Voir l'appendice A
des habitants du même territoire (84 millions), nous aurons près de 45 roubles pourla pari de chacun. Pour cornprendre combien est petite cette somme eu égard à nos prix, il faut savoir que, même dans une famille aisée de paysans, la dépense annuelle de chaque membre de famille est une fois et demie plus grande. Le traitement de nos maîtres d'école de village est de 100 à 300 roubles, ce qu'on trouve très insuffisant. La vie à la ville est encore plus chère. Nos étudiants vivent fort pauvrement, mais leurs bourses sont cependant de 300 roubles. Si l'étudiant reçoit moins, il souffre de la faim.
Une très grande partie du revenu national est néanmoins engloutie par les charges de l'Etat. Pour l'année 1885, le budget est évalué à 885 millions de roubles, ce qui forme ^J Yo du revenu national. En outre, un grand nombre de gens riches dépensent chaque année des milliers de roubles par tète. Ainsi, la part de chaque personne du reste de la population sera beaucoup plus petite que ces misérables 45 roubles.
Il est évident qu'un pays ainsi constitué ne peut être content. Sous ce rapport, la statistique jette une vive lumière sur les causes de ce mouvement révolutionnaire, qui dans l'espace des dix dernières années s'est manifesté de plus en plus nettement par nombre de conspirations et de révoltes de paysans.
Il ne faut pas oublier aussi de faire entrer en ligne de compte l'expansion rapide de notre population parallèlement à ce manque de ressources économiques. En 1859, la population de la Russie européenne était de 59 millions, en 1881 elle s'élevait à 76 millions et le
rapport des naissances à la population croît toujours. L'accroissement de la population de la Russie proprement dite est en moyenne par an :
de
Il est évident qu'une progression aussi rapide des naissances peut rendre la situation du pays insupportable, si les moyens de production ne grandissent pas au moins dans la même proportion, et on est loin de ce résultat en Russie.
Il y a trente ans, M. Tengoborsky fixait le cliitTre de revenu de l'empire russe à 2970 millions de roubles, ce qui donne (pour la population do 48 millions) une somme de 43 roubles par habitant, c'est-à-dire à peu près le même chiffre que nous avons obtenu plus haut. Mais, au temps de Tengoborsky le rouble valait 4 francs, tandis que maintenant il en vaut moins de 3... Faut-il conclure de ceci que, après ces trente années de développement, la Russie est plus pauvre? Je ne le crois pas. Les chiffres de Tengoborsky sont en général fort exagérés. Néanmoins cette comparaison fait voir que le progrès des forces productives en Russie n'est pas grand, n'est même pas suffisant, d'autant plus qu'avec la civilisation, les besoins se développent et s'étendent à la masse même du peuple. Alors ce qui pouvait peutêtre satisfaire le paysan, il y a trente ans, lui paraît maintenant insupportable.
Cet état des forces productives du pays dépend,
sans doute, de causes fort complexes. Il faut donner parmi elles une place fort importante à ce fait que la Russie est généralement fort arriérée, ce qui empèclie le peuple russe de pousser l'exploitation des ressources de son territoire au degré qu'atteignent des contrées
plus avancées.
La branche principale de notre revenu — Tagriculture — en est encore a la période primitive. La culture régulière des forêts n'existe pas chez nous, on peut le dire, et il en est de même de la culture des prés. Il est vrai que notre gouvernement et les paysans font quelques efforts pour dessécher les marais ; mais c'est tout. La culture herbagére n'existe presque pas, ce qui produit indubitablement un effet iacheux sur l'élevage, et en conséquence sur l'agriculture. Sur tout le territoire de la Russie européenne, il n'y a que 2l,o •^ o de terres cultivées, tandis qu'en Angleterre par exemple, les terres cultivées régulièrement occupent le 61 Vo du territoire. En France, cette quantité est encore plus
grande : 83 <*/o-
Encore les Russes mettent ils mal à profit leurs terres cultivées. Chez nous, on ne laboure que très superficiellement ; l'engrais est d'ordinaire fort insuffisant et le plus souvent on s'en passe tout à fait. C'est pour cela qu'en Russie une déciatine produit seulement 9436 litres de blé, tandis qu'en France le même espace de terre donne 24115 litres. On peut faire la même remarque pour les autres branches de la production. Notre exploitation des mines et des sables aurifères, par exemple, souffre fort de ce système de gaspillage qui épuise les mines avec une rapidité anormale.
L'industrie des fabriques et des manufactures n'est pas, jusqu'à présent, en état de soutenir la concurrence de l'Europe occidentale, même sur notre marché, car les produits russes sont chers et mauvais. Cet état économique déplorable est en grande partie le fait de la politique gouvernementale qui, depuis trente ans, par son intervention maladroite a porté dans les fonctions économiques du pays une épouvantable confusion.
L'infériorité cconomique de la Russie — par rapport à tout autre pays de l'Europe —fut comprise par notre gouvernement, et surtout par notre société, lors de la guerre de Crimée. La nécessité des réformes économiques et sociales fut reconnue plus ou moins clairement par le peuple entier, du dernier des paysans à l'empereur Nicolas. Au moment de sa mort, ce conservateur fanatique légua à son fils l'ordre de prendre une mesure presque révolutionnaire, l'émancipation des serfs.
La nécessité d'agrandir les forces productives de la Russie était évidente, et les hommes les plus perspicaces de la Russie d'alors étaient convaincus que les moyens de ce développement se trouvaient surtout dans le développement du travail du peuple proprement dit, des paysans. Le mir russe avec sa tenure communale de la terre prouvait, semblait-il, la possibilité de la culture en commun que Ton eût effectuée en grand
sur la base de rassocialion. L'existence des Konstarn'ié promiidfj (petits métiers)jointeàrhabitude da Russe de travailler en «/V(?/ donnait, semblait-il, la possibilité de développer l'indastrie dans le même sens. Enfm, un grand nombre d'usines et de manufactures appartenant à l'Etat étaient pour le gouvernement un tremplin facile pour préluder à l'organisation de la grande industrie, sans l'abandonner entièrement au\ mains des entrepreneurs. C'était chose d'autant plus aisée que la Russie a très peu de grands capitalistes et que la concentration rapide du capital ne pouvait s'effectuer sans que le gouvernement lui vînt largement en aide. Il semblait plus économique et plus productif que les efforts de l'Etat, tendissent à organiser le travail dans les institutions {nrlel, mir) que la vie même du peuple avait développées.
En fait, la politique économique de l'Etat, malgré quelques fluctuations, prit un caractère tout inverso. 11 ne sut créer un système propre et se borna à l'imitat'on servile de l'Europe, il ne vit la possibilité de développer les forces productives de la Russie que dans l'introduction de l'organisation économique qu'il trouvait en Europe. Ce manque de génie créateur mène toujours à un état de choses artificiel, qui ne correspond point au développement naturel des forces productives. C'est ce qui arriva. Aucun propriétaire sensé, s'il se propose d'introduire de nouvelles branches d'exploitation dans ses domaines, n'abandonnera pour cela celles qui soutiennent actuellement sa fortune et lui donnent le moyen matériel de faire des innovations. La Russie actuelle agit au rebours de ce proprié-
taire raisonnable. Est-il étonnant que son domaine touche à la ruine ?
La principale force économique de la Russie était et est actuellement l'agriculture. Au temps de Tengoborsky, la valeur des produits agricoles était à celle des produits industriels comme 85 à lo. Nous avons aujourd'hui presque le même rapport (83 à 17). En conséquence, l'importance de la Russie sur le marché international est due principalement à Tagriculture. Durant une période de dix ans (1873-1882) nous exportions en moyenne annuellement :
(A) des denrées pour 27:] millions de roubles.
(B) des matières premières et produits à demi travaillés pour 195 millions.
(G) des bestiaux pour 15 millions.
(D) de produits de fabrique pour 11 millions 1/2.
C'est surtout l'exportation des denrées qui augmente rapidem.ent. Elle est en moyenne annuelle de :
- 31,8 0/0 du total d'exportation.
Parmi les denrées, c'est surtout l'importation des céréales qui augmente. De 1858 à 1867, les céréales s'élevaient à 38 0/0 du total de notre ex^portation ; en 1872 à 40 0/0 ; en 1882 à plus de 47 0/0 ; c'est-à-dire presque la moitié de notre exportation ; et les produits de l'agriculture en général étaient près de 90 0/0 du
total d'exportation. Malgré cette énorme importance de l'agriculture dans Téconomiedupays, elle est l'objet du mépris complet de nos gouvernants; bien plus, à partir de l'émancipation des paysans, elle est en butte aux attaques de leur politique.
Nous avons en Russie beaucoup de grandes propriétés foncihps. mais 1 exploitation de ces domaines se fait le plus souvent d'après le type des exploitations de paysans. Le grand propriétaire n'y consacre ordinairement ni travail ni capital ; son rôle se borne à toucher les fermages. Si nous prenons, pour donner des exemples, 15 provinces situées dans les diverses régions de la Russie et bien étudiées par la statistique moderne \ nous verrons que les ;^r)W2>c///cA/A'.s^ (propriétaires nobles) y cultivent seulement 14,5^0 de leurs terres, tandis • que les paysans, outre leur propre terre, prennent à ferme 36 •'/ode la terre àç^^ pomiec litchi ks. Le reste demeure inculte. Ainsi toute la force de la culture est dans les paysans. Et cependant, lors de l'émancipation, ^ on a à la fois diminué la quantité de leurs terres au mépris des principes légaux et fait la distribution des lots a leur préjudice -. D'après les données de la statistique officielle les paysans dapomiechtchiks auraient reçu 37 °/o
1. Les provinces: Mojaïsk, Volokolamsk, Zvcnigorod, Vereia, Poltava, Zenkov, Fatej. Lgov, Koursk, Dmitrov, Rostov, etc.
2. Le célèbre promoteur de la réforme de 1861, Nicolas Milioutine avait bien posé le principe que les paysans affranchis devaient recevoir en propriété au moins la même quantité de terres, que leurs seigneurs leur donnaient en jouissance au temps du servage Malheureusement l'accomplissement de la réforme fut arraché des mains de Milioutine et de ses amis pour être confié à celles des adversaires mômes de la réforme, en conséquence les principes sages posés au temps de Milioutine se trouvèrent violés.
de moins que leur part. La qualité des terres assignées aux paysans s'est trouvée également inférieure par suite d'une manœuvre frauduleuse. La preuve de cette assertion est que la récolte des paysans sur leurs terres est de beaucoup moindre que celle qu'ils font sur les terres affermées par eux aux pomiechtrkiks^. Mais il est évident que cultiver ses propres terres, si mauvaises soient-elles, peut tout de même être plus avantageux pour le paysan que la culture de la bonne terre dont il devrait payer le fermage. Ainsi le travail du cultivateur fut surtout transporté sur un sol de mauvaise qualité. D'autre part, les pomiechtchiks, privés du travail gratuit, ne surent plus mener leurs domaines et leur magnifique terre resta inculte sur d'immenses espaces. Le coup porté à l'agriculture fut d'autant plus lourd, que le gouvernement écrasa littéralement le paysan par l'impôt destiné au rachat des terres. Dans 16 gouvernements, cet impôt est supérieur d'un dixième ou de moitié au prix de la terre.
L'incapacité d'apprécier l'immense importance nationale de l'agriculture, le peu d'attention qu'on lui prêtait devinrent tels que le gouvernement imagina de faire une spéculation. En prêtant aux paysans pour le rachat de leurs terres, il ne se contenta pas d'une somme égale à ses débours : il réalisa encore un