M. Kharizomenov, dans la Gazette russe, 188i, n
pas sans intérêt d'observer que le célibat, gardé afin de conserver leur indépendance, est devenu un cas fréquent chez les paysannes.
Revenons aux assemblée du mir.
Les paysans s'assemblent très souvent, parfois pour décider quelques affaires, parfois pour contrôler les dépenses de l'administration, etc. . . Bien souvent. les assemblées ne sont pas convoquées pour décider la question mais pour la discuter en principe. C'est ainsi que la question du partage général des terres est parfois discutée, pendant deux ou trois années, avant d'être décidée définitivement. Ces assemblées fréquentes ont pour but la recherche d'une décision unanime autant que possible. Les paysans n'aiment pas à décider à la majorité des voixet cherchent toujours à trouver un arrangement qui satisfasse tout le monde.
Les assemblées sont très animées. L'ordre y manque parfois, la liberté jamais, au moins jusqu'à l'intervention du «a/cAa/.Vi-o (administration de l'Etat). Le paysan assemblé devient courageux et indépendant : le uatchahtm même perd pour lui une partie de son prestige terroriste. Pris à part, le paysan tremble devant un employé de la couronne ; entouré de son mir, il devient
opiniâtre. L'Administration, pourinfluencerlesdécisions des assemblées du mir, est obligée de recourir à des mesures d'une extrême violence. Il est vrai que l'administration ne fait pas beaucoup de cérémonies pour les employer et ne s'arrête devant rien. Personnellement, j'ai vu un stanovoi (le chef de la police cantonale^ pour empêcher les paysans de choisir un de ses ennemis, l'arrêter à la veille de l'assembléB, et le tenir en
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prison jusqu'à la fin deréleclion. Plus souvent encore, l'administration a recours à d'autres subterfuges. Elle convoque l'assemblée à l'improviste, s'arrange en sorte que les chefs de l'opposition ne peuvent recevoir l'avertissement à temps. En revanche, il arrive que les paysans refusent systématiquement obéissance aux ordres de chefs choisis grâce à ces fraudes illégales. En général, le mir est toujours opprimé et volé, mais il ne cède pas et combat courageusement tous les abus.
Voila une scène de révision des dépenses écrite d'après nature.
L'assemblée fait son contrôle; ce sont les comptes du
starosta que l'on discute.
Une foule pressée remplit la vaste chambre du 5^/5koié pravlen'ié (direction de la commune). L'odeur des touloups (pelisses en peau de mouton mal tannée), des grandes bottes goudronnées, la respiration d'une centaine de poumons alourdissent l'air à étouffer.
Près d'un mur. on voit une table à laquelle sont assis les stchctcJiilà (contrôleurs) choisis par l'assemblée. L'un d'eux lit une liste de dépenses. Le starosta se tient près de lui et suit attentivement la lecture. Les paragraphes se succèdent et suscitent sans cesse de nombreuses remarques. Enfin on vient à la note de l'enterrement d'un soldat enterré aux dépens de la commune.
« Les caleçons du soldat : 75 kopecks; sa chemise : iroz/Z*/e2o%Wi5,litd'unevoixmonotone le contrôleur.
— C'est beaucoup ! c'est trop cher ! lui crie-t-on dans
la foule.
— Non, ce n'est pas beaucoup, réplique le starosta
dont on vérifie les comptes.
— Tu mens, lui crie son voisin. Aux jours de fête, nous ne portons pas un habit de ce prix-là. Tu n'iras pas habiller de la sorte le corps d'un soldat. Le prix de son caleçon ne peut pas dépasser 30 kopecks et la chemise en vaut 70.
— Je vois que tu aimes le bon marché, réplique le contrôleur.
— Mais si, c'est le vrai prix... dis-moi, commère, poursuit le paysan, en s'adressant à une femme dans la foule, quel est le prix d'un caleçon et d'une chemise?
On décide la r('duction des chiffres pn^posés et on accepte 40 kopecks pour le caleçon et 85 pourla chemise.
« Aux prêtres pour t enterrement : trois roubles , » poursuit le contrôleur.
— N'acceptez pas, n'acceptez pas, crie un paysan.
— Comment ne pas accepter? lui réplique-t-on avec surprise.
— ■ On devait l'enterrer gratuitement; c'était un étranger venu on ne sait d'oii.
— Il ne faut pas dire des bêtises, remarque un des assistants. Les prêtres ne consentiront jamais à enterrer gratuitement qui que ce soit.
— Tout de même, observe un autre, ce n'est pas trois roubles qu'on leur donne.
— Lorsque tu mourras, dit un des ennemis du starosta en le prenant à partie, ou lorsque tu voudras enterrer ta femme, tu peux payer trois roubles pour tes obsèques. Mais avec l'argent du ?mr... Alors pourquoi ne pas donner dix roubles > il y aurait peut-être plus d'honneur.
Le starosta ne dit rien. Le chiffre est accepté tout de
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même « parce que ce paragraphe est évident » remarque le contrôleur K
La critique est sévère, l'opposition pointilleuse. Mais l'assemblée ne se laisse pas entraîner par des querelles personnelles ; elle est guidée avant tout par une justice absolue.
Le partage des terres est certainement ce qui surexcite le plus les passions des paysans. Les discussions privées sur le nouveau partage se poursuivent ordinairement fort longtemps. Lorsque les mécontents ont suffisamment préparé le terrain, l'affaire passe à l'assemblée officielle. Ici les débats sont fort prolongés, fort orageux. Les personnes, dans les mains desquelles se sont entassés beaucoup de lots de terre, tâchent sans doute d'empêcher le nouveau partage. 11 arrive quelquefois que les assemblées ne peuvent se concerter pendant un ou deux ans, car les paysans ne se décident à cette perturbation économique qu'en présence d'une nécessité absolue. D'autant plus que la loi exige pour le partage général le consentement des deux tiers des propriétaires. Mais il faut remarquer, comme un trait de mœurs caractéristique, que malgré cette loi l'assemblée se décide h décréter le nouveau partage même dans le cas où il est demandé par un nombre de propriétaires très inférieur. Quelquefois l'assemblée cède à une très petite majorité, quelquefois même à une minorité. Nous rencontrons, par exemple, lors des derniers partages (1882-1883), les cas suivants. Dans le village de laroslavka le partage est avantageux pour
1. Orlov. Des Formes de la ienure du sol par le paysan dans le gouvernement de Moscou.
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272 dcoî's, il ne l'est pas pour 227 ; dans le village de Makarovka, il est avantageux pour 64 familles et désavantageux pour 71 ; à Ouglianka, il est avantageux pour 46 familles seulement et ne l'est pas pour oi ^.. Cependant, dans tous ces villages, le partage s'est effectué. On voit qu'ici la majorité sacrifie avec discernement ses intérêts à la justice. Ces exemples montrent au lecteur quelle place tient l'idée des droits de chacun sur la terre dans l'esprit de nos paysans. Cependant, la loi, autant que la nécessité de concilier le plus d'intérêts possible, font que les décisions d'un nouveau partage traînent en longueur. Enfin les partisans du partage prennent le dessus et le village s'anime de sentiments extraordinaires. Le mir devient grave, préoccupé, solennel. Il se met à l'œuvre comme s'il s'apprêtait à la célébration de l'office divin.
La terre doit être partagée avec une justice absolue et en parties égales. Pour y parvenir on divise tous les champs suivant leur qualité en trois iarousses ^ Dans le premier, on range les terres de la meilleure qualité ; dans le second, celles de qualité moyenne: dans le troisième, les plus mauvaises. Puis on divise chaque iarousse d'après le nombre à'osmaks, de sorte que chaque osmak reçoit une partie des terres de chacune de ces trois qualités ^ ; ensuite les membres de Vos^- ??i^A- partagent entre eux avec la même justice la terre
1. Voir les recueils statistiques de zemstvo (Kozlov, p. 18 et lî> — Voronej, p. 72). Le peu d'exemples que je prends ne sont pas des cas isolés.