Gazelle de Moscou, 1883, n« l
de 6 millions 1/2 de roubles, comparativement à celle de l'exercice antérieur.
La politique économique de l'Etat a influé indirectement tout aussi bien que directement sur la situation de l'agriculture. Sa tendance dominante pendant les 30 dernières années a toujours été la création du gros capital qui, prétendait-on, devait développer les forces industrielles de la Russie, ainsi qu'il le fait dans l'Europe occidentale.
Le souci d'imiter l'Europe occidentale contraignit notre politique économique à s'occuper très soigneusement aussi du développement de l'industrie manufacturière. Dans ces vues, le gouvernement ne négligeait réellement aucun moyen, ne ménageait aucun des intérêts de l'énorme majorité de la population, qui lui fournissait l'argent employé au développement du gros capital. L'Etat était comme une sorte de pompe aspirant du sein de la Russie les moindres parcelles des revenus populaires, pour en arroser les germes du gros capital. Grâce à cette politique, le placement du capital dans de sérieuses entreprises industrielles devint chez nous moins avantageux que son emploi dans la spéculation. Elle créa dès lors pour l'industrie une atmosphère des plus malsaines. L'agriculture, qui vit tous les capitaux se détourner d'elle, porta le poids des plus lourdes conséquences de cette politique qui eut aussi
une influence fatale sur Tindustrie manufacturière ellemême. On peut juger, par exemple, de ce qu'a d'anormal cette tendance générale du capital en Russie par le rôle qu'il joue dans les diverses sociétés par actions.
En 1880, ces sociétés possédaient un capital de 6609000000 de francs. Cette somme se répartissait de la manière suivante :
\) Compagnies de chemins de fer et compagnies de bateaux à vapeur 5374 millions.
2) Banques et compagnies d'assurances . . 400 —
3) Sociétés de commerce et industrie. . . 835 —
Ainsi, nous voyons que 80 Vo du capital actionnaire est placé sur les voies de communication. Et pourquoi cela? Oh, ce n'est pasdifficileà comprendre, malheureusement. Parce que le gouvernement a gaspillé pour les chemins de fer une somme de près de 6 milliards de francs, qu'il avait puisés dans l'économie rurale et les emprunts. Ici le gouvernement ouvrait un crédit, garantissait un revenu au capital : il va sans dire que tout le monde se jeta sur une affaire si avantageuse dans laquelle on pouvait gagner de l'argent, non seulement sans rien risquer, mais même sans capital. — Aussi a-t-on construit chez nous un grand nombre de chemins de fer qui ne répondent aucunement aux nécessités économiques et ne sont pas en état de couvrir leurs frais ! Aujourd'hui le gouvernement rembourse a ces chemins sans avenir des millions de garanties : ainsi, en 1884 \ on paya plus de 14 millions de roubles de garanties, c'est-a-dire, près de 3 ^/o sur
1. J'estime le rouble niétaUi(iue à 4 francs, le rouble papier à 250 cen times, cours de 1880.
tout le capital actionnaire des compagnies de chemin de fer. Et pourtant, réellement, tout ce capital', les compagnies l'ont reçu directement des mains du gouvernement. En 1881, tout le capital actionnaire, (excepté la part qui appartient au gouvernement) était de oo4 millions de roubles. Quant a la dette des compagnies envers le gouvernement, — elle montait à 530 millions de roubles -. Nous voyons ainsi que les compagnies n'ont créé par elles-mêmes qu'un capital de 24 millions de roubles à peine. Les banques actionnaires et, malheureusement, aussi les banques des villes furent encore une source considérable de gains. Pour ne pas lasser l'attention des lecteurs paria masse des détails, je ne mentionnerai ici qu'un seul exemple des spéculations auxquelles la politique économique de l'Etat donna l'essor. Désirant soutenir le cours des effets russes à l'étranger, le gouvernement d'Alexandre H effectua pendant plusieurs années le paiement de la différence qui existait entre leur valeur réelle et leur cours sur le marché européen ; cette mesure s'étendait à tous les capitaux transportés à l'étranger... C'était un moyen de se procurer l'argent de l'Etat d'une simplicité géniale. La spéculation ne manqua pas l'occasion. Voici comment elle procédait : on faisait passer l'argent en Russie, puis, après l'avoir transformé en valeurs russes, on le faisait revenir à l'étranger, afin de recommencer aussitôt l'opération... Je n'ai malheureusement pas de données suffisantes pour évaluer combien de millions les spéculateurs ont gagné de cette manière ;