‹ La Russie politique & sociale [microform]Chapitre 35 sur 103 · Livre III, P- lO · texte numérisé non relu

Livre III, P- lO

centrant autour des princes moscovites, communiquèrent a leur politique une rare sagesse, une prudence et une fernieto qui bientôt firent converger sur ces princes les regards de tout le peuple. D'une main assurée, ils accomplissaient la grande œuvre nationale de l'unification de la Russie,' en détruisant l'arislocratie princiôre. Sentant cette main ferme, le peuple accordapartout son appui a Moscou. Les régions mêmes soumises a Tautoritô de la république marchande de Novgorod trahirent la métropole, et le gouvernement de la république terrorisa en vain ses propres sujets pour les empêcher de passer il Moscou '.

Ln siècle après, k Russie unifiée put commencer Tœuvre de sa libération.

On ne peut donc se refuser à constater que l'autocratie moscovite a rendu de grands services à la Russie. Il est évident, en effet, que les tzars ne pouvaient accomplir l'œuvre de la libération nationale que grâce à une dictature absolue et illimitée. Cependant le gouvernement des tzars avait bien peu d'éléments qui rendissent possible son unité morale avec le peuple. 11 existait même au contraire des germes de contradiction profonde entre l'autorité de l'Etat — telle qu'elle résultait de sa formation historique — et le développement fatal de la masse populaire.

L'Etat moscovite prit naissance au moment où l'histoire commençait à faire de la Russie tai pays de paysans.

Le peuple, sous l'influence des conditions du travail

I. KosTOMAROv. Histoire de Novgorod, Pskov et Viatka, nages 70 71, 7S, 127, 128, 133, 141, etc.

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LVRCSSIE POLITIQUE ET SOCIALE

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Les tzars seuls avaient jusqu'à un certain degré conscience de cette divergence : le peuple ne l'avait pas. Disséminé sur d'énormes étendues, occupé à lutter péniblement pour l'existence, il ne pouvait exercer aucun contrcMe sur les actes du gouvernement, n'en pouvait bien comprendre la portée, et s'il soutenait les tzars, ce n'était pas qu'il approuvât leur politique dans ses détails. 11 ne soutenait dans le^ tzars que l'autorité populaire unique, rautorit'> quis'élevaitégalement au-dessus de tous. Le sentiment d'égalité démocratique stimulait la masse populaire à sympathiser avec les tzars et à les aider dans leur œuvre d'anéantissement désolasses privilégiées. Les tzars étaient-ils toujours les champions de l'égalité? Le peuple le croyait tout simplement, sans examen ni contrôle. C'était là une de ces nombreuses illusions qui dominent l'esprit inculte des masses et ont déjà fait tant de Césars dans

l'histoire.

Grâce à cet appui sans conditions des masses populaires, uni à leur impuissance à contenir par leur propre importance l'Autocratie, /autorité des tzars prend l'aspect d'une force politique immense et indépendante. Le tzar fait ce qu'il lui plaît, parce que le peuple lui accorde toujours son soutien, môme alors que ses actes portent atteinte aux intérêts du peuple. Il n'y a qu'une chose que le tzar n'aurait jamais pu faire, même s'il l'eût voulu : limiter son autorité parcelle d'une classe privilégiée quelconque. Le peuple ne reconnaissait pas de compromis dece genre, et par cela même il les^anéantissait, car, appuyé sur lui, le tzar pouvait, quand tel serait son bon plaisir, recommencer à agir à sa guise et a sa

fantaisie. C'est ainsi que devinrent immédiatement, caduques et nulles, aussitôt que Tidée vint aux tzars de s'en débarrasser, les restrictions de pouvoir imposées par les boyards aux Romanovs. Toute la première moitié du xviii" siècle, pleine de révoltes de palais, donne à notre noblesse bien des occasions favorables pour limiter r Autocratie. Mais les résultats de ces tentatives nous enseignent que les nobles pouvaient seulement c/ianfjerles tzars, ou même les tuer, pouvaient gouverner en leur nom, mais ne pouvaient formellement limiter leur autorité, même d\iprès les notions les plus élémentaires des droits de l'homme.

L'Autocratie russe avait dès lors toutes facilités pour dégénérer en une véritable tyrannie. Il semble même superflu de donner des exemples de l'absurde despotisme auquel elle parvint. Ivan le Terrible tua son propre fils ; il tua le métropolitain Philippe, que l'église canonisa, il tua les hommes par dizaines, par centaines, par miniers... tous ces meurtres restèrent impunis. 11 n'y a que 80 ans, on étouffa un autre tyran fou, qui prouvait que le temps d'Ivan le Terrible n'était pas d'un retour impossible pour la Russie contemporaine, pour la Russie européisée. Les caprices de Paul I'"' frappent par leur extravagance. Je ne parlerai pas de la torture, des déportations, des confiscations; tout cela est inhérent au règne de l'arbitraire ; Mais Paul V' réglait par ukase le costume de ses sujets; il prescrivait quels mots de la langue ne devaient pas être usités; ses fantaisies, parfois sanguinaires, ne peuvent souvent être exprimées dans un idiome raisonnable. Une fois, à un bal delà cour, un officier déchira, par mégarde, la traîne de l'im-

pératrice. L'empereur s'emporta. Il fit appeler le coupable, commença à l'injurier, puis s'échauffant de plus en plus, s'écria : « Chassez-le du service! » Cet arrêt ne l'apaisa pas. Criant de plus belle, il s'adressa à un haut personnage : « Faites-le quitter immédiatement Saint- Pétersbourg I! »... Puis, toujours injuriant et toujours s'échauffant davantage, il poursuivit : « Qu'on l'exile

dans ses terres ! »

— Sire, remarqua un des ministres, il ne possède pas de terres ! — Qu'on lui donne 300 âmes ' ! »

Tel fut l'arrêt dans sa forme définitive. L'officier reçut 300 paysans.

Tâchez de distinguer dans tout ceci la colère, la faveur, et en général le but que voulait atteindre l'em-

pereur?

Je ne sais à quel point cette anecdote mérite la confiance, mais si non e vero e bon frovato. Cela résume le

re2;ime.

Les champions de la monarchie russe font tous leurs efforts pour démontrer qu'elle et le despotisme ne sont pas chose identiques. Mais si l'Autocratie russe n'est pas despotique — le despotisme n'existe pas. Dans les tyrannies musulmanes, il existe au moins le chanat. En Russie, l'empereur Nicolas I^-" envoie au conseil des ministres les pièces d'une affaire avec une note conçue à peu près ainsi : «Je prie MM. les ministres de lire et de se convaincre, que dans de pareils cas on ne peut agir conformémentauxlois-!.. » Ici, dansl'alterna-

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