‹ La Russie politique & sociale [microform]Chapitre 63 sur 103 · NlEKRASSOV · texte numérisé non relu

NlEKRASSOV

2. La loi de Pierre !<"' donna au tzar le droit d'indiquer lui-môme son successeur. Celte loi ne fut rapportée que par Paul I", qui institua la loi aujourd'hui en vigueur sur l'hérédité du trône.

LE MOUVEMENT DES ESPRITS

mais la protection qu'ils accordaient au mouvement intellectuel n'allait pas au delà. Dès que la civilisation sortait de son rùle servile et obéissant, on commençait à la persécuter. 11 ne pouvait en être autrement. La civilisation russe met involontairement en avant l'idée du bien du peuple. Par la, elle s'insurge contre les classes que la monarchie s'efforce de créer et contre la monarchie elle-même qui trahit les intérêts de la masse populaire. Puis l'instruction développait la personnalité de l'individu, et par conséquent renforçait chez lui le sentiment de dignité, les aspirations à la liberté, et cela à un degré beaucoup plus considérable que ne pouvait le permettre une monarchie absolue basée sur le servage. Tout naturellement la monarchie s'efforça de détruire les idées subversives auxquelles l'instruction a donné l'essor.

Les persécutions commencent. Les énumérer est vraiment impossible... Pour ne parler que des auteurs que j'ai cités, Kniajnine était mort avant que sa tragédie ne fût dénoncée par la censure, mais sa famille fut persécutée ;Novikov. ainsi qu'un grand nombre de ses caniarades, eut à subir une longue détention dans la forteresse de Pierre et Paul et vit le gouvernement ruiner tous ses plans civilisateurs. Radichtchev fut condamné à mort et la grâce seule commua cette peine en déportation en Sibérie.

Voilà quelle conduite tenait Catherine II vis-à-vis de la civilisation. Sous Paul ^^ toute tentative analogue fut persécutée avec une vraie fureur. Alexandre I*''" qui se targuait de libéralisme organisa pourtant la censure : la seconde moitié de son règne fut le temps de la plus

LA rl:ssie politique et sociale

ténébreuse réaction. Depuis Nicolas P^ le gouvernement devient ouvertement hostile à la civilisation; pour le mouvement des esprits, cette hostilité n'a pas eu de trêve.

Pour ne pas entrer dans de longs détails historiques, il suffit de dire qu'aujourd'hui il est difficile de trouver parmi les plus illustres champions de notre intelligncntia un homme qui n'ait pas enduré dans le courant de sa vie des persécutions gouvernementales, qui n'ait pas été considéré comme malintentionné^ qui n'ait pas eu à subir la surveillance de la police, etc. Dostoïevsky fut un vrai martyr. On le condamna à mort, puis il fut gracié et envoyé aux travaux, forcés. Cette terrible vie dans le monde du crime, sous l'autorité illimitée de chefs que personne ne contrôle et qui sont plus grossiers que les forçats eux-mêmes, le célèbre romancier la décrivit plus tard dans la Maison morte; mais la vie réelle avait été pire encore que le roman. Aux travaux forcés, Dostoïevsky fut battu de verges pour avoir refusé de dénoncer ses camarades. Cette torture barbare ébranla les nerfs du malheureux artiste. Après le châtiment, il eut un accès d'épilepsie, maladie dont il souffrit jusqu'à la fin de ses jours.

Un autre écrivain plus célèbre encore, Alexandre Hertzen fut accusé de crimes politiques. Il subit plusieurs années d'internement, puis émigra et tous ses biens furent confisqués.

Tchernychevsky, après de longues années de travaux forcés, en passa encore plusieurs dans un fort-poste perdu de Sibérie sous la surveillance sévère des gendarmes qui étaient son unique société. Aujourd'hui seulement, après vingt ans de ce martyre, vieilli par les souf-

le mouvement des esprits

frances, il a été transféré dans un lieu d'exil plus doux, à Astrakan.

Chtchédrine (Saltykov) fut interné par mesure administrative.

Tourgueniev subit aussi plusieurs années de relégation dans ses terres et fût pendant toute sa vie considéré comme suspect.

Niekrassov, mourant, vit les policiers fouiller tous les recoins de son logis.

Chez Lé DU Tolstoï, on a encore opéré récemment une perquisition...

Ces exemples, on pourrait les multiplier à l'infini. Des gens comme Ivan Aksakov, qui publie maintenant un journal slavophile réactionnaire, eurent à subir la relégation par mesure administrative. Il est superHu, je crois, de parler de l'arbitraire sans gène aucune avec lequel le gouvernement intervient constamment dans la vie privée des gens appartenant à Vintellifjunntia. Il ne peut vraiment pas faire d'exception en leur faveur.

Ainsi par exemple, lorsque les premiers slavophiles — quelques-uns étaient des gens très riches et appartenaientàd'illustresfamilles — (Khomiakov,lesKireïevsky, Aksakov, Kochelev, — eurent, sous l'influence de leurs tendances nationalistes, la fantaisie de revêtir le costume russe et de laisser pousser leur barbe, le gouverneur général de Moscou leur ordonna par l'intermédiaire de la police de raser leur barbe et de reprendre le costume européen.

Toutes ces persécutions, parfois mesquinement taquines, parfois terribles, ne pouvaient certainement qu'exciter l'esprit d'opposition de la classe civilisée, quoique

assurément cet esprit existât avant les persécutions. Si les idées de Vhifellifjiœnlia avaient pu être saines, raisonnables, vraies, aux yeux du gouvernement, aucune persécution n'eût eu certainement lieu. Elles ne pouvaient être autres que ce qu'elles furent. L'ignorance, l'inconscience avaient engondré l'ordre de choses qui régnait en Russie à l'aurore de ce mouvement. En se développant, en devenant consciente, la pensée devait infailliblement travailler à la destruction de ce système social, d'autant que nous subîmes l'influence morale de l'Europe à l'heure même où elle était entraînée dans le grand cataclysme révolutionnaire. Dès qu'il savait lire, le Russe était livré aux enseignements de Voltaire et de Rousseau. A leur école, il puisait une doctrine qui sanctifiait les inspirations de son instinct et les fortifiait d'une autorité scientifique.

Tel fut le mode de développement de notre iiitelligucniia, et c'est précisément cette idée démocratique, cette idée d'opposition qui donne son originalité à notre civilisation. L'histoire de notre civilisation, c'est l'histoire de cette idée. A la partie de notre classe instruite qui en est imbue appartiennent presque tous les grands hommes de notre pays, tous les talents, presque tout ce qui laisse après soi une tradition, tout ce qui fait des prosélytes. Dispersée dans toutes les chsses,.Vinteiiiguentia semble composer une classe particulière, liée par une unité spirituelle et morale, l'unité de sa mission historique. Dans toutes les classes, yintelligiientia\o\iQ le rôle d'une sorte de ferment qui, dans le milieu où il se trouve, fait naître l'esprit critique, les aspirations à la

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science, à la justice. Partout son rôle est purement révolutionnaire; partout elle ronge l'édifice de l'autocratie, les classes, le prestige du pouvoir; partout elle pose en première ligne les droits du peuple et de l'individu. Peu à peu l'idée même des lumières se confond presque entièrement chez nous avec l'idée de quelque chose de subversif, et réellement pendant tout le xix® siècle, tous les complots et toutes les tentatives de perturbations politiques se produisent chez nous grâce à rinitiative de Vintelligneiitia, et cela non pas au nom des intérêts d'une classe mais des intérêts du peuple entier. Cela cause même souvent un semblant de contradiction dans les agissements des classes supérieures, contradiction que le comte Rostoptchine formula avec autant d'esprit que d'injustice à l'occasion de l'émeute des Décembristes. « Je comprends, disait le comte, que le bourgeois français ait accompli la Révolution pour acquérir des droits, mais comment comprendre le noble russe faisant la révolution pour] les perdre? » La méprise du comte et le mot de l'énigme^ c'est que le noble qui tentait cette révolution, ce n'était pas le noble resté fidèle à sa classe, mais celui qui était passé aux rangs de Vintelligitentia,

En fin de compte, la classe éclairée, avec ses tendances démocratiques et son esprit d'opposition, est en quelque sorte un groupe de représentants du peupie vis-à-vis du gouvernement et des classes supérieures. Situation étrange, en grande partie profondément tragique. Les membres de Vintelliguentia qui appartiennent, comme le comte Léon Tolstoï, à la haute aristocratie éprouvent une affection étrange^

presque physique pour le vrai peuple travailleur */.... Comme Nicolas Milioutine, ils se jurent de détruire le servage parce qu'eux-mêmes ils en ont involontairement abusé. Tourgueniev, gentilhomme en vue, riche propriétaire foncier dont la mère atteignait à la férocité vis-à-vis de ses serfs, avait prêté le serment dAnnibal de détruire le servage. Hertzen, héritier d'un riche patrimoine peuplé de serfs, déclare avec orgueil que

jamais il ne voulut trafiquer d'êtres humains Ce

qu'ils ont de plus sacré, c'est le bien du peuple, la liberté du peuple, leur orgueil est de servir cette cause. Pour elle ils deviennent ennemis de leurs pères, de leurs frères, de leurs proches ; ils agissent contre leurs propres intérêts. Ce petit noyau d'hommes voit les forces du gouvernement dirigées contre lui. Et pour lui, qu'a-t-il ? Pour eux ils n'ont que la conscience de leur mission historique. Le peuple n'est pas pour eux; le peuple ne les connaît pas, et eux aussi ils connaissent peu le peuple. Il est vrai que Vintellifjuentia faisait des efforts gigantesques pour connaître le peuple et se rapprocher de lui. L'étude du peuple, de ses coutumes, de ses chansons, de ses légendes, de ses besoins, a depuis longtemps attiré l'élite des forces de Vinlelliguentia. Plus tard, quand cette classe comprit plus nettement sa tâche politique, elle tendit avec la même énergie à l'union avec le peuple. Ces efforts devaient se continuer de longues années avant que le peuple commençât à comprendre Vinlelliguentia etaagir un peu de concert avec elle. De longues années elle a lutté au 7io?n du peuple, sachant pleinement que le peu-

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