mères est rendue impossible; il n'y a pas de force, il n'y a pas de possibilité pour elles d'élever leurs enfants sur les fondements de la vérité inébranlable et l'amour du devoir, quand la vie sociale ne repose plus sur ces principes.;. L'Empereur peut encore sauver la Russie par sa puissante volonté. Sois notre avocat. Prie l'Empereur qu'il écoute la voix du pays et les clameurs des mères. »
A l'article que nous allons résumer, qui fut pendant une semaine l'événement de Pétersbourg,et aux bénignes conséquences qu'il eut pour la Rouss, où il parut, on mesurera à la fois la véhémence de l'opposition et la longanimité du pouvoir. Il est du 11/24 février; il portait pour titre : Moment sérieux, et, en exergue, ces paroles prononcées au zemstvo de Kharkhov : « Il n'est pas trop tard » :
« Si sérieux que soit le moment où nous sommes, écrivait la Rouss, on peut le caractériser d'un mot : » Il n'est pas trop tard ».
« La situation intérieure n'a rien de trouble; elle est, au contraire, aveuglante de clarté. Quatre forces agissent actuellement en Russie, sans compter la guerre : le gouvernement, la société, dont la cohésion n'a jamais été si étroite qu'à cette heure, un mouvement ouvrier puissant, et une poignée de gens d'une décision froide, l'Organisation de Combat terroriste... Pour tous les hommes smcères, pour qui la Russie n'est pas un mot vide, le « moment sérieux » où nous sommes se distingue par une succession de faits négatifs, contre lesquels la lutte, par une action créatrice, ne soufTre pas d'ajournement.
« Occupons-nous d'abord du gouvernement. IS"est-il pas temps, pour la bureaucratie elle-même, de se demander si nous avons un gouvernement dans le sens exact du mot, à la façon dont le comprennent tous les peuples civilisés? Les plus indulgents des étrangers n'expliquent tous ces jours de malheur et de sang, en particulier celui du 9 janvier, que par l'absence d'unité dans les ordres gouvernementaux. Nous savons aussi que, durant plusieurs jours, un centre industriel très riche, Bakou, a été au pouvoir des coupeurs de têtes. De gouvernement, dans le sens vrai du mot, il n'y
en a eu ni le 9 janvier à Pélersbourj,', ni cette semaine à Bakou. L'absence de gouvernement crève les yeux. La tour de Babel de la bureaucratie russe, qui portait orgueilleusement au ciel son faite tartaro-byzautin, s'est subitement écroulée, et gisent en ruines ces bases sur lesquelles elle reposait: son orgueil démesuré, son mépris pour la loi, sou mépris pour les droits de l'individu, et cette terreur metternichoise et traditionnelle de f esprit libre. »
La RoLtss passe ensuite en revue les différents ministères :
Le ministère de la guerre, qui a mis un an à réunir en face de l'ennemi une armée de oOO.OOO hommes, « bien que dans les livres scolaires on nous apprenne que la Russie est la première puissance militaire du monde et qu'elle a six millions de soldats... »; celui de la marine, qui, « avec les mêmes difficultés, a armé une escadre quelconque )> ; le ministère des finances, dont .«les réformes créatrices ne vont pas plus loin que l'émission de nouveaux coupons et la diminution, dans des vues fiscales, de la durée des passeports étrangers, qui s'est trouvé les mains vides devant la crise du commerce et de l'industrie », et qui menace, pai' le nouveau traité de commerce avec l'Allemagne, de ruiner toute l'industrie agricole de la Russie.
Où est le ministère de l'instruction publique? « La société a cessé même de le chercher». Le ministère de l'intérieur? « C'est pour lui surtout qu'est restée actuelle cette méchante vérité de l'empereur Nicolas I""", que la Russie est gouvernée par 40.000 chefs de bureaux, et que ces 40.000 chefs de bureaux, non seulement gouvernent mal, mais ne gouvernent pas du tout... Le krach de la bureaucratie y apparaît dans sou idéale expression, car c'est de lui qu'est sortie, en même temps que l'apothéose, la ruine même de la^ bureaucratie. ¥A l'auteur responsable de ce krach est incontestablement riœhwe qui, nouveau Rouher, fut le véritable ouvrier de notre Sedan, plus encore que Grammonl et Lebœuf. — Le ministère de la justice ? Il fut surtout Ie,]ministère de la justice administrative... »
Le déparlement des affaires religieuses n'a plus «ni vie ni prestige »; il s'est égaré dans la « paperasserie du Saiut-
Synode et de son procureur (Pobédonostsev), qui a étouffé la parole vivante de la croyance et de la conscience. »
Nulle part donc on ne rencontre « cette action forte, ce pouvoir conscient de lui-même, qui pourrait mériter le nom de gouvernement... » « Ce que peuvent accomplir les gouvernants, on en discute. Ce qu'ils veulent donner à la Russie, nous l'ignorons. Mais ce qui est certain et incontestable, c'est que la société russe et les ouvriers savent, eux, ce qu'ils veulent... Il est certain qu'un gouvernement qui se respecte ne saurait entrer en négociations avec une Organisation de Combat qui porte la mort et la destruction; mais il est pareillement impossible à ce même gouvernement d'entrer en négociations avec les extrêmes des partis adverses, avec les tenants du servage et de l'arbitraire policier, et, aux uns pas plus qu'aux autres, il ne peut se livrer lui-même ni livrer la société russe.
« Qu'il aperçoive le péril, quand ce n'est pas seulement l'amour de la liberté, mais l'amour même de la patrie, qui exige des réformes. Le danger, pour lui, c'est justement de n'avoir point affaire à la kramola (esprit révolutionnaire). Car notre but n'est pas de détruire, il est de créer. L'honneur, le progrès, l'épanouissement de la Russie seraient-ils par hasard moins chers à la société qu'à ceux qui gouvernent? Les gens de l'extrême droite vont se lamentant et affirmant que les réformes équivaudraient à l'abdication du pouvoir; mais Bismarck, qu'ils ne regarderont pas comme un libéral, a dit, il y a trente ans : « Ministre, j'ai appris à faire céder mes propres convictions aux exigences de la nécessité gouvernementale. Je n'approuve pas celte fidélité aux principes, qui préfère la ruine de l'Etat à se renier soi-même. » Or l'indiscutable intérêt de l'État exige un changement d'institutions... « La patrie veut être servie, non dominée », enseignait ce même Bismarck aux députés français, à Versailles. Salus puhlica, voilà l'étoile qui doit guider la natiou. Feu leChancelier de fer de l'empire germanique n'est pas pour nous l'idéal de l'homme d'État, mais nous invoquons son témoignage, parce que nos conservateurs ne pourront pas objecter que Bismarck ait compromis eu Prusse le pouvoir royal.
« Oui, le moment est venu pour la Russie. Il faut se décider, et il n'est pas encore trop tard. Nous sommes secoués de spasmes monstrueux, au milieu desquels la vie est impossible. Mais le remède est dans notre main; et alors
quel avenir de lumière et de bonheur! La société russe a besoin que la liberté de l'individu soit reconnue et garantie; mais la société est prête, elle aussi, à donner des garanties à ce gouvernement qu'elle attend, qui sera et qui n'est pas encore au sens exact du mot, au gouvernement qui aura mis son appui et sa base sur la société elle-même. Quelle illusion et quel plus redoutable danger, que de prendre pour la hramola ce qui est une nécessité d'État, et qut^ revendiquent aujourd'hui, non plus les kramolniki, mais des patriotes passionnément attachés à la terre russe! »
L'article de la Jiouss eut un retentissement prodigieux. Il exprimait avec tant d'exactitude et de vigueur la pensée générale, qu'il fut lu et commenté avec passion, comme on commentait naguère les placards clandestins, — et non seulement la pensée des libéraux, mais celle de tous les hommes sincères que n'aveugle pas l'esprit de parti : j'en atteste ce mot d'un conservateur avéré, qui me dit :
— L'article est sévère, mais il est juste. C'est bien ainsi que sont les choses; seulement, ce n'était pas bon à dire. »
Le gouvernement s'émut de ce réquisitoire si virulent en apparence, si modéré en réalité, et dont il ne pouvait méconnaître ni la justesse ni la portée : le lendemain, le ministre de l'intérieur interdisait pendant trois mois la vente de la Rouss sur la voie publique. Mesure bénigne, en vérité, l'une des plus débonnaires qui fût à la disposition du pouvoir, car le journal restait eu vente dans les librairies, et la plus grande clientèle des gazettes russes est celle de leurs abonnés. Mesure plus surprenante encore par sa modération, si l'on réfléchit à la tyrannie qui pesait quelques mois plus tôt sur la presse, dont aucun organe n'aurait pu, sans inconvénient sérieux, imprimer même le nom d'un journal socialiste étranger, ni, à plus forte raison, faire en termes aussi saisis-
sants le procès da régime. L'indulgence du gouvernement ne désarme point les hostilités, et, si on l'avait espéré, quelle médiocre compréhension du drame qui se joue! Les libéraux, en l'attribuant uniquement à raffaiblissement d'un régime qui n'ose plus sévir, ne montrent pas un jugement plus sûr. Le gouvernement avait encore certes, en ce mois de février, le pouvoir de réprimer, s'il l'eût voulu, et de ramener la presse, sinon aux étrivières anciennes, du moins à des façons plus circonspectes. Qu'il ait eu peur, c'est bien probable; mais pourquoi ne pas supposer aussi qu'il tentait — loyalement, il faut le croire — la pratique d'une certaine tolérance, et qu'il se proposait de donner un gage de ses dispositions favorables ? Mais n'a-t-il pas vu qu'au point où en était l'opinion, il fallait choisir entre l'oppression sans tempérament et la liberté sans marchandage, et que toute solution intermédiaire ne serait qu'une faiblesse, une imprudence et un encouragement?
Cette presse naguère domestiquée, à laquelle Plœhwe ne reconnut jamais le moindre droit de critique ou d'initiative, fût-ce dans les termes les plus généraux, en est là maintenant que l'on y tolère la discussion même du régime qui doit succéder au régime autocratique! Vaguement d'abord, au début de février, elle insinue qu'il serait opportun peut-être, vu la gravité des événements, de restaurer la vieille tradition moscovite et de faire appel à l'opinion nationale par le moyen de ce zemski sobor dont nous parlerons bientôt; et le A'ovoié Vrémia se distingue dans cette campagne par l'insistance et la vigueur de sa polémique. Puis, s'enhardissant, elle en vient à dire que ce zemski soi)or, au sens exact assemblée de tous les gens de la terre russe, aura le pouvoir de prendre des décisions qui engageront le souverain lui-même. Haussant progressivement le ton, on ne se contente plus de demander la convocation de l'Assem-
LA SOCIETE 18li
blée nationale, on lui trace un programme; on déclare que de ce programme de travaux elle sera seule maîtresse, sans que le gouvernement puisse prétendre limiter sa compétence; qu'elle devra non seulement étudier les réformes à accomplir, mais déterminer le régime légal doù sortira le gouvernement futur. On prononce bientôt ce mot de Constitution, qui fut subversif naguère, et qui traîne aujourd'hui dans les conversations des ministres eux-mêmes. On discute sur la forme de cette Constitution; on en arrive à se demander si l'on créera une ou deux chambres, par quel mode d'élection ces chambres seront nommées, si le suffrage universel est possible et désirable, si l'élection aura lieu au premier ou au second degré, si l'on ne préférera pas le suffrage censitaire, etc. Que devient, en cette affaire, le principe autocratique que Nicolas, dans toutes ses proclamations, a affirmé l'intransigeante volonté de maintenir?... Que devient surtout cette censure que la commission Kobéko s'escrime à réformer, mais dont l'institution est jusqu'à ce jour inébranlée?...
Dans ce concert que l'on peut dire unanime — puisque, si tous les journaux ne s'entendent pas sur l'œuvre de demain, ils s'accordent du moins sur l'œuvre d'aujourd'hui, à savoir l'urgence de renverser ce qui est — on perçoit deux seules dissonances : elles viennent de la Gazette de Moscou, dont le zèle bureaucratique et religieux ne sommeille jamais, et du Grajdanine de ce singulier prince Mestchersky, de qui le fanatisme autocratique s'exhale avec une liberté et une véhémence de langage qui font de lui, en même temps que le plus inébranlable soutien, le contempteur le plus violent du régime. C'est le Grajdanine qui, lorsque les avocats émettent la prétention de participer aux travaux de la commission Bouliguine, leur demande s'ils pensent y avoir plus de titres que les sagesfemmes. C'est le Grajdanine qui traite les idées libé-
raies de « fantaisies de neurasthéniques et de psychopathes », les journaux libéraux de « Ravachols et de sans-culottes », qui dénonce « la clique des constitutionnalistes ». Mais c'est lui aussi qui proclame la nécessité de constituer une force sociale fondée sur « l'union avec le peuple »; c'est lui qui écrit : « Une chose est vraie dans l'article de la Rouss, à savoir que l'on n'aperçoit pas le pouvoir gouvernemental... Toutes les manifestations de désordre sont la conséquence directe de l'absence de tout pouvoir. » C'est lui qui décrète : « Les deux vampires qui vident la Russie sont Fintellectuel et le bureaucrate. » Et encore : « Les bureaucrates sont plus coupables encore que les agités du prolétariat. » Et ceci qu'aucun journal libéral n'aurait osé publier : « Remercions Dieu de nous avoir fait battre par les Japonais, car une victoire aurait caché sous des lauriers nos blessures béantes. »
Voilà comment l'autocratie est attaquée par ses adversaires, et voilà comment elle est défendue par ses amis.
La guerre détestée. — L'idée de patrie. — Orthodoxie, Auto cratie. — Les patriotes. — Le langage des libérau.'^. — La guerre du régime. — La rénovation de la patrie par la défaite. — L'insouciance de l'opinion. — M. Du Perdreau. — La guerre vue à travers la situation intérieure. — L'angoisse d'un libéral pendant la bataille de Moukden. — L'impossible continuation de la guerre. — L'autocratie n'ose plus mobiliser. — Les journaux demandent la paix. — Une lettre de don Jaime de Bourbon. — Le Grajdanine et le prince Mestchersky. — Un féodal déclare que la paix est plus nécessaire qu'une victoire.
Il est une œuvre qui le tenterait, ce pouvoir qui fléchit, celle d'employer la presse à réveiller dans les âmes la foi guerrière et à conquérir aux armées de Mandchourie un prestige que leurs malheurs ne leur ont point assuré. A mesure que se développe ce drame douloureux, le cœur de la Russie s'en détache de plus en plus : c'est peu de dire qu'il s'en détache, il le hait. Qui le hait? L'immense et l'intégrale Russie, le paysan que l'on arrache à sa terre, le Juif, le Polonais, qu'on lance en avant pour offrir leurs poitrines aux premières balles, l'homme d'industrie et de négoce, dont les affaires sont suspendues, et qui, par état, déteste les tonnerres des canons, puis l'ouvrier, l'étudiant, l'intellectuel, à qui le régime fait en
vérité la partie trop belle et qui y ramassent une terrible arme d'opposition.
Il convient d'entrer dans ces âmes et d'y noter les frémissements successifs qui les ont conduites à l'état singulier où nous les voyons. Sentence en vérité trop hâtive, injuste et d'une simplification trop grossière, que celle de ces Français qui dénoncent l'indifférence des Russes pour la guerre comme une défaillance de patriotisme. Ce n'est pas le lieu de définir le patriotisme ni de rechercher combien de sentiments multiples et divers, combien do forts et nobles concepts exprime ce terme exploité. Mais on peut se demander à quelle heure et dans quelles circonstances eût pu se trouver et se tremper le patriotisme du peuple russe.
Si l'idée de patrie est le sens vulgaire de la propriété, le paysan ne possède rien. Si l'idée de patrie est l'amour des lieux où l'enfance eut ses joies, où dorment les morts, où toute la race, fondue par les générations lointaines, est attachée par l'héritage des plaisirs, des peines, des orgueils, des passions qui furent communs, le paysan ne connaît ni les joies ni les passions; nul dépôt ne frémit en lui d'une race dont il se sente l'expression vivante et concrète; il n'a point de passé, il ne croit pas à l'avenir; il est habité par la misère; il envie ses morts, et de ses mains prépare son linceul pour l'heure marquée. Et ces lieux où il vécut, ces pins aigus, ces bouleaux >nélancoliques, cette plaine sans fia que la neige accable pendant la moitié de l'année, toute cette nature où se disperse son rêve éternel et dont la contemplation est sa seule richesse, il ne voit pas qu'elle soit menacée, ni que c.^ Japonais, dont il vient seulement d'apprendre le nom, s'avance pour la posséder. Si l'idée de patrie est le sens d'une vie nationale commune, la fière force qui unit des hommes pareils par la langue, par la culture, par l'éducation de l'intelligence et du cœur, où donc en Russie
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[jalpite la vie nationale? Quelle culture, quelle éducation y rassemblent les fils du même amour? Quel langage fait leurs lèvres parentes, quel cœur où batte la pulsation d'un peuple? Si l'idée de patrie est le culte du droit conquis, de la liberté distribuée, le souvenir des luttes fraternelles pour l'affranchissement de l'être et pour le jtrogrès des hommes... ô ironie! Triste peuple, tu ne connais point ces biens splendides, et les souvenirs qui dévastent ta poitrine, ce sont ceux d'une oppression séculaire et d'une tyrannie sans merci!
Lorsque Jeanne d'Arc parut contre l'envahisseur saxon, où donc, dans la France morcelée, divisée, jalouse, haineuse, était le sens de la patrie? Pour quelle sorte de patrie auraient combaitu ces hommes d'armes, se seraient enfiévrés ces laboureurs, liés chacun à un petit morceau de patrie en bataille contre les patries voisines? Jeanne n'a pas éveillé, elle a créé en France le sentiment patriotique. A ces Bourguignons, à ces Armagnacs, à ces Picards, à ces gens de l'Ile-de-France, à tous les peuples en armes, elle a montré qu'il était autre chose à aimer que le seigneur ou le roi, qu'il y avait à se servir soi-même en servant du même cœur et de la même force la terre et l'àme communes.
Ce peuple de Jeanne d'Arc, c'est l'image du peuple russe. A celui-ci .'i-t-on enseigné la noblesse de la terre russe, les luttes, les conquêtes, les grandeurs de son passé? Lui a-t-on même épelé le mot de patrie! Ce n'est pas le maître d'école, avec ses livres, sa parole simple et vivante, qu'on a délégué vers lui. On lui a envoyé le pope, un pauvre homme bienveillant et doux comme lui, inculte comme lui. Le pope a accompli en conscience la mission qu'on lui avait confiée; au moujik il a appris l'orthodoxie et l'autocratie; il lui a dit qu'il n'est au monde que deux, réalités vivantes, omnipotentes et impérissables, la Sainte Église et le Saint Monarque; que Dieu n'a créé le mou-
jik que pour servir l'Eglise, et que la vie du moujik appartient au représentant de Dieu sur la terre, au Démiurge qui trône là-bas, dans la splendeur des chapes d'or et des tiares rutilantes, et dont il est, lui, le pauvre homme triste et nu, la petite chose très misérable et très soumise. Depuis l'origine des temps, c'est toute la somme de vérité que révèle à l'habitant du steppe le pope barbu qui cache sous son chapeau des cheveux de valkyrie. Entre notre Sainte Mère l'Eglise et notre Petit Père le Tsar, quelle place pour l'enseignement de la patrie? Et comme le paysan n'aperçoit point que le Japonais ait encore violé l'Eglise ou attenté au Tsar, ce n'est pas contre le Japonais que s'accumule sa haine, mais contre le conscripteur qui lui prend son enfant, l'arrache luimême à son isba pour une guerre lointaine, l'envoie vers des territoires plus chimériques pour lui que le paradis éternel.
Ceux qui s'affirment patriotes, c'est l'ouvrier, l'étudiant, le bourgeois, le noble, l'intellectuel. Pour eux, la patrie est autre chose que la conjuration d'un souverain de droit divin et d'une communauté religieuse, autre chose que la défense d'un sol accaparé par l'intrigue et perdu par l'incapacité, autre chose même qu'un steppe immense et des arbres au-dessus desquels plane, l'aile basse maintenant, l'aigle à deux têtes. La patrie, pour eux, c'est la pensée commune des fils d'une même race, c'est l'union des espérances et des volontés, c'est la terre émancipée oîi leurs mains généreuses ont semé, depuis quatre-vingts ans, la petite graine sanglante d'oîi surgira la fleur de liberté. Les hommes de 1825, ceux de 1831, ceux des « années 40 » et des « années GO ^>, ce sont ceux-là qu'ils appellent des patriotes. « Qu'avez-vous fait? dit la presse libérale à Samarine, quand il a rédigé l'adresse réactionnaire de la noblesse de Moscou, oubliez-vous que votre père fut un patriote des « années 60 »? Et
ce mot de patriote, que vous ne trouverez jamais, dans les écrits ni dans les propos, accolé à celui d'un général qui a gagné des batailles, c'est le titre dont se parent orgueilleusement les hommes en voie de fabriquer la liberté. Et quel autre sens avait donc, en France, ce mot de patrie pour les patriotes qui, en 92, la proclamant en danger, appelaient le peuple aux armes?
Les libéraux que l'on interroge disent : « Pourquoi nous passionnerions-nous pour cette guerre insensée? Elle n'est pas la guerre de la Russie, elle est la guerre du régime. Elle a été fomentée par les faiseurs d'affaires qui rôdent autour de la cour et des grands-ducs, et souhaitée par Plœhwe, qui rêvait d'éteindre dans le sang qu'il flairait les premières flammes de l'incendie dont il sentait déjà la brûlure. En dépit des apparences, l'agresseur n'est pas le Japon, mais la Russie, qui avait solennellement promis de laisser la Mandchourie à la Chine, qui a commencé d'y poser le pied en s'installant à Port- Arthur et en créant Dalny, qui était en train de coloniser tout le pays et d'en faire une province de l'Empire, et dont l'insatiable avidité entamait déjà la Corée, lorsque les Japonais se sont levés. Guerre de conquête sournoise de notre part; guerre vitale pour le Japon, dont la population déborde les limites étroites de ses îles. Cette guerre qu'il a faite, le régime n'a su ni la préparer, ni la conduire, et vous voyez qu'il ne peut plus la soutenir. Qu'avons-nous, Russes, à gagner à une victoire, à perdre à une défaite?... Mais, patriotes, nous avons tout à craindre de la victoire, tout à espérer de la défaite. L'aveugle autocratie a jeté cet atout dans notre jeu; nous le ramassons : tant pis pour elle ».
Ils disent encore : La victoire des armées russes, c'est la confiance revenue au régime, c'est pour lui l'espoir de reconquérir une partie du prestige qu'il a perdu, de reprendre le terrain qu'il a dû nous céder depuis six
mois, l'abandon des réformes, l'enfouissement nouveau, pour deux ou trois ans ou davantage, de l'idée constituiionnelle. Et c'est la bureaucratie enivrée de son arrogance ancienne, la continuation des méthodes et des pratiques que nous croyions condamnées, la certitude «nfm que, l'administration étant sûre désormais de l'impunité, les mêmes négligences, les mêmes erreurs, les mêmes désordres, les mêmes concussions, les mêmes crimes que nous avons vu se reproduire périodiquement à chaque crise, et en Crimée, et dans la guerre turque, ■et dans la guerre de Mandchourie, mettront leur marque sur toute aventure nouvelle que le destin réserve à la Russie. Par la défaite au contraire, qui ne nous coûtera rien que des territoires que nous ne possédons pas et un peu d'argent qu'un contrôle sévère nous fera regagner dans l'avenir, le discrédit du régime est achevé; le Tsar de Dieu, vaincu, cesse d'être pour le paysan le Démiurge; l'autocratie, vaincue, ne trouve plus en elle ni autour d'elle les forces capables de résister au mouvement émancipateur; la liberté, instaurée enfin en Russie, refond l'administration, répand l'instruction, développe l'industrie, accroît la richesse nationale, reconstitue les forces militaires. Les patriotes, ce ne sont pas les satisfaits ou les peureux qui, en échange d'une victoire passagère, s'accommodent de perpétuer chez nous les causes de ruine; c'est nous qui, laissant au régime la responsabilité et la mortification d'un échec où notre grande Russie n'est pour rien, prétendons y trouver roccasion merveilleuse de nous régénérer et de nous présenter aux nations du monde avec des chances décuplées. Ainsi parlent-ils. Voilà de quelles énergies est faite l'indifférence de l'opinion russe. Indilïérence n'est pas un mot qui suffise à caractériser ses divers états. Le paysan déteste la guerre qui le sépare de son village et de sa famille; le libéral ne peut pas la haïr tout à fait.
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puisqu'elle sert son ambition; mais le conservateur luimême a perdu le goût de se passionner pour elle ; et, quoi que l'on pense de cette entreprise malheureuse, il est du moins une sentence sur laquelle s'accordent tous les partis, la sentence de condamnation du ministère de la guerre. Personne qui ne reconnaisse l'incapacité et l'incurie, qui n'avoue la fraude et la corruption. Ces sujets font la matière des conversations que l'on surprend en tous lieux, fùl-ce dans les salons les plus modérés; et si Ton vante justement Tintrépidilé des soldats, qu'il faut démanteler comme des murs, il y a une sorte d'émulation à y opposer la sottise et l'imprévoyance des chefs. « Kouropatkine? me disait un officier qui revenait de Moukden, et que je rencontrai à l'Opéra, un soir qu'y dansait l'incomparable Kchésinska, si vous l'aviez vu passer à cheval sur le front des troupes, le cou engoncé dans les épaules, il ressemblait à un ^ros sac d'avoine. Comment voulez-vous que nous continuions la campagne avec un pareil chef, incapable de nourrir aussi bien que de conduire son armée, et qui, jour par jour, a laissé sombrer tout ce qu'il lui restait de son ancien prestige? »
Si l'on rapporte ici ces propos, dont on pouvait surprendre l'écho dans les bureaux mêmes de l'état-major, ce n'est pas que l'on veuille leur donner une confirmation. Il est certain, au contraire, que l'opinion russe fut très injuste pour les efforts méritoires et pour le long labeur de ce général malheureux. Mais on y constatera de quelle sorte la société presque unanime de Pétersbourg, libéraux et conservateurs, l'en récompensait. Au demeurant, si étrange que paraisse ce fait aux jours où la Russie est engagée dans un conflit capital, on peut dire que l'on ne songe plus à s'entretenir de la guerre que dans les moments où les forces ennemies sont aux prises. Dans les intervalles, on donne en passant, comme par un devoir de gratitude aux hommes qui souffrent là-bas, un
souvenir indifférent, et tout de suite après on revient à la situation intérieure, « à notre Révolution ». La guerre reprend l'actualité pendant la bataille de Liao-Yang, pendant la retraite qui suit, pendant la bataille du Kha-Ho, pendant celle de Moukden, à chaque corps à corps des deux adversaires, et aussi lorsque Grippenberg, aux applaudissements d'une partie du public, quitte brusquement son commandement pour venir se plaindre de son chef à l'Empereur, ou lorsque Kouropatkine, lequel, disent les sévères Novosti, « ministre n'a rien préparé, généralissime n'a pas manœuvré », est brutalement remplacé par Liniévitch, et l'on en profite pour rappeler que ce vaincu, à qui l'on reproche ses reculades successives, porte un nom dont la traduction française est « du Perdreau >'.
Même dans ces heures de désastre, si douloureuses aux armes russes, nul trouble apparent n'agite la société. Si les réceptions officielles sont supprimées, si les réceptions privées sont moins nombreuses, et, dans les restaurants, les soupers moins brillants, c'est que la situation générale est difficile, et qu'il faut faire des économies. Mais l'on soupe tout de même, et l'on reçoit, et l'on s'amuse; pendant les douze ou treize jours que dura la bataille de Moukden, qui eût deviné, à voir tant d'uniformes aux fauteuils des théâtres, que de si dures épreuves accablaient à cette heure l'armée russe? En dépit des attitudes et des phrases sur les souffrances du soldat, on perçoit dans toute cette société une insouciance, une frivolité, un entrain à la critique, qui ont vite fait de mettre à l'aise l'étranger, après qu'ils l'ont un peu chagriné. Et il se souvient de cette phrase que Taine écrivit après notre guerre, sous l'obsession de ce que l'imprévoyance impériale avait lait de la société française : « Etre fort, cela ne signifie pas seulement se pourvoir d'une bonne armée, sous de bons généraux, car l'instru-
ment militaire n'est qu'un organe dans un corps vivant. C'est le corps tout entier qui doit être robuste, sain, dispos. »
C'est pendant que se déroulait cette interminable et désolante bataille de Moukden, qu'il lut permis d'observer et de disséquer en quelque sorte, comme dans un cadavre ouvert qui livre ses entrailles , l'opinion russe. Le combat durait depuis plusieurs jours; en même temps qu'il s'engageait, l'Empereur avait signé ce rescrit du 18 février/3 mars qui promettait l'Assemblée nationale; un intérêt passionné se portait alternativement sur l'un et l'autre fait, ou plutôt la passion les confondait. Sous les phrases d'apparat et le verbiage mondain, il était visible que, pour chacun, ceci commandait cela. Que sortirait-il du rescrit? Un zemski sobor, une constituante, un parlement? Ou un peu de vent? Le sphinx qui portait le mot de l'énigme, tous savaient qu'il était là-bas, et s'appelait Kouropatkine. A travers la victoire qu'ils espéraient, les gens en place escomptaient l'avortement irrémédiable de l'effort libéral. A travers la défaite qu'ils entrevoyaient, les libéraux apercevaient la possibilité de poursuivre victorieusement leurs avantages. Conjoncture tragique, qui, de la vie des soldats du peuple et de la victoire des armées nationales, fait l'enjeu de partisans du même sang! Je vois encore le visage bouleversé, les yeux brillants, les lèvres tremblantes d'un libéral de marque qui accourait vers moi, le soir du 25 février/8 mars, et j'entends le son de sa voix frémissante, quand il me cria de loin : « Il paraît qu'Oyama vient de nous faire cinquante mille prisonniers! » De toute sa personne ardente, il s'exhalait, avec de la tristesse et du dépit, je ne sais quelle expression d'espérance secrète et de joie timide. Et, comme je le poussai, il finit par me dire, approchant son visage du mien; >• Cette bataille est angoissante. La nuit, je me réveille en sursaut, et je crois me
trouver là-bas. Songez donc à ce que deviendrait notre pays, si Kouropatkine faisait sa trouée et refoulait les Japonais! » Kouropatkine fut vaincu, et, à l'heure où le peuple de Tokio célébrait dans les rues retentissantes le triomphe renouvelé de ses armes, on entendit soudain des hourrahs qui se mêlaient à ses clameurs : c'étaient les prisonniers polonais qui, dans la défaite du russe, acclamaient l'espérance de la liberté.
Le témoin qui écrit ce livre exact a cru longtemps à la victoire finale des armées russes. Ayant approché l'opinion au début de la guerre, dans cette première période où péniblement l'on commençait d'organiser la résistance, j'y surpris sans doute, en même temps que les premiers exemples d'une imprévoyance militaire incroyable, les premières réserves, les critiques et les espoirs encore honteux de libéraux qui hésitaient à se découvrir. J'ai pensé que la Russie, en dépit des désordres de son administration, pourrait vaincre finalement, par le seul elTet de sa masse, une nation qui avait déjà fait la preuve d'une activité supérieure, mais qui est près de trois fois moindre que sa formidable rivale. Je me disais que, dans un match de lulle, le poids des adversaires joue un rôle essentiel; je rélléchissais aussi que, le bilan des pertes à chaque bataille étant sensiblement égal des deux parts, l'avantage resterait indubitablement à celui des deux adversaires qui pourrait continuer à se renouveler, de même que, de deux pierres incessamment usées l'une contre l'autre, c'est, à grain à peu près égal, la plus petite qui est condamnée à la destruction ; et je ne prévoyais ni que Plœhwe dût disparaître si tôt, ni que la marche libérale dût être si rapide, ni qu'en pleine capitale des cortèges pourraient s'organiser aux cris de : A bas la guerre! Lorsque je quittai la Russie, j'avais encore dans les oreilles la vibration des clameurs joyeuses qui,à Pétersbourg,tout
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le long du Nevsky, et à Moscou, sur le quai sombre de la gare de Koursk, au moment où Je le vis debout sur le marchepied de son wagon, très pâle, la casquette à la main et les mâchoires frémissantes, saluaient Kouropatkine partant pour Kharbine dans son train vert.
Revenant en Russie, neuf mois après, quel changement j'y trouvai! Je viens de montrer quels ressorts nouveaux soulèvent aujourd'hui l'opinion. Quand on l'a entendue s'exptimer avec une si âpre exigence et une telle audace de pensée, comment ne pas se demander si, dans ce choc décisif, un régime a gardé autour de lui assez de crédit et en lui-même assez de vaillance pour réussir dans une entreprise si gigantesque? " Continuer la guerre! disait un libéral au lendemain de la bataille de Moukdan, alors que l'Empereur affirmait sur tous les tons son implacable volonté de la poursuivre, « fût-ce pendant cinq ans », continuer la guerre? laissez-moi sourire : c'est comme si un manchot voulait se faire professeur de boxe ! »
Bien des fois, je me suis rappelé celte boutade. Après la bataille de Moukden, songeons-y, le gouvernement russe n'a pas osé risquer une mobilisation nouvelle. Il a attendu pour cela que la nécessité le talonnât, et, au bout de trois mois et demi, il a annoncé la mobilisation dans cinquante-huit districts, mais avec quelle prudence ! Elle n'était pas commencée que, déjà, il la contremandait en Pologne et ailleurs encore! Alors que, pendant la première année de la guerre, les mobilisations de réservistes se poursuivirent presque sans interruption à travers une foule de gouvernements, aucune levée nouvelle n'a été jugée possible, depuis celte retraite néfaste qui a coûté â la Russie plus de soixante mille hommes. Assurément, on a expédié en Mandchourie des renforts, et l'on a jugé utile de le faire savoir; ces renforts furent empruntés aux troupes actives, dont le
gouvernement, dans cette prévision, avait augmenté le contingent l'année dernière. Mais outre que les troupes actives disponibles sont limitées, la situation de l'Empire est trop inquiétante pour qu'il soit permis d'affaiblir les garnisons des provinces. Les troupes détachées se composent de petites unités prises dans tous les corps d'armées, et Liniévitch doit, à leur arrivée, les amalgamer et les constituer en divisions homogènes : opération laborieuse et difficile, et qui l'est plus encore quand il faut la conduire en face de l'ennemi. Lorsque les disponibilités de l'active seront épuisées, lorsque le timide essai tenté après trois mois et demi sera péniblement achevé, où donc le gouvernement prendra-t-il la chair de guerre, si les rapports de ses gouverneurs s'accordent encore à l'avertir que l'exaspération des paysans est arrivée à ce degré qu'il y aurait danger à les appeler à la conscription? Cette haine de la guerre, qui ne s'exprimait que dans les conversations et dans les cris révolutionnaires des jours de manifestations, se formule bientôt dans les journaux, timidement d'abord, puis avec hardiesse, au lendemain de Moukden. Déjà, à l'occasion de l'anniversaire du commencement des hostilités, les A'achi iJni n'avaient pas craint, dans un historique du conflit, de mettre en cause M. Bézobrazov, pendant un temps confident et homme de confiance de l'Empereur, et promoteur des exploitations forestières du Yalou, dans lesquelles étaient intéressés plusieurs membres de la famille impériale; de son côté, M. Souvorine nommait d'autres responsables, le comte Lamsdorf, ministre des atTaires étrangères, le baron Rosen, ambassadeur à Tokio, l'amiral Alexeiev, viceroi pour l'Extrême-Orient, et il accusait Stoessel d'avoir capitulé sans nécessité. Faisant cortège à ces deux journaux, la majorité de la presse de Pétersbourg et de la province demandait la paix. En même temps, se multipliaient les critiques du système. Notre personnel est usé, disait
le Novoié Vrémia, parce que, depuis des siècles, nous le recrutons dans la même classe ; celui des Japonais est au contraire plein dune jeune vigueur, parce qu'il est sorti de toutes les parties de la population. « Je sais fort bien, ajoutait l'auteur de l'article, qu'à celte heure même nous possédons un capitaine de génie qui ne le cède point à Oyama; et je sais même où il se trouve : notre Oyama a perdu Tannée dernière son cheval, et il se lamente quelque part sur les rives de la Volga; son malheur est que personne ne lui a rien enseigné, qu'il ne sait ni lire ni écrire, et qu'il se figure que la terre n'est qu'un vaste steppe. Sa conception de Dieu ne va pas au delà de la représentalion d'un vieillard sur une planche pourrie. » « Chez nous, écrit M. Souvorine, croyez-vous que l'on change les généraux qui ont perdu des batailles? Va-t-on priver de son commandement un homme aimable et gentil? Lui retirer une bonne place, la possibilité de recevoir une récompense, attrister ses parents, faire du chagrin à sa grand'mère et à son oncle ?... Ce n'est pas d'aujourd'hui que les officiers de l'état-major sont réputés à la fois pour leur goût du repos et pour l'extraordinaire facilité avec laquelle on leur distribue des récompenses à propos de bottes... Au total, je suis frappé de l'incapacité des Russes dans toutes les carrières, et je constate qu'à cause d'elle, tout chez nous tombe en ruines. » Il faut noter enfin cette phrase extraite d'un article du Journal de Snint-Pétersàourg (18/31 mars), organe notoirement officieux du ministère des affaires étrangères de Russie, rédigé en français, et dont la circonspection dans les termes n'a d'égale que celle du Messager du Gouvernemenl : « La guerre, si impopulaire en Russie, écrit-il, est poursuivie avec enthousiasme du côté japonais. »
La bataille de Moukden ouvre les écluses qui retenaient encore les flots de l'opinion. De tous les organes de la presse russe, à quelques exceptions près, monte
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vers le trône uu appel désespéré de sagesse et de paix. Faites la paix, écrivait un officier, le 7/20 mars, dans les Birjévia Viédomosti, faites la paix, si vous ne voulez pas perdre Vladivostok et Sakhaline, tout ce que vous possédez en Extrême-Orient ; comment pouvez-vous songer, dans notre situation intérieure, à continuer une guerre épuisante? — Avant même cette pénible défaite, les journaux espagnols avaient publié un document hardi et significatif. C'était une lettre adressée par don Jaime de Bourbon, fils de don Carlos, au beau-père de sa sœur Béatrice, le prince Massimo; on sait que don Jaime a pris du service dans l'armée russe et qu'il se bat en Mandchourie. Voici ce qu'il écrivait :
« Les victoires des armes japonaises ont ébranlé le régime autocratique, ou plutôt l'omnipotence arbitraire de la bureaucratie en Russie. C'est fabsolulisme bureaucratique qui porte aux yeux du pays les responsabilités de la guerre. C'est pourquoi, aux yeux des Russes, la cause de la paix et celle de la liberté sont étroitement liées. Si le tsar Nicolas déployait l'énergie nécessaire pour se soustraire àl'iufluence de la cour et à la tutelle bureaucratique ; s'il osait imiter ses ancêlres, quand ils convoquaient les Zemski sobor; si, enfin, las des responsabilités écrasantes qui pèsent sur lui, il consentait à les partager avec la nation et à donner la parole au peuple, celui-ci réclamerait la fin d'une guerre qui n'est pas nationale. »
En ce moment d'alarme, ce fut une fois de plus de la plume du prince Mestchersky que s'échappèrent It^s paroles les plus véhémentes. Nous avons déjà indiqué la physionomie originale de ce dernier des conservateurs autoritaires. En dépit de ses cheveux blancs, dont la symbolique classique a fait le signe de la modération, il met dans ses jugements une fougue hardie, et, sans souci du carnage, il malmène les faits, rudoie les hommes avec une impétuosité de partisan. Sa fonction est de charger,
et, souvent indifférent à la continuité de ses desseins, il charge pour l'amour de la bataille. Il a la haine de « l'intolligence )>, mais nous avons vu qu'il n'est pas plus miséricordieux à la bureaucratie, accusée par lui de tous les maux présents, et il ne l'est pas davantage à la noblesse, à cette « noblesse mourante », sur qui s'abattent ses sarcasmes, comme une pluie de shrapnells. Zélateur de l'autocratie et défenseur du trône, il n'abdique pas cependant son droit de critique, et tels de ses mots, si l'on veut les comprendre, ricochent parfois jusqu'aux pieds du souverain.
Il se défend d'appartenir « aux partis d'extrême droite » [Grnjdanine du 11 février), mais il se proclame conservateur sans tempérament. Les raisons de ses adversaires, il les accuse volontiers de « mensonge et de sauvagerie » ; les idées libérales ne sont pour lui que « fantaisies de neurasthéniques et de psychopathes » ; ceux qui les propagent sont des « ious » ; les journaux qui les défendent sont des gazettes de « Ravachols et de sans-culottes » ; et, pour tout dire, il ne voit point de nuances entre les amis de Tordre, dont il est, et les <■<■ anarchistes «, qui sont tous les autres. Il y eut des moments, sous Plœhwe, où il ne fut pas loin de soupçonner ce ministre de la manière forte d'incliner vers la Révolution, et l'on m'a cité de lui ce mot qu'il dit à une dame, le lendemain du rescrit du 18 février ;
— Je n'ai plus qu'à aller vivre à l'étranger.
— Cela vous ferait du bien, répliqua la dame.
En dépit de ces prémisses, cet homme contradictoire, fondant une gazette, n'hésita point à l'appeler le Citoyen {Grajdanine), négligeant qu'elle se publie dans un pays où l'on ne rencontre que des sujets, que lui-même n'admet pas qu'ils deviennent autre chose que des sujets, et qu'il affirme que les paysans étaient plus heureux au temps du servage qu'ils ne le sont aujourd'hui.
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Par ce bref et véridique portrait d'un homme à qui l'on ne refusera ni le courage ni l'originalité, on appréciera la valeur significative de son opinion sur la nécessité et l'urgence de conclure la paix par les voies les plus rapides, fussent-elles les plus dispendieuses. Voici donc un homme politique, conservateur, autocrate, antisémite, religieux, nationaliste, qui se dit hardiment Russe, et par Russe, entend les éléments de l'Empire proprement orthodoxes, à l'exclusion de toutes les fractions hétérogènes, Juifs, Arméniens, Polonais, Petits-Russiens, etc., et c'est au nom de l'intérêt national lui-même qu'il demande la conclusion de la paix!
Dans le Grajdanine, il écrit, entre autres choses :
(< Avec la conscience de mon devoir, claire comme la lumière de Dieu et inébranlable comme un roc, je dis, sans crainte d'être en contradiction avec les fervents de l'amour de la patrie russe qui me sont le plus sacrés, qu'une seule chose peut maintenant élever la Russie et même la sauver : c'est la paix coûte que coûte. Nous inclinant devant le destin, nous devons, dans un fier amour de notre patrie, trouver des forces héroïques pour reconnaître, devant le monde entier, notre défaite, notre impuissance dans cette minute historique, et accepter de Dieu, dans un élan d'ànie plus passionné que si nous étions victorieux, le devoir de notre soumission aux conditions pénibles de la paix. »
N'attendons pas, ajoutait-il, la prise de Vladivostok et de Sakhaline. Persuadons-nous qu'à cette heure " la paix nous est plus nécessaire encore qu'une victoire ^) et que ce renoncement, bien mieux qu'une folle obstination, attestera vraiment l'amour de la patrie...
«' Ce ne sont pas les Japonais, disait-il encore, qui ont battu notre armée : c'est toute l'aimée des serviteurs trompeurs et malhonuèles de la Ilussie. .Xous n'avons pas placé à la tète de nos soldats nos plus braves généraux, mais ceux qui se sont rendus célèbres, pendant lu campagne de Chine,
moins par leur courage et leurs talents que par les pillages les plus barbares. Partout où ils ont opéré, ils ont fait lever autour d'eux d'innombrables ennemis qui ont maudit les Russes d'avoir dévasté leurs temples. Je n'hésite pas à le proclamer à la face du monde, car ]'ai confiance que le renouvellement de ces choses deviendra impossible au jour de la renaissance de la Russie. Remercions Dieu de nous avoir donné la défaite, car une victoire aurait couvert de lauriers nos blessures béantes. Mais comment songer à poursuivre deux guerres à la fois, l'une à l'extérieur, l'autre à l'intérieur? Il faut choisir : ou continuer la guerre sana espoir de victoire, et avec la certitude de la défaite intérieure; ou en finir avec la guerre, el trouver dans une paix douloureuse l'énergie nécessaire au salut de la patrie. »
Un mois auparavant, il avait déjà écrit : « Lorsqu'il plaira à Dieu de terminer cette guerre affreuse, que la première œuvre de la paix soit la manifestation sévère de la justice du tsar, impitoyable à tous ceux qui furent responsables de nos échecs et de notre honte. Que cette première minute de justice soit la première minute de notre résurrection ! »
Dans une conversation que j'eus avec lui, peu de jours après Moukden, le prince insista sur l'urgence de l'œuvre pacifique : u C'est tout de suite, me disait-il, qu'il nous faut la paix, sans attendre des désastres plus grands, sans attendre que le sol russe soit entamé. Je considère qu'une seule victoire de nos armées est tout à fait improbable. Je considère que cette victoire même n'aurait aucune influence sur le destin de la guerre. La mer était le champ où il nous fallait vaincre ; nous y sommes battus, et Rojestvenski court maintenant à une nouvelle défaite, La paix nous coûtera moins cher aujourd'hui que plus tard. N'achevons pas d'user nos forces en Mandchourie, pour la possession de territoires qui ne nous appartiennent pas plus qu'au Japon ».
Je rapportai au prince ce propos attribué à l'Empereur :
204 l/AUBE RUSSE
« J'aimerais mieux partir en Mandchourie que de demander la paix! -)
— Eh bien, après? fit-il en haussant les épaules. Qu'il aille en Mandchourie, qu'est-ce que cela changera?... Le régime a besoin de rassembler toutes ses forces, non contre les Japonais, mais contre l'ennemi de l'intérieur : c'est ce qui me fait dire que la paix est plus nécessaire à la Russie qu'une victoire... Mais saura-t-on s'y résoudre? Il faudrait, pour cela, un gouvernement, un pouvoir, une volonté ; où sont-ils? »
M. Kobéko et la Commission de la presse. — Les défiances du pouvoir. — Opinions de quelques membres de la Commission. — Les découragements de M. Kobéko. — « Employés du Gouvernement. » — Un homme d'Etat trouve original que M. Kobéko ait des livres. — M. Bouliguine se rit de la Commission. — Les décisions de la Conmiission.
Le régime de la presse et la censure. — Les huit censures. — Le « caviar ». — Le Gotha caviardé. — Les fantaisies de Sipiaguine. — Où l'on dénombre quelques-unes des mémorables interdictions de la censure. — Propos de causeurs. — Don Carlos est interdit et Antigène est subversive. — Le directeur de ÏO/ftciel, blâmé pour avoir obéi à l'Empereur.
Tandis que les journaux, en même temps que le prince Mestchersky, dénoncent la carence du gouvernement et commencent à réclamer ouvertement la paix, des personnages graves discutent sur leur sort. C'est le 23 janvier/5 février que naquit, en application du rescrit de décembre, la Commission de la presse, lune de ces multiples conférences que le Comité des ministres, à intervalles mesurés, jette en pâture à Topinion.
On eut d aventure la sagesse de placer à sa tête un homme éminent, d'esprit réfléchi et de tendances favorables à la liberté : M. Kobéko, conseiller privé actuel, membre du Conseil de l'Empire, directeur de la Biblio-
thèque impériale. M. Kobéko devait apporter à la direction des débats une intelligence expérimentée et compétente, des façons de grand seigneur, une simple et familière bonne grâce, une inclination ancienne pour les pratiques libérales. En dépit de ce patronage et des garanties de bonne foi que lui donnait le nom de M. Kobéko, le parti libéral, dans son ensemble, résolut de se tenir à l'écart de la Commission. Le seul M. Arséniev, parmi les libéraux notoires, accepta de participer à ses travaux et ne fut point approuvé par ses amis. Outre M. Kobéko, dont ils appréciaient le bon vouloir et respectaient le caractère, quels hommes apercevaient-ils parmi ses collègues? M. Zvérev, l'ancien chef exécré de la censure, le prince Mestchersky, directeur du Grajdanine, barde intransigeant de l'autocratie renforcée, et, avec eux, des sénateurs, MM. Borovikovsky, Sloutchevsky, Koni, M. Loukianov, adjoint au ministre de l'Instruction publique, deux membres de l'Académie des Sciences, MM. Nikitine et Klioutchevsky, le conseiller d'Etat Arséniev — le seul qui fût des leurs, et encore à l'extrême droite du parti, — le comte Golénistchev-Koutouzov, maître de la Cour, M. Stassoulévitch, directeur du Messager Européen, M. Souvorine, directeur du Novoié Vrémia, seuls représentants de la presse avec le prince Mestchersky. Ils faisaient, à certains d'entre eux, une confiance relative ; mais ils voyaient aussi que l'élément purement et nettement libéral du parti n'était point représenté, ils comprenaient que ces commissions, consstituées sous la pression des événements, composées de fonctionnaires, étaient marquées d'impuissance, et que leurs décisions, quelles qu'elles fussent, étaient vouées à la sépulture que creuserait pour elles le Conseil de l'Empire.
Un petit fait, qui était grandement significatif, ne tarda pas à justifier leurs défiances.
PRESSE Eï CENSliRE 207
Dès sa première séance, la Commission, ayant entendu un très intelligent et très impartial exposé de la question de la bouche du prince Chakhovskoï, représentant le ministère de l'Intérieur, se trouve unanime à décider la suppression totale, pour tous les écrits, de la censure dans sa forme actuelle et la substitution, pour les délits de presse, de la voie judiciaire à la voie administrative. Oui, l'évidence est telle et la force de l'opinion si irrésistible, que tous ces fonctionnaires, tous ces conservateurs assemblés, ne croient pas pouvoir infliger à leur renommée la tare de défendre les méfaits d'une censure viciée dans son principe, exécrable dans ses pratiques. Mais, dans la longue discussion qui a précédé ce vote important, certaines tendances que l'on réprouve se sont manifestées avec tant de zèle que l'on aperçoit la nécessité de leur donner aussitôt un contrepoids réactionnaire, et. avant que s'ouvre la seconde séance, la Commission s'est enrichie, par décision impériale, de quatre nouveaux membres, réputés pour leur conservatisme.
Telle quelle, la Commission commença de délibérer au début de février, et son travail fut laborieux. La tâche qu'on lui proposait était précise et vaste. Elle avait à procéder à l'examen complet de tous les règlements qui régissent la presse, le théâtre, les livres, les écrits de toute nature, en un mot, selon les termes du rescrit impérial, à « reviser les règlements existants sur la censure et la presse dans le but d'en écarter les vexations inutiles «. La loi fondamentale qui régit ces matières avait été, en 1865, calquée sur la loi française du second Empire. « Mais, comme si elle n'était pas déjà assez restrictive, me disait M. Arséniev, d'autres textes sont venus dans la suite se greffer sur ce texte initial et le renforcer, et l'ensemble est une chose sans suite et sans cohérence. Pis encore, ajoutait-il, on n'a même pas appliqué ces textes, qui, si désordonnés qu'ils fussent, avaient du moins une valeur
légale, et, parce qu'ils attribuaient à l'Administration certains privilèges, celle-ci, les multipliant et les étendant selon son bon plaisir, s'est peu à peu substituée à l'ordre légal, et son caprice a gouverné la presse, le théâtre, tout. » Un autre membre de la Commission, le sénateur Sloutchevsky, écrivait de son côté :
« La pratique administrative s'est tellement écartée de la loi en vigueur, que si un étranger désirait connaître les conditions d'existence de la presse russe, et si, dans cette intention, il se mettait à étudier le règlement de la censure, il se ferait une opinion tout à fait inexacte et nullement conforme à l'état actuel des choses... Visant à sauvegarder l'honneur des particuliers et des fonctionnaires contre les outrages de la presse, les autorités administratives en sont venues à défendre aux journaux de parler de certaines personnes, de certains événements et de certaines questions. En réalité, ces personnes, ces événements et ces questions ne concernaient en rien l'ordre et la tranquillité publics, que ces autorités sont appelées à garantir. »
Déjà, un conseiller d'Empire, M. Platonov, interrogé par un journaliste, avait osé dire : <i Notre malheur est qu'en Russie, les lois ne soient pas toujours observées, et que, d'autre part, nombre d'actes législatifs sont promulgués sans avoir passé par le Conseil de l'Empire... Ce n'est pas le pouvoir législatif, mais bien le pouvoir exécutif qui fait le malheur de la Russie. »
— Pour moi, me dit M. Kobéko, le lendemain de la première séance de la Commission, je suis partisan de la liberté de la presse. Que chacun imprime ce qu'il lui convient, sous réserve d'en répondre devant les tribunaux réguliers. La censure préalable, les peines administratives sont desinstitutionsfatalementarbitrairesetfàchouses dans un Etat moderne. Lacensure suppose le censeur, et voilà le mal. C'est une besogne qui exigerait beaucoup de discernement, de tact, de modération et de culture, et l'on
PiiESSE ET CENSURE 209
ne peut dire que tous les fonctionnaires de ce service en soient également pourvus. Qu'est-ce en général qu'un censeur? C'est un brave homme qui désire une place dans le gouvernement, qui a des protecteurs que l'on veut obliger, et que l'on met là au petit bonheur, pour s'en débarrasser, comme on le placerait ailleurs, justement parce qu'il n'y faut pas de compétence très définie. Alors comment voulez-vous qu'un pareil organisme fabrique autre chose que des sottises?
Un autre jour, M. Kobéko me dit :
— Ahl je sais bien quelle sera la fin de tout cela! C'est moi qui paierai pour tout le monde, et je ferai si bien en travaillant pour la raison et pour la justice que je me mettrai à dos les libéraux, qui me reprocheront de les avoir trahis, sans contenter le gouvernement, qui pensera que je l'ai mal défendu!... Je suis très découragé. Ni du côté du gouvernement, ni du côté des libéraux, nous ne trouvons l'aide dont nous aurions besoin. Ainsi, on nous charge de réviser des textes, de substituer la loi au bon plaisir, la justice à la bureaucratie, et, le lendemain même du jour où nous avons voté à l'unanimité la suppression de la censure administrative, voici que, sans égard pour nos efforts ni pour nos décisions, sans égard pour la mission même qui nous est confiée par un acte direct de la volonté de l'Empereur, l'on ferme brusquement deux journaux et que l'on en frappe un troisième! (Il s'agissait de peines administratives qui venaient d'atteindre la Uouss, les Nachi Dnl et le Nacha Jizn). Tout cela est très triste.
— Ne protesterez-vous pas? dis-je.
— Comment protester? Que pouvons-nous?... Sommesnous autre chose que les employés du gouvernemenll
— Ce fait, continua M. Kobéko, est à lui seul l'image du temps présent. L'Empereur ordonne et se croit obéi; les bureaux vont de leur côté, suivant leur chemin tradi-
210 i;aube russe
tionnel; et la parole de l'Empereur est comme si elle n'était pas. En bas, plus de discipline; en haut, incohérence et faiblesse... Quel singulier pays que le nôtre! Ne désespérons pas trop cependant, car il en fut toujours ainsi. On n'y est jamais fixé sur quoi que ce soit. Ceci est à gauche, cela est à droite. Vous croyez que c'est bien convenu et irrévocable? Pas du tout. Demain, c'est ceci qui sera adroite etcela à gauche, jusqu'au prochain caprice!...
« Si on nous laisse agir, et si le Conseil de l'Empire consent à ratifier les décisions de la Commission, j'ai l'espoir que nous aboutirons pourtant à une œuvre utile. Je voudrais notamment que l'on se décidât une bonne fois à supprimer totalement tout ce « caviar « qui barbouille les publications et les journaux étrangers. Il n'entrera jamais assez de littérature étrangère en Russie. On ne lit pas chez nous, et je constate avec chagrin que le niveau de la culture générale y baisse de plus en plus. Lorsque j'étais jeune, nous étions toujours capables, entre camarades, de bavarder en trois langues au moins — français, allemand, anglais. Cela est bien changé à présent. Une foule de jeunes gens ne savent même plus le français. Oii trouveraient-ils des exemples de culture? Ce n'est pas chez leurs papas. J'ai une assez belle bibliothèque, parce que toute ma vie j'ai aimé et collectionné les livres. Un homme très important de l'État, qui me faisait quelques visites, me disait souvent, en contemplant mes rayons : « Ah! comme vous avez beaucoup de livres! » Et je comprenais très bien ce que cela signifiait. Il voulait dire : « Quel drôle d'homme! Avez-vous du temps à perdre! » Ouvrons donc toutes nos frontières : ce sera autant de gagné pour l'intelligence russe. »
« ... Si on nous laisse agir «, disait M. Kobéko. Comment, connaissant son pays et son temps, le pouvait-il espérer? Tandis que ces lignes sont écrites (fin mai) et oue continue de délibérer la Commission de la presse,
voici que soudain M. Bouliguine, ministre de l'Intérieur, fait ratifier par le Conseil de l'Empire une disposition légale, qui apparaît comme une bravade à l'œuvre de la Commission. Il se fait concéder le pouvoir, chaque fois qu'il verra « un danger évident pour l'ordre social et la paix de l'Empire à laisser paraître plus longtemps un journal, de le supprimer sans avertissement », sous la seule réserve de communiquer au Sénat sa décision. C'est sous couleur d'abroger l'article 140, dont nous parlerons, que cette loi nouvelle est instaurée. En réalité, il n'y a là qu'une formule différente qui en reproduit la substance et perpétue l'arbitraire. Que peuvent contre la volonté bureaucratique M. Kobéko et sa Commission, qui pensaient avoir fait merveille et desserré les liens de la censure en décidant que les tribunaux seraient seuls saisis désormais, à l'exclusion de l'administration, des affaires de presse?
Pourtant cet homme sage fit, à plus d'une reprise, prévaloir dans la Commission ses vues libérales. S'il ne parvint pas à faire voter la suppression du cautionnement, du moins 14 voix contre 8 consacrèrent la liberté de publication, sans autorisation administrative. Vote platonique, le dernier mot devant rester au Conseil de l'Empire, puis à l'Empereur. Mais il est digne de remarque que pas un des commissaires ne se prononça pour l'autorisation administrative; les huit opposants, l'enlevant au bon plaisir des bureaux, voulaient qu'elle fût accordée par une commission spéciale de sénateurs et d'académiciens. Aux yeux des plus conservateurs d'entre les Russes, la loi autoritaire de Napoléon III est donc jugée trop réactionnaire, et voici une commission officielle qui, d'une seule àme, se prononce sans restriction contre les bases mêmes qui soutiennent en Russie le régime de la parole imprimée !
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Cette unanimité dans la négation des conservateurs et des libéraux semblera moins surprenante, lorsque l'on connaîtra les façons de ce singulier régime, on n'ose dire ses règles, car la règle suprême est celle de l'arbitraire.
Selon le rapport lu par le prince Chakhovskoï à la première séance de la Commission, il existe en Russie 163 gazettes et journaux, qui paraissent dans soixante villes. On appelle « gazette » une publication quotidienne (c'est notre «journal »); journal, une publication périodique (revue). De ces soixante villes, vingt seulement possèdent des administrations de censure; dans les qu?rante autres, la besogne est faite par les vice-gouverneurs.
Toute publication, pour se produire, doit être autorisée par voie administrative et couverte par un cautionnement, qui est de 5.000 roubles pour les gazettes, de 2,500 pour les journau-î. La censure est préalable pour tous les journaux de province, sauf trois, c'est-à-dire que les épreuves en doiv-ent être approuvées par l'autorité avant le tirage, ce qui n'a pas empêché que des journaux soient frappés pour des nouvelles publiées cependant avec le visa administratif. La plupart des journaux de Pétersbourg et de Moscou en sont dispensés. Ils paraissent librement, mais tombent sous la férule du censeur, qui les punit, sans recours possible devant aucun tribunal.
Les ouvrages imprimés sont astreints à la censure préalable. Seuls en sont exempts : les livres originaux qui ont plus de dix feuilles typographiques, et les traductions qui en ont plus de vingt. Mais comme, en Russie, rien n'est simple et que le régime, en apparence autoritaire et centralisateur, est en réalité une vaste machine aux mille rouages indépendants, ne croyez pas que la censure, administration tracassière et violente, ait du moins une unité. Quand on parle de censure, c'est crusures qu'il faudrait dire, et un journal, qui les dénombrait, écrivait : « Si nous voulons publier un dessin, nous
devons préalablement nous adresser à l'un ou à l'autre des bureaux suivants, quelquefois à plusieurs d'entre eux : à la censure générale — à la censure militaire — à la censure de la Cour — à la censure ecclésiastique — au département des confessions étrangères — au cabinet du Gouverneur général — au cabinet du Préfet — au ministère des Affaires étrangères — ». Soit huit censures distinctes et parfois contradictoires ! Ajoutez que la censure, dans les provinces, étant exercée par les vice-gouverneurs, il y a en réalité autant de censures que de provinces. Un journal signalait qu'à Lodz, en Pologne, il y en a onze et il les énumérait : — 1. Les nouvelles de la Cour doivent être soumises au ministère de la maison impériale, à Saint-Pétersbourg. — 2. Les dépêches de IWgence télégraphique Russe (agence officieuse) sont soumises à la censure à Saint-Pétersbourg. — 3. Les articles de fond sont soumis au censeur chargé à Lodz de la censure des articles médicaux {sic). — i. Les nouvelles de la guerre et articles sur la guerre sont soumis à la censure militaire de Varsovie. — 5. Les informations relatives à tout conflit avec la police doivent être confirmées par le chef de la police. — 6. Toutes appréciations d'ordre médical sont envoyées à Pétrikau pour être soumises aux autorités médicales. — 7. Les annonces ordinaires et les articles nécrologiques sont soumis au chef de la police.
— 8. Les annonces relatives aux offres et demandes de leçons et, en général, à l'enseignement, doivent être approuvées par la direction des écoles. — 9. Les articles sur toute question d'enseignement doivent être soumis au curateur de la circonscription scolaire de Varsovie.
— 10. Les articles sur les questions religieuses sont soumis au département des cultes, à Saint-Pétersbourg.
— il. Les articles relatifs à des enquêtes doivent être autorisés parle procurateur ou le juge d'instruction.
C'est dans la misère d'une telle vie que se débattent
les publications de langue russe. Quant aux livres, journaux, revues, etc., de langue étrangère, les frontières de l'Empire leur sont, en principe, une muraille de Chine. Pour les franchir, le visa de la censure est indispensable. Des légions de censeurs sont, du matin au soir, occupés de toutes parJs à éventrer les ballots d'imprimés, à lire, annoter, biffer les passages dont s'alarment leurs scrupules, ou à interdire définitivement Ifi-s journaux de tendances jugées subversives et les livres dont l'ensemble les chagrine à l'excès. Pour les livres, on coupe des pages; pour les journaux, on passe, aux endroits dangereux à la sûreté de l'État, un tampon chargé d'encre grasse d'imprimerie, saupoudrée ensuite de sable, et qui ne permet aucune indiscrétion : c'est ce que les Français, d'un mot pittoresque, appellent « caviarder ».
On « caviarde » les nouvelles les plus vulgaires, par exemple qu'un officier a été arrêté à Varsovie sur le soupçon de trahison; on coupe cinquante pages à V Histoire de la Russie, de M. Rambaud; on interdit tous les livres écrits sur Tolstoï ; on tolère Hugo dans le texte, on l'interdit en traduction; le Co^Aa lui-même — le Gotha! — est un livre pernicieux : on en supprime une page, la page scandaleuse où est mentionné le mariage morganatique du grand-duc Paul. Les publications en langues « coloniales », pour employer le terme qu'affectionnent les conservateurs — entendez les langues finnoise, polonaise, petite-russienne, arménienne, etc., qui sont celles de provinces de l'Empire — sont assimilées aux publications étrangères. On imagine quel appareil suppose une organisation si vaste. A travers tout lEmpire, des corps d'armée de censeurs fonctionnent sans répit. Comment chacun d'eux pourrait-il être ce fonctionnaire d'intelligence cultivée, de goût et de mesure, que rêve M. Kobéko?
Un certain nombre de personnages bénéficient cepen dant, à l'égard de la censure, de dispenses spéciales et ont le droit de recevoir intactes les publications étrangères qui leur sont adressées. Ce sont les sénateurs, les conseillers d'État, les académiciens, les hauts fonctionnaires, les directeurs de journaux, les généraux.
Tolstoï est de ceux-là, mais il me disait en 1904 :
— Les livres qu'on m'envoie ne sont pas censurés. Seulement, je ne les reçois pas toujours.
Nous avons vu que la plupart des journaux des deux capitales sont dispensés de la censure préalable. Ce n'est qu'en partie exact. Sans doute ils paraissent sans visa des épreuves, à leurs risques et périls, sous réserve d'être frappés de peines savamment graduées : d'abord l'admonestation, puis le premier avertissement, le second, l'interdiction de la vente au numéro pour un temps déterminé, l'interdiction de paraître pour une période qui va de une semaine à six mois, enfin la fermeture définitive. Toutes ces mesures, retenez-le bien, sont purement administratives. Une fois donnés le premier et le second avertissement, le ministre peut, selon son bon plaisir, prononcer l'irrévocable interdiction : c'est l'infortune qui atteignit, il y a peu d'années, le Courrier du Nord, l'un des premiers journaux libéraux, du prince Vladimir Bariatinsky; récemment, les Nachi Dni [Nouveaux Jours) et le Nacha Jizn [Nouvelle Vie) furent fermés pour trois mois; la Rouss a reçu, pour la même période, l'interdiction de vendre au numéro. L'an dernier, la Gazelle de Saint-Pélersbourg a été frappée de la même peine, pour un temps moindre, pour avoir publié, de bonne foi, la fausse nouvelle d'une grande victoire russe.
Mais, théoriquement abolie, la censure préalable, commode écrou pour une presse que l'on ne tolère que domestiquée, fonctionne clandestinement et incessamment. 11 y a en effet, dans le Règlement de la Censure, un certain
article 140. Cet article 140 porte que, pour « des raisons de haute politique », l'autorité peut « inviter » les journaux à s'abstenir de mentionner ou de commenter certains faits qu'on leur signale. « Inviter » est ici un euphémisme dont le sens péjoratif est absolu. Point d'exemple qu'un journal se soit permis sans gros dommage de résister à de si cordiales « invitations ».
« Raisons de hante politique », dit le Règlement. On en connaîtra certaines tout à Fheure. Mais ces « raisons de haute politique » semblèrent au ministre Sipiaguine, prédécesseur de M. de Plœhwe et tué comme lui, un terme bien étroit. Il y substitua quelque chose qui voulait dire « convenances du gouvernement ». Le Conseil d'Etat, saisi de l'affaire, jugea excessive la prétention du ministre et rétablit le premier texte. Le potentat ne souffla mot et n'en fit qu'à sa guise, je veux dire qu'il se contenta de continuer les traditions depuis longtemps installées au service de la censure.
J'ai eu entre les mains quelques vingtaines des circulaires expédiées aux journaux pour leur signifier ces obligeantes « invitations ». On en pourrait citer des centaines. Il n'y a qu'à plonger la main dans le tas, sans prendre la peine de choisir. Depuis que parut en Russie la première gazette, elles s'accumulent en piles géantes, et les académiques propos de la Commission Kobéko ne troublent point le zèle des fonctionnaires qui les rédigent. (^ Nous continuons à recevoir, me disait un directeur de journal, notre petit paquet de huit ou dix par mois. »
Il y en a de raisonnables :
Invitations à ne pas publier les nouvelles relatives aux mobilisations et préparatifs militaires; à ne publier aucune nouvelle défavorable aux personnes ayant perdu leur crédit avant qu'elles aient été reconnues telles par un tribunal; à ne publier aucun renseignement sur les mouvements des navires et les commandes mari-
PRESSE ET CEJNSURE 217
times dans la mer Noire; à ne rien publier sur les suicides ou tentatives de suicides; à ne publier aucune information sur les agents qui ont été envoyés en Perse par le ministère des Finances...
Il y en a de politiques :
Invitations à ne pas publier : les adresses envoyées à l'Empereur, sauf autorisation; les actes ayant une importance d'Etat, avant leur publication officielle; les jugements des criminels politiques; les arrestations ou les instructions dordre politique; rien sur les juges siégeant dans des atfaires politiques; sur les délibérations du Conseil d'État; sur les nominations ou déplacements de fonctionnaires de l'État; sur l'interdiction de l'entrée en Russie des ouvrages de langue lithuanienne; sur aucun membre de la famille impériale, sauf autorisation du ministère de la Cour (c'est ainsi qu'il a fallu, à chaque journal, une permission spéciale pour annoncer le soir même la mort du grand-duc Serge); sur les séances du Comité du chemin de fer sibérien; sur les désordres qui éclatent dans les usines, de même que sur les relations entre patrons et ouvriers; aucun compte rendu des séances de la douma (conseil municipal); sur le fonctionnement de la « Société économique »...
II y en a de policières :
Invitations à ne rien publier : sur la composition individuelle et sur le fonctionnement de la police secrète (maintes fois répétée); aucun télégramme sensationnel émanant de personnes inconnues des rédactions de journaux...
Il y en a de sanitaires ; sur la peste et les maladies contagieuses. De littéraires : sur tel ouvrage paru à Paris et interdit. De religieuses : sur les dissidents orthodoxes. De pharmaceutiques : sur les taxes pharmaceutiques, sans avis du Conseil médical. De financières : sur les affaires de Bourses traitées après les heures réglementaires. De
militaires : sur les faits de la vie intérieure des unités militaires, qui peuvent mettre en péril la discipline. L'Université a sa part : invitation à s'abstenir de parler des revendications des étudiants et étudiantes, des désordres dans les élablissements d'instruction supérieure, des nouvelles relatives à la vie intérieure des élablissements d'instruction laïques et religieux, des adresses de félicitations envoyées par les pupilles des maisons d'instruction, etc.. (1884, 4892, 1897, 1900, 1902, 1904).
« Raisons de haute politique... » Invitation à ne rien dire « sur l'événement qui s'est produit le 13 mars devant l'entrée de l'Hôtel Bellevue, où un fonctionnaire chargé de missions spéciales, le comte D. S. Tatischef, a donné des coups à un individu inconnu » ; sur le concert organisé au profit des anciens pupilles de la Société impériale des jeunes filles nobles, qui doit avoir lieu le 15 janvier 1900 ; sur la reconnaissance de paternité de Romanov par Ignatiéva ; sur les dix « iavoris » qui ont le plus de chances de gagner une certaine course de chevaux; de même sur la comtesse M..., sur le docteur M..., sur le voyage de Tolstoï au Caucase et sur sa maladie, etc., etc..
Enfin voici le triomphe de la censure. 11 y a quatre ans, un incident religieux s'étant produit à l'école de garçons de Chavli, l'Empereur ordonne de dispenser les enfants non orthodoxes de prendre part aux exercices religieux. « Invitation » de la censure à ne pas reproduire cette décision dus)uverain!
La masse de ces circulaires fait un dossier puissant par le volume. Dès qu'un journal se fonde, on en extrait celles qui ont un caractère permanent, et on lui en remet la liste, comme un viatique. A cette liste, vient s'ajouter, jour par jour, la succession des circulaires nouvelles. Mais il y a des « invitations » d'un ordre si particulier que l'on redoute de les confier au papier. Alors on fait appeler le directeur, ou bien on les lui signifie par téléphone.
Tout ce qu'nnn administration irresponsable et despotique peut produire de mesquinerie , de tracasserie tatillonne et de sottise, la censure le fournit avec une prodigue abondance, et rien ne l'arrête, [»as même la crainte du ridicule, dans cette débauche de puérilité splendide. Jusqu'où n'irait-elle pas, quand elle ose s'exercer même sur les procès-verbaux des Conseils municipaux? Parmi la masse de pétitions et de doléances que reçut la commission Kobéko, voici une lettre édifiante : d'une grande ville de province, les directeurs de journaux signalent quelques-uns des sujets qui leur sont interdits : description des scènes d'amour; polémiques avec les journaux réactionnaires ; blâmes aux agents de police ; mention des noms de Tolstoï et de Gorki; protestations contre les pots-de-vin ; le mot bureaucratie; les noms des maladies secrètes; le dénombrement des écoles primaires, etc..
Pour les fautes vénielles, où elle juge magnanimement qu'une peine serait excessive, la censure fait appeler le directeur et le sermonne. L'essentiel est que tous les journalistes sentent incessamment au-dessus de leur épaule un magisler qui veille.
Un journal, ayant été suspendu pendant dix jours, reparaît le onzième. Le soir même, son directeur est appelé chez le général Dournovo.
— Vous serez donc toujours le même? fait gentiment le général.
— Quoi? Quoi? réplique l'autre effaré. Je ne devine pas. Je viens encore de relire mon numéro de ce matin : je n'y ai rien trouvé, rien, rien!...
— Allons! regardez!
La rubriqiie de nécrologie annonçait, l'une au-dessous de l'autre, sans aucun commentaire, la mort de Liebknechl. le grand socialiste allemand, et celle d'un obscur conseiller d'Empire, M. Stoianovski.
— Eh bien? fait le journaliste. Oui, j'ai annoncé la mort de Liebknecht. Est-ce un crime ?
— Non, non, sans doute. Mais, voyons, réfléchissez... Le mot de l'énigme, le voici : il fallait que Liebknecht
passât après Stoianovski. il était décent que Stoianovski eût des commentaires, et respectueux que son nom fût imprimé en caractères différents.
Le directeur, de qui je tiens l'anecdote, tenta dargumenter : il n'avait pas tant réfléchi, et d'ailleurs Liebknecht n'était-il pas un personnage plus notoire que Stoianovski ?
— Sans doute, sans doute, je pense comme vous, concéda le général. Mais vous vous placez du point de vue européen, mon cher, et nous sommes en Russie, que diable!
Au Courrier du Nord, on interdit de publier, un jour anniversaire de Catherine II, le portrait du fameux Emilian Pougatchev, qui, se faisant passer pour Pierre III, souleva les paysans, tint en échec pendant un an les généraux de l'Empire, fut pris et exécuté il y a 130 ans. La censure, pour toute raison, invoque ce précédent : au cours des « années (50 », le portrait de Pougatchev a été saisi à Odessa.
Une circulaire de Sipiaguine signifie aux journaux la défense de faire allusion au choléra qui sévit dans l'Empire. Une autre, du même Sipiaguine, en un temps de disette où l'on redoutait des troubles agraires, proscrit l'emploi du mot golod, qui signifie famine. Il n'y a pas de famine, il y a nedorod, mauvaise moisson. Il n'y a pas d'affamés, il y a des gens qui ont souffert du nedorod.
Un journal, en rendant compte, en 1900, d'une séance du zemstvo de Kherson, où l'on a discuté une question sanitaire, exprime discrètement le regret que le zemstvo n'ait pas songé à faire citer des médecins qui l'eussent éclairé.
— Je vous comprends bien, crie à son directeur un censeur frénétique, vous rêvez à une Ciiambre de députés '.
La censure dramatique ne montre pas moins d'effarement. Pour M. Soloviev, ancien chef de la censure, Zaza est une « pourriture française, dont il est impossible de déshonorer hi terre russe ». Une pièce du prince Vladimir Bariatinsky, la Danse de la Vie, après avoir été jouée 150 fois de suite à Pétersbourg — fait unique dans Thistoire du théâtre russe - — est interdite à Moscou, et il faut l'intervention personnelle de deux grands-ducs, Serge et Vladimir, pour qu'elle soit autorisée. Don Carlos est interdit à Rostov-Don. En janvier dernier, Topera André Chénier est interdit en Pologne. Le directeur du théâtre impérial Alexandre, à Pétersbourg, juge, après réflexion, quAntigone est une pièce subversive et renonce à la jouer. L'auteur do Mariage Bla?ic a inscrit cette indication : « Il l'embrasse sur la bouche »; « sur le front », corrige le censeur. Le même censeur, dans la même pièce, veut qu'un rendez-vous donné « au jardin, ce soir », ait lieu « cette après-midi ». M. Henri Lavedan a écrit, dans Priola : « Les pires ennemis de l'homme, ce sont les laquais et les maîtresses »; « ce sont les femmes », ordonne le censeur.
Voici enfin le trait terminal. Il est définitif et impérissable. 11 donne son caractère héroïque à une bureaucratie ivre d'elle-même. Il marque un degré d'hypertrophie au delà duquel n'est plus que la mort ou l'apothéose. Rigoureusement exact, il est à la limite de l'histoire et commence la légende.
Le vendredi 18 février/3 mars 1905, les ministres arrachent à l'Empereur, au conseil de l'après-midi, le rescrit fameux qui promettait au peuple l'Assemblée nationale, et, rendus défiants par le manifeste réactionnaire du matin, le décident à faire publier ce document le soir même, dans une édition spéciale de VOfficiel.
De Tsarskoé-Sélo, sur Tordre de l'Empereur, et à la prière des ministres, y compris celui de l'Intérieur, un officier porte donc en grande hâte le texte qui vient d'être signé au directeur du Messager du Gouvernement, avec injonction de l'éditer immédiatement. Vous devinez de quel zèle ce fonctionnaire pressa ses ouvriers d'exécuter en grande hâte la volonté souveraine.
Mais, en vertu de la loi, la publication d'un acte officiel n'est pas une opération aussi simple que peuvent l'imaginer nos cervelles occidentales. Avant de paraître au Messager du Gouvernement, il doit être enregistré à la Gazette du Scnat, organe spécial au Sénat, inconnu du public; et les journaux à leur tour n'ont licence de le publier qu'après le Messager (c'est ce qui fait que les documents officiels ne paraissent jamais dans les journaux qu'avec vingt-quatre heures de retard).
Or, le rescrit ayant été donné par le Messager avant son insertion dans la Gazette du Sénat, le Messager reçoit le lendemain un blâme. Le directeur-fonctionnaire du Messager du Gouvernemeni est blâmé par son chef, le ministre de l'Intérieur, pour avoir exécuté un ordre direct de l'Empereur, lequel n'a été prescrit que sur l'insistance des ministres, dont le ministre de l'Intérieur! El qui publie ce blâme au Messager'?... Le Messager, évidemment, journal officiel, en tète de ses colonnes, où on le découvrit avec stupeur le 20 février/5 mars!...
Voilà le régime dont le conseiller d'Etat Arscniev pouvait me dire qu'il est celui « du bon plaisir », dont le sénateur et ancien procureur Sloutchevsky pouvait écrire, en termes circonspects et pesés : « L'état anormal de notre presse est dû tout d'abord à la tutelle excessive du pouvoir administratif, qui s'est écarté de la loi en vigueur », qui est dénoncé par tous les libéraux, par tous les directeurs de journaux, ravalés au rang de bulletins
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de police, dénoncé par la conscience du monde civilisé, dénoncé par l'Empereur lui-même, qui qualifie ses « vexations inutiles ».
Il est désormais condamné. Il sent lui-même qu'il a dépassé la mesure, et il y a des audaces qu'il n'ose plus se permettre. Depuis huit mois, dans une impuissance mélancolique, il mesure d'un regard désespéré toutes les libertés que s'arroge la presse en attendant qu'on lui reconnaisse la liberté. Par intervalles, il sévit, comme pour affirmer son archaïque réalité; mais il ne peut plus le faire aussi abondamment que l'y inclinerait sa voracité, parce que c'est tous les journaux qu'il faudrait fermer tous les matins, et, si impétueux que soit son désir, si orgueilleuse sa furie de domination, il recule à son tour devant l'œuvre grandiose qui le tente. C'est trop, il le comprend bien, pour sa débile puissance, d'installer le règne triomphant de la seule Gazette de Moscou, gardienne des vertus perdues, dans le champ de mort de la presse fauchée...