Ia:î3ox, Statistique II. p
En France, le nombre des propriétaires fonciers no forme que 10 "^/o de la population. Mais ce qui pourrait contenter la population agricole de l'Eurctpe occidentale est loin de suffire à celle de la Russie, autant en raison des habitudes et des idées de cette dernière qu'en raison des conditions de la culture. Le Russe pense que la terre est propriété nationale. Le cultivateur russe — grâce à la culture extensive qu'il pratique, a besoin d'une grande quantité de terre, et il a l'habitude d'être satisfait sous ce rapport. Dans une moitié de la Russie, le paysan est habitué à trouver dans sa commune agraire une sauvegarde contre le manque de terre, et si dans son pays il se trouve à l'étroit, il est habitué à trouver dans les limites mêmes de la Russie une grande quantité de terres libres, que Téraigrant peut occuper sans rencontrer d'obstacles de la part de personne, sans payer rien pour la terre.
Toutes ces conditions ont subi une modification notoire dans le temps actuel. La quantité des terres cultivées par les paysans considérée à un point de vue absolu grandit, mais envisagée relativement à la croissance de la population, elle diminue de plus en plus. La commune, à la fois privée de la protection des lois et directement sapée dans ses fondements par la législation, soutient avec peine la lutte pour son existence.
Plus hautj'ai déjà eu l'occasion de dire quel combat les paysans doivent engager pour parvenir à rétablir l'égalité et l'équité dans la répartition des terres communales.
Pour les transmigrations, on trouverait maintenant
comme autrefois beaucoup de terrains plantureux et libres, mais ici aussi, la tendance générale de la politique économique gouvernementale intervient. La transmigration des paysans est onéreuse pour les propriétaires fonciers, car elle élève le prix de la main d'œuvre dans les pays où elle a lieu. Le gouvernement entrave chez nous la transmigration par une foule deformalit's. Au surplus, par suite des mêmes tendances, le soin de créer des grandes propriétés foncières pousse le gouvernement à placer une énorme quantité de terres libres entre les mains des grands propriétaires. C'est ainsi que l'on distribua aux officiers de l'armée du Caucase de magnifiques terres dans la province de Kouban ; ces terres étaient restées inoccupées depuis qu'on en avait chassé les Tcherkesses. Entre les mains de ces nouveaux propriétaires, elles restèrent aussi en friches, car ces officiers n'avalent pas les connaissances nécessaires pou^ s'occuper personnellement d'agriculture, et ils ne possédaient pas non plus les capitaux indispensables à la mise en culture. Cependant ces terres sont de la sorte devenues inaccessibles à la population transmigrante, car on ne quitte pas son pays natal pour devenir fermier dans un pays étranger. Acheter des terres, elle n'en a pas les moyens ; de la sorte, la plantureuse région de la mer Noire, dont les terres nourrissaient près d'un million de Tcherkessés, maintenant vingt ans après son annexion a la Russie, n'a pas plus de 15,000 habitants ! Avec la même largesse exorbitante, on distribua aux officiers et aux fonctionnaires les terres situées à l'Est dans les provinces d'Oufa et d'Orenbourg.... Voilà
comment, bien qu'il existe d'énormes étendues de terres non peuplées, le paysan ne sait où se porter. Nos lecteurs pourront-ils croire que môme là où on tâche d'attirer la transmigration, par exemple sur les bords du fleuve Amour, le gouvernement réserve les meilleures terres au fisc ou aux apanages et ne livre aux paysans émigrés que les plus mauvaises ! On agit ainsi parce que plus tard, quand le pays se sera peuplé, les terrains réservés donneront un bon revenu... Le seul résultat qu'on obtienne, c'est que le pays reste désert. La population restreinte use en vain ses efforts sur un sol ingrat, et a côté, tout près, des terres excellentes sont envahies par les mauvaises herbes et servent de repaire aux fauves.
Cette politique myope commence môme à causer en Russie une inquiétude générale, car elle menace le maintien de la domination russe sur l'Amour. Les Chinois qui se bercent constamment du rêve de nous reprendre ce pays, font des efforts énergiques pour peupler la rive de ce fleuve qui leur est échue en partage. Ils passent même déjà sur la rive russe... Et chez nous, sur ces terres illimitées est dispersée une pauvre population de 20,000 âmes à peine, et cela trente ans et plus après l'annexion !
Il va sans dire que la transmigration de la population russe ne discontinue pas ; elle prend au contraire des proportions considérables. Malheureusement, la statistique de la question est très peu étudiée, de sorte qu'il est difficile de donnera ce sujet des chiffres d'une exactitude approximative.
La majorité des paysans est obligée néanmoins de
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restera l'étroit dans le pays natal, sur ses terres morcelées. Pour toute ressource elle n'a que le fermage des terres appartenant aux grands propriétaires fonciers et le travail sur les champs de ces derniers. Mais le ferma-e exige des avances, et quant au travail, les propriétaires fonciers en ont peu à donner. Il est impossible de ne pas arrêter l'attention sur cette circonstance. Alors que le nombre des paysans qui cherclient du ti-avail va en croissant, les terres des propriétaires fonciers n'occupent qu'une insignifiante main d'œuvre. Si nous prenons 8 provinces ' dans la partie la plus fertile de la région de la terre noire, où la culture des grandes propriétés foncières est le plus développée — nous constaterons que dans ces 8 provinces la culture des grandes propriétés foncières ne fournit de travail qu'a 15938 ouvriers (hommes et femmes); cependant le nombre des paysans qui ont atteint l'âge du travail y est de WjUC). Par ces chiCFres, on peut se faire une idée des difficultés qu'éprouve le paysan a trouver du travail chez les propriétaires fonciers, quand la culture de son propre terrain rencontre des obstacles.
On observe quelque chose d'analogue dans l'industrie. Pour la masse de notre population les industries locales [KoustarnitchcHtro,) ont toujours été et restent jusqu'à présent d'un grand secours. Le Koiistarnitchesico comprend des petites industries locales dont la famille entière du paysan ou bien quelques-uns de ses membres s'occupent, sans abandonner pour cela l'agriculture. Il va sans dire, que cette industrie est
1. Los provinces deSoiidja, Rylsk, Dmitriev, Faliej, Lgov, Poltava. Zen ko V, Voronej.
développée davantage dans les provinces peu fertiles et surtout dans les provinces centrales de la Grande Russie. Aujourd'hui encore, même dans le gouvernement de Moscou, oii l'industrie manufacturière a atteint un énorme développement, elle ne donne a la population que i3 'Yo ' de ce que cette population gagne par son travail, tandis que la petite industrie locale lui en donne 18 ''/o. L'histoire de cette petite industrie locale est pleine d'exemples remarquables d'énergie, d'activité et de sagacité dont les paysans ont fait preuve.
Comment naît dans tel ou tel autre village la petite industrie?
Dans la plupart des cas, cela se passe ainsi : — Pendant son séjour à Moscou, à Saint-Pétersbourg ou dans une autre ville, un paysan remarque un métier quelconque qui lui semble avantageux pour son pays; de retour chez lui, il essaie de s'en occuper. Si cela lui réussit, ses voisins apprennent le métier qui se propage dans des volosts et des provinces entières.
Quelquefois, l'apparition d'une industrie dans un village est due a une cause toute fortuite. Dans le district de Miedyn, un postillon venantde Moscou brisa sa doiuja (arc en bois qui fait partie de l'attelage russe) et l'abandonna sur la route ; un paysan la ramassa. Il examina la fracture et vit que la douga était faite du bois d'un arbre dont il y avait dans son district des forêts entières.... Le paysan essaya de faire une douga. Il y parvint, et maintenant cette industrie rapporte à la population quelque dix milliers de roubles.