Gheïn. Les chansons hlanchcs-russicnnes
LE PEUPLE
— Pourquoi avons-nous de mauvaises récoltes ? se demande le paysan.
-- Parce que, répond-il, les prêtres touchent maintenant un traitement. Au temps jadis, les popes cultivaient, eux aussi, la terre; alors, ils célébraient des messes avec ferveur afin d'obtenir du bon Dieu une abondante récolte. Aujourd'hui, ça leur est bien égal, et ils disent négligemment leurs prières.
Il est très redoutable, même de nos jours, d'être accusé de sortilège dans nos villages. Cette accusation aboutit quelquefois aux conséquences les plus tragiques. Les journaux russes enregistrent de temps en temps la nouvelle de la combustion d'un prétendu sorcier. Et, cependant, les paysans ont très souvent recours aux sorciers. Il y a quelques années, dans le village de Megletzi (gouvernement de Novgorod), on vola la caisse de la société villageoise de prêt et d'épargne. L'assemblée du village décida de consulter un sorcier pour qu'il découvrît le voleur. Le sorcier procéda publiquement à sa besogne. Il invita les paysans à regarder un seau plein d'eau et leur distribua de petits bâtons mystérieux qui, selon lui, grandiraient entre les mains du voleur.
Dans les cas d'épizootie, les paysans, au lieu de recourir aux mesures hygiéniques, se servent parfois de Vopakhivanié. Voici en quoi consiste ce procédé de conjuration.
A une heure avancée, par une nuit sombre, quelques femmes, les cheveux épars et les vêtements flottants, s'attèlent à une charrue et tracent un sillon autour du territoire qu'il s'agit de préserver de la visite de la
Mort Celte cérémonie est accompagnée de chants sauvages que les femmes braillent de leur mieux : mais ces chants sont un mystère pour les hommes. Leurs yeux ne doivent pas voir la cérémonie, et malheur a celui que la procession rencontre pur hasard sur son passade • il est roué de coups et court même le danger d'être mis en pièces. Mais il va sans dire que les hommes, en entendant les hurlements sauvages des femmes', se hâtent de s'enfuir ou de se cacher '.
Ces grossières superstitions sont entretenues chez les paysans et même développées par l'Eglise. H existe dans le rituel ecclésiastique nombre d'exorcismes qui ne diffèrent en rien du sortilège, d'autant qu'ils sont destinés souvent à en combattre les effets. Si un paysan trouve par hasard un zalomc sur son champ % dans son affliction il a recours avec une foi égale au sorcier ou
au pope. . ,
11 n^est donc pas étonnant que l'inculpation de sortilège, soit en Russie, une arme employée parfois dans les luttes politiques. On s'en sert notamment contre les sectaires. Toujours sobres, laborieux et intelligents, ils jouissent, malgré les persécutions du gouvernement, d'une aisance qui surpasse beaucoup celle des orthodoxes. Alors on prétend qu'ils reçoivent leur argent du diable. J'ai entendu moi-même un récit de ce genre d un misérable qui assurait avoir vu de ses propres yeux un
1. Il n'y a que quelques années un cas d'opakhivanié a eu lieu aux alentours mêmes de Moscou, à Fili.
2 Un zalome est un faisceau de tiges de blé, lie d'une maniera particulière, avec des exorcismes. Si un ennemi vous a fait un zalome, votre blé est perdu à moins que vous n'annuliez le zalome par des exorcismes appropriés à la circonstance.
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chalapoute — c'est le nom d'une secte, — en conversation avec le diable qui aurait surgi d'une cuve pleine d'eau et lui aurait donné de Tor.
En 1873, on lança contre les socialistes, à Saint-Pétersbourg même, pareille inculpation de sortilège.
C'est ainsi que la superstition confine à -la politique. La chose est d'autant plus facile que les paysans n'ont, je l'ai dit, qu'une idée très confuse des questions sociales. On en rencontre qui ne savent même pas que le tzar est un monarque héréditaire. Les paysans d'un village du gouvernement de Simbrisk s'imaginaient que le tzar est élu à terme par le sénat. C'est là, certes, un cas exceptionnel: mais, en général, les idées des paysans sur le tzar sont tout à fait fantastiques. Ils le considèrent souvent comme un représentant et un protecteur du peuple, qui ne se soucie que de le secourir. Seulement les gentilshommes l'en empêchent toujours. Comment l'en empêchent-ils? C'est une chose mystérieuse et inconcevable. Toujours est-il que le tzar est forcé d'avoir recours à la ruse pour triompher des gentilshommes et des sénateurs. Voilà comment la légende populaire raconte l'abohtion du servage.
Le tzar s'en préoccupait beaucoup depuis longtemps, mais il n'y pouvait rien. Comment s'y prendre pour délivrer le peuple? Il trouva enfin. Revêtu du grand uniforme et décoré des ordres de Nicolas P"", le tzar se rendit au Sénat :
— (( Messieurs les sénateurs, demanda-t-il : ai-je le droit de m 'habiller de cetunirorme et de me décorer de ces ordres ?
— Non, Sire, répondirent les sénateurs, c'est feu
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votre p^re qui a mérité cet uniforme et ces ordres : ce
n'est pas vous. »
Un autre jour, le tzar se rcnditau Sénat avec la grande tenue J-Alexandre I". Les sénateurs lui dirent qu'il avait tonde la revêtir, puisque ce n'était pas lui qui l'avait méritée, mais son oncle.
Une troisième fois, le tzar vint au Sénat, revêtu de son propre uniforme et décoré de ses ordres.
Vous avez raison de les revêtir, lui dirent les sénateurs, puisque c'est vous qui les avez mérités.
Et le tzar de répondre.
— Très bien, messieurs les sénateurs, très bien. Décrétez donc que chacun ne jouisse que de ce qu'il a gagné lui-même, mais non pas de ce qu'ont gagné son père
ou ses aïeux. , , . j
Les sénateurs virer t alors qu'ils avaient donne dans un piège. Qu'y faire? Us furent obligés de signer le décret.
Alors le tzar de leur demander.
— Messieurs les sénateurs, où avez-vous gagné vos
paysans? ,
L'un les avait eus de son père, l'autre de son grandpère le troisième de son aïeul. Nul ne les avait gagnés personnellement. Les sénateurs durent reconnaître qu'il fallait abolir les droits des nobles sur les paysans. Et ce fut ainsi qu'eut lieu l'abolition du servage '. Voici une autre légende qui appartient, celle-ci, au
l Cette légende, qui a été publiée pour la première fois, si je ne me 'trompe, dans le journal socialiste Te.re et ft4er(é, est contrôlée par le témoignage de plusieurs publicis'es qui ont étudie la vie du peuple.
domaine de la haute politique. Elle est citée par M. Ouspensky '.
Pourquoi la guerre Ïurco-Russe a-t-elle éclaté ? — Parce que, raconte le paysan, un taureau primitif repose dans le pays turc. Un trésor immense, peut-être la source de l'or de la terre, est enterré sous le sabot de derrière de ce taureau. Le tzar a voulu conquérir ce taureau. Après cette conquête, les paysans ne paieront plus d'impôts.
Dans un autre cas, à l'occasion évidemment des livres et des brochures socialistes, qui se répandent dans le peuple, il est né la légende que voici. Un monstre d'une longueur de quelques dizaines de verstes serait tombé du ciel dans un gouvernement quelconque. Sur son dos est gravé tout ce qui doit arriver : mais personne jusqu'à présent n'a déchiffré ce qui est écrit. Les autorités interdisent rigoureusement de le lire.
Lç^i événements politiques, on le voit, se reflètent parfois dans la pensée du peuple, môme de nos jours, d'une manière purement mythique.
Certes, ce serait commettre une grande faute que de juger de l'état intellectuel du peuple uniquement par ces preuves de son ignorance. Ce ne sont là que des cas exceptionnels, mais il est évident qu'une population qui forge de pareilles légendes ne peut émettre des jugements sufûsarament raisonnables sur la vie politique. Tant que la pensée de l'homme ne peut briser les fers de la conception mythique, son développement demeure
1. M. Ouspensky est un de nos écrivains contemporains de talent et un grand observateur de la vie du paysan.
incomplet. C'est ce développement incomplet qui est aujourd'hui le grand vice social de la Russie
11 n'y a qu'une centaine d'années, les gentdshommes mêmes, il faut s'en souvenir, ne considéraient pas es peines corporelles comme injurieuses pour leur d.gnite^ Il y a quelque dix ans, on châtiait encore corporellement les gens inculpés de crimes politiques par la troisième Division de la Chancellerie impériale (Police secrète).
Dans les procès de droit commun la torture n est sup- Drimi^e que depuis 1801. Pour les procès politiques, elle n'est pas encore tout a fait supprimée dans la pratique Jusaue sous Pierre le Grand, les Russes s'intitulaient khoiops ' dans leurs rapports officiels avec l'empereur. Pierre modifia cette formule et leur ordonna de s intituler désormais rabs au lieu de hholops. A son tour Catherine 11 mit en usage l'épithôte mjet au heu de
"tes chefs tutoient parfois en Russie leurs subalternes même dans les administrations les plus instruites comme dans la Division médicale. Dans le service m.Utaire, les officiers sont ohlir,és de tutoyer les ^oWat»
Si la Petite Russie est plus avancée à cet égard, cette grossièreté de mœurs, qui reflète le dédain des droit, et de Ui dignité de l'homme, est poussée u lextumc chez les Grands Russiens. Dans la Grande Russie la peine corporelle est celle qu'imposent partout le plus habituellement les tribunaux de rolost. On punit de verges un mari qui abandonne sa femme, une femme qi^^a manqué derespect a son mari, des fils qui on desobéi à leur père, des pères qui n'ont pas paye le.
,. Kholops. serf., au sens péjoratif; ,.«6,. serfs, au sens s.nple.
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impôts, etc., etc. Cet ignoble mépris de la dignité humaine s'est développé surtout sous Tinfluence de la grande famille ancinnnc que les réactionnaires russes ont raison de regretter comme le pilier le plus solide des principes conservateurs.
Il importe de ne pas passer sous silence cette institution de la grande famille ancienne, qui n'a pas été un moindre obstacle que le servage au développement moral du peuple russe. *
Du temps de nos aïeux, ces familles étaient composées de 20 à 30 membres, et môme souvent de 50 à 60. Elles étaient soumises à l'autorité absolue de l'ancien de hmWlÇi {bolchak), ordinairement le plus vieux grandpère K II géraitles travaux, contrôlait la consommation, réglait les mariages des membres de la famille, etc. La famille travaillait en commun, prenait en commun ses repas et habitait souvent une demeure commune.
On peut s'imaginer ce que devient l'homme dans une pareille vie. Des dizaines d'yeux épient chacun de ses mouvements ; il n'a ni volonté, ni propriété, ni même sentiments, dont il puisse disposer à son gré.
L'autorité despotique de la famille et du bolchak s'est le plus lourdement abattue sur la femme. Les chants russes sont remplis de ses plaintes touchantes contre cet état de servitude et dépeignent souvent ses révoltes implacables pour la reconquête de ses droits foulés aux pieds. Les Petits Russiens ont un dicton bien caractéristique :
1. Dans les cas où le ftolchak devenait décrépit au point de ne plus pouvoir maintenir l'ordre, on procédait parfois, même de son vivant, à l'élection d'un bolchak plus jeune.
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Qui apportera de l'eau ? La bru.
Qui va-t-on frapper ? La l.ru.
Pouniuoi la trappera-U»,.? Parce qu elle est U bru .
La bru éluil Fesclave do son mari, qui était lui-même l'esclave du l.olc/>aL Esclave de sa l^el'e-naM-e qm ven.eail sur elle ses propres souffrances d -utrefoi», a ieune fen.me était vouée dans sa nouvelle famille a un travail sans fin, à des reproches incessants, aux coups, à l'éternel renoncement a sa volonté. Elle entre dans la maison, revêtue encore de ses habits de noce : aussitôt Tenfer commence.
Kt le beaii-pi^rc dil :
On nous amène une ourse.
E\ la belle-nière dit :
On nous amène une mangeuse d hommes.
Et les beaux-frères disent :
On nous amène une saligaude.
Et les tantes disent :
On nous amène une lileuse fainéante.
C'est en vain que la pauvrette tâche de complaire à tous • elle n'obtiendra d'eux un pauvre mot bienveillant. Le mari même, fùt-il amoureux, estimpmssant a la protéger comme le dit un chant poétique des Grands Russiens^: la plainte de la femme accablée de fatigue.
Moi Ja jeune, j'ai sommeil,
Ma tête penche vers l'oreiller.
Et le ueau-père va et vient dans le vestibule,