‹ La Russie libre- l'Aube RusseChapitre 4 sur 26 · LE POPE GEORGES GAPONE · texte numérisé non relu

LE POPE GEORGES GAPONE

dc cette grève d'Odessa, où ses agents avaient dû s'employer à une tâche qu'il jugeait antisociale, et, n'étant point de ceux qui ménagent les transitions, dans la même minute où il réfléchit sur ces choses, il le soupçonna de jouer double jeu et résolut de le briser sans retard.

Il l'appelle, et fait venir en même temps s'^n propre adjoint, le général de Wahl, ancien préfet de Pétersbourg, et, de cette voix brève qu'il savait prendre :

— Général, dit-il en s'adressant à Wahl, j'ai voulu que vous assistiez à cet entretien. Car nous avons parmi nous un traître, et ce traître, c'est M. Zoubatov, que voilà.

Zoubatov se récrie, mais Plœhwe :

— Allez, monsieur, je vous chasse.

Et Zoubatov est révoqué, avec défense de paraître dans les deux capitales. 11 n'eut même pas le bénéfice de la mansuétude de ceux qu'il avait en somme si bien servis : à son intention, ils ont créé le nom de zou'oatovchina pour désigner une besogne d'agent provocateur. Et l'importun policier entraîna dans sa déroule le très honorable professeur Ozérov lui-même, qui, bien que radical avéré, ne fut point à l'abri des injustes soupçons de ses amis politiques.

Zoubatov frappé, M. de Plœhwe n'osa pas aller plus loin ni supprimer les unions d'ouvriers. Il se contenta de les contrôler et de les surveiller en plaçant à leur tète des agents sûrs.

L'homme qui, pendant un an, guida les destinées de celles de Pétersbourg, fut le pope Gapone.

Ce pope Gapone, mince, maigre, sec, ardent, et comme brûlé d'un feu profond, a trente-cinq ans. Il est fils de paysan, né dans la province de Poltava, et du même village que le vicaire de Pétersbourg, Antonin, évèque de Narva et Gdov. Ne concluons point de son origine qu'il ait une âme fruste et un esprit inculte. Bien des fils de paysans

se sont illustrés ou élevés en Russie : témoins entre autres, le grand écrivain Tchékhov, et Maxime Gorki, et cet évêque Antonin lui-même. Au vrai, bien que simple berger dans sa jeunesse, il est passé par le séminaire, fut statisticien du zemstvo, entra à l'Académie de théologie, y écrivit un livre sur la situation de la classe ouvrière en Russie, et obtint un diplôme. Déjà il s'était fait exclure du séminaire pour ses tendances politiques ; mais ce n'est que plus tard, sous l'influence d'une enthousiaste jeune fille dont il fit sa femme, qu'il décida de se vouer à la propagande des idées libérales et qu'il reçut la prêtrise, parce que, dit-il, c'est dans l'union du clergé et du peuple qu'est pour la nation la plus grande chance de salut.

Qu'est au juste ce Gapone? Ses adversaires affirment que c'est un mauvais drôle, chassé d'une institution charitable de Pétersbourg pour viol ou enlèvement dune jeune lille, chassé de Moscou pour détournement d'objets sacrés, et coupable en outre d'abus de confiance à l'égard du gouvernement, qui lui donnait des subsides, et des ouvriers, qu'il a frustrés en s'enfuyant avec l'argent de leur caisse.

Sur les deux premiers griefs, je suis en mesure d'affirmer que l'on calomnie Gapone et qu'il est innocent de tant de forfaits. Sur le troisième, calomnie encore. Il n'a frustré les ouvriers en aucune manière. Il vivait pauvrement. Il a mis intégralement à leur service non seulement les subsides que le gouvernement, à Pétersbourg comme dans les autres villes, versait aux caisses des unions, mais encore ses propres ressources, les trois mille roubles que lui valait un poste d'aumônier de prison. 11 faisait le bien. Depuis longtemps, il soulageait de son mieux les misères; il se rendait dans les asiles de nuit, il visitait les malheureux, ces bossiaks (« pieds-nus ») qui sont l'ulcère des bas-fonds russes. Un jour, il avait enlevé de

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