Karnovitch. Les grandes fortunes de la Russie
la partie. A Ja fin, cependant, les empereurs durent perdre leurs illusions à ce sujet. Les lois naturelles du développement national menaient la noblesse à la décadence par l'extension même de ses privilèges.
Les droits des noble.; sur \(i^ paysans se modifièrent plusieurs fois dans le détail. Pendant un certain temps, les nobles eurent la faculté de condamner leurs paysans aux travaux forcés pour le temps qu'il leur plaisait. Plus tard, cette faculté leur fut enlevée; généralement, le gouvernement abandonnait en fait les paysans à l'arbitraire des nobles etceux-ci commettaient d'affreux abus.
Sous Alexandre ^^^ qui se disait républicain, le fait suivant a eu lieu à Saint-Pétersbourg.
La comtesse Saltykov eut le malheur de devenir chauve. Pour cacher ce défaut, û\q portait une perruque. Elle tremblait à la pensée que son secret pouvait être découvert par le monde, etpour l'éviter elle imagina d'installer dans sa chambre à coucher une cage, où elle enferma son coiffeur sans lui permettre d'en sortir. L'infortuné passa trois années dans cette cellule; il vieillit, il se courba, son état devint épouvantable à voir ; enfin il parvint à briser sa cage et s'échappa. . . La comtesse est au désespoir! Le secret de sa calvitie ne tient qu'à un cheveu. Accablée de son malheur, elle va trouver l'empereur, lui raconte toute l'affaire et le prie de donner ordre que le coiffeur soit retrouvé sans rémission. Alexandre fit prendre des renseignements et reçut de la police un rapport sur l'affreuse vie du coiffeur. Alors l'empereur, le hien-aimé empereur, comme on le nommait, ordonna de ne pas rechercher le coiffeur et de faire à la comtesse « pour la tranquilliser » un rap-
LE CLERGÉ, LA NOBLESSE ET LA BOURGEOISIE i89
port officiel où l'on dirait qu'on avait trouvé le cadavre de son serf dans la Neva K Voilà comment se comportaient envers le peuple et les nobles et les tzars.
On a constaté bien des cas où les propriétaires faisaient un commerce régulier de jeunes paysannes qu'ils vendaient à des maisotis publiques. Des multitudes de serfs étaient conduits comme de vrais esclaves aux m/xrchés du sud où les marchands arméniens les achetaient pour les exporter ensuite en Turquie. Quant aux harems des propriétaires, il est superflu d'en parler ici ; nous rappellerons seulement que leur généreuse hospitalité slave mettait ces harems à la disposition de leurs amis.
11 n'est pas d'abomination infâme dont la noblesse ne se soit rendue coupable sous le régime du servage. Les punitions infligées aux serfs dépassent souvent toutes les horreurs racontées par madame BeecherStowe. La princesse Kozlovsky ordonnait de mettre nus ses laquais, les faisait attacher à un poteau et lançait sur eux une meute de chiens, ou bien elle contraignait des jeunes filles à fouetter de verges l'infortuné attaché au poteau. Parfois, emportée par la rage, elle saisissait la verge et frappait le malheureux sur les parties génitales. Un autre gentilhomme ordonna de brûler avec des charbons ardents la plante des pieds d'un de ses serviteurs pour le punir de ce qu'il avait noyé deux petits chiens que sa femme avait reçu l'ordre d'allaiter ^..