LE POPE GEORGES GAPONE
ses pieds ses propres bottes pour les donner à un pauvre homme. Ses amis vantent sa sincérité, son éloquence simple et enflammée, dépourvue de rhétorique, mais pressante et grave, « à la façon de celle de Lamennais », me dit un « intellectuel », et surtout cette espèce de « magnétisme » qui semblait émaner de sa personne.
Son action fut puissante, prompte et secrète. Le 4 février 1904, il devient membre de l'une des cinq sections alors existantes des unions d'ouvriers de Saint-Pétersbourg, et, seul intellectuel parmi tous ces travailleurs, seul à porter parmi eux un habit qui ne fût pas un costume de travail, deux mois après, il est élu président général de l'ensemble des sections.
Il se rend aussitôt auprès du métropolite Antoine, grâce à qui il avait reçu la prêtrise, et qui, jusqu'au dernier jour, lui garda sa bienveillance ; il lui demande sa bénédiction ;
— Non, mon enfant, fait le métropolite, non, je ne vous donnerai pas ma bénédiction, car ce que vous faites là n'est point l'affaire d'un prêtre.
Gapone s'en passe, et, par une propagande enthousiaste, par des réunions quotidiennes et peu nombreuses, il travaille au développement de l'œuvre ouvrière. Au bout de peu de mois, il constitue sept sections nouvelles : six à Pétersbourg, une à Kolpino, ce qui porte leur nombre à douze dans la région de Pétersbourg; la cotisation est de 50 kopecks (1 fr. 30 par mois); le nombre des adhérents grossit dans des proportions incroyables ; à l'heure où s'ouvrira la grève, son armée — disciplinée, ardente, invulnérable — sera, non de 6.000 soldats, comme on l'a dit à tort, comme les hommes du gouvernement aimaient à le répéter, comme le général Trépov me le dit, mais de 25.U00 à 30.000, chiffre authentique.
Quelle sorte de propagande Gapone faisait dans ses
douze sections; par quels mots magiques il entraîna cette masse ouvrière qui, avant sa venue, semblait dormir dans l'indifférence; comment il put amener ces hommes à signer, au nombre de cent trente-cinq mille, cette pétition que l'Empereur ne voulut point recevoir; par quel sortilège il les conduisit contre les baïonnettes des régiments impériaux; et comment, en même temps, cette action demeura clandestine; comment les libéraux, les révolutionnaires purent, les uns et les autres, se tromper aux intentions de Gapone, le soupçonner, l'accuser de n'accomplir qu'une basse besogne de police, affecter de se désintéresser d'efforts qui les servaient si puissamment, et se trouver désemparés, indécis, stupéfaits, au soir de cette journée du 9, qui les surprit autant qu'elle surprit le gouvernement : voilà ce qu'il importe de savoir pour comprendre le sens de la manifestation.
Aux usines Poutilov. — On est bien gardé. — La grève n'est pas une grève. — Les affiches de M. Smyrnov. — Les revendications ouvrières. — La journée de huit heures. — La grève s'étend. — Aux NoL'osii. — 1.614 établissements chôment. — Le gouvernement rêve aux étoiles. — Pour la sécurité d^i général.
Avant de découvrir le mécanisme secret qui mit en branle un peuple de trois cent mille hommes pour la grève générale de Pétersbourg. il est bon de connaître l'hislorique de cette grève, dont Taffreuse conclusion devait ébranler la Russie et émouvoir le monde. Et c'est M. Smyrnov en personne, le directeur des usines Poulilov, d'où partit le premier signal, qui en fera le récit.
Hors de la ville, loin derrière la lointaine porte de Narva, presque au bout de la chaussée de Péterhof, les usines Poutilov sont rétablissement le plus considérable de Saint-Pétersbourg, et peut-être de la Russie entière. Ses treize mille ouvriers, jour et nuit, y travaillent le 1er. On y fabrique des locomotives, des wagons de marchandises et de voyageurs, des tôles, de Tacier en barre, des canons de campagne, des balles, des boulets, des obus,
des shrapnells, toute la collection des projectiles meurtriers inventés par la férocité des hommes, des tourelles de cuirassés, des bateaux dragueurs, et même, depuis peu, des contre-torpilleurs. Usine formidable qui rappelle ces poignantes cités de fer que M. Jules Huret a visitées en Amérique et où tous les modes de transport, tous les engins de savantes destructions sont réalisés par un corp; d'ingénieurs en recherche constante et par des bataillons d'ouvriers cyclopéens.
Les établissements Poutilov, dont les immenses ateliers noirs, fermés de vitres brisées qui leur font des yeux crevés, s'étalent, bêtes aveugles, sur plus de cent hectares, à travers une immense plaine, au sud-ouest de la ville, enveloppés d'un faubourg vivant, grouillant, où s'entasse un peuple de travail, sont exploités par une Société anonyme, où M. Smyrnov a le poste de directeur général des usines. C'est un homme de quarante-cinq ans environ, de haute taille et de solide carrure, une tète rouge, énergique et rude, avec des yeux bleus et un poil roux, un torse bombé sous une vareuse d'uniforme à pattes d'épauleltes et à boutons d'argent. Il a une sœur qui est un écrivain célèbre, M"^" Smyrnova, veuve d'un acteur très connu du Théâtre Impérial, M. Sasonov.
Le jour où je le vis était le sixième après celui où les journaux, soufflés par le gouvernement, avaient annoncé la fin irrévocable de la grève et la reprise du travail. Tandis que mon traineau côtoie la longue ligne des murs ou des barrières de planches des usines, une foule d'ouvriers se pressent cependant sur la chaussée, les mains aux poches dans le froid du matin, et regardent curieusement le voyageur qui s'aventure parmi eux. Ce n'est pas la première fois que je me mêle à une foule russe. J'ai déjà vu, à Pétersbourg et à Moscou, des sorties d'ateliers. Mais, pour la première fois, je crois lire dans les regards et sur les visages creusés de ces hommes une expression
d'énergie et une vivacité entreprenante qui ne sont point les caractères ordinaires de la molle résignation slave.
Des agents de police, des cavaliers circulent au milieu d'eux. Dans Tantichambre des bureaux de l'administration, je me heurte à un grand diable gris jaune, qui monle la faction, baïonnette au canon. L'usine est bien gardée. Ainsi m'apparaît le spectacle d'apaisement et de réconciliation qui m'avait été annoncé par les fonctionnaires officiels.
— Monsieur, me dit M. Smyrnov en souriant d'un air bonhomme, le caractère de cette grève, c'est qu'elle n'est pas une grève.
Et comme mes yeux sans doute exprimèrent quelque stupeur ;
— Je veux dire que cette grève n'a été qu'un prétexte, ce que nous appelons en russe « une pierre d'essai ». Les ouvriers ont voulu éprouver leurs forces et savoir de quoi ils seraient capables. Ils ont réussi {sic), et, l'expérience faite, ils sont rentrés à l'atelier. Voilà toute la chose. Quant à l'historique même de l'événement, vous allez .e connaître et vous verrez de quel côté étaient les torts. »
M. Smyrnov m'explique alors ceci : le 29 décembre/1 1 janvier, quatre ouvriers, délégués par u l'Union des ouvriers des usines et fabriques de Pétersbourg », viennent lui demander la réintégration de quatre ouvriers renvoyés, les nommés Sergounine, Soubbotine, Fédorov et Oukolov, et le renvoi du contremaître Tétiavkine, auteur, selon leur dire, de l'injustice commise. Comment céder à une telle requête et, par là, compromettre le juste prestige de l'autorité patronale? M. Smyrnov ne cède pas. Le lendemain, par une affiche placardée dans tous les ateliers, il répond en substance :
<' De mes renseignements il résulte, en premier lieu, qu'aucun des ouvriers nommés n'a protesté personnelle-
ment; en second lieu que, parmi eux, un seul a été renvoyé pour mauvais travail; des trois autres, l'un n'a même pas reçu d'avertissement, le second a été l'objet d'une simple menace, parce qu'il s'obstinait à ne rien faire, le troisième est parti spontanément. Je considère votre réclamation comme déplacée. Elle pouvait venir directement des ouvriers intéressés, non d'une institution dont je ne conteste pas la légalité, mais qui n'émane pas spécialement de l'usine. Votre députation m'a menacé. Elle m'a inf.'rmé que cette affaire pourrait mal finir pour l'usine elle-même. Dans c^-s conditions, je crois nécessaire d'informer tous les ouvriers que, l'Union m'ayant paru dépasser l'objet de ses statuts, j'en ai informé le préfet de police. «
— La vérité, me dit M. Smyrnov, c'est qu'il n'yavait làdessous que des commérages. Je ne pouvais céder aux exigences des ouvriers, sous peine de renoncer à toute autorité, mais j'ai fait de mon mieux pour les apaiser. Ici, devant cette fenêtre, je leur ai ofifert d'examiner moimême l'affaire avec des représentants qu'ils désigneraient. Ils ont refusé, alléguant que leur opinion était faite et que toute enquête était inutile. Et leur réponse à mon affiche a été do proclamer la grève. C'est cette « Union des ouvriers », qui comptait quelques milliers de membres, et qu'avait autorisée M. de Plœhwe, qui en prit l'initiative, et les ouvriers non affiliés suivirent. »
Dans la journée du 3 janvier, nouvelle affiche de M. Smyrnov. Il revient sur l'affaire des quatre ouvriers, affirme sa volonté de garder le contremaître suspecté, exprime l'espoir que les ouvriers écouteront la voix du bon sens, les engage à regagner leurs ateliers, sous la promesse qu'il n'y aura ni renvoi ni amende, ajoute que si, dans trois jours, le travail n'est pas repris, tout le personnel sera licencié.
En réplique, le 4 au matin, des équipes d'ouvriers sont aux portes et en interdisent l'accès à ceux qui viennent au travail. Ils déchirent les affiches apposées la veille sur
les murs; dans la journée seulement, la force publique, qui, jusqu'à ce moment, se désintéressait complètement de cette agitation de treize mille travailleurs, intervient, l'usine est occupée militairement, et les débits de vins des environs sont fermés.
Les grévistes se tiennent aux alentours. Ils sont calmes ; nul conflit entre eux et la troupe. A six heures, une députation de quarante membres se présente à M. Smyrnov, n\ii la reçoit aussitôt. Ils déploient devant lui une longue lisle de revendications, eu tête de laquelle figure la démission du directeur lui-même. Ils poursuivent en exigeant, outre la réintégration des ouvriers congédiés et la révocation de Tétiavkine : la journée de huit heures; la fixation des salaires à la tâche par une Commission composée des patrons et de délégués ouvriers, ayant des droits égaux; l'institution d'une Commission identique, sans l'avis de laquelle aucun renvoi ne pourra être prononcé, et qui réglera tous les incidents d'ateliers; la fixation du salaire minimum à un rouble par jour pour les hommes, à soixante-dix kopecks pour les femmes; la suppression des travaux supplémentaires, lesquels, en cas d'absolue nécessité, seront payés du double salaire; le paiement des malfaçons au taux des ouvrages ordinaires; la création d'une crèche réservée aux enfants du personnel; l'obligation pour le service médical de se montrer plus attentif envers les ouvriers malades, particulièrement envers les blessés; l'amélioration des conditions sanitaires de certains ateliers; le paiement aux ouvriers des jours de grève.
Le Conseil de c'irection, composé du directeur et de trois administrateurs, se réunit d'urgence et repousse en bloc ces prétentions.
— Franchement, fait M. Smyrnov, pouvions-nous a:cepter cela? La journée de huit heures, c'est la ruine de l'usine. Savez-vous que, chez nous, le temps de travail
est, pjur le jour, de neuf heures et demie, pour la nuit, de neuf heures, c'est-à-dire moins long que dans la plupart des usines étrangères, et notamment que chez vous, en France? En Angleterre, l'ouvrier d'usine fournit 60 heures de travail de jour par semaine; le nôtre ne nous en donne que 57 1/2. Ne faut-il pas aussi faire le compte des jours fériés, qui sont très nombreux eu Russie?
« Parlons aussi des salaires. Sur nos 43.000 ouvriers, 200 ou 300 gagnent 100 roubles 50 par mois (près de 267 francs), et le gain moyen de l'ensemble de nos ouvriers, y compris les femmes et les enfants, est de 43 roubles (114 francs environ); ces trois derniers mois, il fut de 45 roubles. Nos ouvriers, en moyenne, gagnent plus que ne gagnent les Français. Les manœuvres seuls sont moins payés, 70 kopecks chez nous (1 fr. 85), 2 fr. 50 chez vous.
— Mais aussi la vie est plus chère ici qu'en France?
— Pour vous, dans la ville, oui, assurément; pour un ouvrier, dans les faubourgs, elle est certainement moins chère.
« Non. je vous le répète, toutes ces revendications, tous ces programmes n'étaient que des prétextes, poursuit M. Smyrnov sans hâte, avec son jovial sourire et de son ton bonhomme. Nos ouvriers ne se sont jamais plaints. Encore un fois, cette grève n'aurait jamais éclaté, s'ils n'avaient pas voulu en faire « une pierre d'essai ».
— A quoi bon, fis-je, si réellement ils n'ont pas à se plaindre d'une vie trop dure?
— Ah! voilà, il faut connaître la foule. Il y avait parmi eux deux catégories d'individus : ceux qui ont toujours une tendance au mécontentement, et. à côté d'eux, certains qui songeaient à des bouleversements politiques. Parmi eux, le prêtre Gapone, un orgueilleux, affamé de commandement, un homme sans instruction, sans élo-
quence, mais sachant cependant parler aux ouvriers, ignorant des questions ouvrières aussi bien en Russie qu'à l'étranger.
« Ceux-ci se sont bien gardés de rien dire aux autres de leurs projets secrets. Ils se sont uniquement adressés à leurs appétits. Ils leur ont parlé salaires et journée de huit heures, toutes choses qu'ils n'ont même pas inventées, et qu'ils ont trouvées toutes formulées dans vos programmes socialistes. Gapone se vantait de son influence auprès des ministres. Ses amis répétaient que le gouvernement était tout prêt à intervenir en leur faveur, qu'il leur suffirait pour cela de remettre une pétition à l'Empereur... Et voilà comment fut organisée la journée du 9 ! »
Tel fut le récit de M. Smyrnov, II est exact dans sa substance, et les ouvriers ne contredisent pas les faits. Mais tandis que le directeur multipliait affiches et proclamations et tenait avec les délégués de ses ateliers d'infructueuses palabres, la masse ouvrière de Pétersbourg s'enflammait à son tour au tison déposé le 29 décembre à l'usine Poutilov, et les unions se chargeaient d'agiter les torches. Le soir du 4 janvier, plusieurs sections se réunissent à l'occasion de ces événements. Celle de Narva décide de faire sien et de communiquer aux autres tout ce qu'il y a de général dans les revendications soumises à M. Smyrnov. Elle les confirme et les complète par l'adjonction des six paragraphes suivants :
I. Suppression absolue des travaux supplémentaires; II. Abolition des perquisitions chez les ouvriers; III. Suppression des amendes pour interruption de travail pendant trois jours; IV. Paiement, pendant les jours de maladie, de 50 p. 100 des salaires; V. Paiement du salaire intégral, si la maladie a été occasionnée par le travail ; VI. Soins gratuits aux ouvriers et à leurs familles.
L'exemple des ateliers Poutilov est soudain contagieux. Un proverbe russe dit : Moscou a brûlé par la simple flamme dune chandelle. Tout Pétersbourg s'éclaire à la petite lueur qui a brillé, le soir du 29 décembre, le long de la chaussée de Péterhof. Le i janvier, à deux heures, les 2.500 ouvriers de Tex-usine métallurgique Berde, actuellement Société franco-russe, proclament la grève, la confirment le lendemain. Ici, comme à l'usine Poutilov, c'est la guerre.
C'est la guerre aussi, dans le quartier de Nevsky, à l'usine de constructions maritimes, à la manufacture de coton, à la manufacture de tissage, au tissage d'Ekatérinhof, dont les ouvriers, le même jour, abandonnent les ateliers. Puis c'est le tour des usines d'Oboukhov et de Kolpino. Puis, aux chantiers de la Baltique, suivent la fabrique de cartouches, la manufacture darmes; puis, la fonderie mécanique Alexandrovsky, la fabrique anglaise Thornton, la fabrique de drap du baron Stieglitz, la brasserie Dourdine, la distillerie d'eau-de-vio de l'Etat, les distilleries Keller, Beckmann, la fabrique russo-américaine de caoutchouc, la savonnerie Yonkov, la fabrique de cartes à jouer de l'Etat, la fabrique de papier Vargounine, la fonderie mécanique Atlas, les typographies Wolff et Max, les trois importants établissements Nobel, Lessner, Phénix, etc.. Le soir du 7, soixante-quatorze établissements sont fermés, et quatre-vingt-treize mille ouvriers ont proclamé la grève.
Mais le feu gagne. Toute la ville frémit. Dans les faubourgs, la masse des grévistes emplit les vastes rues de sa houle silencieuse. Des émissaires en nombre visitent les usines encore ouvertes, soufflent à travers les ateliers en rumeur le vent de la grève, appellent leurs camarades au devoir de solidarité, les y contraignent s'ils résistent, ne dédaignent pas un seuil, si humble qu'il soit, pénètrent jusque dans les petits ate-
liers, dans les boutiques, où quelques ouvriers travaillent obscurément, soulèvent tout le peuple du travail pour une revendication solennelle. Les imprimeries ellesmêmes, les journaux, qui pourtant sont leurs trompettes de renommée, ne sont pas épargnés. Leurs typographies reçoivent les impérieuses adjurations des « débaucheurs ». Ils se présentent à deux ou trois cents aux Novosli, journal libéral. Le directeur, M. Notovitch, leur délègue son collaborateur, M. Katlovker,
— Que faites-vous? dit celui-ci. N'avez-vous pas besoin des journaux? Ne savez-vous pas que nous sommes avec vous?
— Qu'importe! s'exclament ces logiciens. Vous n'êtes pas libre, vous ne pouvez ni parler selon voire conscience, ni même publier la vérité des faits. Vous êtes aussi impuissant pour nous que contre le pouvoir. La grève !
Pour la dernière fois, les journaux paraissent le 7 janvier. Pendant plus d'une semaine, Pétersbourg n'aura, pour toutes lectures, que le Messager du Gouvernement et la Gazette de la Préfecture.
Dans la journée du 8, l'œuvre est accomplie : mille six cent quatorze établissements de toutes sortes, ceux qui fournissent les armées et fabriquent des plaques de blindage aussi bien que ceux qui alimentent l'industrie privée, sont en chômage. La grève générale est intégrale. Levée prodigieuse d'une armée de travailleurs, et telle que le monde sans doute n'en a jamais vue de semblable. La fièvre du combat, la sympathie de l'opinion, l'inquiétude maintenant avérée du pouvoir, l'excitent, la grisent, décuplent ses volontés et ses forces. Elle s'enivre d'événements tragiques : le 2/15 janvier, ce coup de revolver qu'un étudiant tire, à la gare de Moscou, contre le général Trépov, dit-on, en réalité contre le grand-duc Serge, ainsi qu'on l'a sa plus tard ; le 6/19, ce mystérieux coup de mitraille qui traverse la Neva, passe au-dessus de la
tête de TEmpereur occupé à bénir les eaux, et va briser un lustre dans le Palais d'hiver. Le lendemain. Nicolas et la Cour partent à Tsarskoé-Sélo : ils y sont restés plus de cinq mois.
Jusqu'au malin du 9, toute l'action du gouvernement est en ceci, que l'Empereur quitte sa capitale. Depuis dix jours que dure la grève, depuis dix jours qu'elle s'enfle et se multiplie comme le débordement d'un fleuve, le pouvoir a afl"ecté de l'ignorer. Le prince Sviatopolk Mirsky, visiblement effaré et théoriquement démissionnaire, se désintéresse de ces choses. Le préfet de la ville. ':•■) général Foullon, assiste impassible à la désertion des îeliers. Le général Foullon est d'ailleurs un homme iienveillant et doux, qui répugne aux mesures de violence, et à qui l'on a fait injustement, en France et à l'étranger , une détestable réputation de férocité. Les troupes nombreuses qui stationnent à Pétersbourg sont, pendant ces dix jours, restées dans leurs casernes. On s'est contenté de garder l'usine Poutilov, où i'on redoute la colère de la masse. On a envoyé quelques détachements à la porte d'autres établissements; et chaque fois, comme à la fabrique de tabac Chapsal, ces détachements se sont retirés devant les grévistes qui se présentaient. Bien mieux, si l'on ne peut pas dire qu'il y ait eu protection de la grève, il y a eu, du moins, un parti pris de ne rien faire qui puisse surexciter les ouvriers en s'opposant à son développement. J'ai recueilli plus d'une anecdote démonstrative. En voici une. Dans une rue de Vassili-Ostrov, proche du logis d'un général, se trouve une manufacture qui n'avait pas encore cessé le travail et dont la porte était assiégée par une foule de grévistes w débaucheurs «. Grand ennui pour le général, qui se voit bloqué chez lui et craint un mouvement de foule dangereux pour la sécurité de son domicile. Que fait la police? Un
de ses officiers se rend auprès du directeur de la manufacture et lui donne le conseil aimable de licencier immédiatement ses ouvriers pour éviter des désordres possibles.
Ainsi le pouvoir débonnaire préludait à la tuerie.
Une pièce se joue dans la coilisse. — Le Comité central des Unions. — On manifestt-ra au mois de mai. — Poutilov précipite les événements. — Grève politique ou économique"? — L'organisation. — Les révolutionnaires et les libéraux contre Gapone. — 230.000 grévistes mobilisés en six jours. — Gapone se multiplie.
— Les serments. — Constitution, vaincre ou mourir. — Un mou- Tement romantique. — La fièvre. — La pétition. — On se défie des « Messieurs ». — Le peuple et les Japonais. — Les femmes ont peur. — La gran le veille. — Les informations du Messaffer.
— Gapone donne reniez-vous à Nicolas. — La police se meut.
— Lettre d'Anna à Michel. — Les intellectuels se montrent. — Gorki et le Comité des Dix. — « Ce sont des blagues », dit le baron.
Tandis que M. Smyrnov, que la Société franco-russe, que tous les chefs d'établissements, successivement gagnés par le fléau, s'épuisaient à persuader les ouvriers, rédigeaient des affiches et s'escrimaient en discussions, dans la coulisse une pièce se jouait qu'ils ne soupçonnaient pas, et, sans qu'ils s'en doutassent, ils y tenaient un rôle. Tous ces délégués, tous ces grévistes n'étaient que les personnages apparents d'un drame dont la substance échappait aux patrons, et les patrons eux-mêmes n'étaient que des pantins dont un metteur en scène mystérieux tirait les ficelles.
Ce metteur en scène, c'était le Comité central des douze unions d'ouvriers de Saint-Pétersbourg. Déjà, le
27 décembre/9 janvier, deux jours avant la première démarche faite auprès de M. Smyrnov, trois cent cinquante ouvriers, représentant tous les établissements et toutes les industries, s'étaient réunis pour se concerter sur la situation ouvrière, avaient décidé de demander aux patrons la réintégration de leurs camarades congédiés, de prévenir le gouvernement qu'ils ne répondaient point de la tranquillité des ouvriers de la ville, et, deux jours après, la première rencontre des délégués et de M. Smyrnov n'avait été que la mise en œuvre de ces inquiétantes décisions.
Longuement et à plusieurs reprises, je me suis entretenu avec des hommes qui furent étroitement mêlés aux mouvements préparatoires de la crise et à la crise ellemême, et qu'il m'est, on le comprendra, interdit de désigner, je tiens d'eux un récit extrêmement minutieux de ces faits. Il a ceci d'original que, s'il est la contre-partie du récit des patrons, il ne le contredit pas. Il y a entre eux un point commun. M. Smyrnov m'avait dit : « La grève n'a été qu'un prétexte et une pierre d'essai. » Les organisateurs de la manifestation disent : <( Elle n'a été qu'une occasion. » Ils ne font nulle difficulté de reconnaître qu'en eifet ils n'ont pas mis de bonne grâce dans leurs discussions, et qu'ils y ont montré une intransigeance réfléchie. Us en expliquent les raisons.
— Il y a exactement cinq mois, en septembre, me dit l'un de ces hommes, le pope Gapone, président général des douze unions de Pétersbourg et de Kolpino, soumit pour la première fois aux quarante membres du Comité central l'idée de la manifestation qui devait éclater inopinément le 9 janvier. Oui, sans doute, inopinément. C'est pour le mois de mai qu'elle était projetée, car on estimait nécessaires à sa préparation ces quelques mois. Mais l'incident des ouvriers renvoyés des usines Poutilov a brusquement surgi; deux d'entre eux étaient membres
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du Comité; une effervescence s'est produite, que l'on a jugé possible et utile d'exploiter sur-le-champ; d'autre part, on redoutait que la police, instruite enfin de l'agitation secrète qui se poursuivait, ne la brisât par quelques mesures irréparables; déjà l'on savait qu'informée une première fois par un traître, elle avait haussé les épaules devant l'invraisemblance de la révélation; on était à la merci d'une nouvelle dénonciation qui serait écoutée. D'où la grève générale, d'où la démonstration du 9/ 22 janvier. »
J'ouvrais des oreilles attentives à ce singulier langage. Bien souvent, en France et ailleurs, nous avons vu se déclarer des grèves dont un renvoi d'ouvriers ou une question de salaires n'étaient que des prétextes ou des occasions; mais combien de fois les organisateurs de ces grèves ont-ils osé avouer aussi franchement, aussi loyalement, aussi rudement, les desseins que dissimulaient ces prétextes? Je demandai :
— Vous savez que l'on accuse les chefs d'avoir trompé la masse ouvrière et donné une apparence politique à un mouvement qui. en soi, était foncièrement économique? Est-ce vrai?
— Je ne répondrai pas à votre question. Le simple historique du mouvement sera tout à l'heure ma répoiise. Laissez-moi seulement vous demander comment vous distinguerez une manifestation économique d'une manifestation politique. Vous dites à des travailleurs : « Vos salaires sont insuffisants, vos heures de travail sont excessives. La grève, pour obtenir justice! » Voilà, en effet, qui est purement économique. Mais vous leur dites aussi : « Si vous gagnez peu, c'est que d'autres gagnent trop : forcez-les, par la grève, à vous reconnaître ce qui vous revient justement. » Voilà un argument social. Et si vous ajoutez : « Tant que vous n'aurez pas changé les institutions, vous serez condamnés au même labeur stérile >>,
vous êtes en pleine propagande politique. Qui soutiendra que ces trois espèces d'arguments n'ont pas été soumis aux ouvriers? et qui établira dans quelle proportion la masse s'est attachée à l'un ou à l'autre? »
Mais comment fut-il possible d'organiser, à l'insu de la police, une propagande aussi profonde et continue? Les réunions furent nombreuses et de deux sortes. Les unes, publiques et officielles, se tenaient périodiquement aux sièges respectifs des douze sections de l'Union : réunions académiques, où quelques orateurs se bornaient à entretenir les ouvriers, dans les termes les plus vagues, des conditions générales de leurs métiers, et qui se terminaient presque toujours par un concert populaire dont la recette alimentait la caisse de l'Union. Les autres, bien plus importantes, étaient secrètes, quasi quotidiennes et toujours improvisées. Au dernier moment, deux ou trois affiliés, habitant la même rue, allaient frapper au logis des ouvriers voisins, et, à une douzaine, quinze au plus, on s'assemblait soit dans la chambre de l'un d'eux, soit dans l'arrière-boutique d'un marchand de vin ami.
Gapone était l'àme de ces conciliabules. C'est lui qui les décidait, qui en fixait le lieu, qui y parlait. C'est par leur moyen qu'en peu de mois il portait de 5 à 12 le nombre des sections et à 30.000 le nombre de leurs adhérents. Qu'y disait-il?
11 y faisait du socialisme, mais du socialisme d'uue espèce particulière, du socialisme respectueux et conservateur. Il s'y montrait aussi ardent contre les révolutionnaires purs que contre le régime bureaucratique, qu'il dénonçait comme la plaie de la nation. Entre les révolutionnaires et les social-démocrates, d'une part, entre ceux qui prêchent la destruction totale de la Société actuelle et sa reconstruction, et, d'autre part, les libéraux de salon, les « intellectuels »> de la littérature, qui, trop longtemps, pérorèrent et dédaignèrent de s'appuyer sur le
peuple des ateliers, Gapone et ses amis travaillaient à la constitution d'un parti intermédiaire qui, répudiant la violence des uns, s'approprierait pour les réaliser les idées des autres, et tiendrait à peu près la place des radicaux-socialistes dans la politique française.
Ils se disaient purement constitutionnalistes, sans préciser du reste ce qu'ils entendaient par là, mais partisans des moyens pacifiques, et ils proclamaient par-dessus tout leur dévouement à l'Empereur, affirmant que leur dessein était d'en appeler à lui pour l'élaboration des réformes nécessaires et la répression des abus administratifs.
— Ainsi, continuait mon interlocuteur, Gapone s'avançait à la conquête des consciences et préparait les esprits à l'acceptation de la grève générale, considérée à la fois comme manifestation ouvrière et comme démonstration politique, et l'habileté consistait à réunir sous un même drapeau les tenants de Tune et de l'autre. Ce faisant, il tournait à la fois contre lui les forces extrêmes de l'opposition ; à gauche, les social-démocrates, dont les idées, sans aucun doute, le pénétraient sans qu'il en eût peutêtre conscience, mais qui ne lui pardonnaient pas de leur enlever une partie de leur programme sans adopter leurs méthodes et leur hiérarchie ; à droite, ceux des libéraux « intellectuels» qui ne l'ignorèrent point, mais qui virent en lui un brouillon destiné à compromettre le succès de leurs discrètes et académiques dissertations. Et les uns et les autres, les yeux fermés à l'œuvre qu'il accomplissait souterrainement, l'accusaient de n'être qu'un agent provocateur au service de la police de l'Empire et se détournaient de lui avec des pudeurs inquiètes.
u Combien ils faillirent, en méconnaissant Gapone! Pour ceux-ci, il allait conquérir et drainer la grande masse ouvrière, jusqu'à ce jour méfiante dos hommes de « l'intelligence », et apporter à l'idée constitutionnelle l'inappréciable renfort d'une base populaire. A ceux-là,
Gapone devait être plus précieux encore. Aveugles, ces socialistes qui ne virent point que ce prêtre audacieux et enthousiaste, amoureux du danger, était des leurs par destination ! Ne savaient-ils pas qu'il avait été jadis expulsé du séminaire pour le libéralisme de ses idées? Ne devaient-ils pas tenir compte des habitudes d'esprit mesurées et prudentes que l'éducation ecclésiastique avait déposées en lui? Ne comprenaient-ils point qu'il se fût brisé, comme eux-mêmes, ou du moins qu'il n'eût progressé qu'avec une lenteur décourageante, à heurter de front les indolences d'un peuple ignorant, ennemi de la violence, et dont une forte secousse pouvait seule forcer les résistances d'inertie? Enfin, n'apercevaient-ils pas que tout le passé de Gapone, son action, sa propagande, l'enchaînement des idées et des faits, devaient le conduire au socialisme, l'amener à eux, recrue déjà triomphante? Le partisan, au point de la route où s'est engagé le pope, n'est plus libre de rétrograder, et une fatalité le pousse à marcher jusqu'au point extrême où s'épanouissent les énergies populaires qu'il va servir.
D'ailleurs, ce double ostracisme gêna peu Gapone. Les social-démocrates n'étaient pas assez nombreux pour contrarier sa propagande, et les « intellectuels », pour la plupart sans attache avec les ouvriers, étaient sans prise sur eux. C'est ce qui explique qu'ils n'eurent aucune part à la journée du 9/22. Le grand écrivain Maxime Gorki, qui expia en prison le crime d'avoir fait une démarche et un discours et rédigé une lettre non envoyée, a vu pour la première fois Gapone le jeudi ou le vendredi qui précéda ce rouge dimanche. Le parti libéral n'a commencé de se mettre en mouvement que dans les dernières quarante-huit heures. Après le 9, il a donné un peu de son argent : 50.000 roubles (1.33.000 francs) pour les blessés et les familles des morts, et, dans le temps qui suivit, une moyenne de 5.000 roubles par jour.
78 L'A'JBE RUSSE
Voilà dans quel état de préparation morale éclata soudain l'incident de la Société Poutilov. D'une part, 30.000 ouvriers environ fortement travaillés par la propagande économico-politique; d'autre part, une masse ouvrière dix fois plus nombreuse, que l'on s'efforçait de pénétrer chaque jour davantage, mais sur les dispositions de laquelle on manquait d'indications formelles. Lorsque la grève générale apparut possible au Comité central et qu'il l'eut résolue, il s'employa à la réaliser avec une ardeur prodigieuse. En six jours, qu'on y songe, cette masse énorme fut mobilisée, et furent soulevés pour la manifestation 250.000 grévistes; c'est le chiffre que l'on n'a pas osé dire, et c'est le chiffre minimum ; réfléchissons que Pétersbourg compte plus de 300.000 ouvriers, que 1.614- établissements chômèrent, que les usines Poutilov à elles seules occupent 13.000 ouvriers, que toutes les usines et ateliers de toutes sortes, que beaucoup de magasins furent fermés, que les journaux mêmes durent cesser de paraître : un si complet arrêt de la vie économique s'expliquerait-il, si la moitié seulement des travailleurs avaient abandonné le travail ?
Afin de mouvoir cette masse, Gapone avait besoin de s'assurer d'abord de la discipline des membres de l'Union. Les trois ou quatre premiers jours, c'est sur eux, et ;-ur eux seuls, qu'il porte son effort. Dans tous les quartiers, à toutes les heures, il multiplie les assemblées. Mais dès le début, il proclame que la grève n'est qu'un moyen, que les revendications économiques ne sont qu'une occasion pour atteindre des réalités profondes. Il p:îrle sur la liberté, sur la nécessité de donner une Constitution à la Russie, sur le devoir qui s'impose au peuple de forger l'instrument de salut.
Son éloquence simple et fiévreuse étreintses auditeurs. Il les presse, les objiirgue. Il leur dit ; « Lovez les mains ! Jurez d'aller jusqu'à la mort, s'il le faut! » Et ils éten-
dent les mains, ils jurent ; des hommes pleurent ; d'autres se meurtrissent les poings sur les murs comme pour s'affirmer leur énergie ; ils crient, avant de se séparer, en une formule qui avait jailli spontanément ; « Constitution, vaincre ou mourir! »
C'est seulement à partir du vendredi matin, alors qu'il se crut sûr des trente mille affiliés de l'Union, que Gapone s'adressa aux ouvriers libres.
Un des témoins de ces forts spectacles me dit :
— Tout cela, voyez-vous, c'est -ce que vous appelleriez du romantisme. Oui, c'est un ^ mouvement romantique » qui a, tout d'un coup, en si peu d'heures, soulevé cette masse populaire et l'a gonflée d'une foi intrépidement naïve. Non seulement ils pensaient ne rien faire qui dépassât la légalité, mais ils s'imaginaient qu'en portant à l'Empereur cette pétition qu'avait rédigée Gapone et par laquelle il donnait un sens à la manifestation projetée, ils exerçaient un droit, et que l'Empereur, en la recevant, accomplirait un devoir de bonté et une fonction de sa charge. Ils ne doutaient point que l'ordre des choses dût être tel qu'ils l'avaient réglé, et quant à l'efficacité de leur démarche, ils en attendaient tout, la liberté, la vie, la joie, avec candeur. Ils y comptaient si profondément, que, privés de ces biens, ils n'espéraient plus de quiétude que dans la mort, et ils le proclamaient sans violence et sans emphase.
« Le 7 et le 8 janvier (20 et 21) furent des journées intenses. Après les trois ou quatre jours que les trente mille ouvriers affiliés avaient employés à cimenter fortement leur union, il ne restait que ce temps pour expliquer à la foule des autres la nécessité et l'objet de la manifestation projetée et les y entraîner. Dès ce moment, l'on ne doutait point de la réussite. C'est le jeudi soir que la manifestation fut publiquement annoncée pour le dimanche suivant : si Gapone n'avait pas cru
fiO L'AUBE RUSSE
qu'elle dût être unanime, il est certain qu'il n'y aurait pas mis tant de hâte.
« Voici ce qui se passa dans ces deux journées.
« De six heures du matin à minuit, sans discontinuer, les séances se succèdent dans chacune des douze sections de l'Union. Tous les ouvriers y sont conviés, tous s'y rendent. Le Slave est curieux, il aime les discours, et ces hommes étaient malheureux. On les fait entrer par fournées. Selon la dimension des salles, ils s'y trouvent entassés à cinq, six, sept ou huit cents, jusqu'à faire éclater les murs. Les autres attendent au dehors le moment de prendre la place de leurs camarades. D'autres les suivent à leur tour, et ainsi de suite, sans interruption, du matin jusqu'au milieu de la nuit : on commence et on finit à la lumière du gaz.
« Vous me demandiez ce qui l'avait emporté, de la politique ou de l'intérêt, dans la révolte ouvrière, et vous voulez savoir quel désastre d'espérance, durant l'affreuse journée du 9, mit dans la bouche du peuple, résigné devant les fusils abaissés, cette obstinée lamentation : « Nous voulons mourir ».
« Je vais vous dire ce que l'on faisait dans les réunions des sections.
« Un orateur, qui était un ouvrier, car Georges Gapone, se multipliant, ne pouvait cependant être partout à la fois, contait, en mots brefs, l'historique de la grève. Il insistait sur les privations de l'ouvrier, sur ses besoins, sur la misère des familles. 11 montrait l'aube prochaine, le Tsar clément à son peuple, mais trompé par une bureaucratie vexatoire, policière et corrompue. Il indiquait le remède : le recours direct du peuple à son Empereur, la transformation des institutions, la liberté conquise sur la servitude. Un effet oratoire revenait dans la plupart de ces harangues; ils disaient : « Alexandre II, le Grand Tsar libérateur, a délivré les corps: il reste à délivrer les
âmes, et ce sera l'œuvre du Tsar Nicolas II, s'il cousent à vous écouter ».
« Alors on donnait lecture de la pétition qui devait être solennellement remise à l'Empereur au Palais d'hiver, le dimanche, à deux heures. Celte pétition, dont la plupart des journaux français n'ont donné que des parties, je vais vous la lire. »
Phrase par phrase, mon interlocuteur me traduisit ce document.
Il débutait par un réquisitoire passionné contre la dureté des patrons, contre la tyrannie et l'arbitraire gouvernemental, contre une administration « pillarde » et « voleuse », qui prive le peuple « de tous moyens d'exprimer ses désirs et de participer à la répartition des impôts ».
« Nous sommes insultés, traités non comme des hommes, mais comme des esclaves... Nous avons bien souffert déjà, et, de jour en jour, de plus en plus profondément, nous nous enfonçons dans la boue... Nous sommes en train il« périr, nos forces sont épuisées... L'Administration est composée de gens qui volent et pillent; c'est, elle qui a amené la ruine complète du pays, qui lui a fait subir une guerre honteuse, et qui conduit la liussie toujours plus près de Tabîme... »
Du bon plaisir des fonctionnaires, il en appelait à la justice impériale :
« Empereur! viens au secours de ton peuple et abats la muraille qui te sépare de lui! Puisse ton peuple gouverner avec toi!... Il est indispensable que le peuple s'aide soimême, car seul il connaît ses véritables besoins. Ne repousse pas son aide. Accepte-la, Sire. Ordonne que des représentants de tous les états et de toutes les classes de la terre russe soient convoqués. Qu'il y ait là et le capitaliste et l'ouvrier, et le fonctionnaire et le prêtre, et le docteur et !« maître d'école. Que tous, quels qu'ils soient, choisissent
hiiin représentants. Que tous soient égaux et libres dans le droit d'élection... C'est là notre principale demande; tout y est renfermé. »
La pétition résumait ensuite les cahiers des revendications. Les voici dans leur ordre :
L Mesures contre l'ignorance et la servitude du peuple RUSSE. — Liberté et inviolabilité de la personne; liberté de la parole, de la presse, d'association, de conscience, instruction publique et obligatoire aux frais de l'Etat; responsabilité des ministres devant le peuple, et garanties pour l'application des lois; égalité do. tous les hommes sans exception devant la loi, amnistie pour tous les condamnés politique?.
II. Mesures go.ntre la misère. — Remplacement des impôts indirects par un impôt direct et progressif sur le revenu ; abolition des paiements pour le rachat de la terre et organisation du crédit pour les humbles ; remise progressive de la terre aux paysans.
IIL Mesures contre l'oppression' du travail par le capital. — Protection du travail par la loi; liberté des associations ouvrières; journée de huit heures et réglementation des hi.'ures supplémentaires; liberté de la lutte du travail contre le capital; participation des délégués ouvriers à l'élaboration d'une loi sur les assurances ouvrières; salaire normal.
Et elle se terminait ainsi :
i* Voilà, Empereur, nos principaux besoins. Nous sommes venus te les exposer. Ordonne et jure de les satisfaire; tu fei as la Russie heureuse et pleine de gloire, et ton nom restera gravé dans nos cœurs et dans ceux de nos descendants pour l'éternité. Mais, si tu n'ordonnes pas cela, si nos prières ne trouvent pas d'écho en toi, nous allons mourir ici, sur cette place, devant ton palais. .Nous ne savons plus où aller. Nous n'avons même plus de but. Deux routes seulement nous sont ouvertes : celle de la liberté et du bonheur, ou celle du tombeau. Désigne-nous, Sire, l'une ou l'autre. Nous la suivrons sans murmurer, fùl-ce celle de la mort. Que nos existences soient offertes en sacrifice à la trop soulTrante Russie! >-
— Voilà, monsieur, quel fut ce document. Il plaçait en première ligne les revendications politiques, puis les revendications économiques et agraires; rédigé par et pour des ouvriers, il gardait la dernière place aux revendications purement ouvrières.
« Lorsque la pétition avait été lue, discutée, mise aux voix et adoptée, tous les assistants étaient invités à la signer. El tous alors posaient leurs signatures sur des feuilles préparées; puis ils se dispersaient, et commençait bientôt une nouvelle séance. Or, cunt irentecinq milU: signatures furent ainsi recueillies en deux jours; cent trenle-cinq mille, j'insiste sur ce chiffre authentique; si l'on avait eu quelques jours de plus, jugez du nombre de pétitionnaires qu'il eût été possible de recruter!
^< Oh ! je ne prétends point que lunanimité des ouvriers fût consentante aux termes de cette pétition! Je veux être, nonobstant toute considération de parti, strictement véridique. Dans plus d'une de ces réunions précipitées, il y eut de l'opposition. Une partie de la masse ouvrière entendait borner son action protestataire aux revendications économiques.
— Ce n'est pas toutes ces belles phrases qu'il faut écrire, faisaient-ils. Nous voulons seulement améliorer notre sort, qui est très misérable. Nous ne voulons pas « faire des choses avec des messieurs ». Cela est bon pour les étudiants, qui sont instruits et qui savent parler. Nous, pauvres ouvriers, peut-être nous serions châtiés par la police, etc.
M Mais leurs orateurs étaient chaque fois interrompus par l'impatience des autres.
— Assez! leur criait-on. Vous parlez comme la police. Vous êtes des espions!
— Et vous, des étudiants déguisés!
— Vous, des « peaux achetées » !
« Et on leur jetait à la tête, comme un refrain, ce cri injurieux :
— Un rouble! Vous avez touché un rouble! Vous êtes les « un rouble »!...
« Pour argument suprême, il arriva qu'ils fussent rossés.
« On parla aussi de la guerre, comme vous vous en doutez bien. On criait : « Plus de guerre! Plus de Mandchourie! On tue les soldats du peuple! » Et par intervalles, revenait le cri : « Brisons la police! Détruisons la bureaucratie! ->
« Depuis le massacre, le gouvernement, dans le but de discréditer le mouvement ouvrier et de déshonorer ses organisateurs, laissa se propager le bruit imbécile qu'il aurait été suscité et entretenu par l'argent japonais. Que ne sait-il ce qui s'est passé dans ces réunions préliminaires! Et quelles illusions ne se fait-il pas sur les sentiments du peuple à l'égard de la guerre et des Japonais! Des ouvriers m'ont dit : « Si le Japon voulait donner de l'argent, on pourrait recommencer la grève!... Oui, oui, font-ils, de Satan lui-même, de Satan, nous accepterions de l'argent pour venger nos frères! » Voilà où l'abaissement du régime a conduit le peuple!
« Cependant les femmes avaient peur et, par crainte de représailles, prêchaient la modération. Mais elles ne furent suivies que par une minorité. Autant qu'il est possible de faire des classifications qui ne soient pas tout à fait arbitraires, je crois sérieusement que l'on peut adopter, comme la probabilité la moins contestable, la répartition suivante ; sur deux cent cinquante mille grévistes, un tiers prétendit se borner à une protestation économique; les autres — une petite partie par enlraîjiemenl, la naajorité par une décision réfléchie — accomplirent consciemment une action politique. Mais tous se retrouvèrent unis dans la volonté de manifester publiquement le 9 janvier. »
La propagande portait. Le matin du 8, il y avait cent quatre-vingt-cinq mille grévistes; le soir, deux cent cinquante mille. Tout le ciel de Pétersbourg s'embrase à l'éclair de liberté. Si toute la Russie était ici, si le monde entier s'y était réuni, il semble que la Russie et le monde ne résisteraient pas à la furie de la contagion. Cette contagion suscite des énergies et sème des épouvantes. Devant une délégation de quelques ouvriers qui se présentent à lui, dans son bureau, le directeur de la fabrique impériale de porcelaine, institution d'Etat qui relève de la Cour, est pris de peur, s'afïole, saisit son revolver; il n'a jamais vu de grève, il défaut à la pensée que des ouvriers peuvent quitter le travail sans ordres.
Voici la journée du 8/21. Veillée tragique. Le soleil a voulu voir ces choses. Il a percé les nuages mornes, il étincelle dans un ciel presque bleu, caresse le palais rouge du césar, drape l'immense blancheur de la Neva glacée. Les rues sont paisibles, les faubourgs silencieux. Mais, ces trois dernières nuits, on a distribué à toutes les mains, glissé sur tous les seuils, des proclamations socialistes. Ce matin, des meetings s'improvisent à la Maison du Peuple, fondation pourtant officielle, créée par Nicolas, administrée en son nom par le grand-duc d'Oldenbourg.
De nouvelles, on n'en a d'autres que celles que murmurent des bouches aux oreilles confidentes. Aucun journal ne paraît que le Messager du Gouvernement et la Gazette de la Préfecture. Y a-t-il une grève? La vie industrielle d'une capitale est-elle suspendue? Un peuple a-t-il annoncé pour demain sa procession solennelle? Le Messager l'ignore. Dans ses colonnes assainies, pas un mot de ces misères. Avant-hier, pour tout événement, il a signalé que le comte Chérémétiev, grand-veneur de la Cour, a eu le bonheur de se présenter à Sa Majesté. 11 informe aussi que, selon le programme dressé par l'Académie des Sciences, les candidats au prix Michelson
devront rechercher les mots russes originaires du moyen âge et des vocabulaires turc, polonais et allemand. Ce matin, il décrit en style noble l; fête de la bénédiction des eaux ; un indifférent post-scriptmn note la malchance qui a placé une gargousse de mitraille dans un canon de cérémonie.
Le pope intrépide a fait prévenir l'Empereur, à Tsarskoé-Sélo. Trois ouvriers, envoyés par lui, ont déposé à la porte du Palais une lettre qu'il a écrite :
« Souverain, ne crois pas que tes ministres t'ont dit toute la vérité sur la situation actuelle. Le peuple entier a confiance en toi ; il a résolu de se présenter demain, à .itux heures de l'après-midi, devant le Palais d'hiver, pour t'exposer ses besoins.
« Si, irrésolu, tu n'apparais pas devant ton peuple, tu brises le lien moral qui existe entre toi et ton peuple. La confiance qu'il a en toi s'évanouira. Et en ce lieu coulera du sang innocent entre toi et le peuple. Parais demain devant ton peuple, reçois d'une âme vaillante noire- humble pétition. Moi, le représentant des ouvriers, et mes courageux camarades, nous garantissons l'immunité de ta personne. »
En même temps, il en adresse une autre au ministre, prince Sviatopolk Mirsky :
Votre Haute Excellence,
Les ouvriers et les habitants de Saint-Pétersbourg des diiïérentes classes désirent et doivent voir le Tsar le 9/22 janvier, à deux heures de l'après-midi, place du Palais d'hiver, pour lui exprimer personnellement leurs besoins et ceux de tout le peuple russe. Le Tsar u"a rien à craindre. Moi, comme représentant de l'Union des ouvriers des usines et fabriques russes, mes collaborateur^ et camarades los ouvriers, et même le prétendu groupe révolutionnaire des différentes directions, nous garantissons l'inviolabilité de sa personne.
Qu'il vienne comme le véritable Tsar, d'un cœur vaillant, vers son peuple : qu'il reçoive de nos mains notre pétition.
LES OUVRIERS SE PREPAIŒxXT 87
Cela est iéclamé pour soa propre bifn, pour celui des habitants de Saint-Pétersbourg et pour celui de la patrie. Autrement, pourrait survenir la rupture du lien moral existant jusqu'à présent entre le Tsar russe et le peuple russe.
Votre grand devoir moral devant le Tsar et tout le peuple russe est de faire connaître à Sa Majesté tout ce qui précède et notre pétition ci-jointe. Dites au Tsar que moi, les ouvriers et de nombreux milliers de gens du peuple, nous avons paisiblement, et avec foi en lui, irrévocablement résolu d'aller vers le Palais d'hiver. Qu'il montre réellement sa confiance par des faits, non par des manifestes.
Une copie de ce qui précède a été dressée comme document justificatif du caractère moral de la pétition et sera portée à la connaissance de tout le peuple russe.
(Sii-'né du nom de Gapone et de ceux des onze représentants des sections de l'Union).
Il demande une audience au ministre des Finances, M. Kokovtsev, de qui relèvent les usines et fabriques. M. Kokovtsev la refuse. Quelqu'un, plus tard, lui dit :
— Que ne l'avez-vous reçu et fait arrêter? C'était une bonne occasion.
— De quel droit? fit le ministre. Cet homme-là était-il criminel de représenter les ouvriers?
Nicolas viendra-t-il dans sa capitale? Va-t-il trembler devant son peuple ? Aura-t-il la vaillance prestigieuse de se fier à lui, qui l'appelle et l'adjure? Consenlira-t-il à recevoir sa délégation? On le croit. On l'espère. Les directeurs du mouvement qui, jusqu'à cette heure, restent loyalistes, le souhaitent du fond de leur cœur, dans l'intérêt même de sa dynastie. Mirsky est allé à Tsarskoé. A son tour, il a supplié César. César a, dit-on, promis qu'il serait exact au rendez-vous. Donc, il viendrai Triomphe! Scellement de l'espérance populaire et de la bonne volonté impériale!... Non, il ne viendra pas...
Le peuple croit. Dans son cœur, dans sa volonté, dans sa naïveté, son soulèvement est pacifique. S'il est exploité par une bureaucratie avide, il se dit que cette même bureau-
cratie trompe à son tour son Empereur et exploite sa confiance. Que le peuple et l'Empereur se trouvent face à face, la bureaucratie sera balayée, la justice régnera. Il suffit d'oser ouvrir les yeux de l'Empereur, et l'Empereur tendra sa main. II lui a, par sa pétition, ouvert les yeux, et l'Empereur va tendre sa main. Tout est donc bien. Ainsi pense-t-il. Foule ingénue, tes colères contre les hommes sont toujours des colères contre toi-même, et tu te venges sur eux des candeurs de ton âme! Une charge de Cosaques, trois salves, du sang sur de la neige, auront plus fait contre l'autocratie que vingt années de discours.
Le peuple espère en la venue de son Empereur. II y a bien eu, le matin, une affiche du général Foullon, préfet de la ville, qui assure que toutes les mesures sont prises pour la répression des troubles, et l'on sait que des régiments sont enfermés dans les casernes. A quoi bon, puisqu'il n'y aura point de troubles et qu'il ne s'agit que de remettre un papier au souverain?... En même temps, du reste, les agents subalternes du gouvernement, les seuls qu'il connaisse, ne détrompent pas son espérance. A l'ouvrier Vassiliev, président de la section de la porte de Narva (usines Poutilov), qui s'est rendu au poste de police du district pour s'enquérir de nouvelles, le chef de ce poste répond que sans doute les manifestants pourront se rendre au Palais, précédés des icônes saintes, des images impériales et des bannières sacrées, à la condition qu'ils défilent en ordre et sur un seul côté de la chaussée. Le lendemain, les deux officiers de police, fidèles à leur parole, accompagnaient, tête nue, le défilé, et tombaient, frappés par les premières balles tirées contre les grévistes.
C'est dans l'après-midi de samedi que l'on conçoit les premiers doutes sur les dispositions pacifiques du gouvernement. La police, jusque-là muette et absente, et qui a laissé, sans intervenir, se dérouler aux sièges des Unions
LES OUVRIERS SE PRÉPAREiNl' 89
toutes les assemblées ouvrières, se met en branle. Elle recherche pour les arrêter Gapone et ses principaux lieutenants. Avertis, ils se cachent. Le 8 au soir, à la réunion de la grande Zélénine, à Péterbourgsky Ostrov, un ouvrier accourt, envoyé par ceux de Poutilov pour apporter le salut de ses camarades, et il ajoute : « Je vous annonce que le père Gapone est en sûreté. »
La 2* section se réunit dans la A^ ligne de Vassili Ostrov. Un ouvrier s'y montre ivre. Les autres l'expulsent, sous les bourrades : « Est-ce que tu n'as pas honte, un jour pareil I « A l'appel de l'orateur, ils étendent les mains, ils crient : « Nous jurons de mourir! » Ils sortent et vont se coucher en disant : « Maintenant c'est décidé, nous avons prêté serment, o Un de mes amis, présent, demande à l'un d'eux :
— Voyons, ètes-vous bien résolu? Irez-vous demain au Palais?
Lui, simplement :
— Mais oui, puisque j'ai juré.
Il dit à un autre :
— Savez-vous que l'Empereur est à Tsarskoé-Sélo?
— Non, il est revenu. J'ai vu le drapeau sur- le Palais.
— Il est à Tsarskoé. Tant qu'il est dans la circonscription de Pétersbourg, le drapeau flotte au Palais.
— J'irai tout de même au Palais.
— Si l'on vous repousse?
— Eh bien! nous mourrons.
Mourir, mourir... Ces terribles révoltés, sur qui l'on va tirer, ne parlent que de mourir. Us n'imaginent pas que la mort soit une chose très différente de la vie où ils se traînent!
La femme enceinte de ce Yassiliev, qui allait aux renseignements chez l'officier de police, écrit ce billet à son mari, que l'on recherche et qui se cache :
90 LALBE iiLsai:-
« Michel, c'est peut-être la dernière fois que je t'écris. Peut-être je ne te verrai plus; mais si cela est ainsi, et si je suis veuve, je ne serai pas la seule. Va faire ce que ton devoir t'ordonne. Va soulever le poids qui pèse sur nos enfants. Je ne peux pas t'écrire davantage, parce que jai trop de peine. Je te donne ma bénédiction, et ta petite Lise t'envoie aussi la sienne. — Anna. »
Anna est veuve : Vassiliev a reçu le lendemain trois balles à Narva.
Alors seulement les intellectuels commencent de se mouvoir. En prévision des graves événements qui s'élaborent, et pour conjurer les malheurs qu'ils pressenieut, mais non pas dans l'absurde intention qu'on leur a prêtée de constituer un gouvernement provisoire, puisque, pour les plus violents mêmes, il n'était pas question de s'attaquer à la dynastie, ils forment, le soir du 21 janvier, dans les bureaux du journal Nachi Dni, un Comité de dix membres, dont un ouvrier. Les dix, arrêtés ensuite, sont : Maxime Gorki, le vieil et célèbre Annenski, l'avocat et conseiller municipal Kédrine, le professeur Karéiev, Arséniev, Hessen, directeur du Prooi [le Droit), le publiciste Sémevski, les écrivains Miakotine et Péchékonov. l'ouvrier Kouzine. Ils se rendent chez le prince Mirsky, ne sont pas reçus. Ils voient son adjoint, le général Ridzevski, lequel les accueille sèchement, ne leur offre point de sièges et leur répond de haut que le gouvernement n'a b 'Soin ni d'invitations ni de conseils venant de j)ersonnes privées. Ils vont chez M. Witle. qui lève les bras, leur affirme qu'il ignore tout, qu'on ne le consulte sur rien, qu'il ne peut rien. En leur présence, il consent cependant à téléphoner au prince Mirsky et lui demande pour eux une audience : de nouveau le ministre refuse. Peu de jours après, au professeur Richler, M. Witte dit :
— J'aurais bien pu avoir l'imperlinence d'aller, la nuit, réveiller l'Empereur à Tsarskoé-Sélo ; mais je ne
l^ouvais pas braver le ridicule de n'être pas reçu. . .
Alors, rebutés de tous, repoussés de partout, les Dix, appréhendant les calamités, se bornent à organiser hâtivement pour le lendemain une ambulance volante au jardin Alexandre. Plusieurs des étudiants et des étudiantes qui en furent les infirmiers volontaires devaient être les premières victimes des salves cosaques.
Cette démarche chez Witte se passait le samedi soir, à minuit, la veille du jour sanglant. Quelques heures auparavant, le directeur des théâtres impériaux, M. Téliakovski, s'était rendu chez le baron Freederickz, grand maréchal de la Cour, et lui avait demandé s'il n'y avait pas lieu de fermer les théâtres.
— Ne vous occupez donc pas de cela, avait répondu le baron, ce sont des blagues. Il n'y aura rien. »
Le matin d'un jour sanglant. — Stratégie populaire. — A Vassili Ostrov; les ponts gardés : salves. — A la chaussée de Schliisselbourg : un officier humain. — A Péterbourgsky Ostrov : salves. — A Viborg. — A Xarva; dans l'attente de Gapone ; la procession, les cantiques, les trois prêtres et les saintes images : .salves; Gapone blessé. — De-ci, de-là, salves. — La foule à genoux. — Le tramway vidé. — Le cocher malade. — Les jeunes filles et les cosaques. — Balles dans le dos. — Les enfants dans les arbres. — A travers les grilles fermées. — Un cheval qui a de la race. — Le colonel et le iounker. — Un officier dirige une barricade. — Les surprises du savant Anoutchine. — L'enfant sur la barricade. —Discours à la Bibliothèque impériale. — «Allez donc en Mandchourie! » — La soirée. — Dans les théâtres. — La dernière apparition de (^apone. — « Quand les enfants ne sont pas sages, on les fouette. »
II n'y eut rien, en effet, que, dans les foyers, des pères supprimés, et, pour l'autocratie, une irréparable victoire.
Ce matin, comme hier, le soleil d'argent s'est levé sur Pétersbourg. Au travers des maisons sombres et des vastes palais, entre les toits glacés sous leur tapis de neige, l'énorme trouée de l'immobile Neva creuse une avenue lumineuse. Ici, l'ample façade rouge du Palais d'hiver et de l'Ermitage. En face, de l'autre côté du fleuve, Péterbourgsky Ostrov; plus à gauche, Vassili Ostrov; loin vers la droite, Viborg. C'est ici, c'est au seuil de ce palais, sur cette place où s'érige, debout dans la neige, le granit rose de la monumentale colonne
LE 0/22 JANVlEi; 93
d'Alexandre I", que converge dans ce petit matin l'espoir d'un peuple. C'est ici qu'ils vont venir, les 200.000 artisans, un papier à la main, et qu'ils s'apprêtent, l'ayant remis au césar qui aura daigné venir le chercher, à s'agenouiller dans la neige et à se prosterner en criant ; « Vive l'Empereur! »
Les faubourgs sont en rumeur. Bien que le rendezvous ne soit que pour deux heures, dès le petit jour les ouvriers se sont levés; ils encombrent les rues, échangent sans hâte et sans bruit de longs propos. Ils ne savent pas encore que les 40.000 hommes de la garnison sont sur pied, que des patrouilles commencent à circuler à travers la ville, que les ponts jetés sur la Neva, que toutes les portes du Sud sont gardées militairement, que Kleigels. l'ancien préfet de la ville, limpitoyable exécuteur qui fut un des agents les plus zélés de M. de Plcehwe, est arrivé cette nuit à Saint-Pétersbourg pour doubler Foullon, de qui l'humaine énergie ne donne pas au pouvoir de suffisantes garanties. Ils ignorent aussi que Sviatopolk Mirsky a tenté cette nuit une suprême démarche à Tsarskoé-Sélo, qu'il en est revenu par un train spécial sans rapporter la parole de paix qu'il espérait. Et on ne leur a pas dit non plus que dès ce matin la ville est en état de siège, que tous les pouvoirs sont entre les mains du grand-duc Vladimir, commandant militaire des troupes de la circonscription, et que le grand-duc a déjà donné contre eux les ordres les plus sévères.
Cependant, vers midi, ce peuple commence de s'ébranler. 11 faut qu'il soit exact à deux heures au rendez-vous, puisqu'il a juré de s'y trouver.
La stratégie de cette journée ouvrière est simple et candide.
Des douze sections des Unions de Pétersbourg, l'une a son siège à Kolpino, à une vingtaine de kilomètres: six autres sont situées à l'intérieur de la ville ; cinq enfin
dans la périphérie. Toutes ensemble vont mobiliser, nous l'avons dit, environ 250.000 grévistes.
A Vassili Ostrov, sur la rive droite de la Neva, 15.000 manifestants environ se groupent vers onze heures autour de leur section, dans la 4' ligne. Ils se mettent en mouvement, se dirigent, les uns vers le pont Nicolas, qui débouche sur le quai Anglais, pour gagner de là le Palais, les autres, longeant la Bourse, vers le pont du Palais, au bout duquel s'élèvent, à droite l'Amirauté, puis, derrière, le jardin Alexandre, et à gauche, le Palais d'hiver. Les deux ponts sont gardés. Des cosaques, des uhlans, appuyés par de l'infanterie, en barrent le passage. Etonnés, les manifestants parlementent, ils insistent, veulent forcer les cordons; la cavalerie charge, l'infanterie tire. Ils tentent de franchir la Neva sur la giace. Les passages qui y sont tracés sont gardés aussi, et, quant aux espaces libres, la surface tourmentée de ces glaces inégales, cette neige épaisse où l'on enfonce jusqu'aux genoux, ne permettent guère que l'on s'y engage. Ces ouvriers n'ont point d'armes. Désespérés, ils se replient vers leur île de Vassili, s'élancent vers la fabrique d'armes Schalf, la pillent, y mettent le feu, sont de nouveau sabrés par les cosaques accourus, se rejettent dans l'intérieur du faubourg, y font, jusqu'au milieu de la nuit, une résistance désespérée : nous les y retrouverons tout à l'heure.
Au Sud-Est, du côté de la chaussée de Schlusselbourg, ils sont une trentaine de mille. Ils se sont mis en marohe de bonne heure, car ils sont loin de la ville. Ils arrivent au pont de Novo-Ârkhanghelsky, jeté sur le canal Obvodny, qui lait à la capitale une ceinture liquide et sort de la Neva à 150 mètres de ce pont. Ici encore, des troupes. Ils essaient de la persuasion. Vains propos. Mais l'officier qui commande est un homme bienveillant. Il voit cette foule immense. Il comprend que des discours ne l'arrête-
ront pas, qu'elle voudra passer, qu'il ne pourra l'en empêcher qu'en la massacrant. Soudain, il fait un geste évasif et dit : « Ma consigne est de garder le pont et de vous empêcher de le franchir, mais je n'ai pas à m'occuper de ce qui se passe à côté. » Us comprennent, tournent à droite, descendent sur la Neva, la suivent un instant, contournent le confluent de la rivière, remontent sur la berge en face des vastes docks qui la bordent, se dirigent vers l'intérieur de la ville, passent à côté du fameux couvent Alexandre Nevsky, et s'engagent dans la perspective Nevsky qui les conduira directement à h place du Palais et au jardin Alexandre, où on les recevra à coups de fusils. Ils n'auront eu, sur leurs camarades des autres quartiers, qu'un répit de deux heures.
Ceux de Péterbourgsky Ostrov, la grande île du nord de Saint-Pétersbourg, en avant de laquelle se trouve, comme un éperon fendant le fleuve, la trop célèbre citadelle-prison Saint-Pierre et Saint-Paul, ceux-là sont moins nombreux, huit mille environ. Leur rendez-vous est au coin des rues Grande-Zélénine et Ghesler, où se trouve le siège de leur section. Ils descendent la Grande Zélénine, gagnent Kamennoostrovsky prospect, y défilent devant la maison blanche de M. Witte, traversent le parc Alexandre (qu'il ne faut pas confondre avec le jardin Alexandre, voisin de l'Amirauté), et, ayant dépassé Saint- Pierre et Saint-Paul, se heurtent, sur le pont Troïtsky, à des troupes qui les accueillent par une demi-douzaiae de salves. Le Palais d'hiver s'élève au bord de la Neva, entre le pont Troïtsky et le pont du Palais : de ces deux points, le mouvement était enrayé.
A l'est de l'île de Péterbourgsky, s'étend le quartier de Viborg, dont la section ouvrière est située dans la rue d'Orenbourg, et qui communique avec la ville par le pont Alexandre, où six mille manifestants viennent à leur tour se heurter aux soldats.
Ce n'est ni à Vassili, ni à Péterbourgsky, ni à Viborg que se produisent les plus sanglants conflits. C'est à la porte de Narva, qui, au sud-ouest de la ville, la met en communication avec un immense quartier de fabriques et d'usines. C'est ici, c'est au centre de la vaste place au milieu de laquelle se dresse, arc de triomphe qui sera tout à l'heure un arc de martyre, la haute et rouge porte de Narva, c'est ici que Ion a massé les plus nombreuses troupes, et c'est à elles sans doute que l'on a donné les consignes les plus strictes. Derrière Narva. c'est la chaussée de Péterhof ; au bord de la chaussée de Péterhof, les cent hectares de l'usine Poutilov. Et l'on suppose que c'est de ce côté que Georges Gapone essaiera de faire son entrée dans la ville.
Voici là-bas la foule des grévistes, dont le moutonnement apparaît au loin sur la chaussée. Ils approchent. Voilà donc ces perturbateurs, ces frénétiques révoltés qui courent à l'assaut du pouvoir, ont délibéré de tordre et de briser un régime, conjuré le meurtre d'un monarque!... Ils marchent lentement, d'un seul côté de la route, selon les prescriptions de la police. Dans ce froid de janvier, beaucoup tiennent à la main leurs bonnets de fourrure. Ils chantent des cantiques. Les précédant, trois prêtres sont escortés de servants porteurs dune icône, d'une grande croix d'argent, des saints Evangiles, des images du Tsar et de la Tsarine, et les domine l'étincellement métallique de quatre hautes bannières sacrées. Est-ce donc là une troupe démeute, la marche d'un peuple vers la Révolution? C'est une procession qui s'avance; mais à sa tête est le chef des perturbateurs, ce Gapone qui, sur sa vie, en son nom et au nom de ses camarades, a répondu hier de la vie de l'Empereur, et dont le crime est d'être là, en habits sacerdotaux, accompagnant les images saintes et les bannières, guidant le peuple qui lui a fait confiance vers la maison du Souverain.
La procession conliaue, de son pas régulier, sans hâte. « Halte ! » crie un officier. Comment le mot bref d'un officier arrêterait-il la coulée de 30 ou de 40.000 hommes? Ont-ils même entendu l'ordre de l'autorité dans la rumeur de leurs cantiques? Le soleil brille au-dessus de leurs tètes, le froid les enveloppe, et la procession s'avance dans la neige. Ils sont au terme de la chaussée de Péterhof, ils débouchent sur la place, ils se dirigent vers la porte pourpre déjà, bien que le sang n'ait pas encore jailli. Les fusils s'abaissent. « Feu ! » crie la même voix. Une salve déchire de son claquement sec l'air glacé; des hommes tombent, les bannières sont perforées, l'image de l'Empereur — symbole tragique — est percée de part en part. Le premier de ceux qui sont tombés est Georges Gapone blessé. L'autocratie triomphe. Dominant cette tuerie, la grande Victoire, qui se dresse la tète ceinte de lauriers et debout dans un char à six chevaux, au-dessus de la porte de Narva, aspire la bonne odeur du sang.
La procession s'avance toujours. Une seconde salve retentit. Les ouvriers sont maintenant si près, que l'officier, n'osant pas, tout de même, les fusiller à bout portant, fait mettre à genoux le premier rang de ses hommes, et le second seul tire. Maintenant, les salves et les feux à volonté ne discontinuent pas; les malheureux tombent par centaines; pêle-mêle, les femmes et les enfants roulent dans la neige. La neige, tout à l'heure si blanche, est par endroits rose du sang répandu. Alors, les tristes hommes, stupéfaits plus encore que douloureux, reculent et se débandent. Ils ne comprennent pas encore. C'est tout à l'heure, c'est demain qu'ils comprendront, et toute leur vie ils se souviendront.
Ils s'échappent en désordre à travers leurs faubourgs, se groupent autour de l'Union, font des discours, lancent des proclamations révolutionnaires, et toute cette