‹ La Russie libre- l'Aube RusseChapitre 11 sur 26 · L'UNIVERSITE ÉTUDIANTS ET PROFESSEURS · texte numérisé non relu

L'UNIVERSITE ÉTUDIANTS ET PROFESSEURS

Plus d'universités. — Les manifestations à Pétersbourg et à Moscou. — A bas l'autocratie! .\ bas la guerre! — Le professeur Timiriasev. — Les suites du 9 22. janvier. — La grève. — Les professeurs. — Le Mémoire des Savants. — Le IjiO février : 3.000 étudiants autour du drapeau rouge. — La résolution votée. — Deux professeurs : le pope Gortchakov et le professeur Z. — Les troubles universitaires depuis vingt ans. — L'autonomie. — L'évolution politique des étudiants. — La police à l'Université. — L'affaire Konovalov. — Pour un portrait de Bebel. — Au Conservatoire. — Trop d'étudiants, dit le ministère.

Si la Russie d'aujourd'hui crée des eunuis au gouvernement, la Russie de demain n'est pas pour lui le sujet de grands espoirs. A travers tout l'Empire, professeurs et étudiants sont en insurrection déclarée, et c'est là un spectacle étrange et sans doute nouveau dans l'histoire.

Toute la vie des hautes études est suspendue à Saint- Pétersbourg. Ce n'est pas seulement TUniversité qui est fermée. Elle ne comprend, en effet, que les quatre Facultés : de droit, d'hisloire et philologie, de physique efmathématiques, de langues orientales. A côté d'elle, les Écoles polytechnique, technologique, des mines, des voies de communication, les Instituts des ingénieurs civils, élec-

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trolechnique, historien-philologique, les trois Académies militaires de droit, de médecine, d'état-major, les Instituts féminins de médecine et de pédagogie, toutes les Écoles enfin sont désertées aussi. Même situation à Moscou, Kiev, Kharkhov, Odessa, Varsovie, Tomsk, Kazan, etc.. Tous les étudiants russes, 15.000 dans la capitale, 60 ou 70.000 dans toute la Russie, sont en grève. Bien des fois, depuis vingt-cinq ans, ce pays a eu le spectacle de troubles universitaires; il n'est pas d'occasion de manifester son libéralisme que la jeunesse instruite ait négligée; il n'est pas de répression dont elle n'ait eu sa part; en 1882, à la suite de la furieuse période nihiliste couronnée par le meurtre d'Alexandre II, elle ne fut pas oubliée : l'Université fut rudement châtiée des crimes qu'elle n'avait pas commis, et le nombre de ses élèves fut réduit dans des proportions inouïes. Mais si la Russie a l'expérience de ses colères et de ses tumultes, elle n'a pas encore vu surgir des amphithéâtres une manifestation unanime. Pour la première fois aussi, on peut voir la grande mrjorité des professeurs faire des gestes politiques et s'associer à leurs élèves dans celte croisade singulière qui confond un peu nos entendements d'Occidentaux.

Une succession de manifestations, de plus en plus véhémentes et impérieuses, a conduit à ce divorce total entre le gouvernement et les écoles. Le 28 novembre/11 décembre, ce sont les étudiants de Pétersbourg qui, du canal Catherine, débouchent en trombe sur la perspective Nevsky, inondent jusqu'à la Morskaia,s'éploient à travers la place de Kazan, lieu traditionnel des meetings universitaires, et, drapeaux en tète, chantant, criant, lançant à la foule qui s'est massée des proclamations révolutio'.inaires, jettent au nez de la police ce double cri de ralliement de toutes les forces d'opposition : « A bas l'autocratie! A bas la guerre! « Surgissent les cosaques, les gendarmes, les agents, qui, à coups de pied, de poing,

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do nagaïka, au grand galop des chevaux, les refoulent, les traversent, les dispersent, et leur laissent dans la neige une centaine de blessés.

Deux jours après, nouvelle manifestation devant le Palais de Justice où l'on juge Sasonov. qui tua Plœhwe. De concert, ouvriers et étudiants clanr\ent : « A bas l'autocratie! Acquittez Sasonov, qui tua le tyran ! »

Le lendemain, les jours suivants, Moscou, qui toujours suit de près Pétersbourg, quand elle ne le précède pas, se met en mouvement. Les étudiants fêtent solennellement leur professeur ïimiriasev, maître aimé pour la force de son enseignement et pour l'ardeur de son patriotisme, et qui a publié dans les /iousslna Viédoviosli, quatre jours auparavant, un article véhément et copieux où, faisant le procès de l'organisation policière de l'Université, proclamant la nécessité de secouer la tutelle du fonctionnarisme qui pèse également sur les maîtres et les étudiants, et de conquérir l'indépendance, il ajoutait : « N'est-il pas temps de donner à l'homme russe, avide de liberté, la première et la plus essentielle de toutes les libertés, celle de la pen.sée? Les uns disent qu'il ne faut pas atfranchir les esclaves avant de les avoir éclairés, et les autres ajoutent qu'il ne faut pas les éclairer, parce qu'ils deviendront ensuite insatiables de liberté. Mais il y a un autre dilemme qui s'impose aujourd'hui : ou le progrès par la liberté, ou l'application quand même, avec tous ses dangers pour le pouvoir, de la formule Oderint dum meluaut. »

Sous l'impression de ces vigoureuses paroles, professeur et élèves sont réunis dans la salle de conférences de botanique. On échange des discours. « Il y a quarante ans, dit M. Timiriasev, j'ai été le témoin du premier mouvement d'opinion vers l'indépendance des universités; je vous souhaite d'être à votre tour les témoins, ei, s'il se peut, les artisans d'un nouvel effort vers la liberté. » Ce jour-là, on reste calme. Mais, le 6/10 décembre, les

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étudiants sont dans la rue, mêlés aux ouvriers. Pendant deux jours, ils manifestent. Le grand-duc Serge et le général Trépov répliquent avec entrain : six cadavres d'étudiants et d'étudiantes les payent de leurs soins.

Douze jours après, c'est Kiev, troisième université de l'Empire, qui parle. Qn Congrèsde professeurs de sciences naturelles se sépare, sur l'ordre du curateur, après avoir voté une motion où il dit ; « L'enseignement ne peut être tiré de la situation anormale où il se trouve que par la mise à exécution de toutes les résolutions votées par le Congrès des zemstvos de Saint-Pétersbourg. »

Arrive le 9 janvier. Est tué dans une bagarre ce malheureux Sawinkine, élève de l'Institut Polytechnique, dont les obsèques donnent lieu à la noble manifestation de professeurs et d'étudiants que nous avons notée. L'ébranlement que la répression communique à toutes les parties de la société russe ne s'arrête pas aux portes de l'Université. A son tour, elle se demande par quel mode efficace elle pourra marquer sa réprobation et joindre sa protestation à celles qui surgissent de toutes parts : elle n'en trouve pas d'autre que la grève. Les maîtres d'uncôté, les étudiants de l'autre, proclament à l'envi l'impossibilité pour l'Université de vivre d'une vie normale dans les conjonctures qui agitent l'Empire, et affirment que le progrès des études scientifiques est en raison directe du progrès social. Au lendemain du 9, le gouvernement, par un coup d'autorité, sans consulter le Conseil des professeurs, a fermé l'Université; mais quand il veut la rouvrir, les amphithéâtres sont désertés, et les chaires sont vides. L'exemple donné par la capitale se propage à travers la province. A Batoum, entre autres, les élèves de l'Ecole supérieure lacèrent publiquement le portrait du tsar. A Kazan, la salle du zemstvo est envahie par les étudiants qui vocifèrent. De temps en temps, on appelle la troupe et on les fusille dans les rues.

Le Conseil des professeurs de l'Université de Pétersbourg s'assemble en janvier et décide d'interrompre les cours. Dans une troisième, dans une quatrième réunion, le 40/23 février, le 24 février/9 mars, il maintient et confirme cette décision. Le mois suivant, plusieurs d'entre eux prennent l'initiative d'un congrès général des professeurs d'universités. Les instituteurs primaires, se solidarisant avec eux, élaborent un projet d'association générale des maîtres d'école. Les professeurs de gymnases (études secondaires) se réunissent à leur tour. Vainement Trépov, à la fin de janvier, fait une tentative pour rouvrir les cours supérieurs. Vainement se prodigue le ministère. Vainement l'Empereur en personne distribue les blâmes. C'est la levée unanime des maîtres de l'enseignement contre le régime.

Couronnant l'œuvre protestataire, à la fin de janvier, 16 membres de l'Académie des sciences, 125 professeurs, 201 « privats docents » (agrégés), maîtres et assistants, soit 34-2 maîtres (il y en a au total 5 à 600 à Pétersbourg), signent ce Mémoire des Savants dont nous avons parlé dans un précédent chapitre'. Passant en revue les trois ordres d'enseignement, ils exposent la « triste position du maître primaire », assujetti à des « considérations de police », les «vexations qui entravent laclivité du professeur de l'école secondaire», «les conditions avilissantes dans lesquelles s'exerce celle du maître des écoles supérieures», et en général « l'abaissement du niveau scientifique et moral de la corporation des professeurs », et concluent que « la liberté académique est incompatible avec le régime social russe contemporain ».

Enfin, le 7/20 février, se produit la plus véhémente protestation que les jeunes gens des écoles aient encore fait entendre. Plus de trois mille étudiants, assistés d'un

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