‹ La Russie libre- l'Aube RusseChapitre 6 sur 26 · I/AL'BE UL'SSE · texte numérisé non relu

I/AL'BE UL'SSE

agitation, lâchée par le gouvernement, durera jusqu'au soir.

Tandis que se passent ces choses aux portes de la ville, aux ponts de la Neva, de Schlusselbourg à Narva, en passant par Okhta, à l'est, où une pareille tuerie se consomme au même moment, les manifestants de Tintérieur, ignorants encore de ces drames, se dirigent lent'^ment de Test, du sud et de l'ouest, vers la place du Palais. Sims doute, puisqu'ils ont juré de s'y rencontrer. Ceuxlà, c'est dans la perspective Nevsky, c'est au pont de Polie. . où la perspective franchit la petite rivière de la Moïka, c'est dans la grande Morskaia, qui coupe à angle droit la perspective et qui conduit au Palais d'hiver, c'est sur la place du Palais, jusqu'où certains ont pu arriver, c'est au jardin Alexandre, qui se développe à l'ouest de cette place, tout le long des bâtiments de l'Amirauté, c'est là que les fusils les attendent.

Pourquoi les fusille-t-on? Cette foule est sans armes. Cette foule n'est pas menaçante. Nulle part, elle n'a pris l'offensive; nulle part, on ne lui vit une physionomie d'émeute. Les gens du gouvernement, le lendemain, alléguaient des injures adressées aux officiers et aux soldats, des pierres qu'on leur lança. Triste excuse de l'agresseur qui fait à sa victime un crime de se redresser sous les coups! Oui, de volonté et de fait, cette fouie pacifique ne souhaitait que voir son Empereur et lui parler. Volontiers, apercevant les soldats, elle aurait cru qu'on les avait disposés sur son passage pour donner à sa démarche une solennité plus grande. ^( Nous sommes venus pour mourir, nous ne demandons qu'à mourir! » criait son désespoir aux officiers qui lui faisaient les sommations. Et elle mourait en effet. Proche du jardin du Palais, une jeune fille anglaise a assisté, avec sa gouvernante, au spectacle que voici. Une foule était massée, face aux soldats qui défendaient le Palais. Elle

se tenait immobile, elle regardait, elle se taisait, elle attendait. « Feu!» crie un chef. Des hommes tombent, nul autre ne boui^e. <( Feu! » répète la voix. DaiUros tombent encore. Ceux qui restent se mettent à genoux dans la neige; ils disent : « Nous navons plus qu'à mourir », et un murmure de chants religieux frémit au-dessus des tètes inclinées. «. Feu! » répète pour la troisième fois la voix sauvage. Une nouvelle moisson se couche, les corps s'affalent, et cette fois enfin la masse se disperse et fuit épouvantée...

Exemple saisissant de la résignation de cette foule. Parmi elle, il y a des femmes et des enfants. Qu'importe aux militaires, que paraît griser l'odeur de ce sang et qu'enivre la joie féroce de détruire une matière humaine qui n'a point d'armes pour se défendre et ne porte en son cœur nulle force de haine ! Il est établi qu'en aucun point de la ville le peuple ne fut l'agresseur. II est établi qu'en plus d'un endroit la troupe a tiré, non pas même sur des manifestants, mais sur des promeneurs paisibles. Seraitil donc vrai, ainsi que me l'ont affirmé des hommes que je n'ai pas crus, qu'une partie de ces gens-là fussent ivres?

Un industriel français, homme sage, sérieux et mesuré, me dit :

— Je passais dans l'après-midi sur le pont de Police; la circulation y était si peu entravée que mon traîneau eut à peine à ralentir sa marche pour franchir le cordon des soldats. Je suivais la Perspective, et mon traîneau n'y avait pas fait trois cents mètres, que j'entendais des coups de feu venus de ce même pont de Police !

Une autre personne, également véridique, me dit :

— Près du pont de Police, un groupe d'une quinzaine de personnes, des badauds, étaient arrêtés au bord de la Moïka et regardaient ce qui se passait sur le pont. Tout à coup, sans cris de leur pari, sans provocation, une décharge est dirigée contre eux : un vieillard tombe.

Les faits rapportés ici sont attestés par des témoins dignes de foi, et dîiment contrôlés et vérifiés. Les exemples abondent de la férocité de carnage qui a, toute la journée, possédé les militaires.

Au passage d'un détachement des dragons de la garde, un voyageur se dresse à l'impériale d'un tramway, profère une injure et siffle. Instantanément, le tramway est arrêté; tous les voyageurs en sont arrachés et plus ou moins frappés; l'un d'eux, qui était peut-être le manifestant, qui n'était peut-être pas lui, est saisi, tué sur place.

Une dame hèle un traîneau.

— Je vous en supplie, fait le cocher, allons à l'hôpital, et dites que l'on me donne quelque chose.

— Vous êtes malade?

— Oh! oui, bien malade. Je viens de voir des soldats qui « déchiraient » un ouvrier en tirant ses membres dans tous les sens. Son sang coulait sur la neige. Et maintenant j'ai comme un drap de sang qui me couvre les yeux.

Sur la Moïka, deux jeunes lilles, nommées Slavkov et Blatinsky, sont poursuivies par des cosaques dans le corridor d'une maison privée, tuées dans la cour à coups de baïonnette.

Un monsieur, confortablement habillé, atteint de deux blessures dans le dos, est transporté chez le pharmacien.

— Je sens que je vais mourir, murmure-t-il. Ecoutez bien ceci. A côté de moi, j'ai vu tomber dans la neige une femme blessée. Je me suis penché pour la secourir; alors ils sont arrivés et m'ont tiré dans le dos.

Au jardin Alexandre, des enfants ont grimpé dans les arbres et regardent la manifestation, lointains petits frères de ceux qui, jadis, agitant leurs casquettes, aux Champs- Elysées, regardaient passer, dans leur calèche de gala, le Tsar et la Tsarine. Des soldats les visent, lénov, enfant de -douze ans. et deux de ses camarades blessés, dégringolent sur le sol.

Les étudiants et les étudiantes de bonne volonté, que le Comité des Dix a constitués là en ambulanciers bénévoles, sont visés et frappés tandis qu'ils transportent des blessés. On a fermé les grilles du jardin Alexandre : à travers les grilles, on vise la foule emprisonnée. Au même endroit, on relève une femme qui a la tête presque tranchée.

Sur la perspective Nevsky, non loin de la Moïka, est campé un détachement de soixante-quatre hommes du régiment de Séménovsky. C'est l'heure où la manifestation, à son déclin, ne laisse plus dans la rue que des badauds. L'olficier qui commande, pris soudain de vertige, ayant peut-être entendu une vague insulte, commande un feu de peloton. La perspective est prise en enfilade, quatre salves de seize coups chacune sont tirées.

Il y a pourtant, parmi ces soldats, des exemples de sang-froid et d'humanité. A Vassili Ostrov, un détachement du régiment de Finlande refuse de tirer et laisse faire la besogne aux cosaques. Un olficier de la Garde reste en arrière de sa troupe qui charge et dit : u Mon cheval a trop de race; il ne voudrait pas marcher. »

Dans la Morskaia, débouche, l'épée à la main, un iounker (élève d'une école militaire), poursuivi par un tourbillon de manifestants qui hurlent des cris de mort. Sans doute, il a participé à la répression, et la foule, fiévreuse de vengeance, veut sa vie. Il est essoufflé, à bout de forces. Encore une minute, il sera rejoint. Il aperçoit un officier, le colonel d'état-major Kiannovski, jette son épée, et tombe dans ses bras. Le colonel, un homme solide, empoigne le iounker, enfonce d'un coup de pied la porte d'une boutique, l'y précipite et se met en travers. Mais les assaillants sont sur lui; à son tour, il va être débordé. Alors il saisit à pleins bras le premier qui s'offre à lui et l'embrasse sur les joues. La foule l'acclame et se disperse»

Devant la porte de l'hôtel de France, un homme s'approche d'un colonel de la garde, debout sur son cheval, et lui crie à pleine voix ; « Assassin! Tu n'en as plus pour longtemps à assassiner! » L'officier ne fait pas un geste, ne détourne pas la tête, et l'homme disparaît sans être inquiété.

C'est à Vassili Ostrov que le combat est le plus acharné. En réalité, il ne cessera qu'au milieu de la nuit. Repoussés du pont du Palais et du pont Nicolas, les grévistes se sont repliés dans l'intérieur de l'île; puis, chargés par les cosaques aux environs de l'usine Schaff, quils ont tenté de piller, ils font trois essais de barricades; ils en achèvent une, dans la quatrième ligne, non loin de Bolchoï Prospect. On voit un officier — le fait est avéré — en uniforme, l'épée nue, prendre la direction du travail. Il fait arrêter et réquisitionner des traîneaux, des camions; il envoie chercher des poteaux télégraphiques, des planches arrachées à des maisons en construction, et bientôt une barricade s'élève en travers de la rue, couverte en avant, selon les règles de la stratégie, par des réseaux de fil de fer. Parachevant l'œuvre, des drapeaux rouges la couronnent.

Toute la journée, des charges auront lieu à travers les rues de Vassili Ostrov. Elles n'épargnent rien ni personne. Le savant Anoutchine, secrétaire d^^ TAcadémie des sciences, qui se rend à l'Académie, non loin de la Bourse, est arrêté par une troupe.

— Où vas-tu? crie le colonel.

Il se nomme et répond :

— Je vais à mon poste, à l'Académie.

— Ah! ahl lu vas à ton poste? Eh bien! donnez-lui donc quelque chose à celui-là!

Les soldats se précipitent, le rossent et le laissent sur place. Des dcorniks (concierges) le tirent de là et l'aident à se remettre.

L'Académie des sciences a officiellement protesté auprès du gouvernement.

Excellent Anoutchine, vous avez dit justement à ce militaire ce qui pouvait le froisser davantage! La haine de « l'intellectuel « est le premier devoir du soldat russe. Quand il entre au service, il fait le serment de défendre le Tsar et la Patrie contre l'ennemi intérieur aussi bien que contre l'ennemi extérieur, et, commentant ce serment, les sous-officiers, dans les chambrées, lui enseignent que le plus pernicieux des ennemis intérieurs, c'est l'étudiant, « l'intellectuel ». Contre lui, ce 9 janvier est jour d'allégresse. Tout étudiant que l'on rencontre est une bète mauvaise. Sawinkine, élève à l'Institut polytechnique, est tué. Spilov reçoit neuf balles. Un autre, six : quatre au ventre, deux à la poitrine. Une étudiante, cinq balles. Sawinkine a été enterré solennellement. Les trois autres ont été vus à l'hôpital par quelqu'un de qui je le tiens.

Sur le pont Troïtsky, un ouvrier à genoux serre dans ses bras un collégien. La troupe tire, le collégien est tué dans les bras de l'ouvrier. Le soir du lendemain, lundi, Fédorovski, étudiant, revenait d'une réunion à l'Académie des Beaux-Arts, accompagné d'un ami qui appartient à cette école. Fédorovski a un uniforme; l'autre n'en a pas. Des lanciers se précipitent sur Fédorovski et le rossent. L'ami s'interposant, les héros se retournent contre lui. Il a un bras à moitié coupé d'un coup de sabre. Il roule dans la boue et la neige. Il a fallu, à cause de la gangrène, lui amputer le bras.

M'"*' G..., femme d'un peintre russe, me raconte le fait suivant dont elle a été témoin. Dans l'après-midi du 9, elle se trouvait dans une maison voisine de la barricade de Vassili Oslrov. Sur cette barricade, monte et se tient debout un enfant de quatorze ou- quinze ans, qui a les yeux bleus et des joues roses, et porte l'uniforme du

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gymnase. Il brandit à la main un drapeau rouge. Les cosaques approchent. M""" C... crie à un ouvrier de l'arracher de là; l'ouvrier, avec un haussement d'épaules, fait:

— Il faut bien qu'il s'habitue à défendre ses idées!

Les cosaques vont être sur la barricade. Le brave enfant les regarde, agite son drapeau, n'a pas un mouvement de recul. Les cosaques se précipitent. Ils sont sous lui. Des baïonnettes sont lancées de bas en haut, d'un seul mouvement. II est transpercé de part en part, soulevé au bout des fusils, et sa petite tète toute rose, soudain toute blanche, s'abat sur ses épaules.

Du matin au soir, cette journée fournit de l'horreur. Dans une lettre à un ami, un ministre de l'Empire en fonctions écrit : w On a beaucoup exagéré les horreurs du 9 janvier. » Pourtant il a écrit le mot u horreurs ». Certains points de la ville sont transformés en charniers. Dès trois heures, « l'émeute est domptée », selon le style des comptes rendus. Une émeute ? il n'y en a paseu. On n'a vu qu'une foule pacifique étalée sur la ville, sur sa ville, «t frémissante au vent de liberté, comme l'eau d'un lac frissonne à la brise du matin. Elle criait aux soldats : « iSe tirez pas, nous sommes vos frères! » Elle acclamait ses chefs quand ils lui disaient d'aller mourir devant le palais du César. Et puis, comme on l'assaillait, bête frappée, elle criait un peu et lançait des pierres contre les fenêtres des gens qu'elle se savait ennemis, par exemple, celles <lu palais du grand-duc Serge. Des pierres dans des fenêtres, c'est moins grave que les balles qui allaient briser les glaces du libraire Meslier ou s'aplatir, sur le Nevsky, contre les murs du palais Strogonov, où l'on peut voir encore leurs traces, à hauteur de poitrine, hâtivement bouchées et recouvertes d'une couche de peinture dont on n'a pas eu le temps d'assortir le ton à celui de l'ensemble.

Si la flamme révolutionnaire avait animé tout ce peuple,

qui peut dire si sa masse innombrable, en dépit des chevaux, des revolvers, des fusils et des sabres, n'eût pas débordé la troupe impuissante? Mais elle ne résista point. Dès les premières décharges, elle se dissout, gardant au fond de son cœur la vision sanglante, et ayant compris tout d'un coup la leçon que les balles des soldats portent en elles : la haine du régime.

Dans la rue de Kazan, un officier est en traîneau avec sa jeune femme. Des ouvriers l'arrêtent.

— N'allez pas par là, monsieur Tofficier. On se bat plus loin, et il pourrait vous arriver malheur.

L'officier hausse les épaules et continue sa route. Un nouveau groupe d'ouvriers intervient :

— Nous ne vous voulons pas de mal. Vous avez tort d'aller par là.

La jeune femme supplie son mari, et il consent à rebrousser chemin.

Ceci se passait entre trois et quatre heures, et, depuis midi, des camarades de cet officier, « avec des yeux furieux et des voix féroces », dit un témoin, faisaient tirer sur le peuple débonnaire...

Dans le seul quartier de Vassili Ostrov, la résistance se prolongea. Le soir, du quai des Anglais, situé en face, sur l'autre rive de la Neva, on apercevait des lueurs d'incendie, on entendait des coups de feu, tantôt précipités, tantôt isolés, et, dans le froid de la nuit, l'air âpre et léger apportait jusque là le bruit de lointaines clameurs. A minuit, on entend une dernière décharge. C'est fini.

Pendant que ces tragédies se nouent dans la rue, des esprits, calmes jusqu'à ce jour, s'enfièvrent à la chaleur de la bataille. Les libéraux, qui n'avaient ni pressenti ni compris l'importance du mouvement ouvrier, se meuvent tout à coup, et, s'envoyant des exprès, s'assemblent en grande hâte.

A deux heures, la Bibliothèque Impériale, où quelques travailleurs forcenés, indifférents aux vains gestes de la vie, dédaigneux même du repos dominical, sont penchés sur des livres, est soudain envahie par une troupe de deux cents personnes. Ces intrus sont des gens de l'aristocratie, du barreau, de la littérature, de la science. Gorki est parmi eux. Parmi eux aussi, des femmes. Ils se passent de mains en mains le texte de la pétition de Gapone, copiée à la machine à écrire. Le vieil Annenski, l'homme de toutes les manifestations libérales, est acclamé président, et voici Annenski debout sur une table, haranguant l'assemblée. Mais un discours ne suffit pas à ces militants déchaînés, et qui, au fond d'eux sans doute, regrettent maintenant l'injustice qui leur a fait soupçonner Gapone et mépriser la force ouvrière. En un clin d'œil, les oraîeurs s'érigent sur les tables, chacun attirant à soi un groupe d'auditeurs. Des serments retentissent sous les voûtes sonores. Les travailleurs, furieux, se dispersent; une vieille femme qui était assise plie ses papiers et, tendant le poing aux importuns, leur crie : « Ce n'est pas votre place ici. Voulez-vous bien vous en aller, tas de rebelles! » Sur une table, un homme jeune, statisticien du zemstvo, clame d'une voix immense :

— Allons nous mêler au peuple ! La seule manière, pour nous, de prouver que nous sommes avec lui et que ses colères sont les nôtres, est d'entrer dans ses rangs!

— Vous êtes fou, fait le vénérable Annenski. Vous vous ferez tuer, et quel profit pour votre cause?

Ils sortent sur le Nevski, sont refoulés par les charges de cavalerie, entendent les salves du pont de Police, voient les gens qui fuient, les femmes qui sont piétinées. Des conservateurs même s'indignent. On en voit qui montrent le poing aux soldats, les traitent d'assassins et de bourreaux, leur crient • « Allez donc en Mandchourie ! »

LE 9/22 JANVIER i07

Allez donc en Mandchourie!... Combien de fois ne déchira-t-il pas leurs oreilles, à ces nobles héros qui frappaient dans le dos des êtres sans défense, ce cri de juste colère ! Quel trouble et quelles révoltes dans l'àme d'un peuple qui contemple sa capitale ruisselant de troupes, alors que, là-bas, le généralissime de ses armées se plaint tous les jours de n'avoir point assez de soldats, et qui voit que la première victoire remportée depuis un an par ses armes est une victoire gagnée contre lui !

Le soir est venu. Tous les théâtres privés ont fermé leurs portes. Ils n'ont plus d'acteurs pour jouer la comédie, plus de public pour Tentendre, quand les poitrines frémissent encore du drame que la vie vient de nouer. Les théâtres impériaux n'ont pas compris qu'une certaine pudeur exigeait, d'eux aussi, quelque chose, et ils sont ouverts. Mais au théâtre Marie (Opéra), où la grande danseuse Préobrajenskaia, par une malchance, donne s:i représentation de bénéfice, la salle est aux trois quarts vide. Au théâtre Alexandre, on joue une comédie d'Ostrovski, Un cœur chaud. Comme le comique Varlamov est en scène, quelqu'un dans la salle se lève et lui crie :

— Cher Varlamov, ce n'est guère le moment de débiter tes farces, quand le sang coule dans la ville!

On applaudit, on hurle, il faut baisser le rideau, et bientôt, malgré les efforts de la direction, arrêter la représentation.

En même temps, une réunion se tenait à la Société d'Economie. C'est une société qui fut fondée avec l'autorisation d'Alexandre I", et la tradition veut que fous les tsars, en prenant la couronne, s'engagent, entre autres serments, à garantir ses statuts. Elle comprend des hommes qui appartiennent à la société la plus éclairée. Des conférences y ont lieu périodiquement, et il n'est guère d'homme d'État que l'on n'y ait vu. Ce soir-là, s!X

cents personnes y sont réunies. Parmi les discoureurs, un ouvrier, qui a les yeux brillants, la face maigre, l'attitude lasse, surgit soudain, et, d'une voix sèche, il crie :

— Vous nous applaudissiez aujourd'hui, quand nous nous faisions tuer, et vous célébrez le courage du peuple. Assez d'applaudissements! Qu'est-ce que vous allez faire pour nous maintenant? Vous ne nous donnerez pas votre vie, dont nous n'avons que faire. Alors, donnez-nous votre argent!

On acclame l'ouvrier. Des bonnets se tendent, on fait une collecte. L'ouvrier avait plongé dans la foule et disparu. A la fin de la soirée, Maxime Gorki fait un geste pour demander le silence. Il tire sa montre et dit :

— Il est loin maintenant.

Puis il ajoute :

— Messieurs, vous avez entendu tout à l'heure le père Gapone.

... Une dame qui porte un grand nom, une dame de la Cour, à qui je parlais, quatre jours plus tard, des événements de ce 9 janvier, et qui voulait bien les déplorer, me dit pour conclure :

— Quand les enfants ne sont pas sages, il faut bien commencer par les fouetter. Est-ce vrai?

Le nombre de- victimes : ce qu'on dit, ce C[ui est. — Le responsable? — Autocratie, anarchie. — Les inductions d'un professeur. — Le pouvoir « s'affermit ». — Trépov se distingue. — Les 18 millions japonais. — L'opposition se concentre. — Au cercle Polonski. — L'affaire Rouza. — Les obsèques de l'étudiant Sawinkine. — Une figuration ouvrière chez l'Empereur : Trépov maître de maintien. — Ce qu'on dit de Gapone. Sa lettre aux ouvriers.

Le lendemain et le surlendemain, il traîne encore, à travers la ville, quelques miettes du drame clos le dimanche soir. Pendant quelques heures, l'électricité manque. Le lundi soir, au coin du Nevsky et de la rue Michel, dans l'obscurité on décharge encore quelques fusils. Le mardi soir, on entend des coups de feu à Vassili Ostrov. Mais c'est fini, le régime a vaincu.

Combien de victimes ? Le dimanche, à six heures du soir, tandis que l'on se battait encore à Vassili Ostrov et que des charges parcouraient le Nevsky, un personnage se trouvait chez M. Witte. Un domestique entra et remit un papier au Président du Comité des ministres; celui-ci, l'ayant lu, dit : « On m'annonce 432 morts. » Le général Trépov, devenu gouverneur de Saint-Pétersbourg, m'a donné le chiffre de 93. Le prince

Sviatopolk Mirskya indiqué à un très important personnage celui (le 420. M. Wittc, tenu à l'écart de tous ces événements et affirmant n'en rien savoir, ma dit cependant 150 «au maximum». Le conseiller Frisch, préfet de la ville par intérim pendant quelques jours, après la retraite de Foullon, m'a annoncé 128 cadavres, sur lesquels 14 n'avaient pas encore été identifiés huit jours après.

128 morts, 333 blessés soignés dans les hôpitaux, telle fut la vérité officielle. Cependant, la douma déclarait que, selon son enquête, il fallait compter au moins 260 morts. 128, 260... Personne, conservateurs ni libéraux, n'a cru à ces chiffres. Dans la semaine qui suivit, les conservateurs eux-mêmes, sentant l'impossibilité de contester si tôt ce que chacun avait pu voir et n'osant pas encore heurter de front l'indignation générale, convenaient que le nombre des morts avait dû être de quatre à cinq cents.

Comment arriver à la vérité, dans ce pays oîi tout est entre les mains du gouvernement, alors que le gouvernement seul est en mesure de la connaître? Sur ce point cependant, je crois pouvoir apporter une contribution sérieuse. Le général Ridzevski, adjoint au ministre de l'Intérieur, a communiqué directement à l'Empereur le chiffre des victimes du 9, du 10 et du 11. Il lui aurait annoncé 1.218 morts et 1.000 hlesst'-s. Jo n'ai pas moi-même recueilli ce renseignement du général Ridzevski; mais, entre lui et moi, il n'y a qu'un intermédiaire, le prince X..., personnage de la Cour. A vingt-cinq près, ces chiffres m'ont été confirmés de deux autres côtés, notamment du côté ouvrier : il convient de li» tenir pour exact. Ne nous étonnons pas de la disproportion du nombre des morts et des blessés, car il e^i impossible d'atteindre tous les blessés qui, s'étant fait panser dans les pharmacies, sont rentrés ensuite chez eux.

Si l'on hésite sur le nombre des victimes, il y a du moins un comi)le dont on est sûr, c'est celui des rêver-

APRES m

bères brisés : c'est une compensation. Que l'histoire enregistre donc que les journées du 9 au 12 janvier ont coûté à la ville de Saint-Pétersbourg : 224 lampes à pétrole disparues, 1.725 vitres de réverbères brisées, 111 réflecteurs, 300 brûleurs à incandescence, soit 3.623 roubles. On a cherché l'auteur responsable de la tuerie. On ne l'a pas trouvé. Il n'y en a pas. On a nommé l'Empereur; mais l'Empereur, parti à Tsarskoé-Sélo l'avant-veille, n'a rien su de ce qui se passait. Il s'est borné, et en ceci sa responsabilité de maître de l'État est lourde, à retuser de recevoir la pétition ouvrière. On a nommé l'Impératrice mère, Maria Féodorovna. Voici une anecdote certaine qui établit que Maria Féodorovna, elle non plus, n'avait aucune idée de l'importance du mouvement. Le matin du dimanche, elle prit le train à Pétersbourg pour aller à Tsarskoé-Sélo. Sur le quai de la gare, elle dit au général Foullon, préfet de la ville, qui l'y avait accompagnée :

— Je rentrerai ce soir vers cinq heures. Foullon, racontant la chose, ajoutait :

— J'ai été tellement stupéfait d'une telle ignorance, que je n'ai pas osé dire à l'Impératrice que ce serait impossible, me réservant de l'en faire aviser par téléphone.

On a nommé le grand-duc Vladimir, parce qu'il est commandant suprême des troupes de la circonscription, et aussi parce que son zèle réactionnaire est avéré. Mais le grand-duc Vladimir, dans une conversation avec le correspondant d'une agence anglaise, déclarait déplorer les événements du 9, tout en ajoutant d'ailleurs qu'il était impossible au gouvernement de laisser s'approcher du Palais une foule de cent cinquante mille hommes.

Au vrai, après une enquête minutieuse, je me suis fait cette opinion qu'il n'y a pas un responsable ni des responsables; que le coupable, c'est le régime lui-même. L'autocratie russe, dans le moment où nous sommes, a

ceci de très singulier, qu'elle est une anarchie. L'autocrate ignore tout. Les gens qui pourraient le renseigner le trompent. Les gens qui pourraient le conseiller ne sont pas d'accord. Les gens qui pourraient commander redoutent les responsabilités. Personne ne s'engageant, personne ne sachant ou ne voulant^donner un ordre précis, il s'ensuit que tout le monde dans l'administration agit selon le caprice de l'heure, avec l'unique souci de ne pas se découvrir.

On n'a pas dit aux troupes : « Vous massacrerez le peuple. » On ne leur a pas dit non plus : « Vous ne tirerez sur lui qu'à ja dernière extrémité et si vous êtes menacées. » Et surtout on s'est]bien gardé de leur dire : « Vous ne tuerez personne. » Ni le Conseil intime qui s'était tenu la veille à Tsarskoé-Sélo, ni le ministre de l'Intérieur, prince Mirsky, d'ailleurs dépossédé en fait de ses attributions, ni le grand-duc' Vladimir, n'ont choisi entre ces trois termes. Mais on a dit aux troupes : <• Vous empêcherez la foule d'arriver jusqu'au Palais d'Hiver. » Et, comme un règlement militaire,[commun à toutes les armées, prescrit aux commandants des détachements d'assurer l'ordre par la force, lorsque tous les autres moyens ont échoué, il s'est trouvé que les fusils sont partis, en quelque sorte, automatiquement, avant que l'on se fût assuré « que tous les autres moyens avaient échoué ». Connaissant les traditions du régime, les officiers savaient qu'on ne les excuserait pas de se laisser déborder j)ar la foule, et qu'en revanche on,ne leur ferait pas un gros grief de diminuer, par quelques salves bien appliquées, le nombre des manifestants.

Celte absence de direction-'se'traduit par l'indécision de la troupe. Elle donne l'impression d'agir par brusques caprices de brutalité, sans méthode d'ensemble. C'est ce qui faisait dire à un témoin : u On tirait là où il n'aurait pas fallu, on ne tirait pas là où il fallait. » Mon interlocuteur

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ajoutait du reste : « C'est une façon de parler. » Le mardi 11/24, deux jours cependant après la rude leçon du dimanche, un détachement occupait, sur la Fontanka, l'usine franco-belge d'éclairage électrique; l'officier qui le commandait n'avait reçu aucune autre instruction que celle de garder l'usine; il se plaignait au directeur d'être sans ordres précis et lui demandait des avis pour le cas où les ouvriers se présenteraient. Ainsi, la sévère expérience anarchique de l'avarit-veille n'avait servi de rien au gouvernement! Au surplus, il importe peu de rechercher on de trouver les responsables, puisque, ordonnée au préalable ou ratifiée ensuite, la répression, en dépit des multiples témoignages qui l'attestent sauvage, n'a donné lieu à aucun blâme, à aucune enquête, contre aucun des officiers qui l'ont dirigée. Quand même il n'a pas prémédité les éclaboussements sanglants de cette journée, le régime tout entier, par son silence, s'est solidarisé avec les massacreurs.

Mais je retrouve dans mes notes le récit d'une conversation que j'ai eue, un jour de janvier, avec un professeur rencontré dans un salon, et qui, après m'être apparu comme un conservateur très déterminé, me dit des choses assez intéressantes :

— Si le Gouvernement s'est montré si dur, fit-il, c'est à cause du coup de canon du Palais d'Hiver. Ce coup de canon a été le malheur du peuple et un « bonheur » pour le Gouvernement. Partout, dans toutes les villes, on répandait le bruit que l'armée était gagnée à la révolution, que l'autocratie ne pouvait plus compter sur elle. Ce coup de canon, accident ou attentat, est venu donner un semblant de crédit à cette propagande. Pour y couper court, le Gouvernement a saisi la première occasion de prouver que les agités devaient compter avec l'armée. D'où la sévérité de l'exemple. Cette journée, ajoutait mon homme, raffermit le Gouvernement. Il était et se

sentait « compromis » par la guerre, par tout ce que Ton commence à connaître des « vols », des « concussions » auxquels elle a donné lieu. Il était discrédité, il s'est affirmé avec éclat dans la journée du 9 et par les mesures qui ont suivi. On sait maintenant à qui l'on a affaire. »

Le Gouvernement, surpris par l'explosion, cherchait en effet à » s'affermir. » En hâte, il restaure le poste de gouverneur général de Saint-Pétersbourg, créé par Catherine II en 1775, supprimé en 1866, et y appelle le général Dmitri Fédorovitch Trépov, sur le point de partir en Mandchourie dans l'état-major de Kouropatkine. Agé de cinquante ans, de haute taille, avec des épaules carrées et une large poitrine, le général Trépov porte, sur un corps solide, une tète ronde, impassible et dure. II a la voix âpre et brève. C'est un incomparable agent d'exécution, qui sourit parfois, mais qui, évidemment, a la coquetterie de sa réputation. Par tradition de famille et par expérience personnelle, il connaît bien les choses de la police. Son père avait été le grandmaître de celle de Pétersbourg. Lui-même venait de Moscou où, pendant sept ans, il avait exercé les mêmes fondions. Il y était l'homme du grand-duc Serge; il y laissait le souvenir d'une terrible énergie, et, de son pas lourd, il avait soulevé du sol bien des haines. Cest lui que l'Empereur choisit dans ces »( circonstances extraordinaires », ainsi que dit l'oukase qui l'investit.

— Sire, fit Trépov en acceptant sa nomination, c'est ma condamnation à mort que vous signez.

En compensation de ces périls, il est pourvu par l'oukase impérial de pouvoirs étendus. Il devient le maître des forces militaires, de l'administration, des usines, de la censure; il a pleins pouvoirs pour l'expulsion des personnes; il ratifie les élections à la douma et au zemstvo. En fait, le grand-duc Vladimir, commandant les forces mili-

taires, le prince Mirsky, encore nominalement minisire, sont dépossédés ; « Je ferai, m'a-t-il dit en souriant gentiment, tout ce qu'il faudra pour maintenir ma réputation d'énergie. »

Une série de mesures accompagnent ou suivent la nomination de Trépov. Les Unions d'ouvriers sont dissoutes. Dans la nuit de lundi à mardi, les neuf intellectuels et l'ouvrier qui avaient formé le Comité des Dix sont arrêtés chez eux, à l'exception de Gorki, pris deux jours après à Riga, où il était retourné, et d'Arséniev qu'on laisse libre, et incarcérés à la forteresse Saint-Pierre et Saint-Paul, sous l'accusation ridicule d'avoir projeté de former un gouvernement provisoire. On arrête en masse, jusque dans la rue, des écrivains, des avocats, tout ce qui touche à r « intelligence », des ouvriers, des journalistes. On arrête le professeur Kovalevski, le pope Grigory Petrov; on arrête des femmes, M"'' Karéiev, femme de l'écrivain, à peine remise d'une laparotomie, M°"^ Krandievska, poétesse, qui a quarante ans, trois enfants, est à moitié sourde. On l'enferme tout un jour dans un cachot glacé, sans boire ni manger, sans chaise pour s'asseoir : on n'a pas eu le temps de songer à ces douceurs. On lui apporte enfin un verre de thé ; ses doigts sont glacés au point qu'elle peut à peine le saisir ; puis on la libère. On interdit les quêtes faites pour les blessés ou les familles des morts. Gapone, comme il va de soi, est frappé par l'autorité ecclésiastique de l'interdiction d'officier, « jusqu'à ce que le caractère exact de sa participation au mouvement ouvrier ait été déterminé ».

On enterre clandestinement les victimes la nuit. On en transporte une grande partie hors de la vilie. On y procède avec une hâte furieuse. Le corps d'un jeune homme, mcien comédien devenu journaliste, est réclamé à l'hôpital par ses amis. On leur remet un cadavre qui n'est pas le sien. Ils le rapportent. Intervention de la police, et ordre

d'inhumer le cadavre sous le nom du journaliste qu'on n© retrouve pas.

En même temps qu'il essaie de la manière forte — mais encore avec quels tempéraments, quelles hésitations! — le Gouvernement, par tous ses organes, fait interpréter la journée du 9. Selon lui, selon les conservateurs qui commencent de se ressaisir, les ouvriers ont enfin aperçu la vérité : ils comprennent maintenant qu'ils ont été trompés par des agitateurs professionnels, par ce parti révolutionnaire dont les chefs siègent à l'étranger et dont Gapone ne fut que l'agent. On affirme que les ouvriers sont ulcérés de regrets, que, bien loin d'en vouloir au Gouvernement qui a sévi, c'est contre les meneurs qu'ils retournent leur haine. Dix jours après la grève, M. Smyrnov, directeur des établissements Poutilov, me disait :

— Nos ouvriers sont abattus et tristes; ils regrettent ce qu'ils ont fait. Surtout ils en veulent à ceux qui les ont trompés, car ils s'aperçoivent maintenant qu'ils n'ont été que des instruments entre les mains des perturbateurs. » On ajoute que la répression fut un devoir malheureux, mais essentiel; qu'à la tète des ouvriers marchaient des révolutionnaires avérés; que le Gouvernement le savait; que le Palais d'Hiver devait être investi, saccagé, brûlé; que Gapone avait dans sa poche deux mouchoirs, un rouge et un blanc; que, reçu par l'Empereur à la tête de la délégation, il devait le contraindre à signer une formule d'abdication toute prête, et que, selon le cas, il eût agité à la fenêtre du Palais l'un ou l'aulre mouchoir... Voilà par quelles inventions un régime essaie de défendre la férocité des officiers de son armée!

D'autres insinuations commencent aussi à circuler. La grève aurait été fomentée par l'argent japonais : dixhuit millions de yens, disent les uns, de roubles (près de quarante-huit millions de francs), disent les autres;

le Gouvernement anglais aurait été l'intermédiaire do cette combinaison. C'est VInvalide russe qui se fait le premier courrier de cette sottise. En vain les journaux autorisés protestent outre elle, à commencer par le IS'ovoié Vré/nia^ en vain des conservateurs comme le prince Mestchersky, dans le GrajUanine, la dénoncent; en vain, sur une démarche de l'ambassadeur anglais, le Gouvernement russe fait les déclarations les plus nettes, le bruit chemine, et le Saint-Synode ose le recueillir et le consacrer dans une lettre qu'il adresse le 16/29 janvier aux fidèles. L'histoire ne doit pas permettre que cette calomnie prenne du crédit.

Du côté de Topposition, la colère est grande, et, en attendant la revanche, on ne néglige aucune occasion de la manifester. On procède à des enquêtes secrètes. Des Comités s'organisent pour distribuer des secours aux familles des victimes; des soirées payantes ont lieu dans le même but, dans des maisons privées, comme on en donnait, au début de la guerre, au bénéiice des soldats. Toute assemblée est bonne pour marquer une opinion. Le 14/^7 janvier, je me rends au Cercle Polonski. C'est une société littéraire, qui a gardé le nom de son fondateur, dans laquelle n'est pratiqué aucun jeu; dont les membres et leurs invités, hommes et femmes, se réunissent tous les vendredis soirs; où chaque fois, en prenant du thé, on entend des conlérences, de la musique, du chant, de petites pièces de théâtre, etc.; où surtout l'on échange des idées. Soirées familières et reposantes, comme il en existe beaucoup en Russie, et qui sont, en l'absence de toute liberté de réunion, des moyens pour les gens de la société de se rencontrer et de parler des événements. Ce soir-là, on ne s'entretient que du 9 janvier et de ses conséquences. C'est là que je rencontre un homme qui porte un grand nom et qui m'annonce en confidence, trois semaines avant la mort du grand-duc

Serge, que le Comité révolutionnaire a décidé « une exécution importante ». En mémoire des morts, il n'y a, ce soir, ni chants, ni comédie, ni conférence. La cantatrice Dolina-Gorlenko, qui est une habituée, est venue en toilette de soirée, et elle a apporté son rouleau de musique. Tout le monde ici la connaît et l'admire; mais, comme elle est la femme d'un colonel de gendarmerie, homme d'ailleurs fort aimable, on lui fait entendre qu'il sera sage de sa part de s'abstenir de chanter ce soir-là. Toutes les dames, et elles sont nombreuses, par une entente tacite, sont vêtues de costumes très simples et sombres.

Voilà le type de la manifestation silencieuse. En voici une du genre direct. Le lundi 10/23 janvier, la cantatrice Kouza, artiste réputée de l'Opéra, traversait la ville en traîneau; de place en place, elle rencontrait des détachements militaires postés le long des rues. Sur la Morskaia, elle avise le prince Obolenski, capitaine au régiment de Préobrajenski, qu'elle connaissait pour l'avoir vu dans les coulisses de l'Opéra, et, en passant, lui jette:

— Je vous félicite, capitaine, de votre victoire. C'est la première depuis un an.

Le capitaine /a dénonce. Quatre jours après, M""" Kouza ■est appelée chez le directeur du théâtre impérial, qui. après l'avoir tancée, l'informe qu'elle ne chantera plus jusqu'à la fin de la saison. Admirez l'astuce de cette bénigne punition, et ne vous hâtez point de l'attribuer à la bienveillance. Chassée, M""^ Kouza pouvait se faire entendre sur d'autres scènes, et provoquer ainsi des manifestations; en la gardant, on la tenait à l'écart et l'on évitait le scandale. Mais ces manifestations, qui ne purent se produire au théâtre, prirent la forme épislolaire. De toutes les parties de la Russie, M™* Kouza reçut des lettres chaleureuses. Trois mois après, en avril, étant allée à Uostov-Don pour y donner deux concerts, elle fut

accueillie, au premier d'entre eux, avec un enthousiasma de délire. Beaucoup de dames s'étaient vêtues de rouge; la plupart portaient à leur corsage des fleurs rouges; on lui remit sur la scène des bouquets et des couronnes, où se détachaient des inscriptions comme celle-ci ; « A la chanteuse citoyenne ». Le lendemain, le deuxième concert était interdit.

La plus importante des manifestations qui suivirent immédiatement le jour funèbre fut 'celle qui eut lieu à l'occasion des obsèques de cet étudiant de l'Institut polytechnique de qui nous avons parlé, de ce jeune et pitoyable Sawinkine. qu'une balle avait couché dans la neige au jardin Alexandre. L'enterrement a lieu aux fr&is de l'Institut; tous les professeurs y assistent; le prince Gagarine, recteur, conduit le deuil; deux mille assistants suivent le cortège. Les étudiants portent sur leurs épaules la bière de leur camarade. Au cimetière, l'un d'eux dit ;

« Le sang innocent a été répandu par un acte de violence du gouvernement autocratique. Sawinkine est mort, mais son esprit vit parmi nous, et il nous ordonne de combattre sans repos pour le droit, pour la liberté de la vie et de la pensée. »

Dans une déclaration qu'il avait préalablement rédigée, le Comité de perfectionnement de l'École avait écrit :

« Sawinkine est une des victimes du carnage auquel on s'est livré contre une foule pacifique et sans armes. Le Conseil de Tlustitut exprime son indignation de ces événements, qui ont prouvé qu'en Russie il n'y a point de sécurité pour l'existence même des citoyens paisibles. Le Conseil exprime sa profonde indignation de la fusillade en masse dont l'étudiant Sawinkine est une malheureuse victime; il est d'avis que, dans les circonstances présentes, il est impossible à l'Institut polytechnique de continuer ses cours, et il décide de notifier cet avis au ministre des Finances. »

Dans l'inquiétude où le jette une telle unanimité d'opinion, troublé de la menace que suspend sur lui une grève qui ne finit pas, assuré de son impuissance à contraindre les esprits par la violence, le gouvernement entreprend de les gagner. Il se résout à une démarche dont il attend de grands biens. Le 19 janvier/1 '='' février, on apprend tout à coup que l'Empereur a reçu à Tsarskoé- Sélo une délégation de trente-quatre ouvriers représentant les principales usines de Pétersbourg, et qu'il leur a tenu un discours. Le projet de cette délégation est, paraît-il, du général Trépov. Mais comment cette entrevue qui, sans doute, dans Tesprit d'un souverain bienveillant, fut une entrevue de bonne foi et un gage sincère de conciliation, fut-elle organisée par ses metteurs en scène? La veille, à deux heures, les chefs d'usines avaient été invités par le général Trépov à désigner les ouvriers dont ils seraient sûrs, des ouvriers bien vêtus et propres, et dont ils répondraient sur eux-mêmes. Une discrétion absolue leur était recommandée, et la liste devait être remise au Gouverneur général avant sept heures du soir. Les patrons s'étaient mis en devoir de faire les choix qu'on leur demandait. Comme on leur avait signifié, pour toute explication, qu'il s'agissait de présenter ces ouvriers à un « grand personnage », et qu'ils ne pouvaient en dire plus, tous les ouvriers qu'ils désignèrent ne s'accommodèrent pas de tant de mystère, et plusieurs, comme à l'usine Semianikov, se récusèrent. Ailleurs, un ouvrier, à qui l'on recommandait de se bien vêtir, offrit d'endosser un habit qu'il avait ; « Oh! non, fit le patron, inquiet de ce déploiement de luxe, une redingote suffira. »

Voilà la délégation constituée. Un chef d'industrie, eu lisant, deux jours après, la liste de ses membres à VOfficiel, y trouva les noms de deux ouvriers qu'il avait naguère employés et chassés, en découvrant leur afûliation à la

police. Un adjoint au ministre de l'Intérieur, à qui je faisais part de cette observation, me dit :

— Mais non, ces trente-quatre ouvriers n'étaient pas des policiers. C'étaient de ces hommes que chaque chef d'usine emploie pour le renseigner sur ce qui se passe dans les ateliers; ce n'est pas la même chose. »

Le lendemain, cette figuration de délégués, bien habillés et bien lavés, se réunit à l'heure dite au Palais d'Hiver. Le général Trépov leur apparaît en personne, les met en ligne et, comme à l'exercice, leur apprend à saluer d'un seul mouvement. Si domestiqués qu'ils fussent déjà, ces ouvriers n'avaient qu'une insuffisante habitude des cours. La répétition fut laborieuse.

— Plus bas, répétait Trépov, Inclinez-vous plus bas. On part. Un train spécial emmène tout le monde,

Trépov en tète, à Tsarskoé-Sélo, où les ouvriers arrivent sans avoir su qu'ils y allaient, ignorant encore ce qu'ils y venaient faire. Là, un nouveau personnage, un chambellan, intervient et, par une répétition nouvelle, vérifie si les attitudes ont été bien réglées. Fortifiant leur éducation, il leur enseigne en outre à prononcer ensemble, selon le rythme convenable, la phrase qu'ils auront à proférer. L'Empereur, en entrant, leur dira : « Bonjour, mes enfants », et ils répondront ; « Bonne santé à Votre Majesté ». A ces précieuses prescriptions, on ajoute prudemment l'ordre impérieux de ne répondre à aucune question que par oui et par non {sic).

Enfin, une porte s'ouvre; ils en voient sortir le Tsar, simple, mais qui leur paraît un peu pâle. Derrière lui, viennent plusieurs personnages, dont l'un tient à la main quelques feuilles imprimées. L'Empereur s'avance devant eux. Les saints sont échangés dans la forme prescrite. D'une voix mal assurée, il leur lit un discours où il est question des « événements lamentables », des « troubles » survenus par la faute de

« traîtres ennemis de la patrie ». La vie de l'ouvrier est « pénible », certes ; ou « améliorera beaucoup de choses » , on « prendra les mesures nécessaires », mais il faut pour cela « de la patience ». Pour finir, l'Empereur ajoute qu'il leur pardonne leur forfait.

Le chambellan, porteur des papiers, distribue aux ouvriers le texte imprimé du discours qu'ils viennent d'entendre. Puis ils se rendent à l'église, baisent les icônes, font brûler des cierges, de là vont s'attabler à Pancien lycée, où un repas est préparé pour eux. L'un d'eux, frénétiquement acclamé, boit à la santé de Nicolas II, et le même train spécial qui les avait conduits les ramène à Saint-Pétersbourg. Ivres d'allégresse, ils se précipitent dans leurs ateliers, racontent à leurs camarades cette journée historique, montrent le placard où s'imprime la harangue impériale, et, en souvenir de cette mémorable audience, en récompense du zèle des 34 pour la classe ouvrière, les camarades, dans plusieurs usines, les rossent incontinent.

Parce trait, dont les détails, rapportés par les ouvriers eux-mêmes, sont authentiques, il est possible de mesurer l'imprévoyance et la perfidie de cette bureaucratie contre laquelle toute la société russe est dressée. Cette entrevue, si elle avait été loyale, eût pu produire une certaine impression dans le monde ouvrier, car elle est unique dans l'histoire du peuple russe. L'Empereur, assurément, la voulut et la crut telle, et sans doute, aujourd'hui encore, ignore-t-il qu'il ne fut lui-même qu'un figurant dans une comédie imaginée par dessous-ordres. Mais, parce qu'elle fut machinée et que, trois jours après, tous les ouvriers en connurent l'artifice^ elle eut un effet directement opposé à celui que Ion en attendait et devint un grief nouveau ajouté aux griefs anciens.

— De pareils faits, me disait plus tard un conservateur avéré, sont déconcertants et criminels, car c'est un

crime de jouer avec le loyalisme des sujets envers leur souverain. »

Nicolas, en prenant congé des 34, leur avait annoncé qu'il consacrait 50.000 roubles (132.500 francs) à secourir 1 es familles des victimes (Rappelons-nous que Trépov avait interdit les quêtes faites dans le même but, que le gouverneur d'Odessa avait arrêté la souscription ouverte par un journal...)

— Ma foi, fit, supputant le nombre des cadavres, un cocher de traîneau à qui un de mes amis demandait son sentiment sur cette libéralité, on payerait plus cher pour des cochons! {sic). »

Pendant ce temps, que devenait Gapone?

Je vous ai conté sa dernière apparition à Saint-Pétersbourg; les jours suivants, les bruits les plus étranges coururent. Pour les uns, il était en prison, et le gouvernement le taisait, dans la crainte d'augmenter la fermentation. Pour les autres, il était blessé et soigné dans un hôpital. D'autres affirmaient qu'il s'était réfugié, sous des habits de femme, en Finlande, et que de là il gagnerait l'étranger... Gapone n'était ni en prison, ni à l'hôpital. Huit jours après la tuerie, le général Trépov me disait :

— Nous ne savons pas où il est. Je crois qu'il se cache quelque part en Russie, et je ne désespère pas de le trouver. »

On racontait enfin qu'il avait emporté, en fuyant, les 36.000 roubles de la caisse des grévistes. Que Gapone ait emporté, pour la mettre en sûreté, la caisse des Unions d'ouvriers, d'ailleurs fort pauvre, c'est possible. Quelques jours en effet après le 9, une femme du quartier de Narva fil savoir aux grévistes que tous ceux qui se présenteraient chez elle recevraient 50 kopecks (1 fr. 30). Elle était la femme d'un certain contremaître nommé Rubenheim, qui se trouvait le 9 à la porte de Narva, avait dis-

paru depuis, et que l'on ne retrouvait ni parmi les morts ni parmi les blessés. La police, informée, fit une enquête et n'apprit rien, la femme ayant refusé de parler, sinon que la distribution avait eu lieu réellement. Ce Rubenheim était un ami de Gapone. Il est vraisemblable qu'ils s'étaient enfuis ensemble, et, dans ce cas, l'argent aurait été envoyé par Gapone, soit qu'il l'eût emporté à son départ, soit qu'il l'eût recueilli à l'étranger.

Quoi qu'il en soit, le pope, en partant, lançait contre l'autocratie, sous forme d'une lettre aux ouvriers, un véhément et terrible manifeste qu'il avait rédigé le dimanche soir à minuit, et dont onze exemplaires, revêtus chacun de sa signature, avaient été envoyés aux onze sections d'ouvriers. C'est, en réponse au massacre, un appel violent et implacable aux représailles ouvrières :

« Le Tsar Bête fauve, écrivait-il, ses fonctionuaires, voleurs de l'Etat et pilleurs du peuple russe, se sont faits les assassins de nos frères, de nos femmes et de nos enfants. Les balles des soldats du Tsar, qui ont massacré à la porte de Narva les ouvriers portant les images du Tsar, ces ballt-s ont troué les images du Tsar et tué notre foi en le Tsar. Vengeons-nous donc, frères, du Tsar maudit par le peuple, de toute sa couvée de serpents, de ses ministres et de tous les déprédateurs de la malheureuse terre russe... Qui n'est pas avec le peuple est contre le peuple... Si on me prend, si on me fusille, continuez la lutte pour la liberté. Souvenez-vous toujours du serment que vous, honnêtes ouvriers, par centaines de mille, avez prêté. Luttez, tant que l'on n'aura pas convoqué, par un scrutin universel, secret et personnel, une assemblée constituante, où siégeront, élus par vous-mêmes, les défenseurs des droits et des intérêts que vous avez exposés dans votre pétition au traître Tsar. »

Voilà comme s'exprimait, à la fin de la furieuse journée où il avait vu décimer par les balles le peuple russe, et tandis que la fusillade crépitait encore dans le sombre Vassili Ostrov, l'homme que les socialistes et les libéraux

avaient pris pour un mouchard. Constatez le chemin qu'avaient fait, en douze heures, les idées de Gapone, honnêtement loyaliste la veille, ce soir farouchement révolutionnaire.

Cette lettre aux ouvriers, suivie d'une seconde lettre plus brève, écrile au même moment, et accompagnée du texte de la pétition ouvrière, fut reproduite à des milliers d'exemplaires à la machine à écrire, et se répandit à travers tous les ateliers où travaillent 3 millions d'ouvriers russes.

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