LES VOIX DE LA NATION
Le bloc de l'opiuion. — Zemstvos et assemblées de noblesse. — Les avocats. — Les fabricants de .Moscou, de Pclersbourg, d'Odessa, de Varsovie, de l'Oural. — Les ingénieurs, les métallurgistes. — Les savants. — Polonais, Finlandais, Lithuaniens, Juifs, etc. — Les médecins : l'atiaire Kovalov. — Les Universités fermées. — Protestations, scandales et manifestations. — Le prône de l'évèque Antonin.
La grève multiple et latente. — La Pologne insurgée. — L'état de siège. — Les villes sous la terreur. — La police en grève. — Les massacres au Caucase. — La République au Caucase. — Grèves des chemins de fer. — Le sens profond des grèves.
Bombes, pistolets et attentats. — Serge est détruit. — Comment l'opinion accueille sa mort. — Le Grajdanine est indiscret. — « Une action immédiate est nécessaire ».
— Apprenez, disait à ses juges le destructeur du grandduc Serge, Jean Kalaiev, apprenez à regarder les yeux dans les yeu.x la Révolution qui approche.
— Prenez garde, auraient pu dire ces ouvriers que les balles allaient coucher à la porte de iNarva, prenez garde, nous sommes la Révolution qui vient.
L'autocratie ne se remettra pas de sa frénétique victoire du 9/22 janvier. Dans le momentoù elle se glorifie de son triomphe, commence son agonie. Depuis un an. bien des choses ont changé en Russie, bien des chocs ont mis en mouvement les esprits en sommeil. La con-
duite de la guerre a brusquement illuminé les maux secrets dont souffrait l'Empire; la mort brutale de Plœhwe a délié les langues; la politique du prince Mirsky a fait jaillir l'espérance de cœurs contraints ; une voix immense est montée des entrailles russes, jetant à l'espace cette adjuration passionnée : Liberté! Liberté! Dans cet instant, le régime fait donner ses cosaques et partir ses fusils, et tout d'un coup des colères se dressent, le mouvement s'amplifie, soulève les deux capitales, se propage dans toute la province; l'exigence est d'autant plus impérieuse que la réplique du pouvoir a été plus violente ; selon le mot historique que reprend le prince Troubetzkoï dans sa lettre au ministre de l'Intérieur, ce n'est pas une émeute, c'est une Révolution.
L'agitation qui ébranle les forces vives de l'Empire n'est point une agitation de classe. Ce qui la caractérise, ce ne sont pas les impatiences des misérables, des travailleurs exaspérés par un dur labeur, car ces impatiences sont universelles; c'est l'action réfléchie, opiniâtre, unanime, d'autant plus forte qu'elle est plus respectueuse, d'hommes pourvus et nantis, et dont les intérêts matériels n'ont rien à gagner à des institutions nouvelles. Les zemstvos ont commencé. La noblesse suit, la noblesse, appui suprême de l'autocratie aux jours difficiles, traditionnelle servante de l'aigle à deux têtes sorti d'ellemême. En réponse à la journée du 9, les assemblées de noblesse de Pétersbourg, de laroslav, de Tchernigov, demandent une Constitution. Les séances de celle de Koursk s'achèvent dans le tumulte; quatre-vingts membres de la noblesse de Moscou rédigent, contre tout usage, une adresse libérale, en opposition à l'adresse votée par la majorité conservatrice, et nous savons déjà de quel côté s'est rangé son maréchal, le prince Troubetzkoï. Moscou enfin, berceau du tsarisme et citadelle de l'esprit conservateur, se jette avec sa douma dans le camp libéral. Le
zemstvo de Vologda ajourne ses délibérations jusqu'en mai. On arrête plusieurs de ses membres pour avoir crié : A bas l'autocratie!
Les carrières libérales élèvent aussi la voix.
Les avocats de Saint-Pétersbourg, dont nous examinerons en détail l'action continue, déclarent : « Nous n'aurons de bonne justice qu'à la condition de changer les institutions sur la base du régime représentatif, et d'appeler le peuple à participer à la législation, au contrôle de l'administration, à toute la vie gouvernementale » Ils se tiennent en permanence au Palais, votent des motions révolutionnaires; pendant huit jours, la grève est au prétoire, et les défenseurs refusent de plaider. Tous les barreaux de l'Empire s'associent à leurs manifestations.
Les industriels et fabricants de Moscou, représentant un chiffre d'affaires de deux milliards de roubles par an (5.300.000.000 de francs), et, parmi eux, le puissant Sawa Morosov, propriétaire d'usines qui occupent des milliers d'ouvriers, et l'un des hommes les plus riches du monde, votent une longue résolution portée au ministre des Finances, M. Kokovtsev.Elle est d'une incroyable hardiesse de termes, et nous aurons l'occasion d'y revenir'.
Les ingénieurs, à leur tour, rédigent leur mémoire, qu'ils remettent à M. Witte, président du Comité des ministres.
Après avoir établi que les événements du 9 janvier ne sont pas isolés, mais qu'ils tiennent à la situation générale caractérisée par -491 ingénieurs dans leur réunion du 5 décembre; affirmé qu'un grand nombre d'ouvriers ont appris à réfléchir et qu'ils ont conscience de cette situation; justifié la dernièie grève et blâmé des mesures de répression qui obligent à considérer l'avenir avec inquiétude; protesté contre cette calomnie que la grève a été fomentée par l'argent étranger, ils ajoutent :