‹ La Russie politique & sociale [microform]Chapitre 29 sur 103 · Messager Juridique. 1881, n · texte numérisé non relu

Messager Juridique. 1881, n

LE PEUPLE

d'hui rassociation ouvrière de l'usine de Votkine dont les produits ont mérité une mention honorable à la dernière exposition de Moscou.

Si les cas de ce genre sont rares, on ne peut en dire de même des petites associations ouvrières ' : on les rencontre à chaque pas. La forme d'association qu'on peut nommer association pour la consommation est le mode normal de la vie des ouvriers. Dans les villes les ouvriers venus du dehors vivent très rarement isolés • le plus souvent une équipe loge et se nourrit en commun. Une des dernières études sur la vie des ouvriers de fabrique donne des exemples d'associations de consommateurs qui atteignent 79,etmême300 ou 340 membres ^ Le faible développement des associations productives dépend avant tout de l'extrême pénurie de capitaux chez les ouvriers. Les associations de pêcheurs, par exemple, passent souvent aux mains d'entrepreneurs parce que l'association qui compte plus de dix membres n'a pas à sa disposition une misérable somme de 100 à 200 roubles indispensable à l'achat du matériel de pêche. Et en même temps les entrepreneurs ont toujours l'appui du gouvernement, - ce qui est cause que les associations ouvrières, abandonnées à leurs propres forces, ne peuvent soutenir utilement la concurrence. Il n'y a pas longtemps, en 1882, l'assemblée des pêcheurs d'Arkhanghelsk, convoquée par le gouverneur Baranov, fît

1. Voir pour la question des associations ouvrières le livre de M. Issaev sur Les Artels.

2. la vie de fabrique dans le gouvernement de Vladimir par M. ir'ieskov inspecteur des fabriques. 1885. Pourtant dans ce gouvernement les associations des ouvriers de fabriques ne sont pas une règle générale. . ^

des déinarclies auprès du gouvernement pour obtenir des subsides en faveur des associations de pécheurs Le gouvernement ne donna aucune suite à ces démarches; au contraire, et comme tout exprès, il favorisa a Arkhan^helsk le développement de la propriété foncière individuelle et fit des eiforts pour livrer aux capitalistes les diverses branches de l'industrie locale.

Quand on étudie l'organisation harmonieuse du mir, quand on considère l'aptitude de la masse popukure a rautonomie dans l'administration et dans le travail, quand on voit enfin le principe de Tégalitô pénétrer parfois la vie des paysans plus profondément que celle des nations les plus développées de l'Europe, on esi porte à attendre de l'ordre politique en Russie quelque chose de semblable à celui de l'Angleterre ou de la Suisse. Du moins, pense-t-on, le paysan russe doit bien vivre, doit être assuré contre l'exploitation économique et le bon plaisir dans la sphère de ses droits civils?

La première connaissance, cependant, que l'on prend de la Uussie en général et de la vie du village russe en particulier, fait renoncer à toute illusion à ce sujet!

J'aurais, certes, occasion de parler dans ce hvre du despotisme sans frein qui pèse sur la vie politique, du manque absolu de sûreté personnelle, de la négation des droits du citoyen en Russie. Dans son ensemble, d'ailleurs, le fait est connu partout.

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Ce qu'ignore à peu près le lecteur européen, c'est l'état pitoyable du paysan russe qui, au milieu de ses institutions républicaines et dans son ;???>, devient la victime d'une exploitation formidable, est opprimé avec un arbitraire dont n'a aucune idée le plus malheureux des prolétaires de l'Occident.

Quelles peuvent être les causes d'un phénomène aussi paradoxal ?

Elles résident surtout dans la civilisation arriérée du peuple, dans son extrême ignorance, qui rétrécit son horizon et l'asservit à mille superstitions.

On pourrait dire sans exagération que le peuple russe ne vit d'une vie de citoyen que dans les limites étroites de son ?7u/\

Tous les phénomènes politiques ou économiques plus complexes sont pour lui tout aussi incompréhensibles, tout aussi en dehors de son entendement et de sa volonté que ceux de la nature. Un favori obtenait-il de l'impératrice à force de platitudes 10000 serfs, jusqu'alors paysans libres et indépendants? Un entrepreneur contemporain reçoit-il du gouvernement une avance d'un million de roubles pour une affaire véreuse qui ruine quelques milliers de gens du petit métier? Ce sont là aux yeux du peuple des phénomènes de force majeure qui dépassent son entendement et contre lesquels par conséquent il ne peut rien.

D'où la bourrasque qui a réduit le village en ruines s'est-elle déchaînée ? Comment en triompher ? D'où le favori ou l'entrepreneur sescnt-ils abattus sur le paysan? Comment s'en défendre? Toutes ces questions sont également inconcevables pour le paysan. Dans la région

de la haute politique, comme dans celle des phénomènes physiques, le peuple vit dans un monde fantastique d'hypothèses qui n'a rien de commun avec la réalité. 1 dépêche un messager au tzar, avec autant de foi qu il fait célébrer une messe, pour implorer la fin de la sécheresse, car il n'a pas plus l'idée du gouvernement du ciel que du gouvernement de la terre. Ce n est pas la une conséquence du peu de développement de son intelligence, mais d'une ignorance extrême. Le paysan raisonne très bien sur ce qu il sait : le malheur est qu il

ne sait presque rien.

La civilisation peu avancée de la Russie cesse d étonner si l'on se rappelle que le peuple russe a été privé pendant des siècles de toute communication avec les nations civilisées. Il ne se rencontrait alors qu'avec des peuplades sauvages qui lui étaient inférieures sous tous les rapports. Les fruits du travail de la raison humame et de la science lui étaient inaccessibles. Aujourd'hui même, le peuple est fétichiste et païen dans nombre de cas, parce qu'il ne peut juger du ciel et de la terre que d'après un nombre restreint d'observations faites dans l'aire étroite de son champ, de sa forêt, de son mir. Est-il étonnant, dès lors, qu'en prenant pour base un nombre si insignifiant de faits, le peuple ne puisse se faire une idée des lois des phénomènes, qu il ne puisse parvenir à connaître ce qui est le fond même de la science humaine et ce qui seul peut tirer l'homme de la servitude envers la nature et envers la société ? Les paysans d'Olonetz, raconte M. Hielferding, lui relataient des contes sur les géants avec une inébranlable conviction. Ils comprenaient cependant fort bien qu il

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n'y a plus aujourd'hui de géants — « Eh bien ! disaient-ils, il n'y en a plus. C'est parce que le monde est en décadence, mais il y en avait beaucoup au temps jadis. » Ailleurs, le paysan assure qu'il n'y a plus dans le pays de liechï ' : — « Il y en avait jadis beaucoup. A présent les forêts sont abattues et les pauvres diables ne trouvent plus où se nicher î » Nous ne voyons pas là un manque d'observation individuelle — l'observation est au contraire très exacte, — mais un manque absolu de connaissance des lois de la nature.

On trouve toujours un fond d'anthropomorphisme dans les opinions religieuses du peuple, surtout dans celles des Russes Blancs, la plus arriérée des races russes. Voyez comme les chansons blanches-russiennes représentent Dieu. Elles nous racontent des fêtes chez Dieu, où Dieu lui-même édidcore Nujdromel où Elle le prophète brasse la bière ! Un jour Dieu chercha en vain Elle.

Elie s'en est allé aux blés.

La Sainte Vierge, elle aussi, fait le ménage et se plaintà Dieu de sa fatigue :

Elle s'est inclinée devant Dieu :

Et moi, mon Dieu, je ne me suis pas promenée,

J'ai labouré la terre, j'ai semé l'orge,

J'ai semé l'orge, je l'ai récolté.

Un jour, un frère et sa sœur s'en allèrent chercher

1. Cet être fantastique de la mythologie russe habite les forêts et se plaît à égarer les voyageurs.

Dieu, et ils les trouvèrent près, près crim baril buvant de la bonne eaii-de-vie ^

Un de mes amis a rapporté un souvenir analogue de la province de Kouban. Il y a beaucoup parlé des différentes villes de la Russie aux Cosaques — la province est habitée par des Cosaques petits russiens. Un paysan lui demanda un jour de son air le plus sérieux : « Ayez la bonté de me dire si vous êtes allé dansTautre monde? » Mon ami se froissa de la question. Il la prit pour une moquerie et une allusion au manque de foi de l'auditeur en ses récits. La question du Cosaque était cependant très sérieuse. Un des habitants de son village, au retour d'un pèlerinage, avait raconté que, chemin faisant, il était passé au ciel où les défunts de son village l'avaient prié de saluer leurs parents en leur noni^. 11 partit ensuite, et cette fois directement pour le ciel, chargé de cadeaux rustiques et même d'argent que les crédules Cosaques lui donnèrent pour qu'il les transmît à leurs parents décédés. 11 était donc tout naturel que le Cosaque désirât apprendre de mon ami, puisqu'ilje jugeait homme expérimenté, à quel point les voies de communication entre la terre et l'autre monde étaient praticables.

Il est clair qu'une manière de voir aussi naïve a une action sur la vie sociale. Il y a deux ans, les Cosaques du Don renoncèrent à combattre les sauterelles qui envahissaient leurs champs et préférèrent faire dire des messes. A tout prendre, les paysans ont autant de foi dans l'efficacité des cérémonies religieuses que dans celle des médicaments ordonnés par un médecin.

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