Voir chapitre IX
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certain nombre de professeurs, so réunisseni, avecl'aiitorisalion du général Trépov, dans la grande salle de l'Université. Les étudiantes se sont jointes à eux. L'assemblée est fébrile, et un vent de violence souffle sur ces jeunes têtes. L'un, aux acclamations de ses camarades, fait en termes ardents Tapologie du meurtrier de Serge. Un autre propose que l'on ne se sépare point sans avoir juré solennellement de détruire le régime. Il crie : « Est-il ici un seul d'entre nous qui ne soit prêt à donner sa vie pour supprimer Trépov? « On hurle la Marseillaise, on secoue, dans un furieux emportement, des drapeaux rouges, on vocifère; u Mort aux bourreaux! » On proclame la fraternité des intellectuels et du peuple, on glorifie les victimes du 9 janvier. Un assistant se précipite sur le portrait du tsar, suspendu au fond de la salle, arrache la toile de sou cadre, la lacère à coups de couteau, en jette les morceaux déchiquetés à travers la salle. Les mains se dressent, les bouches se crispent, les cœurs bondissent : « A bas, à bas l'autocratie! Vive la liberté!» Qui n'a pas assisté à ce spectacle n'a jamais mesuré ce qu'il peut y avoir de beauté terrible dans un appel de révolution. Enfin, 43 orateurs ayant été entendus, l'assemblée, sous la présidence du professeur agrégé d'histoire Tarley, vote une longue résolution dont voici le texte exact :
. « L'absolulisrae russe, usé et décrépit, fait chaque jour et à chaque heure de nouveaux pas vers une ruine inévitable. C'est en vain que, voulant se débarrasser du peuple, qui s'est réveillé de son sommeil, ce régime à l'agonie prend des mesures plus folles les unes que les autres, et recourt à des moyens de plus en plus insensés pour diiïérer sa chute.
« Il s'est lancé eu Extrême-Orient dans une criminelle aventure qui coûte au peuple des dizaines de milliers de vies humaines et des millions amassés avec tant de peine.
« Depuis longtemps, l'intelligence consciente de la Russie et la corporation des étudiants ont engagé une lutte opiniâtre pour sauvegarder les droits naturels les plus élémen-
taires, qui trop souvent sombraient, impuissants, devant la violence brutale d'un gouvernement effréné, jusqu'à ce qu'enfin le prolétariat montât à son four sur la scène de l'histoire et portât au tsarisme des coups violents, étant devenu, peu à peu, conscient de lui-même. Les événements sanglants qui se sont produits dernièrement ont montré clairement jusqu'où était capable d'aller ^ab^oIulisme dans la défense île sa misérable et infâme existence. Le prolétariat, agissant avec une solidarité fraternelle et sachant ce qu'il voulait, dans les journées de janvier, a signé l'arrêt de mort de l'absoluiisme et garanti d'une façon indubitable la libéraiion politique imminenle de la Russie.
« Nous qui comp ons dans le parti de l'intelligence consciente de son but, nous saluons cette solidarité de la classe ouvrière, et nous réclamons les mesures suivantes :
« 1" Convocation d'une Assemblée consiituante, fondée sur le principe du suffrage universel égal et secret, accordé aux citoyennes comme aux citoyens; liberté de la parole, liberté de la presse, liberté de fonder des associations, de se mettre en grève, etc. ;
« 2" AmniStif* pour tous ceux qui ont été victimes de leurs convictions politiques et religieuses;
« 3° Droit pour chaque nation de régler sa vie selon son gré. »
La résolution ajoute qu'il y a lieu « d'organiser une milice générale, dans les rangs de laquelle tous les citoyens pourront combattre pour la réalisation de leurs vœux », et elle termine :
(f Reconnaissant l'importance du mondent historique où la Russie, sortant d'une période d'effervescence, entre euvortement en révolution, et où nous ne pouvons tous avoir devant les yeux qu'un seul et même but, quand tous les cœuiV-lic^ent du même désir f. quapd tous les devoirs s'effacent devanirte~*eiii-é€foir du citoyen, nous ne reprenons pas nos études et nous les suspendons jusquau 13 septembre. »
Plus de trois mille voix acclament ce texte révolutionnaire. A la contre-épreuve, une centaine de mains seulement se sont levées.
Des esprits calmes, des publicistes modérés essayent sans succès de faire comprendre aux étudiants l'extravagance de leur conduite. Ehl quoi, disent-ils. ne voyezvous pas que la liberté est fille de la science ; que, de la culture générale, jaillira l'irrésistible besoin d'indépendance; que votre premier devoir à l'égard du peuple est de vous former en vue de son émancipation?... Non, non, répondent-ils. nous protestons de la seule manière qu'il nous soit à cette heure possible de le faire, nous marquons solennellement notre haine du régime, et nous tarissons en même temps la source qui lui fournit ses fonctionnaires!...
C'est trois jours après que le Conseil des professeurs confirmait, pour la troisième fois, ses votes précédents sur la suspension des cours. Le 19 février/4- mars, en réplique à cette décision et à cette assemblée, le général Glasov, ministre de l'Instruction publique, ordonnait la fermeture officielle de l'Université, sans limitation de temps.
Sur la genèse et sur le caractère en partie académique de ces troubles, j'ai fait une enquête minutieuse, dont J'apporte ici le procès-verbal. Je dois les renseignements f|ui vont suivre à un certain nombre de professeurs et tlétudiants. En grande partie cependant, ils émanent de deux maîtres éminents : l'un, le pope Gortchakov, depuis trente-sept ans professeur à l'Université, dont le grand Iront surplombe de petits yeux vifs, dont les longs cheveux caressent les larges épaules, qui a une barbe de patriarche, porte sur sa vaste poitrine, au bout dune chaîne d'or, la croix d'émail bleu de docteur en théologie • 'f, sous le sein droit, la petite croix de docteur en droit, •'U parmi les 9ua<o?3<? yniUe élèves qui reçurent son enseignement, compte des sénateurs, des conseillers d'Empire, lies gouverneurs, toutes sortes de hauts fonctionnaires,
et, en premier lieu, If^ ministre actuel de la Justice, ce qui lui fait dire en riant : « Vous voyez que quand je veux être renseigné, je n'ai que l'embarras du choix. »
L'autre, le professeur Z..., est un maître extrêmement réputé, l'un des esprits les plus purs et les plus savants, mais qui ne veut pas être nommé.
Tous deux sont libéraux. Celui-ci a signé le mémoire des 342. Le pope ne l'a point signé, parce que, bien que « constitutionnaliste », il est d'avis « que la politique est une chose et que l'Université en est une autre ». Mais tous deux regrettent la cessation des études.
— Ce n'est pas le rôle des maîtres, me dit le laïque, de favoriser l'arrêt de la culture générale, et cette grève est inutile, dangereuse même pour nos idées, qu'elle risque de discréditer. Elle finira par exaspérer la « société », c'est-à-dire les familles de nos étudiants: elles en rendront responsables nous d'abord, puis ce programme libéral qui est le nôtre, et au service duquel nous avons bien d'autres moyens de propagande. Le plus efficace d'entre eux n'est-il pas précisément l'enseignement qui. en ouvrant les intelligences à la culture, les forme en même temps au goût de la critique et au sens de la liberté?... Mais, ajoute-il avec mélancolie, voilà bien le caractère de nos Russes! Ils sont indolents, passifs et moutonniers. N'êtes-vous pas frappé de ce fait que, l'autre jour, tandis que trois mille étudiants votent d'enthousiasme, il ne se rencontre que quatre-vingt-trois dissidents? Est-il donc possible que l'opposition modéré^ ne soit pas représentée parmi eux? Et Ton manifeste, et l'on proteste en se mettant en grève! L'abstention de l'acte est pour eux une forme d'expression de l'idée. Ce n'est pas ainsi que l'Europe nous a enseigné à formuler des volontés. »
Ainsi argumentent les libéraux qui blâment la grève. A côté, sont les libéraux qui l'approuvent; enfin, le très
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petit groupe des maîtres conservateurs, qui se tient coi et s'afflige en silence de toutes ces agitations.
La crise universitaire, disent les professeurs, répétant leur mémoire, est inséparable de la crise nationale qui secoue l'État russe. Pourtant, si ce n'est pas d'aujourd'hui que les étudiants s'agitent, il n'y a guère plus de vingt ans que le sens politique de leurs mouvements a commencé d'apparaître.
A ce moment, en 1884, le minisire Délianof, inquiet de constater que si « l'intelligence » était le « nid des idées libérales », l'Université était le « foyer » où elles se réchauffaient et se fortifiaient, prit une grave mesure. Depuis 18G3, l'Université était autonome. Le Conseil des professeurs élisait aux chaires vacantes les maîtres proposés par l'assemblée des professeurs de chacune des quatre facultés, et nommait en outre son recteur et son doyen. Alarmé de cette indépendance, le ministre supprima l'autonomie et remit à la seule administration le soin de pourvoir aux vacances. Dès lors, les hostilités furent déclarées. Les maîtres, jaloux de leurs prérogatives, n'ont pas cessé depuis de réclamer leur autonomie et de conduire contre l'administration une sourde guerre qui, d'abord purement académique, mais nourrie en chemin des idées libérales, est devenue politique. Et, d'autre part, les étudiants, défendant les privilèges de l'Université, commencèrent de tourner contre le gouvernement des manifestations qui, jusqu'à ce jour, étaient restées universitaires.
Ils y étaient poussés par un petit groupe, actif, entreprenant, de jeunes hommes influencés par la propagande des « émigrés de l'étranger », dont les publications les enflammaient, et qui, habile, bien organisé, ne se démasquant pas tout de suite, se renouvelant d'année en année, eut l'adresse de faire servir à ses desseins la masse des étudiants. Il sut entretenir et irriter ses griefs. Il n'eut
pas à lutter grandement. Il trouva, dans cette jeunesse ardente et avide, un terrain éminemnnent favorable à une culture polilique qui appelait la jeune Russie à la liberté, et, les années passant, ce fut bientôt le monde quasi unanime des étudiants qui s'enrôla sous l'étendard libéral. Une fraction, d'année en année plus importante, alla plus loin et, se rattachant aux socialistes-démocrates, prêche l'alliance avec les ouvriers.
Passons sur les troubles périodiques qui, pendant quinze ans, avec plus ou moins de force et de généralité, agitèrent Vassili-Ostrov, et arrivons à 1899. Cette annéelà, à propos d'un incident que l'on eût pu facilement apaiser, le minisire Bogodépof, qui depuis fut tué, et le recteur Serguiévitch adressent aux étudiants une sorte de proclamation comminatoire qui soudain les met debout. Ils s'assemblent dans la grande salle de l'Université, prononcent des discours véhéments, et tout se fût borné là sans doute, si, la réunion terminée, ils ne s'étaient heurtés, devant l'Université, au bord de la Neva, au coin du pont du Palais, à une troupe de cosaques qui les chargèrent et, de leurs dures lanières, se mirent à les terriblement fouetter. La manifestation s'arrêta net, comme ou pense, et l'Université fut néanmoins fermée. Mais les professeurs ayant signé une pétition pour demander sa réouverture, une Commission d'enquête fut nommée par l'Empereur sous la présidence d'un homme d'esprit modéré, le général Vannovski, ancien ministre de la Guerre, et la vie universitaire, peu à peu, rentra dans l'ordre.
Deux ans après, nouvelle effervescence. A la suite des désordres de 1899, le Conseil des professeurs avait proposé, et le général Vannovski, devenu ministre, avait accepté d'autoriser les étudiants des diverses Facultés à se réunir par cours (le « cours » correspond à un trimestre d'études) sous la présidence de l'un d'entre eux qu'ils
éliraient, et à qui fut adjoint, au bout de peu de temps, un professeur désigne par le Conseil de l'Université, qui assistait aux réunions et les surveillait sans y intervenir. L'ensemble des présidents-étudiants, ou slarosti, forma une Commission; l'ensemble des directeurs-professeurs en forma une autre ; et les choses, tant bien que mal, allèrent ainsi pendant quelque temps, jusqu'au jour où, l'élection des stay^osli ayant pris, comme on devait s'y attendre, un sens politique, et les réunions changeant de caractère, il en résulta entre les deux Commiss ons un conflit sur lequel vint se greffer un incident qui éclata à Kharkhov et dans lequel intervinrent les étudiants de Pétersbourg. Voilà de nouveau l'Université en mouvement. Une grève partielle éclate, et les cours, qui continuent malgré tout, sont troublés par ce que l'on appela discrètement « l'obstruction chimique » ; entendez par là qu'en y posant le pied innocemment, on y écrasait de petites boules d'où s'échappaient des liquides malodorants.
Ainsi finit l'essai du général Yannovski, ce qui n'empêche pas le professeur Gorlchakov de dire que si l'on avait maintenu cette organisatien universitaire des étudiants, bien des troubles eussent été évités.
Les professeurs ne protestaient pas seulement contre la suppression de l'autonomie ; ils reprochaient aussi au pouvoir de mésuser de l'omnipotence qu'il s'était attribuée, et de tenir un plus grand compte, dans la nomination des maîtres, de la cote politique que de la cote scientifique. Us écrivent dans leur mémoire que « l'on a instauré dans les écoles supérieures un système qui tend à faire de la science une arme de la politique m, que des maîtres, qui sont « des savants d'une valeur exceptionnelle, ont dû cesser leur activité pour des considérations tout à fait étrangères à la science ». On nomme, entre autres, le célèbre historien Karéiev, révoqué pour ses opinions. Et le pope Gorlchakov me dit :
— La police est maintenant dans l'Université. Faute de candidats complaisants, on est obligé de nommer « en fonctions » des professeurs qui n'ont pas leurs grades de doctorat. Aujourd'hui, je rencontre chez nous des gens dont j'ignore ce qu'ils sont. Et c'est bien amusant, ajoutet-il avec un gros rire dans sa grande barbe, de constater que c'est justement depuis que l'État a la haute main sur les nominations, que les professeurs font de l'opposition politique!
— J'ai vu, moi, sur la table du maître de police Gresser, me dit encore le grand chimiste Mendéléeff, une liste de professeurs et des notes sur chacun d'eux!
Un incident, démesurément enflé par les passions, a signifié aux yeux de l'opinion cette introduction de la police dans l'Université : c'est l'incident Konovalov. M. Konovalov, savant professeur de l'Université et en même temps directeur de l'École des mines, entre en conflit avec les élèves de celte école à propos d'un certain portrait de Bebel. Il avait aperçu ce portrait dans la Bibliothèque des étudiants et les avait invités à le faire disparaître; à quoi les élèves de l'école avaient répliqué que, traditionnellement, ils étaient chez eux dans cette Bibliothèque, et que M. Konovalov n'avait pas le droit d'y pénétrer. Afin de pouvoir poursuivre son cours sans entraves, il a la témérité de chercher à constituer parmi ses élèves un parti clandestin qui s'opposera aux entreprises des turbulents. On découvre son dessein. Les étudiants forment deux camps : les « libres-penseurs " (adversaires de Konovalov) et les *« libres-agissanls », qui se gourment homériquement. Et M. Konovalov est accusé de n'être qu'un méprisable agent de la police, pour laquelle il élabore des listes de suspects ! Ses propres professeurs s'en mêlent : neuf d'entre eux, sur vingt-cinq, se solidarisent avec les opposants et donnent leur démission. L'affaire a fait tant de bruit qu'elle fut soumise à un tribunal arbi-
tral, et M. Konovalov, finalement, dut se retirer et reçut en échange un poste dans les finances.
Voilà, en raccourci, l'histoire des troubles universitaires à Pétersbourg. Dans sa progression générale, elle est celle de toutes les universités russes. D'abord purement académique, puis mi-académique et mi-politique, l'agitation est aujourd'hui entièrement politique. Elle ne cesse pas avec la fermeture des Universités. Les professeurs s'organisent. Du 7 au 11 avril, ils tiennent à Saint- Pétersbourg un Congrès, où ils proclament la nécessité immédiate de constituer un régime social à base démocratique ; ils ajoutent que l'opinion revendique le droit de décider de la conduite des affaires publiques, et que tout le peuple doit être appelé, sans distinction de nationalités, de religions ni de classes, à constituer la représentation nationale.
Il n'est pas jusqu'aux élèves du Conservatoire de musique qui ne se solidarisent avec leurs camarade^> des Universités. Le 10/23 février, ils se réunissent, au nombre de GOO, et, après une discussion de sept heures, 451 voix contre 146 proclament la grève. Comme leur directeur, l'éminent compositeur Rimsky-Korsakov^ n'a pas opposé à leur hardiesse une énergie suffisante, il est révoqué un mois après. Alors, une fureur de bataille enflamme la fugue et le contre-point. Les élèves multiplient leurs manifestations ; on fait donner contre eux la police et les gendarmes; des professeurs du Conservatoire démissionnent; les musiciens de Moscou s'assemblent et protestent contre la révocation de Rimsky-Korsakov; trois cents élèves du Conservatoire donnent leur démission à leur tour; tous les professeurs de musique, tous les compositeurs qui font partie de la Société impériale de musique l'abandonnent et projettent de fonder une nouvelle école musicale libre; et la
Société, décapitée, est obligée de contremander ses concerts.
Le ministère de l'Instruction publique, sous le débordement qui le submerge, se consulte et ne trouve rien à se répondre. Dans une entrevue que j'eus avec M. le directeur Tikhomirov, alter ego du ministre le général Glasov, et qui avait bien voulu préparer à mon intention, au nom de celui-ci, un rapport sur la situation universitaire, j'entendis cette phrase, qui était la première de son exposé : « Le défaut principal de nos Universités, c'est le trop grand nombre d'auditeurs qui s'y pressent. » Qu'on lui parle des étudiants ou des ouvriers, la réponse du gouvernement est identique : la masse des étudiants, comme celle des ouvriers, est heureuse, satisfaite et pacifique; mais, parmi eux, se sont glissés des agents de perturbation qui exercent sur les autres leur funeste influence. « Telle est, selon M. Tikhomirov, représentant du ministre, l'unique explication de la situation inouïe, dégradante pour l'honneur de la Russie, où se trouvent maintenant les Universités. » Quant aux professeurs, ils ne sont que des intellectuels en démence et des facteurs de démoralisation.
Au moment oîi paraît ce livre, après cinq mois passés, les Universités russes sont toujours désertes. En dépit des sentences du ministère, leur situation w inouïe, dégradante » ne s'est pas modifiée, et ne semble pas trop peser aux étudiants non plus qu'aux maîtres.
Parodie de justice. — Les carriéristes. — Un prudent, M. Karabtcheski. — Le code et les réfonues de 1864. — Les déformations de la loi. — Justice administrative. — Mouraviev, — L'anniversaire. — Le 21 novembre 1904. — Le 10 janvier 191)5. — Le barreau en grève. — Contre le Conseil de l'Ordre. — Les juiis au barreau. — Un ardent: Al. Winaver. — La cmcentratioa contre la bureauciatie. — Le Congrès du 28 mars. — Trt-pov au téléphone. — Défense de dîner. — Un questionnaire sans réponse.
Les avocats aussi se sont mis en mouvement. J'en ai consulté un certain nombre. L'un me dit :
— La justice de ces vingt dernières années n'a été qu'une parodie de justice.
Un autre :
— Nous avions un monument judiciaire admirable ; notre code de procédure criminelle et civile, promulgué en 1864 par le tsar Alexandre II, une grande œuvre de loyauté, de justice et de vérité, qui a concilié les règles françaises et anglaises de la procédure, nous a valu une génération splendide déjuges — pièce unique dans notre déplorable machine administrative. Or, depuis vingt ans, on nous l'a déformée et faussée, et, en place de juges,
nous n'avons plus quo des « carriéristes » (nous disons (( arrivistes » à Paris).
Comme ce code de procédure de 1864, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, a été l'occasion des troubles qui agitent le barreau, j'ai demandé à un avocat éminent, M. Ivarabtcheski, membre du Conseil de l'Ordre, de bien vouloir m'indiquer le sens de la réforme qu'il réalisa en 1864 dans l'organisme judiciaire.
— C'est bien simple, me dit M. Karabtcheski en secouant la crinière grisonnante de sa belle tète d'imperator. Avant 1864, il n'y avait chez nous pas même l'apparence de la justice. Tout se passait à huis clos; le tribunal n'entendait pas de témoins, jugeait, sur une enquête menée secrètement, selon son humeur ou ses passions, et il n'existait même pas d'avocats professionnels. Le Code de 1864 et la série des oukases qui se sont succédé de 1862 à 1865 nous ont donné la justice. Ce code a édicté la publicité des audiences, l'audition des témoins, les débats contradictoires, il a créé le jury et les avocats, dont l'ordre est constitué sur le modèle de l'ordre français. La justice criminelle a été attribuée au jury, l'instruction judiciaire enlevée à la police, et conûée à des juges spéciaux. Chaque groupe de districts a eu son tribunal d'arrondissement. Les « palais de justice » ont été institués pour juger les appels. Le Sénat, pourvu de la faculté de revision et de cassation, forma le sommet de l'édifice judiciaire. A sa base, était le juge de paix, élu par les possesseurs de la terre, investi d'une compétence plus étendue qu'en France, ayant sous sa loi les affaires civiles n'excédant pas 500 roubles, les alTaires correctionnelles ne comportant pas une amende de plus de 300 roubles ou un emprisonnement de plus d'un an, et érigé en juge de conciliation et de simple police; tout appel de ses sentences relevait de l'assemblée des juges de paix de l'arrondissement, au-dessus de laquelle était le seul Sénat.
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Enfin, les châtiments corporels, abolis dans l'armée et dans les tribunaux impériaux, ne restaient en vigueur, — et c'était encore trop — que dans les tribunaux de paysans. Telle fut, dans ses grandes lignes, l'œuvre judiciaire des « années 60 ».
— Et de quoi vous plaignez-vous?
— Cette Constitution judiciaire, on nous l'a abîmée. On y a d'abord introduit, contre la loi, des pratiques de huisclos; puis, comme on a trouvé que le jury était trop enclin aux acquittements, on l'a dépossédé de certaines catégories d'affaires. (M. Karabtcheski me raconte en riant que, par exemple, il n'y a jamais, devant le jury, de condamnation pour bigamie.) On lui a enlevé notammentlaconnaissance de toutes les affaires où des fonctionnaires étaient impliqués, de toutes celles où l'intérêt de l'Etat était en jeu. Et à présent il n'a plus guère à se mettre sous la dent que de la canaille, ce qui a fait dire à l'un de nos orateurs : « Notre belle Constitution judiciaire de 64, on n'en fait plus maintenant l'honneur qu'aux assassins, aux escrocs, aux voleurs et aux incendiaires! » Les causes politiques devaient être jugées, soit par le Sénat, soit par les Cours d'appel, suivant les circonstances : une loi de 1881 a donné au ministre de l'Intérieur la faculté de les déférer, de sa seule initiative, à des cours martiales'. Enfin, comme ce n'était pas suffisant, la pression gouvernementale s'est exercée sur les juges, d-ins toutes les affaires un peu importantes, avec une exigence inouïe, et nous avons connu un ministre qui s'est distingué
1. Extrait d'un rapport du Comité des minisires, adressé à l'Empereur, en date du 11/24 janvier 1903 : « On a créé une forme spéciale d'enquête pour les crimes politiques, qui néglige l'observation des règlements généraux sur les enquêtes, lesquelles doivent être faites en coUaboralion avec le parquet, et qui prive par conséquent les personnes accusées de crimes politiques de la garantie essentielle d'un examen sérieux de leur cause et du degré de leur culpabilité. »
dans cet exercice : c'est M. Mouraviev, dont la fantaisie, durant toute son administration, a été en Russie la loi inviolée. On peut dire en vérité qu'il n'y a en Russie que les petites affaires civiles, je veux dire celles qui ne mettent en présence que des particuliers sans lustre, qui soient équitablement jugées. Nos juges, quoique peu payés, sont laborieux et honnêtes, et je puis dire que, dans ces sortes d'affaires, je n'ai pas, en vingt-cinq ans, été témoin d'un seul scandale. Quelle merveille I... Eh bien, nous demandons qu'on en finisse avec tous ces abus, et nous voulons le retour au code de 64, appliqué dans son esprit et dans sa lettre, et enrichi de réformes nouvelles : rinstruclion contradictoire, la loi de sursis, la suppression du résumé du Président — comme en France.
— Comment s'y est-on pris pour déformer ce code?
— Ce sont des textes illégaux qui ont travesti ce texte légal. Le ministre, selon son caprice, rédige un projet de loi, le fait signer par l'Empereur et en ordonne l'application, cela contre toute légalité, puisque nos lois, pour acquérir leur force, doivent passer par le Conseil de l'Empire. »
Ces prémisses exposées, voici comment se gonfla la vague.
Jusqu'au dernier mois de novembre, les avocats ne s'étaient jamais occupés de politique. Sans doute la plupart d'entre eux étaient libéraux ; mais, jaloux de leur indépendance et respectueux de leurs statuts, la majorité d'entre eux professaient que, libres individuellement, éloignés par tradition des fonctions officielles, ils ne devaient pas mêler leur corporation aux querelles publiques, et c'était notamment la très ferme opinion des membres du Conseil de l'Ordre. Cependant la guerre, l'avènement du prince Sviatopolk Mirsky, le Congrès des
zemstvos, la fi^.vre qui gagna la nation, avaient déterminé dans le barreau quelque fermentation, et, lorsque l'on décida de célébrer dans tout l'Empire le 40° anniversaire de la promulgation du code de procédure, il fut évident que ce serait Toccasion d'une vaste manifestation politique.
Cinquante-quatre banquets ou réunions d'avocats eurent lieu, le 20 novembre 1904, dans tous les centres un peu importants, et cbacun d'eux se termina par le vote d'une motion oîi il était dit essentiellement que l'accession du peuple à la confection des lois et au contrôle de l'administration était seule capable de restaurer la justice bafouée. A Pétersbourg notamment, la manifestation, un moment ridicule, fut imposante et confondit le maladroit qui la voulut contrarier.
Le 21 novembre, six cents avocats, stagiaires et assermentés, jeunes et vieux, maîtres illustres et débutants ignorés, se présentent au Palais de Justice pour y tenir séance dans la salle qui est réservée à leurs réunions ordinaires, ils trouvent porte close, et un écriteau, apposé par l'ordre du procureur de la Cour d'appel, leur apprend que la réunion est interdite. Les voilà à la rue. Mais l'un d'eux, qui est membre de la douma (Conseil municipal), leur propose de s'y transporter, et tous se mettent à déambuler à travers la ville, à l'étonnement des passants qui, bientôt renseignés, les escortent et les acclament, sous l'œil des gorodovoï^ qui n'osent disperser cette troupe où figurent des hommes célèbres.
A la douma, on délibère sous la présidence de l'avocat Ivorsakov. Le Président du Conseil de l'Ordre, M. Toarchaninov, qui avait accompagné ses confrères, s'est retiré afin de ne pas sanctionner par sa présence otficielle une assemblée irrégulière. On ne s'arrête pas à cet incident. Par acclamation, assermentés et stagiaires votent une adresse au prince Sviatopolk Mirsky, où ils demandest l'application des lois dans le sens le plus large et
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déclarent, selon la formule devenue sacramentelle, que rinstitution dnn régime véritablement légal, qui garantira l'indépendance des juges, est indispensable au fonctionnement normal de la justice. Le Conseil de l'Ordre de Moscou, en majorité pins avancé que celui de Pétersbourg, envoie sur ces entrefaites une délégation, qui, le lendemain, se joint à celui-ci, et les deux présidents, MM. Tourchaninov et Neviendonerky, se présentent au ministère. Ils sont reçus par le prince Mirsky, lequel, ayant lu la motion, refuse d'en faire état, en raison de son caractère politique.
Ces premiers moutonnements présagent la tempête du barreau. Six semaines se passent dans un état de fièvre interne. Survient la grève générale; éclate le drame du 9/22 janvier. Incontinent, les avocats se réunissent de nouveau. Le 40 janvier, 325 d'entre eux se trouvent assemblés au Palais, et, sous la présidence de M.Winaver, l'un des avocats les plus intelligents, les plus hardis du jeune barreau, commentent les événements présents, s'ajournent au soir même, à huit heures et demie, et, ce soir-là, discutent véhémentement jusqu'à trois heures du matin. En fait, leur assemblée fut permanente toute la semaine. Chaque jour, ils se réunissent à plusieurs centaines au Palais, nomment un président, avisent à sauver la patrie dans le plus bref délai. Ils sont unanimes : premièrement, pour affirmer que toutes les forces actives de la société doivent manifester leur sympathie pour le soulèvement des ouvriers et pour ceux qui tombent victimes de leur foi héroïque; deuxièmement, pour désigner une commission (MM. Tourchaninov, Potiérine, Zaroudni, Passover, Winaver, etc.), chargée de mener une enquête approfondie sur les événements des 9, 10 et il janvier; troisièmement, pour ouvrir une collecte en faveur des victimes; quatrièmement enfin, pour voter une grève d'un nouveau genre, celle du barreau.
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Cette grève dura une semaine.
— Grève assez problématique, me dit M. Karabtcheski, car elle n'aurait eu de sens que si elle eût pu arrêter toutes les affaires. Une pareille entreprise serait possible chez vous, si les avoués voulaient s'y prêter. Ici, nous n'avons pas d'avoués. L'abstention des avocats ne suspendait aucun jugement et n'avait d'autre résultat que de priver de défense les accusés.
— Sans doute, me dit M. Winaver, mais il s'agissait surtout de faire une manifestation collective, el, en fait, le mot de grève est impropre. Notre action s'est bornée à ceci : au début de chaque affaire, l'avocat se levait, décla^ rait que, vu la situation de l'Etat, il ne se sentait pas la liberté nécessaire pour plaider, et demandait la remise- Or, les présidents des différents tribunaux, même à la Cour de cassation, avisés préalablement, ont en général accueilli notre délégation avec sympathie. A plusieurs reprises, le jury a fait cause commune avec nous, et, dans la plupart des cas, les affaires ont été remises. C'est le but que nous nous proposions. L'impression a été considérable au barreau et dans le public. Le Conseil de l'Ordre a été seul à nous faire grise mine, parce que ses membres, toujours timorés, craignaient de se compromettre. >>
Cependant toutes ces réunions étaient illégales. Aux termes des statuts de l'Ordre, sont seules autorisées les assemblées des assermentés convoquées régulièrement par le Conseil, sans participation des stagiaires. Le dimanche 16/29 janvier, une de ces assemblées statutaires se réunit. Elle a été décidée cette fois par le Conseil, à la requête motivée du nombre d'avocats réglementaire. On discute. Cent trente-deux assermentés contre vingtneuf se prononcent pour la nécessité d'un changement de régime, et disent : « La Russie n'aura de bonne justice que dans la liberté. » Ainsi se trouvent confirmées avec
éclat, et dans les formes rigoureusement statutaires, les décisions antérieures.
Parmi les 29, figuraient la plupart des membres du Conseil. Phis âgés, mieux nantis, en majorité libéraux d'opinion, ils sont enclins à des façons plus mesurées de dire les choses, et, songeant à Trépov depuis peu installé au gouvernement général de Pétersbourg. ils redoutaient au fond un retour d'autorité qui eût brusquement dispersé les privilèges du barreau. Inquiets, ils rédigent une circulaire aux avocats et blâment les réunions tenues irrégulièrement jusqu'à ce jour : du coup, le barreau se fâche. Le 30 janvier/12 février, a lieu l'assemblée générale ordinaire, sous la présidence de M. Zaroudni. Avant que l'on aborde l'ordre du jour, une motion préjudicielle est déposée touchant cette intempestive circulaire. Toute la journée, de une heure à sept heures, se passe à la discuter, et finalement l'opinion de l'assemblée se résume en ces quatre points : la circulaire est retirée — un regret général est exprimé par le barreau — un blâme est voté au Conseil — le Conseil a cessé d'être en communauté d'idées avec le barreau.
Etait-ce la démission du Conseil?
— Pas du tout, me dit un de ses membres, nous n'avons pas démissionné. Mais les élections régulières et annuelles devant avoir lieu plus tard, nous les avons seulement avancées.
— Si, si, me dit un autre, qui n'en est pas, ils ont démissionné, et ils ont seulement assuré l'expédition des affaires courantes pendant le temps nécessaire aux convocations.
Querelle intestine. Querelle de pure forme, dispute entre les ardents et les craintifs, et qui est peu de chose au regard du problème politique posé aux différents barreaux russes. La grande majorité des avocats, b'ils diffèrent d'opinion sur les modes d'expression, se retrou-
LA JISTICE 241
vent d'accord sur le fond même du [irogramme libéral. Témoin l'un des plus considérables d'entre eux, celui que j'ai cité parmi ceux avec qui je me suis entretenu, M. Karabtcheski, de qui le libéralisme est notoire, et qui pourtant, dans toutes ces manifestations, fut de la minorité résistante.
S'ils sont libéraux, ce n'est pas, ainsi qu'on le répète, parce qu'ils sont juifs. « Il y a quatre-vingt pour cent de juifs au barreau ». affirment volontiers les conservateurs. La vérité stricte est que la proportion des israélites parmi les assermentés est de dix pour cent. Mais ils ont conscience d'être aptes à rendre à leur patrie de sérieux services, et ils sont unanimes à déclarer que le mécanisme de la justice a été faussé par le régime bureaucratique.
— Les avocats, me disait encore M. Karabtcheski, sont instruits et honnêtes. Ils connaissent la vie russe. Je vois tous les jours vingt-cinq clients, dont la plupart sont des malheureux que la vie a traqués. Par profession, nous approchons bien des misères et nous voyons fonctionner de près la machine sociale. Comment soutenir que notre opinion soit négligeable?... La Russie est-elle mûre pour un régime représentatif? Je pense sérieusement qu'elle l'est. Je crois que l'on trouverait partout des éléments suftisants pour lui assurer la vie. Je reconnais cependant que c'est une question. Le Russe est indolent et changeant. Toute la vie russe, à l'examiner de près, est un paradoxe permanent. Le Russe va suer au bain de vapeur, et, tout de suite après, se roule dans la neige glacée : et c'est à peu près la parabole de son àme... Pour l'instant, ne parlons donc ijue d'assemblée consultative, mais populaire : le reste viendra plus tard. N'oublions pas noire triste guerre ; pensons à ce mort qui est dans la maison... »
M. Winaver, que je vous ai nommé aussi, est un esprit subtil et audacieux, et il a plus d'optimisme que son con-
â4« LArSE RFSSE
frère. Mais il se reBoontre are^c Ini ssr la crttfM de Fàme msse. Il me dit en riant :
— Nons somme? aroonreni dn désardre, H r«rire. la métbode, sont les choses qui nous sont le plus étrasgères. ToDà JQ^emeat ]M«rqp«i fai teraacntîe^ oe svsftème ontrander d'admiiiî^ratîefB cefitralisalrioe et artiribâre^ corresf^ond si peu à la rie msse. Elle ne âare ^ae parce qu'elle existe, et par l'effet de »«lre willaaoe Batnrelle... t
n ajoute :
— Cette attitude des avocats rasses a fait «■£ certaine impression dans les barresm ««irtpè^B. «L, 4e France, de Belgique, j'ai r©çu des lettres où se tradaisù^l des sympaîiùes effectires. On ne s'eipIifM pe hiem en genéraL les raisons qni nous ont fait i««taûr le aMorement ounier. CTest qu'en Rnsâe, «h les dasses soat si délimitées, elles se trourent es loême temf&, par la force des choses, plus rapja>od>ées q»t BaOe part ailleurs. Elles son&ent des mêmes maux: la même pierre écrase toutes les poitrines: l'adreisaîre in^iacafcfe qse c^cua rencontre à chaque raîanie, c^est h bmeaBoatie, et toutes se trourent unies dans une lutte frat«ae&e. C^i pourquoi tous les voyez acto^leB^ rawftcéar panr une communauté d'action qai swxA fMmiènqmt éae une société bourgeoise comme la rôtre, où les ialê^ts qui s'agitent sont essenîiellemenî des intér^s et «Jasse. >
Un cx)nfrère de M. Winarer me diait la laêaie daose sous une autre forme :
— Nous sommes tons libéraux à celte heure . Les réactionnaires ne se montreront que plus tard, quand nous commencerons à agir! »
Cette agitation de jfanrier ae fnt ^'aa prêtaée. La
ma: ■ ^ en marche, ne deraîtplas s'arrê-
ter. ^ . -1 . - : . . - - ::. 'àTS. une vingtaine d'aroote, repr^
sentant les barreaux de Pétersbourg, Moscou, Odessa, Saratov. Kazan, Voronèje, etc.. réunis à Pétersbourg, décidaient de convoquer à bref délai une assemblée générale de tous les barreaux de l'Empire, et convenaient de ne pas attendre passivement les décisions de la commission Bouliguine. A cette commission non encore constituée, ils étaient résolus à demander, d'abord, de borner son programme à la convocation d'une Constituante, puis d'admettre à participer à ses travaux des représentants librement élus. Ils se proposaient en outre de déclarer qu'ils n'apporteraient leur concours au gouvernement que si, par des actes, il savait attester la sincérité de ses intentions, et si. en gage de sa bonne volonté, il proclamait sans tarder les libertés de presse, de parole et de conscience, et une amnistie générale pour tous les délits politiques, car ce serait, me disait l'un d'eux. « une comédie d'ouvrir une période électorale où personne n'aurait le droit de remuer les lèvres ».
Ce Congrès se tient à Pétersbourg le 28 mars 10 avril. Il est sérieux, audacieux et mouvementé. 180 délégués, représentant toutes les parties de l'Empire, se trouvent assemblés dans la salle de la Société économique, dont les portes sont gardées par la cavalerie. Dès le début de la séance, le président, redoutant à juste titre l'intervention de la police, propose de voter immédiatement, sans discussion, les motions d'ordre général, sur lesquelles le Congrès est d'accord en principe, afin que, s'il est dissous, il puisse du moins se clore sur une œuvre accomplie. Aussitôt, dans le tumulte des clameurs révolutionnaires, on décide : de constituer une association professionnelle et politique destinée à la propagande; de poursuivre dans tout le pays une agitation permanente en faveur de la liberté et de la Constitution; de proclamer la solidarité des barreaux libéraux avec tous les partis d'opposition, les révolutionnaires compris. On décide plus
enoore : l'enlento avec toutes les associations et fédérations de même but, de manière à centraliser tous les efTorts d'opposition et à dresser, en face du pouvoir autocratique, les forces unifiées de la nation en volonté d'affranchissement. Un Polonais, un Tatare, un Géorgien, demandent l'abolition des lois restrictives des droits des nationalités et le libre emploi des langues nationales. Enfin, on confie à une commission le soin d'étudier pour la Russie l'établissement d'un système fédéral qui, tout en maintenant l'intégrité de l'Empire, assurerait à chacune des nationalités l'exercice de ses droits, de sa langue, le respect de ses coutumes.
Cependant la police s'agitait. La réunion n'avait pas été autorisée, et l'on avait vu apparaîlre un commissaire qui, par ordre supérieur, avait signifié au Congrès de se dissoudre immédiatement. On lui avait ri au nez, et le président, pour toute réponse, avait déclaré que la séance continuait. Bientôt le même commissaire, qui est allé faire son rapport, revient, insiste, invoque le nom du gouverneur Trépov, menace d'employer la force. « Tuez-nous donc tout de suite! )^ crie l'assemblée goguenarde. Et maintenant, c'est Trépov lui-même qui intervient. Suspendu au téléphone, il somme le propriétaire de la salle de disperser le Congrès; mais le Congrès, impassible, poursuit sa délibération dans une furie d'enthousiasme; il a annoncé qu'il se séparerait à cinq heures; à cinq heures, le Président lève la séance. La police se vengea de sa résistance en empêchant les congressistes de dîner ensemble le soir; par téléphone, tous les restaurateurs de Pétfrsbourg reçurent l'ordre de ne point leur dresser de tables!...
J'aurais souhaité, ayant entendu le réquisitoire des hommes de justice contre la justice russe, de connaître le plaidoyer du gouvernement. Dans ce dessein, jai
demandé une audience à Son Excellence M. Serge Serguévitch Manoukhine, qui venait de remplacer à la Chancellerie M. Mouraviev. M. Manoukhine, membre du Sénat et conseiller privé, avait fait toute sa carrière au ministère de la Justice, où il fut l'adjoint de son sévère prédécesseur. C'est un fonctionnaire sans éclat, modéré et sage, de qui l'on ne doit attendre ni de grands scandales ni de grandes réformes. Avec beaucoup de bonne grâce, le ministre me fit répondre par un de ses collaborateurs, d'abord qu'il était fort occupé, puis qu'il avait quelque défiance pour le mode oral d'exprimer son opinion; il ajoutait que, si je lui remettais un questionnaire, il y répondrait certainement par écrit.
Je rédigeai aussitôt le questionnaire que voici :
« Dans leurs réunions, leurs discours et li^urs ordres du jour, les avocats ont articulé un certain nombre de faits sur lesquels ils prétendaient fonder leur a^'ilation politique. Certains ont afiii iné notamment que le code de procédure de 1864, oeuvre admirable, disent-ils, a subi des déformations successives et arbitraires, et qu'il en résulte que la justice administrative en liussie, depuis vingt ans, serait une «parodie de justice ». Telle est du moins leur ttièse.
Ceci dit :
I. — Quelle importance convient-il d'aitribuer en général aux protestations des avocats? Quelles conséquences peuvent-elles entraîner pour eux, si elles viennent à se renouveler? Est. il admissible qu'ils se mettent en ;.;rève, au risque de compromelt:e les intérêts de leurs clients?
IL — Si ces manifestations se reproduisaient, le gouvernement ne seiail-il pas amené à envisa;,'er la suppression de l'Ordre, comme .M. .Mouraviev y songea quelquefois? Ou quel autre mode de répression songerait-il à adopter?
in. — Est-il vrai :
— Que le liuis-i los soit deveuu d'une pratique courante dans les tribunaux, contrairement à l'esprit du code de 1864?
— Que le jury ait été successivement dépossédé d'un certain nonibre d'affaires où il était compétent, notamment
de toutes celles où sont impliqués des fonctionnaires, ou débattus des intérêts qui touchent à l'Etal?
— Que l'influence du pouvoir s'exerce d'une façon permanente sur les juges dans toutes les affaires un peu importantes?
— Accessoirement, ne peut-on pas soutenir que, dans certaines circonstances données, la raison d'État autorise un gouvernement à surveiller et à guider radministratioa de lajustice?
IV. — N'est-il pas de l'inlér^'t d'une bonne justice d'augmenter au contraire la compétence du jury et de faire en sorte que les affaires soient jugées au grand jour et en public, sauf les cas exceptionnels où les bonnes moeurs sont en cause?
V. — Est-il conforme à l'esprit du code de 1864 que le ministre ait le pouvoir discrétionnaire d'enlever les attentats politiques aux tribunaux naturels pour les déférer à des cours spéciales? (Loi de 1881 .)
VI. — Entre-t-il dans les projets de S. Exe. le ministre de la Justice de revenir purement et simplement à l'esprit et à la lettre du code de 1864, en supprimant et abrogeant les lois ou dispositions qui l'ont ultérieurement modifié?
VIL — Le ministre ne pense-t-il pas à y faire entrer des dispositions qui ont déjà pénétré un certain nombre de législations étrangères, et dont le but a été soit d'augmenter les garanties dues aux accusés, soit d'introduire la pitié dans la justice — telles que :
— L'instruction contradictoire.
— La loi de sursis et la loi de pardon.
— La suppresson du résumé du président. Si Son Excellence n'a pas ces intentions, veut-elle bien en donner les raisons?
Ce questionnaire eut la mauvaise chance de ne point retenir l'attention du ministre. A deux rappels respectueux que je me permis, je ne reçus que des réponses dilatoires. En le publiant ici, nous donnons à ce chapitre sur l'administration de la justice son complément nécessaire.
La grève se propage. — Son caractère politique. — Le Comité des ministres académise. — La Commission Kokovtsev. — La Commission Chidlovsl^i. — L'indifférence de l'Etat. — Les ouvriers chez M. ChidlovsRi. — A la Maison du Peuple. — Les garanties vainement exigées chez le préfet. — Avortement de la Commission Ghidlovski. — Les patrons collaborateurs des ouvriers. — Leurs réquisitoires : la pluie de Mémoires. — Chez le ministre des Finances. — Ce que disent les patrons. — Le gouvernemeut contre eux. — Confiance dans la liberté. — La loi consentie par le peuple. — La prospérité par la liberté.
Toute cette rumeur, toutes ces manifestations de « Tintelligence » et du parti libéral, si expressives qu'elles fussent dans leur esprit et dans leur forme, si gênantes pour le gouvernement, l'inquiétaient moins cependant que la situation ouvrière. C'est assurément une chose grave pour un pouvoir autocratique, qui ne repose que sur l'acceptation de son droit par tous, de voir se dresser contre lui, sans réserve ni contrepoids, toutes les forces intelligentes d'un pays. Mais tant que les orateurs discourent et que les palabres se prolongent, il peut écouter, se recueillir et aviser. Les ouvriers ne discourent pas : ils quittent l'atelier, répandent leur flot à travers les
villes, déploient des drapeaux, crient, incendient, saccagent; ils offrent leurs poitrines; c'est leur sang qui coule, mais l'histoire enseigne que le sang du peuple versé dans les guerres civiles est moins dommageable au ])euple qui le donne qu'au régime qui le prend.
Au reste, il n'est pas possible, le gouvernement le comprend, que l'agitation ouvrière se poursuive longtemps encore sans péril, non seulement pour la sécurité de la vie publique, mais pour les intérêts primordiaux de la Russie. A la suite du 9/22 janvier, la grève, nous l'avons vu, est partout. Elle se développe du nord au midi, de l'est à l'ouest, et il est exact de dire qu'il n'est pas un centre industriel, dans tout l'Empire, qu'elle ne dévaste. Elle s'installe, s'étale, se fait permanente. Quand elle s'arrête et qu'on la croit domptée, ce n'est qu'une halte et une reprise d'haleine. Elle a ce caractère général et de plus en plus inquiétant, que, s'enveloppimt de prétextes économiques et professionnels, nulle part cependant elle ne dissimule sa cause réelle. Elle n'est même pas une grève sociale, mais partout, uniquement et strictement, politique. Dans son ensemble aussi, du moins à en croire ceux qui parlent en son nom, elle est même antidynastique.
Les ministres et les gens en place affirment, ainsi que je l'ai recueilli de la bouche du ministre des Finances, M. Kokovtsev et du ministre des Voies de communication, le prince Khilkhov, que l'immense majorité des ouvriers sont pacifiques, qu'ils n'ont aucune idée des réformes politiques et se laissent seulement entraîner par les harangues des meneurs et par « une poignée d'agitateurs qui excitent leurs appétits ». Ceci est vrai en partie. L'ouvrier, qui n'est qu'un paysan ayant passé sans transition du village à l'usine, n'a de formation ni politique, ni sociale, ni intellectuelle. Mais l'usine, plus que le village, lui donne l'expérience des conditions de la vie.
la confiance dans l'irrésistible force du groupement et de la coalition ; les métiers qu'il exerce, la vie du faubourg, l'atmosphère des villes, la lecture des journaux, les conversations, développent et aiguisent son intelligence, que la morne existence des champs eût endormie et rélrécie. Il est malheureux; il ne voit auprès de lui aucune affection tulélaire, aucun secours moral ou effectif; et lorsque des hommes plus cultivés viennent vers lui, l'obligent à réfléchir sur sa misère et sur ses causes, lui montrent que le salut est en lui, s'il sait vouloir, que le patron chômera, s'il lui plaît qu'il chôme, que la bureaucratie sera ébranlée, si tous les patrons chôment à la fois, qu'il dépend de lui d'exprimer ses griefs et d'exiger son bienêtre, comment de telles voix ne seraient-elles pas entendues dans un tel milieu? Qu'importent ensuite les formules dont se pare la phraséologie des discoureurs? Qu'importe le texte des pétitions qu'ils lui donnent à signer? Et qu'importe enfin qu'il ignore le sens exact des mots de réformes et de Constitution, si on l'a persuadé que la Constitution est le remède nécessaire à ses maux? Comment ne se livrerait-il pas, puisque cet homme qui l'entretient, s'il est le premier qui lui parle des choses publiques, est aussi le premier qui se soit apitoyé sur sa misère?
Par l'exemple des grèves générales de Saint-Pétersbourg, de Varsovie, de Lodz, des grèves qui éclatent dans cent autres villes, il est avéré que les ouvriers, conscients ou non, se sont levés pour une identique revendication politique; par la persistance et la permanence de leur protestation, il est certain que cette agitation n'est pas occasionnelle; et les hommes du gouvernement s'exposeraient sans doute à de graves surprises, si, de cette inconscience générale qu'ils supposent aux ouvriers, ils induisaient que l'usure du temps finira par les apaiser. Lorsque les ouvriers des établissements Poutilov ont
choisi les délégués parmi lesquels seront élus les membres de la commission Chidlovski. ces délégués déclarent ouvertement que tout cet appareil de commissions n"est rien, qu'il faudra continuer ou reprendre la grève, que, leur donnàt-on la journée de huit heures et le reste, on la reprendra encore, car ce qu'ils exigent, ce sont essentiellement et avant toute chose leurs droits politiques.
D'ailleurs, en dépit de son masque officiel, le gouvernement a si bien entendu la menace organique enfermée dans la grève et aperçu la nécessité d'y céder, qu'il multiplie les conférences et les commissions. Par l'oukase de décembre, le Comité des ministres a été saisi de la question ouvrière. Bientôt une commission parallèle est instituée, sous la présidence du ministre des Finances, M. Kokovtsev, et comme, un peu plus tard, on aura à cœur de montrer que l'on fait œuvre sérieuse et que l'on entend toutes les compétences, on lui adjoindra, à la fin de février, le grand veneur et le grand écuyer de la cour.
Le programme qui lui a été tracé par le Comité des ministres dans ses séances du 28 et du 31 janvier (10 et 13 février), où l'on reconnaît la main de M. Witte, se distingue à la fois par son ampleur et sa précision. Le Comité pose d'abord les principes suivants : il y a lieu de régler par des dispositions spéciales les rapports mutuels des ouvriers et des patrons; cette réglementation ne doit se faire que par la voie législative. La Commission devra, en conséquence, étudier : l'institution d'un organe légal qui permette, entre ouvriers et patrons, la discussion pacifique des questions relatives aux contrats de travail; la fixation du maximum de la journée de travail; l'abolition des règlements relatifs aux grèves; l'assurance contre les accidents; enfin, toutes les questions qui pourront se présenter à son initiative, notamment celles qui concernent les pouvoirs de l'inspection des fabriques. Sur les décisions prises par la Commission, le
Conseil de l"Empire statuera. Programme vaste, et qui serait de nature à donner aux ouvriers dimportantes satisfactions, si l'on se proposait loyalement de Yexécuter ; mais, après cinq mois de délibérations, aucun texte n'est encore sorti de la commission Kokovtsev.
Ce n'est pas tout. Comme il convient de fournir d'urgence des gages à la classe ouvrière en fermentation, un ordre impérial, le 20 janvier/11 février, prescrit la constitution d'une commission nouvelle : c'est la fameuse Commission Chidlovski, « chargée de rechercher sans retard les causes du mécontentement des ouvriers, et d'étudier les mesures à prendre pour que cet état de choses ne se reproduise pas à l'avenir ».
L'originalité de la commission nouvelle était de comprendre, outre un certain nombre de fonctionnaires, des délégués des industriels et des ouvriers. Ces délégués ouvriers devaient être élus au second degré dans tous les établissements comptant cent ouvriers au moins, et de la manière suivante : chaque groupe de cinq cents ouvriers nomme l'un d'entre eux; cette première sélection est fixée au dimanche 13/26 février, à neuf heures du matin, dans des locaux fermés, interdits à toutes les personnes étrangères, hors de la présence de fonctionnaires de l'administration. Ces élus du premier degré sont répartis entre neuf groupes représentant les diverses industries, et chacun de ces groupes sera appelé finalement à désigner de deux à cinq mandataires, selon son importance numérique. Le nombre total des députés sera de cinquante : leur élection définitive aura lieu le 18 février 3 mars.
Par la minutie de ce règlement électoral, qui ne comprenait pas moins de vingt articles et qui mettait une heureuse affectation à écarter de ces élections ouvrières toute ingérence patronale ou administrative, il est manifeste que le gouvernement s'est proposé de donner aux
ouvriers un témoignage non équivoque de ses favorables dispositions. Celte bonne volonté est-elle en voie d'aller jusqu'à l'acte? La commission Chidlovski est-elle capable de produire une œuvre profonde et durable? On peut en douter. Je me rappelle ce mot d'un très éminent professeur de rUniversité : « La commission Chidlovski? C'est un joujou pour amuser les enfants ». Le gouvernement avait-il formé ce projet « d'amuser » les ouvriers? Ce qui est certain, c'est que les ouvriers ne se laissèrent point amuser. Les garanties qu'ils prétendirent exiger du gouvernement furent à ce point précises, qu'il fut impossible à la commission de se constituer, et que l'œuvre échoua avant d'avoir été entreprise.
Cet incident nouveau permet de mesurer la fragilité de la thèse gouvernementale, qui donne les ouvriers comme des enfants tapageurs, inconscients et irresponsables. Si, de propos délibéré, les ouvriers ont refusé leur concours à la commission Chidlovski, c'est qu'ils n'en attendaient rien. Toute sa vie, l'ouvrier avait souiTerl de l'indifTérence des pouvoirs publics à son égard. Qu'il y eût un problème social; que l'État eût le devoir d'intervenir dans les relations contractuelles d'un patron et de ses ouvriers; que les formes modernes de l'industrie exigeassent une législation spéciale : voilà sur quoi l'État russe n'avait pas encore médité. Entre les deux parties, par une série de mesures qui visaient à affirmer son impartialité, il maintenait un équilibre instable; par là, il exaspérait à la fois les uns et les autres, et préparait la coalition à laquelle, impuissant, il assiste à cette heure'.
1. Extrait du rapport adressé à l'Empereur, le 11/24 janvier 1905. par le Comité des Ministres : « De toute nécessité, la question se pose de réf^lementer le sort des ouvriers el d'établir des rapports nonnan.x entre les industriels et eux. Les états européens, qui ont compris son impoi tance, travaillent depuis longtemps à la résoudre. Cependant, chez nous, les sphères supérieures de
PATRONS, OUVRIERS ET (lOUVERiNEMENT 259
L'ouvrier, dans cette indifférente distribution des coups, contestait du reste qu'il y eût égalité enire iui et le patron. En vertu de la loi rattaché à son village d'origine, pourvu d'un passeport qui, à tout instant, pouvait lui être supprimé, il était à la merci du caprice d'un bas fonctionnaire et sous la menace perpétuelle d'un renvoi sans délai au village. Lorsque l'Etat était d'aventure intervenu dans sa vie, il se souvenait que c'avait chaque fois été pour une fin de tyrannie, sournoise ou brutale : il gardait la mémoire de cette institution des Unions ouvrières, tentalive policière d'embauchage de la masse populaire, et de cette circulaire du 24 août 4897, qui qualifiait la grève de délit politique. Il se rappelait avoir été l'enjeu des âpres luttes que s'étaient livrées entre eux les ministères de l'Intérieur et des Finances autour de cette inspection des fabriques par laquelle la despotique administration s'installait dans la vie ouvrière, et l'on sait que ces luttes, terminées par la victoire de Plœhwe sur Witte. avaient abouti à le livrer tout entier aux mains de la police.
Et cette même administration, qu'il n'avait jamais connue que pour la détester, venait aujourd'hui lui demander sa confiance! Le même gouvernement qui, en réponse à sa supplication désespérée du 9 janvier, avait abaissé sur lui les fusils de ses soldats, prétendait maintenant obtenir sa collaboration pour une œuvre de réforme! Non, non, l'heure est passée. Il a pris son parti. Ce qu'il exige à présent, ce ne sont plus de tardives réparations à l'iniquité, c'est la refonte totale de l'État russe. Nous avons noté ce propos public des délégués du premier degré de l'usine Poutilov, qui, au moment où ils venaient
i'ailniWiistration pensaient Jusqu'à ces derniers temps qu'en Russie la question ouvrière était loin encore de prendre cette iraportaice (lui oblige lÉtat à se mettre à la tète du mouvement, s'il veut en rester maître. »
260 L'AUBE RUSSET
d'être élus, le 13 février, déclaraient à leurs camarades : (' Ce qu'il nous faut d'abord, ce sont nos droits politiques ». Le gouvernement accuse les meneurs, cette « poignée d'agitateurs » que vitupère M. Kokovtsev; que ne regarde-t-il au-dedans de lui? L'irrésistible meneur, c'est lui-même. Qu'il médite ce mot du Mémoire des fabricants de Moscou : « Nul grain ne lève dans une terre qui n'est pas labourée. »
Avant d'élire, le 18 février/3 mars, les délégués qui devaient participer aux travaux de la commission, les élus du premier degré décidèrent de prendre leurs précautions pour assurer à ceux de leurs camarades quils allaient choisir le libre exercice de leur mandat. La journée du 9 janvier avait été suivie d'innombrables exécutions, on avait emprisonné, arraché à l'usine, renvoyé dans leurs « mirs » une foule d'ouvriers suspects, et de préférence ceux qui, dans les multiples négociations de la grève, avaient été les porte-paroles : cette fois, ils ne se souciaient pas plus de désigner au gouverneur Trépov des victimes nouvelles que de fournir le crédit de leur présence à une œuvre qui ne serait pas réformatrice. Une première fois, ils vont trouver M. Chidlovski et lui demandent l'engagement que leurs élus auront à la Commission toute liberté de langage et seront garantis contre toutes représailles ultérieures. M. Chidlovski se retranche derrière le ministre de l'Intérieur et leur répond qu'il ne peut se substituer à lui.
— Pardon, font les ouvriers. La décision impériale porte que vous pouvez communiquer directement avec l'Empereur. Vous avez donc toute liberté de lui en référer.
M. Chidlovski promet d'entretenir l'Empereur de cette question et assure en tout cas les ouvriers que leurs camarades ne seront point inquiétés.
Cette promesse ne leur suffit pas encore. Le jeudi
17 février/2 mars, la veille du jour où devaient être nommés les membres de la Commission, ils se réunissent, à la Ligovka, dans l'immeuble dont la généreuse comtesse Panine a fait une Maison du Peuple, et s'accordent définitivement sur les garanties préalables à exiger. Celte réunion des 420 délégués du premier degré montre dans la classe ouvrière des hommes d'intelligence et de courage, des orateurs vigoureux et cultivés. L'un parle sur la situation politique de la Russie, et la compare à celle des principaux États étrangers. Un autre évoque notre révolution de 1848, affirme que les seuls bénéficiaires en furent les bourgeois, enseigne aux ouvriers russes que, méditant cet exemple, ils doivent prendre garde de se laisser duper par les libéraux et conquérir, par la seule l'uissance de leur volonté, leurs droits politiques. Ces discours, qui attestent des intelligences ouvertes et certaines connaissances générales, sont écoutés avec un intérêt passionné et acclamés. Entre temps, on ne néglige pas de condamner la guerre et de réclamer la paix. Finalement, les 420 délégués votent à l'unanimité une série de sept résolutions, qui seront communiquées le soir même au sénateur-président Chidlovski, et Ion décide que, faute d'avoir satisfaction sur les sept points, l'élection du lendemain n'aura pas lieu et la grève généj'ale sera de nouveau déclarée. L'assemblée exigeait :
L — La liberté de parole reconnue aux membres de la Commission et leur sécurité garantie ;
ï\. — Leur participation h toutes les séances de la Commission, sans exception;
in. — Des élections supplémentaires pour permettre aux ateliers de moins de cent membres d'être représentés;
IV^. — La publication intégrale et sans censure des comptes rendus des séances;
V. — La réouverture des onze sections de l'Union des ouvriers, fermées après le 9 janvier;
VI. — La mise en liberté des ouvriers arrêtés depuis le i" janvier;
VIL — L'inviolabilité du domicile des membres de la Conimisbion.
Le soir même, M. Chidlovski se borne à répondre que les ouvriers auront à la Commission toute liberté de parole « sur les questions ouvrières », et ne s'engage pas plus outre. Les ouvriers répliquent que la grève sera proclamée, si, le lendemain, vendredi, à midi, ils n'ont pas obtenu satisfaction. C'est à trois heures que les élections devaient avoir lieu.
Le lendennain à midi, on leur refusait toute satisfaction; mais un peu avant ce moment, une scène significative, que je tiens d'un témoin qui n'est pas un ouvrier, se passait dans le cabinet du préfet Dédioulirie, successeur du général Foullon, fonctionnaire connu pour sa modération et pour sa bienveillance.
— Voyons, disait paternellement le préfet aux ouvriers qui le mettaient au courant de la situation, ce n'est pas le moment de causer de nouveaux troubles.
— Pardon, Excellence, fit l'un d'eux, vous allez déjeuner tout à l'heure : nous, nous avons faim, et nous ne mangeons pas tous les jours.
— Je veux dire, insistait le préfet, toujours cordial, au moment où nos frères meurent en Mandchourie...
Un second ouvrier l'interrompit :
— Vous dites : nos frères, Excellence; ce sont les nôtres surtout qui meurent.
Le préfet, commençant à s'impatienter, au bout de quelques minutes, dit tout à coup :
— Pour moi, j'appelle ouvriers des hommes qui travaillent dans les ateliers. Vous, qui ne travaillez pas, vous êtes tout simplement des grévistes.
— Oh! Excellence, fit un troisième, quand vous serez
tout à rheiire dans votre salle à manger, est-ce que vous aurez cessé d'èlre préfet?
La conversation montée sur ce ton, il devenait difficile de s'entendre. A trois heures, les neuf sections de délégués étaient réunies dans la salle où devait avoir lieu le scrutin définif ; sept sur neuf décidaient de n'y pas prendre part, et, le surlendemain, une note mélancolique du Mesmger du Gouvernement annonçait qu'en conséquence de ces faits, « S. M. l'Empereur avait ordonné de clore l'activité de la Commission créée sous la présidence du membre du Conseil de l'Empire, le sénateur Chidlovski ». Depuis la veille, la grève avait repris dans un grand nombre des établissements de Pétersbourg.
Dans la progression de ces faits, rien qui fût de nature à surprendre l'observateur. Pourtant l'émoi fut grand, et ce n'est pas seulement parmi les ouvriers, surexcités par cet incident nouveau, qu'il se manifesta. La Société des Fabricants de Pétersbourg, réunie le 22 février, décide de suspendre ses délibérations en raison de l'avortement de la Commission. Trois jours après, la Société des Ingénieurs remet à M. Chidlovski une protestation conçue en termes vigoureux. « Vous n'avez pas jugé nécessaire, y disent-ils, de satisfaire aux demandes des ouvriers, et la Commission est dissoute. Il est de notre devoir de déclarer que les peines administratives prises contre les hommes en qui les ouvriers avaient mis Isur confiance nous indignent profondément. Une grande part de responsabilité en retombe sur vous. Votre devoir moral vous commande de vous employer immédiatement à faire respecter 1 inviolabilité des ouvriers qui vous ont fait confiance, et de vousjustifier publiquement devant l'opinion. »
La conclusion de cet incident fut tirée par le A'ovoié Vrémla :
'< En instituant cette Commission, écrit-il, on n'avait pas
assez fait attention au caractère du mouvement ouvrier, qui a été politique et non pas professionnel, préparé et conduit par une agitation politique, et non par des considérations relatives à la lé^'islation ou h la situation matérielle de la classe ouvrière... Toute Commission analogue aura inévitablement le sort de la Commission Chidlovski, et. loin de servir à la pacification ouvrière, fournira nécessairement un nouvel aliment à l'agitation politique. »
Ainsi se développe, à la suite de la pluie sanglante du 9 janvier, la question ouvrière. Ainsi avortent successivement toutes les tentatives du régime pour se concilier des adversaires désormais irréductibles, que sa longue indifférence a poussés à bout, et qui refusent d'accepter de lui quelque réforme que ce soit, tant que n"aura pas été conquise la réforme capitale, essentielle, seule réelle, la réforme de la liberté I
Comment accorder cette succession d'incidents, que la passion populaire pousse d'emblée à l'état aigu, avec cette opinion singulière de l'illustre professeur Mendélééff, qui affirmait naguère que la question ouvrière n'existe point en Russie, et qu'elle y a été importée de toutes pièces par des meneurs occidentaux?
Mais a-t-on réfléchi sur ce fait d'apparence singulière et paradoxale que, parmi les auxiliaires certains des ouvriers dans les revendications qu'ils soutiennent tumultueusement depuis le premier janvier, on trouve justement leurs patrons?
Trois cent mille ouvriers proclament la grève générale à Saint-Pétersbourg, exigent la journée de huit heures, le droit de participer au jugement de leurs camarades, quand ceux-ci sont menacés de renvoi, et dix autres privilèges que le parti socialiste organisé n'a encore conquis ni en France, ni en Allemagne. Que croit-on qu'ils vont faire? Prendre des mesures de résistance, sommer le
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gouvernement de les défendre au nom de l'industrie menacée, appeler à leur aide les soldats? Pas du tout. Sans incliner leurs intérêts devant l'exigence des ouvriers, sans légitimer non plus la grève, néanmoins ils l'excusent en quelque sorte, ils l'expliquent du moins par les contraintes policières qui ont prétendu asservir l'ouvrier, par la méconnaissance de ses droits et l'enchaînement de sa liberté; ils demandent pour lui une organisation légale qui lui permette de se concerter et d'exprimer ouvertement ses désirs ou ses besoins; ils affirment que, dans la grève présente, eux-mêmes ont été gênés « par l'absence de cette organisation régulière » ; ils proclament que « le trouble est partout », que la levée des ouvriers n'a pas eu pour cause « la conscience commune de leurs misères économiques », mais « qu'elle a été produite et soutenue par le milieu ambiant, par un mécontentement abondamment répandu dans toutes les classes de la société russe »; ils accusent a l'intervention de la police et de l'administration »; ils se tournent vers le gouvernement et lui disent : « L'industrie ne peut fleurir là où le peuple est dans la misère »; ils concluent ; nul autre moyen « d'apaiser à l'avenir le mouvement ouvrier que d'accomplir des réformes profondes et d'un caractère national ». Bref, ils font si bien que leur protestation étaye, si elle ne justifie pas, la protestation violente et collective de la classe ouvrière.
Ce ne sont point Là des mots qui leur échappent dans l'improvisation de discours de bataille. Afin de donner à leur pensée une forme définitive et sérieuse, ils se réunissent, rédigent des mémoires, les signent de leurs noms, les portent eux-mêmes soit à M. Witte, président du Comité des ministres, soit à M. Kokovtsev, ministre des Finances. Ces mémoires surgissent de toutes parts : mémoire des fabricants de Pétersbourg, auquel adhèrent les fabricants d'Odessa; mémoire des fabricants de Mos-
cou, de Varsovie, des métallurgistes, des ingénieurs, des industriels et fabricants de l'Oural, des usines et entreprises du Centre, etc. C'est toute la masse des industriels et des fabricants russes, à la même heure atteints ou menacés de la grève, qui se lèvent à la même heure pour une protestation quasi-unanime, non contre la grève, mais contre la cible même que vise la grève. Leur réquisitoire est parfois véhément; c'est du plus modéré d'entre eux, de celui de Pétersbourg, que nous avons extrait les phrases que nous venons de citer.
Les métallurgistes montrent plus d'énergie dans les termes. Après avoir pris soin d'établir que leur mémoire a été rédigé par le Conseil des métallurgistes, auquel se sont adjoints, vu la gravité des circonstances, des représentants de tous les districts de l'industrie métallurgique en Russie, ils ajoutent qu'ils ont conscience d'être à cette heure (( la voix de centaines de millions de roubles et de centaines de milliers d'ouvriers ». Quoi d'étonnant, demandent-ils, « qu'avec le temps ait peu à peu grandi dans la classe ouvrière une protestation contre tout ce qui l'opprime et ne lui fournit aucun moyen d'améliorer sa condition ! » Nous ne sommes plus aux temps lointains où les intérêts du capital et du travail étaient considérés comme inconciliables ; « l'expérience de tous les pays industriels a démontré le contraire; il n'y a plus un seul fabricant qui n'admette cette vérité que, seuls, des ouvriers éclairés et satisfaits de leur sort peuvent faire produire au capital la plus grande somme d'intérêts. » Or, l'industrie russe a souffre extrêmement des défauts du régime ». Que l'on ne soit donc pas surpris que le pays « s'appauvrisse progressivement dans toutes ses parties ». Qu'y peuvent les fabricants? Veut-on qu'ils consacrent l'intérêt de leurs capitaux à améliorer la condition ouvrière, et à faire ainsi u de l'industrie une œuvre de bienfaisance? » Pour parler sérieusement, il
est urgent, pour le salut de l'industrie et le bien-être de l'ouvrier, de comprendre eiîfin que l'agitation des usines, bien qu'à base économique, « est un grand mouvement politique », de se décider à réaliser « les réformes radicales dont la nécessité a été proclamée par tous les représentants des zemstvos, des conseils municipaux et de toutes les classes sociales », et de reconnaître à tout homme, paysan ou noble, «. la liberté et le moyen d'exprimer sincèrement ses pensées, par quelque mode que ce soit ».
A leur tour aussi, les métallurgistes dénoncent la sotte invention de ces Unions ouvrières, placées sous la tutelle de la police, peuplées « d'agents de la gendarmerie », et dans lesquelles on vit des meneurs, encouragés par les représentants du gouvernement, émettre vis-à-vis des patrons les prétentions « les plus absurdes ». Ce n'est pas la police qu'il faut déléguer au soin de former les ouvriers; que l'on se contente de les mettre, comme en Europe et en Amérique, où l'on voit que l'industrie s'en est bien trouvée, en possession « de moyens légaux de lutte, sans intervention de la force armée, sans massacres de citoyens pacifiques et désarmés ». Que le gouvernement en tout cas ne se leurre pas de celte illusion que l'agitation révolutionnaire n'est due qu'à « l'influence de personnes mal intentionnées ». Il s'exposerait ainsi à de graves mécomptes. Pour eux, « ils ont le devoir de déclarer que l'état d'esprit des masses populaires est un présage menaçant », que « l'agitation a dans le peuple des racines profondes », et que les mesures de répression n'y feront rien. En conséquence, ils énumèrent le programme des réformes à accomplir : participation de toutes les classes à l'œuvre législative; égalité de tous devant la loi; inviolabilité de la personne et du domicile; droit de réunion et d'association, droit pour les ouvriers de refuser le travail par groupes ou individuel-
lement; mêmes droits reconnus aux fabricants; liberté de la parole et de la presse; développement de l'instruction publique et obligatoire, ouverture d'écoles, de bibliothèques, de salles de lecture, de sociétés d'éducation, etc.
Le mémoire des fabricants de Moscou, intitulé les Besoins de Vinduslrie, répète la substance de ce rapport en termes non moins énergiques. 11 s'attaque principalement à la bureaucratie. Il dit : « L'absence d'une loi stable, la tutelle de la bureaucratie, omnipotente dans toutes les parties de l'organisme social, l'élaboration, en des chancelleries mortes, de règles sans rapport ni avec le torrent puissant de la vie, ni avec la multiplicité des besoins du peuple, voilà ce qui enraye le développement de la vie économique du pays, et si la Russie reste en arrière, c'est le résultat direct d'un régime sans bases solides. » Il ose nommer « le désarroi général de la vie de l'Etat » ; aux Unions ouvrières, dont il condamne à son tour le caractère policier, il ne craint pas de reconnaître ce mérite d'avoir du moins enseigné aux ouvriers que « la coalition est un puissant instrument de lutte, non seulement contre le patron, mais contre le gouvernement lui-même ». Que le gouvernement le sache bien, l'anxiété où se trouve aujourd'hui le pays et le marasme de l'industrie contraignent les industriels à lui déclarer : « Que l'état des esprits est un terrible avertissement pour le régime ; que Ion ne peut songer à enrayer par aucune répression un mouvement qui a poussé des racines profondes et donne chaque jour de nouveaux rameaux [sic] ; que, pour le progrès de l'indastrie russe, pour sa victoire sur le marché du monde, j)our l'établissement de relations normales entre patrons el ouvriers, pour l'amélioration du sort des ouvriers, il n'est point de méthode hors de l'observation stricte des conditions élémentaires d'un état régulier. » La grève de
Pétersbourg, qu'ils qualifient d'historique, et tous les événements qui l'ont accompagnée, conduisent à cette conclusion : « que les ouvriers, aussi bien que toute la société russe, sont à ce point mûrs dans le sens politique, qu'avec tout le peuple russe, dans l'intérêt même de l'industrie, ils doivent recevoir les droits politiques et les institutions de la liberté. » Pour finir, rappelant le mot d'Alexandre II, les fabricants de Moscou disent qu'il faut savoir accomplir les réformes d'en haut, si l'on ne veut se les laisser arracher d'en bas.
Dans un précédent chapitre', nous avons fait allusion à ces mémoires et à quelques autres encore. Bornonsnous à ceux-ci, et émerveillons-nous de l'unanimité aussi bien que de la qualité de ces protestations. « Ce n'est pas une œuvre sérieuse, » me dit M. Kokovtsev. Jugement sommaire. Les gens qui les ont signés sont des hommes qui, à eux seuls, représentent une grande partie de la fortune de la Russie. Fait social nouveau, qui soudain jette les forces de conservation à la rescousse des forces de destruction, et, à l'instant où la lutte économique, déjà engagée à l'occident, lance ses premières fusées sur le sol russe, montre du même côté ceux que notre vocabulaire de meetings appelle les exploiteurs et les exploités en collaboration chaleureuse contre la forme de gouvernement la plus conservatrice en action, la plus autoritaire en doctrine. Que ce commun effort la ruine, les patrons n'aperçoivent-ils pas que, cet obstacle abattu, ils se trouveront (ace à face avec leurs ouvriers, et réduits à leurs seules forces contre la propagande socialiste, contre le Travail besognant pour le démantèlement du Capital?
C'est la question que je suis allé soumettre à un certain nombre d'entre eux, et c'est leur réponse que je me propose d'apporter ici.