‹ La Russie politique & sociale [microform]Chapitre 5 sur 103 · La déciatine vaut 109 ares · texte numérisé non relu

La déciatine vaut 109 ares

L'EMPIRE RUSSE ET LA RUSSIE

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Certes, en peu de contrées la distribution des terres est aussi injuste. Il ne faut pas oui)lier que la noblesse pour les trois provinces ne compte que 5924 âmes. C'est à cette poignée d'hommes qu'appartiennent les trois quarts du sol. il n'en reste qu'un quarantième à la classe innombrable des paysans. L'ordre social ancien du pays, laissé presque intact par le gouvernement russe, augmente encore la prédominance de l'élément allemand en lui livrant l'autorité administrative et judiciaire. Ajoutez les mœurs d'un peuple qui a conquis le pays, qui s'est habitué a en traiter les indigènes en esclaves, et vous pourrez avoir une idée de la situation des paysans de la Daitique.

Nulle part, en Russie, le peuple n'est soumis à un arbitraire pareil. Les journaux russes sont remplis de nouvelles aui le constatent. L'an dernier, un certain Hekken, propriétaire, a tué d'un coup de fusil un certain Krasmus sans autre raison que celle-ci : Krasmus osait traverser le pré de Hekken. Les journaux russes ont fait encore beaucoup de bruit au sujet d'un pasteur livonien qui a bâtonné un pauvre petit pâtre qu'il laissa a demi mort et qui en resta idiot. Mais le bruit fait par les journaux n'a abouti a aucun résultat. L'indigne serviteur de Dieu demeure impuni, et cependant les juges de la Baltique sont infiniment moins indulgents vis-à-vis des indigènes. Au dire des journaux, ils font fouetter d'anciens militaires que la loi exempte de toutes les peines corporelles. Un juge de paix de la Livonie a condamné une femme, pour je ne sais plus quelle faute, à l'exil dans une foret sauvage. La malheureuse y resta quelques semaines avec ses enfants,

mourant de faim, sans asile contre la pluie, le froid et les insectes de la forêt. Bien entendu, le caprice despotique de ce prétendu juge depaix a seul inventé cette pénalité bizarre et barbare.

La population indigène est pourtant sortie de l'état où les hommes supportent sans murmure un pareil arbitraire. Parmi les paysans, surtout parmi les Latichs (de la race léthone) un mouvement national puissant s'accentue depuis vingt ans. Ces Latichs, malgré les efforts des Allemands, ont réussi à élaborer leur langue, a créer une littérature : ils possèdent déjà quelques journaux et demandent l'égalité de droits politiques et sociaux avec les Allemands. La masse du peuple, elle, commence à opposer le plus souvent la force à la force, la violence à la violence. Ces dernières années, le nombre des crimes agraires évoquait le souvenir de l'Irlande. Le gouvernement russe n'a jusqu'à présent presque rien fait en faveur des indigènes ni pour la réforme des institutions. Les marquis des Provinces Baltiques occupent tous les emplois administratifs et militaires et jouissent de la faveur du gouvernement K Un satirique russe n'a-t-il pas dit : « Un Allemand a toujours un cœur russe ; oh î pourquoi les PiUSses n'ont-ils pas des cœurs aussi russes ! » Cependant, le gouvernement accorde un peu de protection aux indigènes et fait quel-

1. La noblesse des Provinces Baltiques a donné au gouvernement un certain nombre de fonctionnaires éminents. Citons le général TodUeben, le noble défenseur de Sébastopol, qui jdepuis a troqué cette gloire patriotique pour la triàte célébrité que lui a acqui&e sa répression cruelle du mouvement révolutionnaire à Odessa.

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ques tentatives hésitantes pour réformer les institutions. L'opinion en Russie a toujours encouragé et protégé la résurrection nationale des Latichs : elle a toujours poussé le gouvernement à réprimer Tarbitraire des hautes classes. Les Russes jouissent en conséquence d'une popularité assez grande parmi les indigènes. On peut donc affirmer sans crainte d'erreur que toute tentative des Allemands pour détacher les Provinces de l'Empire rencontrerait l'opposition énergique des 4/5 de la population.

EnLithuanieeten Pologne, la position de la Russie est beaucoup plus complexe et beaucoup moins solide que dans les provinces de la Baltique. On n'a pas oublié l'insurrection de 1863 etlesoulévement de 1831 qui fut plus terrible encore. Il suffirait de deux révolutions analogues pour que l'annexion de ces pays devînt très douteuse.

Le pays que Pologne et Russie se disputent encore, s'étend des frontières prussienne et autrichienne jusqu'aux bords du Dnieper sur un espace de 600000 kilomètres carrés . C'est ce qu'on appelle la Pologne historique ou la Pologne de 1772 '. Mais le territoire naturel de la

1. Pour reconstituer la Pologne de 1712, ilfaudrait ajouteruncore la Galicie et Posen, qui appartiennent la première à TAutriche, la seconde à la Prusse. A l'épociue la plus llorissanle de son histoire (le XVIe siècle) la Pologne était beaucoup plus vaste (inoûOO kilomètres).

Pologne russe, ainsi que le rayon de son influence, est beaucoupplus restreint. Lasuperficie delà Pologne historique se divisenaturellement en quatreparties sociales: La

Pologne proprement dite (123874 kilomètres), la Lithuanie (118452 kilomètres) ' la Russie Blanche et la Petite Russie ou Ukraine. Les indigènes de la Lithuanie sont d'une race à part qui n'a rien de commun ni avec les Polonais ni avec les Russes. Les habitants de la Russie Blanche et de l'Ukraine sont deux variétés d'une grande race russe. Quel est donc le nombre des Polonais dispersés sur ces divers territoires? On peut évaluer à cinq millions deux ou trois cent mille âmes les Polonais qui occupent en masse compacte le territoire du royaume de Pologne. Dans les autres provinces, seules la noblesse et la bourgeoisie, en partie cette dernière, — sont polonaises. Dans le royaume de Pologne, les Polonais font le 64 0/0 du chiffre total de population : en Lithuanie 10 0/0; 6n Ukraine (sur la rive droite du Dnieper) 1 8 0/0 ; en Russie Blanche 7 0/0. Ces derniers chiffres ont peu d'importance, mais la composition ethnographique d'un pays n'est pas tout.

Les Bretons diffèrent autant des habitants de l'Est de la France que les Lithuaniens des Polonais. Les Alsaciens appartiennent à une race allemande, Bretons et Alsaciens sont cependant également Français par l'âm.e et par la cœur. L'histoire nous révèle clairement les sympathies réelles des peuples. Interrogeons donc l'histoire de la Pologne historique.

1. Ce sont le. chiffres de divisions administratives qui ne sont pus certes iden . ues aux divisions ethnographiques et sociales. Ces chiffres ne sont donc qu'approximatifs.

La Russie et l'unité nationale naquirent ensemble e:i Ukraine et dans i Russie Blanche. Kiev, la capitale di l'Ukraine s'intitula pendant des siècles la mèredes villes russes, selon l'expression du temps. De sombres forêts couvraient alors la lâthuanie, et ses habitants étaient tantôt soumis aux ducs russes et tantôt pillaient leurs domaines. La Pologne proprement dite avait peu de relations avec ses voisins d'Orient, absorbée qu'elle était par sa lutte continuelle contre le^ Allemands. Puis, au milieu du Xlli 'siècle (1224-1240) seproduit un grand événement historique, qui amène dans l'Europe Orientale une perturbation complète : les Tartares ont ruiné et conquis la Russie. Pour io peuple russe, c'est le début de siècles d'esclavage ; c'est la fortune pour les princes de la l.ithuanie. Peu à peu leur puissance grandit et ils font la conquête de la Russie Blanche, et puis de l'Ukraine. Ils prennent, dès cette époque, le titre de Gi^ands ducs de Lit/manie et de Russie. En même temp^, la civilisation russe prédomine en Lithuanie au point que la langue russe y devient langue officielle.

Après avoir sauvé sa nationalité dans la lutte contre les Allemands, la Pologne mit enjeu des forces sociales prodigieuses. Son peuple, doué de tant de qualités, s'appropria rapidement les lumières de l'Europe et fonda les institutions gouvernementales les plus libérales de l'Europe entière. Une civilisation splendide et la liberté de la vie sociale attiraient vers la Pologne les sympathies des pays voisins. En 1381), la diplomatie habile des Polonais parvint à unir la Lithuanie et la Pologne. Au début c'est l'unité de dynastie, puis l'union devient définitive. En même temps, la langue et les mœurs polo-

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naises se répandirent dans la Lithuanie , la Russie Blanche et l'Ukraine, du moins parmi la noblesse. La constitution de la Pologne était absolument aristocratique : tous les droits, toutes les lumières, toutes les richesses étaientconcentrés dans les rangs de la Chliakhta, (noblesse). En conséquence, la Pologne n'attirait que les sympathies des hautes classes, mais ces dernières étaient partout bien vite polonisées. Ce fut alors le point culminant de son développement politique. Au XV1« siècle, les Provinces Baltiques s'unissent spontanément à elle. Au XVI 1*^ siècle, la Pologne est bien près de conquérir toute la Russie Moscovite. Cependant, la prépondérance exclusive de la Noblesse creuse un abîme qui engloutira le pays.

En asservissant le peuple, la noblesse a perdu ellemême l'amour de la vraie liberté : celle-ci devient incompatible avec les privilèges de la Chliakhta. Chose inouïe avant cette époque, nous voyons en Pologne des persécutions religieuses ! LesJésuitesdeviennentles précepteurs les plus estimés et les plus recherchés. En même temps, les nobles, corrompus par la vie luxueuse et l'oisiveté, perdent même leurs vertus militaires et civiques d'autrefois.

AuXVl»^ siècle, les hommes perspicaces prévoyaient la perte de l'Etat. « Retch pospollta (la république) exclame l'éminent prédicateur Skarga, devient indigente. On pille partout le trésor public à tel point, que le gouvernement ne reçoit plus la moitié des impôts. Il est impossible d'évaluer les calomnies, la chicane, les trahisons qui régnent dans les tribunaux... Et cette sueur de sang des paysans qui coule incessamment n'appelle-

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t-elle pas le clifitiment de Dieu sur TEtat entier? Pourquoi ces hommes-là n'ont-ils pas la protection de la loi et des tribunaux, pour garantir leur vie, leur santé, leurs biens ? Que ne suis-je un Isaïel J'irais, les vêtements déchirés, nu-pieds, criant sur vous, violateurs et violatrices de la loi de Dieu ! Les murs de votre république se crevassentsans cesse... Eîletomberaàuneheure inattendue et vous écrasera tous... L'ennemi du dehors vous envahira. Il saura profiler de vos discordes. 11 dira: « les cœurs de ces gens sont divisés et ils doivent périr, » Vos discordes vous conduiront à la captivité où toutes vos libertés périront et deviendront dérisoires. Ces pays, ces grandesprincipautés qui se sont réunis, qui se sont liés autrefois en un seul faisceau, se détacheront, etleur lien sera rompu. Vous qui avez autrefois gouverné les autres nations, vous deviendrez pour elles un jouet, un objet de dérision! »

Ces sinistres prédictions, qui rappellent les colères des propliètes d'lsra«"l, étaient impuissantes. Les événement marchaient selon leur logique inévitable.

Alafm duXVI^ siècle, commencèrentles soulèvements des Cosaques de TLlvraine: un événement fatal de l'histoire polonaise. Les Ukrainiens, pour fuir les représailles et l'arbitraire de la noblesse, émigrèrent en aval du Dnieper, dans l'inaccessible Z^/^oro/Vc' (pays d'au delà les cataractes). Les émigrés, protégés contre l'armée polonaise par cent lieues de cataractes et par les steppes inhabitables des Tartares, fondèrent une république à demi indépendante qui devint le point d'appui de toute une série de révolutions en Ukraine. Ces révoltes continuèrent presque un siècle entier. Plusieurs fois, elles

furent réprimées avec une cruauté qui fait oublier que peu avant, la Pologne pouvait être citée comme la nation la plus civilisée de l'Europe. Mais tous les efforts de la RelcJi pospoUta furent inutiles. Les insurrections ne cessèrent point. Enfin, en 16o4, l'helman Bogdan Khmelnitzky se plaça avec toute l'Ukraine sous la protection du Tzar Alexis V\

Les Tzars de Moscou acceptèrent le don, mais, après une longue guerre contre la Pologne, ils lui abandonnèrent la moitié de l'Ukraine. C'était une vraie trahison envers la Russie comme envers l'Ukraine. Affaibli par des guerres prolongées, et puis démembré, ce malheureux pays ne bougea plus. Un certain temps, tous les efforts des patriotes ne visèrent qu'à repeupler les contrées dévastées et à procurer au peuple un peu dç repos. Ce n'était point que la haine contre les Polonais se fût affaiblie : au siècle suivant, on en eut la preuve dans la terrijjle révolte de Gonta et de Zaiizniak. La république terrassée ne trouva plus la force de réprimer l'insurrection. Elle demanda assistance à Catherine IL Catherine qui avait elle-même provoqué en partie l'insurrection, envoya son armée en Ukraine. Ce furent les baïonnettes russes qui soumirent le pays à la domination de ses ennemis ^ Ce n'était plus pour longtemps : les jours de la République étaient comptés.

Sa perte devenait certaine. Tout dans le pays était écrasé et avili, sauf la Chliakhta. Mais qu'était la Chlia-

1. Un cbâtiment terrible attendait Gonta: les Polonais récordièrentvif! Cette cruauté montre bien la dégradation de la Chliakbta. En lUissie même, le clief d'une révolte au:^si redoutable, Pougatcbev, fut simplement écartelé sur l'ordre de Catberine II.

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khta de celle époque? Narouchevilch, poêle et écrivain remai'([uable du lemps, dans les slrophes célèbres de La voix des morts les peint sous les traits suivants : (f On se sert du saint héritage des Jagellons et des Piastes pour satisfaire uni3 ignoble ambition. La foule dorée des parasites s'einpiifre dans les cours oisives. On a pillé les biens des rois et le vent renverse nos tours et nos châteaux, forts... Plus de guerriers, plus de gloire... 0 troupeau errant de mendiants a armoiries ! Tu regardes ces grands seigneurs cauteleux, mais tu ne comprends pas (ju'ils se moquent de ta niaiserie et qu'ils le servent par intérêt personnel, quand ils rompent et collent vos assemblées vendues. Tu cherches la liberté : les grands seigneurs seuls ont la liberté. Tu vends le palladium de nos libertés héréditaires pour un petit verre, pour un salut courtois du grand noble ! »

La Pologne n'était déjà qu'une oligarchie. De la masse de Vàchliakh ta un petit nombre de magnats s'étaient détachésquiétaientlesroisdupays.Ruinéeeltombée dans l'ignorance, laChliakhtasegroupaitaulour d'eux, en qualité de clients, des gens d'armes, même de domestiques oude simples parasites. Ces foules paresseuses donnèrent leur voix selon les désirs des seigneurs et parfois appuyèrent leur vote de leur sabre. L'anarchie du pays devint telle que les magnats avaient plus de soldats à leur solde que l'Etat. Les tribunaux étaient impuissants à faire exécuter leurs arrêts. De la ce phénomène bizarre du naiczd (irruption, envahissement). Un homme qui avait pour lui un arrêt de tribunal se croyait en droit de l'exécuter par ses propres forces. 11 convoquait ses camarades ou ses clients et envaliissait les domaines de son ennemi...

On comprend bien que le droit et la force n'étaient pas toujours du même côté, et d'ailleurs on faisait maintes fois naiezd ?>M\^ aucune sorte d'arrêt légal. L'anarchie était surtout sans remèdes grâce aulidernm veto, c'està-dire au droit de chacun des membres des assemblées nationales d'opposer son vélo aux décisions de la majorité. Grâce à<:e droit absurde, la réforme devenait impossible : l'activité législative était même tout à fait paralysée. Les élections des rois, dans la position où se trouvait la Pologne, devenaient caries forcées, parce qu'elles donnaient lieu aux intrigues des puissances étrangères. Les puissances voisines, surtout la Prusse et la Piussie, avaient toujours leurs candidats qu'elles soutenaient en achetant le vole des magnats et de simples nobles ou même par les armes. La Pologne était ainsi devenue un jouet entre les mains de ses voisins, ennemis acharnés de la réforme, par crainte de voir la Pologne se régénérer.

Les patriotes ne manquèrent pas cependant en terre polonaise. Après 1772, quand la Russie, la Prusse et l'Autriche l'eurent démembrée pour la première fois ', les patriotes réunirent tous leurs efforts et réussirent à faire en 1791 un coup d'Etat parlementaire qui établit la Constitution du 3 mai. Cette Constitution décréta la monarchie héréditaire, l'abolition du liherum veto et donna quelques droits politiques à labourgeoisie. On eiît dit que la Pologne était sauvée. Mais la Chliakhta n'était plus apte à la vie politique... Une insurrection éclata contre la Constitution nouvelle. Les puissances se

1. On enleva alors un quart du territoire et presque moitié de la population de la Pologne.

déclarèrentpour les insurgés qui représentaient, disaienteWesJ'ordre établi et légitime. La Constitution du 3 mai fut abolie. Un an plus tard, les alliés se récompensaient de la restauration de cet ordre légitime par un nouveau partage.

Derechef, tous les cœurs nobles se révoltèrent et la Pologne prouva qu'elle ne manquait ni de talents ni de vertusciviques. Le héros deses derniers jours, Tadeouch Kosziucliko, nous rappelle les grandes figures de Rome antique. Mais tout fut inutile. Le peuple ne fit rien pour une république qui le tenait en esclavage et la chliakhta préférait lapertede la patrie à la perte de ses privilèges. Chose incroyable ! on vit des membres de la noblesse chasser les paysans de Tarméedu vaillant Kosziuchko qui avait proclamé leur affranchissemert : — « Allez-vousen, manants, allez a vos fléau\ età vos charrues. Ce n'est pas à vous de guerroyer. »

Battu, blessé et fait prisonn'er, Kosziuchko s'écria avec désespoir : Finis Polonix !

Un an plus tard, en effet, les puissances se partagèrent entre elles les restes de la Pologne (1795).

Ce n'était là, cependant, que la ruine de la vieille Pologne. Le peuple n'avait pas péri. On peut même dire que cette rude épreuve lui fut à plusieurs égards favorable. Elle poussa l'élite du pays à travailler pendant des années à la régénération sociale, morale et intellectuelle du peuple.

Sur ce terrain, les progrès de la Pologne sont incontestables et leurs efTorls furent couronnés de succès.

C'est à cette époque d'asservissement politique que l'instruction descendit pour la première fois dans les

masses. Le pays contient actuellement un nombre considérable d'hommes instruits sortis de la petite bourgeoisieet de la classe ouvrière. En un mot, le peuple, comme la noblesse, fait maintenant partie intégrante de la nation. La littérature et la science sont à la hauteur de la littérature et de la science européenne. L'industrie polonaise développa énormément les forces productives du pays. Sur ce point, la tendance à un développement organique {praza orr/anilcJma) a une importance particulière.

Après l'insurrection de 1863, lorsque h gouvernement russe, ayant exterminé des bandes innombrables et même des armées entières d'insurgés, se proposa de russifier toute la Pologne, ^ les Polonais ne se déconcertèrent point. Ils adoptèrent une tactique qui obtint une grande popularité et porta ses fruits. Ils luttèrent contre la Russie sur le terrain du progrès et soutinrent leur unité nationale en s'efforçant d'écraser la Russie par la supériorité de leur culture. Vingt ans après l'insurrection, la Pologne surpassait la Russie au point que les patriotes russes en sontquelque peu mortifiés : quant aux réactionnaires à la Katkov, ils se sentent tellement découragés par notre impuissance à vaincre la nationalité polonaise, qu'ilsproposent,commelaseule issue possible, de

1 . Les persécutions endurées par les Polonais furent horribles Le Polonais, qui restait catholique, n'était plus admis dans les services d'état. En Lithuanie, en Ukraine, en Russie Blanche, on défendait de parler la langue polonaise : on défendait également aux Polonais d'acquérir des biens fonds dans ces provinces, etc. Le russe devint la langue officielle, même dans le royaume de Pologne ; elle fut introduite dans toutes les écoles, de sorte que la grande majorité des Polonais est aujourd'hui en état de parler russe.

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livrer à rAUemagne une partie de la Pologne (le district deLodze) ou même la moitié de tout le royaume avec sa capitale, jusqu'à la Vistule ^ Cette mesure porterait sans contredit un coup formidable aux Polonais en enlevant lamoitiédes provinces àrinfluencedeVarsovie. Ces plans perfides à l'égard de la Russie, de la Pologne et de tous les Slaves en général, ne démontrent-ils pas que la force vitale de la Pologne est énorme? Ne ressemblent-ils pas au cri de Julien l'Apostat mourant : Tu as vaincu, Galiléen!

Cette victoire réjouit le cœur de tout ami du progrès

et de la liberté.

Les prétentions de la Pologne sur la Petite Russie et la Russie Blanche, si tant est que la Pologne en élève, il faut bien le dire cependant, ne sont pas plus justifiées que jadis. La Pologne se souleva deux fois en 1831 et en 1863 : chaque fois elle demanda qu'on lui rendît tout le pays jusqu'au Dnieper. Seules, les hautes classes de la société y témoignaient de la sympathie à l'insurrection. Le peuple, au contraire, facilita, même en Russie Blanche, la répression de la sédition. En Ukraine, ce fut de la haine contreles Polonais qu'on manifesta. En 1831, l'empereur Nicolas I'' ordonna de faire un appel aux populations de l'Ukraine et de former un corps de volon-

1. La rive gauche de la Vistulo est la partie la plus industrieuse de la Pologne. On compte actuellement dans tout le pays 19285 fabriques qui emploient 116029 ouvriers et produisent un revenu de 153629209 roul)los. Le marché principal pour la production polonaise est la Russie dont les fabriques ne p.nivent soutenir la concurrence des fabriques polonaises. Il y a un an, les fabricants de Moscou ont demandé au gouvernement russe l'établissement d'une ligne de douanes protectionnistes entre la Russie et la Pologne.

taires pour combattre les insurgés polonais. 14000 hommes se présentèrent en quinze jours, et le mouvement prit des proportions si larges que Nicolas s'effraya et ordonna d'arrêter le recrutement. En 1863, les habitants de toute l'Ukraine demandèrent la permission de combattre les Polonais... En présence de ces faits, les prétentions de la Pologne sur ces provinces me paraissent tout aussi peujustifiablesqueles prétentions de la Russie sur la Pologne proprement dite. Il n'y a pas à s'y méprendre : ces provinces se rangeront toujours dans le camp russe dans nos conflits avec la Pologne.

Si les insurrections de 1831 et 1863 ont d'ailleurs fait naître l'idée que la Pologne est toujours prête à se détacher de la Russie, cette idée n'est pourtant pas tout à fait juste. La longue période du développement organique, ainsi que certaines mesures gouvernementales, ont créé entre la Russie et la Pologne des liens assez solides. La force de l'insurrection de 18C3 effraya le gouvernement; Nicolas Milioutine, l'un des hommes d'Etat les plus célèbres de la Russie \ profita de ce moment de frayeurpour arrachera Alexandre H une mesure vraiment révolutionnaire : il proposa d'affaiblir la noblesse en fortifiant les paysans. Dans ce but, Milioutine et ses amis, Tcherkaski, Soloviev et d'autres entreprirent une réforme agraire en Pologne. Il est vrai que Milioutine, brisé par une attaque de paralysie, ne put achever la réforme , commencée ; il est vrai aussi que cette réforme fut ensuite rendue méconnaissable. La propriété foncière subit néanmoins des modifications très importantes. En

1. Voir Un Homme d^Etat russe, par M. Leroy-Beaulieu, livre fort remarquable qui m'a plusieurs fois été utile.

1859, 0,6 0/0 des paysans du royaume de Pologne seulennent étaient propriétaires fonciers : le reste s'occupait de fermage ou appartenait à la classe prolétaire (:iO 0/0 delà populafon; '. Vers 1874 — grâce à la réforme, le tiers du territoire passa auv mains des paysans. Leur propriété foncière devint ainsi plus grande que celle des nobles (la propriété des paysans s'élevait k 4716347 deciatines et celle de la noblesse à 3680847). Cette réforme fortifia beaucoup la nation polonaise : en même temps, elle attira à la Russie les sympathies d'une partie considérable des paysans polonais.

A leur tour, les classes instruites des deux pays se rapprochèrent. Les mesures répressives, qui entravaient l'instruction supérieure dans le royaume de Pologne, obligèrent beaucoup déjeunes gens à aller aux universités de Saint-Pétersbourg et de Moscou. Dès lors, des relations s'établirent entre la jeunesse des deux nations. Autrefois la Pologne ne connaissait pas la Russie, et c'était grave erreur de sa part. Les Polonais confondaient le peuple et le gouvernement russes ; ils les détestaient tous deux également, ils savent maintenantque la classe instruite de la Russie n'a aucune haine contre les Polonais, ils savent aussi que la littérature et la culture russes méritent bien la peine d'être étudiées. On commence à traduire en Pologne les œuvres des écrivains russes, et chose inconnue auparavant, la Russie et la Pologne échangent entre elles leurs idées politiques. Ainsi, par exemple, les socialistes polonais sortent, pour la plupart, des Universités russes et maintiennent avec

1. Hcmeil militaire de Statistique. IV, 213. — Ia>son. Statistique 11, 118-182.

leurs camarades russes des rapports continuels. D'autre part, nous voyons une foule d'hommes politiques, d'hommes de professions libérales d'origine polonaise, travailler pour les intérêts de la Russie, tout en gardant leurs sympathies polonaises. L'influence des Polonais a sa part dans le développement du libéralisine russe.

A coté de ces hens moraux --à l'état de germe -entre la Russie et la Pologne, on voit naître un lien économique qui devient de plus en plus fort. La Russie, je l'ai dit déjà, est le marché principal pour la Pologne : les fabricants polonais auraient donc tout à craindre et tout à perdre dans une rupture avec la Russie.

Ainsi, selon moi, l'insurrection en Pologne dans le but unique de se détacher de la Russie est fort peuprobable. La politique répressive du gouvernement russe seule forcerait peut-être un jour les Polonais à prendre les armes. Cette politique tend à transformer la Pologne enuneprovincerusse, à limiter le plus possible les droits de ses habitants (les droits civils des Polonais sont toujours limités par la défense d'acheter des terres dans la Petite Russie, en Lithuanie et dans la Russie Blanche) et à y introduire l'arbitraire administratif.

Aucune de ces causes de mécontentement n'a disparu aujourd'hui, malheureusement. Alexandre 111, immédiatement après la conférence de Skernevitz, déclara sa résolution inébranlable de maintenir en Pologne la politique antérieure ; l'administration russe prend actuellement des mesures qui semblent choisies exprès pour surexciter la population. Tantôt, par exemple, le chef de la poLce de Varsovie ordonne de soumettre toutes les ouvrières a la même inspection médicale que les filles pu-

bliques. Tantôt le gouvernement central forme des projets absurdes : il met de nouveaux régiments russes à la place de ceux qui stationnent en Pologne depuis vingt ans et qui ont réussi, durant cette longue garnison, à établir avec les Polonais des liens d'amitié et même de parenté. A défaut de garanties légales, ces liens personnels sont excessivement chers aux Polonais. Le gouvernement se met en devoir de les briser. Pourquoi ? Ce projet prend aussitôt aux yeux des Polonais la couleur d'une menace, annonçant toute une série de nouvelles violences prêtes à pleuvoir sur leurs têtes. La russification suit toujours son cours sous une forme encore plus rude. Lors de sa dernière visite en Pologne, l'Empereur ne trouva pour exprimer sa satisfaction rien de mieux à dire que cette phrase: « Les enfants des écoles parlent bien le russe. » Au théâtre impérial de Varsovie on commence à monter des opéras russes. Bref, on montre aux Polonais, sous mille formes différentes, qu'on veut exterminer leur nationalité.

Grâce à cette politique, il est bien possible que nous voyions encore une fois couler sur les bords de la Vistule le sang polonais et russe. Ce qu'il y a déplus triste dans cette pensée, c'est que sans nul doute cette effusion de sang restera inutile et infructueuse. Les Polonais sont trop peu nombreux pour combattre l'armée du gouvernement russe.

Leur affranchissement sera seulement la conséquence de l'affranchissement de la Russie.

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En avançant vers le midi, nous voyons encore un petit territoire limitrophe de la Roumanie et nullement russe. L'ambition du Tzar a créé là pour la Russie une cause de complications internationales. Le Danube, à l'embouchure duquel sont situées ces contrées, traverse le territoire slave et le territoire autrichien ; il n'a rien de commun avec la Russie. Néanmoins, lors de la dernière guerre, Alexandre II a jugé nécessaire d'enlever ces terrej aux Roumains — ses propres alliés — qui protestaient hautement contre cette injustice. Affranchie, la Russie se hâterait — c'est presque certain — de rendre aux Roumains ce territoire ainsi qu'une partie de la Bessarabie.

Au reste, je n'ai pas à m'arrêter sur cette minuscule conquête: je ne me propose également pas déparier longuement de la Grimée.

D'après les souvenirs de la guerre de Crimée, on peut croire en France que cette péninsule est peuplée de Tanares. Or, apYès la guerre, la plus grande partie des Tartares se transportèrent en Turquie. Aujourd'hui on ne compte dans tout le gouvernement Taurique — la Grimée fait partie de ce gouvernement — que 16 ^ode population tartare, tandis que les Russes sont plus du GS/'/o. Le restant de la population est grec, allemand, juif, etc..

La question nationale a une importance beaucoup plus grave de l'autre côté de la mer Noire, au Caucase.

Ces riches provinces qui servirent autrefois de routé à la grande transmigration des peuples et d'appât à l'avidité des conquérants, offrent aujourd'hui une rare diversité de races entre les(iuelles règne une terrible animosité. Cette circonstance aide a coup sûr au maintien de la domination russe dans ce pays.

Le Caucase du nord, qui renferme des plaines immenses dans les bassins du Kouban et du Terek, est peuplé jusqu'au pied même des montagnes par les Russes — la plupart Cosaques.

Les parties Orientale et Centrale des montagnes sont occupées aujourd'hui encore par les indigènes, parmi lesquels il faut remarquer surtout les Lezghines, les Tchétchènes, les Ossetines, les Svanetes, et enfin les Kabardiens, qui du reste habitent maintenant la plaine pêle-mêle avec la population russe.

Les montagnards du Caucase appartiennent aux races supérieures de l'espèce humaine. Toutes ces peuplades sont remarquables par leur beauté, leur bravoureet leur esprit d'indépendance. Quelques-unes d'entre elles, les Tchétchènes, par exemple, sont de vraies races de chevaliers. Ils n'ont même pas de classe princière et s'enorgueillissent de cette égalité. Le sentiment du point d'honneur est étonnamment développé parmi eux : aussi un Tchétchène ne peut-il supporter aucune insulte sans la venger, même au prix de sa vie.

Tandis que je séjournais a Vladikavkaz, en 1879, voici quel incident se produisit en cette ville : un Tchétchène, rencontrant dans la rue un officier russe, ne songea pas à lui céder le pas : ils se bousculèrent. L'officier, furieux de cette impolitesse, donna un coup au

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montagnard ; ce dernier tira son poignard et tua raide

son agresseur.

Des faits semblables arrivent sans cesse. C'est ce qui me permet de dire que le sentiment de l'honneur est développé chez la plupart des montagnards a un degré plus haut que chez les peuples civilisés. Les montagnards sont vraiment des gentilshommes. Notre célèbre poète Lermontov, quiles connaissait bien, était plein d'enthousiasme pour cette race et choisissait souvent chez elle les t^pes de ses héros. Cependant, malgré ces t aits sympathiques, il faut avouer que leur faire la g jerre était pour nous une nécessité. Tous ces peuples, mahométans pour la plupart, se trouvaient sous la domination turque. Les garnisons de la Turquie occupaient le:: forteresses au bord de la mer Noire. Les insurrections des montagnards protégeaient les op 'rations de l'armée turque dans le Caucase. La guerre continuelle entre la Turquie et la Russie amenait logiquement la guerre contre les montagnards. Leurs brigandages incessants la rendaient plus urgente encore. Ces gentilshommes, en effet, se distinguaient de longue date par l'audace de leurs rapines. A proprement parler, on ne peut les traiter de paresseux. Les plaines situées au bord de la mer Noire étaient dans un état beaucoup plus florisrissant au temps où elles étaient encore peuplées de montagnards, qu'elles ne le sont a présent. Les plateaux du territoire des Tchétchènes possèdent un système de canalisation si parfait qu'il étonne nos ingénieurs. Si vous allez au cœur du Caucase, à Kasbek, vous verrez tout près de la région des neiges, au milieu des broussailles et des éboulements de roche, de petites pièces de

terre laborieusement cultivées malgré l'aridité du sol. Grâce à diverses circonstances historiques, néanmoins, le pillage passa dans les mœurs. II était de bon ton : c^était de la hardiesse. Là oii la nature est pauvre, le montagnard devient un véritable oiseau de proie, fort, hardi, mais aussi sanguinaire.

Lorsiiiie les étoiles l)rillcnt dans le ciel lis se mettent en incursion Les braves fils (du Caucase).

Toute la famille vit de pillage:

Partout où ils passent ils portent la crainte; Voler ou enlever — cela leur est égal. Le vin nouveau et le miel c'est par le poignard qu'ils

les demandent,

Et c'est avec une balle qu'ils paient le millet.

C'est ainsi que Lermontov dépeint l'entourage de l'une de ses héroïnes dans un de ces nids d'aigles, posté sur la cime d'un rocher inabordable.

Ces braves ravisseurs terrifiaient les populations du Kouban et du Terek. Mais c'est surtout la Géorgie qui souffrait de leurs incursions. Aussi la guerre systématique contre ces montagnards commença-t-elle aussitôt après l'annexion de la Géorgie.

La Géorgie est située sur le versant méridional de la chaîne de montagne. Elle occupe la fertile vallée de Rion et partie de la vallée de la Koura. Le peuple géorgien , connu dès le temps d'Alexandre de Macédoine, avait une civilisation propre, une langue élaborée. Le royaume de Géorgie était tantôt le maître de presque tout le Caucase et tantôt la proie des conquérants arabes, tartares ou perses....

L'EMPIRE RUSSE ET LA RUSSIE

Au XVI F siècle, la Géorgie, dévastée par les montagnards et plus encore par les Perses, demanda l'aide de la Russie qui avait la môme religion qu'elle. En 1801, le Tzar géorgien, George XIII, menacé par les Perses, se résigna à céder son royaume à la Russie. Les montagnards furent dès lors entourés de provinces que la Russie avait le devoir de défendre contre leurs invasions.

Au commencem.ent de ce siècle, une guerre decinquante années commence de la sorte contre les montagnards. Le nom de Schamyl est indissolublement lié à cette lutte. Schamyl est l'Abd-El-Kader duCaucase. Pendant trente-cinq ans, il fut la terreur des Russes. Cet iman infatigable obtint à la faveur de ses talents extraordinaires et de ses grands exploits une popularité énorme parmi les montagnards. Il sut réunir des peuplades entières sous son autorité. Mais généralement les tiibus montagnardes sont aussi désunies qu'il est possible de l'être. Souvent chaque aoiil (village) est une unité indépendante et se trouve en relations plutôt hostiles avec ses voisins. Ces querelles continuelles entre les villages permirent même aux Russes de se créer des alliés parmi les montagnards, qui sont presque totalement privés du sentiment d'unité nationale K

Le défaut d'unité des montagnards est tel que Schamyl a dû recourir à un despotisme si dur que les persécutions de notre administration tracassière ne sont rien comparativement. En 18o9, enfin, Schamyl fut

1. On ne trouve, par exemple, dans aucune de leurs langues de nom qui désigne tout le territoire du Caucase. Le nom de Caucase est une appellation russe.

pris et tout le Caucase oriental tomba sous notre domination.

Le Caucase occidental conserva encore son indépendance pendant quelques années jusqu'à l'époque où les Russes adoptèrent un système de dévastation barbare. Ils formaient de petits détachements qui se dispersaient par tout le pays, ravageaient, incendiaient et tuaient tout ce qui leur tombait sous la main. Le gouvernement russe posa cet ultimatum aux malheureuses tribus : émigrer dans la vallée du Kouban ou être exterminées. Les montagnards transmigrèrent, pour la plupart, en Turquie.

Toutes les questions nationales dans le Caucase de l'Ouest furent donc résolues avec le radicalisme de Tamerlan. Le reste des peuplades montagnardes (plus d'un million d'dmes) est toujours tout aussi peu russe qu'auparavant ; c'est un peuple vaincu qui déteste la Russie comme par le passé. Le gouvernement doit faire garder le pays par plusieurs régiments et les indigènes sont toujours prêts à profiter de toute occasion pour se révolter.

Lors de la dernière guerre, à peine la nouvelle de la prise deSoukhoumpar les Turcs parvint-elle à Vladikavkaz qu'une insurrection éclata à Tchetchna. Les Kabardiens, plus prudents, attendaient Tai-rivée de l'armée turque pour se révolter à leur tour. L'insurrection de Tchetchna fut écrasée et plusieurs de ses chefs exécutés. Mais le pays demeura longtemps encore en état de siège grâce aux brigandages partiels des montagnards. Pendant la conférence de Berlin, l'audace de leurs bandes alla jusqu'à oser attaquer la gare

L'EMPIRE RUSSE ET LA RUSSIE

de Vladikavkaz. Aujourd'hui même le soulèvement dans les montagnes est toujours possible. Seulement les insurrections n'iront jamais au delà. Si le montagnard craint et déteste les Russes, il déteste et méprise aussi les Géorgiens, les Arméniens et les autres tribus paisibles du Caucase. Aucune alliance ne pourrait se former entre ces peuples. En outre, le montagnard n'a aucune idée de patrie et de nationalité à notre point de vue. Le fait suivant le démontre nettement.

Pendant l'expédition de Kars, la milice montagnarde refusa de combattre ses coreligionnaires. Le général en chef, pour la punir, lui enleva ses drapeaux ; les montagnards se crurent alors tellement déshonorés qu'ils supplièrent le commandant de leur permettre de se réhabiliter. Après en avoir reçu la permission, ils se battirent avec un tel acharnement que le commandant jugea bon de les récompenser par les honneurs> militaires.

Un vieux montagnard disait à ce sujet :

— Il est vrai que les Turcs sont nos coreligionnaires,, mais que voulez-vous ? Autrefois nos jeunes gens pou-^ vaient se distinguer et se couvrir de gloire en combattant les Russes. Maintenant c'est impossible : quft leur reste-t-il à faire ? Mieux vaut qu'ils combattent dans les rangs de l'armée russe que s'ils restaient oisifs.

Avec tant de naïveté, on ne fait, certes, pas de grandes choses en politique.

La Caucase méridional, j'ai eu déjà l'occasion de le constater, fut obligé de rechercher la protection de la Russie et trouva quelques avantages dans cette al~

Pi

L'EMPIRE RUSSE ET LA RUSSIE

liance. Notre domination donna au pays la sécurité, grâce à l'aquelle il put atteindre un certain degré de prospérité. C'est également par Tintermédiaire delà Russie que la Géorgie connut la civilisation européenne. Si elle était resiée une. province de la Perse, la Géorgie présenterait un aspect bien autre. Cependant, si nous laissons de cùté les comparaisons avec la Perse, il faut avouer que la domination russe ne peut pas exciter des sentiments trop chaleureux chez les Géorgiens. Une administration despotique pèse lourdement sur le développement du pays. Le gouvernement, jaloux de toute pensée d'indépendance nationale a privé de son autonomie passée l'église géorgienne. Les institutions du zcmstvo et du jury * dont jouissent les provinces russes, n'ont pas été introduites dans le Caucase. La censure écrase la presse et la littérature du pays. Le gouvernement oppose un invariable déclinatoire à toutes les pétitions de la Géorgie pour l'établissement d'une université à Tiflis. Les intérêts économiques du Caucase, eux aussi, sont sacrifiés, parfois trop cavalièrement, aux intérêts de l'industrie russe. La suppression du transit par la Transcaucasie-, bien que ce transit enrichît tout le pays, est un exemple concluant de cette politique. Si donc la Russie a rendu quelques bons services à la Géorgie, cette pression continuelle de sa part enchaîne le développement ultérieur de notre annexion et en irrite la population.

1. Zemstvos, assemblées provinciales. Nous en parlons plus loin.

2. C'est-à-dire par la Géorgie, l'Arménie et les provinces persanes.

En Arménie, cette irritation est d'autant plus forte que ce pays n'a presque rien reçu qui puisse compenser les inconvénients de la domination russe.

Le territoire presque entier de l'Arménie est tributa're de la Turquie *. Autrefois indépendante et même en possession d'une certaine civilisation, l'Arménie ne put résister aux conquérants turcs. Dans l'organisation de son église seule, elle conserva une sorte d'organisation nationale parce que le Katolikos - était toujours un représentant naturel de son peuple auprès du gouvernement ottoman, et jouissait d'une certaine puissance temporelle. Dès que les provinces arméniennes — gouvernement d'Eiivan, de Kars, et même Etchmiadzine, résidence du Katolikos, — obéirent à l'Empire russe, l'importance du Katolikos s'affaiblit, du moins dans ces provinces, — ce qui ne pouvait être agréable aux patriotes arméniens.

En compensation, à vrai dire, en deçà de la frontière russe, ils purent plus facilement travailler à la résurrection nationale de l'Arménie. Pourtant, plus les provinces arméniennes se rangent sous l'obéissance de l'Empire, moins notre gouyernement se montre bienveillant pour cette propagande. Ces derniers temps, il est devenu soupçonneux au point de commencer à pratiquer des représailles. Immédiatement après l'annexion du pays de Kars, par exemple, le gouvernement y

1. 1/Arniénie a un territoire de 280000 kilomètres carrés, une population 3 millions d'àmes.

2. Les dogmes de l'église arménienne-grégorienne diffèrent autant de ceux du catholicisme romain que de ceux du catholicisme grec. Le Katolikos, chef de l'église arménienne, a le titre de Sa Sainteté.

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ferma les écoles arméniennes. D'abord, on attribua cette maladresse h la bêtise personnelle d'un administrateur. Cependant, le temps passa et bientôt il fut évident que c'était là un système. On compta déjà mille écoles fermées delà sorte. On devine aisément l'indii^nation et la désolation du peuple qui perd ses écoles nationales, après les avoir conservées, même sous le joug des Turcs. Ces tentatives brutales de russification indignent d'autant plus que les empereurs avaient toujours favorisé eux-mêmes le mouvement national en Arménie.

(( Il y a quelque dix ans, dit une proclamation arménienne récemment publiée, les despotes russes nous ont promis, sous la garantie de leur signature, l'indépendance du pays d'Ararat : ils nous ont promis de restaurer la constitution ancienne d'Ani et de Vagarachpad, leur gloire et leur gouvernement ; et cependant ils nient lâchement leur propre signature ; et, au lieu de ces promesses brillantes, ils ajoutent aux ruines des monuments d'Ani les ruines de nos écoles. »

Ainsi le mécontentement du pays augmente. Nous n'entendons pas encore d'appel aux armes, parce que la lutte des Arméniens seuls contre la Russie ne serait qu'une entreprise désespérée. 11 est bien probable néanmoins que les Arméniens ne manqueront pas d'essayer de se séparer de la Russie, si les complications extérieures leur sont favorables. Les conséquences de cette tentative seraient d'autant plus graves que, tout le commerce du Caucase étant entre les mains des Arméniens, ils devront nécessairement essayer de nous arracher également la Géorgie. Une alliance des Géorgiens et des Arméniens est cependant invraisemblable,

à cause de la rivalité perpétuelle des deux peuples, mais le despotisme des conquérants est un puissant moyen d'enseigner aux peuples opprimés leur solidarité

réciproque.

En somme, la position de la Russie dans la Transcaucasie n'est pas très assurée. On peut dire que la meilleure raison du maintien de notre domination, c'est la faiblesse extrême de tous nos voisins et l'impuissance des partis nationaux géorgiens et arméniens qui ne savent point le secret de s'appuyer sur les intérêts économiques du pauple. La proclamation que je viens de citer s'écrie : « En dehors de notre Eglise et de nos Ecoles nous sommes perdus I » Les grands mouvements nationaux demandent, certes, des formules plus larges. Les Polonais demandaient bien plus que l'Eglise et les Ecoles, et cependant, nous avons vu quelle arme puissantes contre la révolution polonaise le gouvernement russe trouva en remuant un peu la question agraire.

En traversant la mer Caspienne, nous trouvons encore sur sa côte brientale de larges espaces où l'Empire russe déborde fort au delà de ses frontières naturelles. Ce sont les déserts et les oasis de l'Asie centrale ouTurkestan K Là — voici seulement quelques années, — se trouvait

1. On croit que ce pays est l'ancien lit d'une mer desséchée. Le grand lac d'Aral, la mer Caspienne seraient les restes de cette mer. Deux fleuves importants, descendant des montagnes de la Chine,

L'EMPIRE RUSSE ET LA RUSSIE

toute une série d'Etals indépendants avec les villes de Khokand, Samarkand, Tachkent, Boukhara, Khiva, Merv. Appauvris et tombés en décadence, si on compare le présent avec le glorieux passé, — ces pays avaient cependant conservé quelques restes de culture, et parfois même, comme Boukliara, ils passaient pour la capitale de la science maliométane.

L'état social de tous ces pays est très peu alléchant : c'est un type d'autocratie orientale, où les conquérants Ouzheks dominent \q^ Sortes vaincus e'. se trouventeuxmémes sous la domination despotique de leurs A'^«?i5. Les dynasties efféminées des Khans ont négligé tous les intérêts des peuples 'et sont souillées des vices les plus inf«'\mes de l'Orient. Les marchés d'esclaves de Khiva et de Boukhara n'ont été supprimés que par les Russes. Le nombre des esclaves était parfois tellement grand que leurs séditions devenaient fatales pour les Etais. Cela est advenu, par exemple, pendant notre campagne contre Khiva. Quant au reste des populations, elles s'occupent en partie d'agriculture, en partie elles vivent en nomades, parcourant les déserts avec leurs trouj^eaux.

traversent le Turkeslan, co sont le Sir-Daria et l'Amou-Daria : ils aboutissent au lac d'Aral. On peut regarder le Sir-Daria comme lu fronlière naturelle de l'iniluence russe ; mais notre.domination a dépassé cette frontière très loin au mi li juscju'à rAfj^hanislan.

1 M. Elisée Reclus, dans sa Géor/raphie monumentale, loue fort la conduite des gouvernements de l'Asie Centrale qui confisquent les terres de ceux (pii ne veulent plus les cultiver. Dans cette loi sage, on ne doit point voir cep nd mt le soucis des Khans pour le bien-être du peuple. Ce n'est là qu'une conséquence fatule des principes sociaux du Coran. Mais ces principes sont violés dans l'Asie Centrale, si bien qu'à Khiva, par exemple, la moitié des terres cultivées appartient au Khan et à ses courtisans.

L'agriculture est partout dans un mauvais état. Pour bien cultiver les terres de la contrée, il faudrait les bien arroser, et les canaux d'irrigation sont très souvent en abandon, souvent même tout à fait obstrués par les sables du désert.

Les brigandages des nomades ont longtemps rendu impossible tout commerce et inquiétaient même nos pêcheurs de la mer Caspienne.

Merv est un nid d'oiseaux de proie. Ses habitants, les Tekins (de la race Ouzbek) célèbres par leurcourage, ont répandu la terreur dans toute l'Asie centrale qu'ils ont dévastée par des invasions perpétuelles.

Gomme les steppes de la Sibérie ne sont séparés de l'Asie centrale par aucunes frontières naturelles, les invasions des nomades dans nos possessions étaient quotidiennes, c'est ce qui rendit nécessaire notre intervention dans les affaires de l'Asie centrale. .1 fallait bieti une fois dompter les nomades indépendants et forcer les Khans de Khokand, de Boukhara et des autres villes à porter un peu plus d'attention aux actes de leurs sujets. Outre la nécessité d'employer la force armée pour protéger ses nationaux, la Russie avait à remplir une mission civilisatrice : elle devait contribuer à la création d'un état de choses régulier dans l'Asie centrale.

Malheureusement, le gouvernement impérial ne s'est pas montré capable, plus que dans le Caucase, de créer sur la frontière une série d'Etats dont leurs intérêts mêmes feraient des alliés fidèles pour la Russie. Le gouvernement n'a su qu'entreprendre des conquêtes aussi faciles qu'infinies.

En 1865, prise de Tachkent; en 1868, prise de Sa-

L'EMPIRE RUSSE ET LA RUSSIE

markand et Boukhara ; en 1873, prise de Khiva ; en 1881, prise de Merv.

Ainsi toute l'Asie centrale appartient aux Russes.

Au centrede ce territoire, — Boukliaraet Khiva jouissent encore d'une ombre d'indépendance ; tout le reste est soumis à l'administration russe et fait partie de nos provinces.

C'est ainsi que les Loups blancs ' se trouvent aujourd'hui face à face avec hs Anglais aux portes de l'Inde.

Ce mouvement a eu nombre d'épisodes brillants au point de vue militaire. Mais quelle en est la portée politique ? 11 n'est pas facile de la voir.

Les pays du Turkestan n'ont rien perdu en perdant leur indépendance. La Russie y a aboli l'esclavage, mis un terme aux brigandages ; elle y maintient un certain ordre qui permet aux populations de travailler en sûreté. A Tachkent et ailleurs, la Russie a rendu égaux les droits des Sartes et ceux des Ouzbeks. Enfin, nos conquêtes ont prouvé aux peuples de l'Asie l'avantage de la civilisation : ce qui ne restera point sans influence sur les esprits.

Quel profit la Russie a-t-elle retiré de ses conquêtes?

Nos protectionnistes y cherchent un moyen de créer un marché pour nos produits. Ce marché ne rapporte, jusqu'à présent, pas assez pour suffire à l'entretien de l'administration du pays. Tout le commerce russe avec le Turkestan n'était en 1867 que de 20 millions de roubles. Depuis lors il s'est sans doute accru considérablement, mais la balance de Tachkent, centre du com-

1. On appelle les Russes de ce surnom dans l'Asie centrale à cause de l'uniforme blanc de notre armée du Turkestan.

merce russe dans l'Asie centrale, n'était en 1873 que de 19 millions de roubles. La balance commerciale entre la Russie et Khiva ne dépasse pas 3 millions. L'exportation totale par le Turkestan en 1882 était de 3 millions de roubles également, et sur ce chiffre nos produits manufacturiers ne figuraient que pour 160,001) roubles. Ces chiffres ne peuvent étonner si l'on songe que la population de toute l'Asie centrale ne dépasse pas 7 millions d'âmes, pour la plupart gens très pauvres. D'ailleurs la concurrence de l'Angleterre n'est pas vaincue ; parfois même elle chasse les marchandises russes des marchés de l'Asie centrale.

Enfin, la conquête économique n'est pas nécessairement accompagnée delà conquête militaire. En réalité, cette dernière n'est qu'un résultat d'une ambition que le gouvernement n'a pas la force de contenir, et qui a déjà créé sur plusieurs points de la frontière une situation très tendue et périlleuse.

VIÏl

Pour compléter cet examen de la question des nationalités en Russie, il me reste seulement à dire quelques mots du mouvement national en Ukraine.

La figure colossale du célèbre poète Chevtchenko (mort en 1861) est indispensablement liée à ce mouvement.

Né serf, et plus tard envoyé par l'empereur ^lColas i dans un exil terrible, Chevtchenko sentait bouillonner

La uls^il: politique et sociale

L'EMPIRE RUSSE ET LA RUSSIE

Oi

dans son âme toutes les haines du peuple opprimé. Il était Cosaque jusqu'au bout des on^'les. Ses vers sont rouges de la flamme des incendies, du sang des massacres.

Malgré son génie. Clievtchenko demeura presque isolé. Les nationalistes ukrainiens contemporains s'occupent de former non un parti populaire, mais plutôt la classe instruite ukrainienne ainsi que la langue et le théâtre nationaux. Ils aspirent plutôt à l'autonomie de l'Ukraine qu'a l'autonomie des Ukrainiens.

Le peuple comprendra bien plutôt Chevtchenko que les niîtionalistes contemporains. Ses aspirations ont un caractère purement social. Elles portent sur la question agraire, la suppression des accapareurs villageois, la suppression de l'arbitraire des employés de l'Etat, etc.. Le peuple ne s'occupe nullement de la question nationale proprement dite. Plus que le peuple de n'importe quelle autre région de la Russie, les Ukrainiens sont capables de manifester leurs désirs et leurs protestations. Jamais ils n'ont manifesté de tendance séparatiste. Les nationalistes de l'Ukraine avouent euxmêmes que le peuple ne se souvient plus de VEfut cosaque, dont la création était a demir'alisée au temps des hetmans'. Bien plus, le nom de l'hetman Mazeppa qui voulut séparer l'Ukraine de la Russie, est aujourd'hui encore en Ukraine une injure sanglante.

Les tendances nationalistes ne se manifestent donc que danscertainscercles de la société lettrée del'Ukraine.

Le plus remarquable représentant de ces tendances

1. DR.xr.oMAXOv. L'esprit des chansons politiques de l'Ukraine wodenie ;en lan^'ue ukrainienne), p. 10.

est aujourd'hui M. Dragomanov, ex-professeur de l'Université de Kiev, homme de beaucoup de talent et d'une rare érudition. Obligé de quitter la Russie, il est devenu l'âme du cercle ukrainien nationaliste Gromada (la commune ou Vasscmbléc) Ce cercle qui, a ma connaissance, n'a jusqu'à ce jour jamais été dissous, propagea très vaillamment ses idées et publia beaucoup de livres et de brochures en langue ukrainienne. Il n'a pu acquérir la moindre force politique. Aujourd'hui, M. Dragomanov s'occupe de l'organisation d'un cercle nouveau Vibia Spilka {Alliance libre) ; mais celui-ci n'a pomt manifesté son existence et son influence.

Bref, en parlant de la Russie, nous n'avons pas à tenir compte jusqu'ici du mouvement n«//^»^///5/^ ukrainien, qui n'est pas un mouvement national.

On peut, cependant, supposer que si notre gouvernement continue à réprimer tout mouvement d'idées en Russie et à empêcher le développement social de notre patrie — les tendances nationalistes pourront gagner du terrain en Ukraine et devenir même séparatistes. Dans le cas opposé, c'est-à-dire si la Russie suit une marche régulière de développement, on peut affirmer que ce mouvement ne dépassera jamais une certaine renaissance littéraire et artistique, ne deviendra jamais un mouvement politique.

En somme, les résultats de cette étude sont les suivants : au point de vue de l'unité nationale, la Russie a beaucoup de force au cœur du pays ; aux frontières

cette force diminue énormément le plus souvent, parfois

môme devient nulle.

En dépassant les limites naturelles de sa croissance, l'Empire russe se donne un talon d'Achille de la faiblesse duquel un ennemi habile peut profiter. Mais, même ainsi, la question des nationalités ne présente pas chez nous les périls extrêmes qu'elle présente dans quelques autres Etats. L'animositô contre la Russie existe en effet bien souvent dans les hautes classes seules. La masse n'éprouveque très rarement cesentiment.

Enfin, si un ennemi puissant parvenait à enlever à la Russie la plupart de ses provinces non russes — cette amputation aurait pour elle plus d'avantages que d'inconvénients.

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