IvANiouKOV, La chute du servage, p
comme les forces morales de la Russie, étaient dans le peuple.
Les plus habiles défenseurs de la noblesse ont plus d'une fois réclamé en faveur du rôle civilisateur de cette classe en Russie. Notre grand poète Pouchkine adopta cette thèse et l'on ne peut la nier absolument.
A côté d'une foule de fainéants ignorants et grossiers, la noblesse fournit beaucoup de riches et intelligents protecteurs à la civilisation. Un grand nombre de talents furent mis en lumière grâce à cette protection. Ainsi le célèi)re poète de rCkraine,CheYtchenko, fut sauvé de l'esclavage, grâce aux efforts de Joukovsky et de ses amis. Les jeunes plébéiens trouvaient asile et protection dans les maisons de nobles Mécènes. La mode le voulait ainsi. L'énorme affluence des idées de l'Europe se faisait alors en Russie, grâce à l'intermédiaire des maîtres étrangers, que la noblesse y appelait en nombre considérable. On ne peut nier que la noblesse russe ne fit preuve de tolérance à cet égard. Pouchkine avait parmi ses maîtres le frère de Marat. Dans les mémoires de Hertzen, nous voyons encore un vieux jacobin français répondre à une question de son élève lui demandant pourquoi Louis XVI fut guillotiné : « Parce qu'il a été traître à la patrie ». Cette influence de l'émigration, en majorité française, n'était possible matériellement que grâce à la richesse des nobles. Les nobles Mécènes fondaient, enfin, quelque fois même, des institutions qui propageaient les lumières : le Lycée de Demidov, le Lycée de KouchelevBezborodko, la bibliothèque de Roumiantsev (la meilleure en Russie après la bibliothèque publique de Saint-Péters-
bourg) etc. Tout cela n'était peut-être qu'un très insuffisant dédommagement pour tout le mal que faisait la noblesse: en tous cas, on ne peut nier ces faits.
Le rôle civilisateur de la noblesse fut cependant en telle contradiction ayec son rôle social qu'il se tournait fatalement contre cette classe même. La pensée, une fois réveillée, ne pouvait s'illusionner sur l'ineptie, la parfaite illégalité et le peu de solidité du régime delà noblesse.
Voila pourquoi ni le peuple, ni les gens civilisés ne croyaient à la durée de la puissance des nobles.
Au moment où les tzars commençaient à peine à les combler de privilèges (1724), l'éminentpubliciste Possochkov écrit: « Les propriétaires ne seront pas éternellement maîtres des paysans, ils les possèdent temporairement. » (( Qu'est-ce que notre hoblesse, dit en 1801 le comte Stroganov, c'est la classe la plus ignorante, la plus insignifiante et intellectuellement la plusstupide. » Pour convaincre Alexandre V' d'effectuer l'émancipation des serfs, sans craindre la résistance des nobles, le comte ajoute : « Ni le droit, ni la loi ne peuvent éveiller en eux (les nobles) l'idée de la plus faible résistance... La noblesse est souvent tricheuse dans le service, mais... toutes les mesures gouvernementales, qui tendaient à enfreindre ses droits propres, furent toujours exécutées avec une étonnante ponctualité^.. »
Cette prophétie s'accomplit avec une entière exactitude en 1861.
La noblesse s'effondra presque en un clin d'œil. Cela