‹ La Russie libre- l'Aube RusseChapitre 9 sur 26 · V. chapitre XllI · texte numérisé non relu

V. chapitre XllI

semaines, les journaux ont publié des listes de noms de fabricants, de marchands, d'ingénieurs, de professeurs, etc., qui s'associaient à ces diverses manifestations. Où est la corporation qui n'a pas rédigé son mémoire et ne l'a pas envoyé soit à M. Witte, soit à quelque ministre? Ce sont les Polonais, les Lithuaniens, les Finlandais, ce sont les Juifs. Ce sont les directeurs de revues, puis les artistes, puis les auteurs dramatiques. Les comédiens eux-mêmes, réunis le soir d'un dimanche de février chez M. Kodotov, du théâtre impérial Alexandre, louangent l'acte de M™^ Kouza, et, à leur tour, demandent une Constitution. Un délire d'écriture possède la société russe. C'est à qui prendra la plume, dénoncera le vice fondamental du régime, les tares de la bureaucratie, évoquera les revanches de l'avenir, signera de son nom des cahiers de revendications que .M. de Plœhwe eût appelés des libelles séditieux, et qui, en d'autres temps, eussent valu à leurs auteurs la relégation en Sibérie.

Les médecins ne sont pas dans une moindre agitation. Déjà, un an auparavant, un congrès de médecins, qui réunissait les professeurs les plus éminents de la Russie, avait été violemment fermé par la police, pour le crime d'avoir proclamé que nulle mesure hygiénique efficace n'était possible dans l'état de sujétion des zemstvos et d'insuffisance de l'instruction populaire. Un incident privé avait achevé d'irriter la corporation. Au Caucase, le général Kovalov, malade, fait appeler un jour le docteur Zaboussov. A peine celui-ci est-il entré, le général, probablement ivre, sans aucune provocation, appelle ses cosaques et le fait fouetter. Le docteur porte plainte. Mais Kovalov, très soutenu dans le monde militaire, fait intervenir des influences; notamment Kouropatkine, négligeant pour une minute les Japonais, télégraphie de Mandchourie au tribunal en faveur de son camarade. Le procès se déronio on pleine violation des droits; le

troirait-on, le docteur Zaboussov, plaignant, n'est même pas appelé à la barre ! Finalement, aucune peine n'est infligée au général, à qui Ton se borne à demander sa démission. Toutes les sociétés médicales, à ce trop insolent déni de justice, s'émeuvent dans l'Empire. Elles votent des motions oîi elles déclarent l'impossibilité de continuer à vivre dans un pays où les droits élémentaires de l'homme ne sont pas respectés, et où l'Administration est tournée tout entière contre la nation.

Cet incident a une répercusion considérable sur tout le monde médical, professeurs et petits médecins, dans les villes et dans les campagnes. Tous demandent la revision du procès, et l'autorité militaire, devant l'évidence du méfait et l'ampleur de la protestation, finit par céder : le 9/22 février, le tribunal de Pétersbourg évoque l'affaire, et, sous la parole de Téminent avocat Karabtcheski, défenseur du docteur Zaboussov, le jugement du tribunal de Tiflis est cassé et l'affaire renvoyée devant de nouveaux juges. Mais auparavant, la Société médicale de Moscou, sur l'initiative du docteur Mitzkevitch, et les sociétés médicales d'une foule d'autres villes, avaient adopté des résolutions par lesquelles elles s'associaient aux protestations et aux vœux des autres corporations. Et, chez les médecins comme chez les avocats, les ingénieurs, etc., il n'y a plus de réunion professionnelle qui ne soit aussitôt transformée en réunion politique.

La vie universitaire est, presque partout, suspendue. Soit sur Tordre du gouvernement, soit par l'abstention dos professeurs ou des étudiants, les universités, les instituts, les écoles, les académies, sont déserts à Pétersbourg, à Moscou, à Kiev, à Odessa, à Yourev, à Varsovie, à Batoum, où les étudiants reçoivent des coups de fusil, à Kout;iïs, enfin dans tous les centres universitaires de l'Empire. La Bibliothèque Impériale elle-même est fermée.

A la réunion des Sections de physiologie et de zoologie

de la Société des Sciences naturelles, iM. Metalnikov propose ; « Au milieu de ces événements, le travail savant est à peine possible. En raison des circonstances, nous proposons de suspendre non seulement celte réunion, mais aussi toutes les réunions ordinaires de notre section, jusqu'à ce que des conditions garantissant le cours normal de la vie académique aient été établies. » Adopté à l'unanimité.

Dans une autre assemblée scientilique, le président Borgman lit d'abord les lettres de cinq rapporteurs qui s'excusent de ne pouvoir assister à la séance, puis une proposition signée de 31 membres :« Nous, soussignés, déclarons n'être pas à môme de nous occuper de nos travaux scientifiques et nous vous demandons instamment d'ajourner cette séance. » Adopté à l'unanimité. Même motion, même vote, à la Société microbiologique, présidée par M. Genkel. J'en passe.

Des incidents quotidiens apparaissent comme autant de témoins. En voici quelques-uns. Le 30 janvier/ 12 février, au Petit Théâtre, propriété de M. Souvorine, directeur du iVovoié Vrémia, un avocat, M. Bychovski, se lève an milieu d'un acte, et crie : u L'heure n'est pas à l'amusement. Vive la Constituante! A bas la guerre! » C'est le même qui, le soir du 9, avait déjà interrompu la représentation du théâtre Alexandre. Le public applaudit. Nous avons conté l'incident Kouza. La douma de Pétersbourg vote vingt-cinq mille roubles au profit des victimes du 9 janvier et proteste contre l'arrestation de trois de ses membres. Les directeurs do journaux se réunissent, présentent au ministre do l'Intérieur une motion où ils réclament la liberté de la presse et la convocation d'un Zemski sobor, composé de représentants élus de toutes les classes et corporations. Parmi les signataires, figurent Souvorine, directeur duNovoié V7'éiina,el Komarovski, directeur du Sviet, l'organe le plus conservateur de Saint-Pétersbourg. La

Société impériale agricole de Moscou, Iradilionnolloment zélatrice du pouvoir, proteste, le 14/27 janvier, contre la répression du 9, demande un régime représentatif, décide de communiquer cette résolution à tous les zemstvos, à toutes les doumas, à toutes les sociétés rurales. En punition, six semaines après, le Gouvernement se borne à lui enlever son titre d' «Impériale». Au début de janvier, parlant à la Cathédrale de Kazan, an milieu d'un service solennel célébré à l'occasion de la chute de Port-Ârlhur, l'évêque Ântonin, évêque de Narva et Gdov, et vicaire à Pétersbourg, prononce un sermon où il dit : « A Port- Arthur, sur la xMontagne d"Or, où brillait la croix, le doigt de Dieu a inscrit les péchés des uns et le martyre des autres... Il y a cinquante ans, le fléau de Dieu nous frappait du côté de la mer, et notre pays fit tomber les chaînes de l'esclavage des corps. C'est encore du côté de la mer que se montre cette fois la colère du Seigneur, afin de disperser les dernières traces du passé, l'esclavage des âmes. »

Le 25 janvier/7 février, le métropolite de Saint-Pétersbourg, Antoine, devant le Comité des ministres, déclare que le clergé, par les rapports que Ton exige de lui sur les dissidents religieux, est ravalé au rang d'organe de la police, et que ce rôle est indigne des prêtres. Langage hardi, qui atteste que quelque chose est changé dans le pays de M. Pobédouostsev.Le bout de l'an de Mikhaïlovski, l'un des pères du libéralisme, mort en 1904, donne lieu à une manifestation silencieuse, où le parti libéral se trouve assemblé dans la communauté du souvenir et de l'espérance. Le 1°'"/14 février, comme le vieil Annenski, arrêté le lendemain du 9, vient d'être enfin mis eu liberté, il est acclamé dans l'Assemblée générale de l'Association littéraire, qui est la Société des gens de lettres russe, et la séance est ensuite levée en hommage à la mémoire des victimes du 9 janvier. Trois membres de la Commission

instituée pour la réforme du régime de la presse, M. Stasoulévitch, M. Sloutchevski, et son propre président, M. Kobéko, membre du Conseil de l'Empire, interrogés par la Rouss et le Novoié Vrémia^ se déclarent ouvertement partisans de la liberté de la presse. Enfin, autre phénomène qui a sa signification dans un pays où il faut s'accoutumer à donner une valeur à tous les mots imprimés, le Sviet, l'organe conservateur le plus intransigeant, que dirige M. Komarovski, à propos de la commission ouvrière récemment constituée, écrit : <> La liberté des délégués ouvriers doit y être entièrement assurée, si l'on ne veut pas que les travaux de la commission dégénèrent en une plaisanterie de bureau. » Retenez ce trait final : un article de journal, qui n'est point démenti, prête au prince Khilkhov, ministre des Voies de communication, une conversation où est prononcé le mot de Constitution.

Appuyant, corroborant ou déterminant ces manifestations multiples, l'agitation populaire fermente à travers l'Empire. Ici, en Finlande, en Pologne, dans les provinces Baltiques, au Caucase, dans la Petite-Russie, elle est nationaliste et ouvrière à la fois. Ailleurs, elle est exclusivement ouvrière. A la station de Knielle, sur la route de Samara, mille réservistes se mutinent, et un détachement de troupes régulières, en dépit des balles, ne peut les réduire. A Riga, on déploie le drapeau rouge et on distribue des proclamations révolutionnaires. A Sébastopol, on incendie les chantiers de l'Amirauté. Grèves, désordres dans les deux capitales, et simultanément dans tout l'Empire. La grève est latente. Elle naît, se développe, s'exalte, s'apaise, cesse, reprend avec des forces intermittentes et des fortunes diverses. A Pétersbourg, M. Smyrnov, directeur des usinos Poulilov, passe son temps à rédiger des affiches pour ses 13.000 ouvriers,

LA POISSEE 139

à annoncer qu'il ferme ses ateliers, qu'il les rouvre, qu'il renvoie tout le monde, qu'il embauche un nouveau personnel, qu'il ne renvoie personne, qu'il pardonne, elc

La grève est partout : à Varsovie, Lodz. Ploklc, Seedlitz, Kalisch, Radom, Sosnowice, Dombrovo, Kharkhov, Odessa, Sébastopol, Bakou, Poli, Batoum, Saratov, Pabijanice, Elisavetpol, Liban, Riga,Vilna, Kertch, lekalerinoslav, Kovno, Kiev, Minsk, Derpt, Gomel, Mitau, Windau, etc., elc. La moitié de la Pologne est en insurrection. Il y a 300.000 grévistes à Lodz, où la grève est générale. Pas de semaine, on pourrait dire pas de jour, oii les fusils des soldats ne sabaissent sur le peuple. Le i^''liA janvier, c'est à Lodz; le poète Nicunogovski est tué ; le 14/27 et les jours suivants, c'est à Varsovie ; journées terribles, où la troupe, de 'eut son poids, fonce contre les ouvriers; on construit des barricades; la police avoue 57 ouvriers tués; en réalité il y en a environ 160; c'est la suite et le pendant de la journée du 9 à Saint-Pétersbourg. Le 21 janvier/3 février, à Dombrovo, la gare est saccagée. En même temps, à Skierniewicz, les trains de Varsovie sont arrêtés. La Bourse de Varsovie décide que tous les paiements à échéance du 31 janvier seront retardés d'une semaine. Le même jour, de nouveau la troupe tire à Lodz. Il y a 40.000 grévistes à Sosnowice et à Dombrovo, où 15.000 ouvriers se forment en cortège derrière le drapeau rouge, le 23 janvier/5 février, et où, huit jours plus tard, on ramasse 21 tués, dont une fillette de douze ans. Dans le même temps, 24 tués à Skarjisko. Le 4/17 février, encore 5 tués à Varsovie. La contagion de grève est telle que, onze jours après, le gouvernement en est à redouter à Varsovie une grève des agents de police.

Voilà pour la seule Pologne. La situation n'estpas beaucoup meilleure dans les autres parties de l'Empire. L'état de siège est proclamé dans dix gouvernements. A Kertchlenikale, le l''714 janvier, la foule prend d'assaut, aux

accents de la Marseillaise, un local défendu par la police. A Riga, le 13/20 janvier, la troupe se précipite sur les ouvriers; il y a 31 tués, dont 2 femmes; le soir, les étudiants font fermer le théâtre; la ville de Revel est sans lumière; des incendies y éclatent; des ouvriers barrent la route aux pompiers et se jettent sur la prison pour la démolir. A Helsingfors, 5.000 ouvriers manifestent; les coups de sabre et de nagaïka les dispersent. C'est le même jour que le pieux Empereur, du fond de son palais de Tsarskoé-Sélo, envoie six icônes aux six navires deNebogatov, qui attendent à Liban le moment de partir pour la mer du Japon, où ils se rendront, eux et leurs icônes, sans combattre. A Revel, le 15/28 janvier, on attaque une fabrique. A Kriuki, le 18/31 janvier, le bureau de poste et l'hôtel de ville sont saccagés, les fils télégraphiques coupés. Enfin, à Grodno, à Odessa, où les étudiants manifestent en faveur du meurtrier du procureur Johansen, d'Helsingfors, à Kharkhov, à Riga, à Kiev, dans vingt autres villes, les rues sont transformées en fleuves révolutionnaires, et c'est la guerre civile permanente, obstinée, que chaque nouveau cadavre exaspère et propage. Il y a des villes qui vivent sous la terreur. Les habitants d'Odessa, de Revel, de Varsovie, de Vilna, de lekaterinoslav, de Tchenstokov, entre autres, barricadent leurs magasins, se cloîtrent chez eux, y font des provisions de bouche, comme sous la menace d'un bombardement. Les journaux n'y paraissent plus, ou bien ils paraissent sur format réduit. Des incidents caractéristiques précisent la signification de ces mouvements. Au début de février, un manifeste polonais déclare que l'agitation n'est pas Tœuvre des partis politiques polonais, entendez qu'elle n'a point de caractère séparatiste, mais qu'elle est nettement économique et politique. A Kovno, le 13/26 janvier, plusieurs centaines de grévistes se réunissent pour faire célébrer un service funèbre à la mémoire d'Alexandre II,

le Tsar libérateur; pendant l'office divin, on en voit qui pleurent.

Nous n'avons parlé ni de Pétersbourg ni de Moscou. Dans les deux capitales, mais surtout à Pétersbourg, on peut dire que la grève n'a pas cessé depuis le début de l'année, qu'elle ne cesse pas, qu'elle y est installée à l'élai endémique; que même dans les périodes de plus grand calme, il est visible que la paix ouvrière est à la merci de l'humeur d'un contremaître ou de la prédication d'un orateur de rencontre. De générale qu'elle fut pendant six jours, elle est devenue intermittente et partielle. Les ouvriers n'ont pas d'argent et ne peuvent s'imposer un chômage prolongé; mais le chômage ne cesse dans une usine que pour recommencer immédiatement dans une autre. La vie industrielle est pour ainsi dire arrêtée, et beaucoup de patrons sont dans l'obligation de rendre les commandes qu'ils ont reçues et qu'ils ne peuvent exécuter. Le sens de ces grèves est si profondément politique, que l'on a vu se produire des faits comme celui-ci : une usine ayant reçu de l'étranger une très importante commande, le patron fait venir des représentants de ses ouviers, leur communique les ordres qu'on lui a transmis, fait valoir ce qu'ils y gagneront en salaires, et leur demande de bonne foi s'il peut les accepter. Les ouvriers se consultent, et, n'ayant aucun grief personnel contre le patron, de qui même ils avaient souvent éprouvé l'équité, ils lui répondent honnêtement : Non.

Voici encore un incident singulier. Il atteste que, si le désordre est en bas, il s'en faut que l'ordre soit en haut. k Saratov, quatre mille ouvriers sont en grève; là-dessus, la police elle-même se met en grève. Le préfet et son adjoint, Blagovestchenski, renoncent à sévir. Blâmés par le gouverneur, ils donnent leur démission; deux officiers de police les imitent; et, pour comble, les habitants de la ville, qui pourtant souffrent de la grève, signent

une adresse de félicitations au préfet, à son adjoint et aux deux officiers!

Quand il n'y a pas grève, il y a menace de grève. A Pétersbourg, les agents de police demandent une augmentation de traitement et une diminution de service; les bicyclistes du télégraphe présentent leurs revendications; cinq cents fonctionnaires du gouvernement, sur l'initiative de ceux du Sénat, demandent une augmentation d'appointements; cent vingt employés du ministère des Finances adressent au ministre la même requête; le 17 février/3 mars, la direction générale des Postes et Télégraphes est dans l'anxiété, parce qu'elle redoute une grève de son personnel, et elle a fait prier les banques, par précaution, d'envoyer ce jour-là leurs plis chargés de bonne heure ; il n'y a pas jusqu'aux coiffeurs et aux élèves sages-femmes qui ne réclament quelque chose ; les cochers de tramways les imitent; puis cest le tour des tanneurs; même les gardiens de la cathédrale Saint-Isaac menacent. A Moscou, la douma ordonne une enquête sur la situî'.tion des infirmiers et des employés des hôpitaux, qui ont fait entendre leurs voix.

C'est au Caucase que la situation est le plus grave. Ici, elle se complique de préoccupations nettement séparatistes. A la faveur des troubles, le vieux rêve arménien de la reconstitution du royaume d'Arménie se réveille et se précise. Au mois de janvier, dans une séance secrète, le comité révolutionnaire géorgien a proclamé la restauration de la monarchie géorgienne et désigné un roi. Ajoutons les pratiques occultes du gouvernement, qui juge de bonne politique d'opposer les uns aux autres les peuples qui se partagent le Caucase, Tatares et Arméniens, et ne trouve pas criminel d'armer les premiers contre les seconds et de laisser se perpétrer, si mémo il ne l'encourage, comme à Bakou et à Bafoum, la tuerie systématique d'une partie de la population.

LA POUSSEE d43

Les troubles ont commencé à la fin de décembre à Bakou, où le premier baptême fut donné aux ouvriers par le massacre de six d'entre eux par les cosaques. A Batoum, la grève générale est proclamée, la navigation suspendue, on enlève les rails de la voie; la grève est au port de Poti et dans les chemins de fer de Tiflis; la grève générale gagne Tiflis, Bakou, Kertch, Erivan, et toute la région; en présence de cet arrêt de la vie, les trois plus importantes compagnies de navigation qui font escale à Batoum, les Messageries maritimes, le Lloyd autrichien, la compagnie Paquet, décident de suspendre le service jusqu'à ce que le gouvernement ait pris les mesures nécessaires pour assurer la sécurité du commerce. La Bourse, les banques, les journaux, les agences télégraphiques sont fermés ; c'est une panique générale ; la population est sous la terreur; des collisions sanglantes se produisent journellement entre Musulmans et Arméniens. Les Arméniens, moins nombreux, désarmés, sont traqués, pourchassés, assiégés dans leurs maisons, affamés, massacrés, avec l'appui de la police et des représentants du gouvernement. Les cadavres ne cessent pas de s'aligner.

Au début de février, le télégraphe est coupé à Batoum. Les nouvelles que l'on reçoit viennent de Gonstantinople. Tout ce qu'on sait de la ville, c'est qu'elle est aux mains do l'un des partis, et on ignore lequel. Un soir, un ministre que je rencontre à souper, me dit ;

— Tout le Caucase est en pleine insurrection. Dans trois régions, un gouvernement provisoire fonctionne, et vient de condamner à mort et d'exécuter un haut fonctionnaire. Les troupes sont insuffisantes, et l'on n'ose pas les envoyer sur les lieux. Cest la République. »

Les grèves de chemins de fer menacent d'arrêter la circulation dans la moitié de la Russie d'Europe.

Inutile de parler du Caucase, qui, pendant plus d'un

mois, est en quelque sorte retranché du reste de lEmpire. Mais la grève des chemins de fer tient aussi Hostov-Don, Kiev, Moscou, Varsovie, Vilna, etc.. Un moment, les communications sont interrompues ; sur la ligne Libau-Vilna-Minsk-Romny; sur la ligne Varsovie- Vienne ; sur la ligne de la Vistule ; sur la ligne Saralov- Tambov. Elles sont compromises : sur la ligne du Sud- Ouest; sur la ligne Kiev-Moscou-Voronèje ; sur la ligne Moscou-Riazan ; sur la ligne Varsovie-Vilna-Pétersbourg. La grève de Tchita menace la circulation du Transsibérien. Pendant deux jours, aucun train dans les gares de Varsovie, menacée de disette de charbon. Les marchandises pourrissent sous les hangars.

Par cette sèche nomenclature, on peut mesurer quelle terrible agitation secoue TEmpire. Elle met dans leur cadre les troubles de Pétersbourg. Il est facile de vilipender un pope que l'on accuse de trahison, et un comité révolutionnaire dont on dénonce le crime. Ni un pope, si astucieux qu'on le suppose, ni un comité, si hardi qu'il soit, ne suffisent à expliquer un soulèvement aussi unanime, que chaque jour amplifie, qu'aucune menace, aucune concession, aucune exécution ne ralentissent, et qui, s'il semble maîtrisé à certaines heures ou en certains lieux, apparaît d'autant plus redoutable à l'observateur. La bêle jetée dans l'arène, après une course frénétique, prend le temps de souffler pour une ruée nouvelle.

Et ce ne sont là que les faits qu'une censure circonspecte a dû laisser filtrer à travers son tamis. J'ai eu entre les mains, mais sans pouvoir les copier, quelques-uns des télégrammes de province qu'elle supprime. Celui qui les reçoit m'a dit un jour, en levant les bras au ciel : « Où allons-nous? Toute la province est à feu et à sang. C'est la Révolution! »

Nous sommes au pays de Plœhwe : en aucun temps, ni

Plœhwe ni aucun de ses prédécesseurs n'a assisté à semblable déchaînement. Il y a eu des séditions, il y a eu des essais de révolutions, des conspirations; il y a eu, en Pologne, au Caucase, des manifestations nationalistes; il y a eu partout des grèves partielles. Pour la première fois, la Russie, toutp. la liusde, a LA GREVE. Pour la première fois, la classe ouvrière unifiée s'affirme et essaie ses forces. Pour la première fois, le sol russe, tout le sol russe, tressaille d'un tremblement puissant et uniforme, car les causes, les modes, le développement, l'historique de ces multiples agitations sont partout identiques. Voilà le fait pathétique et nouveau qui constitue la crise du régime.

Les tchinovniks disent : « Nous avons nos grèves; mais la France, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, l'Amérique, ont aussi leurs grèves : sont-c-lles pour cela en révolution? » La France, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, l'Amérique, et toutes les nations organisées, à l'exception de la Turquie, de la Chine et des peuplades nègres, ont à quelque degré des institutions de liberté, contre lesquelles l'œuvre de violence d'une classe est sans force, parce que la violence ne prévaut pas contre la liberté, et que le statut social permet à tous et à chacun de se développer librement et de plier à la vie nationale la règle légale. Elles ont des grèves, elles n'ont pas la grève. La Russie, la Turquie, les nations asiatiques et les tribus nègres sont les seuls lieux du monde où il soit possible, en notre siècle, de constater un état où une inflexible règle, archaïque et souveraine, instituée et maintenue par la force, prétend dompter la vie innombrable d'un peuple et l'asservir à ses ordonnances surannées. A merveille, dans une Chine en sommeil. Mais si des millions de sujets se lèvent un jour, réclament des droits, affirment leur volonté de se promouvoir citoyens, que pouvez-vous invoquer pour leur refuser la liberté?

Par votre résistance à leur reconnaître le droit de s'organiser dans la liberté, vous vous condamnez ou à les supprimer par la violence ou à disparaître vous-mêmes dans la violence. Tel est le sens profond des grèves russes, qui ne sont grèves que par le mode d'action, et sont révolution par leurs causes et leur objet.

Les Ichinovniks disent encore : « Elles sont l'œuvre de la propagande de comités révolutionnaires installés à l'étranger. « En vérité, veut-on rire? Quels Comités seraient assez puissants, quelle propagande assez efficace, pour aller chercher les ouvriers de cent villes industrielles et les soulever en l'honneur d'une chimère? Il n'est que trop évident au contraire que la faiblesse de tant de grèves est de n'avoir ni ressources ni unité de conduite. Elles sont spontanées, comme le cri de la faim. Dirigées et soutenues, elles auraient déjà vaincu : quelle société, quel régime résisteraient à Tarrêt total de la vie industrielle, prolongé pendant des mois?...

Les grèves ne sont pas tout : les attentats se multiplient. A Batoum, le 16/29 janvier, en plein midi, le prince Youriéli, commandant les forces de police, est tué d'un coup de feu. A Helsingfors, en Finlande, le procureur Johansen est tué. A Radom,on tue un colonel d'infanterie. A Czenstokov, un sous-officier de dragons. A Erivan, le chef-adjoint du district. A Odessa, Abraham Slilman tire en plein jour sur le préfet Golovine, qui est grièvement blessé. A Varsovie, une patrouille de police est attaquée à 8 heures du soir. A Moscou, à la fin de janvier, on arrête six étudiants, et l'on découvre chez eux 188 revolvers et des munitions. Attentats encore à Tiflis, à Kichinev, à Vagarshapad, etc., etc. Combien d'autres demeurés inconnus! En dépit de l'interprétation officielle, le coup de canon du Palais d'hiver est-il un mauvais hasard ou un attentat?

Au mois de décembre, un jour que le général Trépov,

alors grand-maître de police à Moscou, accompagnait à la gare le grand-duc Serge, une balle a sifflé à leurs oreilles. On a déclaré qu'elle était destinée à Trépov ; on a su depuis qu'elle visait le grand-duc. Le 4/17 février, au moment où Serge sort de son palais, Jean Kalaiev lance contre sa voiture, à la porte Nicolas du Kremlin, une bombe qui, elle, ne le manque pas. Ses membres disjoints gisent sur le sol; des fragments de son crâne sont projetés sur un toit voisin; une femme ramasse dans son mouchoir et apporte à la grande-duchesse, qui est accourue, des morceaux de cervelle qu'elle vient de retrouver au pied d'un mur; de sa voiture disloquée, il reste les deux roues de devant, que les chevaux afî'olés tirent à travers les rues avec un bruit infernal. La foule se précipite. La foule se signe. Mais cette foule, tremblante et stupide devant le spectacle de cette destruction, de cette neige sanglante, de cette grande-duchesse, belle, aimée pour le bien qu'elle fait, qui, au tonnerre de l'explosion, s'est jetée hors de son palais, à pied, et traîne maintenant ses genoux dans la neige, y plonge ses mains avides pour y découvrir les débris du corps de son mari, cette foule est secouée par l'épouvante qui jaillit de toute œuvre de violence et de sang, glace les pauvres chairs humaines apeurées : elle n'est pas émue dans le fond de son cœur.

C'est peu de dire que Serge n'était point aimé; il était exécré. Personne qui doutât que le jour où les terroristes marqueraient de nouvelles victimes, il dût être parmi celles-là. Dans les heures qui ont suivi, j'ai entendu se manifester du côté conservateur des colères, de la crainte, de l'horreur, de la vengeance : de nulle bouche je n'ai recueilli un mot qui fût de surprise. A quels drames et à quelles comédies, à quelles folies ne doit-on pas s'attendre dans ce pays, à ces heures troubles où ni la puissance ni la volonté ni l'initiative ne sont où elles devraient être, où le gouvernement ne

gouverne pas, où le régime, âpre à se maintenir, soucieux de ne pas trop céder et inquiet de ne pas céder assez, passe l'heure qui vient à défaire ce qu'il a fait dans l'heure achevée, et sur qui l'indifTérence générale voit suspendue la menace perpétuelle du pistolet caché dans une poche ou de la bombe qui s'élabore dans une chambre d'hôtel? Un diplomate, qui se trouvait dans la grande salle du Palais d'hiver, ce jour du 6 janvier où y pénétra une étrange mitraille, me disait :

— Lorsque nous avons entendu se briser les vitres des fenêtres et les pendeloques du lustre, il y a eu soudain un grand silence immobile, car le protocole arrêtait tous les gestes; mais, chez nul de ceux qui étaient là, aucun étonnement. La salle voisine aurait croulé que l'on ne se serait pas davantage étonné ; par les temps qui courent, on s'attend à tout. »

Le grand-duc fut la victime désignée par la Révolution, parce qu'elle voyait en lui, sinon le chef et l'organisateur, du moins le représentant le plus illustre, le plus obstiné, le plus ardent de la politique de violence réactionnaire. Elle lui allribuait à juste titre la disgrâce et la chute du prince Sviatopolk Mirsky, une part de responsabilité dans la journée du 9 janvier, un fanatisme dynastique qui, en toute occasion, avait placé son rigide veto entre l'Empereur et les réformes, un fanatisme religieux qui, accouplé au fanatisme d'un Pobédonostsev, avait créé une inquisition d'orthodoxie et fait ruisseler le sang juif sur Kichinev, Gomel, etc. Il payait encore cette journée du G décembre, où sa main avait couché dans les rues de Moscou les cadavres d'une demi-douzaine d'étudiants et d'étudiantes. Et, si les conservateurs s'indignèrent, aucun du moins ne s'étonna qu'à l'heure où le parti de la mort méditait une nouvelle action, il eût désigné, de son doigt sanglant, cet oncle impitoyable et hautain du souverain russe.

J'ai rapporté ce mot, qui me fut dit le 14/27 janvier : (( Le Comité révolutionnaire a décidé une « exécution » importante ». A quelques jours de là, ayant retrouvé à Pétcrsbourg un personnage qui est à la source des nouvelles et que je connaissais pour son sérieux, je pris, à la suite de cette rencontre, une note que j'avais classée sans m'y attacher beaucoup, mais que, le soir du 4/17 février, j'ai relue avec un certain saisissement. Je la recopie ici dans son texte hâtif et familier :

« Le colonel X... me raconte et m'affirme ceci. Lorsque les délégués des zemstvos se réunirent en novembre, à Pétersbourg, l'un d'eux reçut un jour la visite de trois personnages mystérieux qui n'étaient pas masqués, mais ne se nommèrent point, et lui dirent, sans accompagnement d'Offenbach :

« — C'est nous qui sommes les terroristes. Bien que n'étant pas de votre parti, nous pensons que voire action peut être profitable à la Russie, et nous en attendrons les effets en nous abstenant d'interventions nouvelles. Mais en même temps, nous vous déclarons et nous vous prions de « remettre n au gouvernement que, si votre voix n'est pas entendue, nous reviendrons à nos méthodes, et avec énergie. Cette fois, nous dédaignerons les ministres; nous irons plus haut, aussi haut qu'il le faudra. Le premier désigné est le grand-duc Serge. Ensuite viendront, si l'on ne veut pas comprendre, le grand-duc Vladimir, le grand-duc Alexis, enfin... l'Empereur.

« Ils partirent. Le lendemain, le prince Mirsky était informé de cette démarche. »

Je n'ose rapporter ici tout ce que l'on entendait au lendemain de l'attentat. Un peu de pudeur me retient, car c'est d'un cadavre qu'il était question en somme, mais surtout la crainte de n'être point cru tout à fait. Devant la destruction d'un être qui, quel qu'il ait été, fut de la matière vivante, on hésite à noter l'indifférence, le

sarcasme ou l'allégresse des uns et des autres. Pourtant, chez les hommes de l'opposition aussi bien que chez les conservateurs, voilà bien ce qu'il fut donné au témoin de recueillir à ce moment. Les premiers, sans doute, s'affligeaient de la brutalité sanglante de la mort; les seconds, épouvantés de la reprise de l'action terroriste, s'interrogeaient dans l'angoisse sur les maux prochains qu'elle présageait; mais, si l'acte en soi était considéré dans ces sentiments divers, le fait qu'il se rapportât au grand-duc Serge était regardé comme négligeable.

Mieux encore que des conversations, le langage des journaux témoignera l'état de l'opinion. Langage étrange et significatif, sous un régime où la presse bridée n'est pas toujours punie pour ce qu'elle dit, mais parfois pour ce qu'elle ne dit pas, où les mots qu'elle sous-entend ont souvent plus de valeur que les mois qu'elle imprime, où le seul fait de ne pas s'indigner contre le meurtrier de Serge exprimait, pour les lecteurs et le pouvoir, une opinion très précise. Or, dans toute la presse, la Gazelle de Moscou est le seul journal qui prenne texte de l'attentat pour demander, par des mesures de rigueur exceptionnelles, l'anéantissement définitif de la kramola (esprit révolutionnaire). « La kramola s'est fortifiée et a crû en audace ; par conséquent, les méthodes pour l'anéantir doivent être pratiquées avec une intensité plus grande, avec plus de vigueur, d'étendue, de décision. » Mais le Novoié Vrémia^ le journal conservateur du vieux Souvorine, en un long article, où il déplore, en passant, le deuil impérial, n'a pas un mot pour la mémoire du grand-duc. Puis, ayant condamné le crime, proclamé son horreur pour les méthodes terroristes, il ajoute que ce crime fut l'œuvre de 1' u Organisation de combat», de ce « tribunal mystérieux qui a ses juges et ses procureurs », et qu'il est impossible de toujours éviter les coups d'un pareil tribunal. Il dit encore :

« La vigilance des agents du gouvernement, si parfaite qu'elle soit; est parfois impuissante à sauver un homme; mais cette vi^ilance est cent fois plus eflioace, lorsque la nation elle-même est consciemment intéressée au maintien de l'ordre, lorsque cet ordre lui est aussi cher que lui est cher l'ordre familial, que lui est chère la vie de chacun des membres de la famille. Chez nous, tout est en ruines, tout est dispersé, et l'éducation sociale n'est possible que par l'épanouissement régulier de toutes les classes de la société, par leur union solide, parle sentiment de leur responsabilité réciproque. »

Ce n'est pas la première fois que des vies russes sont fauchées par l'ordre impitoyable de ce « tribunal mystérieux ». mais, notons ceci, c'est la première fois qu'un journal russe ose faire allusion à ce tribunal et à 1' ^ Organisation de combat ».

Les Novosti concluent de l'attentat la nécessité de cimenter « l'union du peuple et du tsar » : c'était, à ce moment, la manière discrète de demander l'établissement d'une Constitution. La Rouss, autre organe libéral, aboutit à la même conclusion, et néglige de réprouver l'attentat. Les .\achi Dni [Nos jours) se bornent à reproduire les dépêches de Moscou, sans y ajouter une phrase de commentaire; et cette abstention, dans un numéro de journal où figure en outre un article sur l'état général des esprits à Pétersbourg, évidemment écrit avant le drame, leur vaut d'être suspendus le lendemain pour trois mois. Les Pélerbourgskia Viédomosti souhaitent que Dieu garde la vie au tsar et lui permette d'accomplir les réformes promises par le rescrit de décembre. Le Slovo réclame, pour répondre à l'attentat, des mesures, non pas « policières », mais « créatrices » : un système de gouvernement solide et fort qui, tenant compte de l'opinion du peuple, ruinerait le mouvement révolutionnaire et enlèverait toute raison d'être à ceux qui y participent.

Voici enfin un irrécusable témoin : le Grajdanine, le véhément journal du prince Mestchersky, qui restera le dernier des zélateurs de l'autocratie, quand l'autocratie n'existera plus, et qui, polémiste vigoureux et passionné, est probablement le seul homme au monde qui ne soit pas encore complètement rallié à l'abolition du servage des paysans. Le 6/19 février, le Grajdanine écrit ;

« Ce qui est encore plus terrible que le crime lui-nif'me, c'est la disposition d'esprit dans laquelle Pétersbour;.' en a reçu la nouvelle. Un de mes amis, me parlant avec horreur de ce crime, m'a conté qu'il se trouvait ce soir-là dans un théâtre, quand la nouvelle lui en est arrivée. Je ne m'arrête même pas à ce fait que le spectacle a continué comme si de rien n'était; mais la nouvelle elle-même y a été accueillie comme un incident du jour, que l'on peut oublier le lendemain. C'est là un symptôme aigu de la maladie mentale qui possède notre société. « J'avais, médisait mon ami, l'impression que je me trouvais dans un milieu où beaucoup craignaient de manifester leur horreur de ce crime, de peur de se tro.iver en contradiction avec l'opinion puhliqu-:. »

Tandis que l'ami du prince faisait au théâtre ces déplorables constatations, une scène publique, stupéfiante et incroyable, se déroulait sur le Nevsky : deux mille étudiants et ouvriers, assemblés devant le palais de ce grandduc qui, six heures plus tôt, était encore vivant, entonnaient furieusement ce vieux chant des hàleurs de la Volga : Po matouchké, Po volgé... qui est devenu un chant révolutionnaire, et la police laissait se dérouler en paix cette extraordinaire manifestation d'un peuple en allégresse parce qu'une bombe venait de projeter à travers la neige du Kremlin les membres de l'oncle de son Empereur! A Moscou, autre manifestation dun ordre différent. Dans une réunion du zemslvo que préside, en l'absence du président, le comte Chérémétiev, celui-ci se dis-

pose à donner lecture d'un projet d'adresse au tsar, à l'occasion du meurtre du grand-duc; on le lui déconseille; l'assemblée se forme en comité secret, discute le projet, le repousse, se borne à une banale adresse de condoléances à la grande-duchesse. Le lendemain même de la mort, la jeune impératrice Alexandra reçoit un télégramme signé des « Dames de Moscou », qui la supplient d'intervenir en faveur des réformes, afin d'arrêter les entreprises de la terreur.

Le gouvernement est altéré de cet état de l'opinion. Mieux que dans bien des manifestations antérieures, en cette conjoncture dramatique s'atteste un trouble social doiit il mesure l'étendue et la profondeur. Ces sanglants débris humains que Ton a rassemblés dans un drap, il n'ose pas les ramener à Saint-Pétersbourg. Contrairement à l'immuable tradition, le grand-duc, oncle de l'Empereur, n'ira pas rejoindre tous les membres de la famille impériale qui dorment à la citadelle Pierre et Paul, depuis que le tsar Pierre fit de Pétersbourg la capitale de l'Empire. Ses obsèques auront lieu à Moscou, parce que l'on redoute à Pétersbourg la voix du peuple. Plus tard seulement, quand le calme sera revenu, dit-on, le corps y sera conduit. On fixe au mois de juin la date de ce retour de cendres : le mois de juin est passé. On tremble même de donner au dernier adieu la pompe convenable. A cet enterrement de Moscou n'assisteront ni les frères de la victime, Vladimir et Alexis, ni son impérial neveu, le souverain qui, dans le manifeste à son peuple, venait d'écrire ; « Nous pleurons en lui l'oncle et l'ami dont toute l'existence, dont tous les actes et toutes les préoccupations furent constamment consacrés à notre service et à celui de la patrie ».

Ainsi fermente l'Empire dans ces moments historiques où s'élabore l'avenir.

iU L'AUBE RUSSE

Par le drame retentissant du Kremlin, se termine, en co mois de février, la série tragique. Toutes ces violences, tous ces attentats, tant de grèves, tant de manifestations de toute nature, et les chemins de fer qui ne circulent plus, et les ateliers en révolte, et les zemstvos et la noblesse, et les sociétés savantes et tous les corps constitués et toutes les corporations, qui se rencontrent unanimes dans la condamnation d'un régime et dans l'affirmation réitérée d'une espérance de liberté, toute cette agitation multiple, permanente, consciente, invincible, tient dans la période qui va du 9/22 janvier au 1"/14 mars. Nous constaterons bientôt que, loin de s'apaiser ensuite, elle s'est fortifiée et décuplée *. Pour l'instant, qu'il suffise de noter la puissance de la poussée nationale en effort unanime contre l'autocratie. Dans cette rumeur grandissante que forme l'appel des ouvriers, des nobles, des hommes de « l'intelligence », il manque encore une voix, celle des paysans. Quand les paysans, qui sont 85 % de la population, ouvriront la bouche, que diront-ils? En leur ignorance, espère le régime autocratique; à leur misère, se fie le parti libéral. Ne souhaitons pas qu'ils parlent trop tôt, car s'ils se déchaînent un jour, quelle digue pourra enrayer leur fureur torrentielle?

Si le pouvoir a des oreilles pour entendre, des yeux pour voir, qu'il écoute donc la voix qui monte des entrailles du peuple, qu'il regarde les gestes implorateurs que lui font les meilleurs d'entre ses sujets. Parmi ceuxci, c'est encore le prince Troubelzkoï qui prononce la parole nécessaire. Au mois de janvier, il avait écrit : « Ce n'est pas une révolte, c'est une révolution ». Bientôt il écrira, dans un article des Rousskia Viédomosli : « Une action immédiate est nécessaire ».

Page 1