Ianson, Statidi/ue, I, p
baptise du nom de noble repentant, dénom'nation très juste. Ce sont les nobles qui s'efforcent de racheter les fautes de leur classe, de devenir de bons fils de la patrie. Ces hommes forment une génération d'ardents propa^'ateurs du perfectionnement moral de l'homme, telsque le célèbre publicisteD.l.Pissarev. Une grande quantité de ces nobles repentants essayèrent ensuilede se confondre au peuple. Ils entrèrent dans \qs rangs des révolutionnaires et des socialistes '.
Une autre partie de la noblesse se fondit dans le tchinomttchrstco (la classe des fonctionnaires) et la classe commerciale : les banques, les administrations de chemins de fer, etc., sont remplies de nobles ruinés. D'affreux tableaux de la ruine de la noblesse se déroulent souvent sur les bancs de la cour d'assises. Dans le célèbre procès des valets de cœur (association de filous et de chanteurs) on vit figurer de jeunes nobles de familles anciennes, aux manières élégantes, à la tenue mondaine : sic transit gloria mundil
Quoique inscrite comme telle par la statistique, cette noblesse déchue s'est confondue aux hommes de professions libérales et auprolétariat. Cependant, certainepartie de la noblesse plus riche, élevée d'après des idées plus raisonnables, se maintient au milieu de cet écroulement. Quoique à demi dépossédée de ses terres, elle a réussi à ne pas sombrer; elle s'est mise à cultiver ses domaines conformément à l'état social nouveau, et maintenant elle forme une partie importante du zemstvo. L'éiite de ces
1. Sur le chitlre total des accusés pour crimes politiques, il n'y a pas moins de 15 % d'accusés nobles (Voir la Volo?ilc du peuple, D" oj, et ce chifli-e est sans doute inférieur à la réalité.
LE CLERGÉ, LA NOBLESSE ET LA BOURGEOISIE Iy9
nobles a renoncé aux prétentions de leur classe : et c'est là tout simplement une classe de propriétaires fonciers instruits, souvent ardents défenseurs des intérêts du peuple, surtout contre la bourgeoisie villageoise. Pour la plupart, ce sont des hommes modérés, de tendance libérale, partisans du développement de l'autonomie locale, de l'inamovibilité des tribunaux, de la liberté de la presse, enfin des garanties des droits du citoyen et. à tout prendre, de la constitution. Ces hommes, quoique extrêmement peu nombreux, forment la couche la plus instruite et la plus intelligente dans tous les zemstvos.En conséquence, ils jouissent d'une certaine influence, de sorte qu'au sens usuel, le mot zemstvo est devenu synonyme de quelque chose de libéral. Le zemstvo prête aux libéraux le même appui que les hommes dé professions libérales et le prolétariat aux révolutionnaires. 11 va sans dire que cette couche libérale du zemstvo, noble d'origine, n'a plus rien de commun avec la noblesse. Le zemstvo libéral n'a rien plus à cœur que de faire oublier au peuple l'époque de la domination de la noblesse : il tache de fonder l'autonomie provinciale sur des principes exempts de tout espritdecaste.il est même difficile d'en nommer les membres des gentilshommes.
Les vraies traditions de la noblesse, la tentation de ressusciter son ancien rôle se sont conservées seulement dans le parti réactionnaire extrême, fort peu nombreux et dont on peut considérer comme le porte-voix
le prince Mechtchersky, publiciste connue Ce sont des
1. Il publie le journal Gvaj laiiie [L' citoyen], 11 est aussi connu par quelques mauvais romans.
hommes qui n'ont rien appris, rien oublié, qui ont conservé les appétits avides de leurs pères, mais qui ont perdu la possibilité de les contenter. Ils se tapirent longtemps dans leurs trous, enragés contre les réformes; ils restèrent inaperçus jusqu'au règne d'Alexandre III. Ressuscites à présent par la faveur du tzar, ils ont parlé I Ces fous furieux de la réaction savent rarement écrire correctement en russe et témoignent d'une ignorance que nous avons déjà perdu l'habitude de trouver dans le monde politique. Ils rêvent de ramener la Russie à l'ancien régime. Il n'y a rien dans la nouvelle Russie dont l'anéantissement ne soit réclamé par eux. Ils demandent la suppression de l'instruction des femmes, l'abolition du jury, une autorité dictatoriale pour les gouverneurs, la destruction du zemstvo... Le zemstvo, ils le haïssent en particulier, a C'est la gangrène de la vie russe », s'écrie un de ces fous dans X^Citoijm, Le prince Mechtchersky pose en principal article de son programme : que l'autorité du zemstvo sera partagée entre des fonctionnaires responsables séparés, ou transformé en assemblée des nobles avec représentation des paysans * . Mêmes anathèmes sur la banque foncière des paysans, etc.
Tel est le délire avant-coureur de la mort des derniers mohicans de l'ordre des nobles, car il n'est pas besoin de prouver que les partis ne vivent pas avec de tels programmes.